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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain
« Dernier message par sylvie KOWALSKI le Hier à 23:24 »
 :bravo:
2
Bonjour à tous 😀
8e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand le passé rejoint le présent, quand la douleur devient si insupportable, qu’on est prêt à tout pour la faire sortir... 😨
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:



Tout ce qui est humain


Il fait noir entre deux lampadaires. Dans la brume les guirlandes de Noël scintillent et rappellent que c’est les fêtes. Pourtant c’est dans son cœur que ça clignote comme une menace.
Des flaques et des papiers sales pour les bas quartiers, plus loin des magasins et des cartes « Visa » qui chauffent.
À l’écart du tumulte des boutiques et des centres commerciaux, tapis dans la pénombre et le calme apparent du faubourg, il est là, il le sent…
C’est la nuit, il presse le pas. Il tressaille à un bruit et se retourne, ce n’est qu’un chat. Il scrute la pénombre un instant encore.
La mort en face il ne craint pas, c’est dans le dos qu’il la redoute.
Pourtant plus tard dans le halo d’un candélabre, c’est son ombre qui le fera frissonner.
 
 
***
 
Tout avait commencé ce jeudi après midi.
Il avait laissé son chien dans le salon. Ce dernier s’était couché résigné en soupirant. Ses yeux ronds aboyaient déjà l’inquiétude.
Il avait pris le bus. Une rincée s’annonçait, mais la porte s’est ouverte à temps sur un havre de chaleur et au sec.
Malgré l’inconfort, Il avait apprécié la banquette raide et l’étroitesse des rangées en écoutant le déluge marteler la tôle.
Un petit frisson d’aise l’a saisi en pensant qu’il était à deux doigts de rater le car et de se faire arroser. C’était un peu sa vie, une suite de petits bonheurs qu’il accueillait avec délectation, aussi futiles soient-ils. Il savait trop bien ce que l’existence réservait de mortifère, mais pas encore ce qui l’attendrait bientôt.
Radio Monte-Carlo, entre ses pubs et ses jeux imbéciles, hurlait un fait divers saignant et des embouteillages monstres sur les routes des sports d’hiver, la baisse de cinq euros des APL, la suppression de l’ISF et le scandale d’un penalty accordé à Ronaldo et…
Il mettrait quarante minutes pour rejoindre la ville, cahin-caha, et cahotant sur les rapetassages de la chaussée des bleds de banlieue, les oubliés des fastes urbanistiques de la métropole.
Il aurait tout le temps de lire les consignes de bords « Attachez votre ceinture », « interdiction de fumer », « de parler au chauffeur » et tant d’autres « défense de » aux incivilités potaches.
Tout le temps aussi d’admirer un portrait-robot placardé sur la vitre qui le séparait du conducteur. Un disparu ou peut-être un criminel qu’une balafre sur la joue en forme de S singularisait. Ça l’avait bien fait marrer cette tronche de BD sinistre au-dessus du numéro de téléphone de la préfecture.
Puis, en gare routière, les portes s’étaient ouvertes sur une immense agora cerclée d’immeubles encore en construction.
Cinéma, commerces et bureaux feraient le nouveau pôle du centre de l’agglomération. Un nid de création d’emploi pour plumer les nids voisins qui se couvriraient alors d’affiches « à vendre » ou « à louer ».
Dans le flux des voyageurs de la périphérie et dans la cohue de gens pressés, sous le déluge qu’il n’éviterait pas cette fois, il passerait sous la voûte sombre d’un des ponts ferroviaires occupés par les caddys et les cartons de quelques SDF.
Dans le ciel, des nuages percés de bleu entre deux averses cinglantes et au sol sur le goudron grené de trous, les flaques sales qu’il devait franchir sans se mouiller les pieds. D’un côté, le moteur des berlines et des bus, de l’autre, le grondement des trains et le crissement de leurs freins quand ils entraient en gare.
Après un quart d’heure de ce parcours du combattant, Sam avait enfin franchi la petite porte vitrée du vieil immeuble qui abritait le comité local du Secours Populaire. C’était ainsi tous les jeudis.
Dès l’entrée, entre les rayons de livres rangés vaille que vaille au gré du flux des dons, une petite queue de bénéficiaires en attente sentait bon le métissage des peaux et des cultures. Hidjabs, casquettes, chevelures blondes ou brunes, black ou visage pâle, ils comptaient tous ici sur une main tendue et un sourire, où ailleurs on leur flanquait grimaces et coups de menton méprisant.
Plus loin dans la friperie, quelques-uns palpaient les tissus pour le petit bonheur de se vêtir dignement pour pas cher.
Enfin se dressait le comptoir d’accueil devant une salle d’attente bondée des mêmes femmes et hommes mélangés.
Au plafond d’un blanc terne, un néon. Sur les murs délavés rampaient des gaines électriques aux parcours improbables que des affiches du Secours Populaire cachaient.
 
« Tout ce qui est humain est nôtre » disaient-elles.
 
Sur un côté quatre box. C’est dans l’un d’eux que Sam prendrait place pour accueillir individuellement les demandeurs d’un secours d’urgence ou régulier. Il évaluait là les besoins de chaque bénéficiaire ainsi que leurs difficultés. Il écoutait parfois leurs confidences et le don d’une oreille bienveillante n’était pas le moindre des secours qu’il offrait.
Six mois qu’il consacrait un peu de son temps en ce lieu. Il connaissait trop bien l’association pour en avoir bénéficié des années et enfin devenir accueillant à son tour.
Il se le rappelait chaque fois qu’un visage défait franchissait la porte de son box.
Il en verrait une dizaine aujourd’hui, de la retraitée de soixante-dix ans seule au minimum vieillesse à la jeune mère d’origine maghrébine, analphabète, emballée de tissu de la tête aux pieds que son mari venait de quitter.
Des femmes surtout des femmes…
 
***
 
L’après-midi s’était passé. Dès dix-sept heures, on avait allumé le néon. Dehors une brume dense envahissait les rues et la nuit semblait déjà prendre ses aises.
La salle d’attente s’était peu à peu vidée. Les derniers bénévoles se préparaient à partir et les locaux se plongeaient doucement dans un sinistre silence.
Sur le passage, Maryse sa collègue du box voisin a accroché Sam par le bras.
 
— Dis, j’arrête là ce soir, je n’en peux plus, je partirai quand tu en auras fini avec la suivante. Celui-là je ne le sens pas… Elle a tendu le cou vers un homme alcoolisé qui titubait au fond du couloir.
Elle était au bord des larmes. Sam l’a serré dans ses bras pour réchauffer son cœur. Peut-être avait-il un faible pour elle…
C’était une instit retraitée qui alternait ici réception ou atelier d’alphabétisation. Une chouette femme Maryse, un roc de coutume, mais ce soir-là, dans l’obscurité précoce qui tombait, la perspective de recevoir cet homme alcoolisé, peut-être violent et difficile à gérer, était au-delà ses forces.
Même si elle savait qu’il n’exprimait là qu’une misère abrupte, celle du fond du trou, celle de la rue dont on ne revenait pas toujours vivant.
Il ne restait qu’une femme dans la salle d’attente.
 
— Madame Halaoui Aïssa ?
 
Sam a lu sa fiche en diagonale.
Une femme seule encore, dont l’épaisseur du dossier témoignait de multiples passages au Secours Pop.
Elle s’est levée péniblement en tirant un chariot de course. Elle boitait et avait un étrange rictus.
Elle a tendu tous ses papiers ou pas grand-chose.
— Je vous laisse trier, vous n’y trouverez rien de nouveau depuis la dernière fois, sauf les APL qui ont baissé.
Sur sa fiche se lisait le journal de ses passages au Secours avec les mots banals de la vie de beaucoup ici :
Chômage, maladie, dette, en attente du RSA, RSA interrompu, trop-perçus à rembourser.
Deux ont attiré l’attention de Sam : violences et traumatisme crânien.
 
— Vous avez été victime de violences…
— Conjugales, oui ! C’est il y a bien longtemps…
 
Et elle a fait le récit de son premier « grand amour » à Angoulême, sa ville de naissance. Il y avait trente ans. Elle a raconté les coups durant des années, les tortures psychiques, puis un soir alors qu’elle était enceinte de 6 mois, la gifle, un aller et retour et un coup de genou dans le ventre.
Elle a mimé le geste et son regard s’est allumé un instant d’une étrange lueur sauvage.
 
— Je n’en suis pas morte ! Une hémorragie cérébrale, tout de même, et une fausse couche !
 
Un Procès et la prison pour son tortionnaire.
 
— Rodrigo qu’il s’appelait ce salopard ! Je le vois encore avec son cran d’arrêt qu’il me mettait sous la gorge pour me faire peur comme dans les films !
J’en fais toujours des cauchemars.
 
La lumière de la salle d’attente s’est éteinte soudain. Un cadre noir a occupé l’espace de la vitre du box. Sam ne s’en est pas ému, trop occupé par le discours d’Aïssa.
Elle avait raconté là une tranche de sa vie et il avait tout pris dans la gueule.
Il serait bientôt dix-huit heures et la nuit montait avec la noirceur de son récit.
Le visage hirsute du poivrot est alors apparu dans l’encadrement vitré du box comme un diable qui sortirait de sa boîte. Sam a sursauté surpris par cette apparition dans l’obscurité de la salle d’attente. Maryse avait-elle baissé les bras ?
Aïssa tournait le dos à la baie. Elle n’a rien soupçonné
Son débit s’est ralenti pour parler de Pascal, son autre grand amour.
— On était enfin heureux tous les deux, il m’a prise avec mon handicap. Il m’a prise stérile et il m’a aimé, oui, beaucoup.
De la main gauche elle a caressé sa main droite recroquevillée, séquelle parétique de son traumatisme crânien, comme son rictus qui s’effaçait quand son visage exprimait la tristesse.
 
 
— Mon Pascal, il est mort d’une leucémie foudroyante l’an dernier…
 
Sam a dégluti un trop-plein d’émotion puis il a rédigé des bons d’aide alimentaire.
Il lui proposera des activités pour rompre l’isolement et le flyer d’une place de théâtre offerte au secours pop. Le sourire étrange d’une Aïssa dubitative a accueilli ces attentions si rares ailleurs, où souvent seul l’estomac des précaires préoccupait les aidants…
Elle a récupéré ses papiers et s’est levée en le remerciant, il lui a ouvert la porte.
— Courage, Madame, et n’hésitez pas à reprendre rendez-vous au moindre problème. Je suis là tous les jeudis.
Laisser un pont et un dernier sourire pour briser la honte se disait-il. Ce soir, Aïssa mangerait bien et peut-être cogiterait-elle sur les ateliers-cuisines parmi les activités. Le théâtre, elle n’y était jamais allée, pourquoi pas ?
La salle d’attente était toujours dans le noir, le silence y régnait. Le cœur de Sam s’est emballé. Quand il a éclairé, le poivrot somnolait sur une chaise.
Maryse était déjà partie et ce n’était pas d’elle.
Le pochard a ouvert un œil pour dévisager la femme. Elle n’a posé qu’un regard furtif sur l’homme. Ce dernier a pénétré dans le box. Il portait un sac de course vide et barbouillé de tags informes.
Il s’est affalé aussitôt sur la chaise, une forte odeur de sueur a alors envahi la pièce. Quand il a ouvert la bouche, c’est un fumé de bonbon mentholé et d’haleine alcoolisé qui a saturé l’atmosphère.
— Ah ! une Maghrébine ! Toujours à pleurer de l’aide, faudrait toutes les pendre par les nichons !
Cette réflexion immonde a sidéré Sam, mais ce dernier a trouvé qu’elle allait bien avec la puanteur du personnage. En d’autres temps, l’homme aurait pris la porte. Mais il avait vieilli et c’est par lassitude qu’il ne réagît pas à ces propos racistes.
Des yeux bleus et la peau ridée par les années de rue, il ne respirait pas la santé avec son teint gris qu’une barbe sauvage masquait mal. Une gueule à faire frémir qui pourtant lui paraissait familière. Seules sa taille et ses épaules larges en imposaient, mais comme une menace…
 
— Donne-moi vite mon panier, le magasin va fermer.
— Ils ne fermeront pas, ils vous attendent, n’ayez crainte. On va faire le point sur votre situation.
L’homme a éclaté de rire en exposant une rangée de dents jaunes éparses.
— Ma situation ! Elle est bien bonne !
Son hilarité retenait une violence prête à exploser.
Et il est parti dans un discours confus que sa voix éraillée ponctuait d’un : « Saloperie ! » à chaque phrase.
Il était né à Lille mais avait travaillé à Angoulême un temps. Puis, il avait fait deux ans de prison.
— Une histoire à la noix ! Saloperie ! Ma gonzesse. Elle est allée raconter aux flics que je la frappais !
Ses yeux injectés s’allumaient d’une étrange lueur à l’évocation de ce passé trouble.
— Ce n’était pas vrai ?
— Bien sûr que non ! Saloperie ! J’en suis ressorti, sans boulot, interdit de séjour à Angoulême. Je n’avais plus que la route. Si je la retrouve, couic ! A-t-il fait en posant son pouce sur son cou.
Hier, on m’a viré d’Emmaüs. Un salopard m’a cherché, il m’a trouvé.
Il a mimé un coup de boule. Sa tête était prête à cogner encore.
— Faudrait abréger ! Mec.
L’homme s’impatientait, mais Sam était ailleurs, loin les bravades haineuses du sans-abri. Pas facile d’abandonner les codes de violence de la rue dans le petit espace d’un bureau, il savait.
En revanche, Angoulême, violence conjugale, prison… il venait d’entendre à l’instant, de la bouche d’Aïssa, le même récit.
Ce n’est pas possible ! simple coïncidence, a-t-il pensé.
— Il me faudrait votre carte d’identité pour remplir la fiche.
L’homme qui semblait pressé lui a tendu le papier en se levant brusquement pour lui tourner le dos et coller son nez sur la vitre du box comme un lion sur les barreaux de sa cage.
Le sang de Sam s’est glacé quand il a lu sur la carte :
Rodrigo, Pablo Rodrigo !
Il s’est remémoré le croisement de Pablo et d’Aïssa dans la salle d’attente quelques minutes plus tôt. Elle avait alors baissé les yeux, lui ne l’avait pas reconnue.
Son origine maghrébine ne lui avait pourtant pas échappé !
Il a rendu la carte en tremblant sans se focaliser plus sur la photo d’un Rodrigo, là imberbe…
Désormais, il devrait gagner du temps. Cette pauvre femme était en danger. En prenant son temps, il a fait un bon pour un panier d’aide alimentaire, et un autre pour les fringues et un autre pour un kit d’hygiène corporelle et un autre pour l’épicerie solidaire. Il faillira même en faire un pour des jouets !
Il aurait donné tout ce qu’il pouvait pour qu’Aïssa récupère son panier au magasin et soit loin !
Qu’ils ne se croisent surtout plus.
L’homme a enfin posé sur Sam un regard plein de haine puis a pris son sac de course tagué pour sortir et gagner le dépôt à une centaine de mètres de là. Bientôt, sa lourde silhouette s’enfoncera dans l’obscurité entre deux lampadaires.
Sam a téléphoné aussitôt au magasin pour s’assurer que Mme Halaoui n’y était plus. Il aura la surprise d’apprendre qu’elle ne s’y était pas rendue.
« Ce n’est pas plus mal, elle est donc à l’abri », a-t-il pensé.
Il avait raté son car, il prendrait le suivant dans une bonne heure.
Il s’est enfermé prudemment et a essayé en vain de faire le vide dans son esprit.
Plus tard, avant de partir, il s’est humidifié le visage devant le miroir des toilettes hommes en observant les rides qui bouffaient son portrait. Curieusement, le parfum de Maryse y régnait, il y avait aussi des flagrances moins subtiles de sueur et d’alcool, celles de Rodrigo…
Le souvenir de ses yeux d’un bleu intense qui l’avaient glacé quelques minutes plus tôt le hantait.
Il éteindra en suite les lumières, puis fermera la porte du local, dès lors avec une pointe d’inquiétude.
La nuit avait repris ses droits. Sur les arbres au fond de l’avenue, des guirlandes bleuâtres mimaient la neige, mais l’air restait doux pour la saison. Les fêtes se feraient au balcon.
Il a repris le chemin inverse avec ses trous, ses flaques et ses bosses, sous le fracas des trains et dans la puanteur du gazole.
Une réminiscence obscure le terrifiait peu à peu, comme un portrait-robot aperçu dans le bus qui prendrait des couleurs, comme du rouge sur un fait divers en noir et blanc entendu sur les ondes :
D’Angoulême au sud de la France, le parcours sanglant d’un zonard.
Par quel circuit tordu sa mémoire a glissé d’une gueule imprimée sur un papier de la préfecture aux broussailles de la barbe d’un Rodrigo ?
Une parano glaçante s’est emparée doucement de son esprit.
 
***
Oui, tout a commencé ce jeudi après-midi…
Mais ce soir quand le trafic se calme, le moindre claquement de pas dans le dos de Sam résonne comme un danger.
Il se sent suivi. Il se pense traqué jusqu’à ce qu’il se retourne pour ne discerner qu’un lointain quidam sans la dégaine du Pablo qu’il redoute désormais.
Il imagine sa présence partout, son agressivité, sa haine et son odeur aussi.
— Mais enfin, quel film te fais-tu ? pense-t-il pour se rassurer.
Pourquoi Maryse ne l’a-t-elle pas attendu ?
Une question encore pour une angoissante absence de réponse.
 
Comme à l’aller, il longe le viaduc ferroviaire où chaque arche lui paraît autant de pièges. Le cœur serré, il repasse sous l’une d’elles. Il ne reste qu’un caddy, un sans-abri dort sur un carton, le dos calé sur un sac de course plein bariolé de tags. Tout près, un col de bouteille brisée aux arêtes acérées gît sur le goudron. Le sang de Sam ne fait qu’un tour, celui du clodo coule le long de son duvet en formant à la faible clarté d’un candélabre une rigole au reflet métallique.
Faut-il fuir, appeler les flics ? Ce n’est pas son genre.
Il s’agenouille prudemment pour soulever un pan du sac de couchage qui cache le visage du « dormeur ». Aussitôt à la lueur du téléphone, les yeux bleus de Rodrigo figés par la mort accrochent ceux de Sam. Sur la joue touffue du cadavre, dans le halo blanc de la diode, se révèle une cicatrice en forme de S, sa tête inerte pivote alors en laissant bâiller la profonde plaie qui barre son cou.
Sam sursaute et détourne le regard de cette vision d’horreur.
Dans la brume que la clarté jaune d’un lampadaire déchire, il discerne à une trentaine de mètres la silhouette boiteuse aux pas pressés d’Aïssa qui fuit. Il se redresse nauséeux, mais ne fait rien pour l’arrêter.
À son tour il s’éloigne en pensant que l’homme n’a rien vu venir et que la mort vengeresse l’a frappé dans son sommeil d’ivrogne, l’estomac plein. C’est déjà ça…
Il se console aussi en pensant qu’Aïssa, un poids de moins sur son ventre meurtri, ira demain chercher son panier et que les cauchemars qui hantent ses nuits se seront dissipés à jamais dans les ténèbres de ce pont.
Peut-être échappera-t-elle à « leur » police, car il n’attend rien non plus de « leur » justice, peut-être parce qu’il n’est pas de ce monde où des souris ahuries plébiscitent des rats voraces tous les cinq ans. Peut-être parce qu’un chat noir feule dans son cœur depuis toujours.
 
— Pour le coup là, la justice est déjà rendue. pense-t-il
Même s’il ne l’approuve pas, il ne donne à personne la légitimité de juger Aïssa.

Il arrive à temps pour prendre son bus et retrouver au chaud sa banquette inconfortable.
Il appelle le domicile de Maryse pour prendre de ses nouvelles. Son mari inquiet lui répond qu’elle n’est pas rentrée…
La radio de bord clame la faible participation dans une manif parisienne contre il ne sait quel nouveau recul des droits sociaux. Elle chante aussi les vertus de la dernière Volkswagen à 15 000 euros, le match nul de Vichy contre le FC canut Lyon…
Et le tueur fou d’Angoulême qui court toujours !
« Parce qu’ils ne savent pas encore ! », pense-t-il.
Lui ne sait pas non plus que le corps de Maryse gît sans vie dans les toilettes du Secours Populaire et ne sera découvert que quelques heures plus tard.
Bientôt c’est son chien qu’il caressera. Il lui contera sa soirée et les yeux ronds et attentifs du clebs lui japperont :
 
« Tout ce qui est humain est tien, mon Sam. »

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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 11 nov. 2018 à 15:53 »
Bonjour à tous 😀
7e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Pour retrouver une peau de pêche, rien de tel que cette méthode  bio pur jus... attention, à ne pas mettre sous toutes les dents 😜🤣
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Faut bien se nourrir


Ouais… Les néons ce n’est pas la panacée, mais c’est déjà mieux que rien. C’est blafard à souhait et ça ne fait que lutter mollement contre l’obscurité. En plus, j’ai trouvé celui qui hoquette. Un truc à filer une crise d’épilepsie à un môme qu’aurait raté le virage de la génération vidéo. Ce genre de gamin élevé en cocon, sans écran, diverti avec une mallette « 50 jeux pour toute la famille en bois d’arbre non traité », fabriquée à la main par des consanguins alpins. Un loto, un jeu de l’oie, une saloperie de Nain Jaune, pardon : une personne de petite taille bouton-d’or, et surtout une reproduction de roulette miniature pour faire un casino « comme les grands ». Le mioche pas préparé aux vicissitudes de la modernité qui va faire un malaise avec le flash de la photo de classe. Structurellement inapte au selfie.
Bref, je suis dans mon coin sous un bègue lumineux qui se rêve stroboscope, et ça me va très bien. Faut dire que je ne suis pas fan de la lumière. Même si je supporte une exposition artificielle, ce n’est pas pour rien que je suis sorti de mon trou après le coucher du soleil. Déjà, niveau fréquentation, on n’est pas dans les affluences diurnes. Je sais bien que les gens ont tendance à venir squatter les mauvaises chaises de la salle d’attente des urgences à tout moment, mais, là, c’est dimanche soir, l’heure du film. Dans le coin, y a pas plus sacré, sauf la messe ou l’alcoolisme. En plus, merci la désertification médicale des zones rurales, ici ce n’est que le poste avancé du véritable hôpital qui se trouve à plus de quatre-vingts bornes. Une clinique paumée, survivante des regroupements en plateformes médicales. Sans doute une verrue dans le grand plan de la rationalisation des frais de santé. Mais vu l’état des lieux, les instances décisionnaires ont dû décider qu’il valait mieux laisser pourrir que de froisser la poignée de péquenauds du coin en fermant. Jadis on devait sans doute y pratiquer les meilleures saignées de tout le canton et on faisait la nique aux voisins avec la technique avant-gardiste du clystère remollient. Cette époque est révolue et désormais on est passé à la culture du salpêtre mural, au développement fongique des joints de carrelage et à l’affection nosocomiale de bon aloi.
Encore une fois, ça me convient parfaitement. Je n’aime pas la lumière et je n’aime pas les gens.
Ça ne m’empêche pas d’attendre.
D’où je suis j’ai une vue imprenable sur un téléviseur à tube cathodique qui fait souffrir son support. Un faisceau de câbles pendouille du plafond pour apporter la bonne parole à l’écran qui a tendance à tirer sur le vert. Le son est coupé, mais l’indéboulonnable miss météo de la Une s’en passe.
J’ai une furieuse envie de me gratter. Si je m’écoutais, je me décaperais le derme avec une poignée de sable et je poncerais ce qui reste à la toile émeri grain 240. C’est horrible.
C’est venu comme ça. D’abord une plaque rosée, un truc qu’on agace de la pointe de l’ongle entre deux réflexions philosophiques. L’être et le néant, gratte gratte. Où vais-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? Gratte gratte. Puis la piquette provençale prend la teinte du Bourgogne de vieille cuvée et la zone s’étend. Sans compter qu’on a perdu le velouté légendaire et que ça commence à faire les grumeaux d’une Chandeleur bâclée. On met un frein aux socratisations et on commence les travaux d’apaisement de l’urtication. Bains et crèmes, les ressources du pauvre démangé. Comme je n’ai jamais eu ça, je dois reconnaître que, pour l’automédication, ma pharmacopée est assez minimaliste en la matière. Pour tout dire, à part une panoplie de protections solaires avec des indices qui ont l’air d’être un relevé de températures en Fahrenheit, je manque cruellement d’adoucissants cutanés et autres produits d’entretien de la couenne.
C’est pour ça que je trahis mes habitudes et que je me retrouve à la nuit tombée dans cette antichambre de la décrépitude médicale.
Pour garder un semblant de continuité de soin, la commune est allée kidnapper un étudiant approximatif dans une faculté croate. Un logement, un repas chaud et la promesse mirifique d’un salaire payé autrement qu’en tubercules ont suffi.
C’est lui qui arrive.
Honnêtement, heureusement que le type vient du sas réservé au personnel et qu’il a revêtu la blouse d’usage. Parce que le doute est permis quant à sa profession exacte. Le gusse trimballe des valises sous les yeux qui font plus penser à un réfugié politique en fin de transit qu’à un copain d’Hippocrate. Il regarde autour de lui, il cherche sans doute la secrétaire censée faire l’accueil ou le tri des patients mais qui s’est éclipsée pour rejoindre son Jules avant le début des festivités cinématographiques. Ça tombe bien, il n’y a que mézigue à trier et je suis assez loin d’être patient. Surtout avec cette poussée de démangeaisons.
Serguei me regarde, il a l’œil morne et usé mais un reste de vocation lui tenaille le marteau à réflexes. Il pourrait fermer la baraque et partir retrouver des pénates plus accueillantes, mais en bon chien de garde il va ronger son sacerdoce. Où la fidélité se niche parfois ? Je vous le demande.

Il a un sifflement admiratif en voyant l’étendue de la tectonique de ma peau. Même si la démarche part d’un bon sentiment, ce n’est pas exactement le type de reconnaissance qu’on recherche. Il me pose une série d’électrodes et allume son moniteur. Le bazar produit une courbe rivalisant avec le relief belge. Serguei a alors un geste d’une technicité rare et balance une torgnole à l’appareil avec le plat de la main. L’objet couine, tente un petit sursaut systolique puis retourne à un mutisme renfrogné.
— Pas marcher, m’explique le transfuge hospitalier.

Il soupire et décroche son stéthoscope. Bon, le truc est suffisamment frais pour me provoquer un bien-être passager quand il le promène sur mon cuir boursouflé, mais l’examen ne paraît pas le satisfaire non plus. Il regarde son bidule, tapote sur la membrane puis soupire derechef. Je ne le connais pas mais il me plaît déjà. Frappé par une inspiration nouvelle, il se saisit d’un brassard pour mesurer la tension et me le passe sur le bras. Je ne veux pas le désobliger, mais je crains qu’il ne s’épuise dans toutes ces tentatives.
— Laissez les examens d’usage, je lui dis. Dites-moi plutôt ce que c’est que ça.
Je lui montre les rugosités de mon épiderme, la teinte lie de vin, la chaleur qui s’en dégage. Si je pouvais lui faire comprendre mon impérieuse envie de me gratter, je crois qu’il sortirait son économe et commencerait à m’éplucher comme un vilain fruit.
Il faut aussi que j’explique que ce n’est pas le matériel de ce brave expatrié des hôpitaux de Dubrovnik qui défaille. Ça fait maintenant une dizaine d’années que je n’ai plus de pouls, plus de tension. Si je vous rajoute mon aversion à la lumière et mon peu de goût pour le pesto, vous aurez sans doute commencé à comprendre. On en reparlera.
— C’est douloureux ? demande mon emblousé.
— À m’en arracher la peau.
— C’est poussée eczéma. Forte.
— Ça se soigne ?
— Sans examen, pas savoir. Faut trouver la cause.
— C’est compliqué les examens pour moi…
— J’ai vu. Je peux calmer démangeaisons un temps. Crème cortisone. Mais juste cacher problème. Plaques partout même sous les vêtements. Donc pas problème d’exposition. Sûrement allergie alimentaire.

Comment vous dire ? L’expatrié croate ne pouvait pas faire un diagnostic plus inadapté. Parce que si Serguei a raison, je ne suis pas dans la merde !

— J’ai un régime… disons… particulier…
— Alors, jeûne.
— C’est une question d’âge ?
— Non. Euh… pas manger… Diète !
— Ah… Faut que j’arrête de manger ?
— Oui quelques jours. Si ça passe, c’est allergie alimentaire. Si ça continue, c’est autre chose.

Le bonhomme pratique une médecine de combat, ça me plaît. Parce que, si j’étais tombé sur un diplômé qui ne jure que par mon taux de phospholipases bifluorées, ça n’aurait pas arrangé mes ballons. J’ai l’hématopoïèse capricieuse. Pour dire la vérité, j’ai le sang qui ne titre pas ses douze degrés et ne rentre pas vraiment dans les canons admis par la faculté. On dit que les voyages forment la jeunesse, ma première et unique virée dans les Carpates a sérieusement transformé ma formule sanguine.
Serguei va chercher sa pâte à tartiner la couenne, un tube de Dèdesone zéro virgule zéro cinq pour cent, et me rédige une ordonnance traduite de sa langue maternelle au sanscrit oriental. Il me recommande dans un bâillement l’abstinence alimentaire avant l’utilisation de la béchamel de corticoïde, pour avoir une chance de remonter aux sources du mal sans masquer les symptômes. Le problème est que ça veut dire en creux que je dois me taper encore deux jours de supplice pour voir si les boursouflures s’atténuent. Il me serre une main molle, oubliant toutes les formalités administratives et s’en retourne cuver ses 72 heures de garde sur un vague lit de camp dans l’arrière-boutique.

Du coup, je me tape encore deux jours à tremper dans ma baignoire d’eau tiède et à distraire mes gratouilles par un séchage au ventilo. Si j’étais sensible des bronches je me serais bien offert une pneumonie. Je complète ce pensum par une diète drastique qui me porte aux limites de la folie assassine.
Il faut que j’explique que mon mode de nutrition n’est pas exactement le régime du commun des mortels. Cela étant un corollaire du fait que je ne suis ni commun ni mortel. Enfin… pour vous, je navigue sur les rives du franchement bizarre, soyons franc.
Précisons qu’il y a une dizaine d’années, lors d’une virée moldave consacrée essentiellement à l’évangélisation sexuelle des autochtones, une charmante habitante de Cahul sur la rivière Prout m’a refilé un truc pas facile à porter. Là où les inconscients ordinaires s’offrent une blennorragie, la dame m’a fait don de la pointe de ses canines d’une tendance plus que prononcée au vampirisme. Pas la forme rigolote que les médecins dissimulent sous le nom de porphyrie. Le package complet avec un état de mort apparente, la disparition de mon reflet, l’aversion solaire, la sensibilité à l’ail et surtout une propension à l’immortalité prononcée. Bien sûr, après une période d’adaptation dont je préfère éviter le souvenir et les errements parce qu’elle s’est accompagnée de colère stérile, de déni handicapant et d’expériences dont je ne suis pas particulièrement fier, j’ai entamé la seconde partie de mon existence qui devrait, si vous avez bien suivi, ne jamais se terminer.
Depuis cette période, je peux me goinfrer comme un goret ou passer des semaines sans manger, ça ne m’affole pas le duodénum. L’art de la table à la française, la gastronomie ou même le pantagruélisme débridé me laissent de marbre. Attention je ne boude ni ne chipote, j’ai encore de l’éducation, mais j’ai outrageusement dépassé les affres de la nécessité alimentaire. Mes seuls besoins se limitent désormais à une prise quotidienne de 200 ml par voie veineuse, ou approximativement le double par absorption œsophagienne, de sang humain non filtré. Voilà l’étendue de mon indispensable. Au bout de trois jours de privation, je suis pris de folie meurtrière très préjudiciable au voisinage. Si on atteint la semaine, il paraît qu’on se racornit avant de se transformer en un petit tas souffreteux inapte à la moindre activité. Les témoignages divergent sur cet état ultime. On raconte qu’une réalimentation équivalente au contenu complet d’un individu dans la force de l’âge aurait permis le redémarrage d’un de mes congénères. L’histoire ne dit pas si l’opération s’accompagne ou non de douleurs qui dépassent l’entendement. Dans les premiers temps, en vertu de mon reste d’humanité, j’ai essayé une abstinence vertueuse de quatre jours et je peux vous garantir que je ne souhaite ça à personne.
Ni aux vivants ni aux morts !
Je vois poindre les questions techniques plus ennuyeuses les unes que les autres… Ce que vous savez des vampires est à mi-chemin entre le fantasme de superhéros bas de gamme et le plus gigantesque ramassis d’absurdités. Par exemple, je laisse les chauves-souris à Batman. Outre l’immortalité toute relative, je dois dire que je possède une force peu commune et que mon absence de sommeil peut me permettre d’assumer plusieurs boulots. Bon… Cette histoire de soleil, c’est régulièrement pénible, mais on s’adapte. L’essentiel de l’année je travaille chez moi à écrire des séries de bouquins pour préados. Je prête aussi la main à quelques auteurs de best-sellers afin qu’ils puissent tenir la cadence. Ni fatigue ni baisse de régime, je me fais des périodes d’auto-esclavagisme dans le sous-sol de cette baraque minuscule paumée au milieu de rien. Grosso modo, j’ai bouclé mon planning de l’année au 15 mars, le reste étant consacré à une pratique rigoureuse de la fainéantise littérale. Je ne fais rien en sirotant mon hémoglobine on the rocks.
Cette histoire de sang vous travaille.
C’est compréhensible.
Notre monde est basé sur l’offre et la demande. Des personnes comme moi existent. Nous ne sommes pas beaucoup, mais nous constituons une clientèle fidèle et durable. Il est donc naturel qu’un marché de distribution se soit mis en place. Les Roumains sont les premiers concernés et c’est chez eux qu’on trouve les grossistes. Une entreprise ayant pignon sur rue m’adresse donc des colis de poches sanguines surgelées. C’est un abonnement. Zekö est mon contact. C’est un gamin en costard qui sort de l’université de Bucarest et a préféré s’orienter vers l’exportation haut de gamme plutôt que la filière pornographique comme ses copains de promo. Du coup, il gère une flotte de camions frigorifiques et s’occupe de toute l’Europe de l’Ouest. En tant que client, on a un planning des tournées et tout est organisé pour maintenir un flux continu sans rupture. Je vous l’ai dit, la disette nous rend tatillons, voire légèrement susceptibles...

* * *

La cure préconisée par le zombie des urgences a fonctionné. Les plaques se sont résorbées en deux jours. Ça a été à la fois une excellente nouvelle et un réel problème. Pour la bonne raison que, à la minute où je me suis payé un petit gueuleton de globules, j’ai eu une nouvelle poussée. La crème est efficace, je ne dis pas, mais ça n’augure pas une éternité de tout repos.
Le sang me file des boutons !
J’ai vérifié les dates sur les poches et même la traçabilité des lots. Tout me semblait normal. J’ai quand même appelé Zekö pour gueuler un peu.
— Je ne comprends pas, qu’il dit avec son phrasé des grandes écoles. L’approvisionnement est le même. Notre camion « don du sang » passe dans les villes et les villages, nos partenaires hospitaliers n’ont pas changé.
— Tu m’as pris pour Findus ? Tu me refiles du frelaté ?
— Non, je t’assure. On ne plaisante pas ici avec ce type de produit. Chez nous, c’est historique. Grande famille, grandes responsabilités. On ne peut pas se permettre de couper.
— Ouais… Jusqu’à ce que tu décides que le petit Français, il peut prendre les fonds de cuve.
— Je t’assure. Notre respectabilité passe par un approvisionnement sans distinction.
— Moi je peux t’assurer que si ça continue, je m’approvisionnerai directement à la jugulaire de ton livreur avant de venir boire un cou au siège de ta compagnie.

Pour être sûr, j’ai quand même fait analyser un échantillon dans un labo. Juste histoire de vérifier si on ne m’avait pas refilé du cheval à lasagnes ou de la préparation à boudin. Les résultats ont été formels : rien d’anormal dans la composition sanguine. Pas de traces d’une quelconque infection bactérienne ou d’un déséquilibre suspect.
Zekö m’a fait livrer en urgence une nouvelle série de poches, mais le résultat est resté le même : éruption cutanée, gratte gratte.

C’est là que j’ai commencé à m’inquiéter avec constance et application. Comprenez que ma lampée d’hématies joue directement sur mon humeur. Le sang pour un vampire est son seul et unique besoin. Il ne peut pas se permettre de développer une allergie. Vous êtes irritable si vous cessez de fumer ? Arrêtez complètement, vous allez passer de mauvais quarts d’heures pendant le sevrage, mais vous n’allez pas en mourir. Il est même probable que vous ne tuiez pas les gens qui vous entourent. Moi, je saute deux repas et le facteur a du souci à se faire…
J’ai donc pris le problème à bras le corps.
Dans mon éducation, « à bras le corps », ça signifie se documenter comme un rat de bibliothèque, mais avec une connexion Internet. Le culte de l’écrit, le fantasme de l’encyclopédie universelle. Seulement, un cas comme le mien ça n’existe pas. Nous n’avons pas vraiment de traité exhaustif : « Moi, Vlad D. 587 ans, vampire, allergique ». Sans oublier le fait que, comme à chaque fois qu’on souffre de quelque chose, je vous assure qu’on atterrit forcément sur des articles qui vous indiquent que vous êtes en plein dans le mal du siècle.
Mal de dos ? Mal du siècle.
Fibromyalgie ? Mal du siècle.
Arthrose ? Mal du siècle.
Migraine ? Mal du siècle.
Pervers narcissique ? Mal du siècle. Bon, OK, ça n’a rien à voir, mais je suis tellement tombé dessus quand je faisais mes recherches que je devais le mettre. Ce monde est un grand zoo où des pervers narcissiques bipolaires, lombalgiques et migraineux pourrissent la vie de pauvres Alzheimer fibromyalgiques.

Eh bien ça n’a pas loupé ! On peut gaillardement être allergique à tout. Ça se déclenche n’importe quand et comme la mode ou la chanson populaire, ça s’en va et ça revient. Les vintages se contentent des graminées ou des fruits à coque, les plus dans le vent s’attaquent au lactose, au parabène ou au gluten.
Les industriels ont de surcroit la riche idée de faire trimer leurs ingénieurs afin que les gens puissent s’enfiler dans le cornet une masse invraisemblable de saloperies. De la peinture pour bateau dans le lait pour bébé à la décoction pétrolière dans le soda. Mais cette connaissance déprimante me permettait seulement de constater que mon éternité risquait de tourner court, tant l’espèce humaine semblait hâter le pas vers le gouffre.
C’est à ce moment que j’ai eu une illumination. Dans mon cas on évite de parler d’épiphanie, ça offense les archevêques.
Il fallait que je radicalise mon mode d’approvisionnement !
J’ai eu l’idée quand un pauvre forçat de la distribution aux particuliers s’est gouré d’impasse et est venu garer sa petite camionnette sur mes graviers. Il tentait avec une énergie débordante de refiler des plats surgelés en usant de la technique du pied dans la porte. Un catalogue fourni de la tomate provençale aux escargots beurrés, un bagou de bateleur et sa petite tablette numérique pour prendre les commandes et arnaquer la vieille esseulée ou le chômeur en fin de droit. Il m’a déplu à l’instant où je l’ai vu. D’ailleurs il ne m’a pas fallu dix minutes pour le convertir en fût et le mettre en perce dans ma cave. Ça faisait longtemps que je n’avais pas bu une carotide fraîche et je dois avouer que l’ironie de me déguster le représentant en surgelés en smoothie m’a fait ma journée.
Vous le croirez ou non, le type cultivait à son échelle une certaine forme de dérision. Sur le siège passager de son véhicule, j’ai découvert des tracts pour la foire EcoBio qui avait lieu le mois suivant. Le chantre du prêt-à-bouffer en plastique avait même sa carte de l’amicale « Végétalisme et santé ». Mon livreur effectuait un grand écart permanent entre ses convictions et les nécessités d’un job alimentaire. Sans jeu de mots, j’étais capable de comprendre une telle démarche.
Vous savez quoi ? Le fluide vital de ce gaillard impromptu ne m’a pas déclenché de crise. Pas le moindre bubon irritant, pas la plus petite rougeur. Peau de bébé et homéostasie. Je l’ai fait durer… Ses cinq litres de jeunesse m’ont tenu 20 jours en me rationnant.
Juste le temps de repeindre et de réaménager son estafette. Je peux désormais y accueillir jusqu’à cinq corps. Mais c’est rare que je prélève autant sur une seule manifestation.
Je fais la tournée des foires et des salons à tendance hippie. Je plante mon food truck en bordure et je délivre des plats surgelés garantis sans additifs. Je discute boulgour, quinoa, lentille corail et huile de chanvre avec des couples lithothérapeutes lavés au shampooing sec et des célibataires froissés en lin non traité. Quand le soleil décline et que j’ai de la place dans mes frigos, je fais le plein avec ceux qui naviguent à l’extérieur de la meute.

Je peux l’avouer, je ne suis pas fier de prélever ainsi dans le cheptel de ceux qui sauveront peut-être la planète.
Mais que voulez-vous…
Il faut bien se nourrir.


4
Mise en avant des Auto-édités / El Matador (l'intégrale) de Isabelle Morot Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 8 nov. 2018 à 17:00 »
El Matador (l'intégrale) de Isabelle Morot Sir
Chapitres 1 et 2 fournis par l'auteur

Résumé
Deux êtres que tout oppose, deux êtres que tout réunit : quel sera le chemin de vie de Lyne et de son cheval El Matador ?
Où leurs décisions vont-elles les conduire ? Vers quelles rencontres ? Quels horizons ?
Suivez les aventures de Lyne et El Matador, au travers des âges charnières de leurs vies, de quatre romans et d’une nouvelle.

 


Chapitre 1

L’avion, simple petit bimoteur blanc et bleu, amorçait déjà son dernier virage au-dessus de la piste d’Aulnat. Le temps était limpide et seuls quelques cumulonimbus paressaient dans le ciel Auvergnat. Là-bas, comme à portée de main, le Puy de Dôme, dont les pentes étaient encore enneigées malgré l’arrivée prochaine du printemps, étincelait au soleil de ce mois de mars.
La petite fille écarta le rideau qui masquait le hublot et contempla la chaîne des Puys, le cœur animé d’une houle de sentiments violemment opposés. Elle soupira. Comme il était étrange que cette montagne ressemble en cet instant précis, tel un petit frère, au majestueux mont Fuji Yama, à qui elle venait de faire ses adieux quelques dizaines d’heures auparavant. Elle chassa d’une main nerveuse une mèche rebelle de ses courts cheveux blonds, pourtant impeccablement coupés par l’un des meilleurs coiffeurs de Tokyo. Elle détourna son regard des montagnes, reportant son attention sur la petite ville, minuscule agglomération en comparaison des incroyables mégalopoles qu’elle avait connues. Elle secoua la tête, le Japon était loin à présent, sa vie se poursuivrait ici, au sein de ces montagnes doucement vallonnées, près de cette ville frileusement blottie à leurs pieds.
Tout à coup une boule de peur lui serra la gorge d’une poigne glacée. Elle déglutit avec peine et des larmes lui brouillèrent la vue. Elle ne vit alors plus rien de Clermont Ferrand. Elle les chassa d’un geste rageur. Elle avait horreur de pleurer, elle n’était plus une petite fille, pas une grande non plus, mais lorsqu’on a douze ans on a sa dignité !
Elle s’essuya sur sa veste, puis se mordit la lèvre. Sa mère détestait qu’elle fasse ce genre de choses : sa fille se devait d’être toujours impeccable ; pourtant, à présent elle ne pourrait plus jamais la rabrouer… Son cœur s’étreignit davantage. Elle crut qu’elle allait à nouveau pleurer, comme si les remontrances de sa mère pouvaient maintenant lui manquer ! Ce n’était cependant pas le souvenir le plus positif qu’elle souhaitait conserver d’elle !
Comme c’était étrange, sa mère, Astrid, s’était tuée assez stupidement il faut bien le dire, mais existait-il un accident intelligent, à peine quelques jours auparavant au volant de sa puissante voiture, un splendide coupé sportif bleu nuit, la laissant elle, son unique enfant, abandonnée, comme seule au monde… L’un des associés d’Astrid, presque une caricature de cadre supérieur, était lui-même venu la chercher dans son collège privé. À un autre moment, elle aurait ri de sa mine guindée et suprêmement ennuyée, mais là il venait lui annoncer le décès de sa maman. Elle n’avait pas ri bien sûr, mais ni pleuré non plus : Astrid n’aurait pas aimé qu’elle pleure. Pour elle l’émotivité était une perte de temps et d’énergie.
Qu’allait-elle devenir ? La multinationale, pour laquelle sa mère travaillait, avait tout de suite résolu le problème avec l’aide bienveillante de l’ambassade de France, en l’envoyant chez la seule personne qui pouvait en assurer à la fois la garde et la tutelle : son père.

Les roues de l’appareil touchèrent brutalement le tarmac. Tous freins serrés, en totale décélération, l’avion roula sur la piste, et vint finalement se presser contre l’un des couloirs amovibles. Quelques minutes plus tard, la petite-grande fillette se dirigeait vers la salle des bagages, attendant nerveusement sa valise qui ne tarderait pas à jaillir sur les tapis roulants. Elle trépignait d’un pied sur l’autre, guettant ses bagages d’un œil et observant les vastes portes vitrées qui donnaient sur le hall d’arrivée, d’un autre, plus curieux et inquiet. Qu’allait-elle trouver derrière ? Qui était cet homme qu’elle devrait dorénavant appeler « papa » ? Allait-elle le reconnaître ? Elle secoua les épaules, irritée par sa propre naïveté : ses parents s’étaient séparés alors qu’elle n’avait même pas encore deux ans, comment pourrait-elle dans ce cas se souvenir de cet homme qu’elle n’avait jamais revu !
Finalement sa valise apparut, il n’y avait plus moyen de tergiverser, elle devrait affronter cette nouvelle vie qui l’attendait derrière cette porte coulissante. Elle réajusta son petit sac à dos en cuir et traînant sa valise à roulettes, elle prit une large inspiration et franchit la porte vitrée qui s’écarta dans un mouvement feutré et se referma presque brutalement derrière elle. Il n’y avait plus de retour possible, le passé était irrémédiablement clos.
Presque aussitôt une voix forte, bourrue, l’interpella :
— Lyne !
Elle piétina dans le dos d’une grosse dame qui la masquait tout entière de sa masse opulente, l’empêchant du même coup d’apercevoir celui qui l’interpellait.
Soudain la dame parut s’être volatilisée, il n’y eut plus devant elle que la haute silhouette d’un homme à la carrure bien au-dessus de la moyenne, dont les larges épaules tendaient une chemise en laine à carreaux rouges. Ses mains, rudes, puissantes, trituraient pour l’heure un chapeau en cuir à larges bords, tandis qu’un imperceptible tressautement nerveux agitait sa pommette gauche, dévoilant par là même son extrême nervosité. Tout à coup son regard clair, d’un bleu limpide étonnant, croisa celui de Lyne, semblable en tout point au sien.
Il déglutit avec peine, faisant d’une voix qu’il aurait voulu douce, sans quitter pour autant sa fille du regard :
— Lyne…
Comme pétrifiée sur place, son cœur battant la chamade, la petite fille ne pouvait plus ni avancer ni même détourner ses yeux de ce géant qui la dominait de toute sa taille et de toute sa carrure. Cet homme, là, debout devant elle, en jeans et boots en cuir, était son père.
Ce fut lui qui fit les derniers pas qui les séparaient, il ne fit pas un mouvement pour l’embrasser, et Lyne lui en fut reconnaissante. À quoi auraient rimé des effusions sentimentales alors qu’ils ne se connaissaient pas ?
Il murmura simplement en lui prenant la valise des mains :
— Bonjour Lyne, allez viens !
Il esquissa une caresse maladroite vers le visage tiré de sa fille, qu’il effleura du bout un peu rude de ses doigts, plus habitué à flatter des chevaux qu’à apprivoiser une petite fille.
— Tu es très jolie Lyne, presque autant que ta maman…
À l’instant même où il prononçait ces mots il se maudit de le faire, comment pouvait-on manquer à ce point du tact le plus élémentaire ! Il crispa ses maxillaires, si inquiet de sa réaction qu’il laissa échapper un juron. Lyne pâlit puis haussa les épaules. On lui avait toujours dit qu’elle ressemblait à sa mère, il n’y avait pas de raison que cela cesse, même maintenant. Astrid était très belle, elle avait souvent été flattée par de tels compliments, cela devrait-il changer ? Elle décida que non et devant la mine déconfite de son père, elle lui sourit franchement, le détaillant avec curiosité. Quel était donc ce géant étrange, à la carrure de rugbyman, déguisé en bûcheron ? Jamais encore elle n’avait rencontré un tel personnage ! Elle était plus habituée aux cadres supérieurs en impeccables costumes cravates et aux manières parfaitement policées.
 
Frédéric Cabrière vissa son chapeau en cuir patiné sur ses cheveux bruns, un brin embroussaillés, en un geste rassurant d’habitude, qui lui donnait l’air étrange d’un cow-boy égaré à New York, quoiqu’en l’occurrence ce fût Clermont Ferrand. Cependant il eut été difficilement concevable de l’imaginer autrement vêtu. Prenant d’autorité la valise de Lyne, il tourna les talons et se dirigea sans plus de cérémonie vers la sortie, sans paraître même se préoccuper si la fillette le suivait ou non.
Elle lui emboîta néanmoins le pas, déstabilisée par ces retrouvailles étranges, par ce père aux antipodes de tout ce qu’elle avait pu imaginer ou même rêver.
Sur le parking attenant à l’aéroport, Frédéric Cabrière s’arrêta près d’un gros 4X4 beige, un énorme Land Rover Defender, plus à son aise en pleine brousse que sur le macadam. L’engin, couvert de poussière et de boue, avait une drôle d’allure en comparaison avec les autres voitures aux lignes nettes et aux carrosseries étincelantes. S’il n’y avait eu inscrit en larges lettres sombres sur les portières un imposant « F. Cabrière Maréchal-Ferrant », suivi par un numéro de téléphone, on eût pu le prendre pour un véhicule égaré à la suite d’un raid, Paris Dakar ou Camel Trophy.
Elle grimpa souplement sur le siège en tissu élimé, repoussant d’une main les journaux épars, une casquette, un paquet de cigarettes vide, un spray aux huiles essentielles spécial chevaux et bovins, un agenda en cuir noir et un licol muni de sa longe. Elle espéra presque trouver dans cet étrange inventaire un raton laveur, mais peine perdue. Son père, lui, propulsa la valise de grande marque à l’arrière, parmi ses outils, sa forge et ses boîtes emplies de fers de toutes tailles. Le voyage de Lyne vers une autre vie commença.
 

Chapitre 2


Elle était fatiguée, trop d’heures d’avion, trop de bouleversements, elle ne souhaitait pour l’instant qu’un peu de répit, d’oubli. Elle appuya sa tête contre la portière, regardant le paysage, paisible, qui défilait sous ses yeux.
Une boule de détresse lui coinçait méchamment la gorge, elle ne se sentait pas encore capable de communiquer avec cet homme qui était son père. Pour l’heure trop de mots, de sentiments, encombraient son esprit. Elle ne se rappelait que de la manière dont sa mère, Astrid parlait de lui. Il y avait tout à la fois de l’admiration, du dépit et de la haine. Hélas, Lyne était encore trop jeune, trop entière, pour concevoir l’ambiguïté des sentiments humains, où la haine masque parfois l’amour.
Elle se rencogna un peu plus contre la tôle de la portière, son front appuyé sur la vitre trop froide. Elle ne voyait même pas la succession des champs et des montagnes, l’autoroute laissant place à une départementale. Elle serra frileuse sa veste contre elle malgré la température plutôt douce. Le froid était en elle.
Son père, respectant son silence alluma une cigarette et monta le chauffage du 4X4. Il l’observait à la dérobée, le cœur tout autant agité qu’elle-même. Tant de pensées lui traversaient l’esprit, des pensées qu’il n’osait se formuler à haute voix, faites d’exaltation d’avoir enfin sa fille près de lui puis de honte à l’idée que ce fut grâce à la mort d’Astrid. Une poigne d’une peine ancienne lui serra la gorge. Pour lui Astrid était comme morte depuis le jour où elle était partie, emmenant leur toute petite fille avec elle.
Tout en fumant, un peu nerveusement, il l’observait du coin de l’œil, sans en avoir l’air. Sa ressemblance avec sa mère, faite de blondeur et de fragilité apparente, était stupéfiante. Toutefois, l’éclat bleuté de son regard n’était pas celui d’Astrid, mais bien le sien. Il y reconnaissait son opiniâtreté et sa propre force. Il soupira, cette pouliche-là serait certainement la plus difficile qu’il aurait à apprivoiser de toute sa vie.
Bientôt le land Rover quitta la départementale qu’ils suivaient depuis Issoire, afin d’emprunter une minuscule route bordée par des pâturages vallonnés, où dans quelques semaines de splendides vaches rousses, les fameuses Salers, viendraient s’ébattre après un long hiver. Quelques minutes encore puis, après avoir traversé un grand bois de pins Douglas aux alignements impeccables, ils débouchèrent en vue d’une longue bâtisse aux pierres dorées.
Une vaste prairie s’étendait de part et d’autre de la route, jusqu’à la ferme. Une clôture électrique faite de trois rangs de ruban blanc, en délimitait les contours. Au bruit caractéristique du véhicule, une troupe hétéroclite de chevaux grimpa depuis le bas du champ et les accompagna en galopant et en s’ébrouant facétieusement. Il y avait là un poney shetland pie noir au caractère bien trempé, qui, afin d’être en tête n’hésitait pas à lancer quelques coups de dent à un gigantesque frison débonnaire. Une splendide mule brune poussait de longs cris joyeux, bientôt couverts par les bruyants braiments d’un petit âne gris, qui ne voulait pas être en reste ! Un grand trotteur alezan les doubla d’une ample foulée élastique, en secouant sa courte crinière rousse.
La petite troupe escorta la voiture jusqu’au coin de la prairie, jouxtant la vaste maison. Derrière celle-ci un grand hangar agricole servait non seulement d’abri aux chevaux pendant la mauvaise saison, mais aussi de réserve pour le fourrage, de garage pour les véhicules, ainsi que d’atelier de forge pour Frédéric.
Il stoppa sa voiture devant le hangar, à sa place habituelle, puis descendit en sifflant doucement afin de saluer ses chevaux qui lui répondirent aussitôt dans un concert de hennissements et de cris plus ou moins harmonieux.
Lyne restait dans la voiture attendant… Attendant qu’on vienne lui ouvrir la porte, comme elle en avait toujours eu l’habitude. Cependant son père ne l’entendait sans doute pas de cette oreille, il sortit sa valise en s’exclamant :
— Alors Princesse, tu viens ?
Au bruit fait par cette arrivée, trois chiens débouchèrent en jappant de bonheur et firent fête à leur patron. Au même moment, Lyne se décida à ouvrir la portière du 4X4 et se retrouva avec un petit cocker noir et impétueux sur les genoux. Il la débarbouilla de sa langue chaude, ravi sans doute de voir une tête nouvelle.
Frédéric le tira par son collier, en riant :
— Tu viens de faire connaissance avec Pat, le gros rottweiler là-bas c’est Hulk, malgré son nom et son air c’est un hyper sympa, quant à la grosse mémère pleine de poils c’est Choupette, tu rencontreras encore Nana la chèvre naine et si tu veux je te présenterai les chevaux. Il ajouta un ton plus bas, presque doucement :
— On va déjà poser tes affaires et je vais te montrer ta nouvelle maison… D’accord ?
La bâtisse principale était en réalité une ancienne ferme qui devait bien avoir plus de deux cents ans, mais dont les pierres jaune doré semblaient vouloir aborder les prochains siècles avec une solidité inébranlable. Haute d’un seul étage, elle surplombait un majestueux paysage de montagnes arrondies et de forêts profondes. Une large terrasse, pavée de carreaux moussus, s’étendait par-devant sur toute la longueur du bâtiment. Un incroyable catalpa, dont les gigantesques feuilles ne tarderaient plus à poindre, ombrageait pendant l’été presque toute la façade. Par-devant la terrasse, la maison et son arbre, une prairie d’herbe verte, de pissenlits et de trèfles, descendait paisiblement jusqu’à une rivière, qui coulait en tressautements légers en bas de la colline.
Lyne ne jeta qu’un coup d’œil hâtif au paysage pourtant spectaculaire, toute son attention attirée par un son étrange, un cri glaçant qui paraissait provenir de quelque bête monstrueuse tel qu’on ne croirait en rencontrer que dans certains cauchemars particulièrement éprouvants. Elle frissonna, se tournant instinctivement vers la possible origine du cri, loin derrière la maison de pierres. Le hurlement, plus proche cette fois-ci, résonna encore, un appel à la fois de rage et de terreur pure.
Son père se tourna vers elle en murmurant :
— Ce n’est rien, allez viens…
Elle lui lança un coup d’œil interrogatif, un brin perplexe. Il reprit alors d’un ton qui n’admettait aucune réplique, avant de pousser la lourde porte d’entrée en chêne.
— Quoiqu’il se passe ne t’avise jamais, mais jamais, il insista sur le mot, vrillant son regard bleu dans le sien tout aussi clair, de te rendre derrière le hangar. Tu as bien compris ?
Elle hocha la tête, pour l’instant bien peu captivée par l’éventualité de la présence d’un élevage de monstres bizarroïdes. À ce moment précis seul un bon lit bien moelleux pouvait susciter son intérêt !
À la suite de son père elle franchit la porte d’entrée et se retrouva dans un corridor assez obscur, qui servait vraisemblablement, au vu des vêtements et des chaussures accumulés, de dressing-room à Frédéric. Elle fronça les sourcils, n’osant imaginer sa mère au milieu d’un tel désordre. Sans commentaire, elle enjamba une paire de bottes en caoutchouc verdâtre, encore boueuses, buta contre une boots usée et solitaire et parvint malgré tout à suivre son père. Il poussa la porte de droite qui donnait sur le salon, Lyne sur ses talons. Elle s’étonna en son for intérieur du confort de la vaste pièce, dont une immense cheminée en granit gris en occupait un pan de mur. De larges et profonds canapés aux coussins multicolores, qu’Astrid n’aurait sans doute pas dédaignés, entouraient une table basse recouverte de brochures, journaux et autres magazines. Un fer à cheval d’une grosseur stupéfiante servait de presse papier. Dans l’angle opposé, un escalier en bois sombre, patiné par l’usage, grimpait à l’étage. Frédéric s’y engagea, portant sans effort la valise de Lyne. À l’étage se trouvaient les chambres et la salle de bains, tout en plancher de chêne aux larges lattes grinçantes. Il poussa une porte, posa la valise ou plutôt la jeta sur le parquet qui en avait vu d’autres et montra, d’un mouvement maladroit de la main, la pièce à sa fille.
— Voilà c’est ta chambre…
D’un œil circonspect elle en fit rapidement le tour : la pièce était vaste, agréablement ensoleillée par deux grandes fenêtres, bien que tout l’ameublement fût composé d’un lit aux hauts montants de bois, d’une armoire, d’une petite table un peu branlante et d’une chaise en paille. Elle pinça les lèvres et soupira imperceptiblement, peu accoutumée à un tel dénuement. Où étaient ses meubles réalisés spécialement par le plus grand designer de Tokyo ? Son ordinateur ? Son home cinéma, ses DVD ?
Son père, habitué à percevoir même les plus infimes frémissements d’un cheval, sentit sa déception. Il posa ses mains, larges et rudes sur ses épaules fluettes et la fit pivoter afin qu’elle lui fit face :
— Je sais que ce n’est pas terrible comparé à… Il toussota, puis reprit : Nous irons faire des courses afin d’acheter ce qui te convient, j’ai pensé, enfin j’ai trouvé qu’il était mieux que ce soit toi qui choisisses, nous pourrions aller à Clermont disons samedi prochain, ça te convient ?
Elle se dégagea doucement de son emprise en hochant la tête. Elle bâilla poliment, cachant sa bouche de sa main fine aux doigts pourtant carrés, qui n’étaient pas sans rappeler ceux de Frédéric.
— Tu es fatiguée, repose-toi un peu, d’accord ?
Sans attendre de réponse, il tourna silencieusement les talons, tirant la porte derrière lui, songeant qu’après tous ces évènements concentrés en si peu de temps, Lyne avait bien besoin d’un peu de solitude pour mettre de l’ordre dans ses pensées.
Il sortit de la maison, ses chiens sur les talons, et partit en sifflotant vers sa forge.
Lyne, fatiguée, s’allongea sur le lit incroyablement grand. Elle se pelotonna sous une chaude et lourde couverture en laine et s’endormit presque aussitôt.
Lorsqu’elle s’éveilla, la nuit était déjà tombée. Elle passa une main dans ses courts cheveux blonds, dont la coupe impeccable était pour l’heure bien en bataille. Elle s’ébroua tel un jeune chiot et repoussa la couverture. Glissant silencieusement en chaussettes sur le parquet, elle s’approcha de la fenêtre restée ouverte. Elle s’y accouda, observant la profondeur de la nuit. Un vent léger, à peine perceptible, faisait frémir les branches encore nues du catalpa. Au loin une chouette hulula. La petite fille frissonna dans la fraîcheur de l’air, lorsque tout à coup le cri inconnu, frémissant de rage et de peur, retentit dans cette nuit paisible. Lyne sursauta, son pouls s’accéléra. Quelle créature pouvait pousser de tels hurlements ?
Elle enfila prestement une paire de baskets, fouilla dans sa valise à la recherche d’un pull, le passa sur son tee-shirt court, et descendit au rez-de-chaussée à la recherche de son père, seul susceptible de lui expliquer ce mystère.
En bas toutes les lumières étaient éteintes, personne. Seul un gros chat tigré, poilu et peu farouche, vint s’enrouler autour de ses jambes la faisant tressaillir.
— Salut minet, tu sais où est mon père ? Chuchota-t-elle en le caressant. Ce dernier ronronna joyeusement, mais ne lui répondit pas.
À pas de loup, le chat sur les talons, elle continua son exploration, traversa le corridor d’entrée, poussa une porte donnant sur la cuisine, elle aussi plongée dans une totale obscurité. Une horloge sonna deux fois, la faisant sursauter. Elle se cogna contre un meuble ce qui la fit grommeler, le chat rigola en miaulant.
— C’est ça moque-toi de moi, t’as raison de toute façon c’est n’importe quoi de se balader dans le noir à deux heures du mat’ !
Le gros matou la considéra de son regard d’or, tel deux traits phosphorescents dans la nuit. Pourtant c’est le cri, horrible, glaçant, qui résonnant une fois encore, lui répondit.
Un irrépressible frisson lui parcourut le dos, remontant le long de sa nuque. Elle secoua la tête. Allons, elle en aurait le cœur net, il fallait qu’elle sache qui pouvait bien hurler de cette manière.
Résolument elle poussa la porte-fenêtre donnant sur la terrasse, et s’avança le cœur battant dans l’obscurité. Un vent frais l’accueillit, qui lui souffla une haleine chargée de pollen et de senteurs étranges faites de mousse et de résine. Elle respira à pleins poumons, comme cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait fait, l’air pollué du Japon n’avait pas cette légèreté, ces odeurs. Une bourrasque, plus forte, agita les branches du grand catalpa, faisant naître des ombres de monstres aux tentacules hallucinantes. Le bois gémit dans des craquements de trolls en colère.
La respiration de Lyne s’accéléra, le hurlement atroce retentit à nouveau. Il provenait de l’arrière de la maison et du hangar agricole, il semblait tout à coup plus proche.
Le chat poussa un feulement presque sauvage et bondit dans la sécurité de la cuisine. La petite fille était seule.
— Lâcheur, lui souffla-t-elle. Dans un film d’horreur, se dit-elle, c’est le moment où l’héroïne, inconsciente, va désobéir aux recommandations et partir satisfaire sa curiosité en ouvrant la porte de la cave où se trouve le grimoire maléfique… Tous les spectateurs hurlent non, non, n’y va pas, mais elle s’en fiche ! Bon moi je ne vais que jusqu’à l’angle de la maison, je jette un coup d’œil, et je retourne me coucher dès que j’ai constaté que mon père ne fait pas un élevage d’Orques Mutants qu’il aurait réduit en esclavages.
Elle prit une profonde inspiration. À présent que sa vue s’était assez bien accommodée à l’obscurité, elle pouvait discerner sans peine la masse plus sombre de la maison, la silhouette de l’arbre tout à côté d’elle, les dalles claires de la vaste terrasse. Elle s’avança résolument d’un premier pas, puis longeant la façade de pierre elle fut déjà à l’angle. Elle se coula dans l’ombre de la ferme, et jeta précautionneusement un coup d’œil. Rien, hormis une pâture délimitée par trois rangs de clôtures électriques, dont le ruban blanc ressortait presque crûment dans la nuit, avec plus loin, la masse sombre et dense d’une épaisse forêt.
La petite fille tendit le cou, mais ne vit rien de plus. In petto, elle s’imagina dans un film de série B, pile à l’instant où l’héroïne va se faire attaquer par-derrière par un monstre velu et baveux. Elle lança un regard nerveux en arrière, rien. Elle pensa à la chaleur rassurante d’un lit, puis haussa les épaules songeant qu’au point où elle en était elle pouvait bien avancer encore d’un mètre ou deux.
L’herbe crissa sous ses baskets hors de prix. Tous ses sens en alerte, elle scrutait le mystère de la nuit. Elle marcha à pas comptés jusqu’à la clôture. Rien toujours obstinément rien. Où étaient les Orques Mutants ?
Le pacage était obstinément vide. Lyne soupira et se détendit, sans plus réfléchir elle se glissa sous le ruban électrifié, s’avançant dans l’herbe couverte de rosée. Une chauve-souris affairée la frôla d’un battement d’ailes, la faisant sursauter. Elle sourit de sa frayeur et suivit le vol vif du petit insectivore qui se perdit bientôt dans l’obscurité. Elle avait encore la tête levée vers le ciel lorsqu’elle sentit la pesanteur étrange d’un regard sur elle, une poigne glacée lui serra la gorge, elle déglutit avec peine, et se tourna très lentement…
À quelques mètres s’était matérialisée la silhouette non pas d’un Orque ou de toute autre créature monstruo-bizarroïde, mais celle imposante d’un grand cheval dont la robe grise miroitait sous les rayons de la lune.
Il secoua sa longue crinière qui sembla étinceler dans la nuit, comme s’il s’interrogeait sur la présence incongrue de la fillette dans son domaine. Il rejeta sa tête en arrière, poussant ce cri, horrible hennissement où rage et colère se mêlaient à une peur presque palpable.
 
Lyne, glacée de terreur, se figea, ses membres ne semblant plus vouloir lui obéir. Avec horreur elle vit le colossal cheval la charger, la tête au ras du sol, les oreilles méchamment aplaties vers l’arrière tout en soufflant de fureur. Elle voulut crier, cependant pas un souffle ne sortit de ses lèvres, elle voulut partir en courant, hélas ses pieds semblaient figés dans la terre. Les yeux agrandis d’effroi, elle le vit stopper sa charge à seulement quelques centimètres. Les naseaux élargis par la frayeur, il secoua son encolure et la dévisagea, sa tête légèrement penchée sur la droite, la considérant ainsi de son œil gauche, qui semblait refléter la lueur des étoiles. Il cabra au-dessus d’elle, en hennissant sauvagement. Terrifiée, elle sentit ses jambes se dérober et elle s’écroula dans l’herbe humide. Les antérieurs du cheval retombèrent lourdement de part et d’autre de sa petite silhouette ratatinée sur elle-même. Elle voyait ses sabots piétiner nerveusement sur place, à quelques centimètres de son propre corps. Elle tremblait d’appréhension, ressentant toute la masse démesurée de l’animal juste au-dessus d’elle. Tout à coup le cheval souffla un peu plus fort. Il lui frôla les cheveux de son bout du nez aux vibrisses sensibles. Elle rentra le cou dans les épaules, craignant un coup de dent, mais celui-ci se contenta de la pousser et de la faire choir sur les fesses. Il tendit son encolure rouée, la dévisageant longuement.
Lentement elle leva sa petite main et l’approcha du grand étalon. Il renifla ses doigts un à un et s’ébroua, faisant voleter son épaisse crinière blanche.
— Tu es tout seul n’est ce pas ? Murmura Lyne dont le cœur battait la chamade. Moi aussi, tu sais je suis toute seule… Et moi aussi ça me fait peur…
Le cheval la considéra de son œil sombre aux reflets d’étoiles. Il s’ébroua une fois encore, puis dans une pirouette il recula et se fondit dans la nuit, fantôme parmi les ombres.
5
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°6 : Histoire d’oreille
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 4 nov. 2018 à 16:11 »
Bonjour à tous 😀
6e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋  dans la difficile reconstruction de l’après guerre, après les horreurs de la déportation, un tueur en série sévit... 😨
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Histoire d’oreille


— C’est vraiment horrible ce qu’il leur fait, à ces pauv’ filles ! maronna la serveuse du bar à l’intention du pianiste de l’hôtel.
— Horrible.
— Avec Marcelline, tu sais, on n’est pas tranquilles à la fin du service…

    Bien que l’idée lui traversât l’esprit, le jazzman ne proposa pas à Gerda de la raccompagner, sous la lune, dans les rues de Paris. La pause était terminée. Il laissa la jeune femme à ses peurs, et aux verres à whisky qu’elle essuyait un peu plus nerveusement depuis l’arrivée de ces clients-là. Le musicien se dirigea silencieusement, les bras le long du corps, vers le quart de queue qui attendait l’or de ses mains au fond de la salle quasi déserte. Deux mondes, deux musiques.

— Si ça s’trouve, je lui ai déjà parlé sans l’savoir, ruminait la barmaid.
 
    L’horloge du comptoir battait correctement la mesure : vingt heures tapantes ; c’était l’heure à laquelle le restaurant de l’hôtel s’emplissait de la foule mondaine. Yoav Adelstein, le premier à être descendu, la scrutait à mesure qu’elle s’installait à table et qu’elle envahissait l’espace sonore. Des dizaines de couples, apprêtés et fringants, se pressaient derrière le maître d’hôtel jusqu’à la table affectée à leur numéro de chambre. Sur leur passage, les serveurs suspendaient la course des seaux à champagne, les plateaux d’argent valsaient au-dessus des têtes, les tables s’animaient les unes après les autres d’une joie factice. Les papillons des menus se posaient dans les mains, interrompant le rire des mirliflores qui commençait à éclater, ci et là, sous l’effet des premières coupes. Deux mondes, deux danses.

   Les clients de l’hôtel étaient des médecins de toute nationalité, de tout âge, renommés dans leur spécialité. Cardiologues, orthopédistes, dermatologues : tous participaient, pendant la journée, au plus grand congrès de chirurgie organisé depuis la guerre. Mais s’ils avaient troqué le calot blanc et le sarrau chirurgical contre un trilby et un costume chic de facture française ou italienne, aucun ne semblait plus détendu qu’à l’hôpital. L’ambiance était faussement légère : on avait retrouvé, le matin même, un nouveau corps de femme mutilé non loin de l’hôtel. Le troisième en quinze jours, le troisième depuis l’arrivée des congressistes, quinze jours auparavant. En toute discrétion, le Quai des Orfèvres était déjà venu deux fois interroger le personnel de l’hôtel. Et Gerda avait entendu la rumeur en ville affirmer que seul un praticien pouvait amputer aussi proprement une gorge de ses cordes vocales, que les différentes entailles trahissaient un savoir-faire clinique. Personne ici n’évoquait le fait divers aussi ouvertement que la serveuse, mais il était présent dans tous les esprits et une méfiance naturelle rôdait entre les murs de l’hôtel qui abritait peut-être le Coupeur de mou.
Yoav Adelstein aussi était docteur : il avait terminé ses études de médecine juste après la Libération. Lui aussi avait eu un temps ce désir de réparer les vivants, mais pour des raisons bien différentes de celles qui animaient la plupart de ces hommes-là. Il avait ainsi sa place dans la congrégation sans être véritablement des leurs.
Son apparence, en premier lieu, trahissait sa singularité. Elle attirait l’attention, inquiétait même, dans ces circonstances : la simplicité — pour ne pas dire l’indigence — de sa tenue vestimentaire détonnait à tel point dans le cénacle que le personnel de l’hôtel exigeait qu’il montrât son accréditation dès lors qu’il souhaitait accéder au bar ou au salon dans son vieux complet années 30. Ce rituel était un peu contraignant, mais l’homme avait refusé d’accrocher à son vieux veston une nouvelle étoile de David, aussi honorifique fût-elle. Il préférait encore montrer patte blanche. Deux mondes, deux visages.
Vingt heures trente, l’immense salle s’emplissait encore. Les langues se mêlaient au tintement des couverts en argent ; bientôt les conversations des uns et des autres se fondirent dans l’inanité sonore que les notes lointaines de Duke Ellington peinaient à émouvoir. Seuls les éclats de voix stridents de Gerda, la barmaid, fendaient parfois la salle jusqu’aux oreilles de Yoav seul à sa table. Mais le spectacle continuait, et l’homme n’en perdait pas une miette, tout en désossant la caille rôtie de ses doigts habiles. Le pianiste pouvait entendre entre ses accords la succion régulière des petits os : un supplice de plus pour son oreille sensible.
Enfin arriva la 118, qui était l’objet de toute l’attention du médecin. Sur les indications du maître d’hôtel, le couple prit place près de la fenêtre, à quelques dizaines de centimètres de lui. Yoav n’eut aucun mal à reconnaître la femme bien qu’elle portât ce soir-là une perruque d’épais cheveux flamboyants qui dissimulait sa mutilation. Il sentit un léger courant d’air et l’excitation naître sur sa peau en la regardant s’asseoir si près de lui. Ou bien était-ce le fantôme de sa femme, Judith, qui avait pris l’habitude de le frôler quand il pensait plus intensément à elle ?
La femme à la perruque lui tournait le dos de trois quarts, mais elle n’avait jamais été si proche... S’il n’avait pas perdu l’odorat pendant la guerre, Yoav aurait pu sentir son parfum d’ambre et de jasmin mêlé au Pento des cheveux de son époux.
Tous les soirs, depuis son arrivée, il l’avait observée dîner en compagnie de ce dernier ou avec des amis, il avait découvert ses goûts d’émigrée polonaise, relevé le moindre de ses gestes en société, la moindre de ses habitudes ici. Elle regagnerait sûrement seule la chambre 118, comme après chaque souper. C’était du moins ce qu’il espérait.
Bientôt le légiste Karl Jurgen et sa maîtresse, une Berlinoise au tempérament autoritaire qui avait officié un temps pour l’administration nazie, les rejoignirent à la table. La conversation entre les hommes s’engagea rapidement dans le bloc opératoire. Yoav s’amusa d’entendre le chirurgien français et le médecin allemand rivaliser d’autorité, d’instrumentation technique et de scènes répugnantes. Deux mondes, mais un seul vainqueur ; le temps n’avait pas encore cautérisé les plaies de la guerre. Il remarqua aussi que les femmes se détournaient de la vision des chairs découpées comme si le sang risquait d’éclabousser leur nouvelle toilette. Même la Berlinoise que Yoav imaginait parfaitement insensible, avait lâché le bras de son amant à l’évocation d’une dissection artérielle, et les avait priés de l’excuser pour ce soir.
Marisa se retrouvait seule dans la ligne de mire de Yoav.
Et tandis que les hommes n’en finissaient pas de scier des membranes, d’extraire et de peser des organes, la femme du chirurgien s’était légèrement déplacée. L’épaisseur rousse des cheveux synthétiques cachait à présent le beau visage dont Yoav avait étudié chaque détail. Comme elle le faisait parfois, la femme jetait son ennui avec un peu de son pain par la fenêtre entrouverte du restaurant. Un geste que l’ancien déporté toujours hanté par la faim avait du mal à saisir, d’autant qu’il n’avait vu aucun oiseau dans la cour.
Alerté par un souffle invisible, le mari finit par laisser tomber le masque et interroger l’air songeur de sa femme : ¬
— Que se passe-t-il, mon amour ?
— Rien… Je pense seulement à toutes ces femmes égorgées.
— Ne t’en fais pas : toutes ont la moitié de ton âge, crut-il la rassurer, en glissant son pouce sous la pulpe carmin de sa lèvre. Il y déposa un léger baiser qui incisa profondément le cœur de Yoav.

Judith aurait pu être assise là, à la place de Marisa. Mais, injuste loterie de la vie, c’est cette femme polonaise qui recevait le baiser d’un autre. Yoav effleura en rêve les lèvres d’un autre temps, mais il en avait aussi perdu le goût. Alors il essuya la graisse de ses doigts sur la serviette et s’encouragea mentalement à passer à l’acte le soir même. Il le devait à Judith.
Il attendit fiévreusement la fondante au kirsch et les petits babas au rhum qu’il avala sans plaisir. Il attendit que les hommes se fussent donné rendez-vous au fumoir pour un dernier cognac. Il attendit le dernier morceau de Paul Bley qui marquait en toute discrétion la fin du service.
La femme ajusta discrètement sa perruque et les bretelles croisées de sa rockabilly marine avant de prendre congé. La serveuse aussi, épuisée par ses heures de travail décuplées en l’absence de sa collègue Marcelline, s’apprêtait à pousser la porte du restaurant : elle serra plus fort la boucle de son manteau, et salua de sa voix de crécelle le musicien à l’autre bout de la salle. Ce dernier abandonna le piano et quitta silencieusement la salle presque déserte.
*
Il attendit qu’elle fût parfaitement seule, dans sa robe décolletée au dos, que sa taille étranglée eût porté ses talons hauts dans le dédale rouge et velouté de l’hôtel. Il la suivit à pas de loup. Dans les escaliers, puis au premier étage, jusqu’à l’angle du couloir qui menait à la chambre. Lorsqu’elle fut devant la plaque de laiton de la 118, il attendit que la grosse clé se tournât avec obstination dans la serrure, que la main frêle et impatiente poussât la porte capitonnée.
*
Avec sa bicyclette, il avait devancé la serveuse dans la nuit parisienne, puis il l’avait guettée, dissimulé sous une porte-cochère, dans l’étroite rue de la Lune qu’elle empruntait chaque soir pour rentrer chez elle. Le battage des talons pressés sur les pavés du IIème arrondissement et le souffle court de la jeune femme avaient fait croître son désir de manière fulgurante.
*
Marisa avait poussé la porte de la 118. Il n’eut alors pas d’autres choix que de la bousculer pour entrer derrière elle avant de refermer la porte sur leurs deux corps. Un cri de surprise fusa de la gorge de la jeune femme qui lui faisait face, vite étouffé par les doigts virils dont elle pouvait encore sentir les effluves de volaille. Dans un mouvement de recul, la tête de Marisa heurta le mur tapissé de la chambre. La perruque de feu glissa à l’arrière de son crâne, dévoilant son infirmité ainsi que ses petits cheveux bruns, plaqués sous un filet de résille.
— N’ayez pas peur, Madame, je ne vous ferai aucun mal.
L’apostrophe la rassura plus que la promesse de ne pas lui faire de mal : appelait-on Madame celle qu’on était sur le point de violenter ? Quand il eut la certitude qu’elle ne recommencerait pas à hurler, l’homme libéra complètement son visage. Doucement, la terreur se mut en curiosité. Que pouvait lui vouloir cet individu, à l’allure dépenaillée, dont elle avait déjà remarqué le regard et la présence dans l’hôtel ?
L’index plaqué sur sa propre bouche pour enjoindre la femme à garder le silence, il chercha frénétiquement dans les poches de sa vieille redingote un petit paquet qu’il lui tendit d’une main tremblante… Pour Judith.
Le visage de Marisa chavira au souvenir de celle avec qui elle avait enduré les pires violences à Ravensbrück. Yoav recula d’un pas, comme pour laisser place à cet indicible passé entre eux. Marisa y retrouva Judith, et un album de souffrances pas si lointaines lui revint, les yeux rivés sur le petit paquet : les heures debout dans le froid glacial qui paralysait les membres, les privations, la rage de la gardienne qui les persécutait nuit et jour. La hargne qui sortait de sa gueule les jours où elle ne tolérait pas le moindre bruit à la sortie du block. Was hat sie GESAGT ? Was habe ich GEHÖRT ? Pour protéger Judith, pour lui éviter une mort certaine ce jour-là, Marisa n’avait rien répondu à la chienne enragée. Celle-ci lui avait alors empoigné l’oreille, creusant dans la chair avec ses ongles jusqu’à l’os du crâne. SAG ES MIR ! Et le geste insensé qui avait suivi, qui arrachait encore chaque nuit Marisa au sommeil. Elle pouvait encore sentir la brûlure vive de la peau et celle du cartilage déchiré dans le sang, elle libérait parfois en rêve le cri de douleur, étouffé jusque-là par la gardienne qui continuait de lui cracher sa fureur au visage. Et tout cela, sous les yeux de Judith, impuissante. Judith, sa camarade française de châlit, qui n’avait pas survécu longtemps — elle l’apprenait ce soir — à la déportation. Chacune y avait laissé sa peau. On peut mourir des mois, des années, après avoir été tué.
Ce fut au tour de Marisa de trembler. Le paquet qu’elle ouvrit délicatement contenait une reconstitution de son oreille gauche, une épithèse de pavillon que Yoav Adelstein avait spécialement conçue pour elle en élastomère de silicone. Le docteur avait dû poursuivre de nombreuses investigations sur la physionomie de la jeune femme, et il lui avait fallu près de trois ans de travail dans le sillon du Professeur Brånemark pour mettre au point une prothèse et une méthode d’implant osseux efficace. Aujourd’hui enfin, il pouvait réparer quelque chose de ce monde meurtri, à la mémoire de Judith.
La perruque rousse s’échoua au sol. Marisa tomba en larmes dans les bras du médecin juif.
*   
Rue de la Lune, Gerda avait senti trop tard la silhouette massive et silencieuse dans son dos. Elle n’eut pas le temps de crier sous la lame effilée, elle dut abandonner sa gorge à l’assassin qui avait l’habileté d’un chirurgien sans en avoir la fonction. Dans son tout dernier souffle, elle put reconnaître avec effroi le pianiste de l’hôtel.


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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°5 : Beauté épinglée
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 28 oct. 2018 à 14:51 »
Bonjour à tous 😀
5e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋 une tranche de vie, le clivage des générations... 😅 je suis sûre que cela vous parle 😜
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture à tous :clindoeil:

Beauté épinglée

L’homme contemplait le corps pâle et immobile. Elle n’avait pas encore seize ans, et pourtant, l’on pressentait la beauté qu’elle pourrait devenir. L’on devinait de fines veines bleutées courant sur la peau si blanche qu’elle en paraissait presque translucide. Le visage de l’adolescente, nu de tout artifice hormis un anneau fin perçant l’arcade sourcilière, semblait sorti tout droit d’un tableau peint par l’un de ces maîtres italiens des temps anciens. Une beauté pure et épurée.
Un semblant de rictus, à peine esquissé, paraissait étirer ses lèvres pleines en un salut moqueur et fuyant. L’homme imagina l’adolescente ouvrant les yeux en grand, entre stupeur et révolte, et son cœur se serra. Elle ne pourrait plus jamais s’enfuir. Elle était à sa merci. Il avança la main comme pour caresser les cheveux courts et soyeux, aussi noirs qu’une nuit sans lune, mais suspendit son geste, brusquement gêné. Il n’avait pas l’habitude de se sentir aussi démuni et impuissant…
Quels pouvoirs détenait-il ici-bas ? Que pouvait-il changer au cours du temps, quelles marques laisserait-il quand il serait parti ?
— Nous sommes si peu de choses, murmura-t-il, brusquement las. Nous sommes réduits à si peu… À rien, en fait. Nous ne sommes rien. Et toi, jeune fille : quels sont tes rêves, tes espoirs, tes…

***

Espèce de gros dégueulasse ! C’est ça, vas-y, mate-moi autant que tu le veux, et va crever en enfer ! C’est pas parce que je ne peux pas bouger qu’il faut que tu te sentes si fort. Mate-moi tant que tu le peux, car je te garantis que ça ne va pas durer. Attends que je puisse me défendre et t’exploser ta sale gueule de pervers !
Toute ma vie, j’ai dû en affronter, des gros lards comme toi, des frustrés du slip et des soumis à leur bonne femme. T’es pas le premier, mon gros, mais je jure que tu seras le dernier, et tu le sentiras passer !
Mais quelle journée de merde ! Ça aurait pourtant dû être ma journée, celle où je ne me serais enfin occupée de moi, et de moi seule. À partir de quel moment ça a foiré ? Justine devait m’attendre devant le pub avec les autres, et on allait s’en payer une bonne tranche.
Il faut juste… que… je puisse… me souvenir de…

***

L’homme soupira et remit son masque en place. La jeune fille pâle et immobile accaparait toute son attention.
Dans un coin de la pièce, son assistant attendait la fin du rituel pour intervenir auprès du légiste. Il savait que le médecin avait besoin de ce moment de communion avant de poursuivre le lent travail de déshumanisation entamé par la mort brutale. Cherchait-il à conjurer le triste sort ? À faire revivre, même pour un éphémère instant, ce qui n’était plus, tel un démiurge en bout de course ?
Sarah, quinze ans, tuée par son père pour un simple piercing au sourcil. Il l’aurait poussée dans un accès de rage, la gamine tombant comme une masse, sa tête heurtant le coin d’un meuble en bois massif. Le crâne enfoncé près de la tempe témoignait de la violence du choc. Le père avait avoué, en larmes et le visage plein de morve, avant de se rétracter et d’accuser sa fille de l’avoir provoqué.

L’assistant haussa les épaules, désabusé. Il était temps de se mettre au travail et de faire parler le corps.


7
Mise en avant des Auto-édités / Puerto Nuevo de Laura D
« Dernier message par Apogon le jeu. 25 oct. 2018 à 17:52 »
Puerto Nuevo de Laura D



Puerto Nuevo, Péninsule de Basse-Californie, Mexique – 2 juillet 2018

   La boue s’est engouffrée partout, remplissant les espaces les plus infimes, supprimant tout espoir de présence d’une molécule d’oxygène, quelque part. Ce serait un miracle de trouver encore une âme à sortir de cet enfer où s’enchevêtrent des pans de murs, des toitures, caillasses et branches déchiquetées. De la partie ouest du village, celle qui surplombe le littoral, il ne reste que des petites maisons éventrées et des arbres brisés. En contrebas, la coulée de boue s’est jetée dans l’océan, comme pour fuir son destin funeste. 
   — On dirait que la terre a vomi.
   L’homme le regarde sans comprendre. Il ne parle pas américain mais, à sa mine déconfite il semble avoir compris le désarroi de son interlocuteur et acquiesce en silence.
   L’américain s’agenouille, plonge deux doigts dans la terre rougeâtre, les frotte l’un contre l’autre comme pour mieux en mesurer la densité. Collante, comme de la mélasse. Un homme ne doit pas survivre plus de quelques secondes sous une telle chape de boue. Il espère juste que les pauvres gens qui se trouvaient là au moment du glissement de terrain ont été assommés par un mur écroulé ou un arbre arraché avant que le manque d’air ne fasse exploser leurs poumons.
   — Hay algo (1) ? demande le Mexicain qui se tient à distance.
   — Nada. No hay nada (2), répète l’Américain en soupirant.


(1) Il y a quelque chose ?
(2) Rien. Il n’y a rien.
 

San Diego, Californie, USA

   Thomas Hale n’est pas un flic comme les autres. Sans doute parce qu’il n’a que trente-quatre ans, qu’il est athlétique, en bonne santé, qu’il est sorti major de sa promo, et qu’il a choisi d’exécuter des tâches dont personne d’autre ne souhaite s’occuper : remplir des formulaires.
   Thomas Hale n’est pas un flic de terrain, mais il ne regrette pas son choix. Quand on a la chance d’avoir une épouse comme Enora et deux petites filles aussi adorables que Charlie et Beth, on opte généralement pour une mission moins dangereuse que d’aller traquer les méchants dans la rue.
   Sur son bureau il a posé un portefeuille dont il a extrait une photo, et un briquet. Il n’a pas été difficile de faire le rapprochement entre les deux objets ; le briquet est gravé au nom du propriétaire du portefeuille. James Darnell. Vingt-huit ans. Américain résidant à San Diego. Professeur de musique à Saint Augustine Highschool. Célibataire, c’est déjà ça. Mais sûrement le fils de quelqu’un, peut-être un frère, il n’a pas encore tous les détails. Dans son métier, Thomas Hale ne rencontre que des personnes qui se sont trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment. James Darnell ne fait pas exception à la règle. Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, un séisme a provoqué un glissement de terrain à Puerto Nuevo, au Mexique. Le sol raviné, gorgé d’eau après les pluies torrentielles qui se sont abattues sur la péninsule de Basse-Californie en juin, a fini par céder, emportant une partie du paysage et de la ville. James Darnell se trouvait dans l’une des petites maisons qui font face à l’océan Pacifique. Puerto Nuevo possède pourtant de beaux hôtels, mais loger chez l’habitant est une pratique courante pour les Américains de passage qui n’ont pas un budget conséquent. Au mauvais endroit, au mauvais moment. James Darnell n’aura laissé sur terre qu’une trace éphémère, à sa famille, ses élèves peut-être, et quelques petites amies. Et son portefeuille et son briquet, émergés d’une boue gluante constellée de cailloux.
[…]
8
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°4 : La spectre de la vérité
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 21 oct. 2018 à 17:03 »
Bonjour à tous 😀
Déjà la 4e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms»...
Vous aimez les enquêtes policières ? 😋 partir à la recherche de la vérité ? 😜 ce texte est fait pour vous !
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture à tous :clindoeil:

La spectre de la vérité

Retour de noces

Quatre heures du matin, par cette nuit noire, la lune n’arrivait pas à percer à travers ce ciel hyper chargé. Alexandre revenait de Picardie, où il avait assisté au mariage de sa cousine, et rentrait difficilement dans le Pas-de-Calais. Même s’il n’avait pas abusé, la journée fut longue… très longue. Et les verres s’étaient enchaînés... Malgré ses yeux embrumés, ses paupières qui battaient la chamade, il tentait de se concentrer pour combattre la fatigue. Il n’avait aucune envie de détériorer la vieille 205 de sa mère sur cette route sinueuse. À l’approche de la côte de Doullens, connaissant bien le secteur, il bifurqua, tiraillé par une envie pressante. Dans un virage, après un bosquet, un spectre lumineux à l’allure humaine apparut soudain au beau milieu de la chaussée. Par réflexe, il donna un coup de volant et là, dans les faisceaux de ses phares, apparut un homme sur le bas-côté. Trop tard. Le temps de réagir et de freiner, il l’avait déjà percuté de plein fouet. Il sentit ses roues lui passer sur le corps.

Le premier

Alex, désemparé, descendit de son véhicule en quatrième vitesse, et découvrit juste en dessous de son pare-chocs arrière, la silhouette ensanglantée qui gisait sur le sol. Il se retourna pour observer les environs. Aucune présence. Sans doute une hallucination due à l’absorption d’alcool. Il s’approcha de la victime, un jeune homme de son âge. Deux doigts dans le sillon de son cou lui confirmèrent qu’il avait succombé à l’impact dévastateur. Mais que faisait-il là, en pleine cambrousse ? Personne dans les parages, ni phares de voiture. Il s’est sans doute égaré… et je viens de le tuer. Un frisson glacial lui parcourut l’échine dorsale. Tout s’embrouilla dans sa tête à la vitesse grand « V ». S’il avait le malheur d’appeler les gendarmes, nul doute qu’ils le placeraient en cellule de dégrisement avant de lui notifier sa garde-à-vue… Il commençait à réfléchir aux alternatives qui s’offraient à lui quand il réalisa que l’urgence était de retirer le corps inerte. Il traîna la dépouille par les pieds, l’attrapa sous les aisselles et la hissa dans le coffre. Il dut s’y reprendre en trois fois et le recroqueviller en chien de fusil pour réussir à fermer le hayon. Dix minutes plus tard, à la lumière de son portable, Alex scrutait le sol à la recherche d’éventuels débris, quand une Mini Austin à la vitesse excessive déboula et vint s’encastrer dans l’arrière de la 205.

Le second

À voir descendre et tituber le conducteur, au visage rubicond, Alexandre comprit de suite à qui il avait affaire. Un mec bourré, c’est bien ma veine ! Malgré son taux d’alcool excessif, l’indésirable avait encore les yeux en face des trous, au point de remarquer, en constatant les dégâts occasionnés, que quatre doigts sortaient de l’interstice du hayon vrillé.
— C’est quoi, ça ? l’interrogea-t-il en vacillant.
— Laissez tomber, c’est un pote qui roupille… Pour tout vous dire, on revient d’un mariage et il a abusé de la Vodka, rétorqua Alex sans s’étaler.
— Pour un type qui a picolé, je le trouve bien froid, insista-t-il en touchant la main du cadavre.
À force de tirer sur le coffre, il finit par l’ouvrir et hurla à la vue du corps couvert de sang. Alex l’attrapa par les épaules pour l’éloigner de la 205 mais ce dernier revint à la charge en s’agitant. Si énervé qu’il le griffa avec sa montre au niveau de la joue. Excédé et se sentant acculé, Alexandre s’empara de la manivelle à portée de main. Son bras se leva instinctivement et lui assena un coup sur la tempe.
Tu vas fermer ta grande gueule ! Tu vas la fermer ! réitéra Alex en frappant une nouvelle fois. Affaissé, un genou à terre, l’individu avait baissé d’intensité mais gémissait encore. Un dernier coup d’estocade eut raison du biturin qui s’effondra sur l’asphalte. Il venait de tuer un deuxième homme en à peine vingt minutes.

Maquillage

Le tout était de savoir ce qu’il allait faire de ces corps ?
Impossible de les mettre dans mon coffre cette fois, analysa-t-il en essuyant le sang sur l’extrémité de la manivelle.
Accro aux séries policières et fan de la première heure des « Experts », il se mit à échafauder un plan. Le genre de truc improbable mais qui pouvait s’avérer payant quand on connaissait comme lui le secteur, réputé dangereux. Inutile de gamberger plus longtemps, je vais maquiller cette sordide affaire en une simple sortie de route. Tout le monde n’y verra que du feu.
Alex tracta tout d’abord l’alcoolique et le positionna au volant de son propre véhicule, en n’oubliant pas de lui fracasser plusieurs fois la tête contre le montant du parebrise, histoire de laisser du résiné et un peu de matière visqueuse. Il sortit ensuite sa première victime et l’installa côté passager, en se débarrassant des deux sacs en cuir noir qui s’y trouvaient. Un coup de chiffon sur les portières, le tableau de bord, et toutes parties susceptibles d’avoir été touchées, puis il observa la scène quelques instants en repassant le film dans sa tête. Il manœuvra ensuite la 205 en la positionnant à l’arrière de la Mini Austin. Pour finaliser son plan machiavélique, il libéra le levier de vitesse, et la poussa pare-chocs contre pare-chocs dans le vide.
Il descendit la pente sur environ dix mètres de dénivelé et put constater les dégâts occasionnés. La tôle froissée sur l’avant du véhicule en charpie, agrémentée du parebrise entièrement éclaté, masqueraient incontestablement toutes preuves de leur accrochage.
Remonté dans le virage, il contrôla la zone de manière à ne rien laisser de son passage. À la lumière de son portable, il recouvrit les traces de sang en saupoudrant le bitume de terre. L’occasion de retrouver les deux sacs oubliés sur le bas-côté. Tant pis, je les balancerai dans une poubelle, pensa-t-il, la trouille au ventre. Ses doigts commençaient à trembler et il chancelait au moment de regagner la 205. Le contrecoup sans doute. Il est grand temps de te casser d’ici. Magne-toi ! se persuadait-il en accélérant pied au plancher. Un dernier regard à la volée dans son rétroviseur et il crut apercevoir la silhouette humaine éclairée tel un fantôme qui déambulait sur la chaussée, comme pour lui dire adieu…

L’affaire

Alertés par un agriculteur, les gendarmes procédèrent aux premières constatations. À l’odeur d’alcool persistante dans l’habitacle, l’hypothèse d’une sortie de route fut retenue. L’adjudant-chef manipulait le passager quand soudain son visage se figea. Les lividités cadavériques ne correspondaient pas avec la position du passager, buste penché sur l’avant et tête sur le tableau de bord. Le sang aurait dû se fixer sur les tissus du torse et plus particulièrement sur l’abdomen et le devant des jambes.
— Cet homme n’est donc pas mort dans cette voiture !
Le procureur de la République avisé des faits, ouvrit une information judiciaire et confia l’affaire au SDPJ d’Amiens. Les enquêteurs sollicitèrent les renforts de la gendarmerie pour ratisser la zone délimitée aux abords du virage en épingle.
Au vu du nombre d’indices probants, le capitaine Leroy du SDPJ étaya une théorie.
— Imaginons le conducteur ivre, qui quitte la Nationale pour satisfaire un besoin urgent. Arrivé ici, dans le noir le plus abyssal, il percute le second individu en train de faire du stop sur le bas-côté… Le choc est si brutal que le chauffeur le blesse sérieusement, si on en croit la flaque de sang qu’il a essayé de dissimuler avec de la terre. Le conducteur perd les pédales, sans doute à cause de son taux d’alcool, ce qui le réfrène à appeler les secours. Tiraillé par sa conscience, il décide tout de même de conduire sa victime à l’hôpital alors qu’elle est décédée entre-temps. Désemparé, il démarre en trombes, fait une fausse manœuvre et rate le virage. Fatal…
La théorie du capitaine semblait corroborer avec l’ensemble des indices recueillis. Affaire bouclée et investigations terminées. L’identité judiciaire s’activait à ranger son matériel quand un gendarme hurla si fort qu’il faillit en perdre ses cordes vocales.
— Venez voir, ici ! Il y a un autre corps… une jeune fille…     
 
Les deux victimes

En fin de matinée, une fois le réveil effectif, la bouche pâteuse et un troupeau de bisons qui lui fracassait la tête, Alexandre se rua dans la grange pour évaluer les dégâts sur la 205. Sa mère handicapée ne risquait pas de s’aventurer jusque-là avec ses béquilles. Une fois l’expertise faite de la voiture, il put s’estimer heureux. Quelques pièces à récupérer dans différentes casses automobiles pour brouiller les pistes et rien ne pourra m’arriver. Rassuré, il se dirigeait vers la sortie de la grange quand il aperçut les deux sacs en cuir noir sur la banquette arrière.
Ils m’étaient sortis de la tête ceux-là ! frissonna-t-il en réalisant qu’ils constituaient l’unique lien avec la tragédie de la veille.
Avant de s’en débarrasser, sa curiosité l’incita à les ouvrir. Leur contenu le laissa pantois… En dessous de plusieurs combinaisons noires, de cagoules et d’armes air soft, se trouvaient une quantité astronomique de billets en petites coupures. 
Je comprends mieux son état… Cet abruti venait d’arroser son braquage ! analysa amèrement le jeune homme. Les médias ont certainement dû en parler, en déduisit-il en rejoignant le domicile. Il se jeta sur le journal en évidence sur la table de salon. L’affaire y faisait les gros titres.

Un vol à main armée d’une rare violence

Hier soir, aux alentours de 23h30, dans la rue Mangin à Amiens, deux convoyeurs de fonds qui devaient ravitailler un distributeur à billets ont été retrouvés égorgés dans le sas bancaire de la Société Générale. Selon les enquêteurs du SDPJ d’Amiens et après le visionnage des vidéosurveillances, il s’agirait d’un braquage commis par trois individus cagoulés. La police judiciaire ne comprend pas pourquoi les malfrats ont assassiné aussi sauvagement les deux employés de la Bricks alors qu’ils n’opposaient aucune résistance...                 
Le fait de repenser aux évènements de la nuit dernière l’obligea à se remémorer les circonstances de son accident. L’apparition de « cette forme humaine »… Et ce type qui sortait de nulle part… Son attitude l’avait intrigué… Il ferma les yeux en essayant de revoir la scène. Le bref moment où il l’avait aperçu dans le faisceau furtif de ses phares... Ça y est, je me rappelle ! Il regardait ses mains ! Il les observait avec le visage blafard et le regard empli d’effroi… Ses bras tendus, ses paumes tournées face à lui, ouvertes, bien en évidence… Je me souviens maintenant pour quelles raisons il semblait terrorisé. Elles étaient couvertes de sang !

L’inconnue

Le capitaine se dirigea vers le talus surplombant le virage en épingle, suivi de près par le légiste et quelques collègues. Arrivés en toute hâte, ils stoppèrent leur progression à la vue cauchemardesque qui s’offrait à eux. Une jeune fille âgée d’une vingtaine d’années gisait dans un trou, semi-enterrée. Les bras en croix, son visage était défiguré et ses yeux tuméfiés. Son corps meurtri, couvert d’hématomes, attestait que le ou les assassins s’étaient acharnés sur elle avant de lui trancher la gorge. L’absence d’affaires personnelles et de portable sur la scène de crime retarderait l’identification de la victime. 
       
La scène de crime

Depuis ce drame, ses nuits étaient peuplées de cauchemars. Alexandre, en nage, se réveillait en sursaut, terrifié par les cadavres et ce spectre vêtu d’un drap blanc qui déambulaient dans sa chambre. Mais qu’attendait-il de lui ? Pourquoi le harceler ainsi ? Ce matin-là, épuisé, il se mit à déjeuner tout en consultant le journal espérant obtenir des réponses. L’article l’acheva pour de bon.
Découverte sanglante aux abords d’un accident mortel de la route.
Alors que les policiers du SDPJ d’Amiens enquêtaient sur la mort suspecte de deux occupants d’un véhicule, ils découvraient en amont, derrière un talus, le corps d’une jeune fille assassinée. Selon les autorités, elle aurait été égorgée après avoir subi des violences…
Alex interrompit sa lecture. Il essayait de voir si l’article mentionnait une photo, sans succès. 
J’y suis ! Si ça se trouve, la forme humaine qui a traversé la chaussée devant moi a un rapport direct avec ce meurtre ! Et pourquoi pas l’âme de cette victime ? …
Décidé à comprendre ce qui lui arrivait, Alex prit le taureau par les cornes. En revenant d’une casse automobile, il fit un crochet avec son cyclomoteur. Il retrouva sans difficulté le virage en épingle, qui, il fallait reconnaître, n’avait rien de comparable avec le paysage sinistre de l’autre nuit. Il retira son casque et s’approcha du ravin. Le véhicule en contrebas ne s’y trouvait plus. La chaussée avait été nettoyée par la voirie et rien ne semblait avoir eu lieu dans le secteur. De cette nuit cauchemardesque, ne restaient que ses souvenirs tourmentés. Une nausée l’envahit. Il parcourut une vingtaine de mètres et stoppa net devant la rubalise jaune délimitant la zone.
Quand je pense que j’ai certainement tué l’assassin de cette fille. Ce que voulait le spectre en m’obligeant à donner un coup de volant… Et dire qu’elle se trouvait à proximité. Peut-être encore en vie. Si j’avais su… j’aurais pu lui venir en aide, regretta-t-il en se laissant submerger par l’émotion. Son estomac ne résista pas cette fois à la violence du reflux gastrique et il se vida en vomissant dans le talus.
— Ça fait froid dans le dos et ça vous remue les tripes, hein ?
Alexandre tressaillit. Il se retourna tout en s’essuyant la bouche d’un revers de manche. La voix grave poursuivit.
— Police nationale ! Capitaine Leroy, du SDPJ d’Amiens. On peut savoir ce que vous faites dans les parages ?
— Je me promenais… et j’ai voulu voir… balbutia le jeune homme.
— Le goût du sang… L’envie de respirer la scène de crime et pouvoir s’imaginer les faits… La noirceur de l’âme humaine. C’est en chacun de nous, vous savez…
— Vous avez arrêté l’assassin j’espère ? rétorqua Alex en préférant changer de sujet.
— Il s’agirait d’un accident, répondit froidement l’enquêteur.
— Ah ? J’avais cru comprendre qu’une jeune fille avait été égorgée ?
— Pour l’attester, il faudrait que nous retrouvions l’arme du crime. Or, à ce jour, les indices et les traces sur son corps nous inciteraient à penser à un choc si terrible et violent que son cou aurait été sectionné par une tôle froissée ou un pare-chocs endommagé… 
L’annonce du policier eut l’effet d’un électrochoc sur Alexandre. Ses jambes l’abandonnèrent une fraction de seconde au point de vaciller. Il préféra s’asseoir sur le rocher dans le virage, le temps de recouvrer ses esprits.
— J’imagine que vous faites allusion au véhicule ayant fait une sortie de route ? percuta Alex.
— Oh, mais je vois que vous suivez cette affaire avec grand intérêt ! s’étonna l’OPJ.
Mais quel con je fais ! Déguerpis avant que ce flic ne te grille, réagit-il en se forçant à rester impassible. Il tenta une dernière parade avant de s’esquiver.
— Pour tout vous dire, je connais très bien le secteur. Autrefois, je venais chasser avec mon père. Nous sommes taxidermistes dans la famille… et il y avait de nombreux accidents dans ce satané virage. Je vous laisse et je vous souhaite bon courage pour votre enquête !

L’arme du crime

Sur le chemin du retour, à se traîner sur le bitume à 50 km/h, Alexandre eut largement le temps de repenser à l’affaire.
Comment la police avait pu commettre une telle erreur ? Ou alors le flic s’est joué de ma crédulité en prêchant le faux pour recueillir le vrai, une technique très usitée dans les rangs de la police… Pourvu que je n’aie rien laissé transpirer ! 
L’idée de s’être jeté dans la gueule du loup lui glaça le sang.
De retour à la longère familiale, il dévala les escaliers pour atteindre son bureau. Quelques clics sur un moteur de recherche et il put s’imprégner des études réalisées sur les entités, les spectres à forme humaine. Certains spécialistes évoquaient des âmes perdues incapables de quitter le monde des vivants, à cause d’un lien qui les retenait à ce bas monde. Ces fantômes du passé attendaient qu’on les libère en leur apportant ce qu’ils réclamaient. Soit des réparations, des notions de justice ou de pardon. À la fin de sa lecture très instructive, Alex fut persuadé que le spectre ne le lâcherait pas tant qu’il n’aura pas accompli un acte probant. Mais pourquoi moi ? Sans doute parce que j’étais sur place juste après le meurtre… Ce spectre me pousse dans mes retranchements pour que j’œuvre à la résolution de l’affaire, en retrouvant l’arme du crime. Vu sa déconvenue d’aujourd’hui, il décida cette fois d’y retourner de nuit, à bord de la 205, restaurée. 
Sur place, muni d’une lampe torche puissante, il arpenta l’ensemble de la zone avec minutie sans rien déceler. Il avait beau tourner en rond, en scrutant le sol et en ratissant large, au bout de trois quarts d’heure, bredouille et découragé, il rebroussa chemin. Moment que choisit l’entité pour réapparaitre. La femme tout de blanc vêtue virevoltait devant lui, en lévitation à quelques centimètres au-dessus de l’asphalte. Elle semblait vouloir le guider dans ses recherches. Il la suivit et traversa la chaussée. Une fois sur l’autre terre-plein, il entrevit de suite le reflet de son faisceau lumineux au milieu de la végétation. Une lame… un couteau ? Non, un scalpel, couramment utilisé en milieu hospitalier. La question était de savoir ce qu’il devait en faire ? Il ne pouvait se permettre de la transmettre aux services de police en leur annonçant sa découverte par le plus grand des hasards.
Je l’enverrai par courrier et je signerai « maintenant la vérité sera faite sur ce crime abominable. »   

L’arrestation

— Mme Grambert ? Capitaine Leroy du SDPJ d’Amiens. Votre fils est là ?
— Il est dans son bureau au sous-sol, répondit la mère.
Le policier s’engouffra dans la cage d’escalier, l’arme à la main, suivi de près par deux collègues. Le manque de lumière les obligea à utiliser leur lampe individuelle. En croisant les mains, ils progressèrent en éclairant par intermittence les lieux. La tension palpable, les mains crispées sur les crosses et la sueur perlée sur les fronts, ils s’attendaient à ce que le criminel surgisse à tout moment. Les porte-bouteilles vides et rouillés franchis, ils traversèrent les diverses piles de matériels entassés quand soudain, une ombre tapie dans le noir s’élança sur eux, une arme luisante dans la main droite. Une ; deux ; puis trois détonations et l’individu s’écroula lourdement sur le sol. Un des policiers s’approcha, lui retira le scalpel d’entre les doigts et vérifia ses signes vitaux.
— Il ne nuira plus à personne, annonça-t-il.
Le capitaine remonta au rez-de-chaussée et informa la mère éplorée.
— Désolé madame, nous avons dû faire usage de nos armes… Votre fils s’est jeté sur nous en tentant d’égorger un de mes collègues. Sa marque de fabrique ! 
Devant son incrédulité, Leroy poursuivit.
— Votre fils Alexandre est un tueur. Il a commis cinq meurtres…

Une nuit d’horreur

— Cela s’est produit le 14 février, le soir de la Saint Valentin, l’informa le capitaine.
— Impossible, il assistait au mariage de sa cousine en Picardie, rétorqua Mme Grambert.
— Cette cérémonie lui a servi d’alibi et s’est déroulée en trois temps. En premier lieu, il a retrouvé ses deux cousins, dans la même situation précaire, au chômage, avec un besoin récurrent d’argent. Ils se sont montrés à la mairie puis à l’église, avant de faire acte de présence au vin d’honneur. Vers les 23h00, ils se sont éclipsés pour braquer deux convoyeurs de fonds devant le distributeur à billets sur Amiens. Là, les caméras de la banque nous démontrent que l’un d’eux s’est acharné sur ses victimes en les tailladant et en les égorgeant au scalpel. Le trio regagne la soirée du mariage qui bat son plein, où ils se mêlent aux invités en passant inaperçus. Là, tout bascule. Désinhibés par l’alcool, les esprits s’échauffent et sans raison particulière, Alexandre quitte brusquement la fête à bord de sa 205 en séquestrant dans le coffre la nouvelle compagne de son cousin.
— Comment s’appelait-elle ? s’enquit la mère en séchant ses larmes.
— Lola Riverie…
— C’est l’ancienne amoureuse de mon fils. Elle venait de le quitter. Il ne lui aurait jamais fait de mal, il en était fou…
— Laissez-moi poursuivre, reprit le policier. Le nouveau copain de Lola a cru qu’elle s’était enfuie avec Alexandre et l’argent du braquage. Fous de rage, avec son frère, ils tentent de les rattraper avec leur Mini Austin. S’engage alors une véritable course-poursuite. À tel point que votre fils prend peur et sort de la Nationale juste avant la côte de Doullens. Il connait le secteur et pense pouvoir les semer à travers les routes sinueuses. Les deux frères le percutent plusieurs fois à l’arrière au point de détériorer le hayon et de libérer la jeune fille inconsciente. Suite aux chocs répétés, elle finit par basculer hors du véhicule et se fait écraser par les poursuivants. Les deux voitures stoppent dans le virage. Les trois braqueurs s’empoignent et une bagarre terrible éclate, jusqu’à la mort des deux frères à coups de manivelle. On imagine que la jeune fille agonisait et hurlait à la mort, au point d’inciter Alexandre à abréger ses souffrances en l’égorgeant. Après avoir balancé le scalpel au-dessus de la chaussée, il a tracté le corps de Lola pour l’ensevelir derrière un talus. Pris de panique, il a maquillé les crimes de ses cousins en accident de la route avant d’effacer toutes traces de son passage.
— Mais comment mon petit garçon, si adorable, a-t-il pu vivre après avoir commis de telles atrocités ? se désola la mère.
— Simplement en se racontant des histoires et en échafaudant un scénario à l’opposé des faits. Un déni total. Un psychiatre vous répondrait qu’il a agi ainsi pour refouler ses actes et esquiver sa culpabilité.
— Et comment en êtes-vous arrivé à le suspecter ? demanda-t-elle, effondrée.
— Alexandre s’était tellement convaincu de son innocence qu’il s’est permis de revenir sur la scène de crime. Confirmant une fois de plus l’adage si connu de tous… 


9
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°3 : Dans la bouche
« Dernier message par Mag le dim. 14 oct. 2018 à 22:03 »
Une nouvelle bien plus ancrée dans le suspens que les deux précédentes. J'avoue préférer celle-ci car le suspens y est distillé savamment.
10
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°3 : Dans la bouche
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 14 oct. 2018 à 16:53 »
Bonjour à tous 😀
3e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😃 une plongée dans les entrailles de la terre, cela vous dit ? 😋 amis claustrophobe, passez votre chemin 😜
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture à tous :clindoeil:

Dans la bouche

Yann se met immédiatement au travail. Il est rapide et précis, n’aime pas perdre de temps ; d’autant que ce soir c’est la fête de la Musique, et il a des amis de lycée qui jouent dans un autre quartier, à l’autre bout de Paris, vers Pyrénées. Leur concert pop rock commence à 20 heures. Yann ne prend donc pas la peine de discuter. Ça tombe bien parce que j’ai trop faim. Et quand j’ai faim, je suis de très mauvaise humeur. En plus, il fait hyper chaud aujourd’hui, aussi bien à l’extérieur que dans les souterrains sombres de Paris. C’est le premier jour de l’été. Aux odeurs poussiéreuses se mêlent les effluves de transpiration de mon collègue. J’aide Yann à en finir le plus rapidement possible. Nous sommes des professionnels, cinq ans qu’on travaille ensemble. Nous formons un tandem efficace.

– C’est bon, on dégage !

Ça, personne ne l’a dit ; il nous a suffi d’un regard accompagné d’un imperceptible hochement de tête pour nous comprendre.

On rebrousse chemin.
– Au fait, tu viens ce soir ou pas ?

Yann a risqué une question. À mon expression renfrognée, il comprend que ce n’est pas le moment d’en parler. Alors il se tait. Et il fait bien. Je n’aurais pas supporté un énième topo sur la musique de ses potes dont il s’est proclamé manager. Yann tourne en boucle depuis des mois. Le concert de ce soir, il s’y prépare et il en rêve depuis un bout de temps. Il ne peut pas le rater. Il serait prêt à suivre son groupe à l’autre bout du monde en acceptant pour cela toutes les concessions : dormir dans la boue, se serrer plus que la ceinture… En attendant, il travaille pour cette société de téléphonie, accepte volontiers les heures supplémentaires, rêvant d’avoir un jour suffisamment d’argent de côté pour pouvoir se mettre à son compte dans la musique. Il voudrait être indépendant, passer sa vie à des concerts, des festivals, descendre des bières, se baigner dans la foule.

Mais pour l’instant, faut qu’on remonte. On arrive au pied de l’échelle quand Yann saisit mon bras ; une poigne de mec qui ne rigole pas.

– Karim, dis-moi franchement si tu viens ou pas ?

Je sais bien que pour lui et ses potes, c’est le concert de l’année. D’ailleurs y a un autre groupe qui joue déjà, au-dessus, sur la place. Un groupe au son saturé avec un chanteur qui gueule à la volée. Jouer, c’est un grand mot. Ils font leur balance. Yann insiste, il ne lâche pas le morceau.
– On est potes ou pas ?

Je ne peux pas lui dire, non collègue, mon vieux, on est juste des collègues, on s’entend bien niveau boulot, mais j’ai pas spécialement envie de te voir en dehors. J’aurais pas grand-chose à te dire, moi j’aime le silence… La bonne vieille guitare électrique est de retour. Avec le batteur increvable. Mais je ne suis plus un ado. Je ne vois pas ce que ma présence pourrait leur apporter de positif, faudrait faire semblant d’apprécier, remuer la jambe en rythme. Yann veut que je sois là, uniquement pour faire poteau, qu’il y ait un max de monde. Et il reste persuadé qu’on ne peut pas ne pas aimer sa musique.

Je lui réponds non de la tête. Yann serre les poings.
– Pousse-toi, bâtard ! Faut que je sorte vite fait.
Ses larges épaules d’ancien videur de bar se frayent facilement un passage.

Yann monte rapidement les marches de l’échelle dans la pénombre. Ses semelles claquent. Je ne me sens absolument pas obligé d’aller à son concert. Je ne lui dois rien. Je voudrais prendre un air dégagé, celui de l’homme souriant à la vie, mais la sensation de faim tiraille mon estomac. Plus on monte, plus il fait noir, plus la musique est forte. Bizarre qu’il fasse si sombre. Je jette un coup d’œil à ma montre : 19h02.
– C’est quoi ce bordel ! T’as rabaissé la plaque ?

Tout en haut de l’échelle, Yann frappe de ses poings contre le rectangle de béton clos. Il se tourne vers moi en postillonnant :

– Putain ! C’est pas vrai ! On est coincés !

J’essaye à mon tour de soulever la plaque de toutes mes forces. La sueur dégouline dans mon cou. Je sens mes veines gonfler et l’effroi m’envahir.

– T’as raison. Quelqu’un a dû rabaisser la plaque de l’extérieur et on est faits comme des rats !

– Comment c’est possible ? Ne me dis pas que…
– Si, j’ai merdé !
– Quoi ? T’as pas mis la barre de sécurité ?
– Bah non, j’ai complètement zappé !

Je me revois encore, debout, près de la bouche d’égout, me disant, tiens faut que je pense à mettre la barre, celle qui empêche la fermeture depuis l’extérieur, et puis j’ai pensé à tout à fait autre chose.

– Mais qu’est-ce que t’as dans le crâne ? Tu veux me faire rater le concert, c’est ça, hein ? T’en as après moi aujourd’hui !

– N’importe quoi !
– T’as oublié que ce soir c’est la fête de la Musique…
– Justement !

– Et que n’importe quel pèlerin passant par là pourrait s’amuser à fermer la trappe ! Un simple coup de pied, et hop !

Yann consulte son téléphone portable.
– Merde ! Pas de réseau.

J’essaye aussitôt avec le mien même si je sais d’avance que les portables ne captent pas dans les sous-sols. On est bloqués sous terre. Sans pouvoir téléphoner. Je crie à mon tour, je tambourine. En vain. De toute façon, la musique couvre nos voix. Yann lève ses mains vers ma gorge.

– Tu vois, là, je crois que je serais capable de…

*

On aura beau crier, personne ne nous entendra avec ce maudit concert punk. C’est comme si on était muets. Mais Yann ne se décourage pas pour autant, il repasse au-dessus de moi et tape sur la plaque en hurlant à tue-tête : « On est là ! Houhou ! Y a quelqu’un ? » J’ai l’impression qu’il va se briser les os de la main et du coude. Le voilà qui bascule à l’envers, sur l’échelle, se retrouvant la tête en bas afin de pouvoir frapper avec ses pieds. Mais toutes ses positions acrobatiques ne servent à rien. Ça ressemble plutôt à l’énergie du désespoir.

Des frissons envahissent mon corps. Yann me lance un regard clair :
– Qu’est-ce qu’on va faire ?

Il sait aussi bien que moi qu’il est impossible d’ouvrir la trappe par en dessous. Et nous n’avons en notre possession aucun outil permettant de percer le béton. Pas un seul explosif ou assimilé pour faire sauter le couvercle. Cette galerie souterraine dans laquelle nous sommes bloqués ne mène nulle part, aucune issue possible.

D’un seul coup, j’ai comme un flash. Quel con ! L’évidence est souvent ce que l’on voit en dernier. Je lui indique la petite trouée face à lui, dans le mur.

– Si on ne nous entend pas, quelqu’un pourra peut-être au moins nous
voir ?

En effet, cette ouverture donne sur une petite grille rectangulaire juste au-dessus, jouxtant la plaque du regard de chaussée communément appelée "bouche d’égout".

– Bonne idée ! s’exclame Yann en passant aussitôt à l’action.

Il passe son bras par le trou et agite sa main en criant de plus belle : « Vous nous voyez ? Aidez-nous ! On veut sortir ! » Dommage qu’on ne puisse pas y passer le corps. Yann continue longtemps, entièrement concentré dans sa tâche qui s’avère inutile.

Il me laisse sa place sans rechigner. À mon tour, je passe mon bras dans le trou et fais des signes de la main. On ne sait jamais ! Peut-être que quelqu’un apercevra ce mouvement humain sous la grille ? Plus le temps passe et moins j’y crois. Mais je ne vois pas d’autre solution que de me raccrocher à cette lueur d’espoir.

La musique bat toujours son plein. Le rythme saccadé et l’énergie qui s’en dégage ne font que renforcer notre sentiment d’impuissance. Je continue d’agiter ma main tandis que Yann grommelle. C’est un véritable obsessionnel. Il râle dans sa barbe : j’espère qu’on va pas y passer la nuit…

Reste plus qu’à attendre que quelqu’un s’inquiète de notre absence et prévienne notre société. Ça pourrait prendre un jour ou deux, peut-être même toute la semaine. Yann ne pourra pas compter sur ses potes ce soir, ils seront tous absorbés par leur concert. Et moi ?

Ah, moi, c’est compliqué.
Je suis un solitaire.

Je n’ai même pas eu le temps de déjeuner. J’ai le ventre creux, l’estomac qui gargouille ; la mauvaise humeur me ravage… Et nous voici, Yann et moi en gilet bleu marine dans le sous-sol de Paris, sous la place Constantin Pecqueur précisément.

Nous devions effectuer les deux derniers raccordements téléphoniques de la journée. Pour cela, on avait ouvert le regard de chaussée, puis nous sommes descendus dans l’étroit conduit vertical à l’aide de l’échelle métallique, après avoir pris soin de rabaisser le grillage de sécurité.

Une fois en bas, on a emprunté un autre tunnel, perpendiculaire, horizontal celui-là, et beaucoup plus large, qui s’arrête dix mètres plus loin. Un cul-de-sac de béton. À six mètres sous terre se trouve notre bureau, sans ascenseur ni secrétariat.

– Qui est l’abruti qui a baissé la plaque ?! Bordel, ouvrez-nous ! On est enfermés là-dessous !

Yann se met à chialer. Ses larmes pleuviotent sur moi, coupable et sans voix.

Yann refuse obstinément de redescendre ; il veut rester tout en haut de l’échelle, au plus près de la surface, au cas où…

Vivement qu’on sorte de là ! C’est mal parti. Nous sommes invisibles.
Nous n’existons plus à la surface de la Terre. Nous sommes dans un autre monde.
Au milieu des eaux usées et de la saleté.

Je surveille mon collègue en coin : il est résistant physiquement, un vrai bloc de muscles. Mes yeux se sont habitués à la pénombre et je vois son visage se décomposer. Il bouillonne intérieurement. Rater son concert était inenvisageable, et pourtant.

Un moment d’inattention et j’ai oublié la barre. Il se passe des choses bizarres sous les trottoirs... Qui pourra le croire ?

*
La musique est une passion indicible.
Où va-t-il chercher tout ça. Yann délire.
Combien de nuits nous faudrait-il pour    mourir dans cette caverne ?
Combien de jours pourra-t-on tenir sans eau ni nourriture ?

Mais je ne pense pas qu’on va crever ; on va juste finir par s’entretuer. S’accuser de tous les maux, chercher la petite bête… Yann me jette un regard blessé :

– Si par miracle, je dis bien par miracle, on sortait à temps, je ne veux pas te voir à mon concert. C’est pas des paroles en l’air ! Pour moi, tu n’existes plus. Tiens, je vais commencer par t’effacer de mon portable…

Ses enfantillages me lassent. Alors qu’il y a urgence : trouver une solution pour nous sortir de là, pour que la vie reprenne son cours, que l’horizon s’ouvre et que des chemins se tracent.

J’ai chaud à la tête, froid dans le cou, ça dégouline sous mes aisselles, et j’ai des fourmillements dans les doigts à force de me raccrocher à cette échelle. C’est la première fois qu’on se retrouve enfermés, et fallait que ça tombe le soir de la fête de la Musique ! On n’a vraiment pas de bol. Le groupe se donne à fond sur la place tandis qu’on se ronge les sangs sous terre. Il doit être dans les 19h30.

Une quinte de toux me plie en deux ; je vois des étoiles noires.

– Nous sommes piégés dans ce trou à rats.

– Faut relativiser, Yann, y a pire comme situation. Imagine-toi séquestré et torturé dans une cellule, ou enterré vivant…

– Arrête, tu m’angoisses ! En plus, c’est exactement ça : c’est comme si on
était enterrés vivants !

Voilà que j’ai envie de vomir. Pourtant je n’ai rien mangé de la journée. Je me racle la gorge avant de cracher de la bile. Yann en a plein ses chaussures.

Au lieu de s’emporter, il se met à rire aux éclats. Comme un dément aux yeux révulsés. Je le regarde, interloqué, entre deux jets acides. Et je me mets à rire moi aussi. Nos rires sonnent faux, mais ça fait du bien. Je m’aperçois que les lèvres de Yann ne bougent plus alors que son rire continue de fuser.

*

Je m’imaginais moisir dans ce trou quand j’ai entendu des voix humaines. Des gens se sont arrêtés au-dessus de nous. Les miracles existent ! Serait-ce bientôt la fin du cauchemar ? Yann agite sa main comme une furie. Je crie aussi, pour qu’ils nous entendent là-haut. On perçoit enfin la voix d’une femme :

– Ne vous inquiétez pas, vous allez sortir !
– Ils nous ont vus ! s’écrie Yann avec jubilation.

Deuxième montée d’adrénaline ; après l’enfermement, la délivrance. Une intervention inespérée. Je ne ressens plus aucune douleur, juste de l’excitation. Même si on ne sort pas tout de suite, on finira par être libres puisqu’on a réussi à attirer l’attention sur nous. D’autres êtres humains savent. Ils auraient pu passer leur chemin, mais ils se sont arrêtés. Nous existons de nouveau, nous ne sommes plus deux rats d’égout mortifiés. La voix éraillée du chanteur ne m’agace plus. Au contraire, elle ne fait qu’accentuer mon euphorie.




Groupe punk place Pecqueur. Les bières sont décapsulées. Un concert gratuit, ce n’est pas tous les jours. Les haut-parleurs crachent leur musique furieuse. Deux guitaristes sont entrés en scène, les gosses sont fascinés. Le chanteur se remet à brailler des « oh » et des « hé ho !». Comme des restes d’adolescence rebelle.

Le groupe fait une pause. Sabine s’éloigne en longeant le square. Elle s’arrête au bord du trottoir, se penche au-dessus d’une bouche d’égout ouverte. Un passage vertical qui descend assez bas avec une échelle métallique sur le côté. Un trou de plusieurs mètres de profondeur.

Pierre s’arrête à sa hauteur. Il s’inquiète de cette ouverture dans le sol.

– C’est dangereux pour les enfants ! s’exclame-t-il en se penchant au-dessus du trou protégé par un fin grillage quadrillé. Qui a oublié de refermer ?

Rapide regard circulaire : personne en vue. Dans le conduit souterrain non plus. Juste un fond d’eau scintillant.

– Les ouvriers auraient dû finir proprement leur travail !

Pierre fait pivoter la plaque en béton d’un geste décidé. Il a refermé la bouche d’égout sans hésiter une seule seconde.

– En plus, il y a une école juste à côté !

Un petit sourire satisfait et ils repartent parmi les bruissements de feuilles, en direction de la place Dalida, mais pas d’autre concert à l’horizon.

Une salve d’applaudissements les fait sursauter. La pause est finie. Sabine et Pierre sont de retour sur la place Constantin Pecqueur, avec un peu plus de monde que tout à l’heure.

Sabine est fatiguée. Vidée par toutes ces nuits d’insomnie. Des nuits aussi blanches que son teint. Son regard rebondit sur la bouche d’égout pour se planter dans les yeux de Pierre qui aimerait que rien ne change, jamais.

– Insupportable, cette musique ! Viens, on rentre.

Sabine n’en a pas envie. Pas envie de se retrouver seule avec lui dans leur bel appartement du 18e. Sabine essaye de danser, mais ça ne vient pas.

Lorsque Pierre l’embrasse furtivement sur la bouche, un point de douleur surgit dans la poitrine de la jeune femme.

Elle se résout à suivre Pierre quand un mouvement la fait stopper net.

Une main bouge sous l’étroite grille rectangulaire, près de la bouche d’égout que Pierre avait refermée.

Sabine la voit, elle bouge encore. Une main sous le trottoir. Sabine comprend aussitôt.

– Attends ! Y a quelqu’un de coincé sous terre ! Puis, à l’attention de l’inconnu :

– Ne vous inquiétez pas, nous allons vous sortir de là !

Sabine distingue des voix, ils semblent être plusieurs là-dessous, mais on n’entend pas bien avec la musique toujours aussi forte

Sabine en a froid dans le dos. Se retrouver enfermé dans ce conduit souterrain ? Quelle horreur ! Jamais elle n’aurait osé toucher elle-même à cette plaque !

Sur la place bondée, Sabine n’entend plus le groupe punk, juste les battements de son cœur plus forts que ceux de la batterie. Certaines plaques font penser aux sillons d’un disque vinyle. Des boucliers luisants et patinés par le temps qui passe. Ils regardent vers le ciel, tournés vers la lumière, tout en cachant un monde profond et obscur dans lequel il est facile de se faire oublier. La plaque de la place Constantin Pecqueur est vierge de tout motif ou écriture.

La musique l’extirpe de sa rêverie. Le concert bat toujours son plein.
Pierre s’est éloigné.
Sabine court et le rattrape, j’ai vu une main.
Impossible, dit Pierre.
Pourtant la main, je l’ai bien vue. C’est une main d’homme.
Pierre hausse les épaules avec mépris.
Je ne suis pas folle.
Et il se barre.

Sabine fait demi-tour, jusqu’au groupe punk, demande à certains membres du staff de venir l’aider. Des personnes sont coincées sous terre. Deux d’entre eux la regardent d’un air mou ; ils n’abandonneront pas leur bière. Sabine comprend alors que le groupe n’arrêtera de jouer pour rien au monde.

19h55. Elle appelle les pompiers. Au moment de parler, son portable s’éteint, faute de batterie. Elle pourrait encore revenir sur ses pas, mais elle a besoin de marcher, sans s’arrêter, dans la direction opposée. Loin de Pierre et de l’appart. Sabine ravale sa salive pour chasser cet arrière-goût amer dans la bouche.

*

Impossible d’ouvrir la trappe à mains nues. Il faut une clé spéciale.

Sous la grille, la main disparait un instant, puis c’est le bras entier qui ressort du trou, avec une clé au bout. Il faudrait maintenant soulever la grille pour récupérer l’outil. La main tient fermement la clé ; un faux mouvement et elle tombe dans le vide. Il suffirait de récupérer cette clé conçue spécialement pour l’introduire dans le petit carré au centre de la plaque d’égout, tourner pour ouvrir…

Mais personne ne voit cette main brandissant la clé.

*

Yann rate une marche et s’écroule par terre. Dans sa chute de plusieurs mètres, il laisse échapper la clé qu’il tenait pourtant fermement en main. Il tente de se relever, une douleur intense raidit son genou. L’épouvante monte, des pieds à la tête, en lui serrant la gorge. Il tremble. Son œil bat sous la paupière. Yann ne sent plus ses jambes ni mes mains, juste un peu de chaleur au niveau des yeux. Il rugit de douleur et de peine.

Sonné, Karim est recroquevillé au pied de l’escalier. Du sang fuit depuis le sommet de son front fendu. La clé ensanglantée qui lui est tombée dessus git à ses pieds.

*

21h58. Dehors, la vie continue. L’ambiance est à la fête. Les gens se promènent. La pénombre envahit progressivement le décor. Seul un enfant croira entendre des rugissements, ceux d’un puma. Terrifié, l’enfant passera vite fait son chemin.

*

Du sang autour de moi, partout. Une marée rouge qui encercle mon corps.
On est juste des collègues, mon vieux… Il ne faut pas avoir peur.

J’ai perdu contact avec mes parents depuis longtemps. Ils doivent toujours vivre au Maroc…

Ma mort parait soudain parfaitement égale.

Personne ne s’inquiétera.
Je vais partir en musique. Un bourreau indicible.


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