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Mise en avant des Auto-édités / La Symétrie de l'Effet de Jules Mudhiac
« Dernier message par Apogon le jeu. 16 août 2018 à 16:41 »
La Symétrie de l'Effet de Jules Mudhiac

Extrait du prologue


Un été revient toujours avec son lot de souvenirs. Étrange non ? En été on cherche nos souvenirs, en hiver je crois qu’on les fuit. Fermez les yeux un instant, pas trop longtemps sinon je ne vous reverrai plus. Demandez-vous quel est le dernier souvenir qui a refait surface en vous. Alors ? Vous en avez un ? Vous n’êtes peut-être pas très à l’aise avec l’exercice. En ce qui me concerne, c’est mon quotidien. Je passe mon temps à me bagarrer avec mes souvenirs. Je suis devenu très bon dans le domaine. Un expert. C’est sans doute un luxe vous me direz, certaines personnes n’ont rien avec quoi se battre. Je ne me plains pas, je constate simplement. Parfois, il m’arrive même de me fabriquer de faux souvenirs. De rêver à une vie que je n’ai pas eue ou d’imaginer faire des choix que je n’ai pas faits. Je suis certain que bon nombre d’entre vous aussi. C’est humain. Ce qui est important c’est que chaque élément soit à sa place. Qu’un souvenir vécu reste et qu’un souvenir voulu ne perdure jamais trop longtemps.
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Mise en avant des Auto-édités / De musique et d'ombre de Marie-Claire Touya
« Dernier message par Apogon le jeu. 2 août 2018 à 17:57 »
De musique et d'ombre de Marie-Claire Touya

Extrait

- Je vous écoute, posa calmement le commissaire Zorro.

     Je me tournai vers mon compagnon, Pierre, qui d’un hochement de tête, m’encouragea à prendre la parole :
     - Notre fils, le pianiste Robin Duhamel, a disparu.
     - Disparu ? Mais il fait la promotion de son nouveau CD et on ne voit que lui à la télé et dans les medias !
     - Ce n’est pas lui, mais un imposteur.
     Son sourcil gauche se releva, interrogateur, passablement incrédule. A priori, il ne nous prenait pas au sérieux. Rien d’étonnant à cela, nous le comprenions sans difficulté !
    - Vous paraissez très sûrs de vous. Comment en êtes vous arrivés à cette conclusion ? Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi affirmatifs ? A quoi l’avez-vous vu ?
    Les questions arrivaient en rafale...Ce monsieur ne s’en laissait pas compter et voulait des preuves, des vraies.
    - A son oreille droite, répondis-je sur un ton assuré.
    - Son oreille droite ? Vraiment ! Vous êtes formels ?
    - Oui, absolument formels, vous pouvez nous croire nous ne plaisantons pas, affirma la bande en choeur…la bande, c’est-à-dire nous quatre, Yann, Fabienne, Pierre et moi.
   - Nous préfèrerions de beaucoup, ajouta Pierre dans le blanc qui suivit, d’une voix qui pesait des tonnes.
   Le regard du commissaire s’arrêta sur son visage, puis longuement sur chacun des nôtres. Un regard qui nous sondait, intrigué, sérieux, réceptif.
  Un ange passa.
  - Bon, dit-il fermement, reprenons depuis le début. Formalités d’usage : noms, prénoms, adresses, professions.
 Il nota nos réponses soigneusement.
   - Donc, pour récapituler, Madame Frédérique Tomasini et Monsieur Pierre Duhamel, vous êtes les heureux parents du jeune Robin Duhamel, pianiste renommé de vingt huit ans, Madame Fabienne Tomasini vous êtes sa tante, et vous, Monsieur Yann Imoven, le compagnon de Madame, termina-t-il en montrant Yann. Et vous êtes sœurs donc, conclut-il en désignant Fabienne et moi.
     - Absolument, approuva Yann.
     - Et vous recherchez activement depuis le vingt et un octobre, tous les quatre donc, Robin Duhamel avec qui vous n’avez aucun contact depuis le vingt et un février. Pourquoi avez- vous attendu huit mois et demi avant de venir au commissariat ?
    - C'est-à-dire…avançai-je d’une voix hésitante,
   Pierre me coupa la parole avec brusquerie :
    - Ma compagne avait peur que vous nous tourniez en ridicule parce que notre fils est plus que majeur et qu’il a le droit de faire sa vie comme il l’entend, et que s’inquiéter de la soi-disant disparition d’une personne très en vue sur les médias peut sembler...loufoque !
    - Ce sont des raisons sensées. Vous allez me raconter tous les évènements depuis le vingt et un février, date de votre dernière rencontre, mais d’abord, parlez moi de cette oreille.
   Il était toute ouïe et nous, rassérénés. Enfin un interlocuteur attentif, qui visiblement ne  nous prenait  pas pour des hurluberlus et allait s’occuper de notre problème.
  Je me lançai :
  - Notre fils a une cicatrice très visible au bord de l’oreille droite, longue de deux centimètres, qui part  du bord ourlé de l’oreille et partage le pavillon, et le jeune homme que nous avons vu deux fois à la télé, n’en a pas.
  - Comment l’avez-vous remarqué ?
  - Il a été filmé chaque fois sur son côté droit puisque son interviewer était assis à sa droite sur l’écran.
   - Votre fils a peut-être fait intervenir un as de la chirurgie esthétique ? Mais d’abord de quand date cette cicatrice ?
     Fabienne prit la parole
   - C’est une blessure d’enfance. Robin jouait avec mon fils Nicolas, son cousin donc, qui a sensiblement le même âge, dans le jardin de la maison familiale de Carcassonne, où nous avions l’habitude de nous retrouver tous de temps en temps. Tous, c'est-à-dire nous, les deux sœurs, nos compagnons et nos enfants.  Ils avaient ...autour de dix ans ?
   Elle demandait mon assentiment, j’approuvai du chef.
    - Plus exactement, reprit-elle, Nicolas, mon fils, courait après Robin, qui, sachant que son cousin ne le poursuivrait pas jusque là haut car il avait peur, escalada le portique de la balançoire pour lui échapper. Il était très agile. Il s’installa à califourchon sur la barre supérieure et se tenait fermement et tranquillement avec les deux mains en attendant que Nicolas s’éloigne pour redescendre. Jusque là rien de vraiment exceptionnel. Par contre personne ne sait ce qui s’est passé ensuite, ni ce qu’a vu ou fait Robin, mais il a poussé un grand hurlement et est tombé…sur une pierre malencontreuse  et s’est carrément déchiré l’oreille.
     - Ce n’était vraiment pas beau à voir, coupa Pierre, mais mieux valait ça que s’ouvrir le crâne !
     - Ensuite ? dit le commissaire,
     - Ensuite, poursuivit Pierre, urgences, opération, et une grosse cicatrice bien visible.
     - Et pas d’intervention de chirurgie plastique.
     - Non, répondis-je. A l’adolescence, l’âge où il faut être comme tout le monde et le plus parfait possible, Robin était très complexé par cette vilaine trace dépigmentée. Nous avons donc couru les chirurgiens esthétiques les plus renommés pour voir si l’un d’entre eux pouvait arranger ça et nous avons obtenu partout la même réponse : cette partie du corps est trop peu charnue et trop cartilagineuse pour y effectuer une réparation convenable. Robin a donc choisi d’abandonner l’idée d’une opération qui lui faisait peur,  il l’avouait bien volontiers, depuis la chute il redoute les hommes en blanc. Il a laissé pousser ses cheveux, son oreille était cachée, tout allait bien.
     - Parlez moi de cette chute, insista le commissaire : vous dîtes que votre fils a dû voir ou faire quelque chose qui l’a provoquée. Avez-vous des détails ? Vous lui avez sûrement posé des questions une fois l’affolement passé. Son cousin était témoin, il ne vous a pas raconté les choses de façon plus précise?
      Fabienne me regarda, je pris la parole :
      - Cette chute reste un vrai mystère. Robin n’était jamais tombé du portique auparavant. Il a commencé à l’escalader très jeune. Au début son père et moi avons protesté, il nous faisait peur, honnêtement. Puis c’est devenu une habitude, de là haut on voit la Cité de Carcassonne, les jardins des voisins, ça doit être assez plaisant, pas franchement confortable, mais plaisant. Non, nous n’avons  toujours pas compris. ce qui s’est passé… Nicolas était témoin donc, il nous a dit que lui non plus n’avait rien compris : son cousin était assis là-haut, il le regardait en prenant son mal en patience, de toute façon il faudrait bien qu’il redescende à un moment ou à un autre … Soudain Robin a lâché la barre pour porter ses deux mains à sa bouche, ou en tout cas à son visage, et a hurlé. Nicolas était au pied du portique mais derrière lui, par conséquent il n’a pas pu voir son expression.
     - Et vous les avez interrogés, je suppose ?
     - Oui bien sûr, cuisinés même. Rien. Nicolas s’en est tenu à ce que je viens de vous dire, quant à Robin, il s’est buté parce qu’il était sûr que nous allions lui interdire de jouer au singe sur le portique,  et nous n’avons rien pu en tirer. Muet comme une tombe. Evidemment il a très mal dormi pendant les nuits qui ont suivi la chute, nous pensons qu’il a eu très peur, le portique était  haut, autour de cinq mètres je pense, ce doit être assez traumatisant pour un gamin de cet âge.
     - Bon, dit le commissaire après un long silence. Pour en revenir à ses cheveux, maintenant il les a de nouveau courts, je l’ai vu…
    - Et oui, profession oblige. Dès ses premiers concerts, la boite de production lui a fait comprendre avec plus ou moins de diplomatie qu’un concertiste devait ressembler à un fils de bonne famille à qui le spectateur lambda donnerait sans réticence sa fille à marier… que les cheveux longs et les jeans n’étaient pas souhaités en représentation…
     - Et comme Robin s’en moque totalement maintenant, termina Fabienne, que l’essentiel pour lui, c’est la musique et uniquement la musique, il a fait ce qu’on lui a dit sans rechigner.
     - Donc en concert, son oreille est visible puisqu’en général le piano à queue est disposé sur scène de sorte qu’on voit le côté droit du pianiste... et les entrailles du piano, ajouta le commissaire.   
    Je me demandai si cet homme n’était pas mélomane.
            - Quand avez-vous vu votre fils pour la dernière fois ? en chair et en os, pas à la télé, poursuivit-il.
     - En février. Nous l’avons quitté le vingt et un à l’aéroport de Toulouse, il s’envolait pour le Québec.
     - Son oreille ?
     - Normale. On ne peut pas ne pas la remarquer car Robin a un tic : quand il réfléchit il attrape le lobe de cette oreille entre le pouce et l’index et caresse la cicatrice avec l’index.
     - Donc fatalement le regard tombe dessus, conclut le commissaire... Ok. Depuis cette date vous ne l’avez pas revu en chair et en os, seulement à la télé ces derniers jours, et son oreille n’avait plus de cicatrice…
   - Non, répondit Pierre, nous l’avons aperçu à Sarajevo, mais…
   - Ah, coupa le commissaire en levant la main, Sarajevo…
   De toute évidence des bribes de notre histoire étaient parvenues jusqu’à lui avant qu’il ne nous reçoive.
     - Voyons. Mais reprenons en respectant la chronologie ce sera plus clair.
     - Depuis février ? demanda Pierre,
     - Oui depuis février, racontez moi son séjour chez vous, n’oubliez aucun détail, tout est important.
Nous voilà partis.
     - Robin et Youri, son ami, clarinettiste à l’orchestre de Saint Pétersbourg sont arrivés le premier samedi des vacances de février, commençai-je. Ils sont restés une courte semaine. Il a fait froid mais très beau. Enfin froid... tout est relatif ! Il faisait  moins quarante degrés à Saint Pétersbourg et Youri a adoré notre petit moins deux, restant dehors du matin à la tombée de la nuit. Nous avons partagé de belles randonnées, nous les avons laissé dormir tout leur saoul, leur avons concocté de bons  repas équilibrés comme nous les apprécions tous les quatre. Youri est un inconditionnel de la cuisine française et des vins français, un peu trop parfois à notre goût mais Robin affirme qu’il connait ses limites et ne les dépasse que très rarement et nous voulons bien le croire. Après tout, personne n’est parfait !
 Le film des vacances se déroulait sous mes yeux, idyllique. Ils étaient heureux et insouciants, avaient fait de la musique ensemble, Robin avait encore dit que le piano familial avait bien besoin d’être accordé et nous avions promis de le faire  faire avant leur prochain séjour. Ils avaient improvisé du jazz et autre airs slaves endiablés. Youri n’est pas soliste, Robin dit  qu’il en a le niveau mais est trop émotif, ce qui nous fait sourire en voyant sa stature mais que nous pouvons comprendre : un abîme de sensibilité dans une montagne de muscles. C’est bien ainsi que nous le percevons, un vrai produit de l’âme russe élevé à grands coups de Tolstoï, Pouchkine et Rachmaninov et capable des mêmes épanchements qu’eux. Mieux vaut les garder pour les intimes.
Pierre et moi avions été ravis de ces intermèdes musicaux qui finissaient souvent en grands éclats de rire, ou à quatre mains, Youri lâchant sa clarinette pour partager le tabouret et le piano avec Robin.
- ... Il y a une vraie harmonie entre eux, c’est indéniable et la musique les habite tellement qu’un seul jour sans elle est impensable, ce qui nous a comblé, encore une fois, conclus-je.
- Donc vous diriez que tout s’est bien passé, résuma le commissaire, sans aucune impatience cependant.
- Absolument oui, nous avons vécu une belle semaine de complicité, pas l’ombre d’un nuage. Le vingt et un février nous les avons conduits à l’aéroport de Toulouse. Youri repartait pour Saint Pétersbourg, Robin pour le Québec où il devait donner une série de récitals avec un nouveau répertoire.
Je revivais dans ma tête la répétition générale à la maison, sur notre piano pourtant quelque peu faux. Elle nous avait laissé muets à son père et à moi, bouleversés. Pas de doute, notre fils était touché par la grâce et sa simplicité face à cette réalité ne nous en émouvait  que davantage : il disait qu’il n’était  pas doué,  d’ailleurs il ne savait pas ce que cela signifie, qu’il travaillait, beaucoup, depuis toujours et encore maintenant et c’est tout. Et le supplément d’âme ? Il était seulement la liberté magnifique que lui permettait une technique irréprochable... Nous avions fait semblant de prendre ses paroles pour argent comptant sous l’œil tendrement moqueur de Youri, - ils avaient sûrement ce genre de discussion très souvent- mais nous n’en pensions pas moins.
Le commissaire souriait un peu, attendri et rêveur, j’avais l’impression de me répandre et me tus, saisie soudain par mon impudeur. Son menton opéra un assentiment muet, il paraissait me comprendre sans réserve. Oui, cet homme là était surement mélomane.
   Je poursuivis : 
     - Depuis ce séjour, pas de nouvelles... Bien sûr nous trouvons à Robin des tas de bonnes excuses : il est normal que ses rares moments libres soient consacrés à Youri… il conduit sa vie en adulte et n’a plus besoin de nous… son métier l’accapare de plus en plus… et autres raisons valables qui, à peine formulées nous semblent vides de sens, même si aucun de nous deux ne l’avoue à l’autre pour ne pas l’inquiéter. Il nous manque. Nous avons correspondu par mails, mais à une fréquence beaucoup plus poussive que d’habitude. Les siens ont raccourci, sont devenus laconiques et pauvres, dénués de détails, écrits dans l’urgence et sans affection, ce qui ne lui ressemble pas. Son père et moi ne nous sentons pas le droit de nous ingérer ni dans sa vie privée ni dans sa vie professionnelle par des questions inquisitrices et déplacées, donc nous restons à la surface des choses et acceptons ses messages évasifs et brefs, trop rares. Je me suis même demandée s’ils étaient de lui, avouai-je à voix basse, osant formuler cette idée préoccupante pour la première fois. Pierre, que je pensais faire bondir, opina du chef, Yann et Fabienne aussi. Encore un ressenti que nous n’avions pas osé nous dire par peur du ridicule, ou par peur de creuser plus profondément le fossé de l’angoisse.
     - ... Le vingt et un  octobre, très précisément, j’ai trouvé son père effondré devant l’ordinateur. C’était le  cinquante-cinquième jour - presque deux mois donc - que nous étions sans aucune nouvelle. Chaque matin avant de partir travailler, nous consultions nos boîtes électroniques. Rien. Après la colère, le dépit face à ce que nous appelions de l’ingratitude, la résignation feinte, insidieusement une inquiétude sourde s’était installée à la maison. Pierre et moi en avions parlé brièvement deux ou trois fois, prenant bien garde de ne pas la laisser nous déborder, la cachant sous de bonnes paroles et de petits actes inutiles, vaines tentatives pour remplir nos têtes et notre quotidien. Il était temps de nous rendre à l’évidence, ça ne marchait pas : nous étions tourmentés au plus haut point par ce silence, par ces non-réponses à nos mails envoyés dans l’espace comme des ballons-sondes que personne ne récupérait plus désormais. Pourquoi ? Que se passait-il ? Où était notre fils?
     Le même jour nous avons visité encore une fois son site internet personnel et examiné son agenda de concerts. A l’en croire, depuis le premier octobre Robin avait joué à Genève, Bratislava, Sofia, Prague et plusieurs autres villes de l’Europe de l’Est, tâchant de circonscrire son champ d’activités à cette partie du monde assez proche de son compagnon : Youri et son orchestre bougent beaucoup moins que lui. C’est notre interprétation, bien sûr. Ces villes ne sont quand même  pas si loin de la France, alors où est le problème ? Nous nous sommes avoués avoir essayé, chacun de notre côté, de le joindre sur son téléphone portable, ce que nous n’osions jamais faire, sans aucun résultat que la fin classique de non-recevoir : «  Vous êtes bien … laissez votre message, je vous rappellerai… ».Nous attendions encore ce rappel, dévorés par l’inquiétude.

         L’image de Pierre ce jour-là s’imposa à moi : bouffé par des questions qu’il ne pouvait plus dissimuler comme il l’avait fait ces dernières semaines, lui, le pudique, le tranquille, cachant toujours son jeu sous des paroles mesurées, était débordé par son émotion. Il ne pouvait plus croire à la normalité de la situation : Robin donnait des nouvelles, il était affectueux et attentif, il trouvait toujours quelques minutes pour nous rédiger un email, ce n’était pas possible, il se passait quelque chose, nous devions trouver quoi. Tout plutôt qu’attendre en tournant en rond, unis maintenant dans une angoisse agrippée à nous comme une sangsue, qui rendait nos journées pesantes et interminables.
Première décision, aussitôt prise, aussitôt exécutée : visiter les sites des derniers concerts de Robin pour voir s’ils avaient réellement eu lieu et  sans anicroches.
RAS. Tout était OK.
Concerts de louanges sur les qualités pianistiques et artistiques de notre chérubin. A part à l’avant-dernier récital à Varsovie où il avait paru un peu souffrant et donc moins généreux avec le public, boudant les bis et les dédicaces de CD pour fuir dès la fin du concert.
Pas de quoi en faire un plat, ça peut arriver à tout le monde. D’autant plus que le dernier concert, à Moscou le dix sept octobre, avait été un grand crû, un vrai triomphe. De ce côté-là nous pouvions être tranquilles, notre fils n’avait pas disparu et poursuivait sa carrière avec succès.
Cependant force nous fut d’admettre que cela ne nous satisfaisait pas : c’est comme ça les parents, à tort ou à raison, il faut toujours qu’ils cherchent midi à quatorze heures. Car si tout allait aussi bien que possible, pourquoi ce silence ? Y avait-il un problème avec Youri ? Ensemble depuis trois ans maintenant, ils paraissent un couple équilibré et heureux. Youri est venu plusieurs fois à la maison avant le dernier séjour de février et nous a séduits sans difficultés. Aussi grand, blond et charpenté que notre fils est brun et longiligne, il colle parfaitement à l’image typique et rebattue ! du slave. Yeux clairs, voix très grave - nous lui avions demandé pourquoi il n’était pas devenu chanteur -, il parle un français presque impeccable. Robin nous a expliqué qu’il appartient à une famille très riche et qu’il a eu dès l’enfance des précepteurs en musique, langues et autres disciplines essentielles, que chez lui beaucoup de conversations se déroulent en français, que ses parents sont ouverts et débonnaires. Il y a  été accueilli avec affection, admis sans réticence aucune, est maintenant membre à part entière de la famille, au même titre que Youri chez nous, ce dont nous nous réjouissons. Nous n’avions pas posé d’autres questions puisque tout allait pour le mieux.

 Ma voix s’étranglait, je respirai un grand coup et repris :
       - Huit mois déjà, jour pour jour. Le vingt et un octobre ça a fait  huit mois que nous n’avons pas vu notre fils... Pas une seule visite depuis février. Normalement il y en avait une par trimestre au moins, et plus de courriels depuis cinquante cinq jours alors que normalement il y en avait un par semaine au moins.
     - Voilà pourquoi Pierre et moi tournons en boucle, Commissaire, comprenez- vous ? Sans lui laisser le temps de répondre, je poursuivis :
...Certes, en huit mois il peut se passer bien des choses, une séparation douloureuse, de nouvelles rencontres ... Nous avons donc consulté le site de Youri. Après une tournée de quinze jours au Japon en Mars, l’orchestre de Saint Pétersbourg a lui aussi donné des concerts dans les Balkans, les garçons ont sûrement établi quelques passerelles entre leurs emplois du temps. Tout paraissait normal. Le dix-sept octobre, jour de petite forme supposée de Robin, Youri et sa formation ont joué dans une ville voisine de Varsovie… ce qui explique peut-être la disparition rapide de Robin à la fin du concert et son peu d’empressement à jouer les prolongations.
Sans être excessifs - nous faisons tout pour rester objectifs Commissaire, je vous assure, mes trois comparses opinèrent du bonnet, gravement-  nous en avons déduit que Robin ne donne pas signe de vie malgré lui. Nous avons passé en revue toutes les éventualités, la grosse bêtise dont il n’ose pas nous parler…de quel genre et pourquoi, la séparation subie, ou choisie, et chaque fois nous arrivons à la conclusion que c’est chez nous qu’il chercherait le réconfort comme il l’a toujours fait.
     Je ponctuai ma phrase d’une grimace et d’un geste de la main qui soulignait mon propos. Zorro acquiesça.
     ... Après quelques années difficiles à l’adolescence - Robin n’a pas fait exception à la règle et  s’est rebellé bien des fois et c’est tant mieux - nous avons renoué avec lui dès ses dix-huit, dix-neuf ans un dialogue ouvert et confiant. Tout ce qui peut être partagé entre nous dans le respect de l’intime bien sûr, l’est. Chaque nouvelle, bonne ou mauvaise, sa réussite ou son échec à un concours fameux, une promotion de son père, la fracture de ma jambe, la mort de son meilleur ami en voiture, a circulé sur le net jusque dernièrement, postée dès que possible et réceptionnée sans délai. Bien sûr il y a des pays où l’internet est censuré, mais depuis bientôt dix ans, Robin saute d’une contrée à une autre sans aucun souci. Apparemment même en Russie il ne passe pas pour un dangereux subversif ni un espion venu de l’Ouest ! Tout ceci nous parait d’ailleurs un tantinet dépassé. Donc la boucle est bouclée : que se passe-t-il ? Où est notre fils ? Pourquoi ce silence incompréhensible ?
- Si vous saviez ce que nous avons spéculé ce jour-là ! soupira Pierre, combien de fois nous avons rabâché les mêmes choses, reconsidéré les mêmes circonstances pour y voir plus clair ! Mais nous ne savions rien, rien, à part que tout paraissait normal alors que rien ne l’était. Trois soirs durant et presque trois nuits nous avons surnagé vaillamment sur cet abîme de questions sans réponses. Le quatrième jour, notre détresse était sans fond...
-  Le cinquième jour, j’ai pris le téléphone pour appeler la maison de disques de notre fils... relatai-je, trouvant que Pierre parlait plus de nos états d’âme que des faits eux-mêmes.
...Ce fut surréaliste. Après m’être présentée six fois à  six personnes différentes dans six services, je m’entendis répondre en fin de course que le dernier enregistrement de Robin était terminé depuis trois mois, qu’il serait là pour la campagne de promotion de ce dernier CD à partir du 15 novembre et que d’ici là, il faisait ce qu’il voulait… sur le ton de « on n’est pas sa nounou, il est majeur et vacciné ». Aucune écoute à mon angoisse, aucune inquiétude pour leur poulain qui leur fait quand même vendre chaque année des milliers de disques. Une désinvolture plus que décevante à l’égard de l’homme. Le business quoi. J’ai raccroché furieuse et  en larmes. Sonnée. Pierre avait écouté la conversation et l’était aussi. Son angoisse décuplait sa colère, il enrageait de cette fin de non-recevoir. Et rien n’était résolu.
Je m’interrompis une nouvelle fois, préférant passer sur le  vide toujours là, énorme, noir, remplissant tout l’espace comme une baudruche qui se gonflerait d’elle–même, s’immisçant dans tous les interstices, bouffant tout notre air sans vergogne pour mieux nous enserrer dans ses formes tentaculaires. Je tus notre fatigue, notre tension, le fait que nous avions mal aux muscles, de ces courbatures sans sport qui sont autant de nœuds si profonds que seule une cure de sommeil et de relaxation aurait pu les dénouer. Ereintés, désespérés, nous ne savions plus à quel saint nous vouer.
- Nous avons passé et repassé mentalement le film des dernières vacances, si rayonnantes, nous avons essayé de décrypter des fausses notes, des détails qui nous auraient échappés, plus ou moins fâcheux, nous avons cherché la petite bête en fait, celle qui aurait pu devenir grosse à notre insu. Et nous n’avons rien trouvé. Rien. Pas l’ombre d’une discorde, pas un mot déplacé, pas une once d’agressivité ni de sous-entendus vicieux, de la part d’aucun de nous quatre. L’accord parfait. Et pourtant, depuis, quelque chose a foiré…Et gravement, sinon nous n’en serions pas là, repris-je...Le sixième jour, le vingt six octobre donc, Pierre s’est levé déterminé : 
« Appelons Youri.. »
J’ai approuvé bien sûr.
Un jour que nous nous moquions gentiment de la distraction de Robin, en particulier quand il est lancé dans un nouveau projet, Youri nous avait donné ses propres numéros de téléphone, celui de son portable et celui du domicile de ses parents à Moscou. Nous ne les avions encore jamais utilisés mais cette fois-ci, il le fallait. Pierre a composé le numéro du portable et a  mis en marche le haut parleur.
Quelques secondes après nous avons entendu :
     - Da...
    - Bonjour Youri, c’est Pierre, le papa de Robin. Excuse-moi de te déranger. Nous n’avons pas de nouvelles de Robin depuis quelque temps, est-ce qu’il va bien ? est-ce que…est-ce que vous vous êtes vus récemment ?
Gros silence, puis :
    - Ah, Bonjour Pierre.
Silence lourd à nouveau.
     - Robin ne vous donne pas de nouvelles ? C’est bizarre …
    Jovialité qui nous parut forcée…
- Je vais le gronder ! Oui bien sûr que nous nous sommes vus. Il y a encore quelques jours à Varsovie.
   - Ah oui …a commencé Pierre… Sentant qu’il allait révéler nos investigations, je lui ai fait les gros yeux. Il a dévié adroitement…
  - Vous avez joué dans des villes proches ?
  - Da, ou plutôt oui, c’est ça, dans des villes proches. Excuse-moi Pierre, nous allons commencer la répétition, je dois raccrocher.
   Silence.
     - Je vous embrasse tous les deux, tout va bien, ne vous inquiétez pas.
     Plus nous y pensons, plus il nous est impossible de prendre ces quelques phrases évasives et embarrassées pour argent comptant, Commissaire. Nous étions atterrés. Cet homme-là n’était pas le Youri que nous connaissons, volubile, expansif, et sympathique. Cette communication était bourrée de paroles anodines, de silences inopportuns  que nous avons soulignés ensuite un à un en nous la rejouant mot après mot. On peut prétexter la surprise, le dérangement, la proximité des autres membres de l’orchestre, des raisons on peut en trouver à la pelle bien sûr, mais plus nous en discutons et plus tout nous parait opaque là dedans, un écran de fumée inquiétant. Nous recherchions la paix de l’âme, c’était raté.

    Je m’interrompis, submergée à nouveau par l’émotion. La journée et la nuit qui avaient suivi ce coup de fil n’avaient été que pensées noires et larmes. Blottis dans les bras l’un de l’autre, nous avions traversé les heures par à-coups, de tout petits sommes en sanglots, de paroles réconfortantes en visions terrifiées, absolument convaincus à présent que Robin se débattait dans des problèmes qui le dépassaient, qu’il voulait nous donner de ses nouvelles mais qu’on l’en empêchait, ou qu’il avait fait une bêtise et qu’on voulait la lui faire payer en lui interdisant de communiquer avec qui que ce soit. Mais qui ça on ?
Tout un écheveau de fils que nous tirions un à un le plus loin possible dans un souci de compréhension, d’approfondissement… et par peur du noir, tunnel dans lequel nous nous débattions, menacés d’étouffement faute d‘apercevoir la lumière qui nous aurait indiqué sa sortie.
 Je respirai encore un grand coup et repris :
- Le septième jour à sept heures du matin, Pierre en se levant me trouva agenouillée devant une étagère dans ce que nous appelions la «  pièce de Robin ». Ni vraiment chambre, ni tout à fait placard, cette pièce qui a été sa chambre et son domaine réservé pendant son enfance, son adolescence et où il revenait les weekends pendant ses années de conservatoire, ressemble davantage à une zone de rangement qu’à un lieu de séjour. Robin loue maintenant un studio  à Paris pour pouvoir se poser entre deux tournées ou quand plusieurs séances d’enregistrement l’y retiennent,  et pour rendre la pièce plus spacieuse en son absence, nous avons enlevé le lit et installé un canapé clic-clac. Mais quand il passe par là, seul ou avec Youri, il est toujours très heureux d’y dormir, de retrouver ses marques et ses choses, son passé, dans des papiers, des objets, des photos, rangés, triés, encartonnés, répertoriés, selon sa logique. Ou plutôt ce qu’il en reste car il n’est pas conservateur et quand il a décidé de voler de ses propres ailes, il a beaucoup jeté.
     Bref, pour vous faire court, je voulais tenter de retrouver les photos de classe et même de conservatoire de notre fils pour ensuite chercher ses anciens amis sur Facebook. La nécessité d’action me torturait mais me tenait en vie, alors que l’attente me tuait à petit feu, et malgré mes aprioris concernant les réseaux sociaux, je voulais suivre cette possibilité jusqu'au bout. Ce que nous avons fait, convaincus que notre fils avait une page et beaucoup d’« amis ».
     Pierre s’est donc inscrit – mon estomac se serra à nouveau en pensant qu’il avait ce jour-là choisi « absence » comme mot de passe, j’avais eu du mal à déglutir mais n’avais fait aucun commentaire- … Son inscription  a été vite formalisée et il a cherché de suite la page de Robin. La réponse s’est affichée dans les secondes qui ont suivi, narquoise : « Il n’y a pas d’abonné de ce nom-là. » Deuxième  tentative, même résultat. Même résultat aussi en inversant l’ordre du prénom et du nom. Un vent de panique a failli balayer mes bonnes résolutions matinales, mais je ne  pouvais pas lâcher prise. C’était vraiment dur...comme si les portes se fermaient devant nous les unes après les autres, articulai-je en secouant la tête, mais j’ai décidé de poursuivre la recherche de photos, malgré tout. Quinze mètres carrés de récipients  à ouvrir, déballer, dépiauter en ne laissant rien au hasard, à remettre en ordre, refermer, réinsérer à leurs places sur les étagères. Sans aucune indication quant à leur contenu, ça aurait été trop simple ! Je n’ai pas réfléchi, j’ai foncé...et Pierre m’a suivie.
A l’usage, ce ne fut pas si terrible. Chaque boîte était... une pochette surprise ! Elles renfermaient beaucoup plus d’objets que ce que nous avions escompté, crampons de foot, coupes-trophées de concours musicaux, diplômes divers et autres souvenirs. Donc, nous avancions vite, et d’un côté nous étions contents, de l’autre le manque de traces de sa vie scolaire que nous pensions bien plus abondantes commençait à nous décourager. Et à nous étonner aussi. Robin a aimé l’école puis le lycée et le conservatoire, comme beaucoup d’enfants uniques. Il s’y est créé des familles, a fait partie de bandes, peu étoffées en nombre mais toujours complices. Il restait des photos de ces moments là, photos de classes ou photos souvenirs prises par l’un ou l’autre de ses copains, nous en étions sûrs. Mais où se cachaient- elles ?...Enfin, mieux vaut que je vous passe les détails...
- Non, non, protesta le commissaire avec bonhomie et intérêt, tout ce que vous dîtes m’éclaire sur votre famille et vos personnalités, les détails sont souvent précieux, continuez.
J’omis cependant le silence pesant qui nous écrasait, les soupirs de découragement poussés de temps en temps par l’un de nous deux. Je sentais encore mon mal de dos, et mon ras le bol, et le fait que tout en faisant mine de poursuivre les recherches je me creusais les méninges pour trouver une idée plus rapide, en vain. Dans ma tête c’était le désert, mais un désert nocturne bourré de bruits d’animaux et d‘agitations fébriles. Il y a des moments dans la vie où on est out, à côté, j’en étais là. A part mon dos, je ne sentais plus rien, à part les cartons, je ne voyais plus rien, et dans mon cerveau régnait une telle confusion, qu’y chercher un soupçon de début d’idée équivalait à chercher une aiguille dans une botte de foin, elle-même noyée dans une semi-remorque de bottes. Je passais en revue les autres coins de la maison où des photos pourraient être rangées, tout en me demandant si Robin ne les avait pas prises avec lui pour les montrer à Youri par exemple, tout en visualisant nos moments tous les quatre, et je réalisais que les séquences souvenirs-souvenirs avaient souvent eu lieu ici même dans cette maison au coin du feu, donc ces satanées photos étaient forcément par là, en même temps je parcourais pour la nième fois mentalement le quartier pour retrouver des copains de notre fils résidant encore ici et je n’en trouvais pas un seul… c’était de si vieux copains ! Ma tête bouillait comme un magma infâme et j’aurais donné cher pour l’enlever et en changer, comme on change une chaussure qui donne des ampoules. Bouffonnerie sarcastique.
- ... Le soir nous a trouvés là, reins brisés, gris de fatigue et de déception. Nous avions fouillé à peine un tiers du mur, nous avions oublié les repas, la pagaille de la maison n’avait d’égale que celle de nos têtes. Nous étions en train de faire cuire notre sept ou huitième plat de pâtes de la semaine quand Pierre a parlé tout à coup de vous appeler, pour la première fois.
    Je l’ai regardé stupéfaite, et j’ai traité son idée par-dessus la jambe. Maintenant je le regrette mais je ne voyais pas comment vous convaincre, Commissaire. Nous étions déjà  persuadés que quelque chose clochait mais je ne  pensais pas que la police nous prendrait au sérieux. Honnêtement Commissaire, auriez vous fait quelque chose à ce moment-là ? avant Sarajevo et les émissions de télé ?
     - Honnêtement je ne sais pas Madame Tomasini. Nous avons peut-être perdu un temps précieux mais la police n’a pas vocation à s’occuper de tous les adultes qui disparaissent. Beaucoup d’entre eux agissent de leur plein gré, et vos preuves étaient minces effectivement, elles n’étaient même que des suppositions. De toute façon ce qui est fait est fait, conclut-il avec philosophie, conciliant... Avançons maintenant.
- A ce moment-là le téléphone a sonné, reprit Pierre, nous avions même préféré oublier qu’il existait dans notre détresse qu’il reste muet, dit-il en levant les bras au ciel ! C’était Fabienne.  Elle s’est d’abord gentiment moquée de nous et de notre côté parents protecteurs soi-disant excessifs, puis a quand même perçu l’anormalité de la situation, puisqu’elle est mère aussi, et depuis ce soir-là nous travaillons sur le sujet tous les quatre.
- D’accord, acquiesça le commissaire, posément, et je suppose que c’est ce soir-là que vous avez décidé de partir pour Sarajevo dans l’espoir de voir votre fils et neveu en chair et en os...le vrai puisqu’il y donnait un concert...
- Deux même, rectifia Yann. Oui nous avons décidé de notre voyage ce soir-là, mais nous n’avions encore aucun doute quant à l’identité de Robin, ils sont venus plus tard.
- D’accord, répéta le commissaire. Je vous écoute, racontez moi votre voyage. Soyez les plus précis possible.
    Nous hochâmes la tête tous les quatre.
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Chroniques Service Presse / Sans relâche de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par La Plume Masquée le ven. 20 juil. 2018 à 19:26 »
Synopsis :

Alors que l’été indien enflamme par sa douceur tout le grand Nord Canadien, un hydravion amerrit sur un lac, surplombé par une cabane. Une jeune femme se tient sur le pas de la porte. Comment la vie l’a-t-elle amenée là ? Que fait-elle dans ces solitudes ? Pourquoi sa tasse glisse-t-elle entre ses doigts, lorsque son regard croise celui du pilote ?

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de son roman au résumé terriblement attirant.
Depuis quelques années maintenant, Eléora vit recluse dans une cabane perdue au fin fond de la forêt Canadienne en compagnie de ses deux chiens. Elle semble y avoir trouvé un certain équilibre, entre son travail à domicile et les rares livraisons de provisions.
Mais un matin, sans crier gare, un avion amerrit sur le lac qui jouxte sa cabane. Ce n'est pas le jour du ravitaillement, qui peut bien venir la déranger, alors que personne ne sait qu'elle vit ici ?
Tandis qu’elle aperçoit l’homme sortir de l'hydravion, tous les souvenirs si difficilement refoulés lui reviennent en mémoire, tel un tsunami dévastant tout sur son passage... Qu’a-t-elle fui ? Que lui est-il arrivé ?
Suite à ce petit prologue, nous voici projetés dix ans en arrière où nous faisons la connaissance de cette jeune femme, étudiante et blogueuse littéraire, ainsi que celle de Clint, militaire américain basé en Allemagne.
Chose peu coutumière chez moi, j'ai eu beaucoup de difficulté à mettre des mots sur ce roman. La raison est toute simple... j'ai été chavirée par une magnifique histoire qui même si elle débute doucement, a réussi l'exploit de m'embarquer illico dans son univers.
Comment ne pas être touchée, chamboulée par le quotidien d’Eléora ?
Comment ne pas avoir de l'empathie, de la compassion pour cette jeune fille qui se débat jour après jour ?
Comment ne pas avoir le cœur serré devant le peu d'amour qu'elle se porte, devant cette mère, qui au lieu de l'aider, la dévalorise constamment ?
Hypnotisée, happée, enferrée, je ne pouvais que tourner les pages une à une, voulant à tout prix savoir ce qui allait se passer... même si lors de certains passages, mon cœur se serrait, mes yeux s’embuaient. Le mérite en revient à une plume envoûtante, tantôt douce et poétique, tantôt sensible et délicate.
Ainsi, tout au long de ma lecture, je n'ai pu que vibrer avec Eléora, être au plus près de ses ressentis, de ses incertitude, de ces blessures, me faisant passer par une multitude d’émotions. Alors, quand son chemin croise celui de l’attachant Clint, je me suis mis à espérer avec elle, pour qu'enfin, un peu de positif lui arrive.
Que vont-ils devoir surmonter ? Vont-ils réussir à s'aimer, ce, malgré tout les aléas de l’existence ? Je ne vous en dirai pas plus pour vous laisser la surprise intacte...
Quant aux autres personnages, ils sont eux aussi fort bien campés, servant à merveille les besoins du récit. J’avoue qu’une petite incursion dans les pensées d’Axelle et la détestable maman m’aurait beaucoup plu, ce, afin de les découvrir davantage. Un tel ajout aurait, à mon humble avis, apporté encore plus de profondeur à la narration.
Dans ce roman bouleversant, l’auteur aborde avec  beaucoup de justesse et de sensibilité  d’autres thématiques telles que l’estime de soi, le deuil et la reconstruction, nous empêchant alors de lâcher le roman avant de connaître le dénouement.
Je ne ferai qu’un seul reproche... j’aurais bien aimé avoir une fin plus longue, rester encore un peu plus avec ces êtres malmenés par la vie, ne pas les quitter de suite et vivre encore quelques aventures avec eux. Y aurait-il, par hasard, un tome 2 en préparation ? 😜😋
Vous l’aurez compris, ce roman est un réel coup de ❤️ pour moi, pour cette histoire qui nous raconte le long chemin vers la reconstruction et l’affirmation de soi.
Alors, si vous aimez les romances fortes en émotions, n‘hésitez plus, foncez sur cette petite pépite aux personnages attachants, à l'écriture vibrante et tourmentée, vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:
De mon côté, je n’ai plus qu’une envie désormais, me plonger à nouveau dans un nouvel opus, pour enfin retrouver la plume de cet auteur talentueuse :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: 




Pour vous le procurer : Amazon


Site de l'auteur : Isabelle Morot-Sir


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Mise en avant des Auto-édités / L'ombre des arcs-en-ciel de Yann Renoît
« Dernier message par Apogon le jeu. 19 juil. 2018 à 16:22 »
L'ombre des arcs-en-ciel de Yann Renoît 

Roman


ELLE


Non. Tu ne jouiras pas de moi.
Mon corps, ma détermination, n’est pas un vulgaire passage à niveau qui laisse passer le train en rythme. Ce que tu as là, devant toi, ce sont les deux versants d’un pont-levis fait de chair, d’une chair dure comme la pierre la plus dure au monde.
Je suis une forteresse impénétrable.
Tu ne me souilleras pas, tu ne me souilleras jamais. Jamais, car je suis libre.
Tu me frôles, tu voudrais entrer. Essaie si tu veux.
Ce sera vain.
Moi seule dois décider. Moi.
Tu es à mon bon vouloir. Je décide, car je suis libre.
Je suis libre !




< ELLE – dans sa chambre avec UN HOMME – appartement 207 – Lyon 8e >


— ARRÊTE ! Tout de suite !
Puissant, le cri trancha le silence moite qui s’était emparé de la chambre. Dans la pièce où seules des formes opaques et des ombres se devinaient, l’atmosphère se figea une micro-seconde, s’épaississant jusqu’à devenir presque palpable.
C’était un tableau dans lequel figurait, au centre, deux silhouettes nues et entremêlées sur un lit. D’une fenêtre recouverte d’un rideau taupe, la luminosité de la nuit et de la ville passait faiblement et cachait les détails de la scène d’une quasi-obscurité.
L’ombre d’une armoire, le reflet rectangulaire de ce qui semblait être un cadre accroché au-dessus du lit et des masses difformes et souples semées comme au hasard. Des vêtements abandonnés, sans nul doute.
Parmi ce cadre, mises en évidence par les lumières de la nuit, seules les silhouettes se détachaient vraiment de ce clair-obscur très sombre quand, des formes légèrement éclairées, une action allait naître.
Il y avait cette femme qui venait de crier et, juste au-dessus, un homme. Il semblait oppresser la femme de son corps. Il s’imposait, central, presque menaçant.
Puis le cours du temps reprit.
L’homme nu, hésitant une seconde, tenta d’approcher son sexe gonflé d’envie et de sang près des cuisses de la femme avant de s’immobiliser. Complètement.
Pour tout dire, il ne comprenait plus rien à la situation. Ou plutôt il ne comprenait qu’une seule et unique chose : il voulait pénétrer cette femme séduisante et jouir en elle. Point.

Au bar place des Terreaux, quelques heures plus tôt en fin de journée, le contrat avait plutôt été clair pour lui : elle lui avait souri, il lui avait offert un verre et, sans qu’il eût besoin de trop insister, elle avait fini par lui proposer de passer prendre le dernier verre à son appartement. Elle l’avait même laissé la ramener chez elle dans son Audi A4.
En langage d’adulte, cela signifiait que les deux partis étaient d’accord pour du sexe sans lendemain. Rien ne pouvait être plus clair.

Mais à cet instant précis, les événements ne se déroulaient pas comme il les avait planifiés et, dans les petites clauses invisibles de ce contrat tacite, elle pouvait très bien se rétracter à tout moment.
Seulement l’homme, pourtant avocat chez « Witberg, Paul et associés », avait perdu ses capacités de réflexion et d’analyse. C’était comme si soudain un brouillon raturé occupait la place de son cerveau. Ce brouillon venait même d’être réduit en cendre et jeté aux vents depuis le cri. Alors, comme seules les cendres disparates voletaient, remplaçant la moindre de ses pensées, autant dire qu’il n’avait entendu qu’un son.
Un son inutile. Une exclamation anodine de plus dans l’action.
Ce son, il ne l’interpréta pas comme l’ordre fébrile qu’elle essayait péniblement d’intimer. Pour l’homme, il n’avait qu’une signification possible : oui. Un oui déguisé, un oui de joueuse.
Elle jouait l’autoritaire. Voilà tout.
Mais elle allait bien voir. Une fois dedans, elle oublierait ses airs de grandes dames et en demanderait encore. Et elle pourrait crier à son aise alors, autant qu’elle voulait, oui, de plaisir.
Sûr de ses connaissances, l’homme glissa son corps vers les seins de la femme puis, imperturbable, alors qu’elle repoussait sa tête tandis qu’il lui léchait la peau, il continua son affaire.
Il descendait. Plus bas, toujours plus bas. Il passa sur le ventre de la femme et enfin…
Elle l’arrêta de nouveau. Serrant les cuisses pour en fermer l’accès, elle tapotait même le haut du crâne de l’homme du bout des doigts.
C’était bon, maintenant. Il n’avait toujours pas compris ?
Non. S’aidant de ses poings qui s’enfonçaient férocement dans le matelas, il recommença l’ascension.
Il la désirait. Son corps appuyait de plus en plus sur la peau blanche de cette femme qui s’agitait trop. Petit à petit, il avançait. Encore un peu, encore…
Le frottement de son sexe contre les grains de sa peau s’intensifia. Ce contact le rendait fou, il n’en pouvait plus.
Il accéléra. Il voulait explorer le petit mont ouvert que cette salope avait agité devant lui. Elle voudrait le lui refuser ?
 Aucune chance. Il avait toujours gagné. Rien ne lui échappait.
Et, alors que la bouche de l’homme s’approchait du cou de la femme, pendant que sa langue cherchait le contact de ses grains salés, sans un mot, elle lança à vive allure son bras droit sur la gorge de l’homme.
Le poing serré, comme un boxeur au corps à corps.
Le souffle coupé, les poumons de l’homme se fermèrent puis cahotèrent avant de repartir. On aurait dit un tacot lâchant sans signes avant-coureurs dans une descente. Il se sentit basculer sur le côté
Cette salope l’avait poussé ou il rêvait ?!
tandis que son crâne termina la course entamée sur le sol.
La violence du coup l’avait dégagé du corps nu sur lequel il s’acharnait. Elle profita vite de ce répit pour le projeter au bas du lit.
De toutes ses forces. Des pieds et des mains. Peu importe de quoi d’ailleurs.
Il le fallait. L’homme était allé trop loin. C’était la première fois qu’elle se confrontait à ce genre de réaction.
L’adrénaline lui redonna de l’énergie et, sans hésitation, elle se releva et alluma la lampe de chevet.
La respiration de l’homme revenait peu à peu, son cerveau retrouvait une irrigation normale. Son pénis, lui, flasque et lourd sur le parquet, avait repris sa taille d’origine. Une sueur froide le recouvrait tout entier et une douleur courut de l’arrière de son crâne jusqu’à ses reins.
La douleur fut diffuse mais persista quelques secondes.
L’homme était pour l’instant calmé, réduit à un état d’impuissance identique à celui d’un étalon fraîchement castré. Il essayait juste de respirer avant d’exploser. Autour de lui, il percevait comme des petites vibrations sur le parquet.
C’était elle. À sa portée. En train de marcher près du lit.
Sur sa gauche, il aperçut enfin les pieds de cette salope. Ses charmants pieds de salope.
— Tu crois quoi, espèce de crétin ! (il perdit de vue ses pieds) Tu crois que quand je dis d’arrêter tu as ton mot à dire ? Je suis chez moi ! C’est mon corps !
Les mots qu’elle balançait d’une voie forte et légèrement tremblotante transpercèrent ses pensées. Avec précaution, il tâta son crâne d’une main engourdie. Tandis qu’il en vérifiait l’état, il eut l’impression de sentir partout près de lui une odeur moite et prégnante. Presque bestiale.
Il ramena la main vers son nez. Rien de cassé, pas de sang à l’horizon. Pourtant, il y avait bien une odeur dans l’air de la chambre qui le stimulait.
C’était l’odeur de la femme, le mélange de leurs deux sueurs et du stupre arrêté. Ce parfum corporel, aussi fugace fût-il, lui redonnait des forces.
Du sang, il pourrait bien y en avoir. Mais pas le sien. Non, non, non, pas le sien. Elle avait osé lui faire quoi, cette salope ?!
Il se releva avec brutalité. Un de ses pieds accrocha le bas du lit et un grognement lui échappa.
Douleur et rage. Réunies.
Il avait mal et surtout sa fierté venait de perdre le dernier barreau de l’échelle. C’était la chute. La dégringolade de la virilité. Il était temps de redorer un peu son blason.
Avec des coups ? Oui, s’il le fallait. Elle avait largement dépassé la limite.
Il savait où la trouver, il la sentait, la reniflait presque comme un limier. Derrière lui, à quelques pas seulement, la femme le regardait tout en s’agitant près de son armoire. Ses mouvements étaient saccadés, sa respiration forte, l’odeur qu’elle dégageait enivrante.
L’avocat l’écouta un instant ainsi, dans des froissements et un flot de paroles qu’il n’entendait pas.
Des sons confus. Il n’y avait plus que des sons et aucun sens. Du bruit. Et un lit en désordre comme si on y avait fait l’amour.
Il se retourna, un sourire qu’il jugeait de circonstance sur les lèvres. Un sourire qui n’avait plus grand chose d’humain, un sourire qui laissait apparaître ses dents comme des outils tranchants et mortels. Comme le vestige des crocs d’autrefois.
Il souriait, ses veines se gonflaient. Il sentait revenir l’excitation. L’envie était là. Il la voulait.
Maintenant.
Il n’y aurait que quelques petites différences sur le traitement.
La femme, elle, s’était rhabillée ou presque. Elle portait ses sous-vêtements, arborant le joli soutien-gorge rouge foncé en dentelles à travers duquel il devinait le bout de ses tétons. Et sa petite culotte. Même couleur, juste ce qu’il faut de transparence pour laisser deviner son…
Cela l’excita davantage.
Oui, à son tour d’en voir de toutes les couleurs ! Désormais, tous ses membres avaient la rigidité voulue. Il était de nouveau en forme. Prêt. Au top de sa virilité même.
La femme continuait de crier et, sur la défensive, tenait désormais dans ses mains un sac. Elle cherchait, elle fouillait dedans. Ses gestes la mettaient en valeur. Les formes de ce corps qu’elle avait voilé se tendaient, se serraient. Elles l’appelaient. C’en était trop.
L’homme, tendu, les deux poings serrés, les pupilles dilatées, s’approcha d’elle. Il n’avait plus qu’une pensée. Elle avait juste changé. Lui faire du mal. Beaucoup de mal.
Elle trouva enfin le petit objet cylindrique qu’elle cherchait. Remplissant ses poumons d’une profonde respiration, légèrement tremblante, elle brandit la bombe lacrymogène vers le visage de cet être qui la menaçait.
L’homme, le regard comme fou, les muscles contractés, s’arrêta une fraction de seconde. Aveuglé par la rage, il n’avait pas vu le spray qu’elle dirigeait sur lui.
Ils se faisaient face. Prêts à l’attaque.
Les corps bougèrent, l’obscurité aussi.
Projeté, le sac à main tomba, résonnant sur le parquet tandis que des crayons de couleur, visiblement très usés, en sortirent et roulèrent sous le lit pour terminer leur course près d’un rayon de lune.
Dehors, les roulements mécaniques d’un tramway brisèrent le halo argenté que projetait la lune sur les murs de la chambre. La fenêtre, tout juste entrouverte, laissa le vent s’engouffrer. Le rideau de couleur taupe dansa.
Dans le tramway, un homme observa la danse du rideau et vit derrière l’homme et la femme face à face. Une pensée rapide le traversa puis la paranoïa immense qui le dévorait capta de nouveau toute son attention.
Cet homme ne savait rien encore. Il ne se doutait pas un instant qu’il les rencontrerait tous les deux ni que de cette rencontre sa vie changerait. À jamais.
Plus haut, dans la chambre de ce deuxième étage, alors que la violence venait de faire sauter le premier verrou qui retenait le secret qu’elle avait oublié, des bruits de pas fendirent l’atmosphère.
Un râle, des hurlements, une plainte.
Puis, rapidement, le son décrut comme si quelqu’un prenait la fuite.
La lueur fébrile de la lune revint. Les crayons de couleur tombés tremblèrent au rythme léger des lames du parquet. Dehors, au loin, le tramway avait fini de passer.
La première rencontre entre Lui et Elle n’avait pas eu lieu. Et pourtant, tout ce qui allait se jouer s’était tenu là, dans un cercle de quelques dizaines de mètres et des regards qui venaient de se croiser.




< LUI – dans le tramway – ligne T4 – direction Hôpital Feyzin Vénissieux >


Les wagons blancs du T4 traversaient l’agglomération lyonnaise. Impassibles et insensibles aux drames qui s’y jouaient, ils poursuivaient leur chemin vers l’hôpital en compagnie de la lune, toute ronde, qui observait du haut de son perchoir cette chenille d’albâtre ornée de très discrètes rayures colorées.
À l’intérieur, assis côté fenêtre, un homme voyait le paysage défiler les yeux dans le vague. Cet homme, des cheveux bruns en bataille, le visage fin et le regard encadré par des lunettes avait la mâchoire crispée. Serrée. Comme un bloc douloureux.
En réalité, il était si nerveux que des tensions se répandaient dans tout son corps. Chacun de ses doigts étaient rigides, les tendons aussi durs que les os, les os immobiles comme la pierre face à la houle.
Ils étaient là, contractés, mordant le bas du siège. L’homme s’agrippait au bout de tissu et de mousse comme si sa vie en dépendait, comme si, à cet instant précis, il se trouvait au bord d’une falaise accroché dans le vide et que ses doigts ensanglantés étaient le piolet fatigué qui l’empêchait de chuter.
Avait-il peur ? Peut-être. Beaucoup sans doute. Cependant, il ne pensait plus vraiment, il ne raisonnait plus vraiment. Ses émotions l’avaient envahi et martelaient sa lucidité.
Il avait l’envie irrépressible de les faire taire. Oui, faire taire tous ces gens autour de lui qui parlaient trop fort. Dans le théâtre, dans la rue, le métro ou ici, dans le tramway. Tous.
Taisez-vous ! Pitié, taisez-vous !
Il était bien trop nerveux ce soir.
Quelle idée aussi avait-il eu d’aller voir cette pièce de théâtre ?! Et quel titre étrange en plus pour une pièce : Papa ! Y avait-il vraiment un sens d’ailleurs ?
Oh, bien sûr, les deux adolescents à sa gauche n’arrêtaient pas de chanter et de rigoler dessus avant le début de la représentation. C’était des « papa papaoutai papa papaoutai » à n’en plus finir, et cela recommençait, « papa papaoutai » et puis leurs rires. Leurs foutus rires !
Un tel irrespect le déprimait. Heureusement, leur joyeuse humeur avait vite disparu pour laisser place au silence. Un magnifique silence d’or avait alors envahi la salle du TNP. Les lumières s’étaient éteintes tandis que les rideaux disparaissaient et qu’un léger sourire lui venait aux lèvres. Enfin, Papa allait commencer.
Peu importe ce que son titre signifiait, le calme était enfin là.
Enfin… Si seulement.
Alléché par le résumé, il espérait de cette pièce un moment de détente et d’oubli. Profiter simplement du spectacle, se lever et applaudir. Mais non, rien ne s’était passé comme il se l’était imaginé.
Sur la scène, dans le public, partout, des regards le dévisageaient, l’ombre et lumière l’agressaient, les personnages le fixaient…
Au fur et à mesure que les actes se succédaient, la boule de peur et d’angoisse qui ne le quittait jamais vraiment s’était mise à grossir et à enfler et à…
Respire, Fabien, respire…
et il avait dû prendre deux métros…
ffffffffffffff… Respire, Fabien, tout va bien…
puis le T4 à Jet d’eau.
Respire…
Désormais complètement dévoré par la paranoïa, il n’avait plus qu’un seul désir : rentrer chez lui. Et vite.
Être chez lui, avec être en ses mains un bon chocolat chaud et un Comics. Lequel pourrait-il relire ? Pas de Batman ce soir. Ce n’était pas un soir à lire les exploits de Bruce Wayne dans sa tenue de chauve-souris. L’histoire était sombre. Beaucoup trop sombre.
C’était dangereux.
Voilà, il venait de trouver : Spider-Man.
Oui, Spider-Man ferait très bien l’affaire. Et même s’il savait exactement comment le jeune Peter Parker allait se retrouver doté de super pouvoirs, comment le mélange de son ADN avec celui d’une araignée allait provoquer toutes ses transformations, il savait que relire une énième fois l’histoire de The Amazing Spider-Man aller le calmer.
Stan Lee et Steve Ditko étaient des génies. Tout simplement.
Le bout de ses doigts se détendait peu à peu à cette idée. En fait, plus il imaginait la sensation brûlante d’une tasse remplie de chocolat chaud entre ses mains, plus le costume fantastiquement coloré de Spider-Man se précisait dans son esprit et plus il relâchait sa prise.
Il le fallait. Ses articulations commençaient à être douloureuses et l’humidité l’enveloppait déjà.
Cet automne s’annonçait mal. Sans doute du froid, du gris et de la pluie. Trop de pluie. Il risquait d’arriver souvent trempé à son travail. C’était idiot d’ailleurs. Il n’avait qu’à penser à prendre le parapluie trop grand qu’il avait acheté. Comme cela, sur un coup de tête au Carrefour dans lequel il travaillait.
Mais l’esprit trop préoccupé, jamais il ne partait au travail avec. Et après, quand la pluie s’invitait, deux options s’offraient à lui et aucune n’était plaisante. Marcher pendant quarante minutes sous les trombes d’eau ou prendre le T4. Le problème avec le T4, c’était les autres, l’attente. Être enfermé avec des gens qui…
Des complications. Tout lui semblait compliqué.
Le temps, le travail, les rapports humains. Rester calme et serein sur son siège. Regarder tranquillement par la fenêtre du tramway.
Déjà, la buée avait envahi sa vitre pour transformer les éclairages de la ville en une bouillie orange, opaque et informe. Il ne savait plus exactement où le tramway se trouvait et il n’aimait pas cela. La rame avançait, il lui était impossible de savoir ce qui se passait derrière la vitre embuée.
Et il n’aimait pas cela. Du tout.
Sa main droite, encore douloureuse, pendait inerte le long du siège. Un peu plus calme, juste un peu. Alors de la gauche, il s’amusa à faire réapparaître les beautés de la ville par petites touches. Comme un impressionniste.
Petit point par petit point, il retrouvait le mouvement régulier des automobiles. Pour l’instant, le tramway était immobilisé à un feu. Il pouvait en admirer les reflets orange puis rouges sur la carrosserie d’une belle Mercedes noire.
Ses connaissances en automobile étaient quasi nulles. S’il arrivait à reconnaître une sport d’une voiture de ville ou d’une mini, cela relevait déjà du miracle. Par contre, il adorait les reflets qui se créaient sur les carrosseries. Il avait une nette préférence pour les reflets que la nuit offrait. Et sur les Mercedes noires. C’étaient elles qui distillaient les meilleurs reflets. Les plus incroyables.
Il y avait aussi les reflets que la lune, les lampadaires et les mille phares de la ville faisaient naître. Et toutes ces ombres qui se laissaient deviner. Comme ce rideau en hauteur et les deux silhouettes qui s’en détachaient, qui se faisaient face, avant de s’évanouir. En vitesse.
Il avait imaginé une romance. Et puis, tout le reste qui se dessinait. Des milliers d’histoires à portée de vue.
♪ Vénissy ♪
La voie métallique se tut.
Un arrêt.
Il observa les gens qui sortaient et rentraient dans le tramway. Beaucoup avaient l’air fatigué et pressaient le pas comme pour rentrer chez eux au plus vite. D’autres, comme lui, paraissaient seuls et indifférents, plongés dans leurs pensées. Ces gens-là, il les comprenait. Surtout, ils ne le dérangeaient pas, il n’avait pas peur d’eux. C’était bien.
Malheureusement, il y avait les autres. Les plus nombreux, les plus fréquents, ceux qu’il croisait tous les jours et à qui il devait dire bonjour et au-revoir en souriant alors que tout ce qu’il désirait c’était hurler. Leur hurler de le laisser tranquille, hurler qu’il n’avait rien fait ! Non, rien !
Oui, il y avait les autres, cette part de la gent humaine qui parlait fort, avec trop de vivacité, trop de rire. Et leur présence le rendait malade.
Un groupe de cinq personnes entra justement dans son wagon. Bruits et éclats de voix. Les portes se fermèrent, le tramway se remit en route.
Plus que six stations et il serait chez lui. Avec son chocolat et…
— Ha ha ha ! Non, mais tu as vu la tête qu’Harry faisait quand elle le lui a dit !
Et… Et le premier numéro de The Amazing Spider-Man. Les trois hommes et les deux femmes qui, debout, composaient ce groupe attiraient son attention.
— Nan, mais incroyable qu’elle ait osé lui dire ça ! Hi hi hi ! Quelle débile, franchement !
Sur la vitre, les petits points qu’il avait façonnés, ces petits points d’impressionniste, s’opacifiaient. La buée, lentement, se reformait déjà.
Passant à proximité d’un parc, le tramway accéléra. Derrière, émergeant au-dessus des arbres, se dressaient les barres d’immeuble des Alouettes où tant de violences se déroulait et se dérouleraient encore. Leurs lumières jaillirent de la nuit, traînèrent un moment sur les rétines de Fabien puis s’effacèrent.
Ses doigts, les doigts de sa main droite, commencèrent à lui refaire mal. Il posa la main gauche sur la vitre, il posa le front sur la vitre. Il sentit la fraîcheur de l’automne et l’humidité du soir et ferma les yeux. Sa tasse de chocolat chaud et…
— Hé ! Mais t’es pas un peu fou, toi, d’oser dire ça à ton boss ?
— Attends, qu’est-ce que tu crois. Et tu ne sais pas tout. Hein, chérie ?
— Si tu savais, Loïc ! Et encore, c’est quand il est calme, ça. Sinon…
— Non, je crois que je préfère ne pas savoir en fait…
— Hi hi hi ! — Ha ! Ha ! Ha ! — Hi ! Hi ! Hi !
Et… Et… Ils ne peuvent pas se taire, là, leur… Du calme… Spider-Man… Le comics entre les mains… Plus que quatre arrêts… Ils ont bien le droit de rire, après tout. Non ? Non ? Ils sont simplement heureux, ils sont simplement en train de discuter entre eux, juste entre eux, sur des sujets qui me sont totalement étrangers.
Rien à voir. Rien à voir du tout avec moi.
Rien.
Il prit une bonne respiration pour débloquer le nœud qui venait de lui nouer l’estomac et effacer le point douloureux dans sa nuque. Sa main droite s’était de nouveau complètement contractée. Les cinq doigts plantés dans la mousse du siège. Dans ce fichu siège trop dur.
Il écarta la tête de la vitre
— Ha ! Ha ha !
et sentit sur son front comme une brûlure. La peau piquait. Le démangeait. Terriblement.
Il écarta la main gauche de la vitre et la posa sur ses cheveux. Comme pour ébouriffer ses cheveux coupés trop courts. Comme pour tenter d’atténuer la brûlure.
 — Hi ! Hi hi !
Il rouvrit les yeux. Trois arrêts encore. Cela risquait d’être long. Trop long.
Ses yeux se posèrent discrètement sur le quintuor qui s’exprimait et parlait et riait. Normalement.
Tout était normal. N’est-ce pas ?
Le couple se tenait mutuellement par la taille et parlait à un petit homme un peu rondouillard. Plus en retrait du groupe, un homme brun et basané faisait face à une femme moyenne avec des taches de rousseur sur le visage.
Ils gigotaient un peu et, parfois, perdaient l’équilibre dans les virages. Lui, de son côté, ne pouvait s’empêcher de les écouter. Surtout le couple.
Le couple ne cessait de blaguer avec le rondouillard. Le couple parlait et riait fort avec le petit rondouillard. Beaucoup. Trop. Beaucoup trop fort.
Les deux autres ne disaient presque rien. Presque. Ils faisaient mine de l’ignorer mais…
Ils balayaient du regard l’intérieur du tram. Comme s’ils s’ennuyaient. Sauf qu’ils ne s’ennuyaient pas. Ils ne le pouvaient pas. C’était impossible.
Ils le regardaient, lui, ils le regardaient de temps en temps.
Un peu. Beaucoup.
Trop. Trop souvent.
Et les autres continuaient de rire. Deux arrêts. Ce n’était plus très loin, maintenant. Il serait bientôt chez lui, bientôt avec ses…
Le rire, encore. Non, pire. Le basané parlait doucement, les taches de rousseur parlaient doucement. Le couple et le petit rondouillard rigolaient et rigolaient.
Doucement. De façon feutrée. Sournoisement.
Ils le fixaient. Ils rigolaient. Trop. Beaucoup trop.
♪ Lénine - Corsière ♪
Un arrêt.
Sa main droite. Sa main gauche. Les deux étaient contractées à l’extrême, prêtes à jaillir, prêtes à se défendre. Il voulait rentrer. Il avait besoin de retrouver son chez lui.
La buée avait fini de tout recouvrir. Plus de traces, plus de petits points impressionnistes. Juste la bouillie orange et opaque de la ville. Juste lui qui ne cessait de fixer les trois hommes et les deux femmes, le bout des doigts brûlant et douloureux.
Juste un arrêt.
Un.
5
Mise en avant des Auto-édités / L'aveu mortel de Julien Budin
« Dernier message par Apogon le jeu. 5 juil. 2018 à 18:00 »
L'aveu mortel de Julien Budin

1

Jeudi 12 octobre 2017

Le grésillement de l’ouverture électronique résonna pendant un long moment dans le couloir et la porte se referma dans un bruit sourd suivi du cliquetis des clés.
L’homme, les cheveux blanchis par l’âge et la barbe épaisse, jeta son maigre bagage sur son épaule et s’avança dès qu’il en eut reçu l’autorisation. S’il y avait bien une chose qu’il avait apprise au cours des treize années passées derrière ces murs, c’était justement à obéir. Il n’y avait pas de place pour la prise d’initiative personnelle. Les premiers temps il avait eu beaucoup de mal avec ces règles, car ce qu’il abhorrait par-dessus tout c’était précisément qu’on lui dise ce qu’il devait faire, de quelle manière, et à quel moment il devait s’exécuter. C’était encore plus dur pour lui, lorsque la personne qui donnait l’ordre portait un uniforme. Au fil des années, il avait appris, souvent à ses dépens, qu’il n’avait pas son mot à dire. Il était devenu plus docile, et s’était rendu compte que cela pouvait s’avérer utile.
Il passa la porte et lorsque cette dernière fut refermée, il fut autorité à suivre le gardien. Seul le bruit de leurs pas et les clés qui venaient frapper la cuisse du gardien à chaque enjambée, venaient rompre le silence. Ils n’échangèrent pas un mot jusqu’à ce qu’ils arrivent à un guichet, où il put récupérer ses effets personnels qu’il avait déposés à son entrée ici puis signa un registre. Il n’y avait là les clés d’un appartement, qui aujourd’hui n’était plus le sien, son portefeuille qui contenait quarante-huit euros, et une ceinture.
Il fut ensuite emmené en direction de la sortie. Quand il fut arrivé à l’extérieur, il posa son sac à terre et profita de cet instant. Il avait tellement attendu cet instant de liberté, et il se l’était imaginé à plusieurs reprises, mais à aucun moment il n’avait pensé ressentir des choses aussi éloignées l’une de l’autre. Dans un premier temps il éprouva une sorte de déception. En effet, on l’avait raccompagné jusqu’à cette porte et il l’avait franchi sans aucune autre forme de cérémonie. Ensuite, il réalisa qu’il était enfin dehors et il eut l’impression que cela se passa exactement comme dans les films. Cela le fit sourire, et ce n’était pas une chose courante. Il se retrouva sur le seuil de cette porte, seul, avec son sac à ses pieds. La rue était déserte. Il ferma les yeux brièvement pour profiter de cet instant, malgré la pluie fine de l’automne qui tombait, quand il fut tiré de ses pensées par le bruit d’un klaxon. Il tourna la tête dans la direction d’où venait le bruit, et il aperçut Eddy qui lui fit signe. Il ramassa son sac et s’approcha à grandes enjambées de la vieille 206 cabossée, puis monta à l’intérieur. Les deux hommes se serrèrent la main et, sans dire un mot, la voiture fila immédiatement à travers la campagne. Ils n’avaient pas tellement envie de traîner dans les parages.

2

Vendredi 8 décembre 2017

Quand il ouvrit les yeux, Thomas ne saisit pas immédiatement où il se trouvait.
Il faisait nuit noire et il ne parvenait pas à discerner son environnement. Il cligna des yeux à plusieurs reprises en espérant que ses yeux s’habituent à l’absence de lumière. Soudain, il sentit un courant d’air froid, et de l’eau qui lui tombait sur le visage. Cela acheva de le réveiller et mit tous ses sens en éveil.
Il eut la désagréable surprise de constater que sa jambe droite refusait de lui obéir. Il insista et essaya de bouger, mais la manœuvre lui arracha un cri de douleur. Il haleta tant la souffrance était forte, mais le mouvement saccadé de sa respiration mit en exergue une autre douleur qui lui barrait la poitrine. Il essaya alors de se calmer en prenant de profondes inspirations.
Lorsque sa respiration eut retrouvé un rythme normal, il entreprit d’explorer son environnement à l’aide de ses mains en évitant de faire des mouvements superflus.
Quand sa main droite se posa sur le levier de vitesse et sa main gauche sur le volant il comprit aussitôt où il se trouvait. Il réalisa que la douleur thoracique était due à la ceinture de sécurité qui l’avait empêché de traverser le pare-brise. Sa jambe quant à elle semblait coincée sous le volant, mais il parvenait pas à voir ce qui l’entravait, tant il faisait noir.
Thomas essaya d’attraper son téléphone portable, qu’il avait eu la bonne idée de glisser dans la poche gauche de son pantalon plutôt que de le poser sur le tableau de bord. Cette mauvaise habitude le rendrait peut-être stérile un jour, mais cette nuit elle lui permettrait de prévenir les secours. Il se contorsionna comme il put en poussant de petits gémissements, le moindre mouvement amplifiant ses douleurs.
Quand il l’attrapa, ce dernier manqua de lui glisser des doigts, mais il le rattrapa in-extremis. Il appuya sur le bouton pour déverrouiller l’écran mais rien ne se passa. Il insista, vainement. Il ne savait pas ce quoi faire dans cette obscurité, quand il eut l’idée de chercher l’interrupteur pour allumer le plafonnier de la voiture. Il pourrait ainsi voir ce qui empêchait son téléphone de s’allumer, même si au fond de lui il s’en doutait déjà. Quand il l’eut enfin trouvé il ne put que constater l’état dans lequel son téléphone se trouvait. Ce dernier avait été endommagé dans l’accident et l’écran était fissuré. Il insista tout de même pour essayer de l’allumer en appuyant aussi fort qu’il put sur la touche, mais sans succès. Il jeta violemment ce dernier dans l’habitacle, lui arrachant un cri de douleur. Maintenant qu’il y voyait clair, il entreprit de regarder autour de lui.
La première chose qui le frappa, fut que cette voiture n’était pas la sienne. Il ne possédait qu’une vieille Clio dont l’intérieur était en piteux état, contrairement à l’Audi dans laquelle il se trouvait. Il constata que tout ce qui se trouvait dans la voiture était réparti sur le plancher, le pare-brise était fissuré, et la vitre côté conducteur avait volé en éclat. C’est pour cette raison qu’il sentait les gouttes de pluie. L’airbag qui s’était dégonflé et pendait au volant l’empêchait de voir correctement l’endroit où sa jambe se trouvait. Il souleva l’airbag dégonflé et vit ce qui la retenait. Elle était emprisonnée sous le tableau de bord, qui sous la violence de l’impact s’était enfoncé.
Malgré la douleur assez supportable quand il ne bougeait pas, la vision de sa jambe qui semblait avoir un angle anormal lui donna des sueurs froides. Il se mit à frissonner et la panique le gagna. Un tas de questions lui traversèrent l’esprit.
Que faisait-il dans cette voiture au beau milieu de la nuit ? Où se trouvait-il ? À qui appartenait cette voiture ? Comment avait-il eu cet accident ? D’où venait-il et où allait-il ? Comment pouvait-il faire pour s’extraire du véhicule ?
Autant de question qui restèrent sans réponse, mais qui ne firent qu’accroître la panique. Thomas essaya de se ressaisir en commençant par respirer calmement. Il réfléchit et se dit qu’il devait avant tout sortir de cette voiture et se faire soigner. Pour le reste il verrait plus tard.
Il regarda sa montre et y lut qu’il était 22:47. Il chercha alors à bouger, en essayant de tirer doucement sur sa jambe, mais elle refusait obstinément de lui répondre, et ce mouvement lui arracha un nouveau cri de douleur.
Soudain une lueur apparut dans son rétroviseur, et le bruit d’un moteur se fit entendre. Thomas se dit qu’il était sorti d’affaire. Il poussa un soupir de soulagement en posant sa tête sur l’appui-tête et attendit, tout en observant dans le rétroviseur. Il entendit plus distinctement le vrombissement du moteur et vit les phares qui se rapprochèrent. Cependant lorsque le véhicule fut suffisamment proche pour que Thomas pense qu’il allait s’arrêter, ce dernier le dépassa sans même ralentir, et il put enfin apercevoir, très rapidement, où il se trouvait et ce qui l’entourait.
Tout se passa en une poignée de secondes, mais il eut tout de même le temps d’analyser rapidement son environnement. Il constata qu’il était en contrebas de la route, dans un petit ravin, et qu’il n’était pas visible des véhicules qui passaient. La voiture dans laquelle il se trouvait, était retenue par des arbres, qui avaient empêché que cette dernière ne tombe plus bas. Il allait falloir qu’il trouve un moyen pour signaler sa présence afin qu’on l’aide à se sortir de là, parce qu’avec le froid et la pluie qui tombait, il n’était pas sûr de survivre à cette nuit.
6
Mise en avant des Auto-édités / Sans relâche de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 21 juin 2018 à 18:57 »
Sans relâche de Isabelle Morot-Sir



Aujourd’hui

Un frisson imperceptible agitait les houpiers des érables embrasés par la saison, effleurant les cimes flexibles des mélèzes. Le souffle frôla la surface étale du lac, faisant naître d’imperceptibles vaguelettes qui allèrent en clapotant sur la rive en galets, heurtant dans le même élan un vieux ponton en bois dont les planches grincèrent en mille protestations douloureuses.
Des feuilles s’étalaient en tapis éclatants, parsemant le toit moussu d’une rude maison en fuste. C’était là plus une cabane, blottie en animal têtu contre le flanc arrondi d’une colline, qu’une réelle demeure. Du moins, pas ce qu’on pouvait en attendre actuellement !
Toutefois, un mince filet de fumée s’élevait en panache de la cheminée faite dans ces lourds galets apportés par le lac. Le souffle l’emmenait en tourbillons, dispersant son odeur de bois et de résine au-dessus de la forêt. À des dizaines de milles de là, un ours se redressa, éternua, avant de se remettre à grignoter un massif de mûres tardives. Il était plus que temps pour lui de partir hiberner, il le savait, mais comment résister à ces dernières douceurs ?
Dans la cabane-maison, une voix s’éleva accompagnée du raclement caractéristique d’une porte qui s’ouvre. Un écureuil au pelage argenté se figea, les joues gonflées des pignons qu’il récoltait sur le vénérable sapin jouxtant l’habitation. La porte fut rabattue avec brutalité, tandis qu’une masse confuse de poils gris, roux et blanc soutenue par de nombreuses pattes, s’élança en jappant. Une jeune femme aux cheveux châtain clair, vaguement ramenés en queue de cheval, considéra la joie de ses compagnons avec un court sourire, tout en lançant :
—   Ne partez pas trop loin les gars !
C’était bien inutile. Les deux frères étaient déjà hors de portée, tout entier concentrés sur la piste encore fraiche d’un lapin. Ils avaient ignoré celle d’une moufette, l’expérience étant une excellente alliée à certains moments ! Leurs longs nez collés au sol, ils trottaient sans bruit sur l’humus souple du sous-bois, dérangeant à peine les aiguilles de pins qui recouvraient le sol.
Là-bas, sur le pas de la porte, la jeune femme respira avec une satisfaction apaisée l’air frais de cette première matinée d’un été indien radieux. C’était le troisième miracle automnal auquel elle assistait, ces journées d’étranges parenthèses à la douceur estivale et cependant enflammées par cette saison. Celui-ci, néanmoins, avait un je ne sais quoi de particulier, de plus exceptionnel encore. Peut-être est-ce la douceur presque tiède de l’air ? La flamboyance de la forêt boréale ?
En cet instant la beauté du présent la submergea. Elle resta là, à se laisser envahir par l’intensité du moment, heureuse de pouvoir aujourd’hui se permettre ce luxe. Heureuse non pas d’avoir oublié, l’oubli n’était pas envisageable, mais de pouvoir vivre en appréciant les cadeaux de l’instant. Le passé était fini, ne lui apportant que douleurs et regrets sur lesquels elle n’avait nulle prise. Le futur, lui, s’étendait telle une terre inconnue noyée de brumes. Seul le présent lui appartenait. Depuis le temps elle avait appris à l’apprivoiser et à s’en contenter. Elle repoussa une mèche trop longue, trop indisciplinée, échappée comme des dizaines d’autres de leur vague attache.
Elle s’étira, bâilla avec un plaisir tout animal avant de songer qu’il était plus que temps d’envisager un café. Elle avait travaillé une bonne partie de la nuit, comme souvent lorsqu’elle devait se mettre d’accord avec l’un des nombreux auteurs français pour lesquels elle collaborait. Le décalage horaire n’était pour eux en aucun cas leur affaire. Seule comptait la traque de la plus minuscule faute ou coquille. Par chance, c’était une sorte de jeu auquel elle excellait. Elle frissonna dans son gros pull en laine, enfilé sur un top blanc et un short en jeans usé qui avait dû connaitre des jours meilleurs, mais qu’importait cela. Elle referma la porte et se dirigea vers le coin cuisine qui occupait tout un pan de sa maison. Oui, pour elle cette cabane aux murs faits de troncs lourds et tortueux était devenue au fil du temps son véritable foyer. Au milieu de la pièce, trônait un poêle, relique en fonte d’un temps où l’obsolescence n’était pas un mot figurant dans le dictionnaire. Elle frotta ses bras afin de se réchauffer, puis attrapa une cafetière italienne sur le plan de travail en planches polies et lustrées par l’usage. Elle farfouilla sur des étagères et en quelques gestes, elle remplit la cafetière avant de la poser sur le fourneau qui ronronnait comme un chat.  Suspendues à des crochets, quelques tasses dépareillées attendaient une prochaine utilisation. La jeune femme saisit l’une d’elles qui annonçait en lettres flamboyantes : « I can’t ! I must walk my unicorne ».
Une fenêtre, longue et basse, s’ouvrait tout au long du coin cuisine, offrant une vue exceptionnelle sur le lac, et plus loin, là-bas, sur des montagnes aux sommets déjà enneigés.
Elle ne se lassait jamais de ce panorama, toutefois un froissement inhabituel sur les eaux étales, lui fit froncer les sourcils. Soudain, le son déplacé d’un moteur provoqua l’envol de tous les oiseaux des arbres environnants. Elle se redressa, surprise. Était-ce le jour de sa livraison de provisions hivernales ? Déjà ? Hank n’était-il pas un peu en avance ?
Virant sur une aile en un lent virage d’approche, un petit hydravion rouge vif, amorça une arrivée moins prudente que d’ordinaire. Les flotteurs heurtèrent presque brutalement la surface de l’eau, tandis que l’hélice du monomoteur ralentissait par hoquets. L’avion glissa vers le ponton avec une douceur irréelle. La porte latérale de l’appareil se rabattit, tandis qu’un homme à la solide carrure sautait sur les planches fatiguées.
Elle fronça un peu plus les sourcils tandis que son cœur, comme frappé d’un coup de poignard, se déchirait. Son cerveau n’avait pas encore pris conscience de ce qui se passait, alors que son cœur, qui ne parvenait plus à battre, semblait l’étouffer. Sans doute savait-il déjà.
Attirées par le bruit inhabituel du moteur, deux grosses masses poilues jaillirent de l’orée du bois, dégringolèrent sans même ralentir la courte pente menant au lac. En apercevant l’homme sur le ponton en train de passer un bout autour d’un anneau rouillé, afin de maintenir l’avion en place, les deux frères poussèrent un puissant grondement tenant plus du loup que du chien. Du loup, d’ailleurs, ils en avaient tout l’aspect entre le poil dru et rude, les longues pattes et le corps musculeux. 
En entendant le hurlement, mi-grondement mi-aboiement, l’homme se redressa. Il semblait plus surpris qu’effrayé par l’accueil. Soudain, les chiens se figèrent au milieu du ponton, la truffe frémissante, l’œil interrogateur. Leur poil gonflé se lissa, leur grondement s’étouffa remplacé par de brefs couinements de chiots. Ils se mirent à ramper en pleurant, tout en battant les planches vétustes de leur panache touffu.
L’homme, campé devant eux, les considéra une seconde avec une sorte de perplexité avant qu’un sourire ne vienne illuminer son visage. Ce fut comme un rayon de soleil balayant toute l’âpreté d’une vie, toutes les désillusions et les souffrances accumulées qu’il portait une seconde encore sur ses traits trop sévères. Il éclata d’un rire qui résonna dans toute la vallée, alors qu’il s’accroupissait afin d’accueillir les deux énormes chiens. Ces derniers se jetèrent sur lui afin de lui faire la fête. Avec une joie égale, ils se retrouvèrent en une boule de poils, de jeans et de cheveux bruns, les grands Loups de Tchécoslovaquie et le solide pilote, tous trois pleurant d’un bonheur qu’ils n’espéraient plus.
La jeune femme, statufiée, considérait la scène sans parvenir à y croire, le souffle bloqué et le sang figé dans ses veines. La tasse qu’elle tenait encore, glissa entre ses doigts, n’en finissant plus de tomber alors que tout ce qu’elle avait tenté d’oublier lui revenait avec la brutalité d’une lame de fond.
Elle ne pouvait détacher son regard de lui, embrassant ses chiens, tandis que la tasse poursuivait sa chute avec une lenteur exaspérante. Son cœur n’était plus que feu et glace. Des larmes qu’elle ne sentait pas, coulaient sur son visage, alors qu’elle se mordait les lèvres pour ne pas crier. Il était là. La vie l’avait ramené jusqu’à elle, et avec lui tout le passé.
Lui.
Son mari…
7
Avis : auteurs auto-édités / Re : Corps d'État de Christophe Martinolli
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 19 juin 2018 à 18:04 »
Eh bien ! Voilà un commentaire qui a le mérite d’atiser ma curiosité :pouceenhaut: :bravo:
Dans ma Wish liste pour découvrir ce roman fort intriguant :oui:
8
Alors moi qui ai toujours rêvé d’aller au Népal 😍 ce commentaire me donne encore plus envie d’ouvrir ce roman :pouceenhaut: merci Beaucoup pour cet avis qui m’appelle à voyager :bise:
9
Avis : auteurs auto-édités / Corps d'État de Christophe Martinolli
« Dernier message par IsabelleMS le mar. 19 juin 2018 à 16:53 »
Résumé

Erwan est un jeune assistant parlementaire de l'Assemblée nationale. Il comptait se reposer, et avait promis de prendre soin de sa femme Claire après la campagne présidentielle : ils attendent leur premier enfant et sont fous amoureux. Mais du jour au lendemain, leur vie bascule. Le soir-même de sa réélection, le Chef de l'État s’est effondré sur l'estrade de la Concorde, foudroyé par une attaque cardiaque...
Paris est en état d'urgence.
Le lendemain, sa meilleure amie et collègue Ambre découvre qu'il ne s'agit pas d'une mort naturelle. Elle devient la seule témoin d'un complot contre le Président de la République française et disparait en laissant l'unique preuve à Erwan. Menacé et traqué par des hommes d’État, Erwan fera tout pour protéger Claire.
Il ne peut compter que sur lui-même...

Mon avis

En premier lieu c'est le style de l'auteur, incisif, rapide, c'est une écriture dont le style lui même porte le récit et le rend encore un peu plus haletant, oppressant. On rentre immédiatement dans l'histoire comme on plongerait dans un bain glacé : on est submergé, on étouffe, on suffoque. On ne cesse de se demander : et si c'était vrai ? Et si toute cette manipulation arrivait ? Rien ne semble "too much", on y croit, on ne peut pas faire autrement que de tourner les pages en se demandant comment tout cela va se terminer... Le happy end semble exclu, mais qui sait ce n'est que le tome 1 l'espoir demeure !
En tout état de cause voici un roman que j'ai littéralement dévoré, je vais de ce pas me procurer la suite... Et je ne peux qu'en conseiller la lecture: vous ne serez pas déçu !


10
Avis : auteurs auto-édités / Tremblement de coeur: Chantal au Népal de Sophie Rouzier
« Dernier message par IsabelleMS le mar. 19 juin 2018 à 16:47 »
 Résumé

Chantal a une vie paisible, sans accroc et un prénom loin d’être funky. Pour pimenter son quotidien, elle se réfugie dans les livres et rêve d’aventure et de romance. Sa seule originalité ? Elle est née au Népal et a été adoptée par un gentil couple d’Alsaciens. Sa sœur jumelle, elle ne l’a jamais revue depuis l’orphelinat, où elles ont été séparées à l’âge de deux ans.

Un jour cependant, elle la découvre sur un écran de télé, aidant les victimes du tremblement de terre au Népal. Électrochoc. Contre toute attente, Chantal décide de s’envoler vers son pays d’origine et de partir à sa recherche. Laissant en plan Louis son amoureux et sa vie bien rangée pour sortir de sa zone de confort… Avec Chantal, oubliez la tarte aux myrtilles pour goûter aux momos, bourlinguez vers Katmandu, Pokhara et faites le tour des Annapurnas sans souffrir du mal des hauteurs… Ce voyage va la réveiller et elle va vous étonner…

Mon avis

Déjà quel bonheur de retrouver la plume joyeuse de l'auteur, qui m'avait enchanté avec son premier roman et qui m'a emporté avec ce deuxième. J'ai adoré les aventures de notre baroudeuse incompétente, j'ai ris (beaucoup) et j'ai été émue aussi avec Chantal, et surtout j'ai voyagé et quel voyage ! Le Népal est à lui seul un personnage haut en couleur que je rêve à présent de rencontrer, car c'est là toute la force de l'auteur : elle nous incite à ouvrir nos yeux, secouer nos habitudes et comme Chantal, oser aller loin de notre zone de confort.
Un dernier mot pour la couverture que je trouve particulièrement réussie !
Plongez sans hésiter dans ces aventures, pour ma part je vais attendre avec plus ou moins de patience une prochaine destination lointaine !


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