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Auteur Sujet: Un riff d'enfer - Lancelot Cannissié  (Lu 2150 fois)

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Un riff d'enfer - Lancelot Cannissié
« le: sam. 18/12/2021 à 08:41 »
Bonjour à tous !!  :bonjour:

J'espère que vous passez un agréable weekend.

Aujourd'hui je vous partage la première micronouvelle de mon nouveau recueil intitulé L'enfer frappe à la porte.

Je vous souhaite une excellente lecture !  :pouceenhaut:




Un riff d’enfer

    Cela faisait des mois que Johnny essayait de trouver le bon riff pour sa prochaine chanson « Just a few steps from Hell ».
    Nuit et jour, il écrivait, chiffonnait, puis réécrivait ; encore et encore.
    Il ne parlait presque plus au reste de la bande, et quand même Tiffany la batteuse du groupe l’appelait, il ne décrochait jamais. Pourtant, cela faisait quelques mois qu’ils avaient décidé de se mettre en couple, et ils en étaient heureux.
    Cependant, depuis quelque temps Johnny était comme hypnotisé par l’écriture de sa partition et ne faisait plus attention à rien d’autre.
    Samedi soir, il devait être aux alentours de 23h15 quand il décida d’arrêter de se triturer les méninges. Il sortit faire un tour en ville.
    Tout en marchant, ses pensées étaient rivées non pas sur son trajet, ni même ne s’attardèrent-elles pas sur la beauté du paysage campagnard et du ciel d’où un cortège d’étoiles accompagnait ses pas ; non, elles ne pouvaient se détacher de ce fichu riff qu’il n’arrivait toujours pas à écrire.
   De plus, pour ne pas arranger les choses, son manager n’arrêtait pas de le presser. Il lui rappelait régulièrement l’échéance ou plutôt sa déchéance s’il ne sortait pas rapidement un nouvel album. Même son meilleur ami Franck le bousculait de temps à autre pour qu’il s’activât.
   Johnny se sentait au bord de la crise de nerfs et n’avait pas cœur à se laisser émerveiller par la beauté de la scène dans laquelle, ce soir, il était le seul protagoniste.
   Dans sa tête se jouait un monologue lugubre et macabre.
   Il avait entendu parler de ce gourou qui avait fait ici et là quelques miracles qui selon certains n’étaient pas sans conséquences. Il se disait, en effet, que ces miracles n’étaient pas sans un petit quelque chose à sacrifier.
   Pourtant, cela ne lui apparaissait que comme un infime détail comparé à son désir de créer le riff parfait. Il alla donc voir l’homme.
   Ce dernier vivait dans une petite ruelle située derrière le jardin public de la ville. À cette heure-ci, le parc était effroyablement désert et Johnny avait la désagréable sensation d’être épié à chaque buisson qu’il croisait. Le vent qui soufflait fort faisait bouger les nacelles de la balançoire de l’air de jeux, et Johnny s’imagina que quelques fantômes observaient là aussi le moindre de ses gestes.
   Il fut alors pris d’une grande hésitation. À chacun de ses pas vers cette ruelle, c’était comme si quelque chose lui demandait de faire marche arrière. De renoncer à cette folle entreprise. Et à mesure qu’il avançait, il pouvait sentir l’étreinte se resserrer de plus en plus autour de son cœur. L’atmosphère en était devenue suffocante.
   Il se posa un instant sur l’un des bancs du parc et ferma les yeux. Il prit de grandes inspirations, tenta de rationaliser ce qui lui arrivait, lui qui n’avait jamais été sujet au stress auparavant.  Puis il y avait cette voix qui lui martelait sans cesse le crâne de « vas-y » ; alors, au bout d’un moment, il se décida. Il se leva et se dirigea prestement vers la ruelle où habitait le gourou.
   Arrivé enfin face à la porte au bois écaillé et à la poignée branlante, il frappa par trois fois. Pas de réponse, mais la porte s’ouvrit.
   Johnny se trouva alors dans un long corridor, bordé de chaque côté par des portes tout aussi miteuses et tombant presque en ruine. Il en repéra une avec d’étranges inscriptions dessus.
   Il ne reconnaissait pas la langue dans laquelle étaient gravés ces mots, mais ils dégageaient quelque chose de mystique. Johnny paria qu’il était devant la bonne porte et toqua.   
   Une voix chevrotante, presque malade l’invita à entrer.
   Johnny ouvrit la porte et fut aussitôt saisi par l’odeur d’encens qui embaumait la pièce. Les essences de plantes étaient si diverses et variées qu’il ne pouvait en distinguer aucune en particulier. Le parfum était entêtant et Johnny commençait déjà à voir flou.
   Au centre de la pièce, un homme de taille moyenne et plutôt chétif était assis en position du lotus. Il portait une longue barbe aux reflets grisâtres et son crâne était légèrement dégarni sur le sommet. Ses yeux étaient enfoncés profondément dans leurs orbites et ses joues se rétractaient timidement, comme aspirées par une force intérieure.
   « Bonsoir, je m’appelle Johnny et je suis venu pour…
—   Je sais pourquoi tu es là, le coupa sèchement le vieil homme.
—   Vraiment ? demanda Johnny, surpris. Mais comment vous… ?
—   Je vois tout, répondit le gourou non sans détacher son regard de son interlocuteur. »
Il était pénétrant et Johnny avait la désagréable sensation qu’on le déshabillait. Il n’aimait pas ça du tout et voulut presque se raviser.
 Le vieil homme lut en lui, car il lui demanda :
« Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à offrir ?
Johnny réfléchit un instant.
—   Si, bien sûr que si.
—   Alors, assieds-toi face à moi et ferme les yeux. »
Puis l’homme commença à psalmodier dans une langue étrangère.
Comme emportées par ce chant mystérieux, les flammes des bougies posées ici et là autour du cercle dansaient de manière frénétique.
 Johnny commença alors à ressentir des picotements dans les doigts. Puis, soudain, une vive douleur dans les bras. Il voulut briser le lien, mais le gourou lui intima de ne point bouger.
 Au bout de quelques minutes, il arrêta enfin de chanter.
 « Voilà, dit le vieil homme. Maintenant va… pars écrire ce riff. »
 Le soir même, Johnny s’installa devant une feuille vierge. Il laissa l’inspiration venir à lui. Il l’entendit alors lui chuchoter à l’oreille ce qu’il devait écrire et Johnny s’exécuta.
 Il prit ensuite sa guitare et joua les premières notes. Il n’en revint pas. Tout sonnait juste. Il venait de créer le riff qu’il avait tant espéré pour cette chanson.
 Quelques semaines plus tard, le groupe donnait un concert dans le parc.
  Ils jouèrent quelques chansons avant d’entamer enfin la fameuse « Just a few steps from Hell ».
 Quand fut enfin venu le moment du riff tant attendu, Johnny gratta sauvagement les cordes de sa guitare.
  Il jouait et jouait, vite, de plus en plus vite. Il était absorbé par sa propre mélodie. Et tandis qu’il jouait, il ne remarqua pas la peau de ses doigts s’effriter au fur et à mesure.
  Il était pris dans le rythme de son riff et semblait ne plus pouvoir s’arrêter malgré les crampes qui commençaient à se faire sentir. Alors la douleur vive se réveilla, mais Johnny était incapable de stopper son élan. Il hurla jusqu’à s’en déchirer la voix, puis enfin il s’écroula devant un public médusé, les bras complètement en lambeaux.
  Non loin de là, deux yeux jaunes et luisant dans la nuit observaient la scène au travers d’un buisson.
« Just a few steps from Hell » ? Hum… Voilà une chanson qui lui restera pour l’éternité. Et je dois dire que ce riff était d’enfer.

Et vous, qu’auriez-vous fait à la place de Johnny pour réussir ? Seriez-vous prêt à vous lancer dans on ne sait quel mysticisme ? Ou bien iriez-vous de persévérance ?
C’était sûrement ce que notre pauvre Johnny aurait dû faire. Maintenant, il ira jouer pour les morts… en enfer.

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