25/09/22 - 23:09 pm


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Résumé :

Yan est flic à la police judiciaire de Lille. Depuis quelque temps, un "passager clandestin" s’est invité dans sa vie :  "l’Araignée", c’est le surnom qu’elle lui a donné.
Alors que Yan traque l’auteur du meurtre d’un journaliste connu pour ses reportages à sensation, elle n’a pas d’autre choix que de composer avec son "invisible ennemie" : insidieuse, omniprésente, l’Araignée tisse sa toile, cuisante morsure dans ses chairs survenant n’importe où, n’importe quand…
En parallèle, Brath, son collègue, enquête sur la mort étrange d’un homme retrouvé décapité, assis au volant de sa voiture, la tête reposant sur la banquette arrière.
En équilibre sur un fil, Yan ne baisse pas les bras, avance sur son chemin de douleurs au risque de se perdre… définitivement.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance, et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman À la quatrième fort énigmatique.
Bien qu’il s’agisse de son 4e roman, c’est la première fois que je lis un format long de cette auteure, même si j’avais découvert sa plume grâce a un concours de nouvelles il y a de ça quelques années.

Ici, nous découvrons Yan, une femme flic de la PJ de Lille qui doit enquêter sur le meurtre d'un journaliste retrouvé battu à mort et retrouvé noyé dans sa baignoire.
Dans le même temps, son collègue Brath est chargé d’une autre enquête bien étrange ; deux suicidés par décapitation. Comment peut-on arriver a de telles extrémités ?
Les premières pages  avalées, le ton est donné, les questions taraudent notre esprit surchauffé.
Deux enquêtes, deux scènes de crime différentes. Y aurait-il un lien possible entre ces deux affaires d’apparence distinctes ?
Lesquels, et pour quelles raisons ?
Pour l'experte en criminologie et son partenaire Mika surnommé Granulé, une vengeance serait la cause la plus plausible. Des investigations vont être menées, et la vie de l'ex grand reporter creusée avec attention.
D’ailleurs, qui aurait pu commettre un crime si brutal ? Un inconnu ou quelqu’un de l’entourage ?
Quant à  la seconde équipe composée de Barthélémy, dit Brath, et son partenaire Michel, là encore, les premières impressions ne sont pas forcément les bonnes.
Faux suicides, véritables meurtres ?
Et si la vérité était ailleurs, là où on ne l’attend pas ?
Tout comme nos personnages, nous voici plongés, enferrés, happés au cœur de ces histoires où s’entremêlent deux intrigues originales, passionnantes mais terrifiantes, avec pour toile de fond, la souffrance féminine et la dépression, le harcèlement, la manipulation mentale et ses dérives perverses.
Sans fioriture, dans des scènes parfois crues est difficiles, mais sans que le gore ne soit utilisé à des fins spectaculaires, nous voici embarqués aux côtés de nos policiers afin d’investiguer au plus près ces deux affaires. Le temps de cette lecture, nous allons avoir la chance de pouvoir rentrer dans la peau d’un flic de PJ, comprendre comment tout se déroule de l’intérieur, et je dois dire que ça a été un pur bonheur.
Effectivement, ici rien ne nous est dissimulé : les constatations, les témoignages, les autopsies avec le médecin légiste, les débriefs et les PV, sans oublier les rapports avec la hiérarchie, l'institution judiciaire et le procureur…
Et même si nous connaissons le suspect du journaliste bien avant la fin du roman, le plus savoureux a justement été d’assister au déroulé, de suivre la manière dont l’équipe va arriver à le coincer.
En parallèle des enquêtes, les personnages ne sont également pas en reste. Tous sont bien campés, ont une psychologie propre fort bien fouillée ; rien n'est laissé au hasard. Même les méchants ont leur passage d’introspection personnel, permettant ainsi de comprendre leurs pensées, leurs motivations.
Les liens au sein de l’équipe apportent également encore plus de profondeur. J’ai particulièrement apprécié le côté humain et compatissant, la compréhension et la bienveillance des uns envers les autres, ce, en restant professionnels, alors que l’atrocité habite leur quotidien.
 Mais ce qui m’a le plus touchée, c’est le secret de Yan. La jeune femme doit en effet faire face à la présence invisible et insidieuse de celle qu'elle a surnommé "l'Araignée". Une maladie fragilisante, dévorante, handicapante, trop peu décrite dans les romans.
Alors si en apparence elle parait forte, arrive à faire bonne figure tout en effectuant son travail consciencieusement, c’est sans compter d’affreuses douleurs qui la ronge peu à peu de l’intérieur. Ainsi, sans laisser transparaître la moindre faiblesse autant devant ses coéquipiers qu’à sa hiérarchie, la voilà contrainte d’ingurgiter un nombre incalculable d’anti-douleurs pour atténuer la progression de la maladie et apaiser ces horribles souffrances.
Mais pourra-t-elle cacher longtemps cette "araignée" qui la détruit inexorablement ?
Pourra-t-elle élucider le meurtre de ce grand reporter alors qu’elle devra livrer un combat sur elle-même bien plus puissant ?
Et si les pièges n’étaient pas ceux que l’on croit ?
 Grâce à une plume fluide et directe, nerveuse et percutante, les pages se tournent à toute allure. Les chapitres sont efficaces, bien rythmés ; on veut savoir, connaître le fin mot de cette histoire. Les rebondissements sont nombreux, pimentant le récit, jusqu’à une fin en apothéose.
Il faut souligner que son travail de policière et ses solides connaissances du terrain transparaissent à chaque paragraphe, rendant l’immersion plus que totale.
Les thèmes abordés sont également intéressants, forts et puissants, et donnent à réfléchir : l’horreur de la maladie sur le quotidien, le journalisme d'investigation et l’étique qui s’y rattache, la manipulation mentale, les dérives sectaires, l’hypnose et enfin l’homophobie.
Mais le plus émouvant, c’est que nous ressentons en filigrane le vécu personnel de l’auteure, donnant à ce roman une vision particulière et permettant une identification massive au personnage de Yan.
D’ailleurs, qui va gagner : la maladie ou l’enquête ?
À vous de le découvrir en ouvrant ce roman !
Vous l’aurez compris, j’ai particulièrement aimé ce roman singulier et profond. Plus qu’une envie désormais ; pouvoir lire les autres romans de cette auteure 😋
Alors, si vous aimez les thrillers haletants et addictifs, la plongée au plus près des enquêtes, une réelle profondeur des personnages, mais surtout quant la maladie s’invite pour jouer l’un des rôles principaux, ce roman est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture 👌🏻

Ma note :

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Pour vous le procurer : Éditions Taurnada     Amazon


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Mise en avant des Auto-édités / Une vie d'artistes de Alexandre Page
« Dernier message par Apogon le jeu. 15/09/2022 à 17:33 »
Une vie d'artistes de Alexandre Page



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-I-

     Un jour, un écrivaillon est venu me trouver pour me demander s’il pouvait raconter mon histoire ou, plus exactement, notre histoire. Il avait trente ans et pas l’air de manger à sa faim. Il faut dire que c’était moins un génie incompris qu’un médiocre feuilletoniste. J’aurai l’occasion de détailler plus tard notre rencontre et la raison de mes propos inamicaux à son égard, mais je peux déjà confesser ma faute : je lui ai répondu « oui ». Il m’a alors demandé où il devait commencer son récit et quel avait été l’élément qui avait conduit à nos mésaventures. J’ai longuement réfléchi et je lui ai affirmé que tout cela avait commencé le jour où j’étais entré dans l’atelier de Clémence. C’était un excellent début pour un roman, un début romanesque. À cette époque, je croyais vraiment que c’était la genèse des péripéties, tant bonnes que mauvaises, qui ont suivi. En ce temps, si j’avais pris la plume à la place de cet écrivaillon, sûrement aurais-je choisi ce même point de départ, ou alors ma première rencontre avec Clémence. Oui, cela aurait pu éclaircir mieux encore certaines zones d’ombre. Enfin, à cette époque j’aurais précipitamment fait débuter cette histoire à Clémence, mais ça aurait été une erreur, car son origine remontait en fait à quelques jours plus tôt, les derniers d’une vie dont ils allaient acter le crépuscule. J’ignorais alors qu’ils m’en préparaient une nouvelle, bien meilleure que la période très problématique que je traversais. À dire vrai, sans la prompte arrivée de Clémence, mon histoire aurait pu tenir en une phrase : « Il quitta son appartement, un soir, d’un pas décidé, pour aller se jeter dans les eaux noires de la Seine qui l’engloutirent sitôt dans leurs abîmes opaques. » Il est malheureux de songer que ce genre de récits, dont les auteurs jadis faisaient des drames en cinq actes, composent de nos jours des listes invraisemblables à la rubrique « faits divers » de nos journaux. Je ne regrette pas que mon histoire se soit finalement déroulée autrement, et que je puisse vous la raconter moi-même.
En effet, si elle a déjà été racontée par Joseph Guignoux — cet écrivaillon qui depuis est retombé dans l’oubli —, je tenais à en donner ma propre version. Mon intention est de rétablir certains faits, de dire à la postérité ce qui s’est réellement passé et surtout de débuter cette histoire au bon endroit, au bon moment, à l’instant fatidique où croyant que ma vie se dérobait à moi-même, elle entrait en vérité dans sa renaissance. Aussi, ce n’est pas avec Clémence que je vais entamer mon récit, mais avec Gabrielle. Une femme, les histoires débutent souvent avec des femmes quand ce ne sont pas elles qui les terminent, et d’ailleurs, Gabrielle en a terminé une pour en commencer une autre. Il faut dire que Gabrielle était une femme d’exception, une figure mémorable qu’on aimerait aimer sans avoir à la détester, qu’on aimerait détester sans avoir à l’aimer, ce qui était impossible et lui a fait jouer si fréquemment le premier rôle dans la vie de ses amants, même les plus passagers. Gabrielle n’était bien sûr pas son vrai nom, elle l’avait choisi comme un hommage à Gabrielle d’Estrées, une autre rousse et une autre amie des hommes ! Gabrielle était de cette génération de demi-mondaines qui préféraient les noms des favorites royales à toutes les Léda, Cleïa, Gaïa et Ophelia de l’Antiquité qui avaient essaimé au milieu du siècle. Il y avait un côté moins classique, moins pompeux, ou peut-être les jeunes femmes du demi-monde moderne n’étaient-elles plus assez cultivées en lettres latines et grecques pour s’accaparer ce genre d’identités. Il est vrai qu’à la fin des années 1870, le demi-monde avait bien changé. Sans recevoir le niveau d’une éducation bourgeoise, de simples filles des classes laborieuses pouvaient apprendre assez pour devenir ambitieuses à condition d’être très belles, et avec de la volonté, faire leur nid au-dessus du commun. C’était ainsi que s’était « faite » Gabrielle qui avait commencé à quinze ans comme vendeuse dans une boutique de chapeaux avant de creuser son sillon au bras d’hommes judicieusement choisis. Elle avait su mettre à profit son mystérieux charme de rousse, mais elle avait deviné très tôt qu’un bel esprit était nécessaire pour s’élever, et elle avait durement travaillé pour cela. Elle aimait le dire, elle aimait dire qu’elle s’était élevée, quand dans cette classe de femmes il est si facile de choir. Je l’avais rencontrée pour la première fois lorsque j’étais encore un peintre en gloire, un jeune peintre prometteur avec le sou en poche, la notoriété parisienne et l’avenir doré. Elle appartenait à ces trophées que la bonne fortune m’avait fait acquérir à un âge indécent, mais en vérité, et comme j’allais bientôt le constater, ces femmes nous acquiert plus que nous les acquérons. Elle était devenue ma maîtresse, j’étais devenu l’un de ses amants. Nous étions trois chanceux, je ne l’ignorais pas, mais j’espérais bien être parmi tous son amant de cœur. Ces femmes-là ont toujours un amant de cœur, celui auquel elles pardonnent les déboires financiers, les cadeaux trop modestes, à qui, parfois même, elles acceptent de prêter de l’argent. Les artistes sont souvent des amants de cœur, car ils font rêver les femmes, font d’elles leur muse, leur apportent la célébrité, mais le sou va et vient très vite dans leur poche. J’en étais la preuve vivante. J’espérais être cet amant chanceux, mais Gabrielle était issue de la classe laborieuse, elle connaissait la valeur de l’argent et c’était son art de l’économie qui l’avait faite libre. Je ne sais pas si elle avait un amant de cœur, et tout du moins, ce n’était pas moi.
Un jour, le jour où commence cette histoire, je me rendis chez elle, à son appartement cossu rue de l’Odéon, dans ce quartier de La Madeleine qui était encore un temple du demi-monde. Nous étions à la fin du mois de novembre et Paris avait rarement été aussi grise que ce jour-là. Le ciel était laiteux et se reflétait dans les pavés mouillés d’une averse de la veille qui promettait de se transformer en neige à la prochaine incartade. Les femmes avaient déjà sorti leurs robes de lourdes étoffes, la bourrette et la neigeuse étaient à la mode, et la chenille « chenillait » sur le bleu marine et les nuances de loutre. Les rues auraient pu être plus tristes encore si la fraîcheur de l’air n’avait donné sous les voilettes de belles couleurs aux joues, et si les vendeurs de marrons chauds n’avaient apporté le sourire aux enfants qui se plaisaient à se brûler les doigts en cherchant la chair dorée des fruits sous l’enveloppe brune. L’ambiance de l’hiver était bien là, et c’était la tristesse de l’automne finissant qui se mêlait à celle, plus joyeuse, de la nouvelle saison qui venait avec un peu d’avance.
Arrivé rue de l’Odéon, je descendis devant l’immeuble qui abritait les appartements de Gabrielle. Elle aurait pu avoir mieux avenue de Villiers ou au Trocadéro, avec les horizontales , mais elle était économe et avait gardé cet appartement qui seyait à ce trait de son caractère. Un salut à la concierge qui me connaissait bien, une ascension bondissante et néanmoins un peu inquiète dans l’escalier jusqu’au premier étage, porte de gauche, et me voilà sonnant avec un inconfort qui ne m’était pas habituel. En vérité, c’était la première fois que je me présentais à Gabrielle sans un sou, sans un cadeau, et je n’ignorais pas que cela susciterait chez elle des interrogations que mes talents de « séduiseur » ne suffiraient peut-être pas à dissiper. J’avais d’ailleurs l’attention de m’en expliquer et j’avais prévu à cet effet une défense que j’espérais satisfaisante pour passer la tempête jusqu’à ce que la fortune m’aidât à me refaire. Je sonnai donc, et comme de coutume, ce fut Jeanne qui vint m’ouvrir. Jeanne était la bonne de Gabrielle, une femme lumineuse, au moins autant que sa maîtresse. Elle se devait d’être charmante de frimousse et de conversation, puisqu’elle était censée rendre l’attente des nombreux visiteurs de sa maîtresse moins pénible. Elle savait faire cela très bien, et quoiqu’elle ne fût plus niaise depuis longtemps malgré sa jeunesse, elle prenait encore la garance aux joues qui lui donnait une candeur délicieuse :
— Gabrielle est-elle ici et est-elle libre, Mademoiselle Jeanne ? dis-je en insistant sur le « mademoiselle » qui garantissait toujours un sourire de la jeune bonne et un accueil plus chaleureux qu’en ne le disant pas.
— Vous êtes bien matinal, Monsieur Philéas, me répondit-elle. Madame s’habille. Venez au salon, je vais la prévenir.
Jeanne me conduisit au salon puis m’abandonna au milieu de cette pièce rocaille, sorte de lupanar Louis XV décoré de gravures et de tableaux où les jeunes filles soulevaient leurs jupes sur des escarpolettes, où les billets doux se glissaient dans les corsages et où les couchers des mariés n’avaient rien d’innocent. Puis il y avait une bonbonnière toujours pleine de sucreries. « Pour l’haleine », se plaisait à dire Gabrielle aux hommes qui s’interrogeaient sur cette tentation enfantine ainsi exposée aux visiteurs. J’en avais déjà attendu des heures ici, surveillé par toutes ces nymphes du Grand Siècle. Si elles avaient été vivantes, je les aurais sûrement toutes appelées par leurs petits noms à force de familiarité. Mais ce jour-là, je n’attendis pas très longtemps. Gabrielle me fit cette bonté et parut devant moi dans une toilette nouvelle, une robe verte à passementerie qui, bien entendu, ne se fermait pas au milieu comme les robes de « tout le monde », mais sur le côté, de façon à offrir une ligne gracieuse et originale. C’était bien Gabrielle et son souci du détail mignard qui avait fait d’elle plus qu’une demi-mondaine, un paon adulé des modes parisiennes. Elle me tendit la main, je lui baisai, un peu maladroitement en effleurant sa peau si douce du bout des lèvres. Comme de coutume, elle embaumait l’eau de Cologne Grand Cordon, le « parfum pudique », un surnom qui amusait follement Gabrielle mais qu’elle n’avait connu que bien après en avoir fait sa fragrance fétiche. Les salutations faites, le thé en préparation, les petits biscuits avancés à côté des bonbons par une Jeanne gambadante, et voilà Gabrielle me reprochant de ne pas l’avoir visitée depuis trop longtemps :
— Est-ce donc que tu peins une nouvelle grande œuvre ? me demanda-t-elle avec une pointe d’ironie.
— Je ne ferai jamais plus grande œuvre que ton portrait ! lui répondis-je subtilement en lui rappelant que l’effigie qui trônait au-dessus de son lit et qui contemplait si fréquemment ses ébats était un de mes cadeaux un jour que je m’étais déjà retrouvé la bourse vide.
— Vois-tu, continua-t-elle, c’est bien que tu sois venu. Tu es le premier à découvrir ma nouvelle robe. Qu’en penses-tu ? C’est une Madame Duboys. Ses toilettes d’automne sont les plus originales. Elle est originale, n’est-ce pas ?
Elle était originale, assurément, et tant la forme que la couleur convenaient à merveille au teint de Gabrielle et à sa flamboyante chevelure qui la distinguait toujours au milieu du commun. Je lui servis tous les compliments qu’elle attendait, me disant que cela faciliterait ma confession à venir :
— Tes mots me vont droit au cœur, répondit-elle, souriant d’un sourire sincère mais qui dissimulait une suite. Elle ne tarda pas à venir, et elle reprit :
— Tes mots me vont droit au cœur, mais tu vois, sur ce cœur, j’aimerais un petit ornement. Il me manque une broche, une broche charmante et… justement, j’en ai vu une place Vendôme dans une boutique… Elle est en émeraude, elle irait parfaitement avec cette robe, avec mes cheveux et trouverait belle place sur mon sein.
— Allons, la coupai-je, ce sein est parfait, pourquoi veux-tu le parer de joyaux qui ne le valent pas ?!
J’espérais me sortir de cette ornière où m’entraînait Gabrielle, mais elle était maline et m’y plongea davantage encore :
— Alors, puisqu’elle ne vaut pas mon sein, peut-être pourrais-tu me l’offrir ? Tu comprends que si tu ne me l’offres pas, il te sera plus difficile de t’offrir mon sein.
Je me trouvais devant l’abîme :
— Eh bien… Ce n’est pas que je ne voudrais pas mais… Les temps sont durs ! On ne reconnaît plus le génie, les grands artistes sont condamnés à la mendicité et…
— Ta bourse est donc vide, à nouveau ! Tu as encore préféré le jeu à mes charmes ! me lança Gabrielle sur un ton sentencieux, car elle prenait la chose pour un affront.
Je ne pouvais lui cacher la vérité. J’avais englouti mes rares argents dans un club mondain où j’avais mes habitudes ; trop d’habitudes. Je n’avais pas les mêmes vertus économes qu’elle :
— Oui, elle est vide, et c’est ce que j’étais venu te dire. Le cadeau du mois dernier, ces lorgnettes de théâtre…
— Jumelles !
— Jumelles ! Ces jumelles de théâtre en nacre, elles m’ont coûté fort cher. Je n’ai qu’une main pour peindre, je ne peux pas…
— Tu me mentirais en plus et tu me ferais porter le chapeau ! Tu dilapides ton argent aux cartes et dans les paris et c’est la femme que tu accuses ! Goujat que tu es !
Elle n’avait pas tort :
— Je pense que le mois prochain, les choses iront mieux. Je peux faire ton portrait si tu veux, comme la dernière fois ?
— Eh bien non, Philéas Chasselat, tu as déjà fait mon portrait et c’est d’une émeraude dont j’ai besoin. Puisque tu ne peux pas m’offrir mon émeraude, alors je ne t’offrirai pas mon lit. Si tu me crois trop exigeante, tu n’as qu’à aller voir La Boulotte ou La Bossue, les rues en sont pleines et elles ne te demanderont qu’un sou, s’il te reste encore ça !
— Mais Gabrielle, nous nous connaissons depuis longtemps, je pensais être… je pensais être ton amant de cœur, celui à qui tu pardonnes les moments difficiles.
— Je t’ai connu au sommet de ta gloire, je t’ai déjà pardonné trop de fois, et il vient un temps pour une femme où elle doit choisir entre la passion et la raison, et si je choisissais continuellement la passion, je finirais consumée et je te recevrais dans une de ces maisons où s’entassent des créatures hommasses et scrofuleuses.
— N’exagères-tu pas, je te demande une grâce d’un mois ?
— Et le mois prochain tu m’imploreras à nouveau, et le suivant, car tu ne peins plus que des croûtes et que tu dépenses avec inconséquence ce qu’elles te rapportent ! Vois-tu, je sais ce que c’est d’avoir un bol d’eau chaude pour tout repas, et j’ai mes limites avec les gens inconséquents qui dilapident leurs argents plutôt que de faire plaisir aux gens qu’ils prétendent aimer. Adieu Philéas ! Si cela peut te soulager, tu me manqueras quand même un peu. Mais n’oublie pas, si tu veux me revoir, tâche d’avoir mon émeraude !
Sur ces mots, et alors que Jeanne amenait tout juste le thé, elle lui demanda de me raccompagner sans plus de démonstration. J’espérais au moins qu’elle se retournerait en me voyant partir, mais elle n’en fit rien et ce fut Jeanne qui me souffla quelques mots réconfortants et déposa sur ma joue un baiser en guise de consolation avant de me fermer, pour un temps qui s’annonçait fort long, la porte de Gabrielle.
Je restai un peu interdit, encore sous le choc de cette entrevue désastreuse avec Gabrielle. La porte se ferma sur un dernier sourire de la jeune bonne et je me retrouvais là, sur le palier, bien nigaud et de plus en plus conscient d’être un funambule sur son fil à l’approche de la tempête. Ma vie n’était qu’au début de ses aléas tumultueux.
 

-II-


     Cette rupture malheureuse avec Gabrielle n’était en effet que le prologue de ma déchéance à venir. L’ancien Philéas Chasselat, le jeune artiste plein de promesses, celui qui avait vendu une Bataille de Valmy à l’État pour cinq mille francs et séduit la presse assez pour prendre le surnom de « jeune Meissonier »  n’existait plus, et quelqu’un qui aurait vu le nouveau dans son appartement à demi-vide se serait probablement demandé comment, en quelques années, l’homme à qui l’on prédisait déjà la Légion d’honneur et l’Institut comme couronne de gloire avait pu plonger dans une semi-indigence et voir ses lauriers se faner si vite. Fané, le terme convenait parfaitement à ma situation, j’étais une plante vigoureuse prématurément fanée après avoir trop abusé de ses forces ou plutôt pour avoir trop goûté aux fruits de ses efforts. Quand on est jeune, ambitieux, mais sans argent ni relation et que l’on veut se tailler une place dans une société qui nous fait rêver, alors seul le travail acharné peut nous y conduire. Une fois que l’on est rendu, l’effort a été si grand que l’on profite, qu’on use et abuse, et à moins d’avoir la raison de Gabrielle, on se brûle vite et la déchéance guette. La gloire et l’argent m’avaient mené dans tous les clubs mondains de la ville, avaient pendu à mon bras une coûteuse maîtresse en vue et j’avais perdu l’inspiration. C’est le souci du créateur lorsqu’il change. Il crée dans un contexte, avec un sentiment, un esprit particulier, et quand ce contexte évolue et l’homme avec, la machinerie parfaitement huilée de la création se grippe et l’inspiration s’en va. La main est toujours là, mais le génie étouffe et il ne sort du pinceau qu’une bouillie infâme qui n’illusionne pas même son créateur et le désespère, et en le désespérant, lui rend encore plus douloureux l’acte créatif. Il préfère oublier ses déboires dans les bras d’une femme, dans le jeu, dans les mondanités où on le sollicite à tout va, mais il omet qu’il n’est pas de cette haute société qu’il fréquente, qu’il reste un besogneux, un artiste auprès du beau monde fortuné et oisif auquel il n’appartient que par un fil qui peut vite se couper. L’argent se tarit, la gloire s’éloigne, de nouveaux jeunes artistes surgissent avec leurs propres promesses et font oublier les prometteurs d’hier qui n’ont jamais tenu les leurs. Les clubs vous ferment leurs portes, la presse vous oublie, on ne vous fait plus crédit dans les restaurants chics, le prix du billet d’une pièce de théâtre vous donne des sueurs froides et celle qui frissonnait dans vos bras en vous répétant des « je t’aime » enfiévrés vous répudie, car elle préfère le métal froid de l’argent à la douceur de vos lèvres. C’est là le destin de beaucoup d’artistes arrivés, et si aujourd’hui j’admets volontiers m’être sabordé moi-même, avoir cédé avec une aisance déconcertante aux sirènes de l’oisiveté et du confort soudainement acquis, à l’époque, je jugeais être victime de la jalousie des pontifes du Salon, mécontents de voir un jeune créateur leur tailler des croupières ; victime des journalistes médiocres, sans goût, envoyés au Salon de peinture pour donner leur avis lorsque la veille ils le donnaient sur le Salon de l’agriculture ; victime d’une classe d’aristocrates prétentieux qui ne voyaient pas d’un bon œil un intrus parmi eux. Le succès rend aveugle et la déchéance rend paranoïaque.
Quand Gabrielle m’a assené son soufflet, je croyais avoir atteint le fond du gouffre. Je l’espérais en supposant que je pourrais redevenir assez inconnu, insignifiant, pour retrouver mon inspiration et remonter à la surface. C’est dans les épreuves et les difficultés que se fondent les grandes œuvres, mais en vérité, je n’aspirais plus à la peinture que l’on exigeait de moi. Je m’étais fait connaître comme peintre militaire, celui des exploits révolutionnaires qui étaient très demandés dans les années 1870 et plaisaient beaucoup à la frange républicaine. Les Suisses de l’Ancien Régime et les gardes de la Convention n’avaient aucun secret pour moi. Maintenant, la mode avait évolué, on voulait des grognards de Napoléon, des hussards à la Murat et des grenadiers de la Vieille Garde, mais sans le sang et sans la poudre ou seulement la poudre de riz. On voulait des soldats, mais pour les mettre dans des salons bourgeois, des soldats dans leurs beaux uniformes flamboyants, si possible un bouquet à la main pour séduire une dame. On voulait des soldats avec pour champ de bataille le Jardin des Tuileries ou celui du Luxembourg. Oh, je ne dis pas qu’au Salon de peinture et sculpture  on n’encensait plus les grandes batailles de jadis, mais je n’avais plus la volonté d’y exposer mes œuvres. L’inspiration, l’énergie et l’envie me manquaient pour ça. Alors, depuis ma disgrâce, je me contentais de peindre de petits tableautins militaires pour un marchand, rue de Choiseul, qui, observateur rigoureux de la célèbre règle des marchands de tableaux, « acheter à moindre prix et vendre très cher », ne m’enrichissait guère. À sa décharge, je ne produisais pas beaucoup, car je n’avais aucun entrain à peindre en série ces misérables croûtes ennuyeuses et si mièvres qu’elles auraient paru sucrées dans une chambre de jeune fille. Je les produisais sans entrain et sans génie et je n’étais plus grand-chose. Les lauriers jaunis ne font plus de bonnes sauces, et j’avais encore de la chance d’avoir la confiance d’un marchand assez généreux pour me débarrasser de ces affreux tableautins qu’il plaçait à des clients du monde entier. Je savais que les Américains en raffolaient et lui achetaient à des prix considérables. J’aurais sûrement pu les lui vendre plus cher, mais j’avais trop honte de mes peinturlures. Je peignais mécaniquement ces militaires en goguette au bras d’Incroyables, et en dépit de mes efforts, je n’arrivais à peindre rien d’autre. J’étais un automate, la main allait mais le Génie de la composition, la Muse de l’inspiration, eux, n’étaient plus là et tout ce que j’ambitionnais devenait cendres et s’évanouissait. Ma célébrité fondait, ma bourse se vidait, je redevenais l’homme que j’avais été jadis, mais l’envie d’art, elle, ne revenait pas.
Pour être honnête, tout n’était pas encore redevenu comme avant, car je m’accrochais déraisonnablement à mon appartement, boulevard des Capucines. C’était un bel appartement qu’accompagnait un atelier lumineux comme il se doit et que j’avais choisi comme écrin à ma gloire future, comme matrice à la genèse des chefs-d’œuvre de ma maturité. J’aimais cet endroit, j’aimais ces murs même si je n’en étais que locataire, j’aimais le quartier où j’avais mes habitudes, mais si je me retrouvais dans les difficultés financières, ce n’était pas seulement parce que je jouais et perdais trop souvent ni parce que Gabrielle me suçait jusqu’à la moelle, mais à cause de ce Panthéon dans lequel je n’accouchais que de souris. Il me coûtait les yeux de la tête et je n’y accomplissais rien de grand, rien de glorieux, rien qui pût satisfaire à son entretien et au paiement régulier du loyer. Je n’ose dire le prix, mais il était de ceux qu’on ne peut acquitter qu’à la condition d’être en mesure d’offrir une émeraude à son amante quand elle en réclame une. Autant dire que je n’étais plus dans cette disposition, et que cela faisait déjà plusieurs mois que je payais mon loyer en vidant mon appartement de ce qui en constituait le mobilier. J’avais commencé par me débarrasser de mes artefacts d’uniformes, d’armes, de militaria. Je n’avais plus besoin de ça pour peindre mes militaires tant les moindres boutons de chemise étaient ancrés dans mon esprit. Puis j’avais vendu mes copies d’antiques, lesquelles ne m’avaient jamais vraiment servi mais faisaient le sérieux d’un atelier d’artiste. Petit à petit, mon appartement s’était libéré des encombrants, et à présent il ne restait plus que deux chaises sur six autour de la grande table du salon. Ma chambre avait des airs de cellule de chartreux ironiquement lovée parmi les ors et les moulures de l’architecture palatiale.
Il ne me restait plus grand-chose, et cependant, il y avait ce bon Anicet qui demeurait à mes côtés et tentait, tant bien que mal, de donner une allure chaleureuse et point trop misérable à ce qui subsistait. Il essayait de me dissimuler ce qu’il avait vendu la veille pour équilibrer les comptes qui ne l’étaient jamais puisque je dépensais beaucoup trop. Je l’avais engagé en même temps que je m’étais installé dans cet appartement et l’enthousiasme d’être au service d’un artiste l’avait porté dans un premier temps. Je l’avais même fait poser avec quelques uniformes, car il avait bien la tête et la carrure d’un militaire, puis à mes côtés, il avait vécu ma disgrâce sans me faire faux bond. Pourtant, il ne touchait plus les appointements de ses débuts, mais en voyant autour de lui, il comprenait que ce n’était pas par avarice de ma part, alors il l’acceptait et espérait sûrement que l’inspiration me visiterait à nouveau, et avec elle, ses gages. Je le croyais, mais ce jour où je revenais dépité de chez Gabrielle, non sans avoir fait quelques détours pour oublier notre triste entrevue, j’avais encore assez de clairvoyance et je connaissais assez bien Anicet pour constater que lui aussi était préoccupé. Il manifesta le désir de m’entretenir d’un sujet important, mais j’étais tout à mes propres tourments, et imaginant qu’il voulait me parler de dettes en souffrance et de la nécessité de vendre quelque chose, je lui demandai de m’en parler plus tard :
— Nous verrons cela demain, si tu veux bien. Porte-moi plutôt un cognac s’il nous en reste, je n’ai pas la tête à autre chose qu’à boire et m’endormir si je le peux pour oublier cette maudite journée !
Je lui répondis cela, en substance, et il n’insista pas, me gratifiant d’un simple « Très bien Monsieur » qui ne pouvait pas me laisser deviner la teneur de ce qu’il voulait me confier. Le soir même, j’avais oublié tout ça, d’autant qu’Anicet avait eu l’amabilité de ne pas essayer de me le rappeler en ce jour si pénible pour moi, mais ce n’était que partie remise ainsi que l’on dit.
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Mise en avant des Auto-édités / Conditionnel de P.M Lorenz
« Dernier message par Apogon le jeu. 01/09/2022 à 17:55 »
Conditionnel de P.M Lorenz



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Le Jeune 1.1
   
   Il tourna sa casquette, sur sa gauche, pour se protéger du soleil. Un soleil insoutenable, comme tous les jours à cette heure, lorsqu’il rentrait chez lui, après le boulot. Les éclats d'argent sur la mer lui interdisaient de regarder à gauche, sous peine d'être ébloui, d'être aveuglé. Entre lui et l’océan, le boulevard Lancastel, une deux fois trois voies longeant le littoral dionysien. Heureusement, pour atténuer ces éclats d’argent.
… Il me faut des lunettes solaires...
   Il se faisait cette remarque tous les jours, au même endroit. Une remarque qu’il oublierait dans quelques minutes, lorsqu’il tournerait à droite dans la rue de la Mer. La rue que les habitants de son quartier appelaient la rue de la Merde. Une fois dans cette rue, il se sentirait surveillé, épié, chassé. Des sensations trop présentes, trop persistantes pour penser à des lunettes solaires.
   Un bruit d’accélérateur retentit sur sa gauche, à moins de deux mètres de lui, sur la route. Une fumée l’entoura juste après, entra par ses narines. L’odeur était dégueulasse, un mélange d’essence et de suie. Il bloqua sa respiration, instinctivement. Le temps de faire deux pas, de sortir de ce nuage, de retrouver un air moins pollué.
   Il s’y était fait, à force, s’était habitué à ces odeurs de pot d’échappement. Normal, trois ans qu’il empruntait cet itinéraire, tous les jours. Le boulevard Lancastel était un axe principal de Saint-Denis, était presque toujours encombré, infectait chaque jour un peu plus l'air. Mais cette odeur de pot d’échappement valait mille fois mieux que celles de zamal  et de pisse qui empestaient Lapoudrière.
   ― Tu as été payé ?
   Il tourna la tête, sur sa gauche, légèrement. Malgré les éclats d’argent.
Mily était là, à ses côtés, apparue dont on ne sait où. Comme elle le faisait toujours, depuis un an. Aujourd’hui, elle portait un chemisier blanc, un jean noir. Des vêtements qu’il voyait souvent sur elle.
… Peut-être même tous les jours…
   Mily fixait l’enveloppe. Celle qu’il tenait dans ses mains. Une enveloppe bondée, remplie de billets de cinquante euros. Vingt-cinq billets de cinquante euros. Pas besoin de compter pour le savoir. Il ne manquait jamais un billet dans les enveloppes que lui donnaient Léon.
   Il sourit. Obligé. On souriait toujours à Mily.
   ― Avec deux jours d’avance.
   ― Ça te fait combien, maintenant ?
   Un rapide calcul mental. Les chiffres qu’il avait dans le tableau de son vieil ordi additionnés à ces mille cinq cents euros.
   ― Si je ne dépense rien de cette enveloppe, quarante-deux mille trois cents.
   ― Ben voilà, les quarante mille sont dépassés...
   Il s’arrêta, un moment. À cause de la réflexion de Mily. Une réflexion insouciante, spontanée, comme Mily en faisait toujours. Son regard se porta sur le ciel, au loin, sur l’horizon urbain. Un ciel bleu, parsemé de quelques nuages blancs, ou presque.
… Elle a raison...
   Il avait atteint les quarante mille euros d’économie, son projet initial. Le but secret qu’il s’était fixé après son embauche à la station, il y avait trois ans. Il venait alors de fêter ses quinze ans, avait emménagé à Lapoudrière depuis quelques semaines seulement. Maman ne travaillait pas encore, l'argent manquait, et le peu que gagnait Maman repartait pour Pépé, immédiatement. Il était venu à la station par hasard, pour une baguette, ou un paquet de cigarette pour Maman. Léon était à la caisse, l’avait regardé de haut en bas, lui avait expliqué qu’il venait de reprendre la gérance, qu’il cherchait de nouvelles têtes pour y travailler. Léon lui avait proposé mille cinq cents euros net par mois. Au black. Mille cinq cents euros qu’il n’aurait pas à déclarer, pas imposables, qui ne supprimeraient pas les futures allocations de Maman. Il avait dit oui à Léon. Tout de suite. Mille cinq cents euros à quinze ans, c’était un bon départ dans la vie. Il s’était tout de suite fixé les quarante mille euros d’économie. Le prix d’un petit studio. Pour lui, pour Maman. Un studio en dehors de Lapoudrière, de ce quartier horrible. Et puis, petit à petit, Maman avait disparu de cet objectif, de sa vision. A peine six mois plus tard. Mily l’y avait remplacée.
… Le projet initial…
   Le projet n’avait plus de sens aujourd’hui. Un rêve de plus englouti à Lapoudrière, par Lapoudrière. Un de plus.
   ― Je l’avais oublié.
   Mily se remit en marche. Sans se préoccuper de sa réponse.
   ― Ne t’arrête pas comme ça, tu vas être en retard.
   Il regarda sa montre. Une montre digitale verte, au contour en plastique, la moins chère du Mercado. Quatorze heures dix-huit. Mily avait raison. Toujours. Il devait être à l’hôpital à seize heures, devait se remettre en route, suivre Mily. Mais il resta planté là, à la regarder s’éloigner doucement, à admirer sa beauté, à contempler sa présence.
   ― Qu’est-ce qui t’est arrivé, Mily ?
   Les mots avaient été jetés dans un souffle. Un souffle de désespoir. Mily continua à avancer, sans faire attention à lui. Encore. Elle ne répondrait pas à cette question, n’y répondait jamais.
   Une file de voitures passa à côté de lui, à toute vitesse. Leur souffle le poussa en avant, l’obligea à se remettre en route.
   Il suivit Mily sur quelques dizaines de mètres, la rattrapa après avoir traversé la rue, devant la borne. Celle de la « rue des Aglets ».
   Mily s'était arrêtée, devant cette borne. Le boulevard Lancastel continuait tout droit, menait au second accès de Lapoudrière, à la rue de la Merde, la rue qu’il empruntait habituellement pour rentrer chez lui. Plus loin, au fil du boulevard Lancastel, d’autres quartiers de Saint-Denis, le Chaudron, Sainte-Clotilde, le Moufia. Des quartiers qu’il enviait, qui valaient mille fois Lapoudrière.
   Il s’arrêta à moins d’un mètre de Mily, observa la borne « rue des Aglets ». Longtemps. Une borne en pierre, d’un orange délavé, surmontée d’une plaque bleue. Il manquait la lettre « g » au mot Aglets. Ses yeux se levèrent vers cette rue. Une longue ligne droite au milieu des maisons de ville dégueulasses.
   Mily ne s'était pas arrêtée là par hasard. Elle lui passait un message, lui montrait le chemin à suivre.
   Son regard resta bloqué sur la rue. Une rue qu’il connaissait bien, presque par cœur. Combien de fois l’avait-il déjà empruntée ? Mille fois ? Peut-être, oui. Mais cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas posé les pieds.
…Un an… Plus ou moins…
   Il tourna la tête vers Mily, brièvement, revint à la rue ensuite, souffla.
   Sa main gauche monta, se posa sur sa nuque, à la base de son cou. Ses doigts passèrent sur sa cicatrice. Un petit renflement de chair, de peau fripée. Un geste qu’il avait pris l’habitude de réaliser, depuis son enfance, depuis que Maman lui répétait qu’il valait mieux avoir des remords que des regrets. Son index passa sur les contours de sa cicatrice, remonta ensuite, de trois centimètres.
… A trois centimètres près...
   Sa vie tenait dans ces trois centimètres. Maman le lui avait dit. Un accident, lorsqu’il était petit, trop petit pour qu’il s’en rappelle. Trois centimètres plus haut, il aurait été mort, sur le coup.
   Depuis que Maman le lui avait dit, il avait pris ce geste, ce tic. Il le faisait toujours avant de prendre des décisions importantes, pour se donner l’élan nécessaire, pour se donner du courage, pour avoir plus de remords que de regrets.
   Oui, aujourd’hui, il emprunterait cette rue, aurait enfin des réponses. Aujourd’hui marquerait la fin du silence, de l’indifférence. Oui, Aujourd’hui...
… Allez…
   Il quitta le boulevard Lancastel, obliqua vers la rue des Aglets. Le bruit des pas de Mily arriva de derrière lui. Elle le suivait.
   ― Tu vas voir ton grand-père ?
   Il se retourna. Brusquement. Mily souriait. Un sourire espiègle, un sourire de celle qui savait qu'elle avait dit une connerie. Ce sourire l'obligea à lui pardonner. Ce sourire l’obligeait toujours à lui pardonner.
… Qu’il crève…
   Il pivota à nouveau. Sans rien répondre. Mily connaissait la situation, parfaitement, le taquinait souvent avec ça.
   La maison de Pépé était là, sur sa droite, de l’autre côté de la rue. La peinture verte du portail s'écaillait, de plus en plus, la courette continuait de se remplir de déchets. Malgré son accident. La maison ressemblait à son occupant, vieille, ridée, sur le point de s’écrouler. Elle était dégueulasse, sentait l’huile de friture rance, puait les cadavres de rongeurs en décomposition. Une maison qui empestait la mort.
   Maman avait grandi ici, dans cette maison, avait fini par la fuir. Lui y était venu quelques fois. Jamais il n’y retournerait.
   Il passa la maison du vieux con, s’en éloigna. Ses yeux se posèrent sur d’autres maisons de la rue. Toutes horribles. Certaines plus que d’autres. Mais aussi horribles qu’elles furent, la rue baignait dans une atmosphère particulière. Une atmosphère de presque liberté, de quasi-quiétude. Une atmosphère figée dans le temps. L’un des rares endroits de Lapoudrière où vous pouviez ressentir cette impression. Rien à voir avec le centre du quartier, sur sa gauche, derrière ces immeubles immondes, rien à voir avec là où il habitait. Là-bas, au milieu de ces immeubles, le stress vous effrayait, l’anxiété vous empêchait de respirer. Il connaissait la raison de cette atmosphère particulière ici, dans cette rue, l’avait suffisamment parcourue pour comprendre. La rue des Aglets était la limite ouest de Lapoudrière. Après cette rue, la liberté. Totale, complète. La liberté de côtoyer des gens normaux, la liberté de réussir sa vie sans s’attirer critiques ou jalousies, la liberté d’être heureux sans devoir s’excuser de l’être.
   ―Tu vas chez moi ?
   Il se retourna, encore, s’arrêta, obligé. À cause de l'expression figée sur le visage de Mily. Une expression d'effroi. Ou presque.
   ― Je dois savoir Mily.
   Mily étira légèrement son cou, jeta un regard vers l’extrémité de la rue, dans son dos à lui. Elle regardait sa maison, il en était sûr.
   ― Il va te jeter.
   Il le savait. Pertinemment. On l'avait jeté tant et tant de fois. Mais il ne pouvait plus s’arrêter. Plus maintenant que le courage d’y aller lui était venu, plus maintenant que sa main avait touché sa cicatrice. Il ne pouvait plus supporter de ne pas savoir ce qui était arrivé.
   ― Je dois savoir…
   ― Que cela t’apportera-t-il ? On ne peut pas changer le passé.
   Il le savait. Ça aussi. Depuis l’âge de onze ans. Depuis qu’il avait lu le livre d’Agnès Latin, l’année de son prix Nobel de médecine, l’année où Agnès Latin était devenue son modèle.
   Son regard se perdit dans celui de Mily. Un instant. Le temps de l’apprécier, de s’imprégner de sa douceur, le temps de le graver dans sa mémoire.
… C’est peut-être la dernière fois…
   ― Je dois savoir, Mily… Après-demain, ça fera un an. Un an passé à poser des questions, à chercher des réponses. Un an à me faire ignorer, à me faire insulter.
   Mily cassa le regard, les épaules tombantes, les lèvres pincées. Elle avança vers chez elle. Résignée, le pas lourd. Il la suivit. En silence.
   Cent mètres. Environ. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Mily s’arrêta la première, pivota sur sa droite. Il fit le même mouvement.
   La maison de Mily était en face. Une de ces maisons qui paraissaient moins horribles que les autres. Peinture refaite sur la façade, sur le portail, courette pleine de pots de fleurs entretenues, mais carcasse de voiture rouillée dans un coin du jardin.
   ― Tu es sûr de toi ?
   Beaucoup moins qu’il y avait cent mètres. Encore moins qu’il y avait un kilomètre. Mais il le ferait. Pour lui. Et pour Mily.
   Il hocha la tête, doucement.
   ― Si tu le fais, je ne viendrai plus te voir.
   Il souffla.
   ― Si je ne le fais pas, à quoi cela servirait-il que tu viennes ?
   Mily ne répondit rien, semblait accepter la fatalité de la situation. Il se tourna vers elle. Si elle ne venait plus, s'ils ne se voyaient plus, il devait le lui dire. Maintenant.
   ― Mily… Je…
   Mily leva la main. Pour l’interrompre. Un geste bref, sec. Elle s'y attendait, savait qu'il voulait le lui avouer.
   ― Il est trop tard, Joshua.
   Il s'enfonça dans ses prunelles. Elle avait raison. Toujours. Il aurait dû le lui dire trois ans auparavant. Juste après leur quatrième ou cinquième rencontre. Il aurait pu le lui dire aussi après, à leur dixième ou à leur vingtième. Les occasions n'avaient pas manqué. Il y en avait eu, tellement.
… Toutes gaspillées...
   ― Mily…
   ― Tu aurais dû me le dire avant... Bien avant.
   Un grincement agressa ses oreilles, l'obligea à en rechercher la source. Un simple regard suffit. Une porte s’ouvrait, de l’autre côté de la rue. Celle de la maison de Mily. Un homme sortit. La cinquantaine, torse nu, ventripotent, vieux short de foot jaune et gris sur les fesses.
   Monsieur Cousin, le père de Mily.
   Monsieur Cousin s’immobilisa sur le pas de son entrée, dès qu’il le vit. Son visage changea dans la seconde. Son front se froissa, ses yeux se rapprochèrent, sa bouche rapetissa. La même expression que monsieur Cousin affichait toujours quand il le voyait, depuis un an. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé. Ça se comprenait. Pour Monsieur Cousin, il n'était qu'un jeune qui tournait autour de sa fille, qu'un jeune du centre de Lapoudrière. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé, l’aimait encore moins depuis un an.
   Il resta figé, lui aussi, tétanisé. Monsieur Cousin avait cette carrure imposante qu’on distinguait de loin, avait cet air sévère hérité d’une éducation traditionnelle. Cette éducation traditionnelle se moquait de l'empathie, interdisait de se mettre à la place de l’autre. À ce moment précis, rien ne comptait plus que son sentiment à lui.
   Monsieur Cousin se retourna, disparut dans sa maison. Précipitamment.
   Il sentit l’oxygène remplir à nouveau ses poumons, alimenter à nouveau son cœur.
   ― Je le fais pour toi Mily.
   Les aboiements de chiens l'entourèrent, les musiques dans les barres d’immeubles derrière lui l'encerclèrent. Et rien d’autre. Il tourna sa tête à gauche. Là où Mily se trouvait. Là où Mily se trouvait encore trois secondes plus tôt.
   Il n’y avait plus personne.
… Elle est partie…
   Pour de bon, peut-être. Il ne la verrait plus. Cette Mily qui l'accompagnait tous les jours à la sortie du travail, cette Mily avec qui il discutait comme si de rien n’était. Cette Mily qui n’existait que dans sa tête.
… Allez…
   Une profonde respiration. Deux. Trois.
   Il traversa la rue, s’arrêta au portail de Monsieur Cousin. Il attendit, quelques secondes, immobile, pétrifié. Les réponses se trouvaient juste derrière ce portail, juste à l’intérieur de cette maison, juste à quelques mètres de lui.
… Allez…
   Une profonde respiration. Encore. Pour engranger le courage nécessaire, pour se donner l’élan dont il avait besoin. Ici, pas de sonnette, pas de clochette. Il fallait crier, à la manière des anciens, et espérer qu'on l'entende de l'intérieur. Il ouvrit la bouche, s’apprêta à solliciter Monsieur Cousin. Il ouvrit la bouche, les mots se coincèrent dans sa gorge.
   Monsieur Cousin sortit au même moment, les yeux tombants, les joues mouillées. Un visage marqué par la tristesse, des mains crispées de colère. Des mains crispées sur le canon d’un fusil. Un canon de fusil levé, droit, fier. Un canon de fusil braqué sur lui.
   Monsieur Cousin fit deux pas, entre les pots de fleurs, à côté de la carcasse de voiture.
   ― Casse-toi !
   Sa respiration se bloqua, ses muscles se paralysèrent.
   ― C’est de ta faute, putain !!!
   Les mots sortaient, tremblants, enveloppés de tristesse. Une tristesse infinie. Une tristesse qui ne trahissait qu’une certitude absolue.
― C’est de ta faute!!! 

L'adulte 1.1

   Le feu. Toujours. Il l'avait réveillé. La sensation arpentait encore chaque recoin de son corps, brûlait sa chair, irritait ses narines.
   Son crâne lui faisait mal. Atrocement. L'esprit refusait d'obéir, ne se rappelait plus de rien. De rien, sauf du feu. De rien, sauf des cris.
   Ses yeux s'ouvrirent. Péniblement. Le flou. Tout autour. Il souleva la tête. Difficilement. De la bave avait coulé sur sa joue. Sa main l'essuya. Une bave dégueulasse, pâteuse, gluante. Sa main ne fit que s'en cochonner encore plus le visage.
… Saloperie...
   Ses yeux clignèrent, firent la mise au point. Un peu. Pas suffisamment pour distinguer où il se trouvait. Juste assez pour remarquer le carrelage. Sous son corps.
Il reconnaîtrait ces carreaux immondes n'importe où.
   Il était allongé par terre. Dans son studio.
   La netteté revint. Totalement. Oui, c'était bien son studio, à Choisy, près de Paris. Et oui, c'était bien de la bave sur le carrelage, partout sur sa joue.
   Un haut le cœur le traversa. Toute cette bave, cette odeur...
… Dégueul...
   Trop tard.
   Il vomit, là, le visage à quelques centimètres du sol. Des éclaboussures de dégueulis lui revinrent dans la gueule. Il avait vomi de la bile, l'estomac était vide, rien d’autre à dégueuler. L'acidité lui enflamma le gosier, l'odeur de pourri lui envahit les narines. Vomir était déjà désagréable, vomir du suc gastrique l'était plus encore.
   Il cracha. Dans son vomi. Pour faire disparaître ce goût acide et âcre de sa bouche. Le goût resta. Évidemment. Les choses les moins bonnes s'incrustaient toujours le plus.
   Il força sur ses mains, se mit assis. La tête lui tournait. Il se serait bien laissé retomber. S'il n'y avait pas eu ce vomi frais sur le sol.
   Ses yeux balayèrent son studio. Une bouteille de whisky était allongée par terre, un peu plus loin, près du clic-clac, la moitié de la boisson répandue sur le carrelage, dans une large flaque.
   Le goût de l'alcool lui revint en bouche, l'odeur au nez.
   Un haut le cœur. À nouveau. Le spasme le secoua. Il ouvrit la bouche. Encore. Rien ne sortit. Plus assez de bile à déverser.
… Ça explique mon état...
   Il avait dû passer la soirée à boire. Sans doute même. Son estomac n'était pas vide finalement, et ce n'était pas seulement de la bile qu'il avait vomi.
   Une petite poubelle en acier près de la bouteille de whisky attira son regard. Voilà pourquoi il avait bu. A cause de ce qui se trouvait dedans.
   Il se leva. Laborieusement. Encore des étourdissements. Un rot le surprit, l'acidité nauséabonde suivit. Une fois de plus.
   Il fit un pas. Sur sa droite, vers le couloir, vers la salle de bain. Un pas maladroit.
   Il faillit tomber, se rattrapa au mur. Avoir un petit studio avait du bon. Finalement. Rien n'était trop éloigné pour se rattraper. Surtout avec une gueule de bois.
   Un pas. Un autre. Les pas les plus difficiles de sa vie.
… Plus jamais...
   L'alcool aidait à oublier. Mais bon dieu que c'était dégueulasse. Dégueulasse à boire. Plus encore à vomir. L'alcool aidait à oublier. À oublier qu'on était un raté, à oublier ces chiffres qui ne collaient pas. Ces putains de chiffres. L'alcool aidait à oublier, oui. Momentanément. Puis on s'en rappelait, terriblement, douloureusement.
   La salle de bain. Enfin.
   Il s'accrocha au lavabo, enfouit à moitié sa tête sous le robinet, ouvrit l'eau. Elle coulait, sur son crâne, sur sa nuque, ruisselait sur ses yeux, sur ses joues. Il la sentit sur sa cicatrice, derrière sa tête, en haut du cou. L'eau coulait, à la manière d'un bain de jouvence. Il sentait cette fraîcheur raviver chaque neurone engourdi par l'alcool, faciliter chaque connexion endormie de son cerveau. Il tourna la tête, avala l'eau, rinça cette bouche fétide, nettoya ses yeux pleins de merde.
… Du mucus...
   Du mucus qui aidait à nettoyer les yeux pendant la nuit. Un mucus mélangé à des cellules mortes et une larme. L'homme appelait de la merde un phénomène naturel pour nettoyer les yeux. L'homme était con, guidé par l'ignorance. Depuis la nuit des temps. Et lui était le plus con. Sans doute.
   Il s'épongea le visage. La serviette sentait le mélange de transpiration et de moisi. Depuis combien de temps s'essuyait-il avec celle-là ? Trop, sans doute.
   Voilà qui était mieux. Beaucoup mieux. Son foie n'avait pas fini de traiter tout cet alcool ingurgité, prendrait encore plusieurs heures pour le faire. Mais au moins, là, tout de suite, il se sentait mieux.
   Son poignet se leva. Un réflexe, dicté par le temps. Le temps qui lui manquait, toujours. Il regarda sa montre. Sans bave, sans vomi. Une montre à cinq mille dollars, bracelet cuir, cadran à aiguille incrusté de diamants, mécanisme à quartz. Un vestige d'une autre époque.
   Les aiguilles indiquaient cinq heures dix-huit.
   Il était tôt. Le RER C de sept heures pouvait encore être pris. Après s'être douché, s'être préparé, avoir nettoyé ce vomi. Il serait à Paris, dans le Xe, à sept heures trente. Isa serait encore là.
… Pour dix minutes seulement…
   Elle serait là, physiquement. Mais elle ne lui adresserait pas la parole, ne le regarderait même pas.
… À quoi bon... ?
   Mauvaise idée. Encore, toujours. Comme à chaque fois qu'il pensait à Isa.
   Il revint au salon. La flaque de vomi l'assaillit. De nouveau.
   En face de lui, le coin cuisine. Un évier, une plaque électrique. Basique. Il attrapa la moitié de cigarette près de la plaque, la mit à sa bouche. Le goût du tabac froid s'incrusta sur son palais, chassa un peu plus celui du vomi. Un regard circulaire à la pièce. Les allumettes étaient sur le clic-clac, à l'autre bout du studio. Il vérifia les extincteurs sous l'évier, comme avant chaque cigarette. Les cinq étaient là.
   Il n'en revenait toujours pas d'avoir réussi à se mettre à fumer avec ces images tous les soirs, ces cauchemars de feu toutes les nuits.
… L'ironie de la vie...
   La porte du placard se referma.
   Il fit trois pas, s'assit sur le canapé, prit la boîte d'allumette, la secoua. Encore un réflexe. Un réflexe de fumeur, de stressé. La boite était pleine. Ou presque.
   Il regarda la petite poubelle en acier juste devant lui. Une pile de papier en débordait. Cent cinquante ou deux cents feuilles. Deux ans et demi de sa vie s'y trouvait. Deux ans et demi d'espoir perdu.
   Son bras se tendit. Au maximum. Son dos se courba. Jusqu'à lui couper le souffle. Il attrapa la bouteille de whisky par terre, retira la cigarette de sa bouche, la remplaça par le goulot de la bouteille.
   L'alcool coula dans son gosier. Aussi dégueulasse que la veille. Peut-être plus.
… CH3CH2OH...
   La composition chimique de l'éthanol, l'alcool qu'on buvait tous. Ça, il ne l'avait pas oublié, ne l'oublierait jamais.
   Il posa la bouteille, craqua une allumette, alluma la demi-cigarette. Il tira une longue bouffée. Une bouffée rassurante. Le docteur Laurent Maillot lui avait dit que ce qui calmait le plus dans la cigarette, c'était cette respiration profonde. Le doc le lui avait dit la première fois qu'il avait essayé d'arrêter. "Pour arrêter de fumer, il suffisait d'enlever la cigarette, de garder cette respiration".
… Qu'il vienne essayer lui... Un non fumeur qui explique comment arrêter...
   La minuscule flamme brûlait toujours le minuscule bois.
   Il expira, rejeta un nuage de fumée, lança l'allumette. Vers la poubelle.
Raté.
Il craqua une nouvelle, le feu s’éteignit, craqua encore une autre. Dans la poubelle. Il attendit. Rien. Une nouvelle allumette. Dans la poubelle. Toujours rien.
   La fumée de la cigarette envahit le studio. Peu à peu. Bouffée après bouffée. À mesure que la cigarette rapetissait. Il avala une nouvelle rasade d'alcool, grimaça. Encore plus dégueulasse.
   Il se leva, versa le reste de la bouteille dans la poubelle. Sur ces maudites feuilles. Il se rassit.
   Une nouvelle bouffée. Plus longue, plus profonde, plus rassurante.
… Maillot a peut-être raison...
   Il bloqua sa respiration, retira sa cigarette. Un rouge incandescent consumait le tabac, la nicotine, le goudron, le papier. Il relâcha la fumée, lança la cigarette. Dans la poubelle, lancé réussi.
   Le feu prit. Instantanément.
   L'extincteur l'appela. Immédiatement. Machinalement. Il se retint, attendrait le prochain appel. Juste avant que la peur ne se transforme en panique.
   Les flammes jaillirent. Le papier brûlait, faisait un parfait combustible. Avec ces flammes, plus de deux ans de sa vie, plus de deux ans d'espoir, partaient en fumée. Avait-il eu tort ? Tort de tout changer, du jour au lendemain, tort d'embarquer Isa avec lui ? Il avait été si haut avant, était si bas aujourd'hui.
   Et il devait tout recommencer. Encore. Tout recommencer, pour Mily. 

Le vieux 1.1

   Le soleil était doux, calme. Un soleil de matin d'hiver. Un soleil qui vous donnait du courage, qui vous procurait un élan nécessaire pour changer le monde. Le soleil éclairait un ciel bleu. Un bleu apaisant, abaissant toutes vos barrières. Du blanc tachetait ce bleu, somnolait, ici et là dans ce ciel. Des nuages. Certains denses, opaques, d'autres fins, égrainés. Tous reposants.
   Des nuages totalement blancs. Tous. Sauf un. Là-bas, celui de droite, sans forme distincte. Un nuage blanc marquée d'une ombre noire. Une petite ombre. Un avion, immobile. L'ombre n'avançait pas sur ce fond blanc, l'avion ne se déplaçait pas dans ce ciel bleu.
   La caresse arriva ensuite. Une caresse infinie, une douceur posée sur son visage. Délicatement. Une douceur obligeant à déposer les armes, à cesser de lutter. La douceur d'une brise figée, d'un souffle immobile.
   Il la ressentait. Cette sensation qu'il ne connaissait pas encore, qu'il pensait ne jamais connaître. Il la ressentait. Enfin. La liberté. Une liberté où rien ne pouvait vous arriver, où rien ne pouvait vous atteindre. La liberté où vous étiez seul à décider. Sans aucune contrainte, sans personne pour vous aiguiller, pour vous diriger.
   Les musiques s'élevèrent soudain, haut dans le ciel. Du R'n'B, du rap, du zouk. Il apprenait à les connaître. Elles prônaient la vie, plus que tout, donnaient l'impression d'exister, d'avoir une destinée. Elles poussaient à danser, à extérioriser, interdisaient la réflexion, bannissaient l'introspection. Elles enivraient l'esprit, travestissaient la réalité.
   Des voix se mélangeaient aux musiques. Non, pas des voix, des cris. Des femmes engueulaient des enfants. Des hommes engueulaient des femmes. Des cris enveloppés de frustration, où l'on déversait son incapacité à diriger sa vie sur les autres, sur les plus faibles que soi.
   Une fumée, à gauche. Une colonne noire essayait d'atteindre le bleu du ciel, de le souiller. Une fumée funeste, éparse. Rien de naturel, on ne trouvait pas ce genre de fumée dans la nature. L'odeur l'accompagna, rapidement. Une odeur de pneus brûlés, de plastiques incinérés. Une odeur de feu, pas loin. Un feu de poubelle, sans doute. Ou un incendie de bâtiment. Tout aussi probable. Surtout ici.
   Un immeuble lui faisait face, obstruait sa vision. En partie. Un immeuble massif, inerte. Un immeuble pitoyable. Les peintures s'effritaient, par plaques. Les murs se fissuraient. Les fissures se transformaient en entailles.
   Lapoudrière, toujours la même, ne changerait jamais. Il était là, dans son quartier. À nouveau. Là où tout avait commencé, après tout ce qu'il avait fait. Il était au bon endroit, au bon moment. Pour être heureux.
   Son cœur se souleva. Tout à coup. Pour la première fois. Un cœur fragile, faible. Un cœur pas encore endurci, qui n'en avait pas eu le temps. Les nuages bougèrent, le vent souffla, la fumée monta.
   Des visages apparurent. À la fenêtre de l'immeuble, en face de lui. Des visages sans contour compréhensible.
   Les traits s'affinèrent rapidement, devinrent plus singuliers.
   Il reconnut un des deux visages. Le seul qu'il connaisse vraiment. Le seul qu'il connaisse par cœur.
   Maman.
   Un visage encore juvénile, comme il ne le lui avait jamais connu. Des traits encore souples, arrondis. Un visage qui repoussait la vieillesse, un visage qui n'avait pas peur du temps à venir. Maman était là. Encore, toujours. À la fenêtre, bouche grande ouverte. Son visage était crispé, déformé. Elle poussait un cri, un cri strident. Ce cri lui faisait du bien, le remplissait de bien être.
   Le bon endroit, le bon moment.
   À côté d'elle, un homme. Le regard hébété, niais, vide. Vide de tout. De pensées, d'intelligence, de sentiments. Un homme qu'il n'avait jamais vu, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait pas envie de connaître. Un homme au visage moins jeune, au visage plus tracassé, au visage plus marqué par la vie. Non, au visage plus marqué par sa vie.
   Le visage de Maman rapetissait, celui de l'homme s'évanouissait. Il s'éloignait, volait. Avec une liberté plus grande encore. Une liberté absolue. Cette liberté où vous étiez maître de vous, maître de votre destin. Celle où vous saviez que plus rien ne pouvait vous arriver, ne pouvait vous toucher. Quoi qu'il advienne.
   Sa vue se brouilla. Subitement. Il ne distingua plus rien, ne comprit plus les sons qui l'entouraient, les odeurs qui l'enveloppaient.
   Il ne resta que la voix. Une voix fébrile, usée. Elle venait de partout et de nulle part à la fois, parlait dans une langue étrangère, dans une langue qu'il comprenait malgré tout.
   « Tu sais ce que tu dois faire ». 

Maman 1.1

   Les articles passaient, les uns après les autres, toujours les mêmes, ou presque. Des articles à bas prix, au niveau du sol dans les rayons.
   Les bips s’enchaînaient. Comme les "bonjour", les "merci", les "au revoir", les "bonne journée". De huit heures trente à dix-sept heures trente. Quarante heures par semaine. Quarante heures payées trente-cinq, payées au salaire minimum. L'extrême minimum.
… Je ne le ferai pas toute ma vie...
   Non. Jamais. Une vie à faire ce métier ne serait pas une vie. Trois mois seulement et elle en avait déjà marre. L’enthousiasme du début avait disparu, derrière la monotonie de la tâche, obstrué par sa pénibilité.
   Mais c'était un travail, avec un salaire. Un premier pas pour s'en sortir enfin, pour arrêter de s'apitoyer sur son sort. S’en sortir… Son vœu le plus cher, depuis qu'elle s'était rendue compte de sa vie pauvre, misérable.
   Elle se le rappelait parfaitement, de ce jour où elle avait ouvert les yeux. Elle se le rappelait très bien. Un samedi, le jour de ses treize ans. Elle avait été invitée par Caroline, chez Caroline, dans sa grande maison. Une maison de riche. Avec une grande chambre et une salle de jeu attenante, un grand jardin et une piscine éblouissante. Elle avait adoré cet anniversaire, ce temps passé avec ses amies, à parler garçons, sexe, à essayer des vêtements, à se maquiller. Elles avaient fini par manger son gâteau d'anniversaire, dans la chambre, en dansant sur Saga Africa du beau Yannick Noah, en chantant Désenchantée de la mystérieuse Mylène Farmer. Son plus bel anniversaire. Assurément.
   L'anniversaire avait pris fin trop vite à son goût. Vers seize heures trente.
   Les parents de Caroline l'avaient raccompagnée chez elle, rue des Aglets, Lapoudrière. Dans leur grosse voiture. C'est là qu'elle avait pris sa misère en pleine face, au moment précis où elle était descendue de la voiture.
   Elle avait posé les yeux sur sa maison. Une vieille maison de ville, collée à d'autres vieilles maisons de ville. Chacune d'entre elles était une honte. Ensemble, bien pire. Toutes avaient un jardin minuscule aux herbes brûlées par le soleil. Dans son jardin à elle, pas beaucoup d'herbes desséchées. Papa n'en laissait pas l'espace, utilisait les deux tiers de la surface pour y faire dormir son bordel. Des ferrailles trouvées dans les dépôts d'ordures sauvages, principalement, ou retrouvées en bord de mer, parfois. « Ça peut toujours servir », qu'il disait à Maman à chaque nouvelle trouvaille. Ça ne servait jamais. Évidemment.
   Elle avait laissé les parents de Caroline faire demi-tour, s'éloigner. Loin. La voiture faisait tâche dans la rue. Trop belle, trop neuve, pas assez bruyante. Elle avait laissé la voiture tourner à droite sur le boulevard Lancastel. Après seulement, elle était rentrée chez elle, avait poussé le petit portail, avait eu de la vieille peinture caillée plein les mains. Tout lui avait alors paru fade. Sans couleur, sans chaleur. Non, plus que ça. Tout lui avait paru sale. Immonde, presque. Comme les photos d'Afrique que son professeur d'Histoire-Géo passait en longueur de cours.
   C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision. Celle de refuser cette vie. La vie de ses parents, des habitants de la rue, de tous les habitants de Lapoudrière. C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision de refuser cette vie, par tous les moyens.
   Elle n'avait jamais été bonne à l'école. Toujours dans les derniers de la classe au primaire, encore moins haut au collège. Elle aurait pu être parmi les meilleures. Elle comprenait les leçons, mais n'avait pas envie d'apprendre, préférait la télé, la radio, les magazines. Et Papa ne l'aidait pas pour l’école. Trop occupé à farfouiller les dépôts sauvages. Maman non plus ne se souciait pas de ça. Trop de ménage, de repas, de télé-novelas. Trop enracinée dans ce mode de vie volé à Mémé.
   Ce ne serait pas grâce à l'école qu'elle s'en sortirait. Impossible. Elle l'avait compris tout de suite.
   Cet après-midi-là, chez Caroline, entre robes et maquillages, elle s'était trouvée belle. Très belle. Bien plus belle que ses amies, bien plus belle que n'importe qui au collège. Même cette grande pimbêche de troisième, Alivia. La solution lui avait alors paru évidente. Voilà ce qu'elle avait envie de faire, ce qu'elle ferait. Mannequin, ou top modèle, ou miss. Voilà comment elle s'en sortirait, comment elle aurait une belle vie. Encore mieux que celle de Caroline.
   Elle l'avait dit à Maman. Le soir même. Maman avait ri. Dans sa gueule. « D'abord l'école » avait-elle répondu après sa crise de rire. Maman n'avait rien compris à ce qu'elle voulait. Pas plus que Papa. Maman s'était chargée de le lui répéter. Mais Papa, ce n'était pas Maman. Il s'était énervé, l'avait traitée de conne, d'idiote.
   Elle se rappelait de la douleur de ce moment. Encore maintenant. Huit ans après. Ses parents croyaient que la vie se délimitait de la rue Aglet à la rue Michel Roulet, étaient persuadés que la vie s'arrêtait à Lapoudrière. Ils ne voyaient pas plus loin que l'instant présent. Un présent qui n'existait déjà plus lorsqu'ils l’appréhendaient.
   Elle avait été la seule à y croire. La seule. Elle s'était mise à copier le style des filles qu'elle trouvait belles. Celles qu'on voyait à la télé, celles qu'on trouvait au lycée juste à côté.
   Sa garde-robe se renouvela. Petit à petit. Vêtement après vêtement. Au fil des bourses scolaires versées pour elle. Adieu les robes à fleurs, les culottes rose bonbon. Bonjour les décolletés, les mini-jupes, les strings.
   Les têtes s'étaient vite retournées sur elle, à mesure que sa poitrine avait gonflé, à mesure qu'elle la mettait en évidence. Celles des filles jalouses, celles des garçons affamés. Celles des hommes aussi. Elle plaisait, beaucoup, avait atteint son but... Trop.
   Les garçons l'abordaient. De plus en plus. Des garçons en scooter, des garçons avec leur zamal entre les lèvres, qui n'avaient rien de mieux à faire que de traîner devant le collège toute la journée. Ceux-là, elle ne leur répondait même pas. Il ne fallait pas leur répondre, tout le monde le savait.
   Quatrième, troisième. Au revoir collège, bonjour lycée.
   Elle avait choisi un bac pro. La branche des métiers de la mode. Raté, pas une assez bonne moyenne pour y avoir une place. Elle s'était rabattue sur un CAP coiffure. Raté, plus de place non plus. Elle s'était retrouvée dans un CAP espace vert. Un CAP qu'elle n'avait même pas demandé. Elle s'était retrouvée dans une classe de tarés, sans autre ambition que d'en finir avec l'école, pour pouvoir toucher les allocations.
   Mais elle avait continué, continué à croire en ses rêves. À y croire toute seule. À mal y croire. Jusqu'à finir ici. Sur ce siège qui faisait mal au cul.
   ― Bonjour.
   La voix la ramena aux bips, aux articles scannés. Une voix entre aigus et suave, peu commune. Elle attrapa la barre qui séparait les articles des clients, la fit glisser dans les rails à côté du tapis.
   ― Bonjour.
   Un bonjour réflexe. Le même qu'elle lançait deux cents fois par jour.
   Sa tête se leva. Sur le client. Sur l'homme. Un homme souriant, le regard plongé dans les yeux.
   Un regard qu'elle connaissait, dont elle avait déjà vécu l'issue, plus d'une fois. Un regard dont elle ne se défit pas. 

Le jeune 1.2

   Ses jambes tremblaient, fébriles. Il s'assit, précipitamment, dans le fauteuil blanc à sa gauche.
   Ses forces le lâchaient, l'adrénaline coulait de moins en moins dans son sang.
   Il n'aimait pas s'asseoir dans ce fauteuil, n'aimait pas venir ici. Trop blanc, trop propre, trop aseptisé. La lumière tamisée vous faisait angoisser, l'odeur des produits ménagers vous donnait envie de vomir, l'air conditionné vous interdisait de respirer. Non, décidément, il n'aimait pas venir ici. Mais il y était obligé.
   Encore plus maintenant.
… C'est de ma faute...
   La phrase avait tourné dans sa tête tout au long du trajet. « C'est de ta faute ». Monsieur Cousin l'avait dit avec la voix cassée, les joues mouillées, une tristesse avouée. Monsieur Cousin s'était livré, avait montré ses sentiments. Une mise à nue émotive jamais dévoilée auparavant, interdite par une éducation archaïque. Mily le lui avait assez répété, Monsieur Cousin était un de ses pères qui ne montraient aucune affection, qui ne prononçaient aucun compliment à ceux qu'il aimait. Cette mise à nue émotive garantissait obligatoirement la véracité de ses mots, de ses paroles. « C'est de ta faute ».
… Pourquoi... ?
   ― Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
   Il fixa Mily, en face de lui. La vraie Mily. Pas celle imaginée, rêvée. Mily regardait devant elle, droit devant. Ses yeux ne clignaient pas, ne bougeaient pas. Elle ne répondrait pas, ne répondait jamais. Depuis un an.
   Seuls les bruits lui offrirent une réponse. Les bips réguliers, le ronflement de la pompe aux montées et descentes infinies, le bourdonnement de l'aspirateur à salive. Des appareils agrippés à Mily par des électrodes sur la tête, sur la poitrine, par des seringues dans le bras, dans le ventre, par des tuyaux dans la bouche, dans le nez.
   La voilà, la vraie Mily. Faussement en vie, artificiellement vivante.
   Une vie que ces machines retenaient depuis bientôt un an, depuis cette nuit. Cette nuit maudite.

***

   Les lumières bleues clignotaient, troublaient le noir profond de la nuit. Encore. Il connaissait ces lumières. Tout le monde les connaissait ici. Le ciel de Lapoudrière en était troublé tous les soirs, toutes les nuits. Des scintillements d'ambulances, de véhicules d’urgence, de pompiers.
   Il remontait la rue de la Merde. Première fois aussi tardivement. D'habitude, il le faisait vers vingt-deux heures trente. Là, il devait être minuit et demi.
   La faute à Léon, son patron. Il l'avait appelé un peu avant vingt-deux heures, en panique, ne pouvait pas venir tout de suite, devait être remplacé.
   Il avait accepté, immédiatement. On ne refusait rien à son patron, à celui qui vous donnait mille cinq cents euros tous les mois. Marcher dans cette rue à minuit et demi une fois de temps à autre était une bien petite contrepartie en échange de mille cinq cents euros tous les mois.
   On parlait fort autour de lui. Un peu partout, au bas des immeubles. Les gars fumaient leur zamal, avalaient quelques gorgées de plus de whisky-coca. Leur ivresse serait bientôt au summum, redescendrait ensuite, jusqu'à disparaître vers trois heures trente, quatre heures du matin, leur signalerait le moment d'aller dormir.
   Il arriva à l’intersection de la rue de la Merde et de sa rue, tourna à droite. Devant son immeuble, trois gars et deux filles discutaient incompréhensiblement. Il entra dans son bâtiment parfumé à la pisse, monta à son étage aromatisé au zamal, pénétra dans son appartement.
   Les sanglots l'avertirent. Directement. Maman était assise à table, dans le noir. Elle aurait dû être dans son lit, en train de dormir, pour se réveiller dans quelques heures, à cinq heures. Mais elle était là, à presqu'une heure du matin, en pleurs.
… Pépé...
   Assurément. Seul Pépé pouvait la rendre aussi malheureuse. Seule la mort de Pépé.
… Enfin...
   Le soulagement, l'unique sentiment qu'il ressentit.
   Il fit un pas. Maman se leva, courut dans ses bras, s'y réfugia. Il la dépassait d'une bonne tête, depuis ses quinze ans. Première fois qu'elle cherchait ainsi du réconfort auprès de lui. Les larmes de Maman mouillèrent son tee-shirt à lui, son corps transmettait au sien les spasmes saccadés de la tristesse infinie.
   ― Maman...
   Il n'aimait pas Pépé, le détestait, ne comprenait pas l'amour que lui avait toujours porté Maman. Mais il détestait encore plus voir Maman dans cet état.
   Maman tenta de reprendre son souffle, comme elle le put, de maîtriser ses spasmes.
   ― Je suis désolée, Jo.
… Quoi... ?
   Il la repoussa, délicatement, à bout de bras.
   ― Calme-toi... Pourquoi tu es désolée ?
   Encore un spasme.
   ― Marie vient de m'appeler...
   Marie ? Sa collègue de travail ? La voisine des Cousin ?
   ― Émilie a eu un accident. Elle est à l’hôpital, dans le coma.
… Mily...
   Il ferma les yeux. Le silence le compressa, le noir le comprima.
   Il rouvrit les yeux, aux urgences du centre hospitalier universitaire de Bellepierre. Le jour était sur le point de se lever. Il se trouvait assis, sur un banc en pierre, juste devant l'entrée, sans aucune manière d'expliquer comment il était arrivé ici.
   Il leva ses mains, pour se frictionner le visage. Son mouvement s'arrêta, quelque chose était inscrit dans sa paume gauche.
   « 3e ».
… Un numéro de chambre ?... Non, d’étage...
   Il se leva, entra dans le bâtiment à sa droite, suivit les indications des pancartes, longea cinq couloirs, emprunta un ascenseur, arriva au troisième étage.
   La première porte à gauche était ouverte. Il frappa doucement, à peine, du bout des doigts.
   ― Entrez.
   Un « entrez » trop doux pour être celui de Monsieur Cousin.
   Il suivit la permission.
   Deux infirmières tapaient sur des ordinateurs portables dans un coin. Le reste de la pièce n'était qu'un long couloir formé par des rideaux bleus tirés. Un homme en blouse blanche attendait un peu plus loin, avec un sourire désolé.
   ― Vous venez voir mademoiselle Cousin ?
   Il hocha doucement la tête.
   L'homme en blouse blanche lui fit signe d'approcher de la main, écarta légèrement le rideau quand il arriva à sa hauteur.
   Mily était allongé sur un lit, dans ce minuscule box. Des fils allaient et venaient autour d'elle, des machines ronflaient derrière elle.
   Il s'approcha. Elle avait les yeux ouverts. Ouverts et immobiles. Sans battements de cils, sans mouvements des pupilles.
   ― Elle s'est réveillée, il y a deux heures environ...
   Il se tourna vers l'homme, lu son nom et sa fonction sur le badge de sa poitrine. « Docteur Mauve, neurochirurgien ».
   ― … Sortir du coma rapidement est une bonne nouvelle. Cela réduit le risque de séquelle grave. Il est encore trop tôt pour savoir si ceux-ci seront importants ou non. Plusieurs tests doivent être passés et analysés avant de juger.
   ― Qu'est-ce... Que lui est-il arrivé ?
   ― Vous êtes de la famille ?
   Il balança la tête.
   ― Son... Un ami.
   ― Seule la famille peut être mise au courant des causes de son arrivée ici. Je vous conseillerais de vous rapprocher de celle d’Émilie pour en savoir plus. Mais je peux vous dire que le meilleur moyen d'aider Émilie à partir de maintenant, à votre niveau, est de lui parler, beaucoup. Son cerveau doit être stimulé le plus possible…

***

   Docteur Mauve lui avait parlé encore cinq bonnes minutes. Au moins. Il n'avait plus écouté, trop choqué, trop triste. Il avait regardé Mily, allongée, immobile, momifiée.
   Mily avait fini par quitter ce box de toile, avait été transférée dans la chambre 308, un étage plus haut.
   Il y était venu. Tous les jours, ou presque, pendant un an. Parfois en début d'après-midi, avant de commencer sa journée, parfois en fin de journée, après avoir quitté le boulot. Il était venu, s'était arrangé pour ne jamais croiser Monsieur Cousin. Parce que Monsieur Cousin ne l'aimait pas, comme tous les membres de la famille de Mily.
… Normal, s'il pense que c'est de ma faute...
   Pendant un an, les conseils du docteur Mauve étaient restés gravés dans sa mémoire. Son cerveau doit être stimulé le plus possible. Il avait parlé à Mily, lui avait fait entendre sa voix, avait stimulé ce cerveau. Tous les jours, il avait raconté des histoires banales, inintéressantes, sans savoir s'il parlait à un cerveau éveillé ou non. À chaque arrivée, il avait caressé l'espoir inavouable de retrouver Mily parfaitement réveillée. À chaque départ, il s’enfonçait toujours avec une déception sans limite.
   En une année, rien n'avait changé. Mily était toujours dans ce fauteuil, à regarder droit devant elle, entourée des mêmes bruits effrayants.
… Rien n'a changé, rien ne changera…
Qu'il soit là ou non. Espérer et croire ne changeait que la perception de la réalité, pas la réalité elle-même. Et la réalité était que Mily était encore dans le coma, sans possibilité de savoir si elle avait une chance de s'en sortir.
… A quoi bon venir dans ce cas... ?
   À rien.
   La voir dans cet état le faisait souffrir. Encore plus maintenant que Monsieur Cousin lui avait dit que tout était de sa faute.
   Il fixa Mily, ses yeux sans expression, son visage sans vie.
   Il se leva. La décision était prise. Définitivement.
… Excuse-moi...
   Il s'approcha d'elle, l'embrassa sur le front. Comme tous les jours, ou presque, depuis un an. Un baiser à la saveur différente des fois précédentes, à la saveur plus forte, plus prononcée qu'un au revoir. À la saveur d'un adieu.
… Je suis désolé...
   Il pourrait le lui dire, qu'elle l'entende ou non, de façon symbolique. Mais il y renonça. À cause du doute de ce qu'il se trouvait derrière ces yeux immobiles. Un esprit mort ? Un cerveau en ébullition, à la limite de la folie ? Si seul le corps ne répondait plus, comment réagirait l'esprit s'il lui disait qu'il ne viendrait plus jamais la voir ? Son esprit s’agiterait, se débattrait, crierait de ne pas la laisser seule avec elle-même. Une agitation sans mouvement, des cris sans bruit. Non, il ne ferait pas ça, ne pouvait le lui dire.
   Il ouvrit la porte de la chambre. Dehors, les voix d'infirmiers hantaient le couloir. On les entendait toujours, ne le voyait jamais. Ou presque.
   Il posa un pied dans le couloir. Une porte en face de lui s'ouvrit. Une porte à laquelle il n'avait jamais prêté attention. Une femme sortit, le téléphone collé à l’oreille, l’inquiétude scotchée au visage.
   ― … Reste où tu es, j’arrive dans dix minutes.
   La femme ferma la porte, mima un bonjour dans sa direction, fila dans le couloir, vers l’ascenseur.
   Il attendit, immobile, un pied dans le couloir, le reste du corps dans la chambre. Il hésitait à la quitter, avait encore quelque chose à lui dire, à lui avouer.
   Pas qu'il ne viendrait plus. Ce qu'il devait lui dire maintenant, il n'avait jamais réussi à le lui avouer avant. Même à la Mily de son esprit.
   Il se retourna dans l’encadrement de la porte. Mily le fixait. Au niveau du ventre. Difficile de le dire quand on ne vous regardait pas dans les yeux.
   ― Mily…
   Un éclair traversa son esprit. Une connexion synaptique à retardement. La plaque fixée sur la porte que la femme en tailleur venait de fermer.
   Il tourna la tête, regarda dans son dos. La plaque portait l’inscription « secrétaire du docteur Mauve ».
   ― … je…
   Cette porte donnait sur le bureau de la secrétaire du docteur qui s’occupait de Mily. Un docteur qui devait constituer un dossier médical pour chaque patient.
   Il revoyait la femme partir, tracassée, pressée. Il la revoyait ouvrir la porte, sortir de son bureau, la rabattre sur son bâti. Sans vérifier qu'elle était bien fermée.
   Il vérifia, du regard. La porte était légèrement entrouverte.
4
Mise en avant des Auto-édités / Comment naissent les étoiles de Lola Swann
« Dernier message par Apogon le jeu. 18/08/2022 à 17:52 »
Comment naissent les étoiles de Lola Swann



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Petite étoile

Petite étoile est née
Une nuit de janvier
Le visage poupin
Les joues roses à croquer

Dans ses traits l’on perçoit
Une expression d’antan
Les beaux yeux, le minois
D’une étoile née avant

Cette étoile la berce
Juste avant de dormir
Lui raconte des histoires
Fait éclore son rire

Petite étoile grandit
Sous un ciel ténébreux
Son étoile adorée
Bientôt bannie des dieux

Petite étoile l’efface
Pour ne pas avoir mal
Peu à peu elle oublie
Celle qui l’a tant chérie

Peu à peu elle oublie
Sa douce voix, son sourire
Se remémore seulement
Qu’un jour elle est partie

Petite étoile ne sait
Ou ne veut plus savoir
Qu’un cœur pour elle jamais
N’avait battu si fort

*** 

Hurler sans bruit

La première fois que Lila a écrit, ce n’était pas pour être lue. Elle devait écrire des lignes de lettres en attaché sur son cahier, toujours la même, et qui changeait chaque jour, pour apprendre à bien les former. Puis elle a écrit son prénom, un L, un I, à nouveau un L puis un A. Rien de plus facile. Ses leçons ensuite. Puis des poèmes pour ses parents. C’est peut-être à ce moment-là que tout a commencé…

L’occasion n’était qu’un prétexte. Lorsque Lila avait quelque chose à dire, elle ne le disait pas ; elle l’écrivait. La chose la plus essentielle qu’elle avait à dire ne se disait pas dans sa famille. On ne lui avait jamais dit à elle, personne ne l’avait jamais dit à personne, pas même sa maman à son papa, ou son papa à sa maman. Mais Lila, du haut de ses dix ans, ne savait même pas que c’était tout ce qu’elle avait à dire, au fond. Et peut-être tout ce qu’elle aurait eu besoin d’entendre, aussi. Alors, en vain, elle tournait autour du pot.
D’une coquette façon, symbolique et ingénue, elle écrivait que même si elle raffolait des fraises, c’était sa maman qu’elle préférait. Dans ses poèmes pour elle, Lila lui prêtait des qualités qu’elle ne possédait pas, ou qui se faisaient bien rares. Sa maman était évidemment la plus belle et sentait le parfum des fleurs. Sa maman ressemblait à une fée et était d’une gentillesse à couper le souffle. Sa maman était la plus douce créature qui soit, tel un ange qui aurait atterri par mégarde sur la Terre. Comme tous les enfants, Lila l’idéalisait, surtout le jour de la fête des mères. Quand venait celui de la fête des pères, c’est son papa qui devenait un héros : le plus fabuleux de tous les papas du monde.
On aurait pu croire qu’elle mentait si l’on avait été témoin de la réalité de son enfance, mais dans le fond de son cœur, la jeune Lila ne mentait pas. Tout ce qu’elle décrivait à propos de ses parents, elle l’avait entraperçu au moins une fois, elle en avait vu des bribes lors d’un jour enchanteur, elle en avait glané un soir magique une miette dorée. Et puis, à partir de cette seule miette, elle avait fabriqué du pain chaud. Un pain cuivré, à la fois tendre et croustillant, dont la mie moelleuse fondait sous le palais. Tous les jours, elle en confectionnait ; tous les jours, des mots d’amour sortaient du four. Inlassablement.

À ses amies aussi, Lila écrivait.
Des lettres par dizaines, pour les vacances, pour leur anniversaire, Noël, la nouvelle année, Pâques, la fin de l’école, la rentrée… Encore une fois, chaque occasion était un prétexte à choisir son plus beau papier à lettres et à faire éclore des mots dessus à l’aide de son magnifique stylo à plume. Lila s’appliquait jusque dans l’écriture de l’adresse et le collage du timbre ; rien n’était laissé au hasard, pas même la petite fleur rose dessinée sous sa signature ou le croquignolet cœur violet dans le coin droit en bas – symboles, couleurs et emplacements changeant selon l’inspiration de l’instant. Lorsqu’elle avait de beaux autocollants – fleurs, étoiles, oiseaux, papillons… –, la petite fille n’hésitait pas à en agrémenter généreusement ses lettres. Quand tout était fin prêt et envoyé, Lila n’avait plus qu’à attendre. L’enfant se réjouissait, rien que d’imaginer son amie en train de recevoir sa lettre, de l’ouvrir avec délectation et puis de la lire, enfin. Et, dans une impatience mêlée d’ivresse, Lila attendait la réponse.
C’étaient des échanges qui duraient de longs et heureux mois, parfois même des années, puis qui, un jour, s’essoufflaient. Les amies d’antan avaient quitté l’école de Lila, voire la ville où elle résidait, depuis longtemps désormais et elles s’étaient enfin acclimatées : la correspondance n’avait plus lieu d’être à un moment donné. Quand leurs nouvelles amies, supposément, leur devenaient aussi précieuses que Lila pour elles l’avait été. Et Lila était oubliée. Mais Lila ne pleurait pas parce que cela se faisait si doucement, si délicatement, qu’on ne s’en rendait presque pas compte. La nouvelle lettre mettait juste un peu plus de temps que la précédente à arriver, elle était peut-être légèrement moins longue ou moins enjouée, quelque chose transparaissait dans les mots choisis, dans les formules convenues ; l’amie et elle étaient devenues des étrangères. Alors naturellement, le lien se défaisait, mais cela ne faisait pas mal. C’était juste une toute petite piqûre dans le cœur, à peine perceptible. Lila conservait malgré tout l’ensemble des lettres reçues par l’amie évanescente, et en relisait de temps à autre quelques-unes avec nostalgie.
Puis Lila avait collectionné les amies d’antan et les amies de vacances, et leurs lettres. Au fil du temps, les amies changeaient mais les lettres demeuraient. Lila, elle, ne changeait pas ; si aucun lien avec quiconque jamais n’avait été coupé, elle aurait probablement continué d’entretenir chacune des correspondances. Car chaque amie était unique et chacune occupait une place en son cœur.

Un jour – l’enfance était déjà presque finie –, l’ordinateur est arrivé dans le monde, puis à la maison. L’on y allait pour écrire des mails et c’était rigolo. Lila pouvait écrire à sa meilleure amie qui habitait à quelques rues à peine de chez elle et qu’elle avait déjà vue tout le jour au lycée, pour lui dire tout et n’importe quoi, et recevoir en très peu de temps, le soir même assurément, une réponse. Les mails pouvaient être imprimés et l’on gardait la trace de ce message qui n’avait plus rien d’une lettre écrite au stylo à plume avec des petits cœurs partout, mais ressemblait à n’importe quel polycopié de cours, du moins de loin : lettres carrées à l’encre noire sur fond blanc. C’était grisant, un peu comme de jouer à se parler dans un talkie-walkie. Inutile et futile mais quel enchantement que de pouvoir communiquer ainsi. La magie est retombée peu à peu, puis tout à fait, lorsque l’adolescente a découvert le pot-aux-roses : les mails étaient si pratiques qu’on n’utilisait plus que ça. Les lettres venaient de rendre l’âme.
Pour autant, Lila ne s’est pas complètement fait avoir. Les mots écrits n’ont jamais entièrement disparu pour elle. Malgré la suprématie des mails, et bientôt des textos, les lettres ont refleuri sous forme de petites cartes mignonnettes dénichées dans les papeteries. Les occasions se faisaient plus rares cependant ; écrire pour écrire – vraiment – n’était plus dans l’air du temps. Mais sa passion s’est transmise d’une étonnante manière au gré des années à celles et ceux qu’elle gâtait de ses mots… Et Lila, elle aussi, s’est mise à recevoir d’adorables cartes pour son anniversaire et pour Noël, des cartes d’amis, d’amoureux, de petits enfants qu’elle gardait…

Puis un jour, Lila a voulu écrire. Pour personne en particulier. Juste écrire. Afin de mettre en forme ses pensées, comme elle avait mis en forme petite fille la courbure des lettres calligraphiques sur son cahier d’écolière. C’était un exercice prenant, difficile, essentiel. Cela semblait partir de rien, comme quelque chose né sans racine ; cela semblait n’aller nulle part, tel un brin d’herbe qui pousserait indéfiniment jusqu’à heurter le ciel. La chose n’avait pas vraiment de sens non plus, c’était sibyllin, ondoyant, nébuleux, parce qu’il fallait pour qu’elle appréciât le rendu de ses dires, se relire, se relire, et peaufiner ses mots, en structurer le fil, un par un, virgule après virgule, point après point. Et puis, à un moment donné, quelquefois mais pas toujours, le message prenait forme, il était devenu ce qui se rapprochait le plus de ses pensées. Un peu comme, pour un musicien, le fait de transformer le solfège en des notes de musique. Audibles. Lila était le piano qui métamorphosait le magma de ses pensées en des mots. Intelligibles. Des mots soyeux tels des arpèges ondulant pianissimo, et des mots graves, percutants, tels des accords fusant fortissimo. Néanmoins, la musique a cela de plus que les mots qu’elle ne délimite pas de contours. Or, les mots renferment intrinsèquement la pensée, puisqu’ils la composent. C’est tout le problème avec l’écriture, toute la difficulté, toute la subtilité.
Bien qu’elle aimât la mélodie des mots, Lila était pleinement consciente des limites du langage. Celui-ci, dès lors qu’il était acquis, semblait retirer quelque chose à l’humain. Peut-être bien que sans la parole, les hommes auraient été télépathes, songeait-elle de loin en loin. Il existait sûrement à l’origine un langage infiniment plus riche que celui offert par les mots. Peut-être bien que les bébés pleurent parce qu’ils s’expriment en pensées, en vain, à des adultes qui ne les écoutent pas. Puisque personne ne les entend ni ne peut les comprendre ces pensées-là, non faites de mots. Peut-être bien que c’est la raison pour laquelle on ne peut se remémorer un événement vécu dans la prime enfance ; le système de pensées que nous possédions alors allant bientôt être annihilé par l’apprentissage du langage, effaçant les souvenirs d’avant la parole. C’était le principal souci de Lila lorsqu’elle écrivait, elle devait se limiter aux mots. Or les mots ne suffisaient pas. Il manquait quelque chose. Mais quoi ?
Comment raconter la pluie lorsque celle-ci est si fine et le temps si clément qu’elle est comme une caresse sur la peau ? Comment raconter l’orage, grondant si fort que l’on a peur et qui pourtant nous apaise, comme s’il exprimait toute la colère tue en nous ? Certes, en l’expliquant ainsi, la chose peut être appréhendée. Mais les mots pluie ou orage renferment intrinsèquement des conceptions – gris, froid, tristesse… – qui pouvaient aller à l’encontre de ce qu’était parfois la pluie ou l’orage pour Lila. Les mots orientent de façon immanente vers une idée, un sentiment. Aussi Lila devait-elle tout décortiquer, retirer le sens premier ou au contraire le mettre en exergue afin de transcrire fidèlement ses pensées. Non, vraiment, si elle avait appris le solfège enfant, elle était certaine que le piano l’aurait rendue mille fois plus libre de s’exprimer que ne le faisaient les mots. Mais Lila n’avait que les mots. Les mots écrits. Alors Lila écrivait. Encore et encore.
Dans ses écrits, le cœur de Lila était complètement à nu, bien qu’elle ne parlât pas tout à fait d’elle-même, ni tout à fait de quelqu’un d’autre. Sa plume était une âme qui s’adressait au monde. Une âme qui avait un vécu, et, certes, ce vécu pouvait transparaître en filigrane çà et là. Mais ses mots allaient au-delà de ce qui a pu être vécu ou imaginé, ils fouillaient le champ des possibles, ils sublimaient un ciel gris, faisaient d’un orage un arc-en-ciel, transformaient un cauchemar en rêve, une peur en cauchemar, un rêve en réalité, un drame en poème, un poème en déclaration d’amour. Seule persistait l’essence. L’essence de son cœur. Les mots de Lila étaient l’huile essentielle de son âme.
Il n’y avait qu’une ombre au tableau, et pas des moindres : ses mots n’étaient pas lus. De cette absence d’écho, Lila souffrait. C’était comme ce brin d’herbe sans but, poussant indéfiniment jusqu’à heurter le ciel, mais le ciel ne réagit pas, et le brin d’herbe continue de pousser. Pour rien. Car personne n’est touché par le brin d’herbe, ni gêné, ni captivé ; alors c’est comme si le brin d’herbe n’existait pas. Lila n’existait pas. Ses mots n’allaient nulle part et ne touchaient personne. Et tant qu’ils resteraient cloîtrés dans son carnet ou la page jamais visitée d’un site internet, ils ne vivraient pas leur vie de mots. Or les mots sont faits pour être lus, être entendus, criés peut-être, mais tout sauf mourir dans un cercueil de papier sans jamais être venus au monde. Lila l’avait toujours su au fond, elle n’écrivait pas vraiment pour personne ; dès le départ elle avait écrit pour quelqu’un et ce quelqu’un, c’était le monde. Dès le tout début, elle avait voulu dire, et non écrire, mais ne sachant dire, elle avait écrit. Et lorsque l’on dit quelque chose, l’on attend naturellement que quelqu’un nous écoute. Ces choses-là ne changent pas, que le mot soit d’encre ou de son.

Alors les mots de Lila, par milliers, se sont transformés en histoires, en livres. Et les livres de Lila, pour rencontrer le précieux écho, ont été proposés à des maisons d’édition. Des grandes, des petites, des moyennes, des réputées, des inconnues. Et les maisons d’édition, les unes après les autres, année après année ont, chacune, dit non. Non ou le grand silence qui voulait dire non. Non merci, nous ne prenons que tant de manuscrits par an, le vôtre n’a pas été retenu. Non désolés, notre agenda est déjà bouclé. Non bien cordialement, nous vous demandons d’aller voir ailleurs si nous y sommes. Non assurément, ce n’est pas notre ligne éditoriale. Non, bien franchement, ça ne va pas coller. Non blablabla pas possible, bonne nuit. Plus d’une fois, l’enveloppe contenant la lettre de Lila qui présentait succinctement ledit livre, placée entre deux pages soigneusement choisies du manuscrit, n’avait même pas été décachetée. C’était à se demander si le livre avait jamais été ouvert.
Peut-être se trahissait-elle lorsqu’elle envoyait au préalable, en même temps que son ouvrage, la grande enveloppe affranchie au poids du livre, comme la maison d’édition le demandait. Peut-être cela révélait-il qu’elle ne croyait pas suffisamment en son roman, qu’elle savait d’avance qu’il lui serait retourné. Sans doute que cela retirait à son ouvrage les trois quarts de sa valeur originelle aux yeux de l’éditeur. Si elle en avait eu l’audace, Lila aurait précisé : Je ne vous envoie pas d’enveloppe de retour, je sais que mon livre sera choisi. Et ses mots précieux auraient tout de même fini en fumée pour réchauffer un soir d’hiver ces assoiffés de pages noircies.
À force de refus, la jeune femme en était venue à se représenter les maisons d’édition comme des sortes de fabriques de jouets du père Noël, à cette différence près que les petits lutins n’étaient pas là pour offrir des cadeaux, mais pour se débarrasser des inopportuns, en l’occurrence les manuscrits proposés. À l’arrivée dans la fabrique, le livre était sorti de son enveloppe par un lutin qui le plaçait sur une étagère, à la queue leu leu derrière ceux arrivés avant lui. Selon le délai de réponse convenu par la maison, le manuscrit passait là de trois à dix-huit mois, avançant d’un iota chaque jour sur l’énorme étagère grouillant d’ouvrages maudits. Lorsque venait son heure, l’inconvenant était enfin réexpédié à son propriétaire, non sans quelques mots mielleux. C’est là que le lutin porteur de mauvaises nouvelles entrait en jeu, imprimant le message stéréotypé de refus au nom de l’auteur du livre, puis le pliant de façon experte en trois parties égales pour sa destination finale. Retour à l’envoyeur et bon vent. Entre-deux, aucun lutin n’avait lu le livre en question, celui-là pas plus qu’un autre, les ouvrages réellement publiés par ladite maison passant par d’autres portes aux serrures inviolables. Les livres ainsi stockés par milliers sur les étagères faisaient simplement office de décor : il est plaisant et rassurant d’entrer dans une maison d’édition emplie de livres.
Alors un jour, Lila, désenchantée mais pas encore tout à fait désespérée, a fait comme si elle était elle-même maison d’édition et elle s’est autoéditée. Puisque vous ne voulez pas de mes mots, bande d’écervelés, puis-je vous suggérer d’aller vous faire voir ? Et les livres de Lila ont été publiés et sont devenus accessibles au public.
On aurait pu croire que l’écho tant attendu allait pouvoir fleurir, enfin… Mais le public, noyé sous mille milliards d’informations par jour, dont des publicités pour livres dont « toute la presse parle », n’avait pas vraiment accès aux pseudo-publications d’inconnus. Pour peu que ledit public lise (des livres), ce qui ne se faisait déjà plus trop en ces temps-là. Non pas que les serrures fussent là inviolables, bien au contraire. Il n’y avait même pas de serrure, à proprement parler. Cela ressemblait plutôt à un cambriolage, un cambriolage reconstitué. Parce que, pour que le monde puisse savoir que ses livres étaient nés, Lila – pseudo-maison d’édition autoproclamée – devait le crier sur tous les toits. Et un petit article sur son site Internet, et un petit message de promotion sur tel ou tel réseau social. Et un extrait gratuit du livre à découvrir ici, et trois citations en avant-première à lire là. Elle avait tant à faire, qu’elle n’avait plus ni le temps, ni l’envie, ni le cœur à écrire…
Ce n’était tellement pas Lila. La petite fille qui détestait ouvrir la bouche, la jeune femme qui ne parlait qu’en murmurant et avait trouvé refuge dans les mots écrits. Sa bouteille à la mer sur un étalage. Elle ne se sentait plus écrivaine, si elle l’avait jamais été ; elle avait dû se travestir en crieuse, comme si elle vendait les dernières tomates fraîchement venues d’Espagne. Ses mots précieux, des denrées alimentaires. Le pire, le plus cruel, se situait là même : elle avait commencé à prostituer son âme, à parler haut et fort de ses écrits, à en dévoiler des fragments pour appâter et le public ne s’y était même pas attardé. Ce que Lila avait écrit pour le monde n’intéressait personne.
Après la disparation des lettres d’antan lorsqu’elle était enfant, les livres aussi commençaient à trépasser. C’est vrai que, pour sa défense, Lila n’était pas née à la meilleure époque. Seuls quelques ouvrages parvenaient encore à se faire une place, ceux-là même qui provenaient de la fabrique du père Noël dont l’entrée lui avait été ad nauseam refusée. Pour être entendu dans le monde d’alors, le meilleur moyen eût été, selon toute apparence, de proclamer la plus ahurissante des idioties ou de répéter à l’envi une phrase culte bateau en la détournant pour la faire correspondre à la mode du moment. C’était à mourir d’ennui. À la réflexion, Lila n’était plus sûre que ses mots eussent du sens. En avaient-ils jamais valu la peine ? était la grande question.
Alors ses livres sont restés noyés sous la masse croulante de l’inanité du monde. Et les mots de Lila, peu à peu, ont sombré dans le néant…

Au fil des années, à cause de la pesanteur ou du temps qui passe peut-être, l’encre sur les livres de Lila, bien rangés dans son grenier, s’est mise à couler. Si l’on avait observé les pages, on aurait pu penser que les larmes de quelqu’un avaient effleuré le papier crème. Pourtant, personne jamais ne montait au grenier pour feuilleter ces manuscrits oubliés. Pas même Lila. Peut-être, tout compte fait, étaient-ce les mots qui pleuraient de ne pas être lus ?
De main en main, le grenier est passé, l’on y jetait ce dont on ne voulait plus, à défaut de tirer vraiment un trait dessus. Puis le mécanisme de la trappe a rendu l’âme lui aussi. Serrure condamnée. Et, au fil des siècles, l’encre sur les livres oubliés s’est tout bonnement effacée. Les mots de Lila, tels les papillons se brûlant à la lueur vacillante d’une bougie, envolés. À tout jamais.
En définitive, comme Lila l’avait pressenti originellement, elle n’avait écrit pour personne. Si elle avait un temps pensé écrire pour le monde, elle s’était trompée. Cela n’avait été qu’un mirage. Le monde d’alors, à l’instar de ceux qui l’avaient précédé et de ceux qui le suivraient, n’avait eu de cesse de pleurer. De pleurer de l’insignifiance dans laquelle il était en train de faire naufrage. Et pour mieux faire passer la pilule, on pleurait en riant. Les mots qui renfermaient de vraies larmes étaient malvenus : retour à l’envoyeur. Lila avait écrit pour rien, ces mots n’avaient atteint le cœur de personne.

Et si le ciel s’était réveillé quand le brin d’herbe géant l’avait effleuré, peut-être aurait-il été troublé par son courage, sa persévérance ou sa grâce, et peut-être serait-il monté plus haut pour laisser plus d’espace ? Peut-être le monde aurait-il été plus grand. Et peut-être qu’avec plus d’air et de liberté, l’humanité rassasiée de bonheur et éprise de curiosité naturelle se serait intéressée aux mots de Lila ?...
Mais peut-être que non, après tout : Lila n’écrivait que parce qu’elle suffoquait. Que le monde était pour elle une prison. Or, s’il n’en avait pas été une, elle n’aurait, sans doute, jamais écrit.

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Avis : auteurs auto-édités / Un dossier explosif - Anne-Marie Bougret
« Dernier message par marie08 le mar. 09/08/2022 à 09:50 »
Pour avoir lu presque tous les romans de Anne-Marie Bougret, (un seul manque à ma liste) dont le prequel de ce thriller : L’invitation, que j’ai adoré, j’étais certaine de ne pas être déçue.  C’est donc avec un grand plaisir que j’ai retrouvé la plume fluide et dynamique de cette auteure.
Avec ce thriller, Anne-Marie nous entraîne dans un road-trip haletant à travers les USA. Le couple Stephen et leur fille Stessie mènent une vie sans histoire, jusqu’au jour où Stephen, le mari est assassiné. Dès lors, Vanessa, sa femme, et sa petite fille sont entraînées dans une course poursuite jalonnée de cadavres. Intrigues, complots et meurtres sont au programme de ce roman dont les rebondissements sont aussi nombreux que surprenants.
Arrivera-t-elle à se sauver avec sa fille ? Vous ne le saurez qu’en lisant cet excellent roman que je vous recommande vivement.
Merci Anne-Marie pour m’avoir fait haleter. Et bravo pour ce roman.


https://www.amazon.fr/Dossier-explosif-Mme-Anne-Marie-Bougret/dp/B0B4HRSXH6/ref=sr_1_1?crid=25GBTGX1UCKDY&keywords=un+dossier+explosif&qid=1660031260&sprefix=un+dossier%2Caps%2C959&sr=8-1


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Avec ce roman, je découvre la plume de Mélodie Miller. Une plume fluide, tendre et franche. L’histoire se situe entre la romance et le feel-good, avec une palette de personnages haut en couleurs. Et tous sont attachants, chacun à sa manière.
Nous faisons connaissance avec Manon, une jeune femme de 28 ans, célibataire, dont la meilleure amie se nomme Claire. Elle traîne derrière elle un passé familial douloureux qu’elle nous dévoilera au fil des pages.
Obligée de partir à Ibiza pour son travail, elle va devoir cohabiter avec trois personnes, Arturo, le fils du patron, Mattéo, un latin lover dans toute sa splendeur, et Jeanne, une graphiste. Trois êtres totalement différent les uns des autres, dont nous apprendrons peu à peu leurs secrets.
L’auteure nous fait également voyager entre la superbe villa et les différents lieux d’Ibiza. C’est un véritable dépaysement.
En un mot, si vous voulez oublier votre quotidien et prendre un bol d’air et de soleil, libérez la licorne qui est en vous et partez avec elle pour Ibiza.
C’est vraiment un roman que je recommande.
Merci Mélodie Miller pour m’avoir fait passer un merveilleux moment.


https://www.amazon.fr/nest-jamais-trop-lib%C3%A9rer-licornes/dp/B0B2TY7H8T/ref=sr_1_1?crid=14EFPIWU49HNF&keywords=il+n%27est+jamais+trop+tard+pour+lib%C3%A9rer+les+licornes&qid=1660031053&sprefix=il+n%27est+jamais+%2Caps%2C878&sr=8-1



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Avis : auteurs auto-édités / Un dossier explosif de Anne-Marie Bougret
« Dernier message par Antalmos le lun. 08/08/2022 à 20:24 »
John Stephen, architecte new-yorkais, mène une vie sans histoires avec sa femme, Vanessa, et leur fille Stessie, jusqu'au jour où il découvre que son associé, Brandon, lui cache des choses. Est-ce pour cette raison que John est retrouvé peu après mort, assassiné ? Comprenant que sa vie aussi est menacée, Vanessa se lance avec sa fille dans une course poursuite, à travers les États-Unis, sur une route jalonnée de cadavres et de rencontres. Mais à qui peut-elle vraiment faire confiance ?
Un dossier explosif, dont le titre à lui tout seul annonce déjà la couleur, fait partie de ces romans que j'ai dévorés très vite, tant par la qualité d'écriture, fluide et maîtrisée de l'autrice, que par la densité d'événements et de rebondissements qui se succèdent et qui donnent envie de tourner les pages au plus vite pour connaître la suite. Car Anne-Marie Bougret a fait le choix d'aller droit à l'essentiel, sans lourdeurs. Les événements s'enchaînent à une telle vitesse qu'il devient dés lors difficile de lâcher le livre.
En résumé, je recommande ce roman avec lequel j'ai passé un très bon moment de lecture et qui réunit tous les ingrédients du genre avec son lot de trahisons, magouilles, meurtres et d'actions, et qui m'a donné très envie de découvrir le prequel de ce livre : L'invitation.
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Résumé :

Meghan Grayford, une jeune journaliste passionnée par l'exploration de lieux abandonnés, a localisé un vieux manoir dans la forêt de Brocéliande : ses occupants semblent avoir fui précipitamment…
En se faufilant dans cette bâtisse isolée, Meghan ignore encore que son histoire n'est pas peuplée de magie et de fées, mais d'horreur et de sang…
La nuit, quand tout est calme, le Manoir Brocélia se réveille…
La nuit, quand tout est calme, les atrocités de son passé reprennent vie…
La curiosité est un vilain défaut… Meghan aurait mieux fait de s'en souvenir…
 
Un thriller aussi terrifiant que captivant, dans la lignée des investigations paranormales d'Alan Lambin.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance, et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman à la quatrième fort énigmatique.

Jeune journaliste travaillant pour Insolite, journal spécialisé dans les phénomènes paranormaux, Meghan Grayford doit écrire à tout prix un article accrocheur pour contenter son patron pointilleux et souvent intransigeant ; elle décide alors de se mettre en quête d'un scoop destiné à le satisfaire.
Se souvenant d’un vieux manoir situé dans la forêt de Brocéliande qu’elle avait visité il y a quelques temps en grande passionnée d’Urbex (l'exploration de lieux abandonnés ), Meghan décide sur un coup de tête de jeter son dévolu sur cette étrange bâtisse.
Accompagnés de cette pétillante journaliste au tempérament curieux et plutôt casse-cou, nous allons pénétrer dans ces lieux forts mystérieux et mener l’enquête à ses côtés.
Ces quelques lignes posées, le ton est donné ; les questions affolent notre esprit cartésien.
Vu le côté inquiétant, est-il vraiment souhaitable d’entrer dans cette demeure, d’y glisser un orteil intrusif, de déranger ses nombreux occupants pour déterrer leurs histoires ?
C’est mal connaître Meghan. Toujours en quête de sensationnel, se targuant d’être une habituée de ces environnements peu communs, elle ne va pas réfléchir bien longtemps, et va balayer le danger d’un revers de main.
Mais une fois sur place, comme pour confirmer nos ressentis, les choses ne se passent pas comme prévu. Très vite, Meghan s'aperçoit que les derniers résidants de la bâtisse semblent l'avoir quittée de manière précipitée.
Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
Quelles sont les raisons qui les ont poussés à partir ?
Quels secrets peuvent bien cacher ces anciens habitants ?
Le roman à peine entamé, nous voici entraînés, plongés, absorbés au cœur d’une histoire perturbante et glaçante, où vont se mêler vieilles légendes et activités paranormales.
En effet, Brocélia semble dissimuler en son cœur des meurtres, suicides et autres joyeusetés. Des manifestations inquiétantes vont se succéder ; de surprenantes apparitions vont se produire, mais la journaliste malgré le danger omniprésent, va vouloir persister dans son entreprise. Aidée d'Alan Lambin, un spécialiste des phénomènes étranges rencontré dans certains opus précédents, elle n’aura de cesse de découvrir le passé mystérieux de ce manoir, quitte à se mettre en danger, à prendre de multiples risques, autant pour elle que pour ses amis
Pour autant, Meghan est loin de se douter de toutes les atrocités qu'elle va rencontrer. Ne dit-on pas que la curiosité est un vilain défaut ? La jeune femme va malheureusement l'apprendre à ses dépens…
Toutefois, malgré une intrigue rondement menée et une histoire captivante, quelques écueils ont gêné la fluidité de ma lecture.
En effet, j’ai été par moments déroutée par le comportement de notre personnage principal, qui, là où le plus raisonnable des mortels aurait temporisé, voire déguerpi vu la multitude d’éléments surnaturels qui se succèdent, Meghan, elle, n’a pas pris la poudre d’escampette, s’est au contraire obstinée dans ses investigations, rendant son comportement parfois inconcevable, ou plus simplement tiré par les cheveux.
De plus, j’ai eu la curieuse sensation  que l’épilogue était incroyablement long si on le compare au rythme soutenu insufflé durant le reste du récit. Même ressenti concernant la dernière partie pourtant essentielle afin de clôturer définitivement l'enquête ; elle arrive un peu tard, engendrant une impression de lenteur, et gâchant malencontreusement l’homogénéité du roman.
Chose d’autant plus dommageable que la plume de l’auteur est agréable, tantôt visuelle et précise, tantôt nerveuse, et addictive ; les pages se tournent à toute allure. Tout comme notre protagoniste, malgré la peur qui s'instille au fil de la lecture, révélant nos frayeurs les plus primaires, nous voulons savoir, comprendre quelles souffrances intérieures animent  cette bâtisse.
Et donc, que cache Brocélia et ses habitants?  Je ne vous en dirai pas plus, à vous d’être curieux, et de venir comme moi pousser la porte de cette demeure ^^
Vous l’aurez compris, malgré les quelques bémols sus-cités, j’ai particulièrement apprécié cette histoire pleine de rebondissements inattendus. Une seule envie maintenant : après la découverte de ce super auteur, se plonger dans ses autres ouvrages dès que possible ;)
Alors, si vous aimez les maisons hantées, le surnaturel et les sensations fortes où l'horreur côtoie le fantastique, ce roman est fait pour vous ; dépaysement et frissons garantis  :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer :
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Mise en avant des Auto-édités / L'Autre Elle de Marjolaine Sloart
« Dernier message par Apogon le jeu. 04/08/2022 à 17:42 »
L'Autre Elle de Marjolaine Sloart



Pour l'acheter : Amazon

Chapitre 1

Il y a certains amours dans la vie qui bouleversent la tête, les sens, l’esprit et le cœur ; il y en a parmi tous un seul qui ne trouble pas, qui pénètre, et celui-là ne meurt qu’avec l’être dans lequel il a pris racine.
Alfred de Musset

La journée s’annonçait belle, Clara s’était levée, comme d’habitude, aux aurores. Le café fumant trônait sur la gazinière. Le pain frais sur la table, tout semblait prêt pour que ses trois hommes puissent prendre le petit-déjeuner. Son mari n’allait pas tarder. Avant de quitter la maison, elle irait réveiller ses deux garçons, Mattéo et Gianni. Elle devait se dépêcher, les clients de l’épicerie avaient leur habitude et elle aimait quand tout était rangé avant leur venue. Elle ordonnait la nourriture et toutes les viennoiseries dans les rayons ainsi que les produits laitiers, les légumes seraient livrés à une heure plus avancée. Tout ce qui attendait derrière la devanture de son magasin nécessitait d’être mis en place pour 7 h.
Son premier fidèle client s’appelait Alberto, c’était l’employé communal de Borgosu, un village de 1500 habitants se situant à l’intérieur des terres, en Sicile, c’était un vieux garçon, gentil et serviable. Tous les matins, il passait en coup de vent acheter une baguette, ensuite arrivait Mme Di Lila, mariée, sans enfant, elle raffolait des croissants fourrés aux amandes, tout comme son mari. Puis entrait Mlle Sofia, la secrétaire du notaire au coin de la rue, elle n’était pas fiancée, toujours en quête de son âme sœur, elle commandait trois pains au chocolat, trois croissants et une madeleine. Les clients détenaient leurs habitudes et elle, les siennes. Elle s’y était accoutumée depuis plus de vingt ans qu’elle tenait son épicerie. Elle incarnait une personne discrète, de bonne écoute, les paroles étaient entendues, mais ne ressortaient pas de son magasin. Clara était appréciée pour cette qualité inestimable.
Tous les jours se déroulait le même rituel, tout nécessitait la perfection afin de ne pas endurer les remontrances de son époux. Il faut reconnaître qu’il n’était pas commode. Claudio demeurait rustre et autoritaire avec elle. Elle le subissait depuis de nombreuses années. Lorsqu’elle l’avait rencontré il y a une vingtaine d’années, il semblait charmant et prévenant, pourtant à peine lui avait-il mis la bague au doigt que les problèmes débutèrent.
Cela se passait dans les années soixante-dix, ils habitaient dans la campagne à une demi-heure de Catane, à cette époque-là, les femmes étaient soumises et les hommes commandaient, cela paraissait normal. Au fil du temps, le caractère bien trempé de son mari l’avait muselée. Elle finit par en avoir peur et elle le craignit. Devant les gens, il semblait gentil, mais une fois le dos tourné, il devenait despote.
Il ne lui restait plus de famille, ses parents, à leur mort, lui avaient légué la seule épicerie du bourg qu’elle reprit sans se poser de questions. Cela représentait son refuge et elle y passait la plupart de son temps. Souvent, Clara fuyait la maison prétextant quelques affaires à régler, des comptes à faire, des étagères à organiser. Son mari la laissait s’y rendre, pour autant qu’il n’en subisse aucune conséquence. Il n’avait jamais brandi la main sur elle, mais ses paroles aiguisées lui léguaient de béantes blessures, devenues des cicatrices. Petit à petit, son travail de dévalorisation avait fait son chemin et elle se sentait de plus en plus comme une moins que rien.
Deux garçons naquirent de cette union, Mattéo, dix-neuf ans et Gianni, seize. Élevés par leur grand-mère paternelle tandis que Clara s’occupait de son commerce. Ceci expliquait pourquoi ils ne la considéraient pas plus que cela, surtout Mattéo son aîné. Avec Gianni, elle semblait plus proche, peut-être parce qu’il lui ressemblait. À la maison, Mattéo avait à peu près la même attitude que son père. En y regardant de plus près, elle était la bonne à tout faire et elle acceptait la situation sans broncher bien que cela ne la rendait pas heureuse.
Dans ce village rural où il fallait travailler dur pour s’en sortir, les états d’âme n’avaient que peu de place. Seul le travail comptait, rapporter de l’argent chez soi pour montrer aux autres que l’on savait faire mieux qu’eux. Cette mentalité était bien ancrée et Clara poursuivait sa vie sans trop de réflexions, tout cela lui semblait normal. Dans son ignorance, elle supposait que c’était partout ainsi.
Ses journées étaient interminables, entre l’épicerie qui l’accaparait du matin au soir, les repas, le ménage et les lessives, elle n’avait jamais une seconde pour elle. Elle travaillait d’arrache-pied et le dimanche après-midi elle soufflait, seul moment pendant lequel son mari et ses garçons s’absentaient pour aller au village d’à côté voir des matchs de football pendant la saison chaude ou traîner au bar de Borgosu en hiver. Elle profitait durant ces quelques heures de répit pour rencontrer quelques amies et manger une glace ou boire un café.
Les rares sorties de Borgosu se résumaient à quelques concerts donnés à gauche à droite dans la région. Son époux était membre de la fanfare locale et une à deux fois par année, ils partaient en excursion afin qu’il se produise avec son groupe musical. Ses enfants suivaient les traces de leur père au même degré que bien des jeunes des villages aux alentours. Mattéo jouait du trombone tandis que Gianni sonnait de la trompette comme son papa et était de surcroît très doué.
Mis à part ces quelques sorties éphémères, ils ne quittaient jamais leur région, les vacances, c’était pour les autres, ainsi, l’épicerie restait ouverte presque toute l’année sauf les jours fériés, ce qui revenait à dire que Clara ne fermait celle-ci qu’une dizaine de jours par an. Les veilles de fête, elle engageait toujours une aide, pour satisfaire rapidement tous les clients, il fallait être efficace. En principe, elle placardait un encart sur sa vitrine et elle n’avait jamais de problème à trouver une personne dévouée pour l’épauler. Le travail était répétitif, son employée passait la majeure partie de ses journées à servir les antipastis, deux cents grammes de jambon cuit par ci, trois cents grammes de jambon de parme par-là, de la salade russe, des poivrons farcis, etc., c’était une occupation qui laissait peu de temps à la conversation. Il fallait contenter tout le monde et il n’était pas rare qu’une queue s’installe sur le trottoir. Pendant ce temps, les discussions allaient bon train. Ces moments festifs, les gens les appréciaient.
Afin de ne froisser personne, elle donnait la possibilité à chacun de venir œuvrer avec elle, mais en définitive elle engageait toujours la même personne, une femme d’une cinquantaine d’années, elle l’avait formée et depuis elle maîtrisait la machine à trancheuse, ce qui était important durant ces périodes de forte affluence. Malheureusement, Simona ne pourrait être là cette année. Tombée d’un escabeau alors qu’elle tentait de décrocher un rideau, elle s’était cassé le bras.
Bien entendu, Clara connaissait tous les habitants et quand une tête nouvelle se présentait, elle aimait savoir d’où elle arrivait. C’était le mois de mars et elle venait de coller une affiche pour engager un extra en prévision des fêtes de Pâques.
Il ne s’était pas passé une demi-journée lorsqu’elle entendit le grelot de la porte tandis qu’elle était installée derrière son comptoir. Elle leva le nez du catalogue qu’elle consultait et elle se trouva en face d’une personne étrangère. La femme qu’elle dévisageait devait avoir une trentaine d’années. Habillée d’un pantalon ocre avec des pattes d’éléphant, elle portait un chemisier jaune sur lequel des motifs de fleurs blanches étaient peints, ses cheveux coiffés en chignon, un foulard les égayait. Sur son long cou pendait un collier avec des perles en bois. Un agréable parfum l’entourait. Clara la trouva sublime.
— Bonjour, je peux vous aider ?
— J’ai vu votre pancarte, vous cherchez une vendeuse ?
— Oui c’est bien cela.
Elle lui tendit la main.
— Je m’appelle Antonietta Mazzari, mais c’est Nietta pour les intimes, j’ai 31 ans, je suis la nièce du professeur Angelo. J’arrive de Milan. Je suis là pour quelques mois afin de m’occuper de mon vieil oncle, vous n’êtes certainement pas sans savoir que depuis son AVC, il a besoin de soutien.
— Oui, j’en ai eu ouï-dire par sa voisine.
D’emblée, Nietta lui plut, elle l’estima totalement décalée par rapport aux gens d’ici. Son modernisme étant frappant, Nietta l’époustoufla !
Malgré elle, elle ne pouvait que se comparer aux autres, elle portait une longue jupe plissée, un chemisier blanc, ses cheveux relevés en chignon lui donnaient un air austère et ses sandales n’avaient rien de sexy. Ce n’était pas ainsi qu’elle pouvait se mettre en valeur, elle devait bien le reconnaître.
— J’ai déjà travaillé comme vendeuse dans un gros magasin au rayon alimentaire à Milan, je pourrais vous être d’une grande utilité si vous m’engagez.
— Vous tombez alors à pic, Simona, qui normalement me fournit un coup de main durant les fêtes, s’est cassé le bras, j’ai donc besoin d’une personne qui maîtrise la trancheuse, pourriez-vous faire un essai ?
— Oui, volontiers, quand voulez-vous que je commence ?
— Demain, si cela va pour vous ?
— Parfait, à quelle heure, dois-je être présente ?
— Dix heures, je vous expliquerai ce que j’attends de vous et nous ferons le point en fin de journée.
— Bien, à demain.
Nietta s’était montrée d’emblée efficace, elle avait tout de suite constaté qu’elle maîtrisait parfaitement ce travail, son expérience allait lui être utile. C’était une bénédiction que de l’avoir au magasin. Les clients l’appréciaient, elle apportait de la fraîcheur et de l’originalité ce qui ne déplaisait pas à certains, en particulier à la gent masculine.
Lorsque Clara rentra à la maison, son mari Claudio n’hésita pas à critiquer son choix. Sa chère mère étant passée dans la journée acheter des antipastis, elle n’avait pas manqué de s’épancher auprès de lui.
Quelle vipère celle-là, pensa-t-elle !
— C’est qui cette nouvelle vendeuse ?
— Elle s’appelle Nietta, c’est la nièce du professeur Angelo.
— Et elle sort d’où ?
— Elle arrive de Milan.
— Ah ! Ceci explique cela.
— Que veux-tu dire ?
— Ben sa manière de s’habiller et son côté aguicheur.
— Tant qu’elle effectue son travail et que les clients en sont contents, je ne vois pas le problème.
— Certes, tu ne penses jamais à rien. Comme d’habitude, aucun esprit d’analyse et l’on observe le résultat !
Ça y est, ça allait recommencer. Elle n’avait aucune envie de partir dans ce genre de discussion, elle y mit fin, en prétextant qu’elle devait se rendre à la buanderie étendre du linge.
Clara supportait de moins en moins cette manière de la dénigrer. Elle était certaine que sa belle-mère y était pour quelque chose. Elle ne pouvait s’empêcher de la critiquer.
C’était toujours pareil, chaque fois qu’elle prenait une initiative, elle avait droit à des réflexions blessantes, ce n’était pas qu’elle s’y habituait, mais elle faisait avec. Nietta paraissait pourtant ravissante et pimpante, tout l’opposé de cette femme amère. Néanmoins son fils buvait ses paroles et ne voulait en aucun cas la contrarier, tout ce que sa mère disait était des propos d’une « Madone » et pour avoir la paix, Clara adoptait le parti de se taire afin de ne pas envenimer les rapports tendus entre elle et son mari.
Alors, elle restait silencieuse la plupart du temps, elle subissait son existence. Étant sous le joug de son époux, son esprit d’analyse concernant bien des aspects de sa vie s’amenuisait de plus en plus. Il en était de même quand l’heure d’aller se coucher arrivait. Il utilisait son corps sans se préoccuper de ses envies, l’acte fort heureusement, ne durait pas. Il accomplissait sa petite affaire, se retournait et s’endormait en deux minutes la laissant à la limite des larmes. Elle se levait et elle faisait un détour par la salle de bains avant de se faire un lait chaud. Clara avait de la peine à comprendre que certaines filles parlaient de l’amour comme étant le Graal.
Dans son épicerie, elle vendait des périodiques. Aux heures creuses, elle les dévorait. À ce qu’elle lisait, elle vivait dans une époque où les femmes revendiquaient des droits, elles étaient en pleine libération sexuelle. Clara réalisait que, dans son village, ils résidaient encore à des années-lumière de ce qui se déroulait dans les grandes agglomérations. Tout ce qu’elle apprenait lui semblait tellement lointain de ce qu’elle expérimentait avec son mari qu’elle peinait à croire ce qui se disait dans les magazines, elle pensait que les journalistes inventaient des histoires pour les vendre…

Chapitre 2

Plusieurs mois s’écoulèrent depuis qu’elle avait engagé Nietta, son énergie, sa jeunesse et sa vision du monde l’avaient tout bonnement rendue indispensable. Afin de l’aider à s’intégrer, Clara la présenta à quelques amies du village. Toutes la trouvaient tellement exotique.
Elle avait une dizaine d’années de moins que Clara, pourtant quand elle l’entendait parler de sa vie à Milan, elle donnait l’impression d’avoir mille ans.
Un dimanche, alors que toutes ses copines se réunissaient pour manger une glace, Eleonora, la femme du boucher la questionna.
— Nietta, comment cela se fait-il que tu ne sois pas encore mariée ? Si tu penses que je suis indiscrète, tu n’es pas obligée de me répondre.
— Eh bien, j’ai eu un fiancé, Marco, mais je n’étais pas convaincue. Je l’ai rencontré sur les bancs de l’école et nous sommes restés ensemble pendant dix ans et puis je me suis lassée. Il était adorable, mais j’avais envie d’autre chose. Personne n’a compris mon choix, mais sincèrement, j’attendais autre chose de la vie.
Nietta, une fois lancée, semblait difficile à arrêter.
— Voyez-vous, je l’aimais comme un frère, il n’y avait plus de grand frisson quand j’étais avec lui, plus de papillons dans le ventre, tout était devenu d’une platitude… Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai rencontré Luca.
Lorsqu’elle énonça son nom, tout son être s’illumina.
— Raconte, où l’as-tu connu ?
— Au travail. Il était responsable des achats. Au début, je n’y ai pas prêté attention, mais lui m’a tout de suite remarquée. Chaque fois qu’il passait dans mon rayon, il me faisait un compliment. À certains moments, sur ma façon de m’habiller, d’autres fois, sur ma coiffure, mon maquillage, etc. Il avait toujours une parole gentille. De temps en temps, il m’apportait un cadeau, une rose, un chocolat. Il tissait sa toile comme une araignée et mes collègues ont bien tenté de m’avertir, pourtant je n’ai rien vu venir.
— Et alors, que s’est-il passé ?
Sandra s’impatienta tandis qu’elle pourléchait sa glace.
— Je me suis laissé séduire. Il m’a invitée à boire un café et j’ai fini par accepter et là il m’a servi son baratin. Un expert en la matière. J’ai bu ses paroles. Je le trouvais tellement différent de Marco. C’est sûr, il savait y faire. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’il utilisait sa technique bien rodée auprès de toutes les femmes qui l’intéressait.
Leur curiosité était à son comble.
— Et…
— Et, il est advenu ce qui devait arriver. J’ai quitté Marco pour Luca. Notre relation a duré cinq mois. J’étais sur un petit nuage, de l’aube au crépuscule. Luca m’a appris à aimer, il m’a enseigné « l’Amour », il m’a fait découvrir toutes les zones érogènes de mon corps. Avec lui, le sexe ressemblait à un feu d’artifice et je ne m’en privais pas. Et puis, il y a eu une autre femme, une nouvelle employée qui travaillait au rayon des chaussures… Et comme nous n’étions pas sur le même étage, je n’ai rien vu ni su. C’est seulement quand il a souhaité rompre que je suis redescendue sur terre.
Son doux visage s’assombrit, des larmes au coin de ses yeux leur firent réaliser qu’elle avait toujours cette histoire sur le cœur. Cela ne dura que l’espace d’un instant éphémère et elle sourit en se tamponnant les paupières.
— Je ne regrette rien, juste un peu Luca, mais je vous rassure, on guérit vite lorsqu’on est trahie, ceci chassant cela. Sur le moment, j’étais anéantie tant la douleur était vive, le fait de travailler au même endroit et l’idée de le croiser au bras de l’autre greluche m’insupportaient.
Elle soupira.
— Je n’avais pas d’alternative. Rester digne et prendre sur moi étaient tout ce que j’avais à faire. Je me disais que tôt ou tard, la fille en question expérimenterait un chaos identique et bien que cela ne me réjouissait guère, je ressentais un peu de réconfort en imaginant cela et puis, j’avais des amies très convaincantes pour m’aider à démolir pièce après pièce ce que représentait Luca à mes yeux. Soit j’alimentais mon chagrin soit je le fuyais et j’ai décidé que pour ma propre survie, le mieux était de l’occulter. Je me suis mise en quête d’un nouveau loisir, une collègue cherchait une partenaire pour un garçon de son cours de Salsa, elle m’a proposé d’essayer et heureusement, j’y ai pris tout de suite goût.
Clara l’interrogea.
— De quoi s’agit-il ?
— La salsa, signifie littéralement « Sauce » en espagnol, elle recoupe plus l’idée d’une danse apportant de la saveur, de la joie et de la force à la vie. Honnêtement, cela m’a libéré l’esprit. Mon partenaire était un excellent cavalier et j’ai appris les pas de salsa grâce à lui. Cela a été un bon début afin de m’éloigner des sentiments que j’éprouvais pour Luca. J’ai commencé par me rendre une fois par semaine au studio et puis deux et pour finir j’y allais même le week-end.
Nietta prit Clara par la main et lui montra quelques mouvements de danse en la faisant virevolter dans la pièce. Toutes les femmes présentes se mirent à rire de bon cœur.
— Mes chères amies, il se fait tard, il est presque 18 h, je dois partir. Nous continuerons cette discussion, n’est-ce pas Nietta ?
— Mais bien entendu.
Clara embrassa ses amies et se dépêcha de rentrer.
Borgosu était une petite bourgade, y demeurait un peu plus de deux mille personnes. Dans sa rue principale, le quidam trouvait tous les commerces nécessaires pour y subsister. Une boulangerie tenue par Pépé, un commerce d’électricité, une bijouterie, une boucherie, un poissonnier : lui, venait exclusivement les fins de semaine pour vendre sa pêche, un cordonnier, une papeterie, un magasin de journaux qui faisait office de librairie, une banque, une pharmacie, une droguerie, un fleuriste, une mercerie avec quelques habits à la mode du coin (donc pas d’actualité), une boutique de vêtements pour hommes, une quincaillerie, un glacier, un bar, un restaurant et au bout de l’allée, l’épicerie de Clara. Il y avait de quoi satisfaire tout le monde. Dans les rues adjacentes, on trouvait un mécanicien, la Poste, un carreleur, un lavoir. Les habitants disposaient quasiment de tout sous la main et ils n’avaient pas besoin de se rendre en ville. On pouvait aussi dénicher un médecin qui comme le curé était au courant de bien des choses inavouables.
Résider dans une si petite communauté comportait des avantages, les gens se sentaient moins isolés, d’une certaine manière, chacun se montrait concerné par le malheur des autres. Tout le monde connaissait tout le monde et le dimanche la population se retrouvait la plupart du temps à l’église. Il restait plutôt difficile de vivre caché ou d’avoir des secrets, car tout se répandait et les nouvelles, bonnes comme mauvaises, étaient révélées à la vitesse du vent.
Clara habitait à la sortie du village, elle mettait une dizaine de minutes pour rentrer chez elle depuis son épicerie. Elle avait l’habitude de marcher et de faire le trajet plusieurs fois par semaine. À midi, la plupart du temps, elle se rendait chez sa belle-mère qui concoctait le déjeuner pour toute sa famille. Cela l’arrangeait bien, car elle était libérée d’une corvée supplémentaire et cela faisait l’affaire de son mari qui trouvait que sa maman préparait mieux à manger qu’elle. Sa belle-mère habitait proche du magasin, c’était également pour cela qu’elle passait tous les jours chercher des vivres. Clara était obligée de lui faire la conversation à chaque fois, bien que cela ne l’enchantait guère. Claudio, quant à lui, disposait de sa menuiserie en dessous de leur maison. Il prenait, par conséquent, sa Fiat 500 et chargeait Mattéo qui travaillait avec lui, pour se rendre chez sa mère. Gianni arrivait un peu plus tard par le bus scolaire, sa grand-mère lui gardait toujours son repas au chaud.
Clara remontait tranquillement la rue et elle ne manquait pas de saluer les personnes qu’elle rencontrait. Elle devait faire attention où elle posait ses pieds, car lorsqu’il pleuvait, c’était souvent de manière diluvienne. Le trottoir en pâtissait et quelques trous de-ci de-là rendaient celui-ci dangereux. Elle s’irrita, il faudra qu’elle en parle au maire pour voir s’il ne pouvait pas au moins boucher ces cavités. Elle se demandait pourquoi la Municipalité ne faisait rien, qu’attendait-elle, qu’une personne se torde la cheville ? Elle en était là de ses réflexions tandis qu’elle arrivait enfin chez elle.
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