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Mise en avant des Auto-édités / Je contrôle la situation de Maritza Jaillet
« Dernier message par Apogon le jeu. 02/12/2021 à 16:37 »
Je contrôle la situation de Maritza Jaillet



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Dans cet ouvrage sera évoqué : la grossophobie, la perte de poids, troubles alimentaires, anorexie, le rapport à son corps, la dépression, le harcèlement, l’anxiété, les crises d’angoisse.



Cette œuvre est fictive, et même si elle est inspirée librement de faits réels, toute ressemblance serait fortuite. Certains éléments sont, pour des raisons évidentes, différents.

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« Six semaines avant mon anniversaire, Noël. »
Je ne suis pas égoïste, alors je vais plutôt indiquer la fête des cadeaux et pour l’étalage de mes états d’âme, inscrire dans ce carnet la date du 13 novembre 2021. Arf, maudit stylo ! Il n’a pas résisté à la pression.
C’est la première fois que j’entame un journal, si on excepte celui que j’ai entrepris à mon septième anniversaire. Et celui que j’ai démarré pendant ma période d’ado rebelle. Ah oui, qui a fini brûlé avec mes cahiers dans un magnifique feu de joie. Depuis le temps, y a prescription !
Par quoi je commence ? Mes résolutions de l’année 2022 ? Bien trop tôt, et puis, comme tous les ans, je ne les suivrai pas. La liste des cadeaux ? Pourquoi pas, cela me changera du tableau Excel à actualiser chaque fois que j’aurai déniché la perle rare pour faire plaisir à un proche.
Toutefois, dans l’émission que j’ai vue hier soir – c’était soit ce truc soit me replonger dans une lecture pas très excitante –, le but de l’écriture est de graver sur un support le changement qu’on souhaite opérer sur soi. Écrire pour aider à la réalisation d’un objectif.
Dans mon cas, de changer. Un besoin de renouveau. La raison a déjà été avancée par ma famille, mes amis et mon médecin traitant comme étant la crise de la trentaine. Je n’ai pas encore trente ans. Enfin, si, bientôt, dans six semaines. Et si on prend en compte le développement du fœtus… Ma migraine va repartir à ce rythme ! Où j’en suis ?
J’ai eu le malheur d’être expulsée de l’utérus de ma mère le 25 décembre au matin. De son côté, elle me répète année après année que c’est merveilleux, son plus beau cadeau, sa fierté… Du mien, c’est plutôt une déception enfermée dans une boucle temporelle qui revient au même point, chaque année. Prisonnière d’un cercle vicieux qui ne cessera qu’à ma mort. Oui, ce n’est pas très joyeux et visiblement des pensées noires me hantent encore… Bref. Mon père est, quant à lui, ravi depuis le premier jour de ce hasard calendaire puisqu’il peut assouvir en grand sa passion pour la pâtisserie : faire trois gâteaux au lieu d’un.
Un pour mon anniversaire, un pour Noël et un pour ceux qui ont encore un petit creux ou qui n’aiment pas les deux premiers. C’est un pâtissier à la retraite qui a toujours le coup de main pour ruiner vos derniers efforts sportifs avant les fêtes. Ma mère travaille cependant, son boulot est tellement épuisant et compliqué que j’en bâille, rien qu’en me demandant comment elle peut faire la même chose depuis quarante ans.
Néanmoins, elle arrive à poser des congés pour son « meilleur jour de l’année ». Est-ce que quelqu’un me demanderait mon avis ? Tant pis.
Quant au reste de ma famille, cela demeure somme toute classique. On dit souvent que l’aîné est un terrain d’essai et que le cru s’améliore année après année. Affirmation démontrée. J’ai une cadette, Bérénice qui a deux ans de moins et qui est une comédienne mondialement connue et reconnue. Elle a réussi. Faut-il que je précise que sa vie à elle est parfaite ?
Comme le souhaitaient mes parents dans leurs rêves les plus fous, elle s’est mariée à un beau jeune homme – mannequin pour des défilés de mode et des publicités –, a eu deux enfants sublimes qui parlent déjà trois langues, et voyage dans le monde entier. Elle vit entre Osaka et Seattle, se pose parfois à Londres ou Berlin quand elle ne succombe pas au charme de Vienne.
Je l’envie, je la jalouse, mais cette remarque, je dois la garder pour moi. Finalement, je les étale mes états d’âme sur ce papier ivoire.
Pour finir, il y a la dernière, Éléonore, encore à l’université. Enfant chérie et choyée par mes parents, elle habite à Grenade, en Espagne pour ses études d’interprétariat. De temps à autre, elle est aussi influenceuse sur les réseaux sociaux. Impeccable jusqu’au bout des ongles, elle n’a jamais eu de problèmes de peau ou de poids. Elle peut s’enfiler un pot de nocciolata  en live sur Instagram sans en mettre sur son rouge à lèvres et garder ses dents blanches en toute circonstance.
Mon cadre familial posé, je dois m’attaquer au cercle amical. Ce sera vite réglé. La plupart de mes amis ont coupé les ponts avec moi au moment de mon entrée en fac ou quand j’ai décidé de les trier sur Facebook . J’en avais assez de faire le premier pas à chaque fois et d’être là, à chaque fois qu’ils en avaient besoin alors que je pouvais aller me brosser dès que j’essayais de les joindre. Il me reste une amie, que je me risque à appeler « ma meilleure amie », Kate, qui vit à Los Angeles depuis deux ans et que je vois beaucoup moins qu’avant. J’ai un meilleur pote, Timothé, dit Tim.
Toutes ces lignes devraient être suffisantes. Dans le doute, je relis les notes que j’ai prises la veille sur un brouillon qui traîne sur le meuble télé. À l’arrache, j’ai écrit « Soi, Famille, Amis, Amours et Travail. »
Pour ma part, les informations me concernant sont déjà assez étalées. Pas besoin de rajouter de confiture. Je déteste mon prénom, Uranie, et mon visage sans être vilain reste quelconque. Mes cheveux bruns se raidissent une heure après le brushing de la coiffeuse et certaines mèches mi-longues dissimulent mes yeux dont l’iris change en fonction de la lumière. Sur mon passeport c’est indiqué yeux noisette, mais parfois, ils tirent plus sur le cacao.
Passons à l’étape suivante. La famille, les amis, c’est déjà fait. Les amours seront encore plus rapides dans la mesure où je suis célibataire.
Bon, cela ne veut pas dire que je ne pense pas à un homme en ce moment précis, seulement, ce n’est pas réciproque. Du moins, plus maintenant. Et puisqu’il a annoncé ses fiançailles récemment, je peux le supprimer de mon esprit. Cependant, pas de mon compte Facebook.
Si mon subconscient le veut bien et arrête de m’envoyer des images de lui à poil, dansant sur une musique stupide dès que je ferme mes paupières. Garder autant de souvenirs de son ex c’est se laisser plomber par les angoisses, et dérangeant, non ? Pour ma santé mentale ? Pour mon cœur d’artichaut ? Je dois l’oublier. Cependant, le prochain cercle concerne la carrière.
Et « lui » se rapporte au travail. Il s’appelle Thomas, c’est le maire de la ville qui ne remplit pas forcément tous mes critères – quelle idée d’en avoir autant ! –, mais qui est adorable au quotidien. C’est un ami du lycée avec qui je m’entends bien et on est sortis ensemble un bon moment. Mon cœur en palpite encore. Je pourrais écrire sur lui pendant des heures… Or, mon téléphone me rappelle que je devrais déjà être partie depuis dix minutes. J’ai un petit creux et il reste un dernier carré de chocolat subsistant seul dans son emballage.
Pince tes bourrelets Uranie, pince tes bourrelets et ne cède pas à la tentation !
 Je n’y résiste pas malgré l’important petit-déjeuner que j’ai avalé vingt minutes auparavant. Un petit écart signifie vingt squats supplémentaires. N’empêche que cette énergie délivrée par ce petit plaisir est nécessaire. Un véritable un coup de fouet avant de descendre à pied les quatre étages me séparant du parking souterrain de la résidence. J’entends partout que les escaliers c’est bon pour les fessiers seulement, j’attends toujours de voir le résultat. Légende urbaine.
Je croise la gardienne qui a déjà commencé le nettoyage des marches, et j’évite le plus possible de faire des traces avec mes chaussures. Sa tâche est assez difficile, pas besoin que j’en rajoute.
À peine installée dans ma voiture, le bip de la porte du garage entre deux doigts, ma mère essaye de me joindre. Évidemment, mon kit mains libres s’est enroulé autour de mon trousseau de clés au fond de mon sac… Appel manqué, à une seconde près ! Intérieurement, je rage. Elle laisse un message, que je ne prends pas le temps d’écouter, et je lui téléphone illico.
— Oui ? Maman ?
— Uranie ? Je t’appelais pour organiser le repas de Noël et…
Je n’entends pas la fin de sa phrase à cause des couinements de cette porte métallique des années quatre-vingt. Heureusement que le syndicat a dit qu’il s’en chargerait.
— Uranie ? poursuit-elle. Tu préfères un déjeuner léger pour le 24 ou on mange comme d’habitude ?
Sachant que le « comme d’habitude » chez mes parents signifie pour quinze personnes et le « léger » l’extrême inverse, soit juste une salade verte, j’hésite…
— Tu peux faire entre les deux ? Un plat normal avec tous les groupes de nutriments qu’il faut…
— Va pour la salade verte alors.
Je me demande encore pourquoi ma mère sollicite mon avis si finalement, elle a déjà choisi. C’est ainsi. Elle ne changera jamais. Je m’apprête à raccrocher, ne prononçant plus aucun mot, mais elle n’a pas terminé.
— Et tu as réfléchi à ton cadeau ? Trente ans, ça se fête ! Je te rappelle qu’à ton âge…
— Tu étais mariée, tu avais déjà tes premiers enfants et reçu deux promotions au boulot, je sais Mam. Je te laisse, je m’engage sur l’autoroute.
Je lui raccroche au nez. Comportement un peu brutal, je l’admets. De toute façon, elle ne m’en voudra pas et j’ai besoin d’être concentrée pour me faufiler dans la chenille , pile devant une voiture, qui n’avance pas aussi vite que les autres dans les bouchons. Technique d’observation imparable. Une fois insérée dans cette queue qui durerait d’après mon application GPS une bonne vingtaine de minutes, je peux allumer la radio et me tenir au courant du monde.
Même si, à bien y réfléchir, on entend toujours des actualités similaires jour après jour : des politiciens véreux, des journalistes cherchant à redorer leur profession, des invités qui ont du mal à cacher au micro leur ennui, la guerre aux quatre coins du monde et le changement climatique.
Vivement qu’il soit huit heures et trois minutes pour obtenir un peu de douceur auditive. À l’exception des klaxons enclenchés par ceux qui n’ont toujours pas compris que leur action n’aiderait pas la file à avancer, je suis sereine, je respire et me prépare psychologiquement à une nouvelle journée de travail à la Médiathèque. Réunions, archivages, plannings, courriers…
Je reçois un SMS de mon ami et maire Thomas, qui m’annonce l’annulation de notre déjeuner ensemble. Il a trop d’affaires à régler. Dommage, mais je comprends et lui renvoie un petit message de soutien. C’est alors que je vois une berline noire foncer à vive allure dans le rétroviseur. Le conducteur croit être plus malin que tout le monde en passant par la bande d’arrêt d’urgence et ainsi grappiller des places dans la file.
— Encore un sans-gêne, beuillon  va ! m’écrié-je alors que ma réaction ne sert pas à grand-chose puisqu’il ne m’entendra pas.
Je déteste les gens qui agissent de la sorte. Sans être à cheval sur les règles du bien-vivre en société, quelqu’un qui cherche par tous les moyens à nous la mettre à l’envers, je lui attribue tous les honneurs de l’idiot. En revanche, je dois reconnaître qu’en l’absence de flics ou de caméras, l’énergumène arrivera à l’heure quand moi, je vais devoir m’excuser auprès de la directrice.
L’A450 est toujours bouchée, elle le sait, toutefois, elle est aussi informée qu’il suffit de partir avant sept heures et demie pour faire les trente bornes en vingt minutes et pas en une heure. Mea culpa pour aujourd’hui ! J’ai essayé une fois. Cependant, c’est déprimant d’arriver au boulot la première, de devoir allumer toutes les lumières, de saluer les agents d’entretien terminant leur travail et d’avoir un demi-café dans la machine qui met du temps à démarrer. Non, plus jamais.
Mon téléphone sonne. Sans grande surprise, Stéphanie, ma supérieure, m’appelle.
— Salut ! Êtes-vous bientôt là ? J’ai un avocat qui a pris rendez-vous pour des recherches et j’aurais aimé que vous l’aidiez.
J’entends très bien, au ton qu’elle emploie, qu’un refus de ma part serait mal venu. Or, je suis bloquée.
— Je suis encore dans les embouteillages, j’en ai bien pour une demi-heure. Aurélie peut, peut-être s’en charger ?
Évidemment qu’Aurélie peut s’en charger, ai-je besoin de le préciser ? C’est une stagiaire, qui connaît les moindres recoins de la médiathèque, à force d’accepter toutes les basses besognes. Pourtant, elle rêve de responsabilités.
— Je vais voir avec elle. Bonne route !
La moquerie qui accompagne cet encouragement ne m’atteint pas. Mon téléphone vibre. Bon sang, ils se sont donné le mot ? Un SMS de mon père qui râle du fait que j’ai « choisi » de manger léger le 24 au midi et parce que je ne veux rien de spécial pour mon anniversaire le lendemain.
Comme tous les ans, je n’ai aucune idée. Même si je vais avoir trente ans, cela ne changera pas le fait que le jour durant lequel je suis censée profiter à fond de la vie soit le jour de la remise des cadeaux de la famille. Comme si j’y peux quelque chose !
Puisque la circulation reprend, le portable retrouve sa place dans le sac.
Un jeu stupide passe à la radio. Le journaliste prend un prénom au hasard dans son dictionnaire et le premier auditeur qui appelle remporte la somme de cinq cents euros. Je trouve cela absurde, surtout parce que je ne pourrais jamais gagner. Oui, je suis mauvaise joueuse seulement… Est-ce que mon prénom est au moins dans un dictionnaire ? Pas sûre.
Quand mes parents m’ont affublé d’« Uranie », les sages-femmes ont dû hésiter à l’inscrire. Ma mère adore les personnages dans les pièces de théâtre, tandis que mon paternel voue un culte à l’astronomie. Devinez lequel a gagné ? En même temps, être prénommée Uranus n’aurait pas été cool à l’école. Toutefois, certaines planètes ou satellites ont des appellations vraiment transcendantes. Je me serais bien vue en Jupiter ou Io.
— Et aujourd’hui ce sera Gaspard. Est-ce qu’un Gaspard peut joindre notre standard ?
Gaspard. C’est le chat de ma voisine. Peut-être que si je les appelle en miaulant ? Ahah, je me marre toute seule.
Reprends-toi Uranie ! Ça ne marchera jamais !
Dommage.
Enfin, j’arrive sur le parking réservé aux personnels et m’aperçois avec stupeur qu’un véhicule est garé à ma place. Ok, mon nom n’est pas clairement indiqué avec un écriteau comme celui de Monsieur le maire et ses élus. Or, l’emplacement du milieu à côté de ce petit banc en bois face à la porte de la médiathèque, c’est la mienne.
Cinq ans que je me gare dessus, tous les matins, et chacun sait que cette place, c’est pour ma titine. Je furète à droite, à gauche, rageant dans le vent. Mes mains serrent le volant au point que mes ongles blanchissent.
Il faut bien que je reconnaisse, au bout de trente secondes d’agacement, que personne ne bougera cette berline noire de marque allemande qui ressemble d’ailleurs à celle appartenant au beuillon sur l’autoroute. Celui qui se croit plus malin que les autres. Je me retiens d’agir par instinct. S’énerver ne résout pas le problème.
Je sers le service public et en tant qu’assistante de direction, je me dois de donner l’exemple et je ne vais certainement pas prendre la place réservée aux personnes souffrant d’un handicap. Ce sera le parking gratuit à cinquante mètres. L’air de rien l’écart de ce matin peut encore s’annuler avec les pas supplémentaires. Maudite montre compteuse de calories que j’ai encore oublié de charger !
Avant de franchir le seuil de l’établissement, je me permets de faire un détour par cette Golf assez quelconque. Pas de châssis sport ni de jantes m’as-tu-vu, pas de vitres teintées, une plaque avec les deux chiffres du département, pas de siège auto à l’arrière et aucun objet de valeur visible depuis l’extérieur. Étrange. Tout est à sa place, aucun mouchoir qui traîne ni ticket de caisse ou encore une bouteille d’eau compressée, coincée derrière un siège. Elle appartient donc soit à ma mère, peu probable, soit à une personne célibataire et maniaque, qui a décidé de gâcher ma journée. Troisième option : un véhicule de location ?
Je regarde l’heure sur mon téléphone : je suis vraiment à la bourre.
Accélérant mon allure, je me dépêche de poser mes affaires, de filer aux toilettes pour être tranquille pour la matinée, et de récupérer le courrier destiné à la direction que je dois trier. Mon corps s’essouffle vite, un point de côté ne va pas tarder à apparaître. Mince. En plus, je ne vois ni Stéphanie ni Aurélie.
L’une est sûrement à une réunion organisée à la dernière minute, tandis que l’autre doit gérer le premier usager de la journée. Maintenant que je suis assise avec ces lettres à décacheter, je peux discrètement ouvrir le premier tiroir de mon bureau et m’enfiler un arlequin. Le grignotage c’est mal, mais sentir ce goût de banane qui descend dans ma gorge est plus excitant qu’un biscuit aux avoines ou même des graines. Biscuits que Stéphanie pose à l’instant sous mon nez.
— Encore en retard !
Zut. Moins de cinq secondes pour réagir.
— Bonjour, Stéphanie ! Comment allez-vous aujourd’hui ?
Elle remonte sa paire de grosses lunettes avec son index et hausse les épaules comme si je suis un cas désespéré.
— Bon, souffle-t-elle en constatant le bonbon collé à ma joue. Y a quoi dans le courrier ?
Le courrier. Vite. Je n’ai ouvert que cinq enveloppes et lu en diagonale deux d’entre elles.
— Gérard confirme la réunion pour le plan Neige de cet hiver, on a une excuse de Monsieur Dorier pour les livres empruntés qu’il n’a pas rendus à temps et encore une demande de permis de construire qui doit aller au service urbanisme.
— Les gens n’ont toujours pas compris que ce n’était pas la mairie ici. Enfin, vous devriez manger ça plutôt que de vous goinfrer de bonbons. Ce n’est pas très bon pour la ligne et je vous rappelle que vous êtes la première personne qu’ils voient.
Elle n’a pas tort. J’en ai pris compte dans mes résolutions de l’année dernière, et des autres avant également, de perdre dix kilos avant mes trente ans seulement, je n’ai pas tenu quinze jours. Pourtant, je me suis fixé ce petit objectif dans l’espoir de l’atteindre, mais mon envie de sucre est plus forte que tout.
— Sinon, y a une nouvelle salle de sport qui a ouverte rue François Darcieux à la place du taudis abandonné, déclare-t-elle en sortant de sa poche un flyer qui semble être passé par la case machine à laver.
Je la remercie pour cette délicate attention signifiant qu’à ses yeux je suis définitivement obèse. Sur ce point, le corps médical lui donnerait sûrement raison. Je peux enfin souffler la voyant repartir dans sa tour d’ivoire, un bureau vitré situé en mezzanine.
De là-haut, elle doit avoir un point d’observation magnifique sur la rangée livres fiction et le rayon adolescent. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller dans son bureau depuis les travaux. À vrai dire, en ai-je vraiment envie ? Je branche le téléphone et à peine deux secondes plus tard, je suis tenue de traiter ma première affaire de la journée.
Les minutes passent, l’ennui s’installe vite et j’ai ce maudit flyer presque en charpies devant mes yeux. Par curiosité, je cherche sur le web et découvre un site aux couleurs chatoyantes. Rien à voir avec l’image que je m’en faisais. Les derniers sur lesquels je suis tombée ressemblent soit à un descriptif pour un hôpital psychiatrique soit à une salle de torture où toutes les couleurs sont permises avec des spots, faisant fuir les épileptiques. Un petit regard sur les entraîneurs et je m’empresse de sortir mon téléphone pour appeler mon meilleur ami. À cette heure-ci, il doit être en pause. Il commence à quatre heures cette semaine.
— Tim ? Désolée de te déranger pendant ton breakfast italien, mais ça te dirait de venir tester une salle de sport avec moi, ce soir ?
— Sans façon, je vais être crevé et ma mère voudra que je me couche tôt !
 
Ah ! Timothé ou le Tanguy comme je l’appelle. Vivant encore chez ses parents, à qui il n’a toujours pas avoué pourquoi il ne ramène jamais de petites copines, et toujours peu motivé quand il s’agit de se bouger. Il continue de converser, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.
— Tu comprends qu’en ce moment j’ai d’autres projets et…
— Ils offrent une séance gratuite avec un coach qui compte plus de tablettes de chocolat que mon tiroir peut en contenir.
— Mouais, se lamente-t-il dans le combiné.
— Tu ne veux quand même pas que j’y aille seule ?
— Ce n’est pas parce que ton meilleur ami est gay qu’il va t’accompagner juste pour persister dans ce cliché dé…
— Il possède un master nutrition-sciences des aliments.
J’imagine l’expression de son visage au moment où je ne l’entends plus respirer.
— Va pour 18 h 30, tu m’envoies l’adresse par SMS ?
— Qu’est-ce qu’il y a à 18 h 30 ?
Cette voix suave me fait sursauter. Il m’espionne comme toujours et mon cœur manque un battement. Ma transpiration augmente. Il ne peut pas s’en empêcher, mais cela signifie sûrement qu’il ne peut pas se passer de moi, ou alors qu’il a un rendez-vous avec Stéphanie et qu’il vient de voir mon écran… Sur lequel se dessine une sublime salle de sport colorée répondant au doux nom de « Magenta ».
— Bonjour, Monsieur le maire, expédié-je avant de raccrocher avec Tim.
 
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— Uranie, appelle-moi Thomas je t’en prie. Tu disais donc 18 h 30 ?
— Avec Tim on prévoit d’aller se bouger un peu et on découvrira du coup la nouvelle salle qui vient d’ouvrir à deux rues d’ici.
— Je vais m’y rendre également. Une collègue m’en a parlé et j’ai un ami qui doit reprendre sa vie en main. On se voit là-bas ?
Bigre. Manquait plus que ça. Allez, réagis !
Mon ex va me découvrir dégoulinante de sueur et souffrir au premier exercice venu. Je peux au moins soigner mon apparence. Tout s’accélère dans mon cerveau. Je dois absolument, pendant ma pause déjeuner, filer dans les magasins et trouver une tenue de sport qui ne soit pas trouée ou délavée. J’ai besoin d’être un minimum présentable si je le vois, surtout s’il n’est pas seul. Et puis zut, je n’ai pas à me prendre la tête, est-ce qu’il se malaxe les synapses, lui ? Sans être un mannequin ou un coach du Magenta, il ne se rue pas sur les pâtisseries d’en face ou des bonbons dissimulés dans un tiroir.
Thomas est très grand, au point qu’il pourrait servir de repère pour les mètres Carrez. Ce châtain aux yeux bleus rend folles la plupart des femmes depuis le jardin d’enfants. Notre histoire aurait pu être magnifique, malheureusement je suis idiote. Et une idiote fait des conneries ! Le passé, c’est le passé. Il repart avant même que je lui réponde, mais il connaît déjà ma décision.
Je me remets au travail. Stéphanie a organisé un après-midi jeux-vidéos éducatifs dans deux semaines et, pour l’instant, aucun enfant n’est inscrit. La publicité doit être renforcée sur les réseaux sociaux et je vais demander à Aurélie de poster une affiche sur l’une de nos nombreuses baies vitrées. Une tâche à accomplir. Je vérifie aussi l’agenda numérique de Thomas, en ligne sur le site de la mairie.
Il n’y a pas de raison que je ne l’espionne pas comme il le fait. Qu’indique l’emploi du temps de Monsieur le maire ? Il a divers rendez-vous, entre la ville, la métropole, le prolongement de la ligne de métro, les rencontres avec les particuliers, les sorties pour se montrer proche de la population… Le temps défile.
Des livres arrivent sur un chariot et passent devant moi. La stagiaire a visiblement terminé son rendez-vous puisqu’elle s’occupe du retour des bouquins.
— Ah salut ! Je ne t’ai pas vue ce matin, raille-t-elle avec un grand sourire. Tu ne manges pas, aujourd’hui ?
Je regarde mon téléphone et effectivement, je devrais être en pause depuis au moins cinq minutes. Elle me raconte son début de journée, je dois avouer que je ne suis pas très attentive. J’ai la tête ailleurs. Entre le travail, mon anniversaire, une amie qui désire me voir juste parce que je lui sers de bouche-trou…
Cela ne m’empêche pas de l’admirer. Elle est jeune, brune, mais elle se teint souvent en blonde, des dents aussi blanches qu’en sortant d’un détartrage et un rouge à lèvres sublime. Comment fait-elle pour ne pas s’en mettre partout ? Je me le demande. Elle me souhaite un bon appétit et je m’apprête à quitter mon bureau quand je vois qu’elle range le meilleur roman de Jane Austen, à mon sens, Orgueil et Préjugés.
— Attends ! J’adore ce livre, je vais le lire après manger et le replacer.
— Ok pas de problème ! Tant que tu le rentres dans le fichier !
Pourquoi cet ouvrage ? Je ne sais pas. Parfois, j’ai des envies sans vraiment comprendre.
Je ne lui propose pas de manger avec moi, elle a toujours son sandwich thon-crudités qu’elle déguste dans la petite cafétéria au rez-de-chaussée, seule avec son casque sur les oreilles. En sortant, je me précipite vers le foodtruck de la place de la poste pour ne pas avoir à faire la queue. Le timing est très important. À midi quinze vous en avez pour dix minutes à tout casser. À midi vingt et une, vous avez une file de dix mètres qui va jusqu’à la Banque populaire près de l’arrêt de bus, trente mètres plus loin. Avec l’habitude, tout se rationalise et le temps de travail reste efficace !
Je me dépêche, j’avale ce hot-dog bien trop salé à mon goût et mes frites en quelques minutes, avant de foncer dans un magasin de sport. Situation ironique quand j’y pense. Mes fringues sentent la friture et mon apparence évoquera aux vendeurs ma visite récente d’un fast-food. Alors que dans les faits, pas vraiment.
Une seule heure pour manger, même en centre-ville, c’est rapide. En revenant vers la médiathèque, je m’aperçois que « ma » place est de nouveau libre. Super ! Cependant, j’ai la flemme de bouger ma voiture, maintenant. Je ne suis pas du signe astrologique Balance néanmoins, je peux parfois être contradictoire envers moi-même. Vivement ce soir que je me défoule un peu.
« 18 h 25. Je suis toujours en avance, car à l’heure ce n’est plus l’heure. »
Non, ça c’est nul.
Je barre cette phrase de mon carnet. Ce n’est pas ainsi que je vais franchir le seuil de la trentaine.
« 18 h 26. J’attends Tanguy, toujours en retard. »
Bon, dans les faits, il ne l’est pas vraiment. Je suis juste impatiente. Et très motivée. Je le vois courir depuis l’arrêt de bus. Il a aussi eu le temps de se changer, de se laver. Finalement, lequel de nous deux possède la plus grande motivation ? Il sent encore le gel douche et s’agite comme un enfant devant les attractions de Disneyland. Il tique pourtant sur ma tenue.
— Pourquoi t’as acheté de nouvelles fringues ? Je croyais que tu étais contre les achats compulsifs non nécessaires à ta survie ?
— Thomas va passer !
— Et ? insiste-t-il avec son regard inquisiteur. Tu es encore sur lui ? Uranie, tu vas fêter tes trente ans et tu cours après ton amour de lycée, qui a duré quoi une…
— Arrête, c’est bon. Oui et puis, toi, tu as tourné facilement la page Axel évidemment, tu ne viens pas t’amuser ici…
On se fait la tête une seconde avant de rire stupidement. Le gérant nous accueille enfin.
— Première séance ?
— Affirmatif, répond Tim rapidement, sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche.
— Vous aviez réservé un coach ou c’est juste pour tester ?
Il nous interroge, mais il a le planning de ses employés sous le nez. À croire qu’il nous prend pour des imbéciles. Ou alors il veut vérifier.
— On a opté pour Laurent. Il a l’air super, non ?
— En effet, c’est bien ça ! Vous avez les vestiaires hommes à votre gauche et ceux des femmes sur la droite, bonne séance !
Je dois arrêter de juger les gens trop vite, seulement j’ai du mal à ne pas cocher mes cases préétablies dans mon cerveau. Par exemple, dans le vestiaire, je reconnais tout de suite la bavarde, celle qui vient juste pour discuter avec sa copine et qui n’a pas la moindre envie de chauffer d’autres muscles. Elle souffre déjà des zygomatiques, ses baskets sont comme neuves et elle n’utilise sa bouteille d’eau que pour hydrater de nouveau sa bouche. La rousse aux cheveux magnifiquement bouclés a visiblement passé plus de temps devant son miroir à se coiffer qu’elle n’en dépensera sur un tapis de course ; sûrement une fille qui cherche à se rapprocher physiquement d’un coach. Quant à celle qui s’est enfermée à double tour dans une cabine, et qui supplie sa mère de ne pas sortir, est certainement une pauvre jeune adolescente en obésité morbide qui a peur du regard des autres et des insultes grossophobes. À juste titre.
— Allez les filles ! À Magenta on bouge son gras ! hurle la rousse avant de mettre son débardeur « coach » en place avec son prénom.
Une espionne dans les vestiaires. Évidemment, j’aurais dû me méfier. Leur slogan me paraît déplacé, mais je vais éviter de me faire remarquer en lançant un scandale.
Elle fait sortir de la cabine une adolescente qui, en réalité est loin d’être obèse et me salue avant de partir. Je suis une vraie buse. En même temps, j’aurais pu tracer tout droit vers les salles de cours collectifs. Or, ma curiosité m’a poussé à aller fouiner. Heureusement, nous n’avons pas choisi Audrey, mais Laurent.
Laurent ou le stéréotype du coach sportif qui se nourrit tous les matins avec son muesli de flocons d’avoine, d’amandes, de fruits et d’un jus vert à l’aloe vera épinard… Berk ! sans oublier les œufs crus dans le shaker avec de la poudre. Potentiellement flexitarien ou végétarien qui mange du tofu à chaque repas. Je tiendrai presque les paris. Il est brun aux yeux noirs, abonné aux carrés. Carré d’épaule, carré de mâchoire et carrés de chocolat sur tout le corps. Tout ce qu’aime Tim sans oser le clamer.
— Hé ! me chuchote-t-il. Mate-moi ce fessier !
— T’as déjà oublié qu’en plus d’être beau, il a fait des études ?
— Je craque d’avance. Je vais transpirer pour lui et l’inviter à boire un verre. Samedi, ça me paraît bien.
On a prévu un film seulement, je sais qu’il ne répond plus de rien.
Dire qu’au lycée la timidité l’envahissait et il bégayait dès qu’il ouvrait la bouche ! Au moins, lui a changé !
Bon sang ! Il ne manque plus que la playlist d’Ariana Grande pour que je fuie cet endroit. Heureusement – ou malheureusement –, pour moi, pas de musique pour le moment. Laurent se présente et nous demande ce que l’on recherche. Performance, perte de poids, défi personnel…
J’ai presque envie de répondre tout, mais c’est surtout le désir de me reprendre en main qui m’a amené ici. En tout cas, il devra commencer doucement, ma dernière séance de gym s’étant terminée au bout de cinq minutes à cause de douleurs insupportables. Mon meilleur ami déclare qu’il vise la performance et me désigne avec son index. Qu’est-ce qu’il cherche à faire comprendre, exactement ? Je sens que je regrette de l’avoir pris en accompagnateur…
Le coach nous montre les machines – de tortures – sur lesquelles on va travailler et en moins d’une minute, on démarre les échauffements. J’ai presque envie de lever la main et de demander plus d’explications sur les appareils pour que cela entame sur le temps alloué. Un peu comme à l’école. J’admets qu’en plus des douleurs aux bras, j’ai un manque profond de motivation à cet instant.
Voilà que Laurent allume des enceintes… la musique Thank U Next de la diva préférée de Tim. Je peux quitter ce monde en restant persuadée que je juge correctement les gens. Vingt d’joux  ! L’EPS me paraît si loin !
Je râlais quand Madame Poulet – oui elle se nomme vraiment ainsi –, nous demandait de faire le tour du lac puis trente pompes, mais en fait c’était un ange comparé à ce démon qui ne transpire même pas.
Il ne peut pas être humain. Laurent est un extraterrestre, c’est sûr ! À bout de souffle, je m’écarte un peu et les laisse faire connaissance. Tim est tellement à fond qu’il demande à courir sur un tapis ! Lui ? Sur un tapis !
Notre amie Kate n’en reviendra pas quand je l’appellerai ! Ou mieux, je devrais le filmer ! En parlant d’elle, je vais lui écrire un petit message sur Messenger. Avec le décalage horaire, je ne sais jamais si c’est le matin ou le soir pour elle, mais au moins, elle aura la possibilité de le voir. Je lance la caméra et filme le plus discrètement possible mon meilleur ami qui s’attaque à des haltères après dix minutes de footing. À moins que ce soient les haltères qui se frottent à lui, j’hésite. Kate va pester quand elle va savoir qu’elle a loupé un tel épisode !
Tiens, les deux bavardes que j’ai étiquetées comme telles conversent sur leurs conquêtes respectives. Elles parlent tellement fort que c’est comme si je fais partie de leurs causeries. Je n’aime pas les gens qui se vantent, encore moins quand l’une d’elles crache sur son ex-petit ami trop étouffant. Simple question de point de vue.
Un homme qui envoie deux messages par jour, je trouve cela mignon et touchant. Ces inconnues n’ont définitivement pas les mêmes valeurs que moi. Leurs anecdotes demeurent amusantes et divertissantes, cependant, moins que Tim s’entraînant à la corde à sauter. Je me moque, seulement je reste bien assise sur un pouf à le regarder. Le coach essaye bien de me motiver à reprendre les exercices, change la musique et se dit prêt à m’écouter, comme si j’avais besoin d’un autre psy. Toutefois, je n’ai pas envie. Ou plutôt, je n’ai plus l’envie. Je sens déjà la sueur, mon legging me colle et mes cuisses me grattent. C’est définitif, je suis allergique au sport. Je traîne sur Facebook en désespoir de cause quand mon meilleur ami fait un détour vers moi, entre deux tortures.
— Je crois que j’ai un crush  !
Génial et prévisible. Tim a donc le béguin pour Laurent. J’espère pour lui que ce sera réciproque, c’est souvent trop beau pour être vrai. Et puis, avec un tel corps, mon meilleur ami sera fréquemment jaloux, voudra vérifier son téléphone chaque seconde et inspecter le moindre de ses faits et gestes envers les clientes potentielles. Sortir avec un coach sportif est une très mauvaise idée. Pire que de ressortir avec son ex ? Faut que je réfléchisse. Et que j’arrête de juger.
En attendant, Thomas doit passer et je ne l’ai toujours pas croisé. Un petit regard vers l’un des nombreux cours collectifs me confirme qu’il ne s’est pas converti au Yoga ni à la danse. Les autres salles disposent des vitres occultantes. Quelle frustration pour la commère que je suis ! Je pousse délicatement les portes et constate qu’il ne participe pas au Tai-chi, ni à la gymnastique. Bon sang ! L’attente me paraît interminable.
Je me demande bien ce qu’il fait, mais je me vois mal lui envoyer un SMS en mode « Coucou t’es où ? je t’attends ! », ce serait inapproprié. Et puis je sens la transpiration. Mon carnet !
« Penser à prendre du déodorant doublé d’un anti-transpirant. » En même temps, vais-je retourner dans cette salle de sport ?
— Hey, salut !
Je crois que j’ai renversé le pouf par terre en me levant comme une brute.
— Salut Thomas ! Est-ce que ça va ?
— Oui seulement mon ami n’est pas encore arrivé, il a du mal à se garer.
— Ah ! nous on est venus en bus, on s’est un peu douté que ça allait être galère dans cette rue avec les travaux et…
Stop. Je vais partir dans une discussion sans intérêt. Je dois me ressaisir.
Qu’est-ce que tu fais ma grande ? Au bûcher les banalités, passons les préliminaires et… !
— Et sinon, poursuis-je tout en finesse, tu commences sur quelle machine ?
— Après mes échauffements, je vais faire un peu de renforcement musculaire, puis de la muscu au niveau des épaules je suis trop mou et je finirai par du cardio. J’étais dans une salle à Bron avant, mais d’ici avec mon emploi du temps serré, c’était trop speed.
— Je t’accompagne si tu veux.
Je ne contrôle plus ma bouche. Faites-moi taire ! Me voilà à quatre pattes sur le lino à faire des burpees, une espèce de chenille des squats et de l’escalade sans bouger d’un tapis de sol. J’en peux plus. Comment mes muscles font pour ne pas déjà craquer ? D’ailleurs, c’est craquable ? Après tout, on peut bien se les claquer…
J’abandonne avec un sourire, prétextant une envie de boire un coup. D’un côté, ce n’est pas un mensonge, j’ai vraiment soif. D’un autre, une minute de plus et je m’étale sans ne plus pouvoir me relever, jamais. Je fais un signe vers Tim, seulement il est bien trop occupé pour faire attention à moi.
Mince. J’ai les jambes qui flageolent, des points noirs qui apparaissent devant mes yeux. C’est sûr, je fais une crise d’hypoglycémie. Et dire que j’ai oublié de remettre des bonbons dans ma poche de sac à main. Premier objectif : trouver les vestiaires. Manger. Me doucher. Attendre mon meilleur ami dehors. Il ne reste plus qu’un petit quart d’heure de séance gratuite. Je dois me dépêcher sous peine de m’allonger un peu n’importe comment sur ce lino. Autant éviter la honte… Je n’ai pas envie de faire un malaise devant tout ce monde, trop humiliant. Tout aussi dégradant que de tomber à la renverse sur une plaque de verglas. Ne pas parler de verglas, je vais me porter la poisse et les températures vont chuter cette nuit juste pour m’embêter. Bon allez, vestiaire droite, douches…
— Oh !
Je crois que je viens de foncer dans quelque chose d’humide et chaud.
Dans quelle situation tu t’es encore fourrée ?
 Je lève à peine la tête et me rends compte, malgré moi, que je me suis trompée de vestiaire. Quelle buse ! Si à l’entrée c’est à droite, cela signifie à gauche en quittant la salle principale, et donc j’ai foncé dans… Double buse !
— Pardon, avoué-je au milieu d’une horde de mâles dont une partie seulement est habillée.
L’autre moitié demeure dénudée, dont celui qui sort visiblement de sa douche et qui me fixe d’un regard méprisant. Dommage, il a de beaux yeux noirs. C’est comme si un corbeau me guettait dans l’attente de mes mouvements.
Je l’observe en quelques secondes me forçant à garder la tête haute. Grand, peut-être un mètre quatre-vingt-dix un peu plus que Thomas, je dirais. Ce n’est pas un apollon loin de là, mais je ne refuse pas les petites poignées d’amour. Est-ce vraiment le moment de songer à en faire son quatre heures ? Après tout, toute l’assemblée reste stoïque…
Or, j’ai l’impression qu’il est énervé. Ses yeux plissés, la tension instantanée de ses… muscles. Il me demande de sortir en haussant le ton. Comme si je l’ai fait exprès !
Tout le monde peut se tromper ! En entrant dans le vestiaire – le bon une fois n’est pas coutume –, je me fais de nouveau reprendre à l’ordre par le gérant. Message reçu. Un peu sainte ni touche ici. Je n’ai rien vu, du moins rien de punissable.
En quittant la salle, je m’excuse une nouvelle fois au comptoir même si j’aurais bien voulu m’attarder avec l’intéressé. Thomas apparaît et se dirige vers le distributeur. Barre protéinée, boisson énergisante ? Je lui fais signe et constate qu’il opte pour des biscuits secs.
— Tu pars déjà ?
— Oui, avec Tim on a fini notre séance d’essai.
— Ok. Tu reviendras ? me demande-t-il en affichant un grand sourire.
— Oui !
Non !
— C’est cool ! Tu vas voir ça va t’occuper, te changer, tu auras une autre vision de toi-même dans quelques semaines.
Semaines.
Si j’avais une baguette magique, je me transformerais là tout de suite et je… ne pas dire du mal d’autrui !
Il me faudrait le corps d’Aurélie, avec la poitrine magnifique de Kate, le visage de ma starlette de sœur et le cerveau de mon père. Ah j’oubliais, les jambes de la benjamine ! Voilà, c’est possible ? Je ferme les yeux, les rouvre, rien n’a changé.
Tim vient de prendre une douche, il dégouline de partout, mais est pressé de sortir pour me raconter tout ce qu’il s’est dit entre lui et Larou.
Oui, il a déjà un surnom assez proche d’un autre chanteur favori de mon meilleur ami. Je laisse Thomas repartir dans la salle collective sans même lui demander si son ami est finalement arrivé. Triple buse, je suis !
Entre deux arrêts, Tanguy me propose un restaurant pour éviter de se retrouver en tête à tête avec ses parents. Je refuse. Mon prochain défi va être de perdre du poids avant Noël, avant mon trentième anniversaire et je pourrai être fière de moi.
 
C’est vrai, je n’aurai pas à reporter une énième fois cette résolution pour 2022.


2
J'ai beaucoup aimé ce livre, que j'ai même dévoré :pouceenhaut:. À ne pas mettre entre toutes les mains, mais pour les fans du genre, je recommande. Note de 5/5 mérité. :clindoeil:
De la même auteure, ne pas manquer "Bloc D", j'ai adoré, un coup de cœur.  :petiller: 
3
Nouvelles / Le buffet - Lancelot Cannissié
« Dernier message par cnslancelot5930 le mar. 23/11/2021 à 19:38 »
Bonjour à tous !!  :bonjour:

Comment allez-vous ?

Voici une autre micronouvelle tirée de Peur primale et autres récits

Bonne lecture à tous !!  :pouceenhaut:


Le buffet
 
Il était tard ce soir-là. Pour rentrer plus vite, j'avais décidé de prendre un raccourci par les bois.
   Il pleuvait et l'orage grondait au-dessus de ma tête. Aussi courus-je, la peur d'être foudroyé me bouffant les pauvres entrailles. Les gouttes de pluie noyaient mes lunettes ainsi que ma vision, je ne voyais même pas à dix mètres. Soudain je trébuchais sur une grosse racine, du moins je conclus qu'il s'agissait d'une racine, me claquai le genou par terre, ainsi que la tête. Je tentais de me relever, sentant une douleur fulgurante dans la jambe et un sérieux mal de crâne. Je dus faire un effort considérable pour reprendre ma course, titubant par moment. J'avais presque atteint l'orée du bois quand un éclair vint frapper l'arbre juste devant moi. Celui-ci prit feu et tomba sur moi. Je voulus l'éviter mais ma foutue jambe m'en avait empêché et je fus prisonnier de son tronc massif enflammé. Je suffoquais à cause de la fumée et les flammes dévoraient mon corps. Je me croyais en enfer, même si l’enfer me paraissait plus supportable, à vrai dire.
Ma respiration se faisait hésitante et bientôt je sentis mon esprit partir, s'envoler avec les morceaux de chair au vent. Puis je m'évanouis totalement pour me retrouver dans une sorte d'immense tunnel. Au bout de celui-ci, je vis la lumière, cette fameuse lumière d'un blanc éclatant, d'une pureté sans égale. Je savais ce que cela signifiait...j'étais mourant. Je regardais en arrière, aucune échappatoire. J'avais peur. Était-ce vraiment la fin ? J'ai bien peur que oui, hélas. Et cette fichue lumière, je ne voulais pas y aller mais elle m'attirait tel un papillon de nuit. A croire que l'on ne peut échapper à son destin.
Je décidais donc, résigné, de me diriger vers cette dernière. J'étais aveuglé, ne voyais rien. Il n'y avait aucun bruit, aucune odeur ni rien de palpable à la ronde. La seule chose que je sentais était le sol sous mes pieds. Je voulus le ressentir, absorber mon nouvel environnement. J'enlevai mes chaussures et je sentis des milliers de brins d'herbe me chatouiller la plante des pieds. Je mis un certain temps à m'acclimater, à percer au travers de cette lumière mais je finis par voir où j'avais atterri. C'était un immense champ, empli de fleurs en tout genre ; coquelicots, tulipes et autres dansaient en musique...musique qui provenait d'un petit cottage bordant un immense lac.
Je me dirigeais vers ce dernier, curieux de voir l'intérieur, voir s'il était habité. Je frappais par politesse à la porte, personne ne répondit. J'entrouvris doucement, passant la tête dans l'interstice. Le cottage semblait vide. Je sondais les lieux et là je vis une faible lueur filtrer sous l'une des portes qui devaient mener aux différentes pièces. J'entrais et me dirigeais vers celle-ci. Je ne pris même pas la peine de frapper, pensant que de toute manière la maison était pour le moment inoccupée.
Là, je me retrouvais dans une immense pièce, éclairée par un seul lustre, serti de pierres précieuses qui reflétait sur les murs. Devant moi, se dressait une table, immense, assez pour y inviter une cinquantaine de convives. Dessus des plats en tout genre, de la dinde aux marrons, aux diverses pâtisseries et autres mignardises.
Toutes ces délicieuses choses et personne pour les manger. Nul doute, j'étais au paradis.
Et à cet instant, souhaitant ne jamais me réveiller de cette forêt, je décidais d'élire domicile dans cette somptueuse demeure.
Ce ne fut que des heures plus tard que je me rendis compte que le buffet se remplissait de lui-même. A chaque plat dévoré, un autre apparaissait.
Voilà comment était mon paradis.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 




4
Résumé :

Un meurtre et un suicide.
Trois hommes. Trois femmes.
Des retrouvailles.
Un pacte.
Tout se paye, même l'amitié.

Mon avis :


Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman À la quatrième Fort intrigante.
J’avais déjà lu et fort apprécié le précédent roman La cave aux poupées de Magali Collet avec son histoire oppressante, son ambiance si particulière ; pour les plus curieux, ma chronique ICI.

Voici un ouvrage à l'accroche succincte, ne laissant transparaître  que peu d’éléments sur ce qu’il va se passer à l'intérieur. Procédé imparable, mais risqué.
Intrigant car notre curiosité est mise à rude épreuve ;on ne sait pas vraiment où on va mettre les pieds, juste qu’on va pousser la porte d’une histoire sombre et inquiétante, ce qui n’est pas pour déplaire.
Compliqué, car cela rend difficile le fait de parler de l'histoire sans rien spoiler. J’en dévoilerai donc peu afin de respecter ce choix, et donnerai mes ressentis en équilibriste ^^

Tout commence avec Morgane, une jeune française expatriée en Irlande, qui enseigne l'anglais à Galway, tout en proposant de manière occasionnelle des visites guidées privées.
Après le décès de ses parents, elle a voulu fuir les secrets, les mensonges, la perte d'êtres chers qui l'ont profondément affectée.
Un jour, elle reçoit un message de son frère ainé… et là, elle comprend que c’est le moment de rentrer. Elle a promis, et pour elle, une promesse est une promesse.
Elle retrouve son frère Frédéric toujours dans la maison familiale, travaillant comme policier, ainsi que ses amies, Julie et Audrey. La première file le parfait amour avec Bastien, quant à la seconde, elle s'est mariée avec Mickaël, et sont les heureux parents d'un petit Tom.
Après toutes ces années d'exil, Morgane est heureuse de revoir leur petite troupe unie par une profonde amitié. Pourtant, ce retour lui rappelle aussi douloureusement Iris, sa grande sœur elle aussi décédée. A l'approche de ses 20 ans, cette dernière a fait une grave dépression, dont elle n’a jamais voulu parler à personne…
Et depuis, chacun d’entre eux n’en finit plus de culpabiliser.
Ces quelques lignes posées, le ton est donné ; les questions nous taraudent : 
Pourquoi ? Que s’est-il réellement passé ?
A l’occasion de week-ends organisés, tous vont se retrouver ; trois femmes, trois hommes et un adorable petit garçon.
Tout devrait bien se passer… les retrouvailles devraient être chaleureuses… après tout, ce sont des amis de toujours… mais…
Une ombre plane sur ce groupe. Un drame est venu bouleverser leurs existences voici quelques années et le passé les rattrape. Commence alors un terrible compte à rebours…
Sous la plume tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteure, nous voici plongés, enferrés, happés au cœur d’une intrigue familiale et amicale avec pour toile de fond une vengeance.
Un pacte scellé il y a bien longtemps… un secret cachant quelque chose d’affreux, que jamais ils n'oublieront…
Donc suite à une promesse faite après l’impensable, on découvre et suit plusieurs personnages. Tous ont soufferts, tous sont rongés de l'intérieur. Or chacun a vécu et ressenti ce drame différemment.
Après les non dits, il est temps de laisser apparaître la vérité, de laisser ressurgir les secrets  les plus enfouis… mais à quel prix ?
Petit à petit, l’auteure nous dévoile les faits ; les infos sont distillées goute à goutte. Le choix d'utiliser un jeu de temporalité passé/présent pour nous amener lentement là ou elle le souhaite est vraiment très judicieux ; les pages se tournent à toute allure.
Sous un style percutant et direct, on apprend ce qu'il s'est passé après, mais aussi pendant cette agression. Certaines scènes sont par moment éprouvantes, insupportables, mais terrifiantes de réalisme.
Pour privilégier l'aspect psychologique, le rythme est loin d’être frénétique. Les personnages se livrent avec lenteur au fil du récit, et on peut attester qu’ils sont particulièrement bien campés. Attachants ou détestables, ils nous bousculent et nous font réagir, tout comme le contexte fort immersif qui nous pousse à nous poser de multiples questions.
 Si nous avions subi la même chose, que ferions-nous à leur place ?
Ce roman nous parle aussi de sujets difficiles comme le viol qui a une place centrale dans ce récit, mais aussi de la violence conjugale et ses dérives abjectes ainsi que de misogynie, de vengeance, et de dépression. L'histoire est poignante et terrifiante, nous sommes emportés dans la vie de ces personnages d'une façon telle qu’il nous est impossible de lâcher le roman. On veut savoir, connaitre ce qu’il va advenir… mais sommes-nous préparés à ce final explosif ?
Vous le saurez en découvrant cet ouvrage sombre, violent et anxiogène.
Alors, si vous aimez les thrillers à l’atmosphère étouffante, oppressante, addictive, aux personnages torturés et profonds en prise avec leur passé, foncez, ce livre est fait pour vous… vous ne serez pas déçus  :pouceenhaut:
Âmes sensibles s’abstenir ; vous ne sortirez pas indemne d’une telle lecture 😅

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer :
     Éditions Taurnada     Amazon


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5
Merci beaucoup Lancelot  :rougir:
6
Mise en avant des Auto-édités / Signé Alecto de Olivier Denevi
« Dernier message par Apogon le jeu. 18/11/2021 à 17:21 »
Signé Alecto de Olivier Denevi




Pour acheter :     CoolLibri     


Ce livre est une fiction, une œuvre sortie de mon imaginaire.
Toutes ressemblances avec des personnages, des faits existants ou ayants existé ne sont que pure coïncidence.

Merci à Abby et Maritza.



Prologue:

Année 2000, Asie de l’Est, dans un des pays les plus peuplés du monde, environ 130 millions d’habitants, nous sommes au Japon.
Plus précisément à Tokyo, capitale et mégalopole nippone. Dans ce grand pays, la culture a de quoi étonner beaucoup d’occidentaux.
La politesse, la propreté et l’hygiène ont une grande importance, tout comme savoir donner de sa personne tout en sachant se relaxer de temps en temps.
Quel que soit le jour, le moment, les Japonais attachent une grande importance à la beauté, du bout des doigts jusqu’aux orteils.
Les transports sont d’une extrême ponctualité, être en retard n’est pas envisageable pour le Japonais.
C’est un grand manque de respect, il préfère se rendre à un rendez-vous dix minutes plus tôt.
Au Japon, on ne se regarde pas dans les yeux, cela peut être vu comme une agression et les Japonais dans l’ensemble ne sont pas tactiles non plus.
Même avec leurs propres femmes, mais fantasment sur d’autres, sans passer à l’acte pour autant, ce qui pour des occidentaux comme les Français par exemple, n’est pas facile à vivre, un couple Franco-Japonais doit savoir faire des concessions, d’ailleurs, dans ce qui va suivre vous allez vous en rendre compte et en suivre les dramatiques conséquences.
À Tokyo, Patrick Prélas et Mitsuko Katô, après s’être longtemps fréquentés lorsqu’ils étaient étudiants se marient, malgré les difficultés qui se présentent pour l’union d’un couple Franco-Japonais.
Ce sont des justificatifs et papiers de toutes sortes, en quantité, ainsi qu’une longueur administrative, un vrai parcours du combattant. Ceci dit, ils parviennent à sceller leur union.
Patrick, bien que Français, né à Lyon, vit au Japon depuis l’âge de dix-huit ans, cela suite à ses études et pour sa passion envers la culture nippone; bien qu’elle soit particulière. Il est le fils unique d’un père garagiste et d’une mère caissière dans un supermarché, et, malgré leurs modestes revenus, ils se sont privés pour que leur fils fasse de grandes études et s’en sorte mieux qu’eux dans la vie. En effet, c’est certain il s’en est bien sorti, et a même un peu la grosse tête aux dires de certains de ses amis.

Voilà qu’il travaille depuis dix ans à Tokyo, pour l’ambassade de France au Japon après avoir obtenu ses difficiles diplômes, il s’est très bien adapté pour un gaijin

C’est un bel homme, grand brun, cheveux courts, les yeux verts, toujours vêtu d’un costume cravate, il a de la prestance et un certain charisme. Il n’a plus de famille, ses parents étant décédés depuis trois ans.
Mitsuko elle, est une très jolie jeune femme, une pure Japonaise.
Née à Hakone à environ quatre-vingts kilomètres de Tokyo, un bourg du Japon, lieu très touristique.
Elle a vingt-cinq ans, de beaux et longs cheveux noirs, un visage de poupée, de jolies formes, ne laissant pas indifférent la gent masculine. La jeune femme s’habille toujours à l’occidentale, (jeans, baskets, et petit chemisier blanc) mais porte de très belles tenues lors des sorties
avec son mari, vu le statut de celui-ci elle doit être irréprochable.
Mitsuko a toujours été ancrée dans les traditions nippones les plus anciennes depuis son jeune âge. Son père était restaurateur, sa mère travaillait avec lui, une cuisinière de talent.
Le couple réside dans le beau quartier de Minami-Azabu
C’est un quartier riche où vivent de gros entrepreneurs, riches industriels et même certaines célébrités.
Un lieu bien sécurisé, tranquille, le voisinage est très discret, chacun s’occupe de ses affaires.
Car, bien que chaleureux, le Japonais, ne s’immisce pas dans les affaires des autres.

UN JOUR, TOUT BASCULE         

Minami-Azabu n’est pas loin du centre-ville malgré tout, et près de l’ambassade de France au Japon, ce qui est bien arrangeant pour Patrick, les logements y sont chers mais celui-ci peut se le permettre vu son activité professionnelle.
Les six premières années de mariage sont idylliques.
Belles soirées, grandes réceptions, durant lesquelles Mitsuko doit s’effacer aux dépens de son époux telle est la tradition japonaise.
Il y a aussi les voyages et autres belles distractions,
jusqu’au jour où la jeune femme donne naissance à une jolie petite fille que les parents prénomment Mina.

Depuis quelques mois déjà, Patrick est porté sur la bouteille, (peut-être le stress du boulot ou de mauvaises relations de travail) toujours est-il que le fait d’avoir une fille plutôt qu’un fils n’arrange pas les choses. Il en veut à sa femme, pour lui c’est de sa faute, et que si elle acceptait plus souvent de faire son devoir conjugal cela ne serait pas arrivé, il aurait eu son fils. La pauvre Mitsuko ne dit rien. Le temps passe, elle quitte son travail pour s’occuper exclusivement de sa fille âgée de trois ans à présent et gère le foyer, où là, elle peut avoir son mot à dire.

(Une autre tradition) ce dont elle ne se prive pas et lui fait du bien, or, ce n’est pas du goût de Patrick qui l’insulte, la moleste et va jusqu’à la forcer à avoir des rapports sous des cris, alors que la petite qui est dans la chambre, à côté, entend tout, et pleure sous ses draps, choquée, avant d’enfin s’endormir.
Cela dure quelques années, mais ce ne sont pas les voisins qui apportent leur aide hélas.
Un dimanche matin, Patrick prend son bain, tout en écoutant la musique diffusée sur le poste radio, alors que Mitsuko, dans la cuisine, prépare le petit déjeuner.
Et pour faire plaisir, elle décide de le faire à la tradition japonaise.

La musique du poste réveille Mina, qui alors se lève et se rend dans la salle d’eau à moitié réveillée, où là, son père lui crie dessus, la menaçant de lui mettre une raclée si elle ne sort pas de la pièce tout de suite. Mais la fillette s’approche de lui en disant de sa petite et douce voix:
—Tu n’es pas gentil avec maman, tu lui fais mal et tu me fais peur.
Puis, elle pousse de sa petite main le transistor qui est sur le bord de la baignoire, celui-ci tombe dans l’eau et Patrick meurt électrocuté. Ensuite, le petit ange va prendre son petit déjeuner.
La femme, au bout d’un moment, trouve que son époux met bien du temps à venir, va donc le chercher et se trouve face au corps inerte de Patrick.
Elle a un choc, mais ne fond pas en larmes pour autant, la femme est même comme soulagée d’un poids, son tortionnaire de mari n’est plus.
Elle sort alors de la salle de bain, ferme la porte derrière elle, puis rejoint sa petite dans la cuisine.
Une fois que Mina a fini de manger, Mitsuko lui dit avec délicatesse:
—Mina ma chérie, papa a eu un accident, il est mort.
—Je sais. Répond l’enfant tout en mettant son bol dans l’évier, puis retourne jouer dans sa chambre.
Sa mère se dit alors que l’électrocution n’était peut-être pas un accident vu la réaction de sa fille. Elle souhaite savoir pourquoi cette dernière avait fait cela, ce à quoi Mina répond franchement.
Mitsuko n’en revient pas, son enfant a fait ce qu’elle, n’avait pas eu le courage de faire, décidant d’aller rejoindre Mina afin de lui dire combien ce que sa petite a fait est grave.
Mais comment expliquer aux secours ce qu’il vient de se produire ?
Cela passera-t-il pour un accident ?
La jeune femme espère que oui, car cela ne va pas passer inaperçu dans ce beau quartier au voisinage irréprochable, d’autant que Patrick était très apprécié de tous, mais ceux-là ne connaissaient pas ses côtés sombres.
Et de toutes façons, comment cela aurait fini ?
Mitsuko n’aurait jamais porté plainte, les services de police ne l’auraient pas prise au sérieux, auraient même ignorés ses dires.
Elle le sait hélas. De plus, la jeune femme ne veut pas avoir à subir les interrogatoires musclés de la police nippone elle ne le supportera pas.
Il lui faut penser d’abord à sa fille, à la suite des évènements, appelle alors les secours, qui une fois sur place constatent les faits et conclus à l’accident, mais se voient obligés de prévenir tout de même les services de police, ce qui inquiète la jeune femme.
Mitsuko contacte immédiatement par téléphone un très bon ami, toujours là pour elle. Un collègue de son défunt mari, lui aussi d’origines françaises et Lyonnais.
Celui-ci conseille de quitter le pays avec la fillette, il sait tout comme Mitsuko que les flics d’ici ne lui feront pas de cadeaux, alors qu’avec toutes les très bonnes relations qu’il a, elle peut s’en sortir sans soucis.
Mère et fille préparent alors tout de suite leurs valises, dans lesquelles elles ne mettent que le strict nécessaire. Or, la maman de la petite est en panique, se pose mille questions, va s’enfermer dans sa chambre, tandis que Mina finit de ranger ses affaires.
La police n’est pas encore là, mais elles doivent se hâter, et lorsque Philippe, l’ami attendu, arrive, la porte est ouverte il n’a qu’à la pousser, puis appelle son amie, mais celle-ci ne répond pas et la petite non plus.
Il pénètre doucement, puis pause sa main sur la poignée de porte de la première pièce qui se présente devant lui, c’est la chambre parentale.

Et là, il est face à l’horrible spectacle de Mitsuko, étendue sur le lit maculé de sang, elle s’est ouvert les veines. L’homme prend son pouls, mais rien, il est trop tard.

Au même instant arrive Mina qui voit la scène, horrifiée se met à crier et fondre en larmes, hurlant que tout est la faute de son père.
Il faut agir vite. Philippe regarde la petite, hésite, puis la prend par la main et tous deux courent jusqu’à la voiture. Ils partent à toute vitesse alors que la fillette est inconsolable, mais son nouvel ami arrive à trouver les mots pour la réconforter, lui promettant qu’il va trouver une solution.
Philippe lui demande comment cela a pu dégénérer de la sorte, ce que Mina lui explique avec ses mots à elle, que son papa n’était pas gentil. Il comprend mieux et n’est qu’à peine étonné du comportement de Patrick, qu’il avait déjà vu dans certains excès de colères, sous l’effet de l’alcool, même au travail, avec des gestes déplacés envers le personnel féminin à l’ambassade, il avait aussi plus d’une fois trompé son épouse.
L’homme garde quelque temps Mina avec lui, et grâce à ses grandes relations et des connaissances dans certains milieux, il peut faire faire de faux papiers plus vrais que nature pour la jeune fille, et la conduit par la suite à l’aéroport international de Tokyo, direction la France.
Ils prennent le premier avion, le but de Philippe, se rendre tout de suite à Lyon, chez sa sœur, qui pourra prendre en charge la petite sans aucuns soucis.
Entre temps, à presque dix-mille kilomètres de là, au Japon.

La police lorsqu’elle s’est rendue sur les lieux du drame, a conclue à une dispute conjugale qui a mal tourné. Pour elle, la femme a tué son mari, puis, s’est donnée la mort, pas de témoignages, ça ne risque pas. Elle classe l’affaire se demandant tout de même où a bien pu passer la petite fille de la famille.

Philippe et Mina arrivent enfin à l’aéroport Saint-Exupéry de Lyon. Ils prennent un taxi pour les conduire jusqu’à l’appartement de Stéphanie, la sœur du sympathique sauveur.
C’est une jolie jeune femme blonde, cheveux mi-longs, les yeux verts, très décontractée, célibataire, elle est infirmière à l’hôpital de la Croix Rousse.
Son frère repart tout de suite pour prendre le prochain vol retour après avoir embrassé Mina et laissé quelques instructions à sa sœur. Le courant passe bien entre la petite et la sœur de Philippe.
Bien que Mina ait dans son regard une tristesse permanente, Stéphanie trouve toujours les mots qu’il faut pour la consoler, lui décrocher de petits sourires.
Le temps a passé et suite à de longues batailles administratives, Stéphanie peut adopter Mina, toutes deux sont folles de joie.

La fillette va dans une bonne école, prend des cours de Karaté comme elle le faisait au Japon depuis très jeune, et à ses moments perdus se plonge dans les livres de médecine, de botanique, elle adore aussi les histoires de la mythologie grecque et romaine que possède Stéphanie.

NOUVEAU PAYS NOUVELLE VIE

Cela la passionne elle dit que lorsqu’elle sera grande elle sera infirmière elle aussi.
Les années défilent, Mina s’épanouit, avec celle qu’elle appelle maman Stef. Même si son passé est toujours là, comme une blessure ouverte n’arrivant pas à cicatriser, un passé qui vient la hanter certaines nuits.
Puis, elle devient une jeune femme d’une grande beauté, comme sa mère l’était, de taille moyenne, de longs cheveux noirs tombants jusqu’aux fesses, toujours coiffée d’une queue de cheval, les yeux noisette légèrement bridés, une peau claire, toujours très bien maquillée, un charme fou, très féminine.
Contrairement à ce qu’elle disait plus jeune, elle ne sera pas infirmière bien qu’elle continue à lire ce genre de livres, car, elle suit des études d’herboristerie, et la mythologie toujours présente, la transporte dans un monde qui la fascine.

Cela dure trois bonnes années, ça se passe bien, elle a une certaine facilité dans ses études ce qui est assez déconcertant pour ces amis (es) et même pour Stéphanie qui est si fière d’elle. Lors de ses études elle fait la connaissance d’un charmant jeune homme, qui se prénomme Bruno.
Elle ne le rencontre pas à l’université mais lors d’un repas entre amis communs, c’est cliché et pourtant le coup de foudre mutuel est là.

Il est de quatre ans son aîné, son métier, taxidermiste. Pas glamour, mais Mina s’en fiche pas mal, il n’y a pas de métiers sots ou inutiles, elle considère cela comme étant un art.

La voilà à présent phytothérapeute, c’est parfait, elle peut maintenant mieux se concentrer sur sa relation amoureuse qu’elle avait, il faut le reconnaître, un peu mise de côté, Bruno est l’homme parfait.
Grand, plutôt carré, brun, les cheveux façon coiffés décoiffés, les yeux verts, une barbe de trois jours, jean, baskets et polo. C’est un homme qui sait tout faire, très habile de ses mains ce qui est mieux vu son métier avec de plus, un certain talent lors des ébats amoureux, cela est loin de déplaire à Mina.
Vient le jour où elle se décide à le présenter à sa mère d’adoption, mais elle tient aussi à ce que Philippe vienne exprès du Japon, qu’il soit présent, il est la seule figure paternelle qu’elle ait vraiment connue depuis petite, l’opinion de l’homme compte aux yeux de la jeune femme. Un repas est donc prévu, tout est OK, cela se passe très bien, et une fois Bruno parti:
—Alors ! Alors ! Que pensez-vous de lui ?

Tous les deux le trouvent très bien, tout en mettant en garde Mina,qu’elle ne s’affole pas, même s’ils se connaissent depuis longtemps, pour ce qui est de vivre ensemble, c’est une autre histoire.
Mina est loin d’être bête, elle sait que c’est un engagement important.

Après avoir pesé le pour et le contre, vient le jour où les amoureux emménagent sous le même toit, non loin de chez Stéphanie, dans le sixième arrondissement de Lyon. La jeune femme a trouvé une place, dans un cabinet de phytothérapie dans le troisième arrondissement, éloigné du magasin de taxidermie de Bruno, situé à environ trois kilomètres de là, mais peu importe, c’est une grande joie pour elle.
Premier jour pour Mina qui a fait connaissance de la petite équipe et découvre son bureau. Elle est parfaitement à son aise, enchaîne les rendez-vous, elle a su s’imposer dans ce monde, à en rendre jaloux ses confrères, c’est le cadet de ses soucis.

Cela va faire huit mois qu’elle est dans ce cabinet, pas une ombre au tableau, mise à part qu’un jour, devant aller chercher un dossier en documentation, elle surprend un collègue, (Pierre Dufet) en train de peloter assidûment une petite stagiaire, loin d’être consentante.
Pris sur le vif, il s’arrête, et la jeune fille part dans les toilettes en pleurs.
Mina écœurée retourne à ses occupations, en colère. Pierre Dufet vient vite la voir à son bureau:
—Vous n’avez rien vu Mina, nous sommes bien d’accord?

Mais, elle ne peut se contenir:
—Vous croyez ça Pierre ? La pauvre petite, le traumatisme que ça lui cause. Le nombre de personnes que nous aidons, qui nous font confiance. Êtes-vous conscient de la renommée du cabinet ? et vous vous permettez cela ? Vous rêvez monsieur !
—Mais ma pauvre, qui croira une petite stagiaire, ou même vous. J’ai fondé ce cabinet, avec mon père, tout le monde sera de mon côté, et si elle tient à sa place elle se taira aussi, à présent au boulot.
Pour Mina c’est trop. Elle attend la pause déjeuner pour rejoindre la jeune femme abusée, afin de discuter avec elle.
En effet, celle-ci ne compte pas porter plainte de peur de perdre son stage et d’être mal notée, des représailles, (bien que ce n’était pas la première fois qu’elle subissait des attouchements de la part de Pierre).
À l’écoute de ça, soudain, Mina, l’histoire de quelques secondes, a comme une absence et repense à ce que sa mère avait vécu, le chagrin et la colère prennent le dessus.

Le soir venu, fermeture du cabinet, chaque membre prend ses affaires pour se rendre ensuite au parking sous-terrain. Mise à part le patron, toujours le dernier à partir. Or, ce soir-là, c’est son fils, Pierre, qui est le dernier à s’en aller.
Cachée derrière un poteau, Mina l’attend patiemment.
Il arrive au parking, se dirige vers sa voiture et Mina s’approche de lui, surpris. Il lui demande ce qu’elle fait là.
—Vous avez réfléchi à ce que je vous ai dis mademoiselle?
Pas de réponses de cette dernière, juste un sourire en coin, elle met ses gants noirs.
—Je vous ai posé une question !
Et en une fraction de seconde, elle brise la nuque de l’homme, en une prise de karaté, ses cours avaient porté leurs fruits, il tombe raide.
Puis, immédiatement, la jeune femme fait une mise en scène, lui prend son argent ses cartes de crédit, et éparpille sur le sol les affaires de ce pourri, afin que cela ait l’air d’un vol qui a mal tourné.

Ensuite, elle monte dans sa voiture et décide de rentrer chez elle tranquillement, afin de retrouver son amour.
Une fois rentrée, Bruno lui demande la raison de son retard à la maison, d’un ton un peu agacé.
Mina lui répond qu’elle avait une grosse étude de dernière minute à régler, son homme ne va pas chercher plus loin.

Tous deux prennent une ouche coquine, soupent, puis vont se coucher.
Le lendemain matin, la jeune femme se lève, fraîche comme une fleur, mais lui reviennent en tête des images de ce qu’elle avait fait la veille au soir.
Alors que les deux tourtereaux déjeunent::
—Bruno, j’ai quelque chose à t’avouer, j’ai fait une très très grosse bêtise.
—Cela ne doit pas être si méchant que ça, dis-moi.

Mina lui explique alors en détails tout ce qui c’était passé et pourquoi.
Il tombe des nues, ne répond rien et sans finir de manger, va se préparer et part sans dire un mot, en claquant la porte.
Sur la route qui le mène au boulot, tout en conduisant, il se pose des tas de questions auxquelles il ne trouve pas de vraies réponses, (mais pourquoi a-t-elle réagi ainsi?) Se dit-il.
Une fois fini son petit repas, elle file se préparer, se pomponne, met un de ses plus jolis tailleurs, puis se rend au cabinet comme d’habitude.
Arrivée, dans le parking, elle voit une voiture de police garée devant celle de Pierre Dufet, dont le corps sans vie est encore là, couvert d’une toile noire.
Mina voit son boss converser avec une personne à l’air peu gracieux. Elle descend de son véhicule, se dirige vers les deux hommes demandant ce qu’il se passe et viennent les présentations de rigueur.
—Mademoiselle, enchanté, je suis le commissaire Brelot.
(pas facile à porter surtout lorsque l’on est flic)

Le commissaire est un homme qui présente bien, entre quarante-cinq et cinquante ans, rasé de près, petite moustache, cheveux bruns, un certain charme, costume deux pièces, chemise blanche, cravate de bon goût et chaussures de ville en cuir de couleur noire.

Il explique donc à notre belle qu’un vigile avait découvert le corps de Pierre dans la nuit, autour des deux heures du matin, mais pas de traces de lutte, porte-feuille vidé, pas d’indices et les caméras de surveillance étaient hors de
service, heureusement pour la jeune femme qui ne s’en était pas souciée, donc, le commissaire n’a rien à se mettre sous la dent.
—Lui connaissiez-vous des personnes qui lui en voulaient?
Et toutes les questions habituelles sont posées à Mina. Elles défilent, ainsi que pour monsieur Dufet (père), mais sans réponses concrètent.
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Bonjour à tous !

Aujourd'hui je reviens vers vous pour vous parler de l’œuvre d'Adeline Rogeaux , Histoires folles et horrifiques que je viens
tout juste de terminer.

J'ai vraiment apprécié la lecture de ce petit recueil qui se compose d'histoires glauques à souhait, saupoudré d'une touche d'humour noir.
Les textes sont certes courts (micronouvelles) mais n'en reste pas moins efficace pour vous donner quelques frissons ici et là.
Les histoires qu'avec ce livre Adeline nous propose sont, de mon humble point de vue, très imagées et les événements gores qui
s'y déroulent resteront scotchés à vos esprits pendant un moment.
Vous ne regarderez plus le monde de la même manière, tant tout ceci est criant de réalisme par moment, malgré le côté fou des récits.

C'est un petit livre fort sympa à lire et découvrir pour toutes celles et ceux qui aiment se faire une petite frayeur, le soir sous une lumière tamisée, et je ne peux que
vous le recommander.

Je mets bien évidemment à ce trésor la note de 5/5
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Nouvelles / Le pacte du djinn - Lancelot Cannissié
« Dernier message par cnslancelot5930 le jeu. 18/11/2021 à 10:26 »
Bonjour à tous !  :bonjour:

Aujourd'hui je vous présente la micronouvelle Le pacte du djinn tiré de mon recueil Peur primale et autres récits

Bonne lecture !  :clindoeil:



Le pacte du djinn
 
Au bord d'une rivière, sous un grand chêne, un jeune homme creusait. A ses pieds, un énorme sac poubelle semblant contenir quelque chose d'assez grand. L'homme pleurait, sanglotait tandis qu'il creusait. Au bout d'une heure, il eut terminé. Il tira le sac jusqu'au bord du trou et le poussa dedans. Cet homme c'était moi et voilà mon histoire.
Cela s'était passé si vite que je n'avais même pas eu le temps de réagir. Nous étions sortis voir un film au cinéma puis boire un verre et voyant qu'il était déjà bien tard, avions eu la malheureuse idée de prendre un raccourci pour rentrer plus vite. Nous comprîmes notre erreur lorsqu'un type louche nous accosta. Il titubait, sûrement à cause de l'alcool car il puait la bière à des kilomètres et c'était à moitié exagéré. Je n'aurais jamais dû lui refuser mon portefeuille. Je n'avais pas réagi lorsqu'il sortit son arme et la pointa vers nous pas même lorsqu'il tira. Quand je repris mes esprits, à cause du grand bang, il était déjà trop tard. Elle gisait à mes pieds et notre agresseur avait pris la fuite.
C'était alors que nous arrivions au pied du vieux chêne, en train d'enterrer une aussi ravissante créature. Je séchai un instant mes larmes, ramassa la pelle et m'affaira à reboucher le trou. Dès que j'eus fini, je repartis seul avec pour unique compagne ma tristesse. Sur le chemin du retour, je croisai une vieille dame.
« Vous avez l'air bien malheureux par une si belle nuit, me dit- elle.
— Oh si vous saviez, répondis-je. Je viens d'enterrer celle qui éclairait mes nuits et maintenant ce n'est plus que ténèbres et désolation. Je me sens perdu comme si le phare qui guidait ma route avait cessé d'émettre sa lumière.
— Il est toujours possible de réparer un phare cassé, me dit-elle d'un sourire qui laissa paraître une rangée de dents jaunis par le temps.
— Hélas pas celui-ci, fis-je dépité.
Elle me sourit de plus belle et sortit une petite boîte de sa poche. Elle me tendit l'objet. Je le pris dans les mains et l'examina attentivement.
— A quoi ça.... »
Je relevai la tête, la vieille dame avait mystérieusement disparu. Je contemplai un moment l'objet en ma possession, me demandant pourquoi elle me l'avait donné. Je rentrai donc chez moi, posai la boîte sur la table de chevet et m'affalai sur mon lit. Il ne fallut pas longtemps pour que la fatigue me gagne et je finis par m'endormir.
Dans mon sommeil, je pus entendre sa voix spectrale m'appeler d'outre-tombe. Elle était à la fois distante et tellement proche. Elle venait du plus profond de la terre et semblait m'attirer à elle. Je me réveillai en sursaut. Sur la table la petite boîte brillait.
Je la pris dans mes mains et lus les inscriptions au dos de celle- ci.
« Faites un vœu et tournez la manivelle » était-il écrit. Un vœu
? Si je pouvais en formuler un, ce serait bien évidemment de la revoir. Je ne croyais pas à ce genre de choses mais j'étais au bord du désespoir. Aussi émis-je le souhait de pouvoir être de nouveau avec elle.
Je tournai la manivelle et la boîte s'ouvrit. Lorsque le couvercle fut levé, un étrange petit être en sortit. Il ne portait qu'un pantalon à rayures bleues et blanches, avait les cheveux coiffés en tresse, tresse qui lui arrivait à la raie des fesses. Il flottait là devant moi, me fixant de ses yeux verts puis commença à faire des cabrioles.
« Un vœu ! Un vœu ! criait-il en volant ici et là avant de s’arrêter devant moi. Je suis trop content ! dit-il en faisant des vrilles.
— Excusez-moi mais qu’est-ce que vous êtes au juste ? demandai-je dubitatif.
Il arrêta ses cabrioles et me regarda avec tellement d’insistance que je me crus totalement nu sous son regard.
— Moi ? Mais je suis un djinn, répondit-il.
— Un djinn ?
— Oui, un djinn et je suis là pour réaliser ton souhait.
J’en fus bouche bée. Avais-je bien entendu ? Cette petite chose allait-elle vraiment pouvoir réaliser mon vœu de la revoir ?
Il comprit tout de suite ce à quoi je pensais car il répéta :
— Oui je suis là pour réaliser tous tes vœux ! Je vais la ramener pour toi !
— Attends une minute, dis-je suspicieux. Que veux-tu en retour ? J’imagine que ce n’est pas gratuit.
— Oui, il y a bien une chose, répondit le petit djinn.
— Que puis-je donner en échange de ce que tu m’offres ?
— Rien que tu dois donner…Cependant, il y a une condition à ton souhait.
— Et quelle est-elle ?
— Tu ne devras en aucun cas quitter la dame de tes pensées pas même un instant.
— Pourquoi ? Que se passerait-il ? — Elle disparaîtrait, répondit-il d’un air grave. Et tu ne peux pas la toucher non plus.
— Quoi ?! Mais c’est impossible ! Comment voulez-vous… Même pas une caresse ? Un baiser ?
— Rien de tout cela et tu pourras rester avec elle. »
Je poussai un soupir puis acquiesçai de la tête. Le djinn prononça alors une sorte d’incantation et je me sentis partir pour un profond sommeil.
A mon réveil, je faillis pousser un hurlement.
Là, à mes côtés, dormait celle que j’avais la veille enterrée. Je portai une main vers son visage puis me rappelant les conditions de mon vœu, je m’abstins. Je la regardai, écoutai sa profonde et lente respiration. J’aurais tellement voulu la toucher et voir que cela n’était pas encore un rêve. Elle ouvrit les yeux.
« Bonjour, me dit-elle avec son plus beau sourire. »
Sous le coup de l’émotion, je me mis à pleurer à chaudes larmes.
Les jours passèrent et pas un seul instant je ne quittai mon amour des yeux. Partout où elle allait, j’allais. Je devais aussi lutter pour ne pas la toucher, l’embrasser. Elle ne fit aucune remarque quant à mon comportement qui devait pourtant lui sembler bien étrange. Pas même lorsque j’évitais ses baisers que j’aurais jadis tant appréciés.
Les jours passèrent puis les mois et bientôt je me suis mis à regretter. J’étais à jamais lié à elle mais elle me paraissait si lointaine comme un rêve.
J’avais même peur de dormir le soir, craignant qu’elle ne disparaisse durant mon sommeil. J’aurais tout donné pour une caresse. Plusieurs fois je faillis craquer. Cette situation m’était insupportable.
Toute les nuits, je pleurais mon mal être, regrettant le jour où j’avais fait ce stupide vœu. Juste une caresse…Juste une, suppliai-je. Elle était là, tout près de moi. Je pouvais sentir son parfum, son odeur. Il était enivrant, entêtant.
Un jour j’en eus assez. Je ne pouvais plus continuer comme ça. Aussi décidai-je, les larmes aux yeux, de lui faire mes adieux. Je la remerciai d’avoir aimé le sombre idiot que j’étais et l’embrassai tendrement. Je fermai les yeux, refusant de la voir partir puis quand je les rouvris, elle n’était plus là. Elle avait disparu dans un dernier baiser, un baiser qui me resterait en mémoire des années plus tard. Et un beau jour, vint mon tour de mourir. Je ne regrettais rien, j’avais trouvé une nouvelle femme, une nouvelle raison de vivre. Deux de mes enfants s’étaient mariés.
C’était l’heure de mon dernier sommeil. Je partais la rejoindre, celle qui un jour, dans un dernier baiser, s’était envolée.
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Nouvelles / Re : La montagne aux mille yeux
« Dernier message par cnslancelot5930 le jeu. 18/11/2021 à 10:20 »
Suite et fin de La montagne aux mille yeux


La Nouvelle-Zélande


  Le pays de Nouvelle-Zélande était sombre, l’épaisse forêt et la brume ne laissant pas passer la lumière du soleil sur cette terre désolée. Il y avait la plage de galets verts au sud, le petit chemin de roche calcaire et le petit pont en pierre qui séparait la côte de la dense forêt dont les teintes habituellement vives étaient devenues ternes et mélancoliques. Il y avait plus haut nord, les marais où la végétation se faisait plus sauvage, plus agressive. Au-delà, tout était recouvert d’un épais brouillard jusqu’à la région montagneuse. Le pilote de l’avion les déposa sur la plage et repartit en leur indiquant qu’il reviendrait les chercher plus tard. Le vent en provenance du large rapportait l’essence marine aux narines de nos protagonistes. Ils attendirent, regardèrent l’avion disparaître derrière l’horizon puis empruntèrent la route menant aux bois. Les porteurs emboîtèrent le pas à John, Helen et Marc ; marchant vite en dépit de leurs bagages. Helen s’arrêta au moins toutes les cinq minutes lorsqu’elle entendait un son suspect et même son mari eut du mal à la rassurer. Il faut dire que lui aussi n’était pas serein, car son instinct lui disait que quelque chose de malsain planait dans l’air. Ils sommèrent aux porteurs d’accélérer et sortir de la forêt. La sensation d’être observé demeura pourtant un bon moment et lorsqu’ils passèrent les marais Helen crut voir quelque chose courir, là entre les hautes herbes ; quelque chose de gros et de difforme. Elle jura que ça avait trois têtes ressemblant à celle d’un rat et un corps défiant la logique des lois naturelles. Elle préféra toutefois ne pas y faire allusion et continua à suivre le groupe, silencieuse. Ils durent lutter tant bien que mal contre l’agressivité végétale, mais réussir à sortir sans encombre. Ils atteignirent le brouillard que Marc redoutait, car cela le plongeait dans un inconnu qui le terrifiait, car il le savait vivant et dangereux. John ramassa une branche morte au sol et s’apprêta à l’embraser quand il fut stoppé net par sa femme qui redoutait que cela n’attire quelque force obscure, là dans la brume. Il se ravisa donc et faisant confiance à Hamilton pour les guider il jeta le bâton à terre. Ce dernier leur fit signe de s’arrêter, alerte à tout bruit étranger au leur. Puis quand il fut certain ou presque (car nul ne savait ce qui se cachait là-dedans) qu’aucun danger ne pointait à l’horizon, il ordonna aux porteurs de continuer et demanda à John et Helen de les suivre prudemment.
   Marc était nerveux et tremblait par moment, si bien qu’il devait se retenir à John ou à Helen. Ils évitaient tous de regarder en direction de la montagne comme s’ils s’attendaient à y voir l’horreur profanatrice, rongeuse de toute conscience humaine et de toute raison, les plongeant dans une sorte de delirium sans fin et sans fond. Toutefois, l’un des porteurs risqua un coup d’œil en direction du pic, s’arrêta net et poussa un hurlement qui alerta le reste du groupe, pointant du doigt le sommet de la montagne. Malgré la mise en garde de Marc, ils risquèrent un regard. Helen hurla à son tour en voyant l’ombre gigantesque, la silhouette ailée. Nul doute que c’était un oiseau, mais sa taille ne manqua pas d’apeurer et de choquer. Là-haut, la brume se faisait moins opaque et les faibles rayons du soleil révélèrent une créature d’un rouge vif et vert, les couleurs étincelant sous la lueur de l’astre de feu. La créature répondit par un cri strident, ravivant de douloureux souvenirs chez monsieur Hamilton. Puis comme pour répondre à l’appel de la bête, une myriade de points luisants les fixaient maintenant et avec une telle intensité malsaine qu’ils en furent mal à l’aise. Ils étaient encore dans la brume et ne distinguaient la chose que très faiblement, mais John en avait une infime idée quant à ce que c’était, des yeux. Ces yeux plongèrent dans les leurs et ils se sentirent partir dans les tréfonds cosmiques de l’univers lui-même. Ils étaient comme hypnotisés, happés par cette puissance, une puissance diabolique qui leur montra des choses que nul homme n’aurait souhaité voir ; ils leur montrèrent la fin de toute chose. Quand ils revinrent à eux, Helen était en proie à des délires sur des événements qu’ils avaient déjà oubliés… mais pas elle, non… elle se souvenait de l’horreur et elle sentait plus que jamais l’approche de la mort. Ils voulaient continuer leur route vers la montagne, mais cela provoqua l’hystérie de Helen qui tenta de se débattre tant bien que mal des prises de Marc et son mari. Un effroi d’une intensité si violente pouvait se lire dans ses yeux alors qu’on la trainait de force. John ne comprenait pas un tel comportement de la part de sa femme et demanda à Marc de s’arrêter un instant. Il prit sa compagne par les épaules et plongea son regard dans le sien. Il tenta de lui murmurer des mots réconfortants, mais elle ne cessait de dire des choses insensées sur une quelconque fin du monde.



Au-delà de la montagne, la fin de toute chose


   Les porteurs regardaient la pauvre dame, complètement tétanisés. L’un d’eux laissa tomber son portage et s’enfuit en courant. Un autre faillit le suivre, mais fut retenu par monsieur Hamilton qui lui somma d’aller en éclaireur au sommet. Le porteur hésita, une étrange sensation le parcourait comme s’il s’attendait au pire là-haut. Voyant les Sherpas trop apeurés pour continuer la route, ils décidèrent de retourner à la plage.
   Soudain, Helen fut prise de convulsions intenses et s’écroula au sol. Elle avait les traits tirés en une horrible grimace et les yeux révulsés. Marc et John tentèrent de la ramener à un état raisonnable, mais rien n’y faisait. Puis elle commença à délirer à nouveau au sujet de la Fin.
« Mort… là-bas… au sommet… le grand Arkul… ça dévore tout… horrible… horrible !
—   Qu’est-ce qu’elle raconte ? demanda John à Marc.
—   Je l’ignore, répondit Marc qui semblait tout aussi perdu que lui. Je ne suis jamais allé au-delà, la peur m’avait fait faire demi-tour quand j’y suis allé la première fois.
—   Chérie… chérie ! tenta-t-il pour la ramener à un état de conscience stable.
Rien n’y fit. La pauvre était en proie à une démence, un dédale dont elle ne trouvait pas la sortie. Elle continua à hurler des choses qu’un esprit sain aurait jugé blasphématoires. Enfin, elle finit par s’évanouir.
—   Que fait-on ? demanda John.
—   Je pense qu’elle devrait rentrer ; je vais prévenir le pilote.
—   Et nous ?
—   Nous nous devons de continuer, répondit Hamilton le regard grave. Il le faut.
—   Vous pensez que ça va aller pour elle ?
—   Je l’ignore, avoua Marc. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner, ne croyez-vous pas ? »
John réfléchit un instant, pesa le pour et le contre de la situation. Son cœur balançait entre rester avec sa femme et continuer ce voyage qu’il avait tant planifié. Il avait du mal à se décider et s’était perdu depuis un moment dans ses réflexions avant d’être ramené de ses pensées par Hamilton. Il décida de laisser son épouse aux mains d’experts et de continuer son voyage. Ils confièrent Helen aux deux porteurs trop effrayés pour continuer.
   Devant lui, la montagne à la forme incongrue se dressait majestueusement. John ne savait pas pourquoi, mais il ne pouvait regarder en direction du sommet et tremblait à l’idée de lever les yeux. Aussi entama-t-il son ascension la tête baissée, suivi de Marc et le dernier porteur qui avait bien voulu rester avec eux.
   Une demi-heure plus tard, ils avaient déjà fait la moitié du chemin et John commençait à sentir la fatigue arriver. Il proposa à Marc de s’arrêter un peu, mais ce dernier lui dit que la nuit allait bientôt tomber et qu’il valait mieux continuer tant qu’il faisait encore clair pour voir où ils allaient. Soudain, le porteur fut pris d’une panique assez violente et regardait, glacé de tétanie, en direction du ciel maintenant dégagé. John curieux de savoir de quoi il retournait risqua un coup d’œil. Marc leva aussi les yeux au ciel et une certaine crainte le foudroya le cœur qu’il retint de bondir hors de sa poitrine. Sa peur fut justifiée lorsqu’il aperçut la chose qui l’avait effrayé il y a de cela quelques années ; l’ombre titanesque, la bête ailée qui plongea encore une fois le monde dans les ténèbres, cachant le soleil de son énorme corps. John distinguait à peine la créature tant elle était haute dans le ciel, mais sut deviner ses formes. Il s’agissait d’un mélange grotesque de rapace et de dragon aux couleurs qu’il devina assez vives. La créature poussa son hurlement perçant et fondit droit sur le pic de la montagne. Elle se posa puis son regard scruta l’horizon brumeux. Elle passa devant l’épais buisson derrière lequel s’étaient cachés Marc, John et le porteur sans les voir. Toutefois la bête avait dû les percevoir, car elle poussa un autre hurlement avant de descendre plus bas pour mieux observer. Elle se stoppa à quelques mètres du buisson et huma l’air. Soudain un autre petit animal sortit de derrière les fourrées, un rat à trois têtes, créature hideuse, mais qui tombait à pic, car le titan ailé porta son attention sur celui-ci. Il regarda le petit monstre courir vers un autre bosquet plus bas en aval et repartit. John se risqua à jeter un coup d’œil ; il était parti. Ils reprirent alors leur ascension. Marc commençait à se sentir de plus en plus nerveux à mesure qu’ils approchaient du sommet. John également. Quant au porteur, n’en parlons pas ; il était complètement terrorisé. Au bout d’une heure environ ils atteignirent enfin le pinacle de la montagne. Lorsqu’ils regardèrent de l’autre côté, John fut pris d’un horrible malaise. Marc regarda ce qui avait bien pu créer une telle contrariété et quand il vit les monceaux de cadavres en décomposition d’animaux en tout genre, qu’aucune vie ne subsistait plus au-delà, il comprit. John repensa aux paroles de sa femme et c’était ça qui le rendait nerveux. Marc posa une main hésitante sur son épaule, lui aussi était fort incommodé par la situation et n’avait plus qu’une seule envie, repartir de ce lieu maudit qui transpirait la mort. Ils retournèrent à la plage et Marc contacta l’avion qui les rapatria en ville.
   La femme de John les attendait à l’hôpital ; elle ne se souvenait plus de comment elle était arrivée là. Marc laissa John en tête à tête avec sa compagne et repartit chez lui. Ils se retrouvèrent quelques jours plus tard au pub. Ils prirent un whisky qu’ils sirotèrent doucement. Marc brisa la glace en lançant le sujet de leur séjour en Nouvelle-Zélande. Il évoqua ce qu’ils avaient vu là-bas, mais John ne se sentait pas d’humeur.
   Toutefois, Marc ne put s’empêcher d’évoquer la créature dont l’existence même ne saurait être tolérée même sur une planète comme celle-ci. Son discours sur la bête attira un homme assis deux tabourets plus loin. L’homme en question se rapprocha d’eux et s’excusant de les déranger il les interrogea sur cette fameuse bête qu’ils avaient aperçue.
« Cette créature que vous avez vue… j’en ai déjà entendu parler, dit l’homme.
—   Où ça ? demanda John curieux.
—   De la bouche de quelques locaux qui se transmettent de génération en génération des histoires sur certaines créatures que seuls leurs ancêtres auraient vues. Ils l’appellent, si je me souviens bien, Arkul.
—   Arkul ? demanda Marc. N’est-ce pas le nom que votre femme a évoqué là-bas, John ?
—   Si, il me semble bien que ce soit ce nom-là, répondit John.
—   L’Arkul, reprit l’homme, est une créature qui fascine autant qu’elle effraie de par sa nature. Il y avait un peuple qui vivait là-bas avec leurs troupeaux, mais quand cette bête de l’enfer est apparue, elle a tout détruit sur son passage, n’apportant que mort et désolation sur une terre qui semblait auparavant pleine de vie. Seuls quelques hommes auraient réussi à en réchapper et ce sont eux qui aujourd’hui transmettent les histoires, les légendes. Certains vous diront ceci : « Arkul nakmet drea » ; ce qui signifie l’Arkul apporte la fin. »



L’Arkul


   L’homme continua à parler de l’Arkul et des choses qu’il avait apprises à son sujet. La créature ne serait pas originaire de Calium, mais serait venue des confins de l’univers par un trou de ver il y a de cela des années. Certains scientifiques et astronautes auraient démontré qu’elle venait de la treizième galaxie et qu’elle serait responsable de la disparition de plusieurs étoiles dans cette partie de l’espace. Un guerrier aurait, malgré la peur que suscitait la bête, réussi à la blesser, assez pour l’immobiliser pendant des décennies. Le dragon-rapace au plumage rouge vif et au torse vert émeraude était considéré aussi bien comme un dieu que comme une calamité. La fin, le dévoreur d’étoiles ; tant de noms lui ont été donnés par les anciens Néo-Zélandais. L’homme dit qu’ils craignaient que le titan ne se rétablisse et qu’il ne commence à apporter la mort sur son passage.
   John et Marc écoutaient l’histoire, fascinés autant qu’effrayés. Ils posaient des questions telles que pourquoi leur planète ou encore depuis combien d’années ce monstre vivait et s’il s’éteindrait un jour.
   L’homme leur répondit qu’elle avait dû trouver leur monde complètement par hasard lors d’un de ses nombreux voyages et qu’elle devait être vieille de plusieurs milliards d’années si on s’en référait à la fréquence à laquelle les planètes et les étoiles disparaissaient. Il leur dit même sans pour autant le confirmer que la créature était dépourvue de pénis était tout vraisemblablement une femelle ; cela il l’avait entendu de la bouche d’un autochtone. Il y avait aussi ces petits êtres qui l’auraient suivi, des gobe-gobes aux yeux multiples qui observaient depuis la haute montagne. Ces bêtes étaient dépourvues de toute conscience morale et ne pouvaient être effrayées par l’Arkul ni même la menace qu’il représentait pour notre monde. Aussi avaient-ils appris à vivre en symbiose. Les gobe-gobes étaient les yeux et oreilles du géant dragon-rapace et ce dernier les nourrissait du reste des cadavres qu’il laissait sur son chemin.
   Marc repensa à ces milliers de lueurs bleutées et en conclut qu’il devait s’agir de ces petits démons. L’homme confirma cette pensée et ajouta qu’ils avaient eu de la chance, que la providence les avait épargnés. John ajouta que la providence avait l’apparence d’un rat à trois têtes. En effet, sans l’intervention de cette bête grotesque qui avait détourné l’attention de l’Arkul, ils ne seraient sûrement pas là à en discuter avec cet inconnu. L’homme leur conta ensuite un rêve qu’il avait fait, qu’il craignait que cela ne devienne leur triste réalité ; il leur parla de la fin de tout. John en était pétrifié rien qu’en imaginant la chose. De plus, quand l’homme leur affirma qu’il avait vu la créature mettre bas, ils en restèrent bouche bée, la peur les retenant de tout commentaire. Ils redoutaient en effet que ces cauchemars ne soient que la partie émergée d’un gigantesque iceberg, un monolithe de glace qui ne tarderait pas à refaire surface un jour ou l’autre, apportant mort et folie. L’homme n’en dit pas plus et décida de prendre congé après leur avoir offert un dernier verre. Il s’excusa du dérangement et s’en alla.


Le cauchemar d’Helen
   

Quelques semaines plus tard, Helen ne s’était toujours pas remise de sa terrible vision et même si maintenant elle n’en avait que des bribes, elle avait peur. Aussi n’osait-elle pas dormir de crainte que ces visions ne reviennent la hanter. Elle restait là, assise dans le fauteuil du salon et complètement perdue. John tenta plusieurs fois de la raisonner, sans grand succès. Un jour, il décida de se rendre à la pharmacie et lui rapporta quelques somnifères. Il en dilua dans une tisane qu’il lui présenta. Elle ne se douta de rien et but d’une traite le breuvage. Elle s’endormit au bout de quelques minutes. John resta à ses côtés pour être certain qu’elle dorme. Elle semblait agitée dans son sommeil, fort agitée. John ne savait pas quoi, mais quelque chose la maintenait dans une certaine tétanie. Il savait qu’elle rêvait et que son rêve devait en être horrible tant elle s’en retournait dans son lit. John lui prit la main et elle se calma un instant.
   Soudain, elle se réveilla en sursaut, agrippant fermement le bras de son mari. Elle se mit à parler de l’Arkul et que la fin approchait. Elle le regarda d’un air grave et lui dit qu’ils n’auraient jamais dû faire ce voyage, qu’ils avaient réveillé une force qui les dépasse de loin et qu’ils allaient en payer le prix fort. Elle lui dit que quelque chose de terrible se profilait à l’horizon et qu’il fallait qu’ils partent. Partir ? Mais pour aller où ? Ils n’avaient aucun endroit où fuir cette calamité cosmique qui effrayait tant sa femme. Ne sachant pas quoi faire ni quoi dire, il lui proposa de se rendormir et qu’il resterait à ses côtés. Elle craignait cependant de fermer les yeux et de se retrouver plongée en plein cauchemar une nouvelle fois. Elle finit pourtant par s’endormir, trop fatiguée de lutter contre le sommeil.
   Lorsque ses yeux se rouvrirent, ce fut pour découvrir une vaste prairie de fleurs en tout genre ; rouge, orange, bleu, il y en avait de toutes les couleurs. Elle pouvait presque sentir leur doux parfum enivrer ses sens et elle se laissa tomber au sol, portée par la mélodie du vent qui soufflait dans les feuillages. La chaleur du soleil lui caressait le visage quand soudain le ciel se couvrit d’immenses nuages. La douce chaleur laissa alors place à un froid glacialement mortel qui meurtrit sa peau qui commençait à s’écailler et partir en lambeaux. Puis elle entendit ce hurlement strident et vit le ciel se déchirer en deux. D’un trou béant du continuum espace-temps surgit la bête. Toutes les fleurs se mirent à faner et les arbres à perdre leurs beaux feuillages. L’air si doux et parfumé devint nauséabond, agressivement pestilentiel. Tout devint morne et terne autour d’Helen, la végétation, l’air même se mouraient. La créature atterrit net devant elle et quand elle plongea son regard dans le sien, elle vit toute l’horreur sidérale, une partie de l’espace qu’elle aurait souhaité ne jamais connaître. Elle vit les entités célestes de Shin-Raggoth, Yûgordt, Astrotephis et Narkil. Ces quatre déités se disputaient les quatre coins de l’univers et dans un souci de le réduire, car trop expansible, ils avaient donné naissance au dévoreur Arkul. Elle vit également les textes prophétiques, les images subliminales révélant des horreurs que l’esprit fragile de la pauvre Helen ne sut contenir sans tomber dans une certaine démence. Elle en hurla à se déchirer la voix.
« Il… trop tard… tout détruire… Shin-Raggoth, Yûgordt, Astrotephis, Narkil… tous ils attendent !
—   Ils attendent quoi ? demanda John fort inquiet et perdu quant à ce qu’il fallait faire. »
Mais elle ne répondit pas et épuisée de toute cette agitation, elle succomba.
   Quand elle se réveilla le lendemain, elle ne se souvenait plus de rien et constatant que son lit était mouillé elle demanda à son mari comment cela se faisait. John ne sut quoi lui répondre et prétendit ne pas savoir. Elle le sonda un instant, perplexe puis lui demanda avec un sourire auquel il ne pouvait résister s’il ne pouvait pas lui monter quelque chose à manger, car elle avait fort faim. Il alla donc lui chercher son café et ses croissants qu’elle engloutit voracement. John la sentait nerveuse, anxieuse et quand il lui demanda, elle répondit qu’elle n’en savait rien, mais que c’était comme si quelque chose avait chamboulé son esprit, quelque chose de lointain et de malsain, une chose dont elle désirait ne pas se rappeler. John la regarda toujours inquiet puis il lui sourit et posa un baiser sur son front. Elle s’en sentit légèrement rassurée.



Terre désolée, ville tombée



   Quelques jours plus tard, des nouvelles assez inquiétantes au sujet d’une ville nommée Deadhill se firent entendre à la radio et aux informations. Il s’agissait d’une ville située à un bon cinq cents kilomètres de là où ils vivaient. Selon les journalistes la ville qui se situait en abord d’une très haute colline aurait été poussée dans le vide avec tout ce qui l’entourait par une force titanesque durant la nuit. Lorsqu’on demanda à deux des survivants qui avaient heureusement réchappé à la catastrophe, ils ne surent quoi répondre, car tout s’était passé si vite qu’ils n’avaient pas eu le temps de voir. Certains émirent l’hypothèse d’un tremblement de terre qui aurait propulsé une partie de la colline déjà fragilisée dans le vide. D’autres réfutèrent cette théorie, car aucune secousse n’avait été ressentie dans les villes alentour et s’il y avait eu un séisme assez puissant pour causer un tel cataclysme, cela aurait eu un impact plus important. Il y eut aussi cette étrange rumeur comme quoi l’espace même se serait déchiré en deux au-dessus de la ville au moment précis où celle-ci sombra dans les flots. Et des hurlements stridents à vous arracher les tympans se firent entendre là-haut dans le vide intersidéral.
   Au petit matin, il ne restait plus qu’une terre en désolation. Tout aux alentours avait pourri et les arbres avaient brûlé on ne sut comment. Les créatures des bois avaient bien évidemment fui depuis longtemps et aucune n’avait succombé aux flammes. Les quelques rescapés étaient encore sous le choc et les on-dit sur quelque légende aussi vieille que la venue de l’Homme sur la planète allèrent bon train. Certains évoquèrent même le pays que l’on n’ose nommer tant il effraie par son étrangeté déconcertante qui défiait la logique, avec cette brume qui ne disparaissait jamais, ces arbres qui semblaient pousser dans des directions inconvenantes et ses plantes dont les racines sortaient de leur cime. Sans parler de celles qui paraissaient se mouvoir dans l’eau sombre et glaciale. On évoqua la montagne dont la forme allait au-delà de toute description scientifiquement raisonnable.
   John reconnut la Nouvelle-Zélande où il y a de cela un mois il s’était rendu avec sa femme et le vieux Hamilton. Il pensait savoir ce qu’il s’était passé, mais sa raison l’empêchait d’y croire tant tout cela lui paraissait complètement dingue. Helen, quant à elle, fut prise d’une terrible crise et les yeux grands écarquillés, elle fixait l’écran de la télévision. Elle se rappela son rêve et de sa bouche sortir les mots blasphématoires de quelques divinités aux mœurs quasi sataniques. Elle revit la déchirure dans le ciel, l’Arkul. Et elle sut ce que cela signifiait… la fin.
   John tenta de calmer son angoisse avec une petite plaisanterie à laquelle elle ne put rigoler.
« Avec un nom comme Deadhill, elle ne pouvait que mal finir, tu ne crois pas ? »
Helen ne répondit pas et se contenta d’un léger sourire. Elle tenta tant bien que mal de cacher son angoisse, mais John n’était pas dupe et il savait que quelque chose la travaillait. Elle se leva et alla dans la salle de bain qu’elle verrouilla pour prendre une douche.


Un drame sanglant


   John ne voyant pas sa femme sortir de la salle de bain où elle s’était enfermée depuis maintenant plus d’une heure commença à s’inquiéter. Il alla à la porte et toqua plusieurs fois, appelant le nom d’Helen. Ne l’entendant pas répondre, il tambourina plus fort et plus nerveusement. Il devint vraiment anxieux et affolé à l’idée que quelque chose de grave ait pu se produire, là derrière cette porte. Il continua à hurler de toutes ses forces tout en forçant la poignée. La peur était maintenant à son paroxysme ; plus de doute possible, quelque chose était arrivé, quelque chose de terrible. Il força de plus en plus fort jusqu’à ce que la porte cède. Lorsqu’il put enfin entrer dans la salle de bain, ses yeux s’écarquillèrent face à l’horreur qui s’offrit à lui. Il aurait voulu hurler à la mort, mais il était beaucoup trop choqué par ce qu’il voyait pour pouvoir émettre le moindre son.
   Là, dans la baignoire, gisait son épouse Helen. Elle avait les veines ouvertes et s’était tranché la gorge avec une lame venant d’un des rasoirs de son mari. Elle baignait maintenant dans son propre sang. Avant de se donner la mort, elle avait eu le temps d’écrire sur le mur… Arkul nakmet drea. John en était tout retourné et il ressentit comme un coup violent à l’estomac et se mit à rendre ses tripes. Il alla, paniqué, jusqu’au téléphone et appela la police et les secours. Sa voix tremblait d’un mélange de rage et de frayeur. Il savait au fond de lui… sa femme était morte. Cependant dans un accès de panique, sa raison lui avait dit d’appeler les urgences.
   Les autorités ne tardèrent pas à arriver et John les conduisit, toujours sous le choc, vers la scène du drame. Ils prirent des photos, tentèrent de relever des empreintes et posèrent les questions habituelles. John leur répondit du mieux qu’il put en essayant de garder son calme vue la situation. Il ne pouvait cependant pas s’empêcher de trembler et de bégayer nerveusement. Dès qu’ils eurent fini avec la scène, ils demandèrent au pauvre John de les accompagner au poste pour déposition.
   Là-bas, il leur raconta l’histoire d’Arkul et ce qu’il en croyait. Il leur parla de la Nouvelle-Zélande et de ce qu’il avait entendu de la bouche des gens et de sa femme. Il leur parla de légendes et de mythes sans queue ni tête et ils avaient du mal à le prendre au sérieux et se demandaient s’il ne fallait pas l’interner. On rédigea tout de même sa plainte sans oublier aucun détail et on le relâcha, lui indiquant qu’il serait convoqué au tribunal où il sera jugé pour cette triste et sanglante affaire.
   Quelques jours plus tard, John reçut la visite de la police. Il ne résista pas et les suivit. Au tribunal, John devant une foule incrédule dut raconter toute cette folle aventure ; il parla de la montagne, des plantes qui semblaient vivantes ou poussaient à l’envers, de la brume qui ne disparaissait jamais, mais surtout il leur parla de la bête. Cette bête dont parlaient ces stupides légendes et que seuls les plus ingénus pouvaient croire. Malheureusement, il était face à une caste bien supérieure d’érudits et ils avaient du mal à avaler toute cette folie. Pour eux, soit sa femme était sujette à une quelconque maladie mentale soit, pire, il était responsable. Le temps lui sembla tellement long qu’il crut y être depuis des jours. Et il devait faire face aux regards foudroyants du juré. Aucun ne crut son histoire et cela malgré les témoignages qu’ils jugèrent comme étant tout sauf logiques ou scientifiques.
 Heureusement pour lui, on n’avait aucune preuve pouvant le condamner et il savait qu’on n’en trouverait pas. Pourtant il se sentait mal. Puis les choses s’empirèrent lorsque l’affaire sortit du tribunal et arriva aux oreilles de ses concitoyens. Il fut traité de fou, de monstre et on lui tourna le dos. Il aurait pu aller voir le seul qui aurait été de son côté, Marc, mais ce dernier était mort il y avait deux jours de cela, dans son sommeil.
   Voilà donc pourquoi il s’était retrouvé en haut de cet immeuble, les yeux perdus dans le vide, attendant le moment propice pour sauter. Il attendit un long moment et en proie au doute puis se décida pour le grand plongeon. Dans sa chute il ne vit pas sa vie défiler, mais des images d’une horreur cosmique innommable, des images de terreur apocalyptique et il sourit content d’échapper aux catastrophes à venir…la fin du monde.

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Poésie / Le monde s'écroule
« Dernier message par cnslancelot5930 le jeu. 18/11/2021 à 10:11 »
Le temps s'écoule, le monde s'écroule ;
Une larme noyée dans la foule.
Jouer son destin sur un lancé de dé
Miser, parier...échouer
Ramasser les miettes que la pitié nous laisse ;
S'en gaver, et gaver sans cesse.
S'étouffer du poison de la misère,
Ne plus respirer, manquer d'air
Et la peur nous inflige ces œillères.
Un regard qui éventre la différence,
Être jugé, condamné par excès de méfiance.
Liberté désabusé, incivilité ;
Moi j'accuse ce manque d'humilité
Et l'usage abusif de l'opinion
Un show mal interprété, une dégradante exhibition.
Pour beaucoup le manque de compassion sera la plus douloureuse des perditions.
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