28/10/21 - 13:49 pm


Sites amis

Messages récents

Pages: [1] 2 3 ... 10
1
Résumé :

Lorsque les eaux noires recrachent le corps de la fille de Joséfa, personne ne peut imaginer la descente aux enfers qui attend les habitants de la Baie des Naufragés.
L'assassin restant introuvable, à l'abri des petits secrets et des grands vices, une mécanique de malheur va alors tout balayer sur son passage…
Les révélations d'un corbeau, la détresse d'une mère et le cynisme d'un flic alimenteront l'engrenage de la rumeur, de la suspicion et de la haine.
Joséfa réussira-t-elle à survivre à la vérité ?

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman.
J’avais déjà lu et fort apprécié le précédent roman "La peine du bourreau" de Estelle Tharreau, avec son huis-clos oppressant, son ambiance si particulière ; pour les plus curieux, ma chronique : ici

Dans ce roman dramatique aux allures de thriller, tout débute avec l’horrible découverte du corps de Suzie, jeune ado de 17 ans, soudainement recrachée en dessous aguichants par « Les eaux noires » de la Baie des Naufragés.
Sa mère Joséfa, déjà éprouvée par une vie précaire avec son emploi de nuit en tant que serveuse dans une station service, va voir son existence à jamais dévastée  par l’effroyable perte de sa seule raison de vivre.
Sans y être préparé, le ton est donné. Cette histoire sombre et macabre nous percute et nous glace le sang. Les questions se bousculent, taraudent notre esprit en ébullition
Que s'est t'il passé ce fameux soir de novembre, alors que la jeune Suzie était une fois de plus livrée à elle-même ?
Comment dans cette bourgade si tranquille et bienveillante, quelqu’un a-t-il pu faire une chose aussi sordide ?
Et surtout, qui, s’en est pris à cette jeune fille innocente et d’apparence sans histoires ?
À peine les premières pages avalées, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’un presque huis clos, tétanisant, oppressant, insoutenable.
Tel un bigbang émotionnel, cette mort atroce va déclencher au sein de cette ville côtière devenue malsaine le poison des règlement de comptes. Sous couvert de trouver le coupable, soupçons, mensonges et délations vont se  propager, gangrenant peu à peu les relations.
pourquoi ? À quelles fins précises ?
Par peur de représailles ? Par égoïsme ou lâcheté ? À moins que ce ne soit intentionnel afin de cacher et préserver d’inavouables secrets ?
Dans ce climat de façade, où règnent les faux-semblants, l’enquête s’avère compliquée. Les rumeurs les plus folles vont être lancées, et certaines personnes n’hésiteront pas à jeter le discrédit sur tout un chacun, s’acharner sans vergogne, détruire des réputations.
Commence alors pour Jo une descente aux enfers qu’aucune mère ne devrait devoir vivre. Elle va se retrouver au centre des regards et devenir la bête noire d'Yprat.
Le récit raconté va nous plonger au cœur de son cheminement de pensées, dans sa soif de comprendre, dans son obsession de trouver le coupable.
Mais devant l’absence flagrante de pistes, l’enquête piétine et manque de s’embourber. Les quelques habitants de la Baie des Naufragés sont peu loquaces et peinent à coopérer, même s’il semble certain qu’ils soient les derniers à avoir vu la jeune Suzy vivante.
C’est alors que l’arrivée de Thomas Casano, un flic cynique et désabusé, va tout reprendre à sa manière… pour le meilleur ou pour le pire ?
L’entrée en scène inattendue d’un corbeau malfaisant va également rajouter une tension supplémentaire. Avec ces révélations dévastatrices, des secrets vont être déballés sur la place publique et les masques vont tomber. Au risque d'accuser des innocents, et de laisser filer le véritable coupable, les habitants ne vont avoir de cesse de se monter  les uns contre les autres, exacerbant un peu plus les tensions d’une population déjà écartelée.
Alors, qui détient la vérité ?
C’est ce que souhaite de toutes ces forces Jo : découvrir à tout prix qui, et pourquoi lui a-t-on enlevé son enfant, la chair de sa chair ?
Cette mère brisée, cette veuve qui a tout donné pour élever seule sa fille depuis la mort de son mari, va alors partir en quête de réponses. Sauf qu’aucun de ces gens, pourtant côtoyés depuis longtemps, ne vont bouger le petit doigt pour l’aider. Personne ne lui tendra la main, bien au contraire. Certains n’hésiteront pas à la traiter de mère irresponsable, et de salir l’image de sa fille en la gratifiant de prostituée.
Comment ne pas s’écrouler devant ces propos ignobles ?
Comment ne pas se sentir coupable ? Comment ne pas se détester pour n’avoir rien vu, rien compris ?
Comment se reconstruire et se battre quand toute la communauté se dresse tel un serpent haineux et plein de fiel ?
Entre désir de justice, rage de tout donner pour comprendre, Jo ne s’économisera pas pour atteindre son but, au risque de tutoyer les frontières de la folie.
Jusqu'où ira-t-elle pour venger et retrouver l'assassin de sa fille ?
À vous de le découvrir, en vous plongeant dans cet ouvrage à l’atmosphère étouffante et délétère qu’il est impossible de lâcher.
Grâce à de subtils petits cailloux posés ça et là, une écriture aussi percutante et ciselée que dans ses précédents romans, l’auteure réussit à tisser une  intrigue savamment orchestrée, d'où l’on ressort essorés et à bout de souffle. Tel le flux et le reflux, un panel d’émotions nous étreint et nous submerge, autant par la compassion ressentie pour cette mère déchirée, que pour d’autres qu’on ne peut que détester.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce thriller, autant par la minutie apportée aux personnages, que par la  qualité de l’intrigue et la manière dont elle a été menée.
Alors, si vous aimez les romans atypiques, ceux qui vous secouent, vous émeuvent tout en vous faisant réfléchir sur la condition humaine…. foncez, ce livre est fait pour vous ; vous ne serez pas déçus :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile:  :demietoile:



Pour vous le procurer :  Éditions Taurnada     Amazon


Réseaux sociaux : Twitter     Facebook



2
Mise en avant des Auto-édités / L'apocalypse de Roger de Philippe Renaissance
« Dernier message par Apogon le jeu. 21/10/2021 à 17:30 »
L'apocalypse de Roger de Philippe Renaissance

Prologue

« Dans les ruines pourpres du sang des infidèles, la mort se repaît d’un ultime repas. Le matin les avait vus monter vers les cimes, la nuit les envelopperait de son manteau sanglant. »
Aujourd’hui, ou serait-ce depuis une éternité, ces mots dansent une gigue du diable dans ma tête de troufion. Je les adore, bien que je n’en comprenne pas le sens. Infidèles ? Mais à qui ou à quoi ? À notre devise nationale, peut-être ? Non, cela me semble impossible, nous sommes trop attachés à nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Elles nous sont enseignées dès le plus jeune âge.
À ce propos, je me rappelle la férocité de M. Legrand à la communale.
— Mmmm… au fait, Kervadec, parlez-moi un peu de notre concept républicain de liberté.
— Euh… Faire ce qu’on veut ?
Bam ! Un coup de règle en fer sur les doigts.
— La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, m’affirme-t-il le sourire aux lèvres. Voyons avec l’égalité.
— Ça, je suis au courant. Une minute… Ça y est : la loi est la même pour tous… (Legrand lève son instrument de torture) sans distinction de naissance ou de condition.
J’évite le châtiment.
— Il nous reste la fraternité, Kervadec. Que cette noble chose vous évoque-t-elle ?
Je réfléchis dix secondes et le sourire me revient.
— Aimez-vous les uns les autres ?
Bim ! La règle s’abat une deuxième fois. J’ai les paluches qui se colorent d’une jolie teinte rouge.
— Gardez vos bondieuseries pour la messe du dimanche, la calotte n’a pas sa place dans cette école. Je le répète, ça finira par rentrer. La République, par une assistance fraternelle, assure l’existence des citoyens nécessiteux. Soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources. Soit en procurant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler. Il s’agit du principe de la solidarité entre les éléments d’une même nation. Compris, Kervadec ?
— Oui, monsieur.
Mes doigts s’en souviendront.
Dans les tranchées, quelque part près de Vimy en 1917.
Des années sont passées et je saurais encore les réciter par cœur ces beaux principes, mais je doute de leur actualité. Aujourd’hui, il semblerait que la patrie enseigne des valeurs différentes à ses enfants chéris. Des préceptes du genre : « Je dois accepter de tuer mon prochain. » Ou celui-ci : « Je ne serai pas traité de manière égale avec les gradés du bataillon. » Et celui-là, le pire de tous : « Je dicte ma fraternité aux ennemis au besoin par la violence. »
Pff… ces politiques guerrières m’affligent. Je ne suis pas le seul, elles désespèrent des millions de compatriotes. Mais qu’y pouvons-nous ? Pas grand-chose. Pour l’heure, j’ai arrêté de penser et me suis résolu à un autre programme : troquer la veste de mes convictions civiles contre l’uniforme bleu pisseux du militaire en campagne. Je suis entré en guerre par la petite porte, sans courage particulier, sans patriotisme de façade et sans aucune certitude. Même pas celle d’en sortir vivant.
Bon sang, quelle puanteur ! Je me trouve dans un cloaque au milieu de nulle part. Un champ de bataille à ce qu’il paraît ? Moi j’appelle ça un cimetière à ciel ouvert. La température frise les -10. J’ai le moral à zéro. Les nouvelles sont mauvaises, je suis doublement orphelin. La lettre que je relis pour la troisième fois m’annonce le décès de mon père. Remarque ça serait l’occasion de partir d’ici. Je serai en retard à l’enterrement, mais me recueillir sur sa tombe, j’aimerais assez. Décidément, la vie nous prodigue des bienfaits qu’elle n’a de cesse de nous reprendre. Surtout en ces temps de malheur !
Le jour a décidé de se pointer, le peloton Bébert est sûrement rentré. Je vais me renseigner. J’émerge de la niche qui me sert d’abri, creusée à même la terre, et je remonte le conduit de la tranchée 67-506. Petit boyau, gros boyau. Je patauge. Droite, gauche. Monter, descendre. Je patauge encore. Je me fais l’effet d’un blaireau explorant son terrier de gadoue. Sur le trajet j’écrase des pieds, les gars m’engueulent. Je croise Henri. Installé dans son gourbi, il est en train de cuisiner un rat. On cause et, sympa, il me file du tabac. Quarante-huit heures que je n’ai pas fumé. Je repars. J’atteins le poste des commandos en sueur.
Albert est debout devant l’entrée. Il fume une Gauloise.
Il me toise du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Le visage crasseux, encroûté de boue et de suie. Les prunelles charbonneuses, le cheveu hirsute. Il affiche un sourire carnassier.
— Tu nous as manqué pour la corvée Bratwurst, Kervadec. Pourquoi tu ne te bats pas chez nous ?
Ce grand échalas a une passion au sein du régiment : charcuter « les saucisses rhénanes ». En regard de cette mission, lui et son équipe bénéficient de quelques privilèges appréciables en matière de bouffe, pinard, tabac et sorties lupanar. Avec son groupe composé de têtes brûlées choisies, à cause de ou grâce à leurs qualités d’assassin, il s’enfonce dans les positions ennemies et ruine le moral des Fritz à coups de lame.
— Mes excuses, mon adjudant, j’ai été exempté rapport à ma blessure. Et puis, j’ai pas les capacités.
Je lui exhibe ma main droite abîmée.
— Tu t’es blessé en pissant, Kervadec ? (Il fait mine d’uriner en se marrant.) Viens donc boire un jus, me lance-t-il sans me laisser le temps de répondre.
Sa carrée est un véritable foutoir. Des piles de journaux colonisent les étagères. J’imagine qu’il couche dans un lit, le salopard de privilégié ! Au milieu de ce capharnaüm, je repère une table en bois couverte de papiers et deux chaises. Sur l’une d’elles, un type est assis : blafard, maigre comme un coucou, la gueule tuméfiée, le regard d’un chien affolé. Il porte une moustache ridicule qui m’évoque les poils d’une brosse à dents.
Je lui montre le gaillard.
— C’est pas dans tes habitudes de ramener quelqu’un – sur le front, dans ce bataillon, on abandonne parfois les grades et tous les salamalecs quand on discute au repos –, qu’est-ce qu’il a de si intéressant ?
L’assis me zyeute, je crois qu’il cherche de l’aide.
— On l’a capturé derrière les lignes. C’est une estafette, il transporte des dépêches. À propos, tu lirais pas le germain ? Juste histoire de vérifier ses dires.
Vu la fiole du bonhomme, je suis persuadé qu’il a craché le morceau. Albert c’est Legrand, en pire. Il déteste les militaires. Les instruits sont des crétins diplômés, les autres, des corniauds de troufions mal dégrossis. Quant aux ennemis, j’en parle même pas ! Seuls lui et ses hommes possèdent une âme de guerrier. Les seigneurs de la guerre qu’ils se nomment. Je les ai baptisés les saigneurs, rapport au sang qu’ils font couler.
— Adresse-toi à Samuel Goldstein, il cause le teuton.
Au nom de Goldstein, le prisonnier se raidit.
Albert me remercie. En attendant Samuel, il offre une soupe à l’« invité ». Monsieur turbine dans l’humanitaire, pas son genre. Remarque le gaillard semble apprécier, à part qu’il prononce « Brot, Brot, Brot » en regardant Bébert. Pour le calmer, le juteux lui refile une lichette d’eau-de-vie fabriquée à base d’antigel. Le type s’étrangle, comme s’il sirotait du jus de barbelés.
Samuel arrive accompagné par deux rombiers. Il nous apostrophe, l’air irrité :
— Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Je m’délestais d’un trop-plein sur les latrines et on m’a traîné de force avant que j’termine mon affaire. (Il se tient le ventre.) Oh, c’que j’ai mal au bide !
Bébert le prend par les sentiments.
— T’inquiète ! si tu m’aides, le régiment t’offrira une nuitée au clandé Chez Suzy. Tu pourras t’taper la rouquine gironde que tu aimes tant. Lis-moi ces documents et j’appuierai ton escapade auprès de Molnar.
Samuel se radoucit, sa grimace s’estompe. Il saisit les feuilles, entame sa lecture et change de couleur.
— Ton colporteur nous renseigne sur d’importants mouvements de troupes. Les Fritz cherchent à renforcer leur présence sur la crête de Vimy. Ils sont au parfum d’une attaque massive de l’entente… (il déchiffre avec peine) sur cette position stratégique. À cette hauteur on surplombe la zone canadienne et on voit tout, précise-t-il. Ils vont consolider… (il se gratte le crâne) la protection des mines de charbon de Lens. Ils comptent doubler le tonnage extrait… un point capital pour… leur économie de guerre.
Albert bave de satisfaction. Grâce aux renseignements, le régiment bénéficiera d’un avantage décisif sur les casques à pointes, et il obtiendra ses galons d’adjudant-chef.
— Bravo, Goldstein, t’as gagné une soirée au poil !
Nouvelle mimique du prisonnier. Il finit sa soupe en rotant.
— Quant à toi, Roger, merci de ton aide. Tu sais, j’ai pigé que tu ne voulais pas entrer dans mon unité. Je ne te forcerai pas. En revanche, j’ai un service à te demander.
Sournois le Bébert ! Faut se méfier.
— Albert, je doute que cela soit possible, je pars en permission exceptionnelle.
J’arrange la vérité, Molnar ne m’a rien signé. Bah ! aujourd’hui il n’y a plus de vérité, il n’y a que des mensonges qu’on tente d’assumer. Albert me fixe et poursuit :
— Pas de soucis, tu me connais ! – Mmmm… je le connais ! Ce soir on a la perm’ de quinzaine et on va s’amuser chez Suzy, notre mère maquerelle préférée. Ça m’arrangerait d’arriver bien détendu. Alors, je souhaiterais que tu te charges de régler son compte à notre invité, précise-t-il en baissant la voix.
Il m’a rangé dans la case assassin ma parole ! Mais ai-je le choix ? Difficile de refuser quelque chose au seigneur en chef.
— Tant qui s’agit de trucider du Boche, je suis partant.
Je prie pour qu’il gobe cette salade.
— D’accord, me répond-il l’air satisfait. Je persuade Molnar et tu m’embarques le Prussco.

Le jour s’est barré. Toute façon, ça vaut pas la peine d’éclairer ce champ de ruines. J’escorte le Fritz dans un endroit tranquille que Bébert m’a indiqué. En marchant, je remarque qu’il a le teint aussi gris que le mien. On forme une sacrée paire. Chanceux celui qui reconnaîtra le bon du mauvais. Au moindre souffle de vent, il louvoie telle une chaloupe en pleine tempête. La lune nous éclaire avec parcimonie. Des nappes de brume recouvrent le paysage singeant une sorte d’ectoplasme qui s’amuse au mort-vivant. J’ai les miches à zéro.
Après dix minutes de marche, nous atteignons notre destination.
Le chemin se termine sur une fosse. Personne ne reverra l’estafette. À son expression, je comprends qu’il a compris. Il me baragouine des « NEIN ! NEIN ! »
Je précipite l’allure de peur de me dégonfler. J’arme mon fusil et lui colle le canon sur la tempe. Le gars ferme les paupières. En panique totale, il tremble, suffoque, se fait dans la culotte.
Je tire au-dessus.
Il rouvre les mirettes en chialant, me regarde l’air paumé.
— Allez casse-toi, p’tite wurst.
Je baisse mon arme.
— Casse-toi ! SCHNELL !
Il a pigé et veut me serrer la pogne. J’ai un mouvement de recul.
— Ton nom. NAME ! NAME !
— Hitler. Gefreiter Adolf Hitler. Caporal !
Tiens ! Il a un accent bizarre, il roule les « R ».
— Profite de ta chance, Adolf, sauve ta peau et essaie de t’en montrer digne.
Je le salue et il détale dans le brouillard.
Bébert n’en saura rien.
Le lendemain à l’aube, le clairon sonne le branle-bas de combat. Je me prépare à retrouver la mort, mon béguin. Au-dessus de nous, le ciel charrie des obus toutes les trois secondes. La mitraille pleut en rafales. Ça pue la poudre. J’suis en train d’attraper une « obusite » aiguë.
Qu’est-ce que je fous dans ce merdier ? Pourquoi moi ? Je ne suis qu’un simple travailleur, pas un poilu. Poilu ! C’est bien une expression de civil, ça ! Entre nous on s’appelle les PCDF. Les pauvres couillons du front. Les fantassins, quoi !
Le capitaine Molnar nous informe d’un assaut imminent. Il est épatant ce gradé. Proche de ses hommes. Le contraire de l’adjudant Bébert, cette espèce de galonnard qui ne pense qu’à son avancement. On peut calancher, c’est pas son problème. Je renonce à ma boîte de singe. J’avale une gorgée de gnôle, de la sévère, d’une gourde tendue par Jean-Mi, mon binôme et ami. J’emboîte la Rosalie – c’est le surnom de notre sabre-baïonnette – sur mon Lebel.
Le présent se fige.
C’est l’heure du casse-pipe, le pitaine donne l’ordre d’attaque. Nous sortons de notre cache comme des diables d’une caisse de munitions. Je braille et cours devant moi. Les mitrailleuses adverses entrent dans la danse. Nos premières lignes sont fauchées. Je continue en zigzaguant. Mes tympans bourdonnent. Le bruit est insoutenable. Je progresse sous le shrapnel. Un bout de métal se fiche dans une jambe, je me prends les pieds dans une ornière et m’affale dans un trou.
Deux obus ne tomberont pas au même endroit. Enfin j’espère.
Les copains avancent. Leur progression inexorable me remémore cette pensée de Joffre que Molnar m’a mise en tête : « Le soldat s’efforcera de calquer son action sur celle du morpion. Cet animal sublime qui meurt, mais ne décroche jamais ! » Mes poteaux sont transformés en morpions. Certains s’empalent dans des chausse-trappes. D’autres pendent sur des barbelés comme du linge sale. Personne ne recule. Mon camarade de gnôle est scié en deux par une MG 08 la Maxim. Lui qui comptait fêter la fin de son calvaire chez Maxim’s à Paris, il a bouffé du plomb pour accompagner son tord-boyaux. Les Boches balancent des grenades. Je m’aplatis dans ma cavité pendant que des frères de combat basculent dans le néant, commis d’office dans un chamboule-tout mortifère.
De la poussière qui retourne à la poussière.
Les étendues noir corbeau sont striées, lacérées par la Faucheuse. La croûte de terre dégorge du sang des morts pour la patrie. Je me dis que nous ne sommes jamais bien différents de ceux que nous haïssons ou si semblables à ceux que nous aimons. Français, Allemands, tous humains de chair et de sentiments sont unis dans un ultime voyage. Je perçois quelques plaintes de blessés. La plupart chialent et réclament leur mère. Moi j’en ai plus de mère. À part une photo jaunie.
Ces tueries me débectent. Viols, vols, meurtres, deux assassinats au prix d’un. Viande gratuite, remise en caisse sur la barbarie. Je ne suis plus un PCDF mais un garçon boucher. Quel curieux destin pour quelqu’un dont les passions se résumaient à la mer et aux bateaux. J’étais un excellent gréeur, d’après ce que disait mon paternel. Mon paternel qui vient de calancher. À cet instant, je devrais être près des miens et prier. Revoir ma veuve de sœur, la serrer dans mes bras. Embrasser mon frère. Chérir ma femme. Pleurer, rire, manger de la tarte aux pommes et dormir dans un vrai lit. Je m’imagine à bord de ma goélette. Je navigue vers l’horizon, respire les embruns, me bats contre la houle.
Trois explosions rapprochées me ramènent à la réalité. Je choisis de vivre et de me barrer. Comble de l’ironie, pour survivre je joue le mort. Quand tout sera calmé, je déguerpirai.
L’accalmie succède à la tempête.
Je rassemble mes dernières forces et je fuis. J’ai arraché ma plaque patronymique, je ne suis personne et cela me plaît. Les déflagrations et les hurlements m’ont laminé, j’aspire au silence. Je suis convaincu de retrouver ma vie d’avant. Cette évidence me rassure.
J’avise un bois ou plutôt ce qu’il en reste. Je me faufile à travers les branches calcinées. Protégé par des racines, un brin d’herbe a résisté aux flammes : je le broute. Je ne sais pas ce que je donnerais pour un bon rata et une jatte de lait. Merde, que j’ai soif ! J’accélère la course malgré la douleur dans ma jambe. Il faut rejoindre mon port d’attache.
V’là que je commence à délirer, y a pas la mer à Vimy.
Un sifflement pointu me vrille l’oreille, suivi de plusieurs autres. Ah ! ça brûle. J’ai l’épaule gauche en feu. Des ombres de rapprochent. Elles finissent par me rattraper.
Putain de journée en enfer !
Ce sont des voltigeurs français qui m’arrêtent. Ils m’estampillent déserteur en moins de deux. J’ai droit à un procès, mais ils n’ont pas le temps, ou l’envie, ou le formulaire. J’ai beau leur parler du commando Bébert, ils s’en foutent comme de leur première chtouille. Ils aboient en scellant mon sort.
C’est marrant la Grande Muette qui aboie.
J’entends les mots : mépris, fumier, planqué. Ils m’éclaboussent. Je suis attaché à un arbre carbonisé. Quatre frères d’armes épaulent leur fusil.
Tout ça pour ça, j’me dis.
J’ai quand même eu ma part de gloire, j’ai sauvé l’âme du môme à moustaches ridicules. Il s’en souviendra s’il réchappe au massacre. Et pourquoi pas militera pour la paix ? En attendant, le sergent à face de carême beugle un commandement. Je ferme les mirettes et respire un souvenir d’océan.
Ça claque !
Quatre balles ont hurlé en trouant ma peau.
Je rouvre les yeux.
Tiens, un cocon ?
Tout est calme, comme si le silence resplendissait d’un blanc laiteux. Le vide sidéral m’appelle, puis l’immensité grandiose m’avale.

***

En 2102 les besoins énergétiques considérables, dus à l’explosion de la démographie, incitent les pays à diversifier leurs sources d’approvisionnement. L’idée de pêcher des astéroïdes au filet traînant chemine dans les cerveaux bouillonnants des politiques. Le conglomérat d’État Chrométal est l’un des premiers à maîtriser l’ingénierie indispensable pour récupérer tout ce qui s’approche de la banlieue terrestre, soit près de neuf mille corps célestes regorgeant d’or, de platine et de métaux précieux. Mais ces richesses, quoique colossales, se révèlent insuffisantes. Dès lors, les gouvernements financent des campagnes d’exploration stellaire en recourant à des investisseurs privés.
Profitant de la manne financière, la Grande-Europe se lance dans l’aventure. Elle adopte une stratégie de colonisation systématique grâce aux croiseurs à propulsion d’antimatière, permettant de s’aventurer aux confins de la galaxie. Seuls les mondes exempts d’hominidés sont exploités, car les dirigeants de l’époque refusent tout conflit jugé éthiquement immoral. Puis à partir de 2120, on s’intéresse aux planètes similaires à la nôtre. En particulier à celles regorgeant de ressources naturelles, même si elles abritent des formes de vies évoluées.
3 février 2123.
Le soleil rose framboise darde ses rayons acidulés sur Aniltak. Depuis plusieurs heures, les Troisième, Cinquième et Sixième divisions aérospatiales se déploient à l’aplomb des zones considérées névralgiques par la GQGI – Grand Quartier Général Interstellaire. L’atmosphère s’avère compatible avec nos poumons. Les autochtones évoluant à un niveau de développement identique à notre âge de fer, on rencontrerait peu d’opposition. Les tacticiens du GQGI estiment à quatre-vingt-dix-huit pour cent le taux d’efficience du seuil de rentabilité. En d’autres termes, peu de pertes humaines et matérielles en comparaison du rendement extrême qui sera généré par l’exploitation minière. L’éthique et les bons sentiments sont relégués aux oubliettes de la vertu. Nous vivons à l’âge du profit.
Le regard gris morne du maître de guerre fixe la caméra de supervision.
— Messieurs, le solstice d’été dans l’hémisphère nord nous gratifie d’une fenêtre de tir idéale. J’exige qu’au crépuscule de cette journée nous puissions nous enorgueillir d’une victoire écrasante. Que chacun de vous soit paré à son poste de combat ! Le protocole Conquête sera déclenché à 6 h temps universel. Gloire à la Grande-Europe !
À l’heure dite, les vaisseaux se détachent de la nef mère et attaquent selon le plan préétabli :
Phase 1. Maîtrise du ciel.
Les skydrones jaillissent des transporteurs par milliers et foncent sur leurs cibles. Leurs vols tournoyants grincent comme un ricanement de hyène en produisant un son disgracieux, une espèce de cacophonie d’acier tronçonné par une scie circulaire imaginaire. À cette odieuse polyphonie se mêle le frottement du magma en fusion s’écoulant des gueules à feu. Les armes à énergie dirigée grillent tous les points stratégiques : ponts, villages, retranchements susceptibles de servir d’abris. Chaque regroupement de résistants est liquidé. L’horreur absolue se prolongera jusqu’à ce que le GQGI juge opportun d’entamer l’étape suivante.
Phase 2. Maîtrise du terrain.
Largués au sol, les robots de combat progressent de manière concentrique afin d’étouffer toute velléité d’obstruction. Leur puissance mécanique leur confère l’avantage. Ils rampent, rebondissent, marchent, roulent, écrasent tout sur leur passage. Les autochtones chanceux meurent de peur. Les plus vaillants luttent au corps à corps, et sont massacrés en ne comprenant pas ce qu’il leur arrive. Les assaillants synthétiques ne ressentent rien. Ni pitié, ni empathie, ni remords. Ils accomplissent leur algorithme de programmation. Leur unique objectif consiste à pacifier au maximum pour faciliter l’intervention des troupes aéroportées humaines. Un ordre ne se discute pas. Surtout venant du Commandeur. A fortiori quand il est donné à des boîtes de conserve obéissantes. Les opposants sont balayés. De la simple poussière.
Phase 3. Effacement final et aménagement d’un périmètre sécurisé.
Assis et sanglé sur mon siège métallique, je n’en mène pas large. Comme tous les autres, d’ailleurs. Dans cinq minutes, la spatiobarge de débarquement E.413 se posera sur Aniltak. Jour J, heure H de notre tâche d’effaceur. Nous nettoierons les poches de résistance, sécuriserons, sanctuariserons de vastes étendues, y érigeront les premiers campements. Les installations définitives suivront. Puis l’envoi de travailleurs à des fins d’extraction de minerais. Voilà deux ans que je me suis engagé dans les forces spatiales. Oh, pas par conviction, mais j’en avais ma claque des boulots sans avenir. Alors, quand j’ai vu cette pub gouvernementale, je me suis dit : « Mon p’tit Roger, ça, c’est un truc pour toi. »
L’envie de me sentir vivant. Quitte à tuer.
La capsule n’en finit pas de descendre. Le vent souffle en rafales. On est essoré dans un tambour de machine à laver ! À côté de moi, Jeff, mon équipier, me fait un signe d’encouragement. Des images de tueries s’entrechoquent dans mon esprit, oppressantes.
« Soixante secondes avant atterrissage » nous informe Julie, la voix de synthèse.
J’observe Henri qui embrasse son médaillon porte-bonheur. Ma dernière vision avant que la porte ne s’ouvre.
Lumière verte, le signal.
« GO ! GO ! GO ! »
Nous giclons en hurlant. Pourquoi brailler, d’ailleurs ? Pour impressionner qui ? En théorie, ils sont tous morts. Nous taillons la route en binôme, courant en zigzag comme à l’entraînement. Notre exosquelette Sherpatix nous simplifie la tâche. Nous avançons avec cent kilogrammes de barda sur les épaules. Nous parcourons des dizaines de kilomètres et gravissons des pentes abruptes, sans éprouver la moindre gêne. Le combattant est parvenu à un nouveau stade d’évolution : mi-homme mi-machine. À ce propos, Jeff se fiche de moi en me traitant de bête humaine.
Nous utilisons des lunettes infrarouges afin de détecter les traces de chaleur d’éventuels survivants. Lorsque j’en débusque, je les efface.
Je remarque une forêt. Je dois m’assurer que des ennemis potentiels n’y sont pas cachés. Mon coéquipier joint le PC pour une demande d’autorisation sur la fréquence UHF.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
Silence radio.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
Silence radio.
— Putain ! ça passe ton bazar, Jeff ? T’as résilié ton abonnement téléphonique, gars ?
Il me regarde et se marre.
— Commandement, ici binôme 3, code 442 Alpha Prime, vous me recevez ?
— Binôme 3, ici Commandement, je vous reçois 4 sur 5, à vous.
Soulagement.
— Commandement, ici binôme 3. Demande autorisation de traverser forêt pour recherche d’hostiles, à vous.
— Binôme 3, ici Commandement. Autorisation accordée. Restez en contact. Pas de risques inutiles, à vous.
— Commandement, ici binôme 3. Reçu fort et clair. Merci, Major. Terminé.
Et voilà le travail, ma grosse bête humaine.
— Oh, ferme-la, Jeff ! File-moi ta flasque de vieux rhum au lieu de dire des conneries.
Après deux rasades on reprend notre exploration.
Nous entrons dans une sorte de mer végétale. Je parie qu’elle n’a jamais entendu un bruit de marche comme le nôtre. À ce propos, il faudra que je prévienne la maintenance : mon exosquelette couine. La flore est dense. De nombreuses fougères arborescentes occupent le terrain. Des conifères, des cycas géants semblables à des palmiers. Je déniche un tas de plantes à fleurs aux teintes bariolées.
Si j’avais le temps, j’en cueillerais pour ma femme.
Des bruissements dans les arbres, suivis de craquements et de cris sinistres nous font sursauter.
— Merde ! c’était quoi ?
Jeff ne m’a jamais parlé comme ça. Serait-il effrayé ?
— J’en sais rien ! Il doit y avoir un tas de bestioles dans le coin. (Je lui désigne un genre de chêne.) Tu vois cet arbre, je vais y grimper. On trouvera peut-être des trucs intéressants à repérer de là-haut ? Tu te retournes s’il te plaît, j’enlève mon corset et mes bas en métal.
J’essaie de détendre mon ami en blaguant.
Après avoir escaladé une hauteur satisfaisante, j’avise un entrelacs de ramifications constituant une plateforme. Parfait endroit pour espionner. Au lointain le paysage a changé. Boulot des drones et des robots-tueurs, des troncs achèvent de se consumer. J’ajuste mes jumelles. Je distingue des constructions au bord d’une vallée. Je décide une reco.
Jeff ne proteste pas. On se remet en mouvement. La végétation se rabougrit au fur et à mesure de notre avancée. En lisière, nous atteignons les arbres carbonisés que j’avais aperçus.
On est sur le bon chemin.
Après vingt minutes de marche, nous tombons sur les restes d’une ville fortifiée. Mon pote en rend compte au major qui nous ordonne de prendre racine et d’attendre l’escouade. Nous ôtons notre Sherpatix qu’on planque dans une excavation. On creuse et on s’enterre. Je laisse dépasser l’embout du flexible de surveillance de ma cache, comme nous le conseille le manuel du grenadier-voltigeur, et j’enclenche la balise de positionnement. Puis nous rompons toute communication.
Est-ce la peur, la fatigue ou mes problèmes de couple avec Mathilde qui supporte de moins en moins mes absences répétées ? Toujours est-il que je relâche mon attention et je rêvasse.
« AAAAAAAHHHHHHH ! »
Quelque chose m’est passé dessus. Complètement réveillé, je sors de mon trou et marche vers mon ami. Jeff n’a répondu à aucun de mes appels de détresse. Et pour cause ! Couché sur le flanc, il est broyé.
Lui aussi a été piétiné. Mais par quoi ?
Je réalise l’ampleur du problème lorsqu’une harde de bestiaux déboule sur moi. Mastocs, poils noirs, deux pattes puissantes, un cou à n’en plus finir sur lequel est posée une tronche en forme d’obus neutronique. Mais surtout, une mâchoire dont les dents ressemblent à des bananes acérées. Et j’aime pas les bananes ! Leur gueule n’émet aucun son. Des êtres humanoïdes chevauchent ces monstres. Ils m’encerclent, l’air mauvais, tendus comme des ressorts prêts à céder.
Les robots-conserves ont mal bossé et ça tombe sur moi !
Je causerais bien aux étrangers, mais je doute qu’ils me comprennent. Et même s’ils pigeaient des arguments vaseux du style : je n’ai rien contre vous, j’obéis aux ordres… Je crains qu’ils me les rejettent en bloc.
À leur regard, je devine que c’est foutu. Pas le moment de s’apitoyer, je saisis mon fusil d’assaut et tire au jugé. Rien n’arrive. Ou plutôt si, les cavaliers lâchent d’effroyables borborygmes. Ces gugusses ressemblent aux Kromdirs que j’ai combattus sur Karin .
Daisy, ma p’tite sulfateuse d’amour, s’est enrayée mais il me reste le phazer. Les barbares se jettent sur moi avant que je puisse m’en servir, et me réduisent en pulpe.
Merde ! Pas de prochaine perm’. Adieu Mathilde.
Je me retrouve devant une montagne, façon glace au chocolat enrobée de crème vanille. Une boule surgie de nulle part se range face à moi.
Tiens, c’est quoi ce cocon ?

Communiqué du ministère du Parler-vrai. Le 3 février 2123, 23 heures en temps universel cosmique :
« Conformément aux prévisions, les peuplades natives sont quasi effacées. Bien que supérieures en nombre, elles ne disposaient pas de moyens efficaces pour nous repousser. La soudaineté et la rudesse de notre offensive ont annihilé jusqu’à toute volonté de résistance. La maîtrise des théâtres d’opérations nous a permis une conquête totale. Et ce, en toute sécurité. Un grand merci à nos sponsors : Blitz, une marque du cartel TotalKill, qui a fourni nos automates de combat. Sans oublier la compagnie Aerospace pour nos skydrones. La Nation reconnaissante vous honore ! »

Au soir du premier jour, Aniltak est soumise.
À l’écart sur une crête, deux soldats contemplent les ruines d’un village. Ils ne prêtent aucune attention aux cadavres qui jonchent l’herbe grasse.
Le plus haut gradé parle le premier :
— Nous avons écrit une page d’histoire aujourd’hui, Carven.
— Un exploit, Commandeur ! La Grande-Europe vous en sera redevable.
Solstice regarde par-delà les étendues vierges. Il tend les mains vers le ciel comme s’il remerciait un quelconque créateur, puis se tourne vers son second.
— J’ai conçu un vaste projet, Juste.
Tiens, il m’appelle par mon prénom ? pense Carven.
Bien qu’étonné, il n’en laisse rien paraître. Ses cours à l’académie militaire et son instinct de survie le lui recommandent.
— Il y a tant de planètes à découvrir et…
— Pourquoi les conquérir ? (Solstice chuchote les yeux perdus dans le vague.) Pour qui ? Notre patrie ? Nous a-t-elle rendu, ne serait-ce qu’une fraction de ce que nous lui avons accordé avec notre sang ? Le parti loue-t-il notre courage ? Moi, je dis qu’il encense de viles entreprises friquées. Oh, je suis fatigué de tout cela, et cette vision sublime qui ne me quitte pas. Un peuple s’éveille, Juste. Il me réclame. Je ressens sa souffrance, je perçois ses prières. J’entrevois l’embryon d’une conscience politique audacieuse. Je rêve d’une race soudée, invincible, qui domine l’univers un millénaire entier. Nous formons une entité unie et ambitieuse. Il ne tient qu’à toi de te joindre à nous, mon ami.
Sur la défensive, Carven se demande si Solstice teste son degré d’implication. Son supérieur engage-t-il une partie de realpolitik pour laquelle il lui réserverait un rôle à jouer ?
Dans le doute, il répond :
— Ma fidélité perdurera jusque dans la mort, Commandeur. Vous savez mon attachement à notre cause, à notre escadre et à nos valeurs.
— Je vous apprécie, Juste. Votre intelligence, vos qualités de tacticien. Je voudrais… Mais partons en discuter au camp de base, nous y serons plus à l’aise.
Le véhicule tout-terrain, dans lequel ils se sont installés, se déplace à la manière d’un insecte monstrueux dont les six articulations motorisées s’affranchissent de toutes les difficultés du relief. Le parcours chaotique, conjugué au bruit des vérins hydrauliques, ne prédisposant pas à la discussion, les passagers s’absorbent dans la contemplation du paysage.
La nature exubérante et variée rappelle celle de la Terre. Des plaines s’étirent à perte de vue, traversées ici et là par des rivières limpides et poissonneuses. À l’est, qui représente le couchant, le soleil lance ses ultimes rayons à travers la porte de Tannhäuser. Au loin, un massif alpin écrase la ligne d’horizon – on le baptisera le pic des Insoumis, car des survivants se terreront en ce lieu dans les profondeurs des galeries de mines.
Merde ! je n’ai pas contacté Gerdy, songe Solstice. Ma femme va encore me réprimander. Pas grave, lorsque je la préviendrai que j’ai ferré Carven, ça lui clouera le bec ! Une drôle d’allure quand même ce type : court sur pattes, maigrichon, avec un gros cerveau à ce qu’il paraît. J’espère ne pas commettre de bévue. A-t-il la carrure pour le poste ? Enfin, vu l’œillade assassine de ma moitié quand j’ai hasardé quelques critiques, j’ose espérer que oui.
Carven observe Solstice à la dérobée. Son visage reflète un masque inexpressif. À quoi pense-t-il ? Un putsch ? Un nouvel ordre mondial ? Une chose est sûre, il semble vouloir l’y associer. Un instant, son esprit vagabonde. Il s’imagine couvert de médailles. Un autre, il lègue son nom à la postérité. Il a accompli une œuvre monumentale à l’image de Justinien 1er Imperator byzantin. Il en rosit de contentement.
Le transport emprunte sans encombre les trois points de contrôle Alpha, Bravo, Charlie, et atteint une demi-heure plus tard le cantonnement Honneur et Fidélité. Celui-ci s’étend sur plusieurs hectares. Les abris montés par les sapeurs du génie ont poussé comme des champignons. Verdâtres et gigantesques. Une construction ronde, percée d’alvéoles et composée de plusieurs habitations destinées aux officiers, en occupe le centre. Les agencements oblongs qui s’y rattachent en périphérie, tels d’immenses capitules blancs, constituent les logements des sous-officiers. L’ensemble évoque une marguerite démesurée.
Le véhicule s’arrête, ses appendices électromécaniques repliés en position basse. Le chauffeur les convie à descendre.
Solstice sort enfin de son mutisme :
— Suivez-moi, nous sommes attendus. Je désire vous présenter à quelques personnes qui partagent mon point de vue.
Les deux hommes se dirigent vers l’alvéole centrale en remontant d’interminables couloirs. Tout à coup, Solstice se fige. Un serpent-lézard s’est faufilé à l’intérieur de la structure, sans avoir alerté les barrières anti-intrusion. La monstruosité longue de trois mètres évolue sur quatre excroissances caparaçonnées. Deux cornes placées sur sa tête plate et triangulaire imitent celle de la vipère des sables, tandis que sa queue se termine par un aiguillon calqué sur celui du scorpion.
L’hybride émet un grésillement électrique scintillant rouge rubis.
Bon sang ! il va attaquer.
— Chef ! Écartez-vous !
Carven éprouve une curieuse sensation. Il a déjà vécu cette charge, il en connaît l’issue. L’action se comprime sous la forme d’une bulle de réalité augmentée. À l’extérieur de la sphère, plus rien ni personne n’existe. Le temps et l’espace sont abolis. À l’intérieur, l’air presque palpable vire à l’orangé. Un halo brillant, qui frotte les parois du vortex temporel, émane des trois protagonistes. Tous les mouvements se décomposent comme si la quatrième dimension se démultipliait, emberlificotée dans des miroirs sans fin.
Carven hurle, dégaine son arme en visant le monstre. Le coup de feu manque sa cible. L’enveloppe écailleuse se couvre de picots effilés. La monstruosité charge à son tour. Dans un geste désespéré, Solstice empoigne le red-snike, tentant de lui éclater la tête contre un mur. Dans la précipitation, il ne remarque pas son dard. Celui-ci s’enfonce dans sa paume et lui injecte un venin neurotoxique.
Il s’effondre cinq secondes après, mort, les iris noyés par une pluie de sang.
Puis le cocon.
Puis le silence.


Partie I : Enfer – La lisière

« J’étais au milieu de ma course, et j’avais déjà perdu la bonne voie, lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me trouble encore et m’épouvante. »
L’Enfer de Dante – chant I

Chapitre 1

Roger Vécisse se réveilla en sueur, les yeux électrisés, la bouche en feu et la tête éclatée. Ces scènes de guerre lui avaient paru tangibles. Les paysages plus vrais que nature. Les protagonistes, si réels. Cela faisait des mois que ces cauchemars l’obsédaient. Il éprouvait la désagréable sensation que quelqu’un lui raclait la cervelle. L’épluchait couche par couche comme un oignon, afin de trouver quelque chose.
Qui s’acharnait sur lui ?
Toutes ses visions ne lui évoquaient rien. Ces combattants qui s’entretuaient, s’écharpaient, se pulvérisaient. Il ne comprenait pas le motif d’une telle violence. Ils portaient de curieuses tenues, un accoutrement qui lui rappelait les vieux uniformes militaires exposés au palais Chimère de la Guerre. Quant à leur façon de parler, elle tenait davantage de la cruelangue qu’à la baselangue officielle. Il avait remarqué que deux de ces hommes avaient le même prénom que lui. Pourquoi venaient-ils parasiter ses nuits ? Et Aniltak, pourquoi en rêvait-il ? Il n’y avait jamais mis les pieds !
Pour reprendre ses esprits, Roger songea à Jean Chimère et la gloire de son œuvre le réchauffa. Il savait que cela faisait 2133 ans que le très vénéré et très respecté dieu-président de la République, une et indivisible de la Grande-Europe, guidait les destins de ses brebis. L’honorable Entité avait recréé le monde en six jours après la grande catastrophe écologique, le terrible Big Scratch  : la Terre, la lumière, le jour, la nuit, le firmament, le ciel, les mers, les continents, la nature, les arbres, les fruits, les étoiles, les saisons, les animaux électroniques domestiques et sauvages, puis le nouvel homme et la nouvelle femme. Et le septième jour, il avait inventé l’emploi garanti.
Roger se leva.
Il renvoyait l’image d’un individu mâle de cinquante-trois ans, de type paneuropéen au physique standard. Un mètre quatre-vingts, yeux marron, cheveux bruns. Pas d’embonpoint, aucune maladie, aucune envie particulière de se reproduire ni d’aimer. « L’amour est une névrose qui apporte désordres et tourments », enseignait le verset 2342 de la bible selon Chimère. Quoi qu’il en soit, sa réalité le lui interdisait : trop de travail et peu de loisirs.
Il habitait seul un logement exigu, mais doté d’un confort suffisant d’après les normes en vigueur. La construction formait une flèche de trois kilomètres. Elle abritait quatre-vingt mille personnes qui se croisaient en s’ignorant.
Il résidait à Le Nouveau Paris, mégapole et capitale de la Grande-Europe. La cité, pensée et bâtie par Jean Chimère, s’étendait vers les quatre points cardinaux. Les voies rapides construites en hauteur y drainaient un flot continu d’automags . Les plus méritants possédaient la leur. Pas lui.
Au niveau zéro, les couloirs de communication étaient réservés aux transports collectifs ou de marchandises. Un entrecroisement complexe de circuits-tubes mécaniques facilitait le déplacement des piétons, tout en les protégeant des dangers routiers.
En sous-sol, un train à hyper flux parcourait la ville intra-muros ou sur de plus grandes distances, reliant la capitale au reste du monde.
Ce vaste enchevêtrement de voies de circulation s’apparentait au système vasculaire d’un être vivant. Des veines, des artères, des écoulements et un cerveau d’intelligence artificielle en chef d’orchestre.
Depuis sa fenêtre du trois cent cinquantième étage, Roger observa la ville. Visibilité moyenne aujourd’hui : degré 2 sur 4. Le ciel bleu lavasse, zébré par quelques traînées atmosphériques de cheminées d’usine, absorbait ses rêvasseries. Il s’accordait parfois une pause afin de contempler l’agitation urbaine. Même si Julie considérait cela d’attitude inefficiente, c’était une sorte de respiration, une escale sur le parcours chronométré rythmant sa journée.
Au bout de quelques minutes d’observation, il eut l’impression que les automags ralentissaient. Presque à s’arrêter. Un peu comme si les roues des véhicules se figeaient à une certaine vitesse, et même tournaient à l’envers pour certaines. Ce qui était impossible, car les roues magnétiques de bougeaient pas. Le cours du temps engourdissant son rythme cardiaque, son esprit divaguait. Il vit un couple d’oies blanches ou de cigognes, migrant vers une terre grasse où la flore serait luxuriante, la nourriture abondante, l’eau limpide. Gracieux esquifs portés par des courants ascendants, ils dessinaient dans les airs des arabesques irréelles.
Il se contentait de les imaginer, car les animaux avaient pour ainsi dire été éradiqués. Et encore, il n’en maîtrisait qu’une compétence théorique grâce aux programmes d’étude de l’académie du savoir – rentrés à coup de règle sur ses doigts – et aux visites guidées au musée d’anthropozoologie.
Il avait appris que les bêtes n’envisageaient l’existence que sous sa forme reproductive et alimentaire. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’on les qualifiait de « bêtes ». Toutefois, certaines produisaient un effet bénéfique sur l’être humain en calmant ses angoisses. Aussi saugrenu que cela puisse paraître, caresser un chat, jouer avec un chien ou regarder des poissons évoluer dans un aquarium diminuait l’anxiété, la tension artérielle et donc le risque d’infarctus. Ces vertus antidépressives faisaient disparaître les humeurs sombres. « Il faudrait peut-être que j’achète un chat ? La version de base, mais avec l’option ronronnement tout de même », se répétait-il souvent. Quelques-uns de ses collègues avaient fait l’acquisition de modèles robotiques, parfaites copies des matrices originales, pour les aider à surmonter leurs difficultés, leurs imperfections, et ainsi atteindre leur rendement optimum quotidien au travail.
Quand Roger évoquait les imperfections de la nature humaine, il pensait à l’affect. Dans son cas, du plus loin qu’il s’en souvînt, le malheur des autres ne l’avait jamais touché. Non pas qu’il n’appréciât pas son prochain ou qu’il le détestât au point de prendre du plaisir à le voir souffrir. En fait, il ne s’encombrait ni de joie ni de rancœur. Il ne riait jamais, c’était défendu. Aucun événement ne déclenchait cette manifestation de gaieté, à part un exercice imposé sur ses zygomatiques afin qu’ils ne s’atrophient pas. Les sentiments, responsables du trouble de la réussite et de l’égarement salarial, menaient le bon citoyen droit dans le mur, lui embrouillaient le comportement, le rendaient malade. « Trop d’ego est maladif » ou « L’ego nuit au collectif » étaient des slogans rabâchés lors des réunions sécurité d’Ecomecom, l’entreprise gouvernementale qui l’employait.
Ecomecom, il y travaillait toute la semaine de huit à dix-sept heures en y remplissant des flacons d’un produit qui lui était inconnu. Il ne cherchait pas à savoir à quoi servait ce liquide ou à qui il était destiné. L’activité était payée mille euros-or, un salaire convenable, alors il se satisfaisait de la tâche. Et puis, à l’ère du plein emploi, l’inactivité longtemps considérée comme un vice était devenue un délit.
Le dimanche, il se connectait avec le dieu-président. Un petit appareil branché sur le port x23, à la base du cou, lui permettait d’assister à l’office du palais. La dernière fois, un officiant drapé dans une tunique écarlate planait à deux mètres du sol. Il psalmodiait la novliturgie du conclave réformé. Coiffé d’une mitre convexe en opaline, il semblait auréolé et investi par le divin. Deux angelots holographiques virevoltaient autour de sa coiffe, à l’instar de colibris autour d’une fleur promettant du nectar. Pendant le prêche, Roger tendait les bras vers le Créateur qui irradiait de bonté. Celui-ci avait la peau luminescente d’une lumière chaude et aimante, éclairant sa route. Son regard extatique transperçait les fidèles en les lavant de toutes leurs souillures, tandis que ses commandements s’enfonçaient au plus profond d’eux : « Glorifiez mon œuvre, répandez la foi en mon Église, abandonnez vos biens et suivez mon chemin. »
Un rayon vert réfléchissait le nom des héros du travail au plafond de la Chambre du Recueillement. Une chorale de mille âmes d’anciens braves accompagnait d’un chant mélodieux le ballet lumineux. Le Guide souriait et appliquait ses mains jointes sur sa poitrine en signe d’amour. Son cœur battait à l’unisson du cantique. Roger ressentait de la compassion pour le dieu-président. Elle le submergeait. Il entendait la musique harmonieuse, les voix cristallines, humait l’encens ainsi que le parfum des anémones blanches qui décoraient le lieu. Il arrivait à zoomer sur les avatars de croyants, éprouver leurs émotions, se joindre aux méditations, s’unir aux repentirs. Il communiait en osmose parfaite avec l’assemblée et le dieu-président au cours de la messe de l’Empathie.
J’aime mon Guide de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces. Je donnerais ma vie s’il me le demandait.
3
Avis : auteurs auto-édités / Fata Morgana de Stéphanie Munch
« Dernier message par Driller_Killer le mer. 20/10/2021 à 06:55 »
[Fata Morgana -- de Stéphanie Munch]

Fantastique
270 pages
Auto-édition

Résumé : Anna qui approche la quarantaine s’ennuie dans son travail et décide de plaquer son appartement avec vue sur mer pour revenir dans sa campagne natale où vit encore son père Martin. Il s’arrange pour lui trouver une mission auprès d’un ami notaire, qui l’envoie sur une île perdue entre la France et l’Angleterre, à la recherche de l’héritier élusif d’un colis mystérieux. Sur son chemin elle va faire la rencontre d’une jeune femme, Victoria, qui dirige l’hôtel familial où règnent de nombreux fantômes, de Ben, un forgeron taiseux, et des habitants qui semblent tous cacher un étrange secret.
L’apparition d’un navire fantomatique au large va déclencher une série d’événements qui vont confronter Anna à une réalité insoupçonnée, et la conduire à trouver un trésor qui n’était peut-être pas celui escompté…

________________
5/5 pour ce trésor tout doux
________________
Holy, holy, holy.... C'est une musique de "Midnight Mass" qui sied à merveille à ce que je ressens là, tout de suite, en fermant "Fata Morgana". Cette série parce que l'auteure en a parlé elle-même il y a quelques temps, comparant des éléments de ce roman de 2020 et la série apparue récemment.
Je comprends pourquoi.

Anna, vous l'avez lu dans le résumé, a une mission après avoir quitté son job : apporter un colis à un dénommé Geoffrey, Geoffroy ou on ne sait pas trop sur une île paumée entre deux pays, entre deux mondes même.

Anna, c'est un p'tit bout de femme qui ne sait plus où aller, que faire de sa vie, à bout presque. Une femme qui va accepter la mission, comme si elle incarnait une autre personne, qu'elle vivait une autre vie, qu'elle s'effaçait du monde.
Elle fonce. Et l'île l'avale toute crue. Elle, son âme, son passé. Comme si elle retrouvait une enfant abandonnée qui refaisait surface.

Les sentiments qu'elle ressent là-bas, sur cet autre monde qui baigne dans un surnaturel normal, dans une époque passée, sont très mélancoliques, comme emprunts d'une nostalgie qui n'a pas lieu d'être en elle. Comme si elle avait déjà vécu là. D'ailleurs, je ne spoile pas en disant qu'elle s'y sent chez elle.
Les autochtones y sont accueillants, bien que mystérieux. Des secrets, des mystères, des choses surnaturelles... une île bien à la frontière du réel, des limbes, dans un brouillard, une tempête, la mort aussi.

J'ai trouvé ce roman poétique. Vraiment. Déjà par la façon de raconter, mais surtout pour les pensées, la romance, les apparitions, les légendes... Une écriture mélancolique, vraiment, langoureuse. Qui peut faire perler les yeux à la toute fin, quand on soupire en fermant le livre, en ayant le film de la vie d'Anna en tête, du commandant, de Ben, de la p'tite Oriana... et le Phare mystérieux. Que de personnages... "les dégénérés du bulbe", "le Scooby-Gang"... Hauts en couleur, fermés, ou pas assez, marrants pour certains, à claquer pour d'autres... Tristes aussi, parfois.

Sa mission avance, doucement, entre dégâts des eaux, apparitions fantomatiques, vindicte populaires... dans une ambiance mystérieuse, lourde. On a le pressentiment que quelque chose plane sur elle, sur l'île sans nom, que cette chose va faire un piqué vers elle et tout faire s'effondrer... sans savoir pourquoi, ni comment, ni quand.
Elle ne sera pas seule. Elle va essayer de redevenir elle, pleine, entière. Finalement, elle n'essaye peut-être pas de devenir quelqu'un d'autre, de mener une autre vie, mais bien la sienne, en elle. Là.

Les scènes fantastiques sont d'une beauté, d'une poésie encore une fois, qui font rêver. C'est noir, c'est beau, ça donne des frissons... et ça ajoute du piment, du feu dans le froid ambiant de cet endroit mystérieux dans lequel on plonge, on plonge, encore et encore.
Les pages sont difficiles à fermer. Le récit est prenant, intime, puissant malgré la certaine langueur qu'Anna nous étale dans ces lignes de souvenirs.

En bref... un roman magnifique qui ne fait que confirmer que nous avons là une auteure à suivre de près, très talentueuse et qui vit ce qu'elle écrit, ça se ressent. Ou l'inverse... Allez savoir...

Quelques citations que j'ai appréciées :

"La famille s'est dispersée, les amis d'enfance se sont mariés et ont suivi d'autres routes. Les gens changent, les paysages changent."

"Vous savez tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut"

"Il manquait un millier de mots entre nous"
4
Avis : auteurs auto-édités / Re : La maison Jaune de J.R Kobencröft
« Dernier message par cnslancelot5930 le lun. 11/10/2021 à 09:51 »
Superbe chronique qui me donne envie de me plonger dans l'histoire et les mystères de La maison jaune.
J'ai reçu le livre récemment et je le lirai sans faute, après mon Pumpkin Autumn Challenge.
5
C'est la pluie qui fait grandir les fleurs de Marjorie Levasseur

— Prologue —
 
Li-Na
Je n’ai pas dormi de la nuit. Quand je repense à ce que j’ai fait, j’en ai la nausée. Pourra-t-il me pardonner un jour ? Quelle importance, je ne le reverrai probablement jamais…
Quoi que je fasse, je sais que l’ultime regard qu’il a eu pour moi me hantera toute ma vie. Ce regard de cette couleur si particulière, qui était toujours plein de douceur quand il le posait sur moi, s’est teinté en quelques secondes de tristesse, puis de colère. Comment peut-on faire autant de mal à la personne qu’on aime ? Je l’ignore, et pourtant, c’est ce qui s’est passé.
J’ai balayé ces quatre dernières années en quelques mots, non sans regret, mais avais-je réellement le choix ?
Je paierai sans doute un jour le prix fort pour les mensonges que j’ai proférés hier, pour la souffrance que je lui ai infligée, mais j’ai agi en toute conscience. Le laisser partir était la seule chose raisonnable à faire.


 
— Chapitre 1 —

Balthazar Leroy lâcha son énorme valise dans l’entrée avant de claquer la porte d’un coup de pied. Il ferma les yeux quelques secondes, dos contre celle-ci. Il allait encore mettre un temps fou à récupérer du décalage horaire entre Los Angeles et Paris. Même après plusieurs années à vadrouiller aux quatre coins du monde, il ne parvenait toujours pas à s’y faire et ce n’était sûrement pas à trente-cinq ans que cela allait s’arranger. De plus, la demi-heure supplémentaire qu’il avait passée à l’aéroport avait fini de l’achever. Une séance de dédicaces sauvage dans le hall des arrivées était bien la dernière chose dont il avait eu envie. Mais une trentaine de ses followers l’attendaient de pied ferme et il s’était soumis à leurs questions, à leurs demandes de selfies et autographes sans broncher. Le Roi Taz, c’était son surnom dans le milieu des pro-gamers, avait une communauté fidèle sur les réseaux sociaux et il devait en prendre soin s’il voulait la conserver même quand il était assommé de fatigue après plusieurs heures de vol… et passablement agacé.
Parce qu’il n’y avait franchement pas de quoi pavoiser. Son équipe, après avoir battu un à un ses adversaires pendant plusieurs jours d’affilée et être arrivée sans problème en demi-finale, s’était inclinée au dernier tour devant les joueurs coréens. Six mois de préparation intensive pour rien ! C’étaient leurs sponsors qui allaient être contents !
Balthazar rouvrit les yeux et, sentant la frustration le gagner de nouveau, bombarda sans ménagement sa valise de coups de pied furieux. Le pauvre bagage avait déjà pas mal fait les frais de sa colère à son retour à l’hôtel après la fin du tournoi. Le Roi Taz avait refusé de fêter avec ses coéquipiers cette seconde place, il n’était pas d’humeur à faire la bringue avec ces crétins. C’était mot pour mot l’expression qu’il leur avait balancée au visage quand ils s’étaient tous retrouvés dans la salle qui leur avait été allouée durant l’événement. Heureusement pour lui, aucun journaliste n’était présent pour immortaliser ce moment qui aurait fait tache dans son parcours irréprochable. Mais il n’avait pas pu s’en empêcher. L’un de ses compagnons de jeu, Léo, un petit nouveau qui avait remplacé un de ses équipiers habituels au pied levé, avait à plusieurs reprises manqué de concentration et Balthazar n’en démordait pas : c’était à cause de ses erreurs qu’ils avaient perdu. Et au lieu de s’en prendre à lui en particulier, il avait logé tout le monde à la même enseigne. Mais si ses camarades de longue date ne lui en avaient pas tenu rigueur, rompus à ses sautes d’humeur légendaires, la jeune recrue l’avait très mal pris et ils en seraient tous deux venus aux mains s’ils n’avaient pas été séparés.
Balthazar avait choisi de rentrer à l’hôtel et, entêté, avait également avancé son retour en France, se refusant à voyager avec l’équipe. Et il en était là, à ruminer les événements des derniers jours, adossé à la porte d’entrée de son loft parisien dans lequel il passait à peine trois mois par an, préférant séjourner la plupart du temps à l’étranger dans des résidences qu’on lui prêtait gracieusement afin qu’il se prépare pour ses tournois et qu’il réalise, en toute quiétude, quelques vidéos sur sa chaîne YouTube®. Durant ces séances de jeu intensives, il ne voyait personne, à part un livreur qui lui apportait de quoi se sustenter une fois par semaine. Rien ne devait venir troubler sa concentration. Son adresse, ici, à Paris, n’était connue que de quelques fans et il pouvait y travailler en toute tranquillité. Aussi n’y résidait-il que lorsqu’une longue période sans tournois se profilait ou qu’il n’avait aucun engagement officiel à honorer, histoire de jouer en réseau avec ses amis, juste pour se détendre… et accessoirement jeter un œil à son courrier.
Par automatisme, Balthazar osa un regard anxieux en direction de la console sur laquelle reposait une pile d’enveloppes et de publicités haute d’une trentaine de centimètres. C’était Adrien, une de ses connaissances à qui il avait confié le double de ses clés, qui passait régulièrement lui déposer son courrier récupéré dans sa boîte aux lettres. Il exhala un soupir de découragement. Non, pas maintenant. La seule chose à laquelle il aspirait en cet instant, c’était rejoindre son lit king size au plus vite et sombrer dans un sommeil profond pendant plusieurs heures. Le courrier attendrait bien une journée de plus…

***

À travers la vitre de la chambre, le soleil dardait ses rayons qui éclaboussaient directement la couche de Balthazar. Aussi, lorsque les paupières de celui-ci s’ouvrirent, il fut immédiatement ébloui et poussa un juron qui lui aurait valu une verte remontrance de son père s’il avait été présent. D’un geste rapide, il recouvrit ses yeux de son bras. Joséphine, sa mère, lui avait toujours recommandé de faire attention au soleil. Pas à cause de sa peau, mate, qui n’avait jamais eu à souffrir de ses méfaits, mais de la couleur atypique de ses iris, une nuance ambrée tirant sur le jaune, presque translucide.
C’est bien connu, plus les yeux sont clairs, plus ils sont fragiles, lui serinait-elle à longueur de temps quand il était gamin.
Ses deux frères, quant à eux, avaient hérité des yeux chocolat de leurs père et mère, ce qui faisait passer Balthazar pour un ovni au sein du clan des triplés Leroy.
Mes petits rois… comme le répétait Joséphine, avec émotion.
D’ailleurs, les parents des trois garçons avaient poussé la malice jusqu’à les appeler comme les Rois mages, puisque, dans leur malheur, ils avaient pointé le bout de leur nez un 6 janvier, jour de l’Épiphanie. Des prénoms pas toujours faciles à porter, aux dires des intéressés.
Balthazar s’extirpa de son lit et constata avec horreur qu’il s’était couché tout habillé. Ses vêtements étaient aussi froissés que s’ils étaient tout droit sortis de la bouche d’un ruminant. Quant à ses cheveux, ramenés encore hier en un chignon sur le sommet de son crâne, ils avaient repris leur liberté et s’étalaient en mèches emmêlées sur ses épaules. Par réflexe, il vérifia d’un bref reniflement l’état de ses aisselles et grimaça.
— Purée, je pue comme un rat mort…
Décidant que la première chose à faire était de prendre une douche, il déplia sa grande carcasse et rejoignit sa salle de bain en quelques enjambées.

***

— Bon, j’ai assez repoussé cette corvée. Il va falloir que je m’y mette sérieusement.
Assis sur le canapé du salon, Balthazar regardait d’un air découragé la pile qu’il avait récupérée dans l’entrée. Il savait qu’il n’y avait rien d’urgent, toutes ses factures mensuelles étaient prélevées directement sur son compte en banque, il ne risquait donc pas de voir son électricité coupée ou un huissier débarquer pour lui confisquer son mobilier, ou pire, son ordinateur.
Il commença par mettre tout droit dans une corbeille à papier tous les prospectus commerciaux en pestant contre son ami qui avait eu l’idée idiote de les monter dans son appartement, puis il vérifia rapidement le courrier dont la majorité termina au même endroit, sans même avoir été ouvert. Au bout de quelques minutes de tri intensif, il ne restait que quatre enveloppes sur la table. Son attention fut plus particulièrement attirée par l’une d’entre elles.
Cette écriture penchée sur la droite, ronde et enfantine, ne lui était pas inconnue, même s’il y avait bien longtemps que son regard ne s’était pas posé sur elle. Il se saisit du pli et le retourna, le cœur battant. Li-Na… Balthazar laissa tomber la lettre sur la table et la fixa pendant plusieurs secondes sans oser la toucher. Ses yeux s’attardèrent sur le cachet de la poste. Elle avait été envoyée de Dijon presque six mois plus tôt… Il avait visiblement fait l’impasse sur le tri du courrier lors de son dernier séjour à Paris, sinon il n’aurait pu manquer cette missive.
Que lui voulait la jeune femme ? Ils ne s’étaient pas revus depuis quinze longues années, depuis leur rupture. Enfin… la rupture unilatérale qu’elle lui avait imposée serait le terme plus juste. Pourquoi lui écrire maintenant, après plus d’une décennie ? Il avait quitté la France le cœur en miettes. Li-Na avait été son premier amour. Un amour qui était né sur les bancs d’un lycée neversois et qui s’était épanoui pendant quatre ans avant de se terminer brutalement… sans réelle raison. Du moins de l’avis de Balthazar. Le jeune homme s’était alors senti complètement perdu, il n’avait pas compris les explications de Li-Na, mais il n’avait eu d’autre choix que d’accepter sa décision.
Et il se trouvait là, aujourd’hui, à fixer cette enveloppe et ne savoir qu’en faire. Bon sang, il avait trente-cinq ans, cette histoire faisait partie de son passé ! Il n’avait qu’à se conduire comme l’adulte qu’il était et décacheter cette fichue lettre, après il pourrait enfin tourner la page ! Il saisit d’une main fébrile l’objet de ses tourments et l’ouvrit d’un coup sec avant d’avoir le temps de changer d’avis. L’enveloppe ne contenait qu’un feuillet de format A5 plié en deux sur lequel étaient écrites quelques lignes.
Taz…
Je me doute que tu seras surpris en trouvant cette lettre parmi ton courrier. Je t’en prie, ne tiens pas rigueur à Damien de m’avoir donné ton adresse à Paris. Je l’ai tellement supplié qu’il n’a pu qu’accéder à ma demande. Je ne pouvais pas faire autrement que de te contacter. J’ai besoin de te parler, Taz… très vite. Peut-être m’en veux-tu toujours de la façon dont nous nous sommes quittés… dont je t’ai quitté, mais je t’en conjure, oublie cette rancœur que tu nourris sans doute encore envers moi et réponds-moi. S’il te plaît, il faut absolument que nous nous rencontrions, je dois te faire part d’une chose très importante et je ne peux concevoir de ne pas te la dire en face. J’ai déjà trop attendu…
Li-Na
En post-scriptum, la jeune femme lui indiquait ses coordonnées téléphoniques. Aucun indice sur ce qu’il était si urgent qu’elle lui révèle. Balthazar n’avait pas plus de réponses aux questions qui le tourmentaient avant de décacheter l’enveloppe.
J’ai déjà trop attendu…
Qu’est-ce que cela signifiait exactement ? Perplexe, il reposa la lettre et laissa son regard errer sur le courrier dont il n’avait pas encore pris connaissance. Il reconnut de nouveau le cachet de la poste dijonnaise sur l’un des plis, estampillé du logo d’une étude notariale et sur lequel était apposé un formulaire d’accusé de réception. Un post-it où étaient griffonnés quelques mots avait été ajouté à son attention.
La factrice avait l’air nouvelle et grave à la bourre, mec. Je me suis dit que je pouvais signer à ta place, de toute façon, elle ne m’a même pas demandé une pièce d’identité… T’as de la chance, je n’étais pas encore parti de ton appart quand elle s’est pointée.
Adrien
Le message de son ami lui amena brièvement un sourire sur les lèvres avant qu’il ne prenne conscience qu’il ne connaissait personne à Dijon, mis à part Li-Na, qui y résidait visiblement. Ce courrier officiel ne pouvait être une coïncidence. Il n’avait pas beaucoup d’expérience en la matière, mais une lettre provenant d’un notaire n’augurait jamais rien de bon…
Un frisson lui parcourut l’échine. Il entreprit néanmoins de mettre fin à ses interrogations en levant le voile sur ce mystère. Lorsqu’il lut les mots résumant l’objet de la missive de l’officier public, son sang se glaça…
Succession de madame Li-Na Wang

 
— Chapitre 2 —

Il y avait quelque chose d’indécent dans ce soleil éclatant qui déversait toute sa lumière sur ce lieu lugubre. Lugubre… enfin, sa fonction première l’était en tout cas. Parce que lorsque l’on se tenait à l’entrée, comme Balthazar le faisait en cet instant, cet endroit immense et lumineux ressemblait davantage à un parc public qu’à un cimetière. Mais fallait-il sans doute se réjouir d’avoir pour dernière demeure cet espace arboré et bien entretenu situé au plus près du centre-ville de la magnifique capitale bourguignonne plutôt qu’un vieux champ du repos laissé quasi à l’abandon dans un trou perdu.
Balthazar desserra nerveusement le nœud de sa cravate. Bien qu’il ait un rendez-vous important dans moins d’une heure au cœur de Dijon, c’était davantage pour ce tête-à-tête un peu spécial qu’il avait enfilé son plus beau costume. En signe de respect, un ultime hommage… même si celle à qui il s’apprêtait à « rendre visite » l’avait toujours connu en jeans et baskets et aimé ainsi.
Prenant une longue inspiration, il se décida enfin à franchir le portail en fer forgé bleu. Il se remémora mentalement les coordonnées de l’emplacement de la pierre tombale fournies par l’agent municipal : dépasser les deux bâtiments et tourner tout de suite à gauche, marcher sur cinquante mètres… Balthazar passa un index entre son cou et le col de sa chemise. Il faisait une chaleur étouffante aujourd’hui, mais la sueur qu’il sentait perler sur sa peau n’était pas seulement due à la température extérieure. Au-delà du fait qu’il n’avait jamais vraiment apprécié ce genre d’endroit, il ressentait une appréhension certaine à se retrouver devant la tombe de Li-Na. Au fur et à mesure de sa progression dans le cimetière, il commençait à comprendre pourquoi l’angoisse le prenait soudain à la gorge. Lire son nom gravé sur la pierre rendrait la réalité beaucoup plus insoutenable. Elle était morte. Il ne la reverrait plus jamais.

***

Peut-on raisonnablement penser qu’à vingt ans, l’amour que l’on vit se conjugue à l’infini ? Balthazar n’était pourtant pas du genre « fleur bleue », mais à l’époque il croyait dur comme fer que son histoire avec Li-Na avait du sens et qu’elle était faite pour durer. Pour autant, elle n’avait rien eu d’évident au départ…
Personne n’aurait songé que ces deux-là puissent un jour former un couple tant leurs dissemblances paraissaient incompatibles. La souris et le géant. L’élève sérieuse et le lycéen insouciant. Le calme et la tempête. Autant de qualificatifs qui soulignaient l’invraisemblance de leur rapprochement. Et pourtant, les faits étaient là : ils s’étaient aimés. D’un amour sincère qui défiait toutes les statistiques et faisait taire tous les préjugés. Ils s’étaient moqués du qu’en-dira-t-on et des réticences plus qu’affichées des parents de Li-Na à voir leur fille unique s’acoquiner avec ce garçon à l’allure débraillée, à la chevelure hirsute et beaucoup trop longue à leur goût. Très conservateurs, ayant élevé leur progéniture comme ils l’avaient été, dans la plus pure tradition chinoise, bien que Li-Na fut née en France, ils n’appréciaient que moyennement qu’elle leur tienne tête en poursuivant sa relation avec Balthazar. Ils mettaient beaucoup de pression sur ses épaules, tenant à ce qu’elle se consacre avant tout à sa scolarité et à ses exercices de violon, instrument dont elle jouait quotidiennement depuis son plus jeune âge. Ils désiraient pour elle le meilleur parti, quelqu’un de stable et, pourquoi pas, quelqu’un de la même culture qu’eux. Mais Li-Na ne l’entendait pas de cette oreille et si elle aimait et respectait ses parents, elle avait bien l’intention de mener sa vie comme elle le souhaitait et de choisir l’homme qui partagerait son existence.
C’était pour cette raison que le jour où Li-Na avait annoncé à Balthazar qu’elle le quittait, après s’être battue bec et ongles pour protéger leur histoire, il était tombé des nues. Elle s’était montrée dure, inflexible, tout ce qu’elle n’avait jamais été depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Elle avait détruit point par point les arguments qu’il lui avançait pour la convaincre qu’une rupture entre eux était inconcevable, que l’idée même en était, pour lui, insupportable. Et à présent…
À présent, il était, là, devant sa tombe. Il n’avait pas lu sa lettre à temps. Elle ne pourrait jamais plus se tenir face à lui et lui révéler de vive voix ce qu’elle avait urgemment besoin de lui dire. Balthazar regarda sa montre. Dans moins d’une heure, il aurait sans doute quelques réponses à ses questions. Dans moins d’une heure, il saurait ce pour quoi elle avait déjà trop attendu… En tout cas, il l’espérait.

***

Lorsqu’il ouvrit la porte de son bureau, maître Gogh se tint immobile quelques secondes, légèrement déstabilisé. La dégaine de l’homme assis dans sa salle d’attente avait de quoi le surprendre. Bien qu’il portât un costume bien taillé et élégant, il émanait de sa personne une nonchalance allant de pair avec sa coupe de cheveux improbable — un chignon de mèches décolorées — et la barbe imposante qui lui mangeait le bas du visage et descendait bien en deçà de sa pomme d’Adam. Mais le plus surprenant sans doute pour l’officier public fut le regard qu’il posa sur lui. Un regard d’une intensité peu commune, due à cette couleur atypique qu’il n’avait jamais vue auparavant, un jaune doré qui tranchait avec sa peau mate. Hormis la teinte de ses iris, ses traits lui rappelaient ceux d’un acteur qui jouait ce sauvage dans cette série tirée des romans de George R.R. Martin… quel était son nom déjà ? Il secoua la tête. Aucune importance. Professionnel, il prit soin de dissimuler son trouble avant de s’avancer en souriant.
— Balthazar Leroy, je suppose ? s’enquit-il, la main tendue.
L’interpelé ramena ses longues jambes qu’il avait étendues devant lui et se mit debout, obligeant maître Gogh, qui faisait une bonne tête de moins que lui, à lever les yeux.
— Effectivement, c’est moi. Bonjour, Maître.
Le trentenaire n’avait pas répondu à son sourire, mais étant donné les circonstances, le notaire ne s’en formalisa pas. Après tout, ce monsieur Leroy était là parce qu’il avait été convoqué dans la succession de Li-Na Wang. Pour quelles raisons ? Maître Gogh l’ignorait. Toujours est-il que son nom était mentionné dans la liste des personnes à prévenir en cas de décès. La défunte lui avait confié une mission quelques mois auparavant et son travail était de s’en acquitter. D’un geste, il enjoignit Balthazar à entrer dans son bureau. En le suivant du regard, maître Gogh se fit la réflexion que sa ressemblance avec l’acteur s’arrêtait à sa physionomie. Balthazar Leroy était certes très grand, mais il ne devait pas passer beaucoup de temps dans les salles de sport. L’officier public se morigéna intérieurement. C’était bien la première fois que son esprit s’égarait ainsi à la vue d’un client. Décidément, le regard jaune du Parisien l’avait plus que perturbé.
Le notaire referma la porte derrière eux et invita Balthazar à s’asseoir avant de prendre lui-même place à son bureau.
— Votre courrier m’a surpris, attaqua le jeune homme.
— Vraiment ?
— Je ne saisis pas très bien pourquoi mon nom figure dans le dossier de… succession de Li-Na, articula-t-il péniblement, ayant encore du mal à réaliser le décès de son ex-petite amie. Nous n’étions plus en contact depuis quinze ans.
— Je vous ai fait venir parce que madame Wang m’a confié une lettre que je dois vous remettre.
— Une lettre ?
— Oui. Elle tenait à ce que vous l’ayez en main propre. Je crois qu’elle avait tenté de vous joindre sans succès il y a quelques mois.
— J’ai reçu son message en même temps que votre convocation. Il y a deux jours de cela.
Maître Gogh leva un sourcil en signe d’incompréhension. Forcément, les deux lettres ayant été envoyées à plus de quatre mois d’intervalle, la situation devait lui paraître un peu étonnante.
— Je suis rarement en France et quand je reviens à Paris… eh bien, je ne suis pas du genre à me jeter sur le courrier, si vous voyez ce que je veux dire.
— L’accusé de réception m’a pourtant été retourné il y a plus de trois semaines…
— Euh… un ami a signé à ma place en fait, avoua Balthazar, embarrassé.
— Je comprends mieux… Quel dommage de vous être ratés…
Balthazar fixa l’officier public d’un regard peu amène. De quel droit ce type se permettait-il ce genre de réflexion ? Ce n’était ni plus ni moins à ses yeux qu’un reproche déguisé. Oui, il n’avait pas pu revoir Li-Na avant son décès parce qu’il avait la fâcheuse tendance à tout remettre au lendemain et que son courrier était le cadet de ses soucis ! Mais comment aurait-il pu le prévoir, bon sang ?! Ils n’étaient plus rien l’un pour l’autre depuis quinze ans, elle avait fait en sorte que cela soit ainsi. Comment aurait-il pu deviner que, prise de nostalgie aux portes de la mort, elle ait eu soudain envie de le contacter ?!
— Maître Gogh… commença-t-il.
— Madame Wang m’a bien précisé que ce pli était extrêmement important, le coupa le notaire en soupesant l’enveloppe épaisse qu’il avait à présent entre ses mains. J’ignore sa teneur, mais j’en ai une copie dans le coffre de l’étude. Vous n’êtes bien entendu pas obligé de l’ouvrir en ma présence, monsieur Leroy. Ma cliente semblait penser que vous auriez certainement besoin d’être seul après en avoir pris connaissance, car vous risquiez d’être un peu… perturbé.
Oubliant totalement son récent agacement, Balthazar saisit l’objet que le notaire lui tendait, soudain inquiet. Perturbé ?
— Selon les informations que contient cette lettre, il est possible que nos chemins se croisent à nouveau, monsieur Leroy. En attendant, la liquidation de sa succession est en cours. Cela ne devrait pas être très long, ma cliente possédait peu de biens et les héritiers potentiels se comptent sur les doigts d’une main.
— Ses parents doivent être effondrés, lâcha Balthazar.
— À vrai dire, je n’ai pas encore réussi à les joindre, ils vivent à l’étranger.
— À l’étranger ? Où ça ? En Chine ? interrogea le jeune homme, incrédule.
— Oui. Dans le village de Xitang. Vous connaissez ? C’est à environ une heure et demie de voiture de Shangaï.
— C’est là que les parents de Li-Na se sont rencontrés… Ils sont arrivés en France au début des années quatre-vingt et se sont installés dans la Nièvre. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu atterrir dans ce département, d’ailleurs…
— C’est très joli, la Nièvre, assura maître Gogh sur un ton péremptoire.
— Vous prêchez un convaincu. Je suis né à Nevers, tout comme Li-Na. Du reste, mes parents et mes frères y résident encore. Mais j’avoue que je n’y ai pas mis les pieds depuis un moment…
Le notaire observa Balthazar, pensif. Ce… hippie n’était donc pas un Parisien pure souche, mais un Nivernais. Celui-ci l’interrompit soudain dans sa contemplation.
— Excusez-moi, Maître. J’ai l’impression que Li-Na avait organisé tout ça de longue date. Est-ce qu’elle… était malade ?
L’officier public arrêta ses divagations et lui répondit, d’un air morne.
— Oui, elle se savait condamnée, ce n’était qu’une question de mois, voire de semaines…
Balthazar avala péniblement sa salive, la gorge nouée. Li-Na souffrait donc d’un mal incurable et elle avait vécu les derniers moments de son existence loin de ses parents, sa seule famille. Malgré leur rupture quinze années plus tôt, l’un de ses ultimes souhaits avait été de le voir, lui, de lui parler. Proche de sa mort, elle avait pensé à son premier amour. Pendant tout ce temps, il avait cru qu’elle avait définitivement tiré un trait sur lui, c’est ce que signifiait pour lui son désir de mettre fin à leur histoire. S’était-il trompé ? Lui avait-elle menti ? Et si oui… pourquoi ?
6
Avis : auteurs auto-édités / La maison Jaune de J.R Kobencröft
« Dernier message par Driller_Killer le jeu. 07/10/2021 à 07:30 »
Je sur-valide avec 5 étoiles parce que je peux pas en mettre plus, parce que c'est le genre de livre que je ferme en me demandant quoi lire ensuite, en me disant que je trouverais pas mieux... ça arrive parfois, ce genre de tristesse en fermant un livre.
Vraiment le genre de lecture que j'peux pas lâcher et pour laquelle je pourrais sacrifier des heures de sommeil qui me sont plus qu'indispensables pour la santé. Satané François.

Pourtant l'histoire est pas jojo, pas jojo du tout. Triste au possible, dramatique, horrible et sanglante. Mais ce qui retient l'attention, c'est cette tension tout le long de livre, l'attente des réponses, l'attente des questions aussi, l'attente du sang.  :souffler:
Ce qui empêche de fermer le livre, c'est cette malsaine curiosité qui ne cherche qu'à être nourrie d'images et d'explications. Cette curiosité de charogne quoi.

Qu'a vécu le petit François pour être devenu celui qu'il est ?
Que lui a fait maman ?
Que lui rapporte cette expérience improbable qu'il mène dans son labo, soutenu par ces pairs qui ignorent tout ?
Que cherche-t-il à guérir chez son psy ?
Qui sont ces démons qui le hantent et lui parlent ? Et cet indien... ces traumas... ces angoisses...  :triste6:

Tant de questions, avec autant de réponses à la clé.
Tant de réminiscences personnelles aussi. Jusqu'au final où tout prend sens, où j'me suis sentie flouée. Où la claque arrive et t'fait redescendre de ton p'tit monde de "moi aussi je"  :pleurer:

Et c'est là tout le génie de ce livre !  :bravo:

Incroyablement bien construit, bien raconté, bien imagé. Une plume beaucoup plus sûre que le précédent tome, aboutie.
L'histoire sort des tripes de l'auteur, on se demande même quelle part de lui il a glissé dans l'ouvrage, quelle part de ses ténèbres personnelles s'est glissée dans les pages jaunies de cette histoire.  :interrogation:

J'ai beaucoup pensé au film Ré-animator à cause de François, par son caractère, semblable à Herbert West. A la mouche aussi, même si ça n'a rien à voir. La part horrifique du livre a imposé les images de Seth Brundle sans s'faire inviter.
Bref, un mélange de genres de bon goût.  :bravo:

Une documentation riche au niveau scientifique (bien que je ne sache pas ce qui est plausible ou non, j'suis pas fut' fut' hein) mais ça donne bien une dimension réelle. Même si on cherche pas à comprendre les termes mentionnés grâce à notre ami Google, on peut lire le livre sans s'ennuyer ou sans faire "HEIN ?!" dans la tête, pas de souci !

Bref... Je ne peux que recommander ce livre aux amateurs d'horreur douce, du genre tension palpable avant la grande explosion de réponses.
L'effet est plus que réussi !

J'ai adoré ! Surkiffé même, et j'imagine tellement un film dessus, ça l'ferait trop !!!  :pouceenhaut:
7
A mon tour de donner mon avis !

"Une suite en roman tout en finesse et en horreur.
J'ai eu le plaisir de retrouver pas mal de personnages des nouvelles précédentes. De voir leur histoire, leur évolution, leur cohabitation bien secouée.
Une histoire monastique incroyable, excellente et rythmée.
Des scènes gores, horrifiques, tristes ou encore magiques, les pages se tournent, le film se joue en tête grâce aux descriptions bien dosées.
Une quête du salut, un chaos de folie, des pièges incroyables, des personnages pétillants et des drames si tristes. Une documentation riche sur la religion qui appuie le propos avec conviction, ça se ressent dans la lecture. Un scénario sans ennui et original.
L'auteur se bonifie avec les tomes, et ses histoires aussi, c'est indéniable !
J'ai adoré !!!"

On peut dire que le temps bonifie, laisse exhaler les saveurs, et on le ressent à mesure des tomes. Le 4 m'attend donc au chaud !
8
La première réaction que j'ai eue, après avoir refermé le tome 1 (Premières altérations) de la série Chroniques d'une autre réalité d'Oliver Krauk, est d'avoir aussitôt commandé le second (Cristallisation).
D'une part parce que j'ai tout de suite été séduit par la plume de l'auteur, et d'autre part par la qualité des intrigues aussi intéressantes que variées, mais qui ont toutes un point commun : un dénouement bluffant.
Douze nouvelles qui ne sentent pas le réchauffé, une écriture soignée, sans un mot de trop, qui va droit à l'essentiel, des descriptions parfaites qui mettent le lecteur en immersion totale dans chaque histoire telle la première, Parfum de fleurs, qui restera ma préférée et dont j'en suis ressorti bluffé par le dénouement.
J'ai beaucoup aimé Télé-réalité, La tondeuse et peut-être plus encore Lost in Moscou. Je vais m'arrêter là, je me rends compte en fait que je pourrais les citer toutes.
Si l'intrigue de la seconde m'a tout de suite emballée, elle m'a aussi un peu laissé sur ma "faim", tant j'aurais voulu connaître l'issue de l'expérience. Mais d'après ce que j'ai compris, certains personnages reviennent dans les tomes suivants et peut-être saurais-je ce qu'est devenu ce fameux sujet 28.
En résumé, si vous aimez les nouvelles, les histoires terrifiantes, surnaturelles ou paranormales, ce recueil est fait pour vous, et nul doute que comme moi, une fois que vous aurez mis le nez dedans (ou plutôt les yeux), il sera difficile d'en sortir.
9
Mise en avant des Auto-édités / L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier
« Dernier message par Apogon le jeu. 23/09/2021 à 16:01 »
Chronique noire de Maisonneuve

L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier



1

Lemmy T. Stone dépose son bol de café au lait sur la table et prend place. Comme presque à chaque matin, il s’installe dos au mur sur la large banquette bleue qui fait face au comptoir.
D’un regard vague, d’un œil sanglant de fatigue trahissant sa lassitude – certains diraient plutôt : injecté de sang –, le jeune chroniqueur financier aperçoit à sa gauche, par la vitrine, de l’autre côté de la rue, s’élever l’élégante façade de style Art déco de l’immeuble abritant le grand magasin Simpson’s. Le bâtiment érigé entre 1928 et 1930 repose rue Sainte-Catherine Ouest sur près d’un pâté de maisons, entre les rues Metcalfe et Mansfield.
C’est alors que l’imposante silhouette se campe dans son champ de vision. Stone voit l’homme franchir le seuil de la porte, entrer dans le café et venir directement le trouver à sa table, puis s’asseoir en face de lui.
Arborant un large sourire sous ses verres fumés, les cheveux longs, lissés et maintenus derrière la nuque, Jim Feinberg porte son éternel manteau de cuir noir malgré la chaleur persistante de la fin mai. Une tenue qui contraste avec le costume trois pièces lie de vin que porte Stone.
À peine conscient du fait que ses mains se mettent à trembler, il le voit tirer une enveloppe de ce manteau et muet, le regarde la déposer sur la table. Puis, il le voit frapper durement ses jointures contre elle en souriant, les dents bien en avant. Feinberg se relève ensuite d’un trait et plante son regard dans le sien. Il le dévisage si intensément et avec une telle hargne que Stone, qui en a pourtant vu d’autres, en est bouleversé.
― Quelqu’un veut te rencontrer, Stone. Un ami de Normand Laurier. Tu te souviens de Laurier ? Alors ne te fais pas trop attendre, lance Feinberg de sa voix insipide et rude, à peine marquée dans le souvenir de Stone par la distance des années.
Figé par la surprise, Lemmy T. Stone ne répond pas. Il se contente de regarder Feinberg sourire et quitter les lieux sans autres explications, sous le regard inquiet des clients et du personnel de l’endroit.
« Tu te souviens de Laurier ? », Stone accuse l’ironie de la question de ce fou. Il est simplement impossible pour quiconque ayant vécu dans son entourage, d’oublier Normand Laurier. D’ailleurs, lorsque l’autre a prononcé son nom, il l’a revu, lui et tous ces êtres déments – y compris Jim Feinberg – qui évoluaient dans son sillage.
Une certaine forme d’effroi gagne le jeune homme. Cette apparition de Jim Feinberg pourrait en effet douloureusement signifier que ses ambitions, ses espoirs et même sa propre vie viennent de lui échapper d’un seul coup. Après avoir passé des années à graviter dans l’entourage de Normand Laurier, Stone est parvenu à s’en extraire avant que toute cette vie dissolue parvienne à le couler. Mais voilà qu’on cherche de nouveau à l’entraîner vers le fond.
Il songe malgré lui et avec un relent de désespoir à sa première rencontre avec Normand Laurier. Elle est survenue au Fairmount’s Boxing Club, la salle d’entraînement qu’il dirige et qui est installée au rez-de-chaussée de la tour Drummond, sur la rue du même nom, au cœur du centre-ville. Stone avait alors franchi la porte du gymnase davantage par curiosité que par intérêt réel, essentiellement parce qu’il venait d’avoir seize ans et qu’il découvrait la vie et ses aléas.
Il y est ensuite retourné à de trop multiples reprises. Suffisamment en fait pour apprendre qu’en plus des adultes qui s’entraînent-là, pour la plupart des perdants et des criminels à la petite semaine, bon nombre des jeunes qui traînent sur place sont des fugueurs et des décrocheurs venant d’un peu partout en province, des Maritimes et de l’Ontario. Laurier et son entourage les recueillent, les logent dans des appartements vides – souvent délabrés – situés dans les étages de la tour Drummond, les nourrissent et leur fournissent une oreille attentive.
Marginaux pour la plupart, ces adolescents trouvent dans cette cour des miracles dysfonctionnelle cette matière étrange et seule capable, du moins en apparence, de nourrir leurs contradictions les plus intimes. Stone, qui avait perdu ses parents quelques mois plus tôt et vivait depuis sous la tutelle d’un oncle et d’une tante qui, sans être de mauvaises personnes ne possédaient pas la fibre familiale, a fini par s’y faire une place de plus en plus régulièrement.
Cependant, il en vint à s’admettre que Normand Laurier est avant tout un criminel. Que les merveilles auxquelles lui et sa suite paraissent pouvoir donner accès prennent au quotidien des allures bien différentes de celles qui nourrissent les rêves de tous ces adolescents révoltés. Surtout, Laurier s’emploie – et réussit avec une grande facilité – à créer chez eux un maximum de dépendances.
Alcool et drogues, il les accroche comme il faut pour les alimenter par la suite à grand prix, les amenant à lui rendre toutes sortes de « services ». Le tout dans une ambiance malsaine marquée de violences excessives, à la fois verbales, psychologiques et physiques.
Si Lemmy T. Stone ne mit pas très régulièrement les gants pour s’entraîner, c’est là qu’il prit goût à l’alcool et qu’il s’initia à la cocaïne. Une pratique qui, une fois qu’il fut au cégep, mais surtout à l’université, devint au moins une habitude, sinon un besoin.
Il a aussi connu dans les chambres de la tour Drummond un grand nombre de filles, puis de jeunes femmes, souvent trop contentes d’obtenir de l’attention, de la considération, mais plus généralement de la drogue en contrepartie d’affection ou de contacts sexuels.
Bien que ces relations fussent aussi fausses que vides émotivement, Stone les multiplia aussi souvent qu’il le put afin de combler ses besoins affectifs, en évitant autant que possible de s’interroger sur l’éthique de la chose. Cherchant à se convaincre, surtout, que ce n’était rien en comparaison de ce que Jim Feinberg, pour n’évoquer que lui, leur faisait subir de son côté.
Malgré tout, parce que ces rapports étaient aussi multiples que faciles à obtenir, cela amena Stone à développer malgré lui quelques-unes des caractéristiques propres au trouble de personnalité affectivement dépendante. Une réalité qui, depuis, s’avère un frein à de saines relations et qui l’a rendu plus sensible à tout ce qui peut être addictif, plus exactement l’alcool, la drogue et le sexe.
Au bout du compte, Lemmy T. Stone sortit amaigri et brisé des quelques années vécues dans l’entourage de la tour Drummond. Parce qu’effectivement, la vie suivant son cours, il a fini par se distancier de Normand Laurier et du Fairmount’s Boxing Club. Mais avant d’y parvenir, ils l’ont néanmoins accompagné depuis une partie de ses études de niveau secondaire jusqu’à son entrée à l’université, ce qui représente une bonne part de la période qui détermine la personne que l’on sera sa vie durant.
Lemmy T. Stone a par la suite terminé des études universitaires en administration, puis a amorcé une carrière professionnelle sans éclat. D’abord comme rédacteur au sein du service marketing d’une grande institution bancaire, puis à titre d’analyste pour un éditeur de contenu fiscal. Il est devenu ensuite administrateur pour un petit gestionnaire de portefeuille, après quoi il a édité de manière indépendante une lettre financière, ce qu’il fait toujours.
Cette occupation aux allures respectables lui permet surtout d’offrir l’illusion d’un statut professionnel, lui ouvre les portes des événements du secteur financier, et lui procure un revenu suffisant pour compléter la rente qu’il reçoit périodiquement depuis le décès de ses parents.
Il faut dire, et c’est bien normal, que la mort prématurée de son père et de sa mère à la suite d’un tragique accident de la route a marqué la vie de Lemmy T. Stone de manière irrémédiable. Outre le drame propre à la séparation inopinée, il y a cette rente qu’il touche chaque mois et dont il va bénéficier jusqu’à sa propre mort. Elle se compose du versement d’une assurance vie et d’une somme provenant du système d’indemnisation des victimes de la route sans égard à la faute, qui est géré par le gouvernement.
Bien que cette rente garantie à vie le place théoriquement à l’abri du besoin, le trentenaire est incapable de déterminer si elle a jusqu’ici contribué davantage à améliorer son sort ou si, au contraire, elle l’a saboté. Cet argent a effectivement servi bien souvent à nourrir ses vices alors qu’il n’avait pas à s’inquiéter outre mesure de leurs contreparties financières.
S’il parvient depuis quelques années à maîtriser son envie de cocaïne et le sentiment d’invulnérabilité que sa consommation lui procure, il en va autrement de son addiction à l’alcool et au sexe. Lemmy T. Stone aime boire du vin et des cocktails et il le fait aussi souvent que possible. De même, il ressent constamment ce besoin pressant de se faire dire par une femme, quelle qu’elle soit, qu’elle l’aime, et pour un instant, peut s’en convaincre même s’il sait bien que c’est de la foutaise.
Il consomme donc les relations comme d’autres enchaînent les cigarettes. Il souhaite constamment que l’une d’elles le prenne dans ses bras, lui touche la main ou le bras s’ils marchent côte à côte, ou pose sa main sur lui s’ils sont assis près l’un de l’autre. Puis, qu’elle dépose doucement la main sur sa joue en approchant son visage du sien et sa bouche de la sienne afin de lui poser un baiser tout près de ses lèvres, si ce n’est directement dessus.
Après que plusieurs minutes soient passées, surmontant la tension attisée en lui, bourré de tics, Lemmy T. Stone jette un coup d’œil circulaire à ses voisins de table qui ont finalement cessé de l’observer et de commenter le passage de « ce gros gars énervé », qui est en réalité un boxeur professionnel de second ordre.
Vaguement calmé, il reporte son regard sur l’enveloppe laissée par Jim Feinberg, sans oser y toucher. Il la regarde un instant en sachant bien qu’il ne tient pas tant que ça à savoir ce qu’elle contient. Mais à bout d’alternatives, il prend finalement dans ses mains l’enveloppe blanche sans signe distinctif posée devant lui, la décachette et à son grand étonnement en tire une carte professionnelle de la York Investment Securities, une firme de gestion de patrimoine. La carte porte le nom de Stephen Adams.
Pris au dépourvu devant cette simple carte, il voit revivre Adams dans son souvenir et songe surtout à quel point celui-ci – un grand gaillard aux cheveux noirs pratiquant la boxe – buvait et combien, à ces moment-là, il devenait une véritable bête effrayante.
Un soir, alors qu’il étudiait encore à l’université, Lemmy T. Stone est allé le voir se battre dans un gala présenté au Théâtre Rialto, une magnifique salle de spectacles multifonctionnelle inaugurée en 1924 et située sur l’avenue du Parc. Fortement impressionné par l’ambiance, l’effort, la sueur, puis les chairs déchirées et sanguinolentes, il a été marqué par la distorsion entre ce que les individus semblent être et ce qu’ils sont réellement.
Stone a fait la connaissance de Stephen Adams alors que tous deux fréquentaient le Fairmount’s Boxing Club. Il s’en souvient comme d’un individu triste et profondément insatisfait.
Depuis, l’ancien boxeur est devenu chef des placements de la York Investment Securities. Ils se croisent occasionnellement lors d’événements tenus à l’intention du secteur financier. Comme ils sont liés via différents réseaux sociaux, dont LinkedIn et Facebook, il s’interroge sur les raisons de cette mise en scène. Si Stephen Adams désire le voir, pourquoi ne pas lui avoir simplement écrit un message texte ? Stone ignore comment interpréter la démarche d’Adams, incapable de discerner ce que ce dernier, Jim Feinberg et surtout Normand Laurier, attendent de lui.
Il regarde de nouveau autour de lui et aperçoit sur la table son bol de café au lait toujours intact. Il le prend à deux mains, le porte doucement à ses lèvres et en boit quelques longues gorgées. Le breuvage est maintenant tiède. Stone se lève alors, puis quitte les lieux.
Le soleil matinal l’accueille lorsqu’il passe la porte. Il se retrouve sur la rue Sainte-Catherine, au cœur du quartier des affaires de Maisonneuve, cette ville fondée en 1883 qui devint au bout d’un moment le cinquième centre industriel et financier de l’Amérique du Nord et la métropole économique du Canada.
Maisonneuve, qui au début du siècle abritait la plupart des grandes fortunes francophones, a consolidé son statut économique enviable en annexant sa rivale, Montréal, en 1918. Alors principalement dirigée par une grande bourgeoisie anglo-écossaise, Montréal, à la suite de la Première Guerre mondiale, a été victime d’une grave crise financière qui entraîna un effondrement de son marché immobilier.
En réalité, seul le rattachement de Montréal à Maisonneuve permit à cette dernière de survivre, car elle peinait alors elle aussi à financer la réalisation de ses ambitieux aménagements urbains, parmi lesquels un immense jardin botanique et de majestueux édifices publics. Au final, l’annexion liant le Maisonneuve francophone et le Montréal anglophone fit naître la ville cosmopolite que l’on connaît aujourd’hui, animée d’une population bigarrée issue de vagues d’immigration successives.
D’un pas alerte, Lemmy T. Stone s’engage sur la rue Sainte-Catherine en direction ouest. Tout en marchant, il attache d’un geste machinal le premier bouton de son veston lie de vin et laisse le suivant libre, ce qui en fait battre partiellement les pans sous le vent.
Le trajet qui le mène au coin de la rue Crescent ne lui prend pas dix minutes. Il tourne alors vers le nord et trouve immédiatement, pratiquement sur le coin, le siège de la York Investment Securities.

2

Lemmy T. Stone entre dans l’immeuble de la rue Crescent où se trouve le siège de la York Investment Securities. Le bâtiment, doté d’une façade en pierres de granit grises sur laquelle se répètent discrètement des fleurs stylisées et des formes géométriques abstraites, semble au premier coup d’œil un immeuble somptueux. Il est en réalité dénué d’élégance et de fioritures, si ce n’est la charpente métallique de style Art déco installée au-dessus de l’entrée principale.
Une fois qu’on a accédé au hall, il se révèle même à peine confortable et tout ce que l’on y voit contraste avec l’idée que l’on se fait d’un édifice luxueux. Rien n’est le fruit d’un effort décoratif ou esthétique très recherché, que ce soit la console où sont indiqués le nom et le numéro du bureau de chacun des locataires de l’immeuble, le fauteuil et le petit guéridon abandonnés à la poussière dans un coin reculé du hall, à la gauche de la porte de l’ascenseur, que la couleur délavée des murs.
Lemmy T. Stone se dirige rapidement vers l’ascenseur, puis y monte lorsque les portes s’ouvrent. Une minute plus tard, il pénètre dans l’entrée minuscule du bureau de la York Investment Securities, au troisième étage de l’immeuble qui en compte cinq.
Après avoir fait deux pas, il se retrouve face à un poste de réception où est assise une jeune femme aux cheveux châtains, dans le début de la vingtaine. Mais avant qu’elle ne puisse lui demander quoi que ce soit, le chroniqueur financier voit apparaître Stephen Adams qui débouche tout juste du couloir central.
La plupart des gens, lorsqu’ils parlent de lui, l’appellent « le Rocky ». Ce surnom fait référence au personnage de Rocky Balboa, l’étalon italien incarné par Sylvester Stallone. Mais rarement le nomme-t-on ainsi en sa présence tellement il déteste ce sobriquet.
Leurs yeux se croisent et malgré l’heure matinale – il n’est pas 8 h 30 – Lemmy T. Stone reconnaît immédiatement dans le regard d’Adams cet éclat que seul l’alcool est en mesure d’allumer ou d’éteindre.
Cette vision lui rappelle qu’il l’a vu se battre dans des bars, notamment cette fois où il a littéralement ensanglanté le visage d’un jeune homme croisé là. Après lui avoir brisé le nez, puis ouvert des plaies à la mâchoire et au coin de l’œil à force de frapper, comme l’autre tenait toujours debout, Adams lui a brisé des côtes à coups de poing. Le sang a fini par créer une grande flaque sur le plancher dans laquelle, finalement, le corps tordu s’est lentement recroquevillé.
Stephen Adams est aussi jeune que Stone, soit tout juste trente-trois ans. Il est grand et ce qui semble à première vue être une relative minceur est en réalité le résultat d’une absence de graisse due à l’entraînement. Car le chef des placements, qui a livré des dizaines de combats de boxe chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels lorsqu’il était plus jeune, s’entraîne encore six jours par semaine.
Ces souvenirs n’ont rien pour calmer l’inquiétude de Stone, déjà peu rassuré par la tenue de cette rencontre dont il ignore toujours la raison. Il comprend à quel point il a été inconséquent de se présenter tête baissée à la demande de Jim Feinberg, et la peur lui noue l’estomac.
― Il semble que tu veuilles me voir ? lance-t-il malgré tout pour briser la glace, décidé à en savoir davantage.
― Je ne te veux rien, Lemmy, et crois-moi, ce n’est pas mon idée d’avoir chargé Feinberg de te porter l’invitation. Seulement, l’homme qui se trouve dans la pièce, là-bas, est convaincu que tu peux lui être utile. Que tu es le gars qu’il lui faut. Alors tu dois le voir.
Les deux hommes demeurent silencieux pendant quelques secondes, tandis qu’Adams se tient devant l’une des larges fenêtres jouxtant le poste de réception. Il regarde à travers bien qu’elle offre un panorama limité et aperçoit d’un œil distrait, quelques étages plus bas, l’animation matinale de la rue Crescent, reconnue pour être une artère tapageuse et criarde.
Pendant ce temps, les émotions de Lemmy T. Stone le plongent dans une introspection qui l’entraîne aux frontières de ce passé vécu dans l’entourage de Normand Laurier. Il trouve toujours aussi difficile de faire référence à cette période et n’y parvient qu’en ressentant une souffrance et une solitude très profonde.
En réalité, depuis qu’il s’est éloigné de Laurier et de la tour Drummond, il a toujours cru qu’il serait mieux préparé à faire face à une rencontre comme celle d’aujourd’hui. Qui est un brusque retour en arrière, dans un passé pas suffisamment lointain à son goût.
Mais il avait tout faux. Maintenant, son unique certitude réside dans le fait que la présence de ces individus dans sa vie lui a toujours garanti une absence de cette plénitude qu’il recherche continuellement sans la trouver et dont, il ignore pourquoi, il s’est toujours senti privé jusqu’ici.
Il y a d’abord eu le décès de ses parents, survenu dans un accident d’automobile alors qu’il était âgé de 15 ans. Puis, a suivi cette lubie d’indépendance qui l’a jeté dans un univers malsain et lui a laissé au passage toutes ces marques qui s’avèrent aujourd’hui plus inaltérables que jamais.
Si Lemmy T. Stone est parvenu à contenir sa consommation de cocaïne, il demeure accro à l’alcool et à l’affection des femmes, tout en se révélant incapable de s’attacher réellement à l’une d’entre elles et d’entretenir autre chose que des relations sentimentales superficielles et vides. Les quelques fois où de véritables sentiments ont semblé se dessiner, sa personnalité froide et méfiante a fait en sorte que toute possibilité de les nourrir s’est étiolée lamentablement.
Adams et lui ne se sont pas retrouvés ainsi côte à côte depuis des années et le contexte de leurs retrouvailles creuse entre eux un large fossé. Les camarades d’infortune d’hier se tiennent donc au bord de cette fosse où à un certain moment de leur vie respective ils ont tous les deux glissé, gênés d’y jeter les yeux.
― Viens, il t’attend, dit simplement Stephen Adams, tirant Stone de ses pensées.
Ils marchent dans un couloir, Stone à la suite d’Adams. Celui-ci le mène dans une salle de conférence située plus loin, sur leur droite.
10
Merci encore Driller pour ton retour sur L'île du bout du monde.
Je suis ravi qu'il t'ait plu.
Pages: [1] 2 3 ... 10