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1
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°19 : La retardataire
« Dernier message par Tafforeau-Hardy le dim. 17 févr. 2019 à 16:32 »
Un écrit qui capte pleinement notre attention. Une chute à laquelle on ne s’attendait nullement.
2
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°19 : La retardataire
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 17 févr. 2019 à 16:00 »
Bonjour à tous 😀
19e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand toute votre vie est polluée par une maladie 😩😣
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:


La retardataire


Les suicides, c’est toujours pour ma pomme. Voilà une demi-heure qu’on était bloqués dans ce wagon, serrés les uns contre les autres, respirations et sueur mêlées. Le pire, c’est que j’allais encore arriver à la bourre à mon rendez-vous avec Marco. Il allait être furieux. J’aurais beau lui expliquer que je n’y étais pour rien, que c’était de la faute d’un égoïste qui s’était jeté sur les rails, il dirait que je trouvais toujours une bonne excuse. Lui, c’était le type droit, bien réglé, fils d’un conducteur de train, alors mon incapacité à être à l’heure relevait à ses yeux du laxisme et du je-m’en-foutisme. Les gens pensent souvent cela des retardataires. Personne ne sait que c’est une véritable maladie.
Enfin, le métro se remit en marche et les voyageurs laissèrent échapper des soupirs de soulagement. Arrivée à la station Chemin Vert, je sautai sur le quai et courus jusqu’au café où m’attendait Marco, rongeant son frein sur une banquette.
— Je suis désolée, dis-je en m’asseyant en face de lui, haletante.
Il me considérait avec la même indifférence méprisante qu’une mouette face à une plage.
— Je ne veux même pas savoir ce qu’il t’est arrivé, lâcha-t-il. Cette fois, j’en ai ma claque.
Mon cœur se serra. J’étais raide-dingue de Marco et l’idée qu’il puisse me larguer me tétanisait.
— Je t’ai déjà dit que je ne fais pas exprès, répliquai-je. Il y a un connard qui…
— Ça m’est égal. J’ai autre chose à faire que poireauter à t’attendre. Tu vois, cette heure que je viens de passer à cette table, j’aurais pu l’utiliser pour faire n’importe quoi d’autre de plus utile : un footing, du bénévolat, ou même appeler ma mère.
— Laisse-moi une chance. Je t’en prie.
Je lui pris la main d’un air suppliant, mais il détourna le regard vers son café qui devait être glacé, depuis le temps.
— Appelle-moi quand tu seras prête à changer, répondit-il en se levant. On se retrouvera quelque part, mais si t’as une seule minute de retard, ce sera terminé pour de bon.
Et ce ne serait pas la première fois que je perdrais un mec à cause de mon retard chronique. C’était comme ça depuis toujours. Adolescente, j’avais été renvoyée de plusieurs bahuts car j’arrivais toujours en plein milieu des cours. J’avais déjà été licenciée quatre fois à cause de mon incapacité à respecter un planning. Cette tare minait ma vie.

Le soir, je me rendis chez mon amie Clémence, une célibataire endurcie dont la vie n’était réglée par aucune organisation familiale rigide et qui supportait mes visites désordonnées.
— Ça n’a pas l’air d’aller, observa-t-elle.
— Marco m’a mis un ultimatum, répondis-je. Soit je suis à l’heure à notre prochain rendez-vous, soit il me quitte pour de bon…
— Mince. Ça te pendait au nez, non ?
— Il a même été drôlement patient. Mes ex n’ont pas attendu aussi longtemps pour me dire d’aller voir ailleurs…
— Faut que tu te prennes en main, ma vieille, lâcha-t-elle. Achète-toi un réveil.
— C’est plus compliqué que ça. J’ai beau faire des efforts et mettre toutes les alarmes du monde, il y a toujours quelque chose qui fait que ça dérape.
— Rien n’est inéluctable. Il y a sans doute des spécialistes de ce genre de problèmes.
— J’ai déjà vu un psychologue. Il m’a conseillé de partir en avance pour arriver à l’heure à la prochaine séance. Soixante-dix euros pour m’entendre dire ça… Je devrais peut-être m’installer en Afrique. Mon beau-frère bosse dans l’humanitaire et il dit que là-bas, tout le monde se fiche des horaires.
— Mais il y a le paludisme et Boko Haram.
— Décidemment, il n’y a pas de monde idéal, soupirai-je.
— Je connais une excellente voyante, dit Clémence. En un rendez-vous, elle a résolu ma peur panique des tuyaux.
— Tu ne m’en as jamais parlé…
— Regarde, ils sont tous dissimulés sous les faux plafonds ou encastrés dans les murs. Je les ai même fait entourer de mousse pour ne pas entendre le bruit de l’eau qui court dedans.
Maintenant qu’elle me le disait, il n’y avait en effet aucune tuyauterie visible dans l’appartement. Les gens ont parfois d’étranges phobies.
— Tiens, voici la carte de la voyante, dit Clémence. Elle trouvera.
Je lus l’inscription sur le rectangle cartonné : Jocelyne Lacanal, voyante et magnétiseuse.

Madame Lacanal ressemblait à une secrétaire de cabinet dentaire. Elle portait un tailleur gris, une broche épinglée sur la poitrine et des cheveux coupés en un parfait carré. La quarantaine, les yeux bleutés. Sans me signaler mes cinquante minutes de retard, elle me guida dans son salon et me fit prendre place dans un fauteuil en osier. La pièce était sobrement décorée, avec des murs blancs et du parquet vitrifié. Seule originalité : une belette empaillée montrait les crocs sur un buffet.
— En quoi puis-je vous être utile ? demanda la voyante.
Sous l’œil mauvais de la belette, j’entrepris de raconter le handicap qui m’affectait depuis la naissance. Les retards répétés, l’incapacité à me soumettre à un emploi du temps et les répercussions sur ma vie personnelle. Madame Lacanal ne fit aucune des habituelles remarques désobligeantes et sortit de sa poche un jeu de tarot dont elle disposa les cartes sur la table, faces cachées.
— Tirez.
Ma main hésitante se porta vers une carte située à l’extrême droite du carré et la retourna. La dame de cœur.
— C’est en rapport avec votre mère, annonça la voyante.
J’aurais préféré que ma mère reste en dehors de tout ça, mais elle avait déjà extirpé un pendule de sa poche et, les yeux fermés, se concentrait sur les mouvements de l’objet.
— L’accouchement de votre mère a été retardé, lâcha-t-elle finalement d’un air d’évidence.
Je restai quelques secondes interdite. Ma mère m’avait en effet parlé de cette mésaventure. Le jour de l’accouchement, un dimanche en pleine période estivale, l’hôpital manquait de personnel et le docteur lui avait administré des médicaments afin de retarder ma venue. Finalement, j’étais née vingt-quatre heures après le moment que la nature avait choisi pour moi : le 8 août à la place du 7… 
— C’est pour cela que vous êtes toujours en retard, reprit la femme. Il n’y a qu’une solution pour ce problème : brûler votre extrait d’acte de naissance devant la maternité où votre mère a accouché, précisément à l’heure de votre venue au monde. Si vous réussissez, le rythme biologique reprendra son cours naturel.

Le traitement de Mme Lacanal heurtait ma rationalité mais elle était la seule à m’apporter une explication et une solution concrète. Ça ne coûtait rien de tenter. J’étais née à 5h04 dans une maternité du XIIe arrondissement. Je mis donc le réveil à quatre heures du matin pour avoir de la marge. Quand la sonnerie me tira de mon sommeil, je m’habillai et, sans perdre un instant, allai chercher mon extrait d’acte de naissance dans mon bureau. Évidemment, il ne se trouvait pas là où je croyais l’avoir rangé. Après avoir retourné tous les tiroirs, éparpillé factures, relevés de compte, diplômes et feuilles volantes, je tombai enfin sur le précieux document. Je le glissai dans ma poche mais, bien sûr, j’étais en retard. Plus le temps de partir a pied, je commandai un taxi. Je descendis en bas de l’immeuble, fis les cent pas dans la nuit en attendant son arrivée. Enfin, une BMW se profila et s’immobilisa devant moi. J’ouvris la portière et me précipitai sur la banquette arrière.
— À la maternité du Bien Naître, rue Hérard dans le douzième, annonçai-je. Dépêchez-vous !
— Si c’est pour un accouchement, faut appeler les pompiers, madame, s’inquiéta le chauffeur. J’ai pas envie que vous perdiez les eaux dans ma voiture.
— Je ne suis pas enceinte ! m’énervai-je. Allons-y, je dois y être dans vingt minutes.
Il jeta un œil suspicieux à mon ventre, parût rassuré et démarra. Regardant le paysage défiler par la fenêtre, je me rongeai les ongles en maudissant les feux rouges qui me paraissaient durer une éternité. Était-ce seulement une impression ou ce chauffeur empruntait les itinéraires les plus détournés ? Enfin, la voiture atteignit les boulevards, presque déserts à cette heure-ci, et l’aiguille du compteur frôla les cinquante kilomètres-heure. Je commençais à être optimiste sur mes chances d’arriver à temps quand un scooter surgit de nulle part et, telle une météorite, vint s’écraser sur le parechoc. Le chauffeur jura en pilant et se précipita au chevet du blessé. Quatre heures cinquante. C’était cuit. Il fallait se rendre à l’évidence : je n’y arriverais pas seule.

Le lendemain, Clémence vint me chercher chez moi avec sa Fiat Punto. Elle avait tout prévu : des couvertures, un thermos de café, un réveil, une lampe-torche, un briquet, une boîte d’allumettes et même un couteau suisse. Nous roulâmes jusqu’à la clinique et attendîmes qu’une place se libère près du portail, juste devant la maternité.
— Maintenant, y’a plus qu’à attendre, dit mon amie. Je vais mettre le réveil. Par précaution, on va veiller à tour de rôle.
Elle sortit de sa sacoche des sandwichs au jambon et m’en tendit un. Les gens qui passaient par là devaient nous prendre pour deux flics en planque. Il ne nous manquait qu’une paire de jumelles et des Talkies-walkies. Non loin de nous, un ballet incessant d’ambulances et de taxis venait déposer des femmes sur le point d’accoucher. Leurs enfants arriveraient peut-être à l’heure et auraient la chance d’être ponctuels toute leur vie. Les prématurés seraient-ils constamment en avance ? Les lumières des immeubles s’éteignaient une à une. Seules les fenêtres de l’hôpital restaient illuminées en permanence. Je finis par m’assoupir, recroquevillée sur le fauteuil.
À deux heures du matin, Clémence me réveilla pour que je prenne mon tour de garde. Je me servis une tasse de café et tentai de rester éveillée en mettant la radio en sourdine. Je m’aperçus alors qu’il y avait du mouvement devant le portail. Sous un lampadaire, plusieurs personnes attendaient en regardant leur montre, un papier à la main. Intriguée, je sortis de la voiture, refermai doucement la portière pour ne pas réveiller Clémence, et m’approchai de l’attroupement. Soudain, un chauve rondouillet dégaina un chronomètre de sa poche et une blonde brandit une allumette.
— Cinq, quatre, trois, deux… se mit à compter l’homme.
Hyper concentrée, la femme frotta l’allumette contre le grattoir quand une quinte de toux la fit se plier en deux et le bâtonnet enflammé tomba sur le trottoir mouillé.
— Encore raté, soupira le chauve d’un air blasé.
— Encore raté ? blêmis-je.
— Vous êtes là pour votre extrait d’acte de naissance, vous aussi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.
— Comment ça « vous aussi » ?
— C’est votre première fois, n’est-ce pas ? Regardez tous ces gens : ils sont là pour la même chose.
Je lorgnai vers la dizaine de personnes prostrées devant les grilles. Un peu à l’écart, un vieil homme sautait de joie en piétinant un petit tas de cendres.
— C’est monsieur Althusser, commenta la femme dont la toux s’était calmée. Il est enfin parvenu à se sauver. Cela faisait plus de dix ans qu’il tentait de brûler son extrait d’acte de naissance, mais il arrivait systématiquement à la bourre. À partir d’aujourd’hui, c’est un homme nouveau. Mais notre tour viendra.
— Qu’est-ce que ça signifie ? balbutiai-je.
— Je m’appelle Cynthia Cromwell, dit la femme en me tendant la main. Je tente de brûler mon acte de naissance depuis huit ans et cinq mois. Enchantée !
— Tout ce qui nous arrive est la faute du docteur Chamoisi, expliqua le chauve. Les mères des gens que vous voyez ici ont toutes été accouchées par ce médecin véreux : il a retardé la naissance de chacun d’entre nous, ce qui explique notre handicap. Si vous patientez un peu, vous le verrez quitter la clinique. Il travaille en horaires décalés et ne devrait pas tarder.
Je le dévisageai d’un air incrédule, mais il était on ne peut plus sérieux.
— C’est complètement dingue ! balbutiai-je. Pourquoi il fait ça ?
— C’est un grand prématuré, à ce qu’il paraît. Et un pervers.
Soudain, une clameur s’éleva.
— Tenez, le voilà !
Un petit homme sortit de la clinique sous les huées des retardataires qui se pressaient contre la grille et pointaient vers lui leurs poings haineux. Avec indifférence, il monta au volant d’une Audi et le portail automatique s’ouvrit lentement. Tandis qu’il quittait le complexe hospitalier, les retardataires se mirent à tambouriner sur la carrosserie et à faire tanguer la voiture aux cris de « Chamoisi pourri ! Ton heure viendra ! ».
— C’est comme ça tous les jours, expliqua Cynthia Cromwell.
La voiture du docteur Chamoisi s’éloigna à toute allure, poursuivie par quelques téméraires. Éberluée, je les observai courser le véhicule sur une centaine de mètres jusqu’à se laisser distancer, comme ils l’étaient dans la vie en général.
— Nous avons monté une petite association, dit Cynthia en me tendant une carte. « Les retardataires de France ». On s’écoute et on se donne des conseils pour faire face à notre handicap, mais on a aussi un grand projet. Si ça vous dit, venez à notre réunion mardi prochain et on vous en dira plus.
À cet instant, Clémence déboula de la voiture en hurlant :
— Laura, je n’ai pas entendu le réveil ! Il est cinq heures dix !
— Il ne faut pas vous décourager, dit le chauve en posant une main réconfortante sur mon épaule.

Le mardi, je me rendis à la réunion de l’association des retardataires de France. Depuis que je savais que d’autres souffraient du même handicap que moi, je me sentais beaucoup moins seule et moins coupable. Il me tardait surtout d’en apprendre davantage sur ce docteur Chamoisi.
Le rendez-vous était prévu à dix-neuf heures dans l’appartement du trésorier, mais tout le monde arriva à vingt-et-une heures. Après un tour de table sur les difficultés rencontrées par les uns et les autres durant la semaine (trains ratés, échéances de factures oubliées, conflits en tous genre avec les proches échaudés…), on me dévoila le projet fédérateur qui consistait à se débarrasser du docteur Chamoisi au moyen d’une bombe à retardement placée sous sa voiture. L’attentat était prévu le mardi suivant, tôt le matin. Une pochette contenant tous les extraits d’acte de naissance des retardataires serait accrochée à l’explosif. On espérait faire ainsi d’une pierre deux coups : se venger et libérer les adhérents du sortilège afin qu’ils puissent enfin reprendre une vie normale. Gérard, le président, se ferait passer pour le père d’un nouveau-né et s’introduirait dans le parking pour placer la bombe. Bien sûr, afin de limiter les victimes collatérales, le minuteur serait réglé de façon à ce qu’elle explose à l’extérieur du bâtiment, quand le docteur s’éloignerait de la clinique. J’éprouvais d’abord des réticences à m’associer à cette entreprise criminelle mais, songeant à Marco et aux existences que ce fumier d’obstétricien continuait de dérégler, je finis par me laisser convaincre et glissai finalement mon extrait d’acte de naissance dans la pile destinée à partir en fumée.
En sortant de la réunion, j’appelai Marco et lui jurai que j’allais changer grâce à un traitement de choc. Je lui donnai rendez-vous le mardi suivant à huit heures et demie pour prendre le petit déjeuner dans un café situé non loin de la maternité. Si tout se passait comme prévu, je serais à l’heure.

Le jour j, alors qu’il faisait encore nuit, je retrouvai les membres de l’association devant la clinique. Gérard se tenait près du portail, un sac sur le dos et un bouquet de roses dans les bras pour être crédible dans le rôle du jeune papa. Après des embrassades et des encouragements, il respira un bon coup et s’engouffra d’un pas décidé dans la maternité.
Un quart d’heure plus tard, il réapparut, rayonnant, le pouce dressé vers le ciel. Une vague d’enthousiasme s’empara du groupe. Tout exploserait dans vingt minutes pétantes. Nous attendîmes en faisant des allers et venues devant les grilles, telles des sentinelles. Les yeux étaient rivés sur les montres et la ronde infinie des grandes trotteuses. L’attente était insoutenable. Enfin, à sept heures cinquante-cinq, la voiture du docteur sortit du parking. Tranquillement, elle roula jusqu’au portail et je pus discerner le visage anguleux de l’obstétricien. Il conduisait avec des lunettes de soleil, sans doute pour ne pas croiser le regard de ceux dont il avait déréglé les vies.
— Plus qu’une minute ! annonça Cynthia.
La barrière se souleva et la voiture sortit de l’enceinte de l’hôpital. En cœur, nous nous mîmes à égrener les secondes, comme avant le passage à la nouvelle année.
— Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un…
Mais, au lieu de partir en fumée, la voiture poursuivit sa route sur l’avenue.
Tout le monde était assommé. Le trésorier de l’association se mit à sangloter sur l’épaule de la secrétaire.
— Je vous avais bien dit que rien ne valait un bon révolver, s’énerva Cynthia.
Alors qu’ils s’écharpaient pour déterminer le meilleur mode opératoire pour la prochaine tentative, je songeais à Marco qui devait déjà m’attendre au café. Même si j’étais en retard, je décidai de me rendre au rendez-vous pour lui faire mes adieux. Je me mis à marcher sur les trottoirs encore déserts à cette heure-ci. J’imaginais Marco en train de rager en regardant sa montre, préparant les mots de la rupture, quand j’aperçus un attroupement avec des camions de pompiers et des voitures de police. La circulation était bloquée et une odeur de brûlé flottait dans l’atmosphère. Une fumée noirâtre s’élevait d’un véhicule carbonisé. D’un coup, je reconnus la voiture du docteur. La bombe avait explosé en retard ! Je me précipitai vers les lieux du drame.
— Il y a des morts ? demandai-je à un policier en priant pour que le docteur n’en ait pas réchappé.
— Le conducteur et un passant, répondit l’homme. Un jeune type qui n’avait rien demandé à personne et a juste eu le tort d’être là au mauvais moment…
À cet instant, mes yeux se posèrent sur une forme recouverte d’un drap blanc et je reconnus la chaussure en daim de Marco qui dépassait du tissu.


3
Mise en avant des Auto-édités / L'Évasion de Benoit Toccacieli
« Dernier message par Apogon le jeu. 14 févr. 2019 à 17:38 »
L'Évasion de Benoit Toccacieli

Prologue et extraits fournis par l'auteur

Prologue


Jacques Lenoir est un homme qu'une majorité de gens qualifierait de « méchant ». Mais en bon méchant, il n'aime pas la majorité des gens, et ne prête pas la moindre attention à ce qu'on peut raconter sur lui.
 Si l'on trouvait une définition rationnelle du Bien et du Mal, Jacques Lenoir illustrerait parfaitement le second. Mais il n'aime pas les définitions : il trouve cela inutilement réducteur.
À vrai dire, il n'aime pas grand-chose. Il n'aime pas entendre le chant des oiseaux le matin au réveil. Il n'aime pas le lever du soleil non plus, ni l’odeur de la pluie ou le bruit des pas sur la neige. Il déteste tout autant les vidéos avec des chatons mignons que tout le monde diffuse sur la toile. Il ne supporte pas internet non plus.
Non, il n'aime vraiment rien. Et il y a une chose qu'il déteste par-dessus tout : les enfants. Il trouve que les enfants font du bruit, ils ne respectent aucune règle. Il estime que les enfants ont un physique disproportionné, ils sont laids. Il pense que les enfants causent plus de problèmes qu'ils n'apportent de solutions, ils ne servent à rien. Mais ce qu'il y a de pire avec les enfants, d'après lui, c'est qu'ils sont tous des adultes en devenir. Or, à ses yeux, les adultes ne valent guère mieux.
Alors il s'est fixé une mission : supprimer les enfants. Et avec eux, supprimer le bruit, la laideur, l'inutilité. Et surtout, supprimer les germes d'adultes.
La mission n'est pas aisée. La difficulté n'est pas d'en faire disparaître un. N'importe qui en est capable. La difficulté, c'est d'en faire disparaître plusieurs, sans se faire attraper, pour être en mesure de poursuivre la mission jusqu'au bout.
La mission est tellement difficile que même Jacques Lenoir a échoué. Il s'est fait repérer dès le quatrième enfant disparu.
Aujourd'hui, Jacques Lenoir est en lieu sûr : enfermé dans une des plus grandes prisons du monde, depuis plusieurs années. Cela lui a laissé le temps de réfléchir à une nouvelle stratégie. Surtout, cela lui a fait comprendre qu’aucune grande œuvre ne peut être accomplie en étant seul, et que les meilleures méthodes nécessitent de se faire aider. Heureusement, tant qu'il reste enfermé, cela n'a pas d'importance. Les enfants ne risquent rien.
Ce serait un drame s'il parvenait à s'échapper...



Sophie


— Alice !
Je n’en peux plus. Depuis ce matin, ça n’arrête pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris de me lancer dans un grand nettoyage aujourd’hui. Oui, c'était devenu nécessaire. Surtout après l’humiliation du week-end dernier.
Les beaux-parents étaient venus dîner. Et la mère de Yann s’est permis de faire des réflexions sur la propreté de la maison. Sur la poussière accumulée au-dessus des étagères ; sur le manque d’ordre des placards de la cuisine ; sur une vieille tache sur le parquet ; sur l'odeur du frigo ; sur les traces de doigts qui couvrent les carreaux des fenêtres.
Le pire, c’est qu’elle a sorti toutes ces réflexions en me regardant droit dans les yeux. Avec un air désapprobateur. Méprisant, même.
Ce qui m'énerve, ce n'est pas qu'elle critique ma manière de tenir la maison. Elle peut penser ce qu'elle veut : chacun gère son foyer comme bon lui semble. On peut très bien ne pas être aussi maniaque qu'elle, sans que ça empêche de bien vivre. Chacun son mode de vie. Le mien n'est pas le sien, et je l'assume totalement.
Ce qui m'a le plus énervée, c’est quand elle a clairement insinué que j’étais une mauvaise mère pour Alice. Ce genre de critique, par contre, je ne tolère pas. Mais de quoi elle se mêle, celle-là !
Tout ça parce qu'Alice parle beaucoup. Qu’elle raconte à tout le monde ce qui lui passe par la tête. Qu'elle se montre un peu trop imaginative par moments. Et l’autre sale vieille qui me reproche de ne pas assez la cadrer ! Je me suis retenue de la foutre dehors, par respect pour Yann. Parce que c'est sa mère, et qu'il faut bien faire avec. Mais c’est la dernière fois que j’accepte de la recevoir chez nous. Que j'accepte qu'elle se permette de critiquer l’éducation de ma fille !
— Alice, viens ici tout de suite !
Bon, elle n’a peut-être pas complètement tort. Alice est aussi bavarde que bordélique. Elle passe plus de temps à raconter des histoires à dormir debout qu'à faire ses devoirs ou à ranger sa chambre. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à cette sale harpie ?
Oui, pendant cette journée de rangement, j’ai eu l’impression que l’essentiel du bazar avait été mis par Alice. Mais c’est presque du bon bazar. Je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Je dis que voir des livres partout, ce n’est quand même pas si dramatique. Ça veut dire qu’elle lit. Qu’elle s’intéresse, qu’elle se cultive. Pas que je suis une mauvaise mère, qui manque d’autorité !
Et puis mince, Alice est une enfant du vingt-et-unième siècle, après tout ! On ne vit plus au Moyen-Âge ! Ce n’est pas parce que l’autre vioque a tâté du martinet dans sa jeunesse qu’il faut que je me comporte comme un tyran avec sa petite-fille, quand même ! Tout ça pour trois mots de travers et quelques bouquins mal rangés ?
Certes, trouver des livres d'enfants en vrac dans toutes les pièces, ça finit par devenir usant. Pourtant, notre maison ne manque pas de place. Pour un petit pavillon de proche banlieue, on vit presque dans le luxe. Un grand espace de vie au rez-de chaussée, avec cuisine, salle à manger et séjour. Deux chambres, un bureau et une salle de bains à l'étage. Un petit grenier en haut, une petite cave en bas. Comme sur les pages d’un catalogue. La propreté en moins.
— Alice Vallet, tu vas ramener tes fesses, oui ou mince ? Je ne le répéterai pas une troisième fois !
— C’est déjà la troisième fois que tu m’appelles !
Je n’avais même pas remarqué qu’elle était déjà arrivée. J’étais tellement occupée à rassembler son bazar. Tellement occupée dans mes pensées que je n’avais pas vu ma petite Alice dans l’encadrement de la porte.
— Tu aurais pu me dire que tu étais là, Alice. Ça m’aurait évité de crier.
— Pardon maman. Mais tu avais l’air occupée, je voulais pas te déranger.
À ma décharge, comment peut-on faire preuve d’autorité devant un petit être aussi mignon ?
Avec ses cheveux qu'elle essaie de coiffer en tresse, mais qui finissent par avoir l'air ébouriffés dès le milieu de chaque matinée. Elle a la même tignasse que son père, à l'époque où il en avait encore suffisamment pour lui donner un air d'aventurier. Ah, Yann et sa jeunesse fougueuse ! Quelque part, ça me fait du bien de retrouver ça chez notre fille. Ça me rappelle ces moments du début de notre couple. L’amour fou, insouciant. Mes doigts qui se perdaient dans ses cheveux quand on refaisait le monde après un câlin, au lit ou sous un ciel étoilé.
Avec son look fait de vêtements dépareillés portés sur ses éternelles chaussettes montantes rayées, qu'elle insiste pour assortir quand même malgré mes remarques sur le bon goût. Des fois, je me demande si elle ne trouve pas son inspiration en voyant la façon dont je m'habille les week-ends, quand je me contente d'attraper les premiers vêtements qui viennent. Elle ressemble à ce que j'étais quand j’avais vingt ans, que je me fichais de tout, surtout du regard que les autres portaient sur moi.
Avec ses grands yeux bleus tout timides, et sa façon de regarder les gens en baissant légèrement la tête. Les mêmes yeux que sa mère, mais un regard bien à elle. Comme si le sien avait gardé les étincelles que l'âge a éteint dans le mien. Un regard irrésistible. Le mélange parfait entre Yann et moi, au moment où nos regards se sont croisés pour la première fois.
Du haut de ses neuf ans et demi, elle a déjà compris comment manipuler les adultes. La vieille a peut-être raison, en fin de compte. Je manque certainement d’autorité.
— Alice, qu’est-ce que je t’ai déjà dit au sujet de tes livres ?
— De ne pas les laisser traîner partout.
— Et là, qu’est-ce que c’est ?
— Des livres. Par contre, s’il te plaît, tu peux les laisser ouverts si tu les ranges ?
— Et tu peux m’expliquer ce que font tous ces livres dans les toilettes, Alice ? Dans les toilettes !
— Bah j'avais plus de place dans ma chambre.
Sa chambre. Le seul endroit où je n’ai pas encore commencé à ranger. La dernière fois que je m’y étais risquée, ça s’était mal terminé.
L’été dernier, Alice était partie en colo pendant une semaine. J’avais voulu en profiter pour tout nettoyer dans sa chambre. Pour qu’elle la retrouve toute propre en revenant. Pour lui faire plaisir. La tâche n’était pas mince : il y avait des livres partout. Sur les étagères. Sur son bureau. Dans son lit. Par terre. Au milieu de son linge propre. Dans son panier de linge sale. Partout !
J’avais voulu faire les choses correctement. J’avais demandé à Yann de racheter une étagère. Comme il n’avait pas le temps de s’en occuper, je m’étais débrouillée pour la fixer moi-même. Juste au-dessus du lit d’Alice. Et j’avais tout rangé dessus. J’avais classé les bouquins par collection. Les J’aime Lire avec les J’aime Lire. Les Chair de Poule avec les Chair de Poule. Les Belles Histoires avec les Belles Histoires. Dans chaque collection, j’avais ordonné les bouquins par numéro. Ou par date de parution. Ou par ordre alphabétique, quand il n’y avait ni numéro ni date.
Et quand Alice était revenue de colo, elle avait piqué une crise. En rentrant dans sa chambre, elle avait poussé un long cri. Puis elle s'était enfermée. Sans faire un bruit. Pendant cinq jours.
Au début, Yann me disait de ne pas m’inquiéter. Qu’elle finirait par se calmer. Que ça allait lui passer. Qu’elle allait finir par sortir toute seule et s’excuser. Mais elle est restée enfermée. Pendant cinq jours.
Je l’entendais se lever la nuit. Pour boire, manger, aller aux toilettes. Avant que j’aie le temps de sortir du lit pour la coincer, elle s’était renfermée. Et elle a fait le coup toutes les nuits. Pendant cinq jours.
J’avais demandé à Yann de défoncer la porte. Il avait refusé d’user de violence. Ce n’était pas l’exemple qu’il voulait donner à sa fille. Il voulait qu’elle réalise par elle-même que ce qu’elle faisait était mal, mais que ce n’était que son problème à elle. Alors nous l’avions laissée faire. Pendant cinq jours.
Au bout de ces cinq jours, comme l’avait dit Yann, ça a fini par lui passer. On était à table, pour le dîner. Yann regardait la télé. Moi, j’avais à peine l’envie de manger. J'enrageais, intérieurement. J’avais quand même mis l’assiette d’Alice sur la table. Au cas où. Au cas où elle daigne sortir de sa crise et nous honorer de sa présence.
Et elle est arrivée. Comme une fleur. Elle s’est assise à sa place. Elle a commencé à manger. Puis elle m’a regardé, avec un grand sourire. Et au moment où j’allais ouvrir la bouche pour la réprimander, elle m’a remerciée. Elle m’a dit « Merci, maman, d’avoir rangé mes livres. Comme ça, ça m’a obligé à tous les relire, et y a plein de personnages que j’avais oubliés et que j’ai pu revoir. ». J’en suis restée bouche bée. Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ?
— Alice, il va falloir qu’on trouve une solution. Tu ne peux pas laisser traîner tes livres dans toute la maison. Surtout là, dans les toilettes. Alors soit tu les ranges quelque part dans ta chambre, soit on va être obligé d’en donner.
— D’accord maman. Je vais les mettre dans ma chambre.

Yann


Sophie m’avait demandé de prendre Alice avec moi, pour aller faire les courses. La gamine était en train de bouquiner, et ça se voyait qu’elle ne voulait pas sortir. En plus, comme on fête son dixième anniversaire ce week-end, elle doit penser que je vais acheter ses cadeaux. Mais telle que je la connais, je sais qu'elle préfèrerait que tout reste une surprise, et elle doit craindre qu’en venant aux courses avec moi, ça lui gâche tout.
J'ai essayé de ruser : je lui ai fait croire que tous ses cadeaux avaient déjà été achetés et emballés depuis longtemps, et qu’elle ne pourrait rien deviner en m'accompagnant. De toute façon, avec Alice, si on essaie d’aborder les choses de manière trop frontale, ça ne passe pas, ça la bloque complètement. C’est presque comme avec les adultes, au boulot ou ailleurs : il faut négocier si on veut arriver à ses fins. Comme ça, elle a accepté de me suivre.
Sauf que maintenant, il va falloir que je trouve un moyen de les acheter discrètement, ses cadeaux, alors qu’elle reste collée à moi.
— Bonjour !
Alice vient de se retourner pour saluer quelqu’un, je n’ai même pas eu le temps de voir de qui il s’agissait.
— À qui tu dis bonjour comme ça, ma chérie ?
— À la dame là-bas. C’est la dame qui nourrit tous les animaux du quartier. Tu sais, comme dans Nos amis les Bêtes.
— Mais tu la connais d’où ?
— Bah du livre.
— Quel livre ?
— Bah Nos amis les Bêtes. Tu écoutes rien à ce que je dis.
— Mais elle, elle te connaît ?
— Je sais pas.
C’est bizarre. Chaque fois qu’on sort avec Alice, j’ai l’impression qu’elle connaît plein de gens. Alors qu’en dehors de l’école, de la librairie du quartier et de ses cours de théâtre, elle ne voit quasiment jamais personne. Généralement, elle préfère rester à la maison pour bouquiner, plutôt que de nous accompagner en ville. Et pourtant, on dirait souvent qu'elle connaît plus de monde que sa mère et moi.
— Tu sais, Alice, quand on ne connaît pas les gens, il ne faut pas leur parler comme ça. Ça peut être dangereux, on ne sait pas sur qui on peut tomber.
— Oui, je sais, mais Papa, elle, c'est une gentille, ça risque rien. Et puis c’est pas dangereux de dire bonjour !
C’est pas dangereux de dire bonjour… Je m’apprêtais à lui répondre que c’était malpoli de parler aux gens dans la rue. Malpoli de dire bonjour. Comment on peut bien expliquer un truc comme ça à une gamine de son âge ?

D'ailleurs, maintenant que j'y réfléchis, je me rends compte qu’il y a des gens que je croise presque tous les jours, au travail, en ville, dans le voisinage, et à qui je ne dis jamais bonjour. C’est à peine si je les regarde. Remarque, eux non plus ne me regardent pas. Des fois, on s’échange un petit sourire. Un sourire gêné. Mais se dire bonjour, ou se parler ? Non, jamais.
Je ne sais même pas si ça se fait vraiment. Tous les gens que j’ai rencontrés et avec qui j'ai été amené à discuter, j’avais toujours un point commun avec eux, que je savais à l’avance. Le travail, les études, le sport, un ami commun. En fait, c’est comme si je n’avais jamais rencontré de personnes que je ne connaissais pas, ou que je n’avais jamais adressé la parole à quelqu’un sans un prétexte clair. Et Alice, là, du haut de ses dix ans, elle dit bonjour à des inconnus, dans un supermarché, avec un grand sourire, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Je n’arrive même pas à savoir ce que je dois en penser.
Quand je pense que chez mes clients, une grande partie des problèmes vient du fait que les gens ne se parlent plus. On a inventé internet, le téléphone, les portables, et au final les gens communiquent encore moins qu'avant. En tous cas, ils ne s'écoutent plus, ils ne cherchent plus à se comprendre. Quand on s'adresse à quelqu'un, ce n'est jamais pour échanger, c'est uniquement pour exprimer son propre point de vue. Chacun reste campé sur ses positions, personne ne veut prendre en compte ce que veulent, pensent ou disent les autres. Je ne devrais pas m'en plaindre : pour un consultant comme moi, ça donne du travail. Mais quand même, c'est fou de voir à quel point on en est venus à se refermer à toute communication, à quel point on a cessé de s'intéresser aux autres, pour ne plus penser qu'à ses propres intérêts personnels.
— Eh, papa, regarde, c’est le monsieur qui élève des grenouilles pour qu’elles deviennent des princes charmants quand on les embrasse, celui de la Fabrique des Princes.
Elle me montrait un vieil homme en train de lire avec la plus grande attention les ingrédients d'un paquet de pâtes, comme s'il s'agissait d'un monument de la littérature.
— Mais non ma chérie, c’est juste un monsieur qui fait ses courses.
À vrai dire, en y regardant à deux fois, l’homme en question a quand même un air un peu louche. Des cheveux aussi rares que gras, un regard vitreux, une moustache qui aurait pu stocker assez de restes de son repas de la veille pour en faire un quatre heures, un cou tellement gonflé qu’il paraissait inexistant, comme si la tête se prolongeait directement dans les épaules, un gros manteau tâché et usé avec les poches déformées par tout le bazar qu’il avait dû y fourrer, un pantalon de survêtement troué, des chaussures beiges qui avaient dû être blanches au siècle dernier. Pour ma part, je lui aurais plutôt trouvé une allure de clochard ou de vieil alcoolique que d’éleveur de princes charmants, mais chacun son point de vue.
Et puis, on ne peut pas avoir un point de vue sur tout. S'il fallait se forger une opinion sur tous les gens qu'on croise, sur toutes les choses qu'on entend, sur tous les événements auxquels on assiste, on ne s'en sortirait pas ! Il vaut mieux concentrer son attention sur l'essentiel, sur ce qui compte vraiment, plutôt que de s'attarder sur tout, n'importe quoi et n'importe qui.
— Mais si, regarde ! Il a la même moustache et le même manteau !
— Comment tu sais que ton monsieur des grenouilles il a un manteau comme ça ? Tu ne l’as jamais vu. Et il ne porte peut-être pas toujours le même manteau.
— Bah je le sais, c’est tout. Et là je te jure que c’est lui. Je suis sûre que toutes les pâtes qu’il a acheté, c’est pour nourrir les grenouilles. Parce que ces grenouilles-là, il faut qu’elles mangent plein de pâtes avant de pouvoir se transformer.
À l'absurde, autant répondre par l'absurde.
— Et tu veux aller lui dire bonjour, à lui aussi ? Comme ça tu lui demanderas de te prêter une grenouille prince et tu pourras te marier avec.
— Non, pas la peine. Et puis, de toute façon, là, c’est l’hiver, elles sont pas encore assez mûres.
Bon, malgré la réponse décousue, je suis quand même rassuré de voir qu'elle ne va pas trop facilement parler à n'importe qui. Mais en même temps, je ne serais pas mécontent qu’elle trouve quelqu’un de moins louche à qui aller dire bonjour pendant quelques instants, pour que ça m’offre une occasion d’aller jeter un petit coup d’œil discret au rayon livres.
Cela dit, je suis toujours aussi impressionné par son imagination. C’est comme si elle associait chaque personne qu’elle voit à un personnage de bouquin. On dirait souvent qu’elle cherche à prolonger les histoires qu’elle lit dans la vraie vie, à transformer les héros de ses livres en personnes de la vie de tous les jours, pour qu’ils puissent continuer leur histoire.
Si seulement je pouvais aussi choisir l'histoire de mes clients. Faire en sorte qu'ils règlent eux-mêmes leurs problèmes, juste en se parlant et en se faisant confiance. Bon, d'accord, si c'était le cas, je n'aurais plus de boulot, mais quand même, ça serait le rêve !
— Papa, Papa, la dame, là-bas, tu crois qu’elle sort d’où ?
Alice me montrait une vieille dame, aux cheveux blancs décoiffés, vêtue d’une robe noire informe, et qui marchait nonchalamment devant le rayon frais avec un sac plastique bleu à la main. La seule chose que je savais de façon certaine à propos d'elle, c’est que je ne la connaissais pas.
— Elle sort du rayon poissonnerie, on dirait.
— Ah ouais ! Si ça se trouve, c’est une sirène qui est devenue humaine, et qui vient surveiller si ses anciens amis se sont pas fait attraper par des pêcheurs.
— Si ça se trouve, oui.
— Mais ça va, elle a l’air contente, je pense que ses amis vont bien.
Alice, pour fonctionner, elle a besoin de s'assurer que tous les gens qu'elle voit appartiennent à une histoire, de pouvoir les associer à un livre. Si elle ne parvient pas à faire cette association, ça la bloque.
Les jours où elle se sent un peu fatiguée, elle refuse encore plus fermement de nous accompagner en ville que quand elle va bien. Parfois, je me demande si ce n’est pas par peur que son imagination, à cause de la fatigue, n’arrive pas à produire ces associations. Si elle ne commencerait pas à paniquer en se disant qu’elle ne reconnaît personne.
D’ailleurs, si elle voyait mon chef, qu'est-ce qu'elle en penserait ? D'où il sort, qu'est-ce qu'il veut faire ? Remarque, il a toujours l'air tellement coincé qu'il ne doit pas y avoir grand-chose à imaginer sur sa vie privée. Je ne sais même pas s'il en a une, à vrai dire, en dehors du boulot.
— Papa, on peut s’arrêter au rayon livres ? Pour mon anniversaire !
— Alice, je t’ai dit qu’on avait déjà acheté tous tes cadeaux !
— Oui, mais bon, s’il y a des livres intéressants ici, je veux bien des cadeaux en plus ! Promis, je ne regarderai pas !
— On peut regarder vite fait, mais ça ne veut pas dire que je te prendrai quelque chose, hein !
Comme ça, au moins, je n’aurai plus à chercher de moyen pour l'acheter discrètement. L'avantage, c'est que quand Alice promet, elle tient ses promesses : si elle l'a promis, je sais qu’elle ne regardera pas ce que je choisis. Elle saura juste que c’est un livre. Mais bon, qu’est-ce qu’on aurait pu lui offrir d’autre ? Elle serait forcément déçue si on lui offrait autre chose, j’en mettrais ma main à couper.
Malgré tout, je sais qu'il y aura un incident diplomatique à la maison, mais tant pis. Parce qu'avant qu'on parte, Sophie m’a pris à part pour m'interdire à tout prix d’acheter de nouveaux livres. Elle m’a dit qu’il fallait absolument que je trouve d’autres idées de cadeau, mais sans me donner la moindre piste, parce qu'elle trouve qu’il y a déjà trop de bouquins à la maison. Mais qu’est-ce que je suis censé lui offrir, à ma fille, quand tout ce qu’elle réclame, c’est un nouveau livre ? On a bien essayé les jouets habituels, aussi bien des trucs pour fille que pour garçon, mais à chaque fois, ça a donné lieu à une grimace, et elle n’a jamais daigné y toucher.
— C’est bon, j’ai pris un livre. Je l’ai déjà à la maison, mais je vais le relire un peu ici, comme ça je suis occupée et tu peux choisir mon cadeau pendant ce temps !
Tant pis pour l’incident diplomatique, je prendrai un livre. Entre le bonheur de ma femme et celui de ma fille, je choisis le second. Quoique ce n'est pas non plus évident pour autant : avec tous les bouquins qu’elle a déjà, je n’ai pas la moindre idée de quoi lui offrir qui la surprenne un minimum.
Les bouquins pour enfants, elle a déjà fait le tour. Toutes les histoires se ressemblent, de toute façon. Je sais qu’elle prend plaisir à les lire et les relire, mais ça lui ferait quand même du bien de changer un peu.
Et puis, à dix ans, juste avant de rentrer au collège, il est peut-être temps qu’elle commence à lire des livres pour grands, non ? L'hypermarché n'est pas l'endroit où je trouverai le choix le plus intéressant, mais il devrait bien y avoir quelque chose qui fasse l'affaire.
Je m’arrête rapidement au niveau des romans policiers. Je n’en connais aucun, mais je sais qu’elle aime bien quand il y a une intrigue dans ses histoires, alors j’en choisis un au hasard. Discrètement. Rapidement.
— Allez, Alice, il n’y a rien de bien ici, et ta mère va nous attendre. Tu feras avec les cadeaux qu’on a déjà achetés.
Dans le petit sourire espiègle qu’elle m’adresse en guise de réponse, je sens qu’elle a deviné que j’avais quand même pris un livre. Tant pis. Je reste à peu près certain qu’elle n’a pas pu voir ce que j’avais pris, et qu’elle ne pourra pas deviner. C’est l’essentiel : je garde un effet de surprise pour ce week-end.
Et surtout, elle me laissera tranquille, et je pourrai finir de préparer la présentation que je dois faire mardi prochain. En espérant que ce ne soit pas Sophie qui vienne m’embêter parce que j’ai quand même pris un livre. Comme si un simple bouquin pouvait réellement causer un problème !

Aucune prison n’est complètement sûre. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’Histoire ou à la littérature pour s’en convaincre.
Histoire et histoires.
Là où sévissent les pires criminels imaginables, les plus fourbes, les plus sournois, les plus rusés, les plus perfides, les plus… méchants. Là où l’on apprend que ces vils individus finissent toujours par trouver un moyen de s’évader et d’aller faire du mal à quelqu’un, quelque part.
Jacques Lenoir a bien conscience de ça. Il sait qu’il existe des sorties à son cachot. De nombreuses sorties. Oh, bien sûr, elles sont toutes bien sécurisées, bien gardées, bien fermées. Pour rendre possible une évasion, il faudrait compter sur un improbable concours de circonstances, sur une complexe succession d’événements impliquant de multiples contributeurs.
Et il se trouve qu’aujourd’hui, une première condition vient d’être remplie…


Alice


— Ah, Pompon, te voilà !
Papa et Maman me comprennent de moins en moins, on dirait. Je crois qu'ils sont fatigués. Maman est dans tous ses états depuis que mamie est partie. Mamie ne l'aime pas, ça se voit. Maman se sent obligée de l'aimer, pour Papa. Chaque fois que mamie dit ou fait quelque chose de méchant, Maman regarde toujours Papa, comme si elle voulait qu'il l'aide à répondre, qu'il réponde à sa place. Mais Papa ne voit pas.
Papa, il a l'air ailleurs. Avant, il était toujours content quand on allait se promener ensemble. On rigolait bien, on jouait, on se courait après. Maintenant, il n'a plus l'air de vouloir. Mais c'est pire que Maman, parce que lui, il ne se rend même pas compte que ça ne va plus.
— Pompon, toi, t'es génial, tu vas toujours bien !
Pompon, c'est mon chat. Il est un peu gros, mais c'est surtout parce qu'il a beaucoup de poils. Des longs poils tous gris très très doux, en tous cas quand il a fait sa toilette, sinon il a plein de saletés qui restent accrochées et forcément ça ne donne pas envie de le caresser.
Et Pompon, il va vraiment toujours bien. Même si des fois, on dirait qu'il est en train de dormir ou qu'il fait la tête. En fait, il fait juste semblant pour pas qu'on l'embête. C'est parce qu'il a besoin de se concentrer. Il est beaucoup plus intelligent que ce que Papa et Maman pourraient croire.
Mes parents, ils ne connaissent pas Pompon. Ce chat, c’est mon secret à moi, et il le sait, parce qu’il ne vient gratter à ma fenêtre que quand il voit que je suis toute seule dans ma chambre et que personne ne le remarquera. Papa et Maman disent souvent que les chats ne sont que des bons à rien. Mais pour Pompon, c'est pas vrai, moi je le sais. Ça se voit. Et puis, il me l'a dit lui-même. Lui, c'est pas un bon à rien, il est vraiment trop fort.
— Qui est-ce que tu as vu, aujourd'hui, Pompon ?
Pompon, il veut contrôler le monde. Il me dit de ne pas le répéter, parce que les humains ne le comprendraient pas, et que s'ils le savaient, ils se moqueraient de lui et feraient tout pour l'en empêcher. Mais moi, je le crois. Il me l'a dit lui-même, dès le premier jour où je l'ai rencontré dans le jardin pendant que je jouais à construire une cabane.
Pompon, il est tellement intelligent qu'il a compris qu'on ne pouvait pas contrôler le monde si facilement. Le monde, c'est grand, et il y a beaucoup de gens qui vivent dedans. Alors on ne peut pas décider de tout changer comme ça, d'un claquement de doigts. Surtout quand on est un chat, et qu'on n'a pas de pouce pour pouvoir claquer des doigts.
Son plan, à Pompon, c'est de rendre tous les gens gentils. Parce que les gens gentils, ils ne font pas de mal aux animaux. Ni aux autres gens. Et parce qu'avec des gentils, il y a toujours quelqu'un avec qui jouer, et quelqu'un qui donne à manger. Oui, parce que Pompon a beau être très intelligent, il a gardé des goûts simples, quand même.
Alors moi, j'ai décidé que j'allais l'aider.

Notre plan, à Pompon et moi, c'est d'y aller petit à petit. C'est d'utiliser les gens gentils pour rendre les méchants moins méchants. En commençant d'abord par les moins méchants, parce que c'est plus facile. Ensuite, comme ça fera plus de gentils pour nous aider, on pourra commencer à transformer les gens les plus méchants, et à les rendre gentils aussi.
J'ai eu l'idée grâce à Papa. Son métier, c’est d’aider les entreprises à être meilleures, c'est comme ça qu'il me l'a expliqué un jour, même si j'ai toujours pas vraiment compris ce que ça voulait dire. Et un jour, il m'a raconté comment il faisait son travail pour changer les gens dans les entreprises, et il m'a décrit qu'il faisait comme ça. D'abord les moins méchants, puis les très méchants. Et après, ceux qui sont ni méchants ni gentils finissent par suivre aussi.
Alors moi, je me suis dit que le monde, c'était comme les entreprises de Papa. Sauf que le monde, ça sert à quelque chose. Le monde, ça sert à rendre les gens heureux, alors que les entreprises, ça ne fait que les rendre tristes. Ça, c'est pas Papa qui me l'a dit. C'est moi qui l'ai deviné. Parce que quand il rentre du travail, il a toujours l'air triste.
Avant, il redevenait heureux quelques minutes après être rentré à la maison. Mais plus il travaille, plus il reste triste longtemps. Déjà qu'il passe de moins en moins de temps à la maison, moi je trouve que c'est dommage que ce peu de temps, il le passe à être triste.
C'est pour Papa que j'ai décidé d'aider Pompon à changer le monde. J'ai déjà essayé de l'expliquer à Papa, mais il n'a pas l'air de comprendre. Il comprendra quand on aura réussi, Pompon et moi. Quand on aura réussi, tout deviendra beaucoup plus heureux pour tout le monde, surtout pour Papa, Maman, Pompon et moi.
Pour la première étape de notre plan, à Pompon et à moi, il faut donc qu’on trouve tout plein de gens gentils. Et comme c'est de plus en plus difficile d'en trouver des vrais, dans le monde, alors on va les chercher dans les livres. Les livres, il y en a plein. En tous cas, c'est plein de gens qui peuvent devenir gentils. Il suffit de le vouloir.
Dans les livres, il y a toujours des gentils et des méchants. Les gentils, ils deviennent rarement vraiment méchants, même s'ils ne sont pas toujours parfaits. Je sais bien que c'est pas possible d'être complètement gentil ou complètement méchant, c'est Maman qui me l'a expliqué en me disant que les choses n'étaient jamais toutes blanches ou toutes noires.
Elle a raison : les nuages, par exemple, c'est tout blanc le jour, et la nuit ça devient tout noir. Et en plus, si on produit assez de vent, les nuages blancs se transforment en ciel bleu, et même la nuit noire, si on est assez patient, ça finit aussi par s'éclaircir.
Avec les méchants, c'est pareil qu’avec les nuages, tout peut arriver, et ils peuvent finir par devenir gentils aussi. Il suffit d’avoir de la patience, et quelque chose qui fasse le même effet que le vent pour les aider à se transformer. Avec ça, tout devient possible, même pour les plus méchants.
La preuve, c'est que les livres, ils racontent une histoire, avec une fin possible pour les méchants. Des fois, à la fin, les méchants, ils deviennent gentils. Mais des fois ce n’est pas le cas, et il suffit alors d'imaginer l'histoire autrement. Celui qui lit peut s'arranger pour que les méchants finissent par devenir gentils, en imaginant ce qu’il faut.
C'est ce que j'ai découvert.
Un jour, j'étais en train de lire un livre. Maman m'avait appelée pour aller faire les courses. Alors j'avais laissé mon livre ouvert sur le lit, en attendant qu'on rentre. Et en sortant dans la rue, j'ai croisé la gentille de mon livre. Je l'ai dit à Maman, que c'était elle, que j'en étais sûre. Mais elle ne m'a pas cru. Il n'y a que Pompon, qui comprend ces choses-là. Moi, j'étais sûre que c'était elle. Qu'elle avait pu s'échapper du livre que j'avais laissé ouvert. Et comme je n'avais pas encore lu la fin de l'histoire, elle était libre de vivre la fin comme elle voulait.
J'ai mis du temps à comprendre que ça ne se passait pas vraiment comme ça. En fait, quand on libère les personnages, ils ne sont pas complètement libres de faire ce qu'ils veulent : ils sont libres de faire ce que je veux. Parce que c'est moi qui les ai imaginés, et que je peux imaginer la fin de l'histoire comme je veux.
J'ai testé avec tous les personnages que j'ai libérés et que j'ai rencontrés en vrai. Et ça marche ! Même Pompon me l'a confirmé ! Parce que Pompon, quand il sort se promener, il peut aller voir tous les personnages de mes histoires, et vérifier qu'ils font bien ce que j'ai imaginé. Et à chaque fois qu'il me raconte ce qu'il a vu, ça correspond à ce que je voulais.
Quand on a compris ça, avec Pompon, on a compris qu'on pouvait vraiment changer le monde. Pour qu'après, Pompon puisse le contrôler avec ses amis chats.
Pour changer le monde, il suffit de libérer tous les gentils qu'on rencontre dans les livres. Et puis tous les méchants. Et si on y croit assez fort, si on continue à imaginer leur histoire une fois qu'ils sont libres, il faut faire en sorte qu'ils deviennent tous gentils. Ils n'y arrivent pas toujours tous seuls. Il faut les aider. Il faut imaginer très fort. Il faut les guider, s'assurer qu'ils font bien ce qu'il faut. Mais sans leur montrer. Parce que s'ils savent que quelqu'un imagine leur vie à leur place, alors ils commencent à se poser trop de questions, et ils peuvent devenir tristes.
À mon avis, c'est ça qui s'est passé avec Papa et Maman. Ils ont compris que quelqu'un voulait guider leurs vies à leur place. C'est pour ça qu'ils sont tristes. Celui qui les a imaginés n'a pas été assez discret. Ça partait d'une bonne intention, parce que Papa et Maman c'est quand même les meilleurs parents du monde avec moi. Mais à cause de ça, ils se posent trop de questions, ça se voit. Et ils ont oublié qu'ils étaient libres de faire leurs vies comme ils voulaient, et qu’ils pouvaient aussi être heureux.
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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°18 : L’intersection
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 10 févr. 2019 à 15:51 »
Bonjour à tous 😀
18e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Jusqu'où seriez-vous prêts à aller par amour ? 🤔😓
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

L’intersection

   Les rayons éblouissants du soleil envahirent la chambre d’Angèle. Elle adorait être ré-veillée par les caresses de l’astre. Elle esquissa un sourire. La journée allait être agréable. Pro-fitant de l’instant, elle demeura inerte quelques secondes.
   Le réveil scandait fièrement 6 h 15. Elle haussa les épaules. « Allez, sors des draps », dit-elle à voix haute en guise d’encouragement. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, huma l’air encore frais du matin. Elle fit ensuite son lit. Une journée ne pouvait décemment pas être entamée si le lit n’était pas mis en ordre. Comme chaque jour à cette heure matinale elle eut une pen-sée nostalgique pour son époux. Elle ne s’habituerait jamais à ce grand lit. Cela faisait plus de cinq ans qu’il avait quitté ce monde. Elle survivait, depuis, grâce à la présence de Léonie, sa fille unique, et de Louis, son petit-fils.
Fredonnant un vieil air, Angèle descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée avant de s’exiler dans la cuisine. Elle ouvrit une fenêtre et salua sa voisine qui s’affairait déjà dans son jardin avant que la chaleur ne devienne accablante. Angèle se dirigea vers la cafetière, mais se ravisa. Pas de café, ce matin. Il faisait trop chaud. À la place, elle sortit une bouteille de sirop d’amandes du réfrigérateur. Elle versa un doigt du liquide visqueux et blanc dans un verre avant de l’arroser d’eau fraîche. En portant le verre à ses lèvres, Angèle roula les yeux de plaisir. Cela faisait du bien.
   Elle se dirigea ensuite vers la salle de bains. Une douche tiède finirait de la réveiller pour la journée.    Angèle s’arrêta face au miroir. L'image que lui renvoyait la glace était celle d’une femme mûre. Cheveux gris, poches sous les yeux, peau abîmée par le temps. L’expression d’une dame qui avait passé sa vie à se tuer au travail. L’image d’une personne qui avait tou-jours vécu simplement. Juste assez d’argent pour manger. Une épouse et une maman qui n’avait jamais hésité à sacrifier sa vie pour ceux qu’elle aimait.
   Lorsqu’elle fut fin prête, elle quitta sa maison. Habitat simple, comme elle. Bâtiment fa-tigué par les années, comme elle. À quelques pas de là, vivait Léonie. Elles n’avaient pas pu s’éloigner l’une de l’autre ; aussi Angèle s’était-elle débrouillée pour lui dénicher une mai-son. Elle n’aimait pas tellement son gendre. Ce n’était pas grave, car ce dernier était sou-vent en voyage pour affaires. Angèle pouvait profiter un maximum de son enfant. En pas-sant devant la porte grande ouverte de sa fille, Angèle annonça qu’elle allait chez le boulan-ger. « Tu as besoin de quelque chose, ma chérie ? » « Non, maman », hurla Léonie qui devait se trouver de l’autre côté de la maison. Elles avaient de la chance. La vie rurale ne forçait personne à se barricader comme sont obligés de le faire les citadins.
   La boulangerie se trouvait au bas de la rue. Chemin faisant, Angèle salua un passant. Bien que ne connaissant pas tout le monde, les habitants avaient pour coutume de s’apostropher poliment lorsqu’ils se croisaient. À l’intersection… Angèle sursauta avant de s’arrêter net. Un souffle glacial lui caressa la nuque. Elle se retourna vers la voix qu’elle ve-nait d’entendre, prête à répliquer. Ses poils se hérissèrent lorsqu’elle s’aperçut que seule la brise lui avait emboîté le pas. Elle haussa les épaules. « Tu te fais vieille, ma belle », déplora-t-elle les lèvres mi-closes. Elle s’activa aussi rapidement que ses jambes le lui permettaient. Direction la bonne odeur de pain chaud qui lui chatouillait déjà les narines.
En sortant de la boulangerie, elle s’arrêta un bref instant au seuil de la porte. Elle huma l’air qui commençait à se réchauffer. Elle leva les yeux au ciel. Il était d’un bleu éblouissant. Toutes ses pensées les plus douces convergèrent vers son mari. Il lui manquait tellement. Mais elle savait que de là-haut, il continuait à veiller sur elle. Elle sourit alors qu’une larme coulait sur sa joue. Angèle posa un pied sur le trottoir, s’avançant vers le domicile de Lé-onie. Elle remontait la chaussée lorsque, soudain, elle s’arrêta exactement à l’endroit où son ouïe s’était jouée d’elle. Angèle ne pouvait se l’expliquer, mais cet événement l’avait pertur-bée. Elle se posta là quelques secondes, espérant que quelque chose se passerait. Rien. Elle reprit son ascension. Malgré son âge, elle parvenait encore à gravir l’inclinaison de la ruelle.
Quelques minutes plus tard, elle sirotait un verre de sirop d’amandes dans le jardin de sa fille. Décidément, elle adorait cette boisson. Rien n’était plus rafraîchissant. Elles échangè-rent quelques mots, s’amusèrent de voir le petit Louis courir maladroitement derrière une mouche affolée par le colosse qui la pourchassait.
La journée s’annonçait comme toutes les autres. Rien ne laissait présager la moindre fausse note. Lorsque les verres furent vidés de leur contenu, Léonie proposa à sa mère de se rendre au centre-ville faire du lèche-vitrines. Angèle accepta avec enthousiasme. Elles ado-raient passer du temps ensemble. Les villageois les avaient surnommées « Les indivis ». On ne voyait j’aimais l’une sans l’autre. Certains considéraient leur relation d’un mauvais œil. « Tout de même, c’est étrange, cette fille est mariée, mais passe tout son temps avec sa mère », pouvait-on entendre dans la région. Elles n’en avaient cure. L’époux de Léonie tra-vaillait dans une autre région et ne revenait qu’une fois par mois.
Léonie mit son enfant dans le siège-auto. Il appréciait les balades en voiture. Il était de nature calme. Elle s’installa derrière le volant, boucla sa ceinture et enjoignit sa mère à faire de même. Angèle avait une fâcheuse tendance à oublier ce détail. Elle décocha un clin d’œil complice à sa fille. À l’intersection… Elle se figea. Ses mains devinrent moites, son teint ex-sangue.
— Maman ? Tout va bien ? Tu es toute pâle.
Silence.
Le ciel se couvrit soudainement d’épais nuages gris. L’orage prévu en fin de soirée se préparait lentement.
— Ouh-ouh, maman ?, l’interpella Léonie.
Angèle se retourna lentement vers sa fille en demandant si elle avait entendu. Entendre quoi, Léonie ne le saurait jamais. Angèle fixait déjà la route, son esprit absorbé par ses pensées. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. C’était la deuxième fois ce matin qu’elle entendait cette phrase. La sénilité l’avait épargnée jusqu’alors. Devenait-elle folle ? Quelqu’un tentait-il de communiquer avec elle ? Elle avait une croyance incondition-nelle en Dieu et le paranormal. Elle était persuadée que les défunts communiquaient parfois avec les vivants. C’était peut-être cela. Il fallait qu’elle tende l’oreille et entende. Mais à l’intersection de quoi, bon sang, se dit-elle. Creuse… Son cœur se mit à cogner fort dans sa poitrine. Une goutte de sueur roula le long de sa nuque. Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet. Prostrée dans ses pensées, les mains crispées. Avant de quitter la voiture, Lé-onie s’était assurée qu’Angèle allait bien. Cette dernière accusa son âge et la fatigue qu’il en-gendrait.
La promenade en ville se déroula sans encombre. Angèle avait retrouvé ses esprits et se consacrait à sa fille et son petit-fils. Elle n’achetait que très rarement. Sa fille aussi. Elles n’étaient pas issues d’un milieu aisé. Seul le nécessaire méritait que l’on dépensât des sous. Elles devaient rester prudentes. Les temps étaient durs. Elles appliquaient donc à la lettre l’expression « faire du lèche-vitrines ». Deux ou trois heures s’écoulèrent entre un « lé-chage » et l’autre. Les deux femmes ne tardèrent pas à retourner au village. Dès treize heures, la douceur agréable du matin laisserait place à une chaleur accablante. Elles en avaient l’habitude. Elles rebroussèrent donc chemin.
Elles devaient encore déjeuner. Pas grand-chose. En cette saison, elles mangeaient léger. Sur la table de sa cuisine, Léonie déposa quelques crudités, un peu de charcuterie et du fro-mage. Faisant mine de consulter sa montre, Angèle annonça à sa fille qu’il était l’heure de la sieste. À son âge, on était comme les enfants : une sieste était essentielle à l’organisme.   
Arrivée chez elle, Angèle fut surprise par l’air frais qui l’enveloppait. Il devait faire 30 de-grés à l’extérieur, pourtant des frissons la secouèrent. Une moue interrogative déforma ses lèvres. Étrange sensation se dit-elle avant de se laisser enlacer par les bras que lui tendait son sofa. Un sourire retroussa ses lèvres ravinées par le temps. Le repos, un moment privi-légié. Cela faisait du bien à son corps. C’était vital si elle voulait rester en bonne santé. Elle ferma les yeux pour glisser dans les méandres du sommeil. Remonta le plaid jusqu’au men-ton et se recroquevilla.
À l’intersection…
À peine avait-elle senti son corps s’alourdir que la même voix l’éloignait de Morphée. Une voix rocailleuse. Une voix qui la fit frémir. Les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets, elle se contenta de demander qui était là. Son cœur battait dans ses tempes. Sa respiration s’accéléra. Pour seule réponse, le silence. Angèle soupira. Elle se mit sur son côté droit et abaissa les paupières.
Creuse…
Prise d’un soubresaut, la vieille dame se mit en position assise. Elle scruta la pièce du re-gard. Ses yeux exprimaient la peur, désormais. « Qui est là, bon sang ? Quelle intersection ? Creuser quoi ? Parlez, je vous écoute. » Une fois encore, seul le silence, tenace, lui donna la réplique. Décidément, elle ne parviendrait pas à s’assoupir. Elle était bien trop intriguée par ce qui lui arrivait. Était-elle encore saine d’esprit ? Peut-être devrait-elle voir son médecin.
Compte treize pas…
Angèle fronça les sourcils et ploya la tête. C’était décidé, si cette voix continuait à l’accompagner, elle consulterait. Elle finit par se lever. Se changer les idées. Elle saisit le livret de mots croisés sur la table. Penser à autre chose. Durant le reste de l’après-midi, elle ne fut dérangée par aucune interférence auditive.
Le soleil tirait déjà sa révérence en ce début de soirée. Angèle avait passé une journée plu-tôt calme, finalement. La voix n’était plus qu’un vieux souvenir. Elle quitta son sofa, saisit le téléphone et composa le numéro de sa fille. Petit rituel quotidien.
Une douche et une préparation culinaire plus tard, Angèle et sa fille étaient attablées. À plusieurs reprises, elle avait tenté d’entretenir Léonie de son problème. À l’accoutumée, elles se disaient tout. Angèle n’avait jamais hésité à se confier à son enfant. Elle sentit néanmoins la confusion l’envahir. Elle ne parvenait pas à se laisser aller aux confidences. Cela attendrait un autre moment. Elle préféra exprimer sa joie de voir son petit-fils si alerte. Elle le trouvait si beau. Il ressemblait tellement à Léonie au même âge. Bien que tout le monde affirmât qu’il était le portrait de son père. « Oh ! On dirait la miniature de ton époux » s’exclamaient leurs connaissances. Bien entendu, Angèle réprimait son envie de réagir.
Le repas englouti, Angèle, installée sur le bord du lit, racontait une histoire à Louis tan-dis que Léonie débarrassait la table. Au bout de la deuxième page, les paupières de l’enfant devinrent lourdes. Il pénétrait lentement dans le monde enchanté des rêves. À cet âge, ils étaient peuplés d’anges. Ce n’est que vers cinq ou six ans que les monstres viennent gâcher la fête céleste. Mère et fille achevèrent la soirée, lovées dans un fauteuil, livre à la main. Elles ne se quittèrent qu’à 23 heures. Chacune chez elle, les deux femmes se mirent au lit. Angèle savourait ces moments. Ils étaient si précieux. Rien dans la vie ne comptait plus que sa fille et son petit-fils, rien. Elle aurait fait n’importe quoi pour eux.
Il faisait chaleur oppressante. Son matelas était tout humide. Dehors, une chape anthra-cite avait couvert le ciel. L’orage n’allait pas tarder à arroser le village. Le tonnerre grondait déjà au loin. Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Un bruit insistant. Un bruit sinistre. Les sons ressemblaient à des percussions funéraires. Angèle se mit à trembler. « Que se passe-t-il, mon Dieu ? », lâcha-t-elle.
Creuse…
Angèle se crispa. Les lieux étaient baignés dans une pénombre troublante. Angoissante. Menaçante. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Elle ne bougea pas. Sur le qui-vive, elle semblait attendre la suite. Le regard rivé sur le plafond, elle patientait. Rien. Elle n’entendait que son pouls battre dans ses tempes. Soudain, la sirène d’une ambulance dé-chira la quiétude nocturne. Un frisson lui parcourut l’échine. Un jour, l’ambulance s’arrêterait devant sa porte.
À l’intersection des chemins…
Elle tourna la tête à gauche, à droite.
Personne.
Elle tendit l'oreille pour mieux entendre.
Silence.
Un rire nerveux s’empara d’elle.
Alors que son corps s’agitait sous les secousses hilares :
Entre la première et la quatrième rangée…
Elle s’arrêta net. Angèle n’avait plus envie de rire. Elle voulait comprendre. Elle somma l’invisible d’expliciter ses propos.
Compte treize pas…
« Treize pas ? La quatrième rangée ? Mais de quoi, Diable ! Que voulez-vous de moi ? » hur-la-t-elle dans le vide.
Entre la première et la quatrième rangée de tombeaux…
L’orage laissa éclater toute sa fureur. Des trombes d’eau s’échappaient du ciel opaque. Le sang de la vieille dame se coagula dans ses veines. Sa respiration s’accéléra. Son cœur se comprima. Malgré les trente degrés qui asphyxiaient sa chambre, elle grelottait. « Des ran-gées de tombeaux ? Mon Dieu ! » pensa-t-elle.
Soudain, elle fut éblouie par une lumière blanche. Lorsqu’elle regarda du côté de la garde-robe, son corps tout entier se sclérosa. Une silhouette diaphane flottait dans l’air. « Que voulez-vous ? », prononça-t-elle avec difficulté.
À l’intersection des chemins… Entre la première et la quatrième rangée… Creuse… À la fin du deu-xième jour, lorsque le troisième jour naît… Un trésor t’attend. En échange, apporte-moi un objet appar-tenant à ta fille… Riche, tu deviendras…
Angèle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de poser sa question. L’entité s’était déjà évaporée. « À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît ? C’est demain à mi-nuit ! Un trésor ? Ce serait tellement bien. Je pourrais enrichir ma fille ! Je ne parviendrai jamais à aller au cimetière seule, à cette heure-là. » Elle ne se rendit pas compte qu’elle mo-nologuait. Elle demeura dubitative un long moment avant de décréter qu’elle irait à cette fameuse intersection. Léonie et elle avaient besoin de ce trésor. Elles avaient toutes les deux tant manqué d’argent.

   Le lendemain, comme chaque jour, elle rendit visite à Léonie. Elles passèrent la journée à bavarder dans le jardin. Angèle tut l’épisode ésotérique qu’elle avait vécu la veille. Elle ne raconterait tout à sa fille qu’après avoir suivi les instructions de l’entité. Avant de quitter la maison de Léonie, elle fit un discret détour par sa chambre. Là, elle saisit la nui-sette qui traînait sur le lit et sortit à pas de loup.
Il fut rapidement 23 heures. Morte de fatigue, Angèle luttait. Surtout, ne pas dormir.
23 h 30. Elle se prépara, mit la nuisette de sa fille ainsi qu’une pelle à main dans son sac et prit le chemin du cimetière. La soirée était anormalement fraîche pour la saison. Une at-mosphère oppressante régnait dans les rues désertes. L’angoisse lui enserrait la gorge à me-sure que ses pas s’approchaient de la nécropole. Un regard sur sa montre-bracelet lui indi-qua qu’elle devait accélérer la cadence.
Malgré ses jambes usées par le temps, elle parvint à l’entrée à temps. Arrivée à destination, Angèle leva les yeux vers l’énorme portail de fer noir. Impressionnant. Effrayant presque. Lorsqu’elle le poussa, les gonds grincèrent tel le hurlement d’un chacal. Sursaut. Mains moites. Palpitations. Il fallait encore qu’elle trouvât l’endroit exact. Se remémorant les indi-cations de la veille, elle avançait. Reculait. Comptait. Elle fut elle-même étonnée par son sang-froid.
Quand elle estima être au bon endroit, sa montre affichait 23 h 55. Angèle s’agenouilla sur le sol humide. Au-dessus d’elle, les nuages s’étaient entassés. Il ne pleuvait pas, mais des éclairs illuminaient la scène par intermittence. Angèle posa son sac à même le sol, sortit sa pelle et se mit à creuser à minuit précis. Elle n’eut pas besoin de fouiller profondément. Une boîte apparut rapidement. « Mon Dieu, merci ! » souffla-t-elle en posant la boîte à côté de son sac. Du revers d’une main, elle essuya les gouttelettes de sueur sur son front.
La nuisette…
Angèle saisit la nuisette qu’elle avait subtilisée à sa fille, l’introduisit dans le trou qu’elle avait creusé et le referma. Hilare, elle ouvrit finalement la boîte. Elle bondit de joie en apercevant ce qu’elle contenait. Des pierreries, des pièces d’or, de vieux billets. « Oh ! Merci ! », dit-elle à l’attention du vide. Des larmes de joie lui ravinèrent le visage. Elle quitta les lieux, non sans faire un détour par la tombe de l’amour de sa vie. Elle ne s’attarda pas. Il se faisait tard et cet endroit lui filait la chair de poule. Impatiente d’annoncer l’incroyable nouvelle à sa fille, elle rebroussa chemin aussi vite que son âge le permît. Avec ce que contenait cette boîte, elles allaient enfin mener la grande vie.
Arrivée chez elle, elle décrocha le téléphone et composa le numéro de sa fille. Il était une heure et quart du matin. Ce n’était pas grave, cette nouvelle ne pouvait pas attendre ! Au bout de dix sonneries, elle raccrocha. Léonie devait dormir à poings fermés à cette heure de la nuit. Déçue de devoir attendre le lendemain, Angèle alla se coucher.
Le jour suivant, elle se leva très tôt. En ouvrant la fenêtre de la cuisine, une chaleur moite s’engouffra dans la pièce. Le ciel n’avait pas dit son dernier mot. Les nuages gris laissait présager une journée maussade. Elle dressait la table pour le petit-déjeuner lorsqu’une voi-sine frappa à sa porte. Angèle saisit la boîte qui était sur la table et la dissimula dans le frigo tout en hurlant : « J’arrive ! » et alla ouvrir la porte.
—   Bonjour, dit-elle   d’un   ton enjoué.
—   Dis, que se passe-t-il chez ta fille ?
—   Que veux-tu dire ?
— Le petit Louis n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit. J’ai frappé à la porte, mais ça ne ré-pond pas.
— Bizarre… J’ai les clefs, j’y vais tout de suite.
La voisine tourna les talons et continua son chemin. L’inquiétude s’empara d’Angèle. Ce comportement ne ressemblait pas à son petit-fils. Il était tellement facile à vivre. Il était peut-être malade. Elle se dirigea vers la console qui trônait dans le vestibule, empoigna le trousseau de clefs qu’elle y avait déposé la veille. Elle quitta la maison et se dirigea vers celle de sa fille. Elle avait une sensation étrange. Une oppression inexplicable. Son corps trem-blait comme s’il voulait l’avertir d’un malheur. « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit », pria-t-elle.
Une fois devant la porte, elle introduisit fébrilement la clef dans la serrure et entra. Un éclair déchira le ciel. Angèle sursauta. La pluie dégoulinait déjà sur les façades. L’averse était violente. Une bourrasque emporta les feuilles mortes dans une danse macabre. Personne ne répondit à ses appels. Ni Léonie, ni Louis. « Ils doivent être dans la salle de bains », dit-elle à voix haute. Les larmes que versait le ciel martelaient les vitres des fenêtres. Angèle gravit lentement les escaliers menant à l’étage. Personne dans la salle de bains. Le silence qui ré-gnait lui sembla soudain menaçant. Sa poitrine se comprima. Ses mains se crispèrent. Sa respiration s’accéléra. Vacillante, Angèle se dirigea alors vers la chambre de Louis, ouvrit la porte et fut soulagée du sourire qu’il lui décocha. « Où est maman ? » questionna-t-elle. Le petit garçon haussa les épaules. « Reste là, mon petit. Grand-mère arrive. ».
Elle quitta la petite chambre. L’oxygène commençait à lui manquer. Sa tête devint lourde. Tout se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer. « Reprends-toi ! », s’encouragea-t-elle. Pas de crise d'angoisse maintenant. « Reste calme. »
Ses pas la menèrent mollement dans la chambre de Léonie. Celle-ci tournait le dos à sa mère. « Bonjour » dit Angèle d’une voix fluette. « Réveille-toi, ma chérie. » Aucune réaction. Angèle fit le tour du lit pour lui faire face. Lorsqu’elle découvrit le visage de Léonie, elle mit une main sur la bouche. La mine de Léonie était lactescente et sans vie. Angèle secoua le corps déjà froid de toutes ses forces. Rien n’y fit. Elle s’écroula. Les larmes se mirent à cou-ler. Sa détresse était plus profonde que tous les océans de la Terre.
À l’intersection des chemins… En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille…
À ce moment précis, elle comprit : elle avait échangé la richesse contre la vie de sa propre fille.
Son sang se glaça instantanément lorsqu’un rire venu d’outre-tombe fit vibrer la pièce de sa malveillance.


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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°17 : Rédemption
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 3 févr. 2019 à 16:24 »
Bonjour à tous 😀
17e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand ta destinée est entre les mains du hasard... 😓😨😣
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Rédemption

Mathias approche encore la tête et scrute entre les deux pans du rideau, par l’infime interstice. Peine perdue, il ne voit rien, qu’une lumière intense. En revanche, depuis les coulisses, il sent la fièvre électrique qui anime déjà le public.
— CHERS PARIEURS, JE DÉCLARE LE 6ème JEU DE LA MORT, OUVERT !, braille soudain Joe, l’animateur.
Un déluge d’applaudissements et d’acclamations s’élève dans la salle survoltée. Par-dessus la cacophonie ambiante, certains « À mort ! » ou « Bravo ! » se détachent.
— Et, maintenant, je vous demande d’accueillir chaleureusement notre premier spadassin… j’ai nommé Baroud ! 
L’homme, un quinquagénaire corpulent et chauve, entre alors en scène sous les ovations. Il salue plusieurs fois le public, lève les mains en signe de victoire, sous l’œil amusé de l’animateur.
— Chers parieurs, merci beaucoup pour cet accueil… MERCI !, répète Joe en brandissant une fiche tout droit sortie de la pochette de sa chemise.
La meute se calme peu à peu et un silence tendu gagne enfin les rangs.
— Merci… Maintenant, je vous demande d’être attentifs à sa présentation !... Baroud. 50 ans. Ancien cadre supérieur dans un grand groupe agroalimentaire. Licencié il y a six mois. Baroud est un joueur compulsif. Criblé de dettes, il doit désormais la somme de 650.000 euros. Baroud est marié et père de deux jeunes filles de 16 et 18 ans. Baroud dit participer au 6ème jeu de la mort pour éviter la banqueroute personnelle et sauver son mariage ! Il affirme être prêt à aller jusqu’au bout parce qu’il n’a désormais plus rien à perdre ! ON L’APPLAUDIT ENCORE !
De nouveau, sifflets, quolibets ou ovations se répandent en ondes enflammées. Mathias sent son palpitant s’accélérer. Son tour ne va pas tarder.
— S’il vous plaît, messieurs, dames… S’il vous plaît, un peu de silence !... Voici maintenant notre deuxième spadassin. J’ai nommé : Hadès ! (Mathias, subitement, trouve le surnom qu’il a choisi ridicule et arrogant.)
Ça trépigne dans les tribunes, ça gueule, ça s’époumone. Le rideau s’ouvre et Mathias est propulsé sur la scène comme un gladiateur dans l’arène. « Ouais !!! Vas-y petit, tu vas gagner ! », entend-il mais, à sa grande stupéfaction, il découvre qu’une paroi sans tain enceint le plateau. Les parieurs demeurent invisibles. Joe lui réserve une entrée triomphante en lui prenant la main et en la dressant bien haut. Une liesse sans visage fait désormais vibrer la scène.
— Hadès ! 25 ans. Maçon depuis ses 17 ans. Sans emploi. Hadès a perdu l’an dernier sa femme et sa petite fille dans l’incendie de sa maison. Incendie électrique dû à une mauvaise installation de chauffage qu’il avait lui-même posé ! Hadès dit participer au 6ème jeu de la mort PAR RÉDEMPTION, ce sont ses mots ! Il aborde le jeu sur la modalité du « quitte ou double » : une seconde chance pour une nouvelle vie… ou la mort ! ON L’APPLAUDIT BIEN FORT !
Mathias est estomaqué par le tapage qui suit sa présentation, le souffle et l’énergie des parieurs transpercent le miroir sans tain. Il a l’impression d’être traversé par un fluide d’adrénaline pure. Ses mains poissent de sueur et son cœur s’emballe sous le tonnerre d’ovations. Joe, lui, continue d’embraser la foule par de grands gestes, mettant tour à tour en avant Baroud et Hadès. Derrière le miroir, ça beugle, ça fait des olas, ça exulte ! Puis, Joe en appelle au calme.
— Chers parieurs, à l’issue du décompte, vous disposerez de cinq minutes exactement pour engager vos mises à l’aide du boîtier scellé à votre siège… Pour rappel, chacun des trois rounds sera précédé d’un nouveau temps de pari. Baroud ? Hadès ? Qui remportera le duel ? En 1, 2 ou 3 rounds ? Attention, début des paris dans : CINQ…
— QUATRE, TROIS, DEUX, UN, ZÉRO !!!, braille la foule.
Mathias a les jambes en coton, c’est la peur qui l’a saisi à la gorge et qui l’étrangle. Joe demande aux joueurs de rentrer dans le cube en verre anti-balles et de s’installer sur leurs sièges. Mathias s’assoit en vis-à-vis de son adversaire. Quelques instants plus tard, le voilà chevilles cadenassées aux pieds de sa chaise scellée au sol. Face à lui, Baroud subit le même sort. Entre les deux joueurs, une simple paroi de verre pare-balles et, comme dans les guichets sécurisés, une goulotte contenant six révolvers, luisants, noirs, minutieusement alignés. Les joueurs se toisent désormais, chacun tentant de masquer son stress. Bientôt, Joe reprend :
— Fin des cinq minutes de paris dans 10, 9…
Mathias sent l’angoisse augmenter à mesure que les chiffres décroissent.
— Nous y voilà !, s’égosille Joe. Parieurs, est-ce que vous êtes prêts ?!
— OUIIII !!!
— Alors, c’est parti !
Un gong magistral retentit, suivi d’un silence marbré de chuchotements. Là, d’un geste excessivement théâtral, Joe plonge la main dans la poche de son blazer et exhibe un jeu de cartes, sous la rumeur du public fasciné.
— Le moment est venu de donner un joker à chacun de nos spadassins. Pour rappel, je tiens ici 52 cartes dont 43 sont blanches, donc nulles. Restent neuf jokers : quatre cartes « PASSE » permettant au joueur de passer son tour, quatre cartes « TWIST » permettant d’échanger l’ordre du jeu et la dernière enfin – joker royal – qui est frappée du mot « SHOOT » et permet de faire jouer l’adversaire à sa place ! Afin d’assurer une équité parfaite, chaque joueur piochera sa carte dans un jeu distinct. Hadès ? Baroud ? Vous êtes prêts ?
Mathias combat tout espoir de bonne pioche. Il a tué les deux amours de sa vie. Il le sait : son tango avec la mort est sa seule planche de salut. Il a accepté l’idée de mourir, ce soir, à 25 ans à peine. S’il en réchappe, alors, il s’agira d’un miracle… Joe a franchi le mur de verre pour rejoindre Baroud, et la tension monte encore d’un cran sur le plateau. L’homme qui transpire abondamment, approche une main tremblante du tas de cartes étalé sur la console. Il hésite, en touche plusieurs, et finit par en piocher une. Son visage s’illumine quand il la découvre. Est-il bien servi ou s’agit-il d’une feinte ? Mathias ne saurait le dire.
— Suspense !, commente Joe, tout à son rôle.
Puis, il contourne le cube de verre et rejoint Mathias, côté opposé. Il étale alors un jeu neuf de 52 cartes. Mathias ne marque aucune hésitation et pioche la première carte qui lui tombe sous la main. Il l’observe à la dérobée. Pas de chance, elle est blanche. Il sourit pourtant à Baroud. Hors de question de se trahir. Dans le public, un brouhaha spéculatif s’élève tandis que Joe se replace au centre du plateau.
— Chers parieurs, début du premier round ! La cagnotte, à l’issue des mises de ce premier tour est de 125.000 euros pour le spadassin gagnant ! Afin d’éviter toute triche, je vous rappelle que vous êtes invisibles, inutile donc de faire des gestes. Par ailleurs, nous allons couper le son des tribunes afin qu’aucun de vous ne puisse communiquer avec son poulain ! Bien sûr de votre côté, vous continuerez de m’entendre. Attention : 3, 2, 1, zéro !
Sur le plateau, un silence brutal s’installe. Les deux joueurs se retrouvent isolés, coupés de cette foule chauffée à blanc. Le duel peut commencer.
— Baroud, Hadès, c’est parti !
Les écrans numériques intégrés à la console devant eux s’allument. Six cases apparaissent : calcul, orthographe, histoire, géographie, énigme, lancer de dés.
— Pour ce premier round, c’est Baroud qui va choisir le thème de l’épreuve puisqu’à l’heure actuelle, il est le favori au regard des paris !
Baroud semble rassuré par sa position. Si le public mise majoritairement sur lui, ce n’est pas pour rien !
— Baroud, vous avez dix secondes pour choisir un thème.
Mathias balaie l’écran des yeux, paniqué. Il n’a aucune chance !
— Cher public, comme vous pouvez le voir sur l’écran géant, Baroud a choisi CALCUL ! Le gagnant sera celui qui trouvera le bon résultat ou celui s’approchant le plus. En cas d’égalité, c’est la rapidité qui prévaudra. Attention, c’est parti !
Sur l’écran, une formule s’affiche : 19 759 + 1472 – 427 x 3 + 104 – 27 x 2 = ? Mathias tente d’endiguer la vague de stress qui monte en lui. Les chiffres dansent devant ses yeux, c’est peine perdue. Il décide d’essayer de se rapprocher du résultat en arrondissant : 20 000 + 1500 – 1275 + 100 – 50. Il calcule laborieusement et totalise 20 275 qu’il tape sur l’écran, puis valide. Face à lui, Baroud semble replié dans sa bulle. Visage impassible, ses lèvres frémissent comme il compte dans sa tête. Puis, il rouvre les yeux et tape son résultat. Le chrono s’arrête et Joe repend vie :
— TOP ! Qu’on rallume les micros des gradins !
Immédiatement, une cacophonie sans précédent gagne le plateau. Les parieurs sont en délire. Leurs cris crèvent la scène.
— Hadès a répondu en premier : 20 275 ! Baroud a répondu en second : 20 540 ! La bonne réponse est… (Joe attend, augmentant ainsi la fièvre ambiante) : 20 540 ! BAROUD REMPORTE L’ÉPREUVE !
Explosion dans la salle ! Les perdants vomissent leurs insultes. Les gagnants braillent leur joie. Joe peine à ramener tout le monde au calme. Et Mathias sent la nausée lui brûler la trachée.
— Chers parieurs, on se tait !
Joe se tourne vers Mathias dont le visage s’affiche sur l’écran géant, et le silence du public se fait soudainement parfait.
— Hadès, vous avez échoué, lance solennellement Joe. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou tir.
Malgré sa terreur, Mathias ne fléchit pas :
— TIR !, éructe-t-il.
Autour de lui, les gradins semblent crépiter d’une excitation toute animale. Joe laisse filer les secondes, puis d’un geste autoritaire, intime le silence. La salle entière retient son souffle.
— Hadès, vous avez décidé de tirer… Vous devez désormais choisir un des révolvers situés dans la goulotte devant vous… L’un d’eux est chargé… Avez-vous rendez-vous avec la mort ce soir ?... Nous le saurons dans un instant.
Une sueur glacée descend le long de son dos. Mathias regarde tour à tour les révolvers alignés devant lui. Une chance sur six. Il approche sa main, hésite, opte mentalement pour l’un et en saisit finalement un autre. L’arme est lourde, froide et la terreur qui dévore Mathias à cet instant précis, le fait trembler. Un silence de mort enveloppe ses gestes. Il approche l’arme de sa tête, expulse un long filet d’air et plante ses yeux dans ceux de Baroud face à lui. L’homme déglutit péniblement et finit par détourner le regard.
— Hadès : bonne chance à vous, murmure Joe dans le micro.
Mathias serre les dents, se concentre et visualise l’image de sa femme et de sa fille sur la plage. Puis, tac !, il presse la gâchette… Un instant se meurt... Et soudain, la foule invisible communie dans une allégresse hystérique ! Le jeu va continuer ! Joe reprend son micro. Les minutes qui suivent sont un magma de vibrations sonores qui pulsent aux oreilles de Mathias. Sonné, celui-ci tente de retrouver un rythme cardiaque normal. Il vient de faire son premier pas sur son chemin de rédemption…
***
Le deuxième round s’ouvre après les cinq minutes réglementaires de paris. Dans la goulotte entre les deux joueurs, le nombre de révolvers est descendu à quatre. Le gong résonne, annonçant la reprise du duel.
— On m’indique que la somme en jeu pour un de nos spadassins s’élève maintenant à 478.000 euros ! ÉNORME pour un second round !, braille Joe. Et c’est Hadès qui va choisir le thème de cette nouvelle épreuve ! En effet, après sa démonstration de force, il a pris la première place dans les paris !
Mathias balaie les thèmes restants sur son écran. Fidèle à sa démarche rédemptrice, il sélectionne « lancer de dés ». Face à lui, Baroud lui décoche un regard surpris. Comment peut-on remettre sa vie entre les mains du hasard ?!
Joe distribue deux dés à chacun des joueurs. Contrairement au round précédent, le son des tribunes n’est pas coupé puisque le public n’a aucun moyen de venir en aide aux candidats.
— Hadès, en tant que favori, je vous demande de lancer un premier dé !
Mathias s’exécute sous les murmures du public. Le dé roule sur la console, la rumeur s’intensifie, et un deux apparaît. Les parieurs sont divisés, certains laissent éclater leur joie, d’autres, leur dépit.
— DEUX ! Petit score pour ce premier jet ! Mais rien n’est fait ! Baroud, à vous !!!
Baroud semble en confiance, il a toutes ses chances. Il jette son dé, suit le tournoiement des chiffres et lève le poing bien haut quand le dé s’arrête sur le cinq. Dans les tribunes, c’est la cohue.
— CINQ ! BRAAAVO !!!
Mathias accuse le coup sans broncher. Il se sent comme le Christ sur le chemin du calvaire, direction le Mont Golgotha… Mort et rédemption dansent une valse funeste.
— Hadès, c’est à vous ! Si vous faites trois ou moins, Baroud sera forcément gagnant !
La salle se tait. Mathias sent de nouveau la terreur se lover contre lui comme une amante maléfique et indomptable. Il lance son dé d’une main malhabile et ce dernier glisse plus qu’il ne roule. Le couperet tombe sur le un. Mathias sent ses boyaux se tordre tandis que les parieurs beuglent comme des porcs qu’on saigne. Baroud, lui, laisse échapper un glapissement de joie. Il lève le poing plusieurs fois vers la foule en délire tandis que Joe remue la tête, d’un air grave, tout en faisant quelques pas sur le plateau.
— AÏE, AÏE, AÏE, AÏE !!!, finit-il par lâcher au micro. Le sort semble s’acharner sur vous, Hadès !
La cohue va decrescendo jusqu’à atteindre un silence touffu, vibrant d’excitation.
— Hadès... Vous avez échoué… Trois choix s’offrent maintenant à vous : forfait, joker ou… tir.
Mathias voudrait combattre la mort avec panache mais sa gorge est nouée et son ventre dur comme du bois. Sa voix tremble quand il répond :
— Tir.
De nouveau, ça exulte, ça hurle et ça se défoule. Joe affiche une mine médusée et respectueuse.
— ON DIRAIT BIEN QUE NOTRE SPADASSIN EST PRÊT À DÉFIER LA MORT CE SOIR !!! Allez, on l’encourage bien fort !
Mathias se coupe mentalement du tohu-bohu. Il fixe les quatre flingues qui luisent – menaçants – sous la lumière d’un spot. Les secondes filent et, bientôt, le silence est total, la foule suspendue à ses gestes. Mathias choisit le révolver de droite et le plaque contre sa tempe.
— Nous approchons du moment fatidique, chuchote Joe dans le micro. Hadès rejoindra-t-il les trois candidats qui ont déjà laissé leurs peaux sur ce plateau ?
Mathias bloque sa respiration, ferme les yeux et se rappelle Marion et Alice. Il revoit cette photo prise sur une plage de l’île de Ré, un an et demi plus tôt. Marion, les cheveux soulevés par le vent, Alice lovée dans un drap de bain trop grand pour elle. Leurs rires étaient des éclats purs de soleil. Mathias sourit, il est prêt à les rejoindre. Il appuie sur la détente. Un instant file, suspendu, hors du temps, puis :
— EXTRAORDINAIRE !!!, s’époumone Joe. Hadès est le premier concurrent à défier la mort deux fois d’affilée et à la vaincre !
Les parois sans tain semblent enfler et vibrer sous le souffle des parieurs. Une ivresse totale s’est emparée de tous. Le dernier round promet d’être intense.
***
Le gong puissant retentit. Dans la goulotte entre les joueurs, le nombre de révolvers est descendu à deux et la tension est à son comble. Joe énonce que la somme en jeu atteint un record : 1.251.620 euros attendent le gagnant.
— C’est parti, chers parieurs, pour notre ultime round de ce 6ème jeu de la mort ! On m’indique que Baroud a repris la tête des mises du soir – que de revirements ! – et c’est donc à lui de définir le thème de la dernière épreuve. Baroud, vous avez dix secondes.
Baroud affiche une sorte de rictus étrange. Son regard est presque halluciné quand il fait son choix...
— ÉNIGME ! Choix très audacieux pour un dernier round, Baroud !, s’exclame Joe. 
Énigme ?! Mathias a le sentiment qu’un gouffre s’ouvre sous ses pieds. Il se sent totalement incapable de se concentrer et de réfléchir, il est bien trop nerveux.
— Chers parieurs, nous allons donc de nouveau couper le son des tribunes pour éviter toute triche !
Et Joe entreprend le décompte avec le public. À zéro, le plateau est subitement plongé dans un silence parfait qui ajoute à la tension ambiante. Les duellistes se fixent avec anxiété.
— Hadès, Baroud… TOP DÉPART !!!
L’énigme apparaît en même temps sur les écrans des joueurs et sur l’écran mural géant. Mathias lit : « Trois Russes ont un frère, mais celui-ci n’a pas de frère. Expliquez ». Mathias sent son cœur bondir dans sa poitrine : il sait ! Dans un même élan, Baroud et lui se jettent sur leurs écrans. Aussi vite que ses mains le lui permettent, Mathias écrit : « les Russes sont des femmes » et valide. Il relève la tête quasiment en même temps que son adversaire. Mathias en est certain, il a validé une fraction de seconde plus tôt ! Et là, il tient la bonne réponse !!! Inespéré !!! Son chemin de croix s’achèverait-il ?
— VOILÀ ! Nos deux spadassins ont répondu ! Nous pouvons désormais rétablir la liaison phonique avec les parieurs.
Ces derniers en profitent pour se faire entendre. Entre les « ALLEZ BAROUD ! », les « À MORT ! » et les « HADÈÈÈÈS !!! », les tribunes sont à bout de souffle. En bon Monsieur Loyal, Maître de son cirque moderne, Joe exhorte la foule. Souffle sur les braises ardentes du spectacle. Enfièvre la salle. Et galvanise les parieurs par ses braillements et ses grands gestes. Quand il estime que c’en est assez, il ramène l’arène au calme et se tourne vers l’écran géant.
— Et la bonne réponse était : les Russes sont des femmes !
L’écran se transforme en stroboscope avec la réponse qui clignote comme une enseigne publicitaire.
— ET INCROYABLE : NOS DEUX ADVERSAIRES L’ONT TROUVÉE !!!
Un tsunami d’acclamations balaye le plateau. Joe laisse filer les secondes. Il fait des grands « oui » de la tête pour marquer son ébahissement. Une minute plus tard, le public s’apaise enfin et Joe peut reprendre la parole :
— Le moment est venu de départager nos spadassins ! QUI A ÉTÉ LE PLUS RAPIDE ???
Les spéculations s’élèvent de toute part, derrière les vitres sans tain.
— C’est… HADÈS ! Chers parieurs, on l’applaudit !!!
Mathias peine à y croire. La tête lui tourne. Il est aux portes de la rédemption. Baroud aura-t-il le courage d’aller au bout ? – à ce stade-là, ce serait de l’inconscience, le seul qui s’y était risqué s’est fait péter le caisson, lors de la première édition du jeu… Joe bataille en vain pour ramener la foule au calme et c’est finalement le gros plan de Baroud sur l’écran géant qui fait taire l’assemblée. Tous les visages invisibles doivent désormais être braqués sur lui.
— Baroud, vous avez échoué, énonce Joe avec gravité… Trois choix s’offrent désormais à vous : forfait, joker… ou tir.
Un ange passe, puis :
— JOKER !, triomphe Baroud.
Et la carte frappée de « SHOOT » se matérialise sur l’écran géant. La paroi sans tain menace alors d’exploser sous le martèlement des parieurs des premiers rangs et le souffle surpuissant d’un concert de hurlements. Mathias, lui, sent de nouveau la bile lui brûler la trachée. Non, ce n’est pas fini… Il devra aller au bout du chemin de croix, au sommet du mont Golgotha, sous l’œil vengeur du Ciel. Tel est le prix de la rédemption qu’il est venu chercher… Et il l’aura, mort ou vivant…
Mathias prend subitement conscience que la foule s’est tue. C’est l’acmé.
— Hadès, vous avez échoué. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou… tir.
Mathias ne trouve pas la force de répondre. Alors, il avance sa main vers les deux révolvers côte à côte dans la goulotte. Gauche ? Droite ? Une chance sur deux. D’une main tremblotante, il prend celui de gauche. Le plaque sur sa tempe. Puis, ferme les yeux. Une fois encore, il se concentre sur l’image de Marion et Alice. Revoit leurs doux visages qui sourient à la vie et croquent le bonheur. Entend même l’éclat de rire cristallin de sa fille. Capte aussi l’œillade mutine que lui lance Marion. Et sent la mort qui le nargue et le frôle pour la troisième fois. Les larmes roulent sur ses joues. Dans un instant, il connaîtra le visage de la Rédemption.
— L’heure est grave, murmure Joe... Hadès a fait son choix… Un choix extrême… Un choix fidèle à sa quête, souvenez-vous : Hadès cherche la rédemption. 
Et, comme l’assistance est en apnée totale, Mathias respire un grand coup et appuie sur la détente...


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Mise en avant des Auto-édités / Du Soleil à la Lune de Tiffany Lefevre
« Dernier message par Apogon le jeu. 31 janv. 2019 à 17:56 »
Du Soleil à la Lune de Tiffany Lefevre

Chapitre I
L’âme des morts


-   Xarus !
J’entendis des rires en écho à mon appel. L’impatience me gagnait.
Mère m’avait envoyée à la chasse aux galopins trois heures déjà auparavant. Comme si je n’avais que ça à faire ! Lorsque je remettrai la main sur Xarus, j’allais le lier pieds et poings à un arbre non loin de la prairie où nos chèvres et nos moutons paissaient. On verrait bien s’il se sauverait encore après.
-   Rosalice !
L’appel me fit lever la tête, et mes yeux s’écarquillèrent d’effroi. Mon frère se tenait, triomphant, sur la Butte des Morts. C’est ainsi que nous l’appelions : cette zone surélevée de la Plaine Dévastée, zone de tous les grands combats d’autrefois, était l’une des délimitations entre notre territoire et le leur.
-   Xarus ! Descends immédiatement !
-   T’as qu’à venir me chercher !
Voilà pourquoi je hais les enfants de cet âge.
Je fis un pas et trébuchais. Ces sales gamins s’étaient enfuis pendant une cérémonie d’offrande à Eàna la Grande du Midi, pour laquelle ma mère m’avait affublée d’une chainse bien trop longue pour mon confort. L’hilarité de Xarus m’agaça d’autant plus. Je me relevais, constatant au passage que ma main était barbouillée de sang. Relevant les yeux vers la butte, je vis le garnement assis au bord de celle-ci, en train de me dévisager, un grand sourire aux lèvres.
-   Attends un peu de voir comment oncle Marcus te punira !
À mes mots, il déchanta. Notre oncle Marcus était le frère de notre défunt père. Il était commandant de notre armée, et distributeur de taloches à ses heures perdues. Tous les enfants de la famille en avaient peur, les adolescents l’admiraient et les plus âgés comme moi l’adoraient. Sous ses airs de rustre, c’était un homme au cœur d’or. Mais je n’allais certainement pas dire ça devant mon frère. Avec cette chainse et ce bliaud que Mère et Grand-mère m’avaient infligés, je n’étais pas en mesure de gravir cette colline. La position de mon frère m’en irrita d’autant plus.
-   Relève-toi !
Je sentis un étrange picotement courir le long de mes bras et de ma nuque. Un frisson horrible me parcourut : je reconnaissais cette magie, cette sensation, même si je ne l’avais rencontrée qu’une fois auparavant. C’est la voix teintée de panique que je répétais :
-   Relève-toi, Xarus ! Il y a des nécromanciens dans les parages !
Le picotement qui parcourait ma peau sembla s’intensifier. J’eus la soudaine impression de suffoquer, étreinte par ce pouvoir puissant. Xarus avait réagi à mon appel et avait dégringolé la colline à toute vitesse, et jetait des regards éperdus autour de lui. Je voulus lui prendre la main, partir en courant, mais je tombais à genoux avec l’impression d’être oppressée, autant dans mon corps que dans mon esprit. J’entendais mon frère m’appeler, comme de très loin ou comme s’il eût été sous l’eau.
Peu à peu, la sensation s’apaisa tandis que j’émergeais difficilement de mon état second, comme si j’avais été prisonnière d’un rêve sans fin. Xarus tirait sur ma manche depuis un moment, et, brusquement, il cessa.
-   Oh, grands dieux, Rosalice…
Gémissant contre un soudain mal de tête, je relevais les yeux.
Je m’immobilisais.
Sentis mon sang se figer. Mon cœur s’arrêter.
Tandis que je fixais l’œil vide d’un zombie, prostré dans une attitude de soumission devant moi, un faible et terrible gémissement filtrant entre ses lèvres noires et desséchées. Il tendit une main squelettique où s’accrochait un lambeau de peau vers moi, et le gémissement se mua en un mot qui me tua sur place.
Maitre.
Cette chose, morte et pourtant vivante, cette chose abominable, matérialisation de la folie et du péché, se tenait devant moi et me désignait comme son maitre.
Comme son nécromancien.
Grands dieux… Comment cela pouvait-il être possible ? J'étais une druide, descendante d’Eàna la Grande du Midi. J'étais la force régnant parcimonieusement sur la terre et tous ses fruits, animaux et plantes, chaque fibre vivante de cette terre étant à la fois mon serviteur et mon ami.
Et cette chose, cette chose morte et répugnante, cette création abominable des adorateurs de l’ombre… Cette chose me nommait indiscutablement comme son maitre, comme une manipulatrice de la magie des morts.
-   Ro… Rosalice… Qu’est-ce que… c’est… ?
Xarus. Mon pauvre frère, paniqué comme un bébé devant la mort en personne. Et c’était ce qu’il était. Face à l’horreur de la guerre et de la magie hideuse des sorciers noirs, il n’était qu’un bambin ne saisissant pas de sens à tout cela.
L’horrible créature ne faisait pas mine de nous attaquer. Il était juste là, à moitié accroupi, devant moi, la main tendue paume vers le ciel en signe d’appartenance et d’offrande de son corps.
Décidant dans un élan de folie de faire confiance au monstre qui semblait me devoir obéissance, je fermais les yeux et me concentrais, fixant mon attention sur le flux de la Terre. Près de moi, je percevais la présence chaude et recroquevillée de Xarus. Face à moi, je savais qu’il existait une enveloppe charnelle asséchée, mais le filet de vie qui en émanait était faible, infiniment faible. J’étendis mon spectre, et dus me rendre à l’évidence : nul être vivant ne se trouvait dans les environs. J’en avais la certitude un cercle d'au moins un kilomètre autour de moi.
C’était moi. J’avais créé ce monstre hideux.
Je venais de relever un mort.
Saisie d’effroi, je me relevais, brisant ma connexion avec le flux de la vie, et reculais de deux pas. Le mort fixa encore une fois son regard vitreux sur moi, et me désigna une nouvelle fois par ce mot qui me donnait la chair de poule.
-   A… arrête… ne dis plus ça !
Il baissa la main et gémit longuement, mais se tut.
À la place, il prononça doucement mon nom. Je me retenais de hurler.
-   Arrête… arrête ça, immonde créature. Tu ne me dois rien ! Retourne d’où tu viens ! Tu n’es pas le bienvenu ici !
Il gémit de nouveau, et son gémissement se mua en un cri aigu et horrible. La Terre sembla l’absorber tandis que ses cris redoublaient et qu’il griffait la terre de ses doigts décharnés. Ses lèvres inexistantes articulèrent un « non », le seul et unique mot clair et net qu’il prononça, brutal, angoissé. Il se débattit face au sol qui l’engloutissait, et finalement, disparut dans un bruit de succion atroce. Plusieurs secondes après sa disparition, ses hurlements résonnaient encore à mes oreilles comme un glas mortel, ou comme une accusation.
Hébétée, il me fallut un moment pour comprendre que Xarus tirait sur ma manche.
-   Rosalice… c’était quoi, ça ?
-   Un… un mort.
-   Mais… mais, Rosalice, les morts… nous ne pouvons pas réanimer les morts, n’est-ce pas ? Nous sommes l’âme de la nature, la vie incarnée, nous ne traitons pas avec les morts !
-   Je… je sais, Xarus. Je…
Je glissais à genoux, choquée. Je ne pouvais pas croire ce qui venait de se passer. Là où le mort avait émergé et disparu, une trace de sang se détachait sur le sol. Ma main éraflée me brûlait.
Je venais de relever un mort, de me faire accepter comme son maitre et donc comme une nécromancienne. Je m’en étais fait obéir sans le vouloir et l’avais fait retourner à la Terre.
Grands Dieux… cela devait être un cauchemar, un abominable cauchemar. J’allais me réveiller… je le devais…
-   Rosalice… nous devons rentrer…
-   Oui… Xarus.
Je me relevais et affrontais le regard de mon frère. La crainte que je lus sur son visage me transperça, malgré l’animosité qu’il m’inspirait quelquefois.
-   Ne parle de cela à personne. Tu comprends ? C’est important. Personne ne doit savoir cela… personne.
-   D’accord… d’accord.
Il avait l’air terrorisé. Je ne pouvais lui en vouloir. Moi-même, j’avais du mal à rester calme.
Prenant sa main comme celle d’un enfant égaré, je me mis à cheminer vers la tribu. Oui, rentrer chez nous. Cela me paraissait soudain la chose la plus réconfortante au monde.
La Plaine dévastée était fort étendue, et la butte se situait à son extrémité. Le trajet de là jusqu’au clan de l’aube nous prit une demi-heure à cheval. De là, nous laissâmes l’animal aux soins des guerriers et repartîmes à pied vers le clan du Midi pour assister aux dernières notes de musique de la fête succédant aux offrandes.
-   Mes félicitations, grommelais-je, tu m’as fait rater toute la fête.
Il rentra la tête entre ses épaules, l’air contrit.
-   Pardon…, grande sœur…
Je me sentis glacée en sentant la peur qui perçait de ses paroles.
Je n’eus pas le temps de lui parler, qu’il filait en courant. Me retournant, je croisais le regard de Marcus. Il soupira.
-   Ce galopin… où était-il passé ? Son copain Chris est revenu de lui-même, complètement paumé. Il bredouillait et n’a pas formulé la moindre phrase cohérente… il parlait apparemment de nécromancie et de mort. Ta grand-mère elle-même s’est déplacée pour le châtier. Et Xarus, il va bien ?
Les larmes se pressèrent sous mes paupières, mais je les refoulais. Je ne devais pas me montrer suspecte, surtout aux yeux de l’armée. Et surtout, une femme forte ne pleure pas.
-   Oui, il… il va bien. En chemin, Xarus et moi avons croisé un mort. Un… un revenant. Il errait, on ne sait pourquoi. Demandez à Chris, peut-être… peut-être que c’est cela qu’il a vu.
Je me sentais prise au piège. Je savais très bien, au fond de moi, ce qu’il avait vu. Moi et Xarus debout face à un mort soumis à notre autorité. Ou plutôt, à la mienne.
Cela ne devait pas se savoir. Surtout pas.
Puis, la seconde partie de sa tirade m’interpella. Grand-mère s’était déplacée… en personne ? Mais quelle folie !
-   Grand-mère s’est déplacée ? Elle… elle va mieux, dans ce cas ?
Sa mine s’assombrit et je connus la réponse.
-   Non, malheureusement. D’ailleurs, sa petite escapade jusqu’ici  lui a couté cher. L’essoufflement l’a une nouvelle fois gagnée.
Je baissais les yeux. Ma Grand-mère était une ancienne prêtresse d’Eàna. Mère l’avait officiellement relevée de ses fonctions lorsque sa santé avait décliné mais, aux yeux de tout le monde, tant que sa vie durerait, Grand-mère serait toujours la prêtresse la plus importante. Elle se déplaçait rarement, et toujours dans une litière, escortée et avec l'interdiction de marcher seule. Il y avait bientôt un siècle qu’elle était en vie, et plus de soixante ans qu’elle était devenue la prêtresse Svija. Svija était son prénom et, dans notre langue, signifiait « Lumière de vie ».
Une main se posa sur mon épaule et je tressaillis. Je fis volte-face pour me retrouver face à Mère. Je soupirais.
-   Bonsoir, mère.
-   Rosalice, me salua-t-elle. Ton frère est bien rentré ?
-   Oui, et sain et sauf. Il avait encore assez de ressources pour fuir devant oncle Marcus.
Nous rîmes toutes deux.
-   Rosalice, n’oublie pas la cérémonie de demain, surtout.
-   La…
L’horreur me gagna. J’avais complètement oublié.
Demain était le jour de mon anniversaire. Mais, surtout, le jour du Solstice d’été. À cette occasion, la moindre bataille était suspendue, et on fêtait le sacrifice à Eàna. L’on prenait une fille âgée de dix-sept ans, et on l’offrait à Eàna, au plus fort du jour, pour la voir investir des pouvoirs de mon ancêtre dans le désir insensé de la voir résoudre la guerre comme l’avait fait celle-ci.
Parfois, nous devions traverser la moitié de la tribu pour trouver une jeune fille de l'âge correspondant.
Cette fois-ci, la recherche avait été facile. Le « sacrifice » - qui d’ailleurs n’en était pas réellement un, puisqu’il ne s’agissait pas de donner quelque chose mais de recevoir – n’était autre que la fille de la Prêtresse d’Eàna du Midi actuelle.
Soit, moi.
Partout on me disait que c’était un honneur… mais moi, cette cérémonie me faisait peur. Vraiment peur. J’avais entendu des histoires à propos de ce qui arrivait aux sacrifiées. La majorité du temps, il ne leur arrivait rien. Mais on chuchotait que certaines avaient perdu la raison et avaient été exécutées sur-le-champ.
Avec la chance que j’avais…
D’un coup, je frissonnais. Cet après-midi, un mort m’avait reconnue comme nécromancienne. Eàna allait-elle l’accepter ? Elle, digne ancêtre druide, qui mit fin à la guerre grâce à sa manipulation exceptionnelle de la magie de la terre et de la vie… allait-elle m’accepter ? Laisserait-elle une partie de son âme investir un corps corrompu, sali tel que le mien ?
Je secouais la tête. Non, non ! Je ne devais pas penser ça de moi. J’étais sa descendante directe, après tout ! Eàna m’accepterait, c’était certain. Il ne pouvait en être autrement. Elle m’accepterait. Tout se passerait bien. Personne ne saurait jamais rien de ce qu’il s’était passé cet après-midi. D’ailleurs, peut-être était-ce juste un rêve que j’avais fait, un rêve éveillé, fatiguée par la chaleur et la recherche de mon insolent frère…
Je fus tirée de ma rêverie par Mère secouant mon épaule.
-   Rosalice ? Eh bien, que t’arrive-t-il donc ?
-   Je… rien, Mère, ne vous inquiétez pas. Je…
Je secouais doucement la tête. Je ne pouvais pas me confier à Mère. Mais…
-   Je vais… je vais rentrer. J’aimerais voir Grand-mère.
Du fond du cœur, j’espérai qu’elle, au moins, me comprendrait. Je priais pour cela. Et ne pas finir au bûcher.
-   Je comprends, murmura Mère. Tu dois être fatiguée de cette après-midi. Viens donc avec moi, nos chevaux sont prêts.
Nous étions sur la Grand-Place du Clan du Midi, le centre religieux et festif de notre communauté où venait de se dérouler la cérémonie d’offrande à Eàna pour les récoltes de la fin de l’été. Quelquefois, cette cérémonie mineure coïncidait avec la date de la Cérémonie du Sacrifice. Cette année, c’était à un jour d’écart qu’on les fêterait.
Étant de la famille des Prêtresses d’Eàna, je vivais avec ma mère, ma grand-mère et mon frère dans ce même clan du Midi. Cependant, la place de la religion dans notre communauté étant importante, c’était le plus vaste de nos clans, et le traverser à pied prenait parfois plusieurs heures, voire une journée.
Je montais donc Rya, une jument rouanne petite, à mon image. Malgré son caractère indocile et ma compétence très limitée dans le contrôle des animaux, je parvenais à m’en faire obéir sans besoin de mors ni de cravache, et j’en éprouvais une grande fierté. L'étalon de Mère, noir comme la nuit, montrait une docilité, une soumission exacerbée à sa maîtresse, et pourtant il n’était pas réellement contraint. Notre magie, celle qui coule dans nos veines et se déverse de notre esprit, est particulière. Elle nous permet de prendre le contrôle de toute créature vivante tout en lui laissant un libre arbitre. Nous nous en faisons obéir sans pour autant l’écraser sous notre poids. Nous dominons en harmonie, et si l’être refuse notre contrôle, on n’y peut rien. Quelques-uns d’entre nous, très puissants, parviennent à forcer la volonté d’un animal pour en faire leur serviteur. Ceux-là sont bannis, voire condamnés, car cet acte est hautement punissable et contraire à nos principes.
Mes pensées dérivèrent sur moi-même. Et moi, qu’étais-je donc, servante de la nature qui ramenait à la vie ce qui ne devait pas l’être ? Qui étais-je, druide qui jouait avec les lois de la vie et les contournait ?
Moins paniquée qu’avant, je me rendais doucement et douloureusement à l’évidence. Je possédais à n’en pas douter un pouvoir de nécromancie. Mais… comment ?
Les actes de métissage entre druides et nécromanciens n’existaient pas. Nos rythmes de vie, nos lieux ou habitudes d’existence, rien entre nous ne correspondait. Nos deux peuples étaient séparés par une haine et un mépris féroces qui se traduisaient sans cesse par des guerres. Qui plus est, feu mon père était un combattant de l’Aube, un druide de cercle quatre, respecté pour sa sagesse militaire. Il était un grand stratège et avait été assassiné dix ans auparavant par les nécromanciens.
Quant à ma mère… la haine qu’elle leur vouait n’avait d’égale que sa vénération de la nature et de la vie. Elle, pactiser avec la mort ? Plutôt… mourir.
Pourquoi diable possédais-je un don – ou plutôt une malédiction – de nécromancie ? Qui pouvait me l’avoir transmis ? Et surtout, pourquoi moi, alors qu’aucun de mes deux parents n’était concerné ? Pourquoi justement moi, descendante et héritière d’Eàna et future Prêtresse ?
Le temps de me laisser aller à ces divagations, j’avais mis pied en terre et laissais Rya s’éloigner au petit trot, et suivais ma mère dans notre demeure. Elle m’accompagna jusqu’à la chambre de Grand-mère, sans un mot, puis nous laissa en fermant soigneusement la porte. Son air attristé et ses gestes doux me firent comprendre ce à quoi elle pensait, et cela me chagrina. Nous savions tous que grand-mère n’avait plus longtemps à vivre.
Je m’assis précautionneusement à ses côtés et posais une main sur la sienne. Elle respirait fort et plutôt laborieusement, mais elle ouvrit presque immédiatement les yeux et sourit lorsqu’elle m’aperçut. Elle entreprit de se redresser, mais je posais doucement une main à plat sur son poitrail maigre.
-   Non, Grand-mère, ne bougez pas, ou votre essoufflement va s’aggraver. Grand-mère, j’aimerais vous parler de certaines choses.
Elle cligna des yeux.
-   Ma petite Rosalice, murmura-t-elle. Vas-y, je… je t’écoute. Qu’est-ce qui te tracasse ? Est-ce la Cérémonie du Sacrifice ?
-   Non, pas vraiment, Grand-mère, c’est… compliqué, et même à vous j’ai peur de me confier.
Sa main charnue vint effleurer mes cheveux.
-   Tu peux tout me dire, ma fleur, tu le sais. Alors dis-moi… ce qui ne va pas.
Elle toussa et je fronçais les sourcils. Pauvre Grand-mère. Je n’aurais pas dû lui infliger cela au crépuscule de sa vie, mais… il me fallait en parler à quelqu’un.
-   Eh bien… cette après-midi, lorsque j’ai ramené Xarus… quelque chose est arrivé.
Elle émit un léger murmure d’assentiment, me poussant à continuer. J’inspirais doucement.
-   Je… j’ai… j’ai relevé un mort, Grand-mère.
Je fermais les yeux dans l’attente d’une réaction épouvantée ou de rejet, mais il ne se passa rien. Sa main restait dans la mienne et l’autre dans mes cheveux.
-   Mmh…
Je rouvris les yeux.
-   Grand-mère…
-   Rosalice, je pense… que je dois te raconter une histoire. Celle de notre famille. Mais d’abord dis-moi, comment… comment as-tu relevé ce mort ?
-   Je… je ne sais pas exactement, soufflais-je. Je saignais, je suis tombée et… j’ai appelé Xarus par deux fois, et… je me suis sentie… écrasée par un pouvoir de nécromancie très puissant. Lorsque je me suis relevée… il était là et m’appelait « maitre »…
-   Quels sont les mots que tu as dits… pour appeler ton frère ?
Je fronçais les sourcils pour réfléchir. Je n’en étais plus sure, mais…
-   Je... je crois que je lui ai dit de se relever. Il était assis sur la butte des morts.
-   Sont-ce tes mots exacts ? Comment l’as-tu dit ?
Pourquoi ces questions ?
-   Je l’ai appelé… et lui ai dit « Relève-toi, Xarus ».
-   Es-tu certaine d’avoir prononcé son nom ?
-   Euh… oui. Au moins une fois, oui.
-   Je vois…
Elle resta silencieuse un moment, et je n’osais la troubler. Finalement, elle reprit, et ses mots me choquèrent.
-   Rosalice, tu es bien la digne descendante de ton ancêtre. Je… Aide-moi à me relever, s’il te plait.
Je cédais à sa demande et l’aidais à s’asseoir sur son lit. Là, ma Grand-Mère, la femme la plus digne que je connaisse et Grande Prêtresse d’Eàna, fit un acte que je n’oublierais jamais.
Elle s’inclina, agenouillée, devant moi. Elle se prosternait.
Mon dieu…
-   Mais… mais… Grand-mère, que… que faites-vous ? Relevez-vous !
Elle se redressa et me sourit d’un air presque triste.
-   Ma petite fleur… tu es la digne incarnation d’Eàna.
-   Je ne comprends pas…
-   C’est normal. Car pour connaitre toute l’histoire de ton pays, il te faut accéder au rang de Grande Prêtresse, comme moi… et donc être quasiment sur ton lit de mort.
Elle eut un petit rire à ces mots qui me glacèrent les sangs.
-   Écoute, ma petite fille, écoute-moi bien… Tu sais que, par-delà la Plaine Dévastée, là où vivent nos antagonistes les nécromanciens, un culte semblable au nôtre existe ?
-   Oui, Grand-mère. Ces sorciers noirs vénèrent Eàna sous un culte blasphématoire : ils la nomment « Eàna de Minuit », par opposition au titre honorifique que nous attribuons à notre ancêtre, et la vénèrent comme une grande nécromancienne, une adoratrice de la mort. C’est en partie à cause de ce blasphème que les guerres ont commencé.
-   C’est ce que l’on t’a appris depuis que tu es petite, en effet. Mais sais-tu… que chez eux, les nécromanciens, ces « sorciers » comme tu les appelles, pensent la même chose de nous et de notre culte ?
-   Comment cela ?
-   Je vais te conter... La véritable histoire d’Eàna. Tu dois savoir qu’elle est née chez nous, chez une famille plutôt pauvre de druides. Son don de la nature était très faible, mais…
-   Mais ?
-   Le culte des nécromanciens n’est pas un blasphème, ma fleur. Il… il concerne simplement… le second côté de la médaille. Eàna était une métisse.
Je manquais m’étrangler. Quoi ? Notre digne ancêtre qui avait stoppé de nombreuses années les guerres et sauvé des dizaines d’enfants et de femmes retenus prisonniers… était une métisse ?
-   Pourquoi… pourquoi ne nous apprend-on pas cela lorsqu’on est jeune ?
-   Malgré l’importance de la religion dans notre clan, et l’importance de l’histoire dans la religion… les écoles et l’enseignement sont majoritairement régis par l’armée. Ces chiens assoiffés de sang qui obéissent aveuglément aux ordres d’autres chiens dressent les enfants à haïr l’ennemi… pour mieux… le terrasser une fois enrôlé dans l’armée.
Je manquais de souffle. Alors… tout ce que je savais… tout ce que j’apprenais… était faux ?
-   Mais je… je ne vais pas m’enrôler dans l’armée ! Je suis une future Prêtresse ! Pourquoi ne puis-je savoir cela ?
-   Je l’ignore, ma fleur. Mais il est dans notre tradition que seule une Grande Prêtresse peut recevoir cet enseignement… et, logiquement, les seules à pouvoir lui transmettre sont d’autres Grandes Prêtresses. Eàna n’était donc… ni druide, ni nécromancienne. Elle possédait les deux magies, et… à sa majorité, elle fuit son clan natal pour rejoindre l’autre tribu. Dans le but… De se renseigner sur cette seconde magie qui irradiait ses veines. Très vite, elle découvrit que son don de nécromancie était très puissant, bien plus que son don de druide.
-   Attendez… vous voulez dire que… si j’ai un quelconque pouvoir de nécromancie… il me viendrait d’elle ?
-   La partie de l’histoire où elle délivra les otages druides et nécromanciens, et où elle les mélangea pour prouver aux deux peuples qu’ils étaient tous pareils, des enfants, t’a été enseignée comme elle s’est réellement passée. Après la guerre, elle se maria, et eut des enfants, avant d’être tuée par une flèche perdue d’un nécromancien vengeur. Son mari… ainsi que ses enfants étaient tous druides. La prophétie qui est née après sa mort… disait qu’une de ses descendantes aurait, un jour, le pouvoir de son ancêtre et rétablirait la paix parmi nous.
Elle se tut, me laissant méditer ses paroles.Je paniquais au fur et à mesure que je les comprenais.
-   Vous sous-entendez que… je devrais réitérer l’exploit d’Eàna et mettre fin à la guerre ?
Elle eut un rire.
-   Oh, mais non, ma fleur, bien sûr que non !  Comment le pourrais-tu ? Je ne te demande pas de faire cela, non ; si je te raconte cette histoire, c’est uniquement pour te montrer que tu n’as pas à craindre ta nature. Tu es la plus digne descendante d’Eàna qui soit. Surtout si tu as pu relever un mort de la Butte des morts… tous ces cadavres ont au moins cinq siècles, ma fleur. C’est une prouesse que tu as accomplie là.
-   Vous… ne me craignez pas ?
-   Mais bien sûr que non. Pourquoi le devrais-je ? Tu es… comme une réincarnation de notre louée Eàna.
-   M’élèveriez-vous… au rang de Déesse ?
Elle sourit.
-   Peut-être bien. Ma fleur, que tu le veuilles ou non, je pense que tu accompliras la prophétie. Ne me regarde pas comme si j’étais une vieille folle ! Je suis sure que tu parviendras… à ramener l’unité et la paix sur nos terres. Par ta volonté ou la force des choses, mais je pense que tu y arriveras. Réalises-tu que… c’est comme si nous venions de trouver la fille d’Eàna en personne ? Tu possèdes ses dons aussi surement que tu en descends.
-   Grand-mère… peut-être trouvez-vous louable que je possède ce pouvoir. Mais les gens du peuple… près de la totalité de la tribu, vouent une haine ou un mépris atroce aux nécromanciens. Si jamais cela se savait…
-   Oh, bien sûr… tu serais sans doute menée au bûcher, répondit-elle sereinement.
L’entendre parler de ma probable mort aussi calmement me retourna complètement.
-   Mais j’ai foi en toi, ma fleur. Tu n’es pas assez stupide pour faire étalage de cette magie parmi nous. Je pense… je pense que tu peux accomplir de grandes choses, vraiment. Aie foi en toi.
-   Mais… que dois-je faire ? De quelles « grandes choses » parlez-vous ? Et comment les accomplir ?
-   Ta destinée… te mènera sur la voie. Il te suffit de continuer ta vie comme tu l’as toujours fait, et les méandres du destin t’accorderont alors peut-être une place dans notre histoire.
Je secouais doucement la tête tandis que, sur son signe, je l’aidais à s’allonger de nouveau. Elle me regardait avec un léger sourire. Elle était toujours aussi mince et faible, mais une lueur nouvelle me semblait briller dans ses yeux. Fruit de mon imagination ? Probablement.
Je secouais la tête, désabusée. Pauvre Grand-Mère. Perdait-elle l’esprit ?
D’une façon effroyable, je sentais bien que non. Elle était parfaitement lucide, et sérieuse.
J’étais une sorte d’hybride, à l’image de mon ancêtre : née dans la tribu des druides et douée d’une nécromancie puissante. Et ma grand-mère, Prêtresse d’Eàna, attendait de moi que je poursuive ma vie comme je l’avais toujours fait, en espérant que je changerai quelque chose au cours du monde.
C’était angoissant. D’autant que, brutalement, je me remémorais les évènements qui m’attendraient, le lendemain, au réveil.
De longues heures de préparation.
Puis la cérémonie du Sacrifice. Celle où mes dons devraient être exacerbés par ceux d’Eàna.
Je craignais le pire.
7
Chroniques Service Presse / Journée Mondiale de la Paix de Alan Poisot
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 29 janv. 2019 à 17:33 »
Synopsis :

«Journée mondiale. Ces journées sont dédiées à un thème particulier afin d’attirer l’attention sur des enjeux internationaux importants. Elles sont largement suivis par le monde. Avec plus de 250 thèmes répertoriés, c'est autant d'histoires à raconter..."

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et pour m’avoir envoyé sa nouvelle au résumé fort intriguant.
« Tout commence avec un vulgaire brin de poussière d'étoiles, infiniment microscopique, que la Mama avait excité sans le savoir ».
C'est ainsi que cette nouvelle débute, et nous  entrevoyons déjà l’originalité et la poésie sous-jacente...
Nous suivons donc ici les rocambolesques péripéties d'une poussière d'étoile dont la colère ne cessera de croître, depuis son délogement sans ménagement par la Mama un jour de ménage comme tous les autres à Bligny sur Ouche, jusqu’à son arrivée inopinée là où elle sera en paix ^^
Notre petite poussière d’étoile va ainsi voyager à travers le monde, de continents en continents, de villes en villes... pour nous faire voir le monde à sa manière...
Mais je ne vous en dirait pas davantage, préférant plutôt vous laisser voyager de flux en flux, en compagnie de notre  microscopique acolyte... et savourer toute la poésie, toute la douceur que possède la plume délicate de l'auteur, nous berçant ainsi d'un bout à l'autre du récit...
En conclusion, un moment enchanteur que cette journée Mondiale de la Paix, une mise en mots poétique, inspirée, passionnée, mais qui nous fait  réfléchir sur certaines choses de la vie...
alors si vous aimez les prose originale et imagée, foncez découvrir cette petite pépite 😋 ; excellent moment de lecture en perspective  :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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Site auteur : Alan Poisot
8
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°16 : Marie-Martine
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 27 janv. 2019 à 16:23 »
Bonjour à tous 😀
16e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand la morsure de l’attente permet de faire le bilan sur sa vie... 😅
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Marie-Martine
(de la neige en été)



Cette après-midi du mois d’août se distendait à l’infini. Encore deux heures avant l’arrivée du train de Mathieu. Marie-Martine détacha les yeux de l’écran de son MacBook. Par la fenêtre panoramique, la terrasse (ici on utilisait le terme plus glamour de roof top) était recouverte d’une épaisse couche de neige. De gros flocons tourbillonnaient dans un ciel laiteux qu’elle ne connaissait que des sports d’hiver, par temps de brume. « Tiens », se dit Marie-Martine sans s’émouvoir davantage. Dans le café art déco du co-working, la lumière avait terni. Elle augmenta la luminosité de son écran.
Bien sûr, on n’a pas tous les jours de la neige en été, se dit-elle avec malice. Et après ? Ce phénomène n’était en définitive qu’une confirmation. Cet hiver inattendu, d’une certaine manière, ne faisait que lui donner raison. Marie-Martine avait à ce sujet de solides convictions. Elle se revendiquait volontiers adepte de la décroissance, devant un verre de Chardonnay. Elle consommait responsable. Elle achetait notamment du courant « propre » et ne se déplaçait (au quotidien en tout cas) qu’en vélo à assistance électrique. Cette prise de conscience ne datait pas d’hier et la remplissait de satisfaction. Ce n’était malheureusement pas le cas de tout le monde, loin de là. Au fond, les gens se foutaient pas mal du climat. À commencer par Trump, qui s’était fendu d’un tweet débile à l’occasion d’un épisode similaire à New York.
Le déni, en général, n’allait pas aussi loin. Mais chacun, lui semblait-il, s’en remettait à la fatalité.
Pourtant l’évidence crevait les yeux. La catastrophe n’était plus à venir. Elle était bel et bien enclenchée. Lors de son vol aller, Mathieu avait dû survoler un des pires cyclones qu’ait connu la Floride. Marie-Martine avait passé la nuit à suivre son vol à la trace sur une carte du monde réactualisée en temps réel. La trajectoire du Boeing lui était apparue comme une flèche décochée droit dans l’œil de l’ouragan. Elle n’avait été capable de trouver le sommeil qu’une fois reçu le SMS de son mari. À quatre heures du matin. « Bien arrivé » l’avait-il sobrement rassurée. Évidemment, les longs courriers survolaient très haut les zones de dépression. Une fois de plus elle s’était tordu les nerfs pour rien.
Elle commença à taper une nouvelle phrase quand le grand carillon sonna l’ode à la joie. Seize heures. Marie-Martine blêmit. Elle voulut ramener son attention sur son clavier, mais le charme était rompu. Elle butait déjà sur le premier mot.
 Le temps n’y était pour rien. De la neige, des ouragans. Oui le temps était détraqué, mais ce n’était pas ce qui tracassait Marie-Martine. Le monde courait à sa perte, c’était acquis depuis longtemps. Mathieu revenait après toute une semaine d’absence et Marie-Martine se sentait ravagée par l’angoisse.
Ce qui la déstabilisait, au fond, c’était le carillon, bien qu’elle n’ait rien contre Beethoven à titre personnel. Dans son casque Bluetooth à réduction active de bruit, les mazurkas de Frédéric Chopin s’étaient tues. Le bruit blanc avait cessé et ne restait plus dans ses oreilles que la sensation de s’être perforé les tympans. Son casque devait être à court de batterie.
Elle le retira d’un geste vif, et entendit alors la conversation des deux hipsters de l’autre côté de la salle. Elle ne les avait pas vus entrer, tout absorbée qu’elle était par son travail. Elle se troubla. C’était dimanche et elle avait espéré être seule. Ils étaient tous les deux engoncés dans des grands manteaux de laine boutonnés jusqu’en haut, et avaient chacun noué autour de leur cou une douce écharpe de mohair bleue. Ils n’avaient pas l’air troublés le moins du monde par la neige au-dehors. Les personnes de ce genre, l’espèce la plus fréquente au co-working, que ce soit pour les initiatives ou pour la mode, donnaient toujours l’impression d’avoir deux coups d’avance. En les regardant plus attentivement, Marie-Martine constata que l’un des deux possédait un manteau de facture très largement inférieure à celle de son interlocuteur (ses boutons avaient le reflet du plastique). Ce dernier devait occuper le poste de Chief Executive Officer dans la start-up qu’il avait créée, évidemment dans le domaine de la mode masculine. Cette entrevue devait certainement correspondre à l’un de ces incessants entretiens d’embauche auxquels elle assistait bien malgré elle depuis qu’elle venait écrire ici. Boutons de plastique avait l’air en difficulté. L’autre avait posé une chaussure de cuir brun sur la table et s’en servait comme d’un support à sa démonstration.
— J’avoue, j’ai un faible pour la Richelieu. Vois-tu, elle a le laçage directement sur l’empeigne. La derby, elle, comporte deux pièces rapportées, cousues dessus, et ce sont ces parties qui comportent les lacets. Bien sûr, toutes deux taillent bas, mais l’esprit de la derby en fait une chaussure de confort, bien peu de style. Tu n’es pas d’accord ?
— Si, c’est trop la honte, la Derby. C’est un peu la même chose pour la Chelsea, de toute façon. Par contre, je me suis toujours demandé, comment appelles-tu un mocassin à gland ?
L’autre se releva brusquement et tritura machinalement le bout de sa barbe.
— Eh bien on dit un mocassin à gland. Enfin, à pampilles. Mais, attends, ça n’a rien à voir ! Ne mélange pas tout. Qu’est-ce que tu m’embrouilles ?
Boutons en plastique devint cramoisi et se leva de table, en tremblant légèrement. Il quitta la pièce à reculons, les yeux perdus dans le prolongement de son menton velu. L’entretien d’embauche était manifestement clos.
L’autre demeura quelques instants immobile, à sa table, fixant le percolateur derrière le comptoir en chêne. Il avait un sourire crispé, non dénué de dédain, qui dessinait un rapporteur de collège à la base de sa barbe rectangulaire. Il n’avait toujours pas trouvé son Chief Marketing Officer. Il remit sa chaussure, la laça consciencieusement, puis à son tour se leva, avant de disparaître de l’univers.

Marie-Martine soupira. Il était temps de rendre les armes. Malgré tous ses efforts et la réanimation intensive qu’elle avait exercés sur lui depuis le début de l’après-midi, sa nouvelle demeurait désespérante à tous les égards. Ses deux personnages se regardaient comme des crétins et semblaient incapables de faire avancer l’action de quelque façon que ce soit. Jason était une petite frappe, un garçon du quartier (dont elle n’avait pas une seconde envisagé un plan d’ensemble) qui s’occupait de tondre la pelouse au black, quant à Jessica, en grande partie inspirée d’elle-même, Marie-Martine ne lui trouvait pas beaucoup de circonstances atténuantes. À tous points de vue c’était une grosse frustrée. C’était l’été là-bas aussi, mais le monde n’était pas détraqué et il faisait chaud. On avait éprouvé le besoin de se dénuder. La surprise de découvrir Jessica en topless dans la cabane à outil avait coupé tous ses moyens, pourtant prodigieux, au pauvre Jason. Pourquoi avait-elle, Bon Dieu, tourné les choses ainsi ?
En quatre-vingt-dix jours, Marie-Martine n’avait pas produit grand-chose, hormis quelques débuts de nouvelles pornographiques qui ne l’excitaient pas elle-même. Impossible de se concentrer plus de trois minutes sur le moindre paragraphe. Au point qu’elle avait dû, en catastrophe, faire l’acquisition de son casque audio. L’appareil avait fait illusion quelques jours, avant qu’elle trouve une autre source à son manque de rendement.
Cependant, pour la nouvelle qui l’occupait à ce moment, la solution paraissait relativement simple. Il lui suffisait de trancher la gorge à Jason, et peut-être bien la bite aussi, si elle se sentait d’humeur, et de faire flotter le gros corps flasque de Jessica à la surface de sa piscine. Dans une demi-heure ça pouvait être plié.


Mais avant cela, Marie-Martine avait vraiment besoin d’une pause. Les deux cafetières collectives étaient vides. C’était dimanche. Personne n’avait préparé de café. Par la fenêtre, la neige n’en finissait pas de tourbillonner. Marie-Martine, imprévoyante, n’avait aux pieds que ses petites sandales rouges, celles que Mathieu trouvait tellement sexy. Qu’importe, elle n’était pas frileuse. L’occasion était trop belle. Un dimanche, elle pouvait espérer que personne ne vendrait la faire chier si elle grillait une cigarette sur le roof top. Pas de doute, le terme faisait quand même plus classe.
Ici, on n’avait pas de temps à perdre. On optimisait. On produisait du concept. De la monnaie d’échange et du service. De la blockchain en veux-tu en voilà. Des maillons robustes et fonctionnels. Voilà comment se rêvaient les co-workers. Mais bien souvent, quand elle se rendait aux toilettes en traversant les couloirs, des types zappaient leur partie de solitaire ou de Candy Crush dès qu’ils repéraient une présence dans leur champ de vision. Aussitôt, ils reprenaient la lecture de contenus web en mimant une concentration extrême. Elle ne se moquait pas d’eux. Marie-Martine n’avait pas poussé l’audace assez loin pour renseigner « écrivain » sur sa fiche d’inscription, elle avait préféré parler de rédactrice, ce qui lui épargnait de fastidieuses explications. Au moins, grâce à Mathieu, elle ne manquait pas d’argent et c’était bien ainsi.

À l’extérieur, des bourrasques de vent finlandais la firent vaciller alors qu’elle empruntait la passerelle. Dix mètres en dessous, des climatiseurs gros comme des camions rugissaient en permanence. Ils ne firent pour autant pas voleter les pans de la petite jupe orange qu’elle avait passée le matin. Mais quelle importance ? Mathieu revenait. Marie-Martine se sentit de nouveau optimiste. Mathieu était cardiologue. Mathieu avait peu de défauts. Mathieu ressemblait un peu trop à George Clooney, cependant. Et il partait un peu trop souvent en congrès à son goût.
Elle s’arrêta devant la balustrade en verre blindé. Elle s’y accouda quelques instants.
De là où elle se tenait, Marie Martine pouvait contempler le beffroi, avec ses multiples clochetons qui crevaient le ciel bas. De l’autre côté, la ville se déployait. L’enfilade des toits était saupoudrée de neige sur un kilomètre et demi. Tout ceci lui évoquait un effondrement de banquise. La fin d’un monde, en somme, sans le moindre indice du commencement d’un autre. Étrange, cette lézarde dans ce qu’elle avait pris pour de la sérénité.
Marie-Martine sortit son paquet de Marlboro Lights en pestant contre le gland de cuir de son sac à main Nat & Nin à 395 €. On devait certainement dire une pampille plutôt qu’un gland, comme elle l’avait appris quelques instants plus tôt. Marie-Martine aurait bien sûr pu faire preuve d’un minimum d’audace, ou de sens pratique, en sectionnant purement et simplement la minuscule lanière. Il lui paraissait pourtant plus logique de remédier à ce désagrément en cédant aux sirènes d’un nouvel achat compulsif. Il lui fallait un nouveau sac. Coûte que coûte. Elle ne pouvait demeurer une seconde de plus avec celui-ci.
Hélas, un dimanche, seul Amazon aurait éventuellement pu lui rendre la raison mais avec ce temps polaire, elle ne serait jamais livrée avant le lendemain. Inutile d’enjamber le parapet pour autant. Marie-Martine regardait la petite cour pavée d’un immeuble, trente mètres en contrebas. Elle balança son mégot encore incandescent par-dessus bord. Le point rougeoyant suivit une trajectoire quasi rectiligne avant de s’éteindre d’un coup au terme de sa chute. Son crâne à elle n’était pas très solide, en comparaison du pavé, même capitonné d’un centimètre de neige. Elle se mordit les lèvres, déjà bleuies par l’hiver soudain. Marie-Martine tripota son alliance sans savoir vraiment quelle portée donner à ce geste.

Elle refit le chemin en sens inverse, et lorsqu’elle poussa la porte du bar, elle se sentit enveloppée d’une chaleur bienveillante. Il n’y avait plus personne. Elle serait tranquille. Décidée à se remettre au travail, elle ne put s’empêcher de consulter les info-trafic en temps réel. Après il serait toujours temps d’émasculer ce petit con de Jason. 
Ainsi qu’elle l’avait redouté, le train de Mathieu accusait un retard de cinquante-cinq minutes. Marie-Martine ressentit une colère sourde lui tordre les entrailles. Elle ne savait même pas à qui elle était destinée au juste. À la neige ? À Trump ? À Mathieu ?
Jessica était une grosse frustrée, donc, une jalouse. Ce n’était pas une salope ni une pute. Juste une épouse malheureuse qui n’en pouvait plus de savoir son mari, neurochirurgien réputé, partir sans cesse à l’autre bout du monde. Matthew était bel homme. On pouvait difficilement imaginer meilleur mari en terme de statut social. Riche, les traits affirmés, les larges épaules et une culture générale époustouflante, Matthew nageait le cent mètres en cinquante-deux secondes. Jessica, quant à elle, suivait avec désespoir l’évolution de sa courbe de poids sur la balance. Jessica déprimait. Matthew avait des maîtresses, elle en était certaine. Elle ignorait leurs noms, elle ignorait leurs visages ou leurs âges mais ces détails n’avaient pas grande importance, aux yeux de Jessica. Il continuait à partir à l’autre bout du monde, sans même avoir le courage de jouer franc-jeu. Matthew n’avait même pas la décence de lui expliquer pourquoi il ne voulait plus la baiser. C’était, à bien y réfléchir, le seul défaut qu’elle lui trouvait.
Tout ceci, songea Marie-Martine, n’était pas très engageant. Jamais Mathieu ne pourrait lire ça sans éclater de rire ou se mettre dans une colère noire. C’était à cause de la neige. C’était la neige qui n’était pas prévue.
Des pensées malsaines assaillaient Marie-Martine. En retard. En retard pourquoi ? Et surtout pourquoi n’avait-il pas pris le temps de l’en informer ? Lui devait être au courant. Bordel, elle ne comptait vraiment pas alors. Pour lui, son emploi du temps à elle n’avait donc aucune espèce d’importance ? Avec qui il était ? Elle avait bien essayé de savoir, tous les soirs, au téléphone, quand ils se parlaient. Bien embêtée Marie Martine, avec le décalage horaire. Quand il était minuit pour elle (elle attendait plutôt une heure du matin pour repousser l’échéance) pour lui il n’était que dix-huit ou dix-neuf heures. Ce qui signifiait qu’il avait encore toute la soirée, toute la nuit aussi devant lui et elle, pendant ce temps là, elle essayait de dormir en trompant son angoisse. Elle avait pris des cachets, Marie-Martine. Des Xanax et des Stilnox, n’importe, ça se finissait toujours en X.
Elle ferma son écran. Elle ouvrit de nouveau son écran. Cette grosse vache de Jessica poussait des soupirs idiots devant la porte de la cabine de douche. Jason était tétanisé, le teint verdâtre. On l’aurait cru sur le point de défaillir.
— Qu’est-ce que tu as ? roucoula Jessica.
Bordel, c’était de la merde ! Trois mois comme une putain de chienne dans un jeu de quilles. Incapable. Elle était bien comme les autres, au fond, Marie-Martine. À la place du cœur, une machine à compter les likes. Oh Bon Dieu, elle avait tant besoin d’amour. Et Mathieu, qu’est-ce qu’il pouvait lui manquer. Plus qu’une heure, tenta-t-elle de se rassurer. Rien qu’une petite heure. C’est cette putain de neige qui n’était pas prévue. Tant pis pour ses résolutions, elle avait besoin d’une autre clope. Marie-Martine ressortit sur le roof top.
À l’extérieur, le sol n’était plus qu’un passage cotonneux. À perte de vue la neige unifiait la ville. Marie-Martine avança, prudemment, vers la balustrade. Bien qu’on soit au mois d’août aux environs de seize heures trente, elle sentait que bientôt tomberait la nuit. Elle eut soudain une image nette de Jessica. Une vision précise de ce qui se tramait dans son esprit pendant que Jason était sur le bord du malaise. Mais qu’est-ce qu’il avait, ce gamin ? Lui non plus, elle était incapable de le faire bander ? Pendant qu’elle s’escrimait à exciter ce petit crétin, Matthew, lui, il faisait quoi dans son putain de congrès à Hong Kong ? Pas difficile de le savoir. Il existait, loin d’elle. Il ne la désirait plus. Voilà pourquoi elle rabattait ses fantasmes sur ces petits cons dix ans de moins qu’elle. Matthew rentrait aujourd’hui. Son avion atterrissait à dix-huit heures à Miami. On annonçait un cyclone mais elle savait qu’il serait là. Il n’arrivait jamais rien de fâcheux à… Non, elle était folle. Il ne pouvait pas être là. Matthew ne reviendrait pas. Jessica était une cinglée. Marie-Martine inspira longuement. Il fallait garder la tête froide. C’était plus facile avec cet hiver soudain. Savoir faire la part des choses. Elle n’était pas Jessica. Mathieu n’était pas Matthew. Quant à Jason, ce n’était carrément personne.
Marie-Martine ouvrit une seconde fois son abominable sac à main. Il fallait le voir se nouer, le ventre de Marie-Martine, et sentir le feu qui lui ravageait les entrailles, depuis sept jours, sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Au téléphone, le soir (enfin, la fin d’après-midi pour lui), elle avait Mathieu. Elle parvenait à donner le change durant les quelques minutes, pas davantage regrettait-elle, que durait leur conversation. S’il avait pu voir, seulement, comment ses ongles se plantaient dans la paume de ses petites mains, à Marie Martine, des petites mains dont la peau se creusait de petites plaies rectilignes, et qui saignaient. Il aurait dû entendre toutes ces suppliques interminables qu’elle avait pour lui. Elle termina sa deuxième cigarette. La neige ne tombait plus. Le ciel était figé. Une troisième cigarette trouva naturellement le chemin de ses lèvres. Elle l’alluma en tremblant. Comment se comporterait-elle ? Comment serait-il, lui, quand il l’apercevrait au bout du quai ? Avec qui serait-il ?
Pauvre de moi. Et s’il m’embrassait sur la joue, simplement, tout à l’heure, à la gare ? Elle expédia sa cigarette. Elle s’obligea à penser à Jessica. Cette grosse connasse de Jessica qui était tout ce qu’on voulait, mais pas une image d’elle-même. Jessica et Matthew. La veille de son départ pour Hong Kong. Lui : nu, dans leur lit à moustiquaire, incapable de bander comme cet abruti de Jason. Elle, prostrée, vaguement colérique les bras ramenés par honte devant sa poitrine un peu tombante. Et ces yeux fixes qu’elle aurait alors, car incapable de faire face à cette nouvelle réalité : elle ne faisait plus bander son mari ; il n’éprouvait pour elle qu’une tendresse infinie, insupportable. La tendresse qu’on a pour les vieux chiens. Et pendant ce temps-là, cet idiot de Jason qui paraissait sur le point de tourner de l’œil. Mais bon sang, pensait Jessica, mon corps est-il repoussant à ce point ?
Marie-Martine eut une sombre vision. 
Dans la brume. Au bout du quai. Une silhouette aux contours indistincts. C’est si bon de te revoir. Des yeux. Des yeux qu’on devine rougeoyants. Et des bras qui s’ouvrent. Un mégot qui s’éteint en s’écrasant dans la neige.
Elle savait comment se terminerait sa nouvelle. Le tabac et la neige lui avaient remis les idées en place. Elle savait ce qu’avait trouvé Jason en faisant du rangement dans la cabane à outils. Et cette tarée de Jessica ne paraissait même pas y penser alors que ça aurait dû lui crever les yeux et qu’elle aurait dû foutre le camp pour les Bahamas ou n’importe où. S’enfuir au lieu de rester plantée là.
Marie-Martine se sentit un peu mieux. Elle rentra à l’intérieur.

Quand elle revint dans le bar, l’ode à la joie sonna au carillon. Dix-sept heures. Elle n’était plus seule. Le type était assis à l’autre bout de la salle. Dos à la fenêtre. Elle reconnut le CEO prétentieux de tout à l’heure. Il avait rasé sa barbe et troqué son manteau de laine contre une chemise hawaïenne et un bermuda vert. Le regard était aussi vide.
Il paraissait avoir la fièvre. Il se tenait derrière un ordinateur à la pomme, semblable à celui de Marie-Martine sauf que lui possédait un quinze pouces, le salopard. Il tapait très vite sur son clavier, sans la regarder, sans faire mine de l’avoir remarquée.
Marie-Martine se sentit nue. Complètement nue.
Marie-Martine referma son MacBook pro 13 pouces. Elle rassembla ses affaires les fourra dans son sac. Sans saluer le type, elle se précipita dans le couloir, fonça vers l’escalier dont l’accès était barré par une porte verrouillée par une badgeuse. Marie-Martine batailla avec son putain de sac à gland et en extirpa sa carte magnétique personnelle.
La porte refusa de s’ouvrir. Il n’y avait rien qu’un objet technologique buté et une porte de verre blindé qui lui coupait la sortie. Une carte désactivée.
Bon sang, son abonnement était à jour, elle en était certaine. C’était dimanche, il n’y aurait personne à l’accueil. Marie-Martine fouilla dix fois le bordel dans son sac, en repoussant chaque fois la pampille. Son téléphone portable avait disparu.

Le carillon. La la sib do do sib la sol fa fa sol la la sol sol. Dix-huit heures. Putain de porte.
Marie-Martine se rua dans le bar. Le hipster s’escrimait sur les touches de son MacBook et elle se planta devant lui.
— Vous pouvez me prêter votre carte ?
Le hipster s’interrompit un instant, juste une seconde, et la considéra avec curiosité. Il sourit et se remit à taper. Elle se pencha à l’aplomb du coûteux écran retina.
— S’il vous plaît.
Cette fois, il ne releva même pas la tête. Le cliquetis de son clavier devenait dément. Qu’écrivait-il ? La scène où Jason était tombé sur le corps en décomposition de Matthew ?.. Non, loin de la rassurer, cette idée faillit la faire vomir. Marie-Martine trépignait. Elle n’osait même pas le toucher. Marie-Martine s’avança vers les portes extérieures en sortant son paquet de cigarettes. Et Mathieu, Mathieu qui est en train d’arriver, se lamentait-elle. La neige s’était remise à tomber de plus belle. Elle avait froid. C’était le mois d’août, un dimanche, et comme de coutume la climatisation tournait à plein régime. Par-delà le roof-top, elle distinguait encore la ville s’étendre au loin, à perte de vue, et les maisons en feu. Leurs fumées noires s’élevaient vers le ciel laiteux et l’espace d’un instant, elle songea à un poème de Paul Celan qu’elle avait oublié et elle se sentit bête. Elle voulut pousser les portes mais elles ne s’ouvrirent pas. Sur ses joues, elle sentit son maquillage couler en rivières sombres. Elle se tourna vers le CEO. Elle gémissait.
— Je peux plus sortir.
Le hipster écarta son ordinateur, tourna la tête vers elle, comme s’il allait lui dire quelque chose, mais il se ravisa. Il n’y avait plus de café. Il se leva pour en préparer.

9
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°15 : Contrechamp
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 20 janv. 2019 à 16:04 »
Bonjour à tous 😀
15e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand un tournage tranquille se finit mal 🎥📽🎬
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:


Contrechamp


Pas un Grec, pas une épicerie. Rien.
Je pousserai jusqu’à Gare du Nord, pour dîner. Il y a le petit libanais qui fait l’angle avec la rue La Fayette. En marchant bien, j’y serai en dix minutes. C’est pas mal, là-bas. Le seul problème, c’est la sauce. Leurs machins rouges me fusillent le bide. Des coups à chier dans son camion, comme Rico l’an dernier, sur le tournage de la pub Merco. Quelle bande de bras cassés, cette prod. Avec eux, plus jamais. Pour se faire payer à coups de fusil, en plus. Pas question. Même si j’ai pas mes heures, je m’en fous. Je ferai autre chose. Trop longtemps que je garde des places vides pour ces trous de balle.
Ça y est, je me souviens. Des radis rouges. Voilà, c’est ça qu’ils mettent dans leurs sandwichs, les libanais. Tiens, le p’tit nouveau.
— Yo ! Gibson, c’est ça ?
— Ouais.
Le voilà qui me donne du Yo en m’appelant par mon surnom.
— T’as pas du feu, s’te plaît ?
— Ouais, tiens.
— Bien vu le Zippo, il est frais.
Encore un qu’allume sa clope comme un bédo. La coupe à la mode, cheveux longs, rasés sur les côtés, les Nike et le futal de sport qui moule les chevilles, mais pas le reste. Quelle mode à la con.
— Qui c’est qui t’a dit mon blaze, fils ?
— C’est Rico et Poêle-à-frire, ils sont dans la rue d’à côté. Vous faites golris les anciens, je te jure, avec vos blazes de ouf là. Moi, c’est Ted.
— Didier. Mais tu peux m’appeler Gibson, comme les autres.

La pogne solide. Les yeux bien droits quand il cause. Lino dirait que c’est bon signe. Pas un mytho. Et puis il a l’air content d’être là, le môme. Sincèrement. Bien sûr, il se fait enculer. Mais ça, il le sait pas encore, c’est un môme. Sauf que maintenant, c’est un môme qui bosse pour le Cinéma. Ouais, un veinard, qui démarre sur les chapeaux de roues, en plus. Un gros film avec des stars et du matos, des rues bloquées et des cascades, des projos de dix mètres gros comme des lunes qui sortent des fenêtres accrochés par des câbles, des boules chinoises, des figurants, encore des figurants, des légions de putains de figurants qui viennent bouffer du quatre quarts sur des tables régies longues comme des plages, des plages de bouffe merdique colportée par des stagiaires qui sont contents d’en être, et puis encore du matos, des camions de matos dont on n’utilise pas la moitié pour le tournage, mais on s’en fout, c’est la prod qui paye ; et ces escadrilles de techniciens-tatoués-qu’ont-connu-la-planète-entière-dans-leur-carrière, des putains de Larousse du cinéma illustrés, avec une barbe et des clopes à rouler. Bon, ils ont pas tellement évolué depuis la grande époque, à part un ou deux divorces et un pavtar » en banlieue. Mais putain, ils ont kiffé quand même. Ouais, grave. Parce qu’au final, c’est pour ça qu’on y va tous. On se dit qu’on est dedans. Pas comme ces cons qui vont à l’usine, ou dans leurs bureaux merdiques, pomper le nœud d’une huile en cravate pour un salaire minable. Non, nous, on est bien mieux. Au-dessus. Pas des artistes, mais pas loin quand même. Une équipe. Une Famille. Merde, une putain de famille ! Avec le père, le réal, le mec touché par la grâce, genre génie visionnaire, torturé, suspendu entre l’auteur et l’homme de terrain en casquette et mocassins. Et puis à ses côtés, l’équipe mise en scène : des armées d’assistants fraîchement émoulus de leur école de ciné à une plaque l’année, tous plus dévoués les uns que les autres. Une bande de minots un peu branleurs, persuadés d’être des génies en gestation. Tellement cinéphiles qu’ils peuvent se mater l’intégrale de Rohmer deux fois de suite, comme ça, pour le kiff. Tellement interchangeables qu’on leur a filé des numéros. Premier assistant, deuxième assistant, troisième, quatrième, y a pas de limite en fait. Plus le réal en a une grosse, et plus y en a pour lui lustrer. Logique. Et tout ce petit monde sait que s’il lui mijote une bonne turlute, au patron, une flûte comme il les aime, peut être que dans sa grande mansuétude, l’illustre, le sage, il les rappellera pour un prochain film. Et ça, c’est le jack-pot. L’assurance de travailler à nouveau. D’enchaîner, comme on dit. Et enchaîner, et enchaîner. Encore et encore. En-chaî-ner. Comme avec des chaînes et des boulets. Et au bout de cette autoroute de la pipe, l’espoir de passer d’assistant-fiotte à chef. Une vie à tailler des plumes pour une épithète. CHEF. Y a que ça sur un film : chef électro, chef machino, chef opérateur, chef déco, chef costumier, régie-chef, chef monteur, chef, chef, chef... Un putain de régiment d’infanterie.
Et aux pieds de la caserne, à la cave de la grande maison du cinéma : le bâtard. Le fils qu’on a eu avec la bonne, en rentrant au petit jour, un soir de bringue (« Oups ! Désolé, Papa s’est trompé de chambre »). Le mouflet pas vraiment cinéphile, même si ça lui déplaît pas. Le paumé, le technicien déchu, ou encore la canaille qu’a fait un peu de ballon pour des conneries, y a longtemps.
Nous, les ventouseurs.
La ventouse, comme une ventouse pour les chiottes. Sûrement que ça vient de là d’ailleurs, parce qu’on se tape le boulot le plus merdique de l’usine à rêves : garder les places vides dans les rues pour que les camions de tournage se garent. Douze heures par jour et par nuit. En hiver et en été. Dans la rue. A se faire chier sévère, dans nos camions. Avec des cônes de Lübeck et des rouleaux de rubalise tendus entre chaque plot, devant des places vides. Et tout ça pour une seule raison, notre mission divine : que ces connards de riverains ne se garent pas où on est. Et ils essayent. Oh, que oui ! Immanquablement. Alors, après avoir essuyé gentiment quelques insultes, on dialogue, on explique : « Non, Madame Trouduc', vous pouvez pas vous garer ici. Oui, on a des autorisations, regardez. C’est un tournage de cinéma, c’est du sérieux, avec Patrick Prunelle qui tient le premier rôle. Si si, le vrai, avec sa permanente et sa gueule d’ange figée dans le temps, comme au Grévin. En plus, c’est un grand film, réalisé par Gérard Bidule, le mec qu’a tellement de palmes d’or qu’il s’est bâti une case en Belgique avec, pour se protéger quand il pleut des impôts. Alors, Madame Trouduc', vous et votre Clio en leasing, vous n’empêcheriez tout de même pas des millions de gens de rêver, hein ? Parce que si les camions de matos peuvent pas se garer dans votre quartier de rupin à 15 000 balles du mètre carré, il y aura plus de films. Rien. Nada. Un gouffre culturel. La plèbe se noiera dans un océan de conneries hertziennes, et tout ça à cause de vous. »

Merde, voilà que le môme veut faire la causette. Comme si mon feu lui suffisait pas.
— Ça vient d’où, Gibson ? C’est à cause de l’acteur ?
— Non. C’est une marque de guitare.
— Ah ouais. Tu joues ?
Je suis tombé sur un putain de prix Nobel.
— Ouais, à l’époque j’avais plusieurs groupes sur Paname. Je faisais des remplacements, des concerts et tout.
— Pourquoi t’as arrêté ?
— La tune, fils. Ça paye plus que dalle la zique. Un jour, je me suis retrouvé dans la mouise. Grave. Les huissiers qui débarquent le matin et tout le bordel. On venait juste d’avoir ma fille, ma femme et moi. Alors comme j’avais remplacé pas mal de zicos sur des tournages, un copain régisseur m’a proposé mes premières ventouses. Ça s’est fait comme ça, par hasard. Au début, je me suis dit que c’était temporaire. Ça fera vingt piges le mois prochain.
— Ouais, je vois le délire. Moi, je suis dans la mécanique à la base. Et puis j’ai eu des galères de taf, pareil. C’est Jo, le neveu de Rico qui m’a mis sur le plan. C’est un bon soss, Jo. Il savait que je kiffe de ouf le ciné.

Jo, le fils de la frangine à Rico. Une belle famille de cinéphiles, ceux-là. Genre, Les Enfants du paradis en caravane dans la Beauce. Aux dernières nouvelles, le petit de Sylvie donnait plus dans la zipette et les BM chouraves que dans les tournages de films. Mais bon, les gens changent, paraît-il.
— Et tu le connais d’où, Jo ?
La question à dix plaques. Concentre-toi sur ses yeux : en bas, à gauche. Les pupilles qui se dilatent, et ça repart : en haut, à droite. Vas-y, gamin, sors-le-moi ton mytho.
— En fait, Jo et moi on a bossé ensemble dans un garage, à Osny, pendant deux ans et quelques. On est restés potes depuis.
Un garage à Osny. Avec des barreaux aux fenêtres, ouais. En tout cas, c’est pas pour escroquerie qu’il est tombé, le môme. Les mythos c’est définitivement pas son truc.
— Hey Gibson, je veux pas te manquer de respect et tout, mais pourquoi tu mates mes yeux comme ça ?
— C’est le Grand Lino qui m’a appris ça.
— Lino, le rappeur ? Sérieux, tu le connais ? C’est un tueur de ouf, je kiffe depuis l’époque d’Ärsenik...
— T’enflamme pas, fils. On parle pas du même. Lino Ventura, le comédien.
— A ouais, à l’ancienne. Si si, Les papys flingueurs et tout.
— Ouais, c’est ça. J’ai été son chauffeur pendant plusieurs années. On a fini par devenir potes. Tu vois, les Lino, Gabin, Blier, toute cette clique, c’étaient des Messieurs. Je veux dire, jamais un mot plus haut que l’autre, respectueux de tout le monde sur un plateau. Ça serrait la pince à l’équipe le matin, toujours un petit mot pour les ventouseurs et les techniciens : « Ça va les gars ? Pas trop dure, la nuit ? Venez prendre un café. » C’étaient des mecs qu’avaient eu une vraie vie, avant le cinéma. Pour ça qu’ils étaient bons à la face, d’ailleurs.
— Je vois ce que tu veux dire. Et c’était quoi son délire avec les yeux, à ton gars ?
— Lino avait fait carrière dans la lutte, avant de jouer la comédie. Un de ses entraîneurs lui avait appris un truc : guetter l’endroit où les yeux partent, pendant le combat. Pas facile. Mais quand tu y arrivais, ça te permettait d’anticiper une feinte ou une projection. Le truc marche aussi hors du tapis. Et Lino, avant qu’il te connaisse, te posait toujours une ou deux questions en te gaulant le regard. Avant même que tu répondes, il savait si tu mentais, si c’était un souvenir ou autre chose. Un genre de test, j’imagine. Pour voir si t’étais une trompette ou si t’étais réglo. Des années plus tard, j’ai maté un documentaire là-dessus. Ce truc-là, c’est une science, en fait. Ils appellent ça PNL...
— PNL ? Comme le groupe de rap ?
— T’arrêtes jamais avec ton rap, toi. Non, ce truc veut dire Programmation Neuro quelque chose. En gros, c’est des mecs qu’étudient la façon que t’as de bouger les yeux, les bras et le reste quand tu causes, pour voir si t’es un faisan ou pas.
— Lourd. Oh putain, regarde là-bas ! C’est Faguet, avec le réal et la petite assistante. Ils retournent sur le décor à cette heure-ci ?
— Ils vont répéter pour la scène de demain, à coup sûr.
— Elle est fraîche l’assistante, hein ? Par contre elle se la raconte grave, c’est abusé.

Pas faux. Bêcheuse comme pas deux, la gamine. Elle te dit bonjour comme elle te cracherait à la gueule. Avec la moue, mi-hautaine, mi-écœurée de la petite bourge découvrant un étron sur le tapis persan de sa grand-mère.
Mais sa tronche me dit quelque chose. J’ai déjà dû la croiser, cette môme.
Peut-être bien qu’elle ressemble à ça, ma fille, aujourd’hui. Dire qu’on s’est pas revus depuis ce foutu jour de l’an. Ça fait quoi, quatre ans ? Peut-être plus. Faudrait que je l’appelle.
— Hey, Gibson, tu crois que c’est abusé si je demande un selfie à Faguet ? Ma daronne kiffe trop cet acteur. Si je lui envoie la photo, elle va péter un câble.
— Laisse tomber, c’est un tocard. Je peux pas l’encadrer, lui et sa caravane de vingt mètres.
— Vingt mètres !
— Vise là-bas, au bout de la rue. Le gros truc impossible à garer, c’est plus une loge, c’est un Airbus, le bordel. Y a même un putain de jacuzzi à l’intérieur. Juste pour ses putes.
— T’es sérieux ? Faguet, il se tape des putes ?
— Pas plus de deux par jour, rassure-toi. Mais ça l’empêche pas d’emmerder les maquilleuses. Les pauvres gamines sont terrorisées à l’idée de rentrer dans sa turne. Une fois sur deux, il est à poil. D’ailleurs, l’an dernier il a dérapé.
— Genre ?
— C’était le film pour lequel il a eu le César. Le truc engagé, sur un chômeur. Tu parles. Ça les empêchait pas de s’en foutre plein le pif jusqu’à pas d’heure, tous les soirs. Bref. Notre bon Faguet national, engnôlé jusqu’à la moelle, a agressé une assistante-maquilleuse qu’avait le malheur d’être un peu gaulée. Mauvais timing. La môme a débarqué dans sa loge en pleine orgie. C’était pas la première fois que ce genre de connerie arrivait. Sauf que là, le lendemain, les parents de la gamine se sont pointés sur le plateau, et la prod s’est chiée dessus. Mais bon, comme toujours, notre vedette a acheté le silence de la môme et ses vieux, à grands coups de biftons.
— Quel fils de pute.
— Comme tu dis. Des histoires comme celle-là, je pourrais en remplir un bottin.
 
Allez, maintenant ça serait bien que tu te casses, le nouveau. J’avais pas prévu de tenir un colloque. J’ai la dalle, moi.
— Au fait, ça vient d’où le blaze, Poêle-à-frire ?
— T’es un curieux, la bleusaille. Ça date, ce truc. C’était un jour où on bossait dans un quartier chaud. Y avait Polo, Boban, Gros-Vlad et moi. Rico bossait pas sur ce film, il venait d’avoir son fils. La prod avait pas voulu raquer le caïd du coin pour qu’il nous foute la paix. Erreur de débutant. Du coup, ça a pas fait un pli, deux cailleras sont venues pour nous faire un camion de matos, pendant la nuit. Et c’est tombé sur ce bon Michel. Le con s’est pas dégonflé, il les a montés en l’air avec le seul truc qu’il avait sous la main.
— Une poêle à frire ?
— Exact. Ce mec, c’est le plus chiant que je connaisse quand il s’agit de casser la croûte. Rien n’est jamais assez kasher ni assez bon pour lui. Alors, il se prépare sa tambouille tout seul, dans son camion, sur son réchaud. Pour ça qu’il est équipé. D’ailleurs, en parlant de bouffe, je vais aller me chercher un sandwich au Libanais de gare de Nord.
— Vas-y, ça roule. Bon appétit, Gibson. On se capte plus tard.





*
La nuit, t’es seul comme un rat. Paraît que « les choses de la nuit ne s’expliquent pas à la lumière du jour ». Moi, j’ai connu que ça, la nuit. Un crépuscule interminable. Un chemin nocturne, balisé de rades anonymes, où des pèlerins sans bâtons se font taper, planter, gerber, baiser, mendient, philosophent ou se marient, tout ça sur un carré d’asphalte. Un bout de trottoir. Tous à fourrager dans les bas résille puants de Paris. La demi-mondaine. La bimbo sentimentale qui jure qu’elle est à toi, et à personne d’autre. « Juré, mon chou ! », qu’elle te fait, avec un clin d’œil aviné. Et l’instant d’après elle te jette à la gueule ce que t’auras jamais. Ce que personne n’aura jamais. La piste aux étoiles : ses rues, ses places, ses cafés et ses ports. La grande illusion.
J’aime ce spectacle. J’y suis accroc.

*

Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Une détonation de fusil à pompe, derrière mon camion. Ça y ressemble. Je vois que dalle dans le rétro. Tu parles d’un réveil. Allez mon Didou, va falloir prendre ses couilles à deux mains. Mais qu’est-ce que j’ai foutu de ma batte, bordel ? Ah, la voilà. Quel con. Endormi à cause de ce putain de sky. Résultat des courses, les keufs vont débarquer et je pue la gnôle et le shit, pire qu’une cellule de garde à vue un samedi soir. Et cette putain d’alarme de bagnole qu’arrête pas de gueuler. Attends, mais c’est quoi ça ? Bah, merde alors...
Pas de César pour Faguet, cette année. À part peut-être celui de la plus grosse pizza au champagne. Je crois que je vais gerber. Ce con s’est cassé la gueule du balcon de l’appart » où ils tournent. Cinq étages. Un gros plat sur le ventre à l’arrivée. Droit sur le toit de la bagnole, juste derrière mon camion, à quatre du mat.






*
Un appart » haussmannien de 200 mètres carrés : cheminées en marbres, moulures au plafond, parquet tellement ciré qu’on a peur de marcher dessus, des projecteurs, des réflecteurs, des caisses et des câbles partout qui t’empêchent d’avancer. Un décor de cinéma.
J’imagine pas le pot belge que ce con de Faguet s’est envoyé avant de faire le grand saut. Déjà qu’en temps normal, ce type a la réputation d’un aspirateur Dyson, mais là, il a dû sacrément dépasser les prescriptions du toubib. Ses cloisons nasales en or massif auront pas tenu le coup, dommage. Mais qu’est-ce qu’il foutait encore sur le décor à cette heure ?

La voix du nouveau, Ted, sur la terrasse. Des cris, plutôt. Des larmes en bruit de fond. Merde, la petite assistante est là aussi.
— Eh, oh, gamin ! Baisse d’un ton, tu veux.
— Putain, Gibson ! C’est la merde, Faguet s’est cassé la gueule du balcon !
— J’aurais deviné tout seul. À trois mètres près, la vedette terminait son saut carpé sur mon camion. Mais toi, qu’est-ce que tu fous ici avec la demoiselle ?
— Selma. Je m’appelle Selma.
Première fois qu’elle m’adresse la parole, en un mois. Elle a l’air sacrément choqué, la gamine, à grelotter dans sa couverture, les yeux dégoulinant de maquillage. Et dire que ce soir, c’était la quille. Un tournage tranquille, qui devait finir par une nuit tranquille. Tu parles. Au lieu de ça, avec quatre piges de placard au compteur, c’est à moi qu’échoit le rôle du limier dans l’affaire de l’été. Beau casting.
— L’un de vous deux peut m’expliquer ce qui s’est passé ?
— Putain Gibson, quelle merde !
— Calme-toi, fils.
Les yeux de la bleusaille se barrent à nouveau : en haut, à gauche.
— OK. Je m’endormais dans mon camion, alors je suis venu me faire un café sur le décor, dans l’appart', pour tenir le coup. Rico voulait que je lui en ramène un, aussi. Quand je suis arrivé, j’ai entendu des hurlements, je suis allé voir sur la terrasse. Et là, j’ai vu Selma et Faguet en train de s’embrouiller. J’ai essayé de venir les séparer, ce con allait lui mettre une patate, tu vois. Il gueulait, je captais rien tellement il était raide. Et puis, il m’a mis une droite, je suis tombé, et quand je me suis relevé il basculait de la rambarde. Il était fonsedé de ouf, j’ai pas pu le rattraper.
— Tu confirmes ce qu’il vient de dire ?
Pas le temps de répondre à ma question, la voilà qui répand ses tripes sur le carrelage de la terrasse.
— Laisse tomber, Gibson. Elle est rôtie, elle arrive à peine à parler.
— Fils, va chercher un verre d’eau dans la cuisine, s’il te plaît. Poêle-à-frire a appelé les poulets, ils devraient pas tarder.


*
— Hey, Gibson, t’as raconté quoi aux flics pendant deux heures ?
— Ce que j’avais vu en arrivant là haut, Rico.
— Ouais, et pourquoi ils t’ont pas emmené, toi ? Ils ont bien embarqué Ted et l’assistante, pour les cuisiner.
— Je sais pas, Rico. Peut-être qu’ils veulent juste les entendre, une fois qu’ils seront calmés.
Les carreaux humides de Rico se font la malle. Direction : en bas, à gauche.
— Je l’aime bien, ce petit. C’est un pote de mon neveu. Je crois qu’il a pas toujours filé droit, tu vois ce que je veux dire ?
— Je vois.
— Je voudrais pas que tout ça lui attire des emmerdes.
— Ça va aller. T’inquiètes pas pour ton lascar.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— J’ai essayé de causer un peu avec l’assistante réal, entre deux vomissements. M’est avis qu’elle a de la famille dans le métier. Peut-être même une frangine. Dans le maquillage, par exemple.
— C’est que t’es un putain de Columbo, hein, Gibson ? L’autre con de Faguet est tombé parce qu’il était raide, c’est tout.
— Ça, pour être raide. Aucun doute là-dessus. Pour le reste...
— Je t’écoute.
— La tête de la petite me disait quelque chose depuis le début du tournage. J’étais pas sûr. Avant ce soir, je l’avais pas vraiment vue de près. Et puis ça a tilté, une fois sur la terrasse. La ressemblance avec la maquilleuse que Faguet avait agressée était flagrante. Sa frangine, à coup sûr. Alors, je lui ai posé quelques questions, pas grand-chose. Et je crois bien avoir eu ma réponse.
— Ses yeux, j’imagine ? Encore le truc de Ventura dont tu parles tout le temps, hein ?
— Je te demande pas de me croire, Rico.
— Et où est-ce qu’elles allaient ce coup-ci, ses billes ?
— Dans un coin, toujours le même. Un coin que j’ai déjà vu.


10
Mise en avant des Auto-édités / Muette de Emily Thibault
« Dernier message par Apogon le jeu. 17 janv. 2019 à 17:51 »
Muette de Emily Thibault

   Même si j'ai l'impression de bien dormir, je sens une main sur mon épaule. Ma mère… Ou un voleur ! J'ouvre de grands yeux. La lumière est allumée, je me sens aveuglé. Doucement, je me redresse, mon dos me fait mal, je suis resté trop longtemps dans une position trop inconfortable. Je fais craquer mon dos pour me sentir mieux.
— Est-ce que je t'ai fait peur ?
— Assez.
   Dès que j'ai ouvert les yeux, c'est comme si tous mes sens étaient revenus. J'ai senti son parfum, j'ai donc su que ce n'était pas un voleur. Son parfum est si particulier. Piper l'embêtait tellement pour avoir le même. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas senti, parce qu'elle refusait de le porter, je pense qu'il lui rappelait trop ce qu'elle a perdu. Moi aussi, je l'aimais bien ce parfum et je suis content que ce soir elle l'ait mis. Elle a fait un grand pas en avant, je le sais.
— Bonne soirée mam's ?
— Oui. J'ai apprécié. Tu devrais aller te coucher dans ton lit, ce sera mieux que sur la table.
— Oui, sûrement.
   Je vais pour commencer à rassembler mes affaires jusqu'à ce que je me rende compte que quelque chose à changer. Ce n'était pas comme ça quand je me suis endormi. Oui, j'étais bien sur mon dessin, alors que là, il n'est plus sous mes bras. Je la fixe, est-ce qu'elle a regardé ce que j'ai dessiné ? Tout de même, je rassemble mes feuilles.
— Je suis contente de te voir à nouveau dessiner.
— Je suis content de dessiner à nouveau, dis-je.
   En la regardant, je me rends compte que ça lui brûle les lèvres de me demander qui j'ai dessiné tout comme moi ça me brûle de lui demander avec qui elle était ce soir, qui est-ce de si important pour qu'elle remette du parfum.
— C'est une fille de la classe, annonçais-je en lui montrant le dessin.
— Montre lui, je suis sûre que ça lui ferait plaisir.
— Ce n'est pas comme ça que l'on drague une fille aujourd'hui. Il t'avait dessiné ?
— Qui ? Ton père ? Oh non, il dessinait comme un pied ! Je ne sais pas de qui tu tiens ce talent.
— D'accord.
   Je tarde à me lever pour aller me coucher dans mon lit. Elle a l'air de le remarquer. Il y a trop de questions qui s'emmêlent dans ma tête, c'est le vrai bordel.
— Est-ce que tu vois quelqu'un ?
   Voilà, c'est dit, je ne pouvais plus garder cette question pour moi. Maintenant, je ne me sens pas si bien que ça, est-ce que ce n'est pas à une mère de demander cela à son fils et pas l'inverse ? Elle prend son temps pour me répondre, elle va même se faire couler un thé pour venir s'asseoir à la table avec moi.
— Je suis contente que tu poses cette question, je ne savais pas comment le faire venir dans la conversation.
   Pour simple réponse, je ris nerveusement, comme si je suis soulagé qu'elle ne le prenne pas mal.
— Oui, tu as raison. Je vois quelqu'un.
   Je hoche la tête à sa révélation, qui n'en ai pas vraiment une, car c'est ce que je pensais. Elle boit une gorgée de son thé pour une nouvelle fois faire tarder la réponse. Elle a répondu à ma question, mais j'ai envie d'en savoir plus et je pense qu'elle l'a compris. Mais en la regardant, j'ai l'impression qu'elle cache plus qu'une simple relation.
— Je ne sais pas comment te le dire.
— Oh maman !
— Je fréquente une femme, avoue-t-elle.
   Je la regarde, perplexe. Je ne pensais pas du tout qu'elle était de ce genre-là. Je pensais qu'elle aimait les hommes, mais peut-être qu'elle a été dégoûtée par le comportement de certains. Une femme ? Pourquoi une femme ? Où l'a-t-elle rencontrée ? J'ai l'impression d'être son parent, je ne dois pas lui poser toutes les questions que je me pose.
— Ça te dérange Xander ?
— Euh… Non, je ne pense pas. Tu fais ce que tu veux, je pense que tu es assez grande pour savoir quoi faire.
   Je gagne un rire un peu niais. Vu son âge, bien sûr qu'elle sait ce qu'elle fait… Ou peut-être pas. Peut-être que c'est le contraire de la certitude de ses actions. Si ça se trouve, elle est complètement perdue et la seule personne qui a su répondre à ses demandes, c'est cette femme. Ou est-ce en rapport avec Piper ? Ce serait bizarre mais totalement possible. Pourquoi pas ? Après tout, elle ne vit plus qu'avec un garçon maintenant, elle ne peut plus jouer à s'échanger ses fringues avec sa fille.
— Je l'ai rencontrée au travail.
   A nouveau, je la dévisage. Je sais ce qu'elle fait comme travail, elle fait le ménage chez des gens, qu'ils soient plus ou moins riches, plus ou moins jeunes. Elle ne me parle jamais de ce qu'elle fait là-bas, d'avec qui elle parle.
— Comment ça ?
   Elle se racle la gorge avant de le répondre.
— C'est l'une des propriétaires des maisons dans lesquelles je travaille. Elle s'appelle Michelle.
   Dès qu'elle me donne son prénom, il y a un sourire qui apparaît sur son visage. Elle doit la rendre heureuse. Puis elle devient rouge, j'ai envie de rire, on dirait une adolescente.
— Elle est mariée ?
   Je pose la question qui fâche parce que je ne vois pas l'intérêt d'avoir quelqu'un qui fait le ménage chez soi si on est célibataire et pas vieille. Elle rougit encore plus et baisse la tête vers son thé.
— Oui, murmure-t-elle.
— Maman ! Tu es l'amante de cette femme !
— Oui et alors ?
— Ça ne se fait pas !
— Je sais… Vraiment, je sais que je ne devrais pas faire ça mais… Mais on parle bien, on rit ensemble. Elle me fait me sentir bien quand je suis avec elle, même contre elle.
— Je ne veux pas de détails. Tu n'aimerais pas que si tu étais avec elle, elle ait une amante !
— Je ne suis pas son stupide de mari qui ne rentre jamais avant dix heures du soir.
— Fais attention maman.
— Roooh ! Je sais ce que je fais.
— Je ne crois pas.
— Occupe toi de ta belle que tu dessines, me lance-t-elle sans que je m'y attende.
— Tu n'as pas le droit de me dire ça, de changer de sujet. Je ne suis pas amoureux d'elle.
— Ben moi je suis amoureuse de ma patronne, j'y peux rien. Tu comprendras assez rapidement que ça ne choisit pas ! Sinon je n'aurais pas eu de relation avec ton père.
   Amoureuse ? Déjà ? Sûrement qu'elle travaille chez elle depuis un long moment. Oui, elle a eu le temps de la connaître. Est-ce qu'elle la connaissait avant l'année dernière ? Est-ce qu'elle a réussi à l'aider alors que moi j'en étais incapable.
— Si elle te rend heureuse. De toute façon, ici, tu ne l'es plus.
— Détrompe toi Xander, j'adore être ici avec toi. Je t'aime tellement, tu le sais.
— Mais je ne suis pas Piper.
— Comme elle n'était pas toi. Je vous aimais tellement, vous étiez beau ensemble. Elle me manque beaucoup. J'essaie juste de me sortir la tête de l'eau.
— Je sais.
— Je suis entrain d'y arriver. J'aimerais tellement que toi aussi t'y arrive.
— Mais tu mets trop d'envie en cette femme, dis-je en haussant le ton. Je ne veux pas que tu sois à nouveau triste s'il y a quelque chose qui ne se passe pas comme tu le voulais. Et si au final elle reste avec son mari et qu'elle te dégage. Tu as assez souffert à cause de l'autre !
   Elle me regarde avec de grands yeux et je continue mon discours pour ne pas perdre le fil.
— Je suis content que tu t'en sortes, j'en suis limite jaloux mais si tu redeviens triste, je n'arriverais toujours pas à t'aider ! Je suis incapable de te rendre heureuse, moi tout seul. J'y arrivais qu'avec Piper ! Maintenant je suis seul, complètement seul !
   Elle pose sa tasse sur la table, se lève de sa chaise et vient me prendre dans ses bras. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je fonds en larmes. Elle mérite tellement d'être heureuse que si cette relation se termine, elle sera anéantie et moi aussi par la même occasion. Elle caresse mes cheveux et murmure les mots doux d'une mère.
— Va te coucher mon grand, tu es fatigué. Ça ira mieux demain.
   J'ai envie de rire parce que c'est tellement irréel. Demain ça ira mieux. Qu'est-ce qui ira mieux demain ? Ma sœur va réapparaître ? Non demain sera juste un autre jour où j'irai au lycée, où je me ferai passer pour quelqu'un que je ne suis pas à cause d'une envie de pouvoir de ma première année. Rien n'ira mieux demain.
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