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o :rougir: merci beaucoup ! Pour ma part, je trouve bien normal de s’entraider :clindoeil:   
en tout cas, petit coup de pouce fait avec grand grand plaisir 😀 :pouceenhaut: 
2
J'ai commencé à découvrir son univers et je dois dire qu'étant moi-même friand d'horreur j'adore ! Hâte de finir celui-ci et de redécouvrir l'auteure encore et encore au travers d'autres œuvres.
3
Merci encore pour cette mise en avant !  :pouceenhaut:

Excellent blog qui permet de découvrir pas mal d'auteurs et d'autrices auto-édités  :dandine:
4
Mise en avant des Auto-édités / Peur primale et autre récits de Lancelot Cannissié
« Dernier message par Apogon le jeu. 09/09/2021 à 17:21 »
Peur primale et autre récits de Lancelot Cannissié

Carnival massacre (Nouvelle)

*

Los Angeles, Vénice Beach. Depuis la grande catastrophe d'il y a deux ans où cinq jeunes adolescents trouvèrent la mort dans l'un des nombreux grand huit, il n'y avait plus de foire. Cependant, celle-ci rapportait beaucoup d'argent à la ville car elle attirait bon nombre de touristes. Ce fut alors le mois dernier, nous étions en Mai, que le maire de la ville monsieur Hall, John de son prénom, avait reçu l'appel tant attendu. C'était le patron d'une troupe de forains qui lui avait téléphoné. Ce dernier cherchait un coin sympa où installer ses manèges, ainsi que son cirque et on lui avait chaudement recommandé cette ville qui avait la réputation d'attirer beaucoup de monde.
C'est alors que deux mois plus tard, la foire s'installa près de la plage de Vénice Beach. Thomas, Caitlyn, son petit ami William ainsi que Jennyfer et Sarah avaient appris la bonne nouvelle et s'étaient empressés de venir voir les nouvelles attractions. Ils commencèrent par les stands de tir, le chamboule-tout où William et son adresse légendaire remportèrent deux magnifiques peluches, un tigre et un ours rose qu'il offrit à sa chère et tendre amie. Une fois qu'ils eurent visité tous les stands, Sarah décida qu'il était temps de faire un tour de montagnes russes, histoire de s'amuser un peu car elle commençait à s'ennuyer à regarder les autres jouer. Elle aurait pu les rejoindre mais elle était nulle et ce qu'elle préférait, c'était les manèges à sensation.
Elle emmena alors ses amis en direction du plus grand des grand huit de la foire, l'Anaconda et pour la première fois de la journée, elle s'éclata au grand dam de Jennyfer qui n'aimait pas beaucoup ce genre d'attraction. Cette dernière avait une peur bleue des hauteurs. Cependant, elle avait fait l'effort de monter dans le manège car son psy lui avait conseillé de vaincre ses craintes par  tous  les  moyens  possibles.  Elle  ne  put  toutefois s’empêcher de fermer les yeux, pas le meilleur moyen de battre ses peurs.
Après avoir passé une bonne partie de la journée à s'amuser, ils allèrent dans un bon restaurant, Thomas et Sarah commençant à avoir faim. Ils commandèrent trois grandes frites et des sodas. Soudain, alors qu'ils étaient en train de manger, Thomas entendit deux jeunes hommes assis à la table d'à côté parler du cirque qui s'était installé juste derrière la foire. A en croire les dires de ses deux hommes, il y avait un spectacle nocturne grandiose qui s'y préparait. Tout ce que Thomas comprit furent les mots "jongleurs" et "acrobates", deux mots qui attisèrent sa curiosité et qui le poussèrent, lui qui était d'ordinaire timide, à leur demander de quoi il en retournait. Ils lui parlèrent alors de ce qu'ils avaient entendu eux-mêmes. Le cirque prévoyait un grand numéro d'acrobatie avec des clowns acrobates ainsi qu'un autre incluant tigres et jongleurs. Le spectacle ne commencerait que vers neuf heures du soir, aussi eurent-ils le temps d'aller se promener en ville et de boire deux ou trois verres dans un bar.
Nos cinq amis allèrent se balader en ville, faire quelques boutiques où ils achetèrent vêtements et objets divers. Caitlyn qui était une vraie mordue des livres avait fait l'acquisition de plusieurs livres comme les thrillers de Preston & Child, le dernier roman de Stephen King paru en 2014 : "Joyland" ainsi que d'autres romans dans le genre fantastique, son genre préféré. Jennyfer qui était férue de mode, s'acheta deux jolies robes ainsi que des ballerines. Thomas qui avait déjà tout dépensé dans les jeux et le restaurant se contenta d'admirer les vitrines avec envie.
Ils allèrent ensuite dans un bar,  « Le  poney fringant »,  nommé ainsi en raison du fait que le propriétaire était un grand fan de Tolkien. Ils commandèrent deux bloody mary et trois tequila sunrise qu'ils sirotèrent lentement pour ne rien manquer du goût fruité et sucré de ces sublimes cocktails, comme le disait si bien Sarah. William qui lui avait l'alcool mauvais, commençait à avoir la tête qui tourne et des suées. Il sortit donc prendre l'air un moment. Il s'adossa au mur, sortit son paquet de clopes de sa poche et en porta une à sa bouche. Il l'alluma à l'aide d'un zippo.
Il savourait sa cigarette, regardant le ciel d'un air rêveur (il faisait déjà noir et l'on pouvait admirer les étoiles) quand soudain un hurlement à vous glacer le sang retentit deux ruelles plus basses. Il tendit l'oreille pour entendre ce que la personne criait et capta les mots suivants :
« Noooon !! Allez-vous-en ! ». C'était les cris apeurés d'une dame assez âgée à en juger par le timbre de sa voix. William entendit ensuite comme le vrombissement d'une tronçonneuse, suivi d'un hurlement de terreur qui s'étouffa dans le calme de la nuit. William aurait bien voulu bouger, mais il se sentait à moitié saoul pour pouvoir intervenir. Il rentra donc prévenir quelqu'un afin que celui-ci prévienne la police. Il demanda alors au barman avec son ami Thomas s'il n'y avait pas un téléphone. Il dirigea les deux hommes vers une porte située derrière le bar et qui menait dans l'arrière cour où se trouvait une vieille cabine téléphonique. Thomas composa le numéro et attendit qu'on daigne lui répondre.
« Allo, oui ? Qui est à l'appareil ?
—   Thomas, monsieur l'agent. Je vous appelle pour vous signaler une agression.
—   Ok. Et où êtes-vous situé ?
—   Au poney fringant avec des amis
—   D'accord, nous allons envoyer de suite une patrouille.
—   Merci, monsieur l'agent. »
 
Thomas raccrocha le téléphone et retourna auprès de ses amis attendre que les autorités arrivent.
A peine un quart d'heure plus tard, deux policiers entrèrent dans le bar. L'un d'eux chercha nos cinq adolescents dans la salle et dès qu'il les vit, se dirigea avec son collègue vers ceux-là.
L'un était de taille moyenne, les cheveux plaqués sur le côté et des lunettes noires ; l'autre était grand, les épaules carrées et un regard dur à vous faire frémir de frayeur. Le premier sortit de sa poche un petit carnet de notes et demanda :
« alors, racontez-nous exactement ce que vous avez vu.
—   Je n'ai rien vu, m'sieur, intervint William encore ivre. Mais j'ai entendu une personne crier et puis comme un...comme un bruit de...tronçonneuse
—   De tronçonneuse ? Le policier prit note avant de demander ; avez-vous bu ?
—   Bin ouais, m'sieur. C'est pour ça qu'on est là. Pourquoi ?
—   Je ne sais pas mais êtes-vous sûr que vous n’ayez simplement pas halluciné à cause de l'alcool ?
—   Affirmatif. Je sais reconnaître un bruit et celui-là, c'était bien le bruit d'une tronçonneuse.
—   Ok, ok, intervint l'agent toujours dubitatif. Dites-moi où cela s'est passé, je vous prie.
—   A deux ruelles d'ici, m'sieur.
—   Bien, nous allons donc voir. Vous, vous restez ici. »

*

Les policiers se rendirent donc dans la ruelle en question, elle était déserte. Le plus gros appela d'une voix forte et sûre pour voir s'il n'y avait personne. Pas même un chat. Ils s'avancèrent un peu plus profondément dans cette petite rue sombre et étroite à la recherche d'une quelconque victime. Soudain, l'un d'eux, le plus jeune qui portait des lunettes, trébucha sur quelque chose et tomba la tête la première sur quelque chose de liquide, peut-être une flaque d'eau.
« Pouah ! Je suis tout trempé. Hé, Walter ! appela-t-il.
—   Oui ?
—   Je suis tombé sur quelque chose ! cria-t-il pour se faire entendre.
Amène ta torche par-là !
—   Ok, j'arrive ! »
Walter décrocha de sa ceinture la lampe torche et la dirigea vers son collègue. Ce dernier était couvert d'une substance d'un rouge bordeaux qui lui avait tâché une bonne partie de la chemise. Walter n'eut pas le temps de se demander ce que c'était quand il entendit l'autre pousser un hurlement de stupeur.
« Qu'est-ce qu'il y a, Carl ? demanda Walter
—   Éclaire par terre ! »
Walter poussa un cri mêlant surprise et dégoût quand il aperçut ce qui traînait sur le sol dans une mare aussi rouge que la tâche sur la chemise de son collègue. C'était un bras, un bras humain. Le liquide rouge devait alors sûrement être du sang.
—   Dis, Walter ? Tu crois qu'un malade se balade réellement avec une tronçonneuse ?
—   J'en sais rien mais cette pauvre personne n'a pas perdu son bras comme ça !
—   Franchement les bras m'en tombent, déclara Carl avec une pointe d'humour.
Walter se mit à rire à gorge déployée de la blague de son collègue. Même si la situation était plus que sérieuse, Carl avait senti le besoin de détendre l'atmosphère de terreur et d'angoisse qui les enveloppait, les étouffait. Ils appelèrent le FBI, après avoir retrouvé leur calme et leur sérieux et leur firent part de la situation.
Il ne s'agissait peut-être que d'une agression banale comme il en existe tant dans cette foutue ville mais mieux valait prévenir que guérir et Carl ne voulait pas prendre de risques sans en avertir au préalable les autorités compétentes.
Ils attendirent donc que la cavalerie arrive avec ce qu'il faut.
Une dizaine de minutes suffirent au FBI pour arriver sur la scène de crime. Deux voitures se garèrent juste devant la ruelle et quatre hommes en descendirent. L'un d'eux sortit un ruban de balisage et délimita la zone afin d'y éviter toute intrusion. Un autre surveillait les alentours à la recherche d'un éventuel suspect ou bien d'un témoin. Il resta ainsi, à surveiller, tandis que les deux autres hommes entrèrent sur la scène pour l'inspecter. Ils balisèrent et leur médecin légiste préleva des échantillons de sang, tenta de relever des empreintes sur le bras de la victime d'une manière très minutieuse et en faisant bien attention à ne pas polluer la scène de crime.
Ensuite Carl leur fit part des témoins qui auraient tout entendu du crime et il envoya Walter chercher William. Ce dernier revint avec son témoin et l'un des agents commença à l'interroger sur ce qu'il avait vu ou entendu. William leur expliqua donc qu'il avait entendu des hurlements, des appels à l'aide, suivis d'un bruit de tronçonneuse. L'agent nota tout sur un calepin en omettant aucun détail et dès qu'il eut tout ce dont il avait besoin, il fit renvoyer le jeune garçon et ses amis chez eux.
Ils rangèrent ensuite leur matériel, mirent le bras de la victime dans un sac hermétique puis avec ce qu'ils avaient pu prélever sur la scène, repartirent au bureau étudier tout ça.
 
*

Nos cinq amis furent raccompagnés chez eux, dans leur appartement. Ils habitaient un grand immeuble de cinquante étages à environ cinq cent mètres de la plage où se tenait la foire. Ils se rendirent ensuite tous chez Jennyfer pour discuter de ce qu'ils venaient de vivre ce soir.
« C'est dingue, cette histoire de meurtre, intervint Caitlyn
—   Bof, pas tellement, lui répondit Sarah qui ne semblait pas du tout inquiète par les événements. Des meurtres, il y en a toujours eu dans cette ville.
—Oui mais généralement ce sont des conflits inter-gangs, dit Thomas. Et puis, c'est la première fois que l'on entend parler de meurtre à la tronçonneuse. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il doit rester du corps de cette pauvre dame.
Rien que d'y penser, il en eut la chair de poule et un frisson lui parcourut l'échine. Et il faillit vomir en voyant cette vieille femme complètement en charpie, les restes de son corps mutilé par les assauts incessants de la tronçonneuse.
—   Thomas a raison, le défendit Jennyfer. Une attaque de ce genre n'est pas banale. Et l'idée que ça aurait pu être l'un d'entre nous me terrifie. En plus, le meurtrier court toujours »
Et ils restèrent ainsi à discuter du drame et à se demander s'ils allaient tout de même sortir pour voir le spectacle que le cirque donnait ce soir.
Sarah, elle, ne voulait pas se laisser abattre par la situation et décida que ce n'était pas un meurtre, aussi horrible soit-il, qui allait gâcher sa soirée. Elle demanda à ses amis s'ils étaient d'accord pour venir avec elle ou bien s'ils préféraient se terrer comme des rats. Après mûre réflexion, ils décidèrent de la suivre, pensant qu'un crime ne saurait être commis dans un lieu public bondé de monde.
Ils se préparèrent puis partirent en direction du cirque, le Hot Jack's circus en passant par le vendeur de pop-corn. Ils entrèrent dans le chapiteau et trouvèrent des places au dernier rang, là où la vue était meilleure. Ils attendirent là que monsieur loyal daigne se montrer pour annoncer le début des festivités. Jennyfer plongea la main dans le paquet de pop-corn que Thomas tenait entre ses mains.
« Hé ! Attends, le spectacle n'a même pas encore commencé, lui dit ce dernier, tout en éloignant le paquet.
—   Je sais, répondit Jennyfer, mais j'ai une de ces faims.
—   Retiens toi, je suis sûr que ça ne va pas tarder »
et il avait raison. A peine avait-il prononcé ces mots que monsieur Loyal entra sur la piste.
« Mesdames et messieurs, bonsoir à vous ! hurla celui-ci. Avant toute chose, j'espère que vous vous êtes bien amusés aujourd'hui !
—   Oui ! répondit un public enjoué.
—   Bienvenue dans mon humble demeure, le cirque Hot Jack's circus ! Ce soir des numéros à vous couper le souffle ! Des acrobates ! (il désigna du doigt les trapézistes qui attendaient dans un coin) Des clowns ! Et n'oublions pas nos célèbres jongleurs. Wizzle ! Eeeeeeeet Wiggle !
Le public applaudit à l'annonce des différents artistes.
—   Et maintenant, pour commencer les festivités, je vous propose un numéro de danse aérienne comme vous en avez jamais vu ! Veuillez, mesdames et messieurs, les applaudir !
—   Clap, clap, clap ! Les applaudissements résonnèrent dans tout le chapiteau »
Les acrobates se dirigèrent alors en direction des échelles qui menaient jusqu'aux trapèzes et grimpèrent à plus de dix mètres de hauteur. En dessous, un gros matelas pour amortir une éventuelle chute (on n’était jamais à l'abri d'un accident). Une fois en l'air les acrobates se saisirent de leur barre et s'élancèrent dans le vide. L'un des trapézistes sauta et fut rattrapé par son binôme qui se trouvait à l'opposé. Au début le numéro paraissait assez simple, mais très vite ils réussirent à captiver le public, surtout les enfants. Ils semblaient voler, virevolter dans les airs, aussi à l'aise et léger que des oiseaux. Saltos, vrilles, les acrobates émerveillaient par leur prestation.
A la fin de leur numéro, ils descendirent saluer leur public. Puis vint le tour des clowns de faire rire les petits enfants avec toute sorte de gadgets. Fleur arroseuse, gant télescopique, boîte à diable, etc. L'auguste, à la merci des farces de son comparse de clown et par ses fausses maladresses faisait rire les gosses.
Puis Wizzle et Wiggle firent leur tour de jonglage. Ils jonglèrent avec balles, quilles et même des couteaux. Deux heures passèrent, deux heures de franche rigolade, d'émerveillement.
Thomas, Caitlyn, William, Jennyfer et Sarah rentrèrent chez eux.

*

Après avoir dit bonsoir à Sarah et Jennyfer, Caitlyn et William rentrèrent dans leur appartement. Celui-ci était peu spacieux pour un couple. Les meubles, légués par le grand-père de Caitlyn, était du style Louis XV, ce qui n'était pas au goût de William. Cependant Caitlyn aimait son grand-père et elle avait souhaité avoir un peu de lui avec elle. William, lui, aurait préféré quelque chose de plus moderne, de plus « djeune » comme disaient les ados de nos jours. Mais il n'avait pas su le lui refuser, il ne lui refusait presque rien d'ailleurs, sauf la fois où elle avait voulu s'installer en Caroline du Nord, à Greenville. Cet endroit lui rappelait trop de mauvais souvenirs, la mort de sa mère, les mauvais traitements de son père qui avait décidé de noyer son chagrin dans l'alcool et les brimades dont il était victime au lycée de North Pitt. Il voulait changer d'air, fuir le plus loin possible son passé. Aussi avait-il décidé de venir s'installer sur la côte Ouest, profiter de la plage et du surf, sa deuxième passion après le Baseball.
Caitlyn avait donc cédé à son caprice et accepté de le suivre. Ils avaient tous les deux trouvé une place au lycée des arts de Los Angeles. William aimait écrire des histoires mettant en scène des jeunes femmes en détresse, secourues in extremis par un beau mâle au corps bien musclé. Il avait tenté, en vain, de vendre quelques-unes de ses œuvres. Ce fut lorsque sa copine lui avait avoué qu'elle voulait faire actrice, qu'il décida de changer d'orientation et de devenir scénariste. C'était lui qui avait écrit le scénario pour la pièce de fin d'année, une fille prisonnière de son rustre de mari et qui va être sauvé par son voisin. Telles étaient les histoires que William aimait raconter.
Il regardait par la fenêtre, celle-ci donnait sur la foire et l'on pouvait admirer les manèges éclairés dans la nuit. Caitlyn, elle, était assise sur le lit, à le regarder lui, se demandant à quoi il pouvait bien penser. Elle savait que quand il regardait comme ça dans le vide, c'était que quelque chose le tracassait. Elle se leva puis l'enlaça.
« Qu'est-ce qui ne va pas, chéri ?
—   C'est rien
—   Allons, je sais très bien que quand tu es comme ça, c'est que quelque chose te travaille.
—   c'est juste que...je repense à ce fou qui se promène en liberté et cette pauvre femme. Dieu sait ce qu'il lui est arrivé.
—   Je suis sûre que le FBI va résoudre cette triste affaire, alors ne t'inquiète pas, le consola Caitlyn.
—   Je l'espère »
Il savait que le FBI ferait tout pour résoudre ce meurtre, si on pouvait appeler ça un meurtre, vu que l’on n’avait pas encore retrouvé le corps de la victime. Il regarda sa copine, celle-ci lui fit un grand sourire qui s'étendait jusqu'aux oreilles. Il en fit de même. Il eut alors une idée.
« Caitlyn ?
—   Oui, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle
—   Et si on allait faire un tour de grande roue, la foire est encore ouverte.
—   Oui, c'est une excellente idée, dit-elle ravie de cette proposition. »
Et ils sortirent donc, se dirigeant vers la grande roue, toute illuminée.

*

L'agent du FBI, Garry Williams, était revenu au bureau avec le bras et les échantillons de sang. Il alla voir le médecin légiste afin qu'il analyse le bras de la victime. Il ne lui fallut pas longtemps pour poser son diagnostic. Selon ce dernier, il avait bien été découpé à la tronçonneuse, une scie n'ayant pu faire une coupe aussi nette. Il conclut également que pour couper ce bras, il fallait être au moins trois, un pour tenir la victime, l'autre pour le bras et le troisième avec la tronçonneuse se serait chargé du reste.
« Alors comme ça il n'y aurait pas qu'un suspect ? demanda Willy. Tel était son petit nom dans le milieu.
—   Oui, affirma le médecin, au moins. Un seul n'aurait pas pu faire le boulot.
—   D'accord. Alors nous avons trois hommes à chercher.
—   Ou femmes, ajouta le légiste.
—   Femmes ?
—   Oui, s'ils étaient plusieurs, c'est tout à fait possible. »
L'agent posa ensuite les questions concernant le profil des criminels. Selon ce qu'il put en tirer, il devait y avoir un costaud pour pouvoir tenir la tronçonneuse et pour les deux autres, n'importe qui aurait pu faire l'affaire. Ils devaient être au moins âgés de trente ans, si ce n'est plus.
Un profiler dut ensuite dresser leur profil psychologique. D'après son raisonnement, les trois hommes (ou femmes) étaient de nature sociopathe, avec une attitude marginale vis à vis de la société. Ils étaient aussi très discrets, évitant de commettre leurs méfaits en plein jour ou dans des rues où les passages sont fréquents. Vu que l’on n’avait jamais retrouvé de corps, il était difficile d'établir la relation criminel-victime. Tout ce qu'on savait, c'était qu'ils aimaient les meurtres plutôt brutaux, torturer sûrement leur victime de manière aussi bien psychologique, créant la terreur chez elle, que physique. Et ils devaient être aussi du quartier car ils connaissaient les coins à éviter.
Une fois tous ces éléments en main, Garry convoqua une équipe pour fouiller la ville à la recherche des tueurs.

*

Caitlyn et William sortirent en douce de leur appartement afin de ne pas réveiller leurs amis. Ils voulaient être seuls ce soir. Will prit soin de fermer la porte sans la claquer puis ils descendirent en catimini. Ils se dirigèrent ensuite vers la plage où se trouvait la foire. Ils marchaient main dans la main, profitant de l'air frais du soir. Ils se promenèrent entre stands et attractions, commandèrent une barbe à papa puis jusqu'à la grande roue.
Une fois arrivés sur place, ils constatèrent qu'il n'y avait personne pour faire marcher la roue. Caitlyn eut l'idée de demander à quelqu'un qui passait par là s'il ne pouvait pas la faire fonctionner. Celui-ci accepta volontiers, ne pouvant rien refuser à une si jolie jeune femme. Il leur ouvrit le portail menant à la nacelle puis referma derrière eux. Caitlyn et William s'installèrent et remarquèrent que le cran de sécurité était cassé. William décida quand même d'y aller, s'accrochant à la barre pour ne pas tomber.
Le jeune homme, il s'appellera Donnie, hésita à faire démarrer la California Wheel of Hell. Elle portait ce nom à cause des lanternes qui, une fois la nuit tombée, éclairaient la roue comme si elle était en feu. Caitlyn serra fort la main de son copain ainsi que la rambarde par peur de tomber. Donnie actionna le levier et la machine se mit en route. La nacelle tanguait dangereusement, ce qui ne rassurait pas Caitlyn. William, lui, était plutôt à l'aise. La roue tournait et tournait et la nacelle balançait.
Tout se passait bien pour nos deux tourtereaux quand un cri les ramena de leur douce rêverie. C'était leur tout nouvel ami, Donnie, qui se faisait agressé par un individu étrangement vêtu. Il portait avec lui une hache qu'il brandit au-dessus de la tête du malheureux garçon. Caitlyn hurla pour capter l'attention de l'agresseur, mais rien n'y fit, l'homme était concentré sur sa proie. Il abattit son arme sur le crâne du jeune homme qui se retrouva la caboche fendue en deux. Il tomba, inerte, dans une mare de sang. Caitlyn poussa un hurlement étouffé par la main de son compagnon qui ne voulait pas être pris pour cible. Il jeta un coup d'œil en bas, l'homme ne semblait pas vouloir s'intéresser à eux. Ce dernier disparut derrière les stands, là où personne ne le verrait.
William était tellement tétanisé par ce à quoi il venait d'assister, qu'il lui fallut deux bonnes minutes avant de reprendre ses esprits et d'appeler la police. Il composa le numéro et attendit, impatient, qu'on lui réponde. Dès qu'il eut enfin quelqu'un au bout du fil, il tenta tant bien que mal d'expliquer la situation. Une fois qu'ils eurent tous les éléments, ils envoyèrent une patrouille à la foire, là où se trouvait nos deux amis.

*

Thomas s'était déjà endormi depuis une demi-heure. Il n'avait pas entendu ses amis descendre les escaliers de l'immeuble, quelques minutes plus tôt. S'ils avaient pris l'ascenseur, celui-ci faisant un boucan monstre, il les aurait entendus et ce serait peut- être lui qui se serait retrouvé avec une hache plantée dans le crâne à l'heure qu'il est, car il les aurait sans aucun doute suivis.
Thomas avait connu William au lycée, étant dans la même classe que ce dernier et binôme, ils avaient pu faire connaissance. Il était plutôt mince, pas très sportif, le sport étant la dernière chose qu'il aimait. Lui, était plus le genre intello, aimant ramener sa science s'il en sentait le besoin. Il avait évité à William bien des mauvaises notes, par pure charité, alors il n'avait jamais rien dit même si les autres élèves trouvaient qu'il faisait un peu trop étalage de son savoir et qu'il était un brin prétentieux. William voyait en cela un vain moyen de communication.
Thomas était juste un jeune homme très cultivé et il voulait utiliser son savoir pour s'extérioriser. William lui, avait compris cela et ce fut comme ça qu'ils devinrent amis. Il était aussi très fort aux échecs, ayant joué depuis tout petit. Il avait même remporté quelques tournois et rapporté quelques trophées.
Il ne fut réveillé qu'une heure plus tard quand Caitlyn l'appela, la voix engloutie par les larmes et tremblante de peur. Elle lui raconta avec difficulté ce qui venait de se passer à la foire. Il n'en crut pas ses oreilles. D'abord une vieille se faisait agresser par un fou à la tronçonneuse et maintenant c'était un jeune victime d'un coup de hache. "On vit dans un monde de malade" pensa-t-il. Il se dépêcha de se rhabiller, mit son manteau, son bonnet et son écharpe puis sortit et alla réveiller les autres. Il ne prit pas le temps de leur expliquer pourquoi il les tirait du lit comme ça et les entraîna dehors puis en direction de la foire.
"Il est tard, tu crois que c'est le moment de faire un tour à la foire ? demanda Sarah, encore à moitié endormie.
—   Ce n'est pas pour nous amuser, lui répondit Thomas, le souffle court à force d'aller vite sans prendre le temps de souffler.
—   Alors pourquoi ? s'étonna Jennyfer.
—   Pas le temps d'expliquer, vous verrez par vous-même !
Sur ces mots, ils arrivèrent à la foire et se dirigèrent en direction de la grande roue. Là, Caitlyn les aperçut et les appela d'une voix forte.
—   On est en haut cria-t-elle.
—   Qu'est-ce vous faîtes, là-haut ? demanda Sarah
—   On voulait passer un peu de temps tous les deux, lui répondit William. Faîtes nous redescendre, s'il vous plaît.
—   Ok, vieux, on vous ramène sur terre.
Thomas actionna le levier de commande et la roue se remit à tourner. Ils purent regagner la terre ferme.
Là, William essaya d'expliquer, bredouillant de panique, la situation.
Cela eut pour effet de stupéfier et d'effrayer Jennyfer qui trouvait l'ambiance plutôt malsaine. Ils attendirent la boule au ventre que la police arrive sur les lieux.

*

Au loin, on pouvait entendre le hurlement des sirènes transperçant le voile du silence et de la tranquillité se rapprocher à toute allure. Puis les gyrophares bleus et rouges illuminaient la grande rue comme une lueur d'espoir. Du moins ce fut ce que pensa Caitlyn quand elle les vit arriver.
Les voitures se garèrent juste devant la California, comme l'appelaient les forains. Deux hommes descendirent de la première voiture, il s'agissait des deux policiers qui étaient intervenus sur l'affaire de la tronçonneuse. Les autres descendirent à leur tour et inspectèrent les lieux tandis que Carl et Walter interrogeait William et Caitlyn qui étaient prêts à tout raconter si ça pouvait aider à trouver ce malade mental.
Carl fut d'abord perplexe quant à la véracité de leurs dires mais en repensant à cette histoire de tronçonneuse, se dit pourquoi pas et continua de les écouter attentivement, prenant soin de n'omettre aucun détail dans son carnet de note. Il n'en eut malheureusement aucun concernant l'individu car ce dernier portait une casquette cachant son visage. Cela pouvait être donc n'importe qui parmi les quatre millions d'habitants de Los Angeles.
Il finit de noter sur son carnet tout ce que purent dire Caitlyn et William, Walter le regardant faire, assis sur les marches de la California, un cigare au bec. Les autres revinrent faire leur rapport, personne n'avait rien entendu parmi ceux qui se trouvaient dans la foire et aucune trace non plus d'un quelconque suspect.
La police rentra donc au poste avec les informations qu'elle avait récoltées puis elle appela le FBI pour l'informer de la situation. Après une longue discussion téléphonique, il fut décidé que la foire serait fermée jusqu'à nouvel ordre et que personne ne s'en approcherait.
Thomas, Sarah et Jennyfer allèrent chez William et Caitlyn pour regarder la télévision. William l'alluma sur la chaîne des infos. Déjà on ne parlait plus que de ce qui s'était passé ce soir, à la foire. Les médias ne parlaient plus que du boucher de Dreamland et conseillaient les gens de ne pas sortir tard le soir ainsi que d'éviter la foire et les ruelles où le meurtrier pouvait sévir. Thomas prit la télécommande et zappa, rien de bien intéressant. Ils retournèrent donc chacun chez eux.
Sarah rentra donc chez elle, se blottit sous sa couette puis ferma les yeux. Elle essaya de s'endormir mais rien à faire l'image du meurtrier rôdant dans la ville à la recherche d'une proie la maintenait éveillée. Au bout d'une heure, à se retourner dans tous les sens, elle finit quand même par trouver le sommeil. Là, elle fut plongée dans le plus horrible des songes. Elle était attachée à une table de boucher, une immense silhouette sombre se tenant à côté d'elle, un couteau à viande à la main. L'individu plongea le couteau dans sa chair et Sarah se réveilla en hurlant et tomba de son lit.
Elle se releva si vite qu'elle faillit retomber. Elle se cramponna au rebord de son lit puis s'assit. Elle regarda autour d'elle, personne. Elle jeta un coup d'œil à son réveil, il était six heures du matin.

*

Sarah se frotta les yeux, regarda de nouveau autour d'elle, personne. Elle fut soulagée de constater qu'elle était seule dans sa chambre. Elle se leva puis alla dans la salle de bain. Là, elle se regarda dans le miroir, elle avait une mine affreuse. Les cheveux en bataille, le teint pâle et des cernes autour des yeux, voilà à quoi ressemblait celle qu'elle avait en face d'elle. Elle sortit d'un placard, une crème anticerne et sa trousse de maquillage. Elle appliqua la crème autour des yeux puis laissa agir quelques instants.
Ensuite, elle sortit de la trousse fond de teint, blush, tout ce qui fallait pour se faire belle, car Sarah aimait être belle en toute circonstance. Elle avait pris l'habitude d'être coquette depuis qu'elle travaillait comme mannequin pour un photographe indépendant répondant au nom de Herbert Wilson. Elle aurait voulu aller chez les plus grands mais elle manquait d'un certain charisme selon certains de la profession. C'est alors qu'elle avait entendu parler de ce photographe dans une chronique.
Elle finit donc de se maquiller, enfila une de ses robes Desigual, une marque qu'elle affectionnait tant puis sortit prendre l'air. Elle se dirigea vers la plage, retira ses sandales, et ses pieds l'un après l'autre s'enfoncèrent dans le sable encore frais du matin. Elle marcha le long de la mer, perdue dans ses pensées. Elle repensa au rêve qu'elle avait fait et se rappela le boucher de Dreamland qui devait sûrement se cacher quelque part. Peut-être même qu'il était là tout près, parmi la foule de touriste qui bondait la plage. Il pouvait s'agir d'un homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire le jour et se transformer en monstre la nuit venue.
Elle se rappela alors qu'il n'avait jamais attaqué en pleine journée, alors pourquoi le ferait-il aujourd'hui. Elle se dit cela pour se rassurer puis continua à se promener, les pieds dans l'eau, essayant de paraître plus détendue qu'elle ne l'était en réalité. Elle se promena ainsi une bonne heure avant d'appeler ses amis pour prendre un petit-déjeuner à l'un des cafés qui bordaient la digue. Elle appela Jennyfer qui à son tour prévint les autres. Ils se retrouvèrent donc au Sidewalk Cafe.
Elle s'installa à la terrasse du café et attendit que ses amis arrivent. Elle dut patienter une bonne demi-heure avant que les autres se décident à montrer le bout de leur nez. Dès qu'elle les aperçut, elle leur fit signe et ils la rejoignirent. Ils commandèrent tous un espresso bien corsé puis Sarah décida de briser le silence en racontant le cauchemar qu'elle avait fait durant la nuit.
« C'est normal de faire de tel cauchemar avec ce qui se trame en ville, la rassura Thomas. Moi aussi cette histoire me travaille.
—   Oui, tu as sans doute raison. C'est tout cette folie qui me joue de vilains tours.
—   Mais oui que j'ai raison, allez, oublions cette histoire un moment et profitons un peu du bon temps.
Sur ce, Sarah essaya tant bien que mal d'oublier cet affreux cauchemar et profita de l'instant présent avec ses amis.
Et de l'autre côté de la rue, un homme les observait et un sourire presque carnassier se dessina sur son visage déformé par l'horrible rictus.
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Mise en avant des Auto-édités / Re : Roussalki de Alexandre Page
« Dernier message par Alexandre PAGE le jeu. 26/08/2021 à 23:53 »
Merci pour cette mise en avant ! Un plaisir d'être sur ce beau forum !
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Mise en avant des Auto-édités / Roussalki de Alexandre Page
« Dernier message par Apogon le jeu. 26/08/2021 à 16:47 »
Roussalki de Alexandre Page


-I-

Vassili Vassilievitch Saltikov exhiba sa paradoshna sous les yeux de l’employé des postes qui sans se départir de sa mine apathique se contenta de lever les épaules, de secouer la tête et de répondre avec la simplicité que l’on peut attendre d’un employé des postes dans une petite ville de province :
— Désolé, gospodine , mais il n’y a plus de chevaux.
— Allons, j’ai dépensé deux roubles argent pour ce document qui me donne droit à des chevaux de poste, à un yamchik  et à une voiture digne de ce nom. Je ne vais pas faire vingt verstes  à pied à cause de votre incurie !
L’employé des postes haussa à nouveau les épaules en répliquant mollement :
— Désolé, gospodine, mais c’est un petit relai, il n’y a pas beaucoup de chevaux et nous n’en avons plus. Vous pouvez vérifier les écuries par vous-même. Il faut attendre le prochain équipage.
— Soit ! Quand doit-il arriver ?
— Je ne sais pas gospodine. Peut-être bien demain ou dans une semaine. Rien n’est sûr. Les équipages vont et viennent sans régularité.
Vassili Saltikov sentait la colère monter en lui, car il retrouvait à des centaines de verstes de Saint-Pétersbourg le même flegme du fonctionnaire léthargique qui avec une indifférence criante au sort de son interlocuteur reste désespérément calme. Sans aucun doute l’employé des postes aurait trouvé les chevaux s’il avait eu devant lui un aristocrate, un officier en uniforme ou un ressortissant étranger, ce qui dans ce coin reculé de la Petite Russie relevait de l’improbable, mais il avait la certitude qu’en dépit de ses habits plutôt élégants, l’homme qui l'importunait ainsi n’était qu’un représentant de commerce ou un marchand, puisqu’il voyageait sans domestique et avec un minimum de bagages. Il appartenait donc à la catégorie du « public », le « commun des mortels » pour lequel l’employé des postes ne daigne guère faire d’efforts étant entendu qu’il n’est pas assez bien payé pour cela. Saltikov aurait aimé lui dire qui il était, lui montrer son passeport, mais il ne désirait pas exposer si près de son but sa véritable identité. Il songea qu’à défaut d’un titre ou d’un grade pour motiver l’employé, des roubles le tireraient peut-être de sa léthargie. Le pourboire étant ancré dans la culture de l’employé des postes russe, il serait sûrement apprécié. Il sortit une pièce d’argent de sa bourse :
— Cela ne pourrait-il pas faire venir quelques chevaux ?
— Malheureusement non, gospodine. Mais en échange de cette pièce, je pourrai vous donner un conseil qui vous mènera à un moyen de rejoindre Tcherepitsa avant le soir.
Vassili Saltikov réfléchit, songeant qu’un rouble argent était une grosse somme pour un simple conseil, mais il avait plus de roubles dans sa bourse que de temps devant lui, alors il accepta. La pièce glissa sur le bois vermoulu du comptoir et l’employé des postes s’empressa de la faire disparaître dans sa souquenille :
— Parle maintenant ! ajouta Saltikov d’une voix tonnante.
— Soit, gospodine. Voilà, il y a le marché à la ville. Il y a des paysans des villages alentour qui viennent vendre leur marchandise. Il y en a sûrement de Tcherepitsa. Le marché va prendre fin, alors si vous y allez voir, vous pourriez bien tomber sur un paysan qui contre quelques-unes de vos pièces brillantes vous emmènera avec lui.
Vassili Saltikov pensa que c’était une solution à l’issue bien aléatoire, mais qu’il ne perdait rien à essayer. S’il ne trouvait pas une âme généreuse pour le conduire à sa destination, il était condamné à passer un temps indéfini dans les appartements enfumés et poussiéreux qu’offrait le relai de poste aux voyageurs fatigués ou malchanceux et souvent les deux à la fois. Saisissant son unique valise, il prit donc congé de l’employé des postes et s’en alla en direction du marché qui n’était pas difficile à repérer puisque c’était le seul lieu animé de la ville. Le brouhaha bouillonnant du « bazar », tel que se nomment les marchés dans ce pays, se faisait entendre jusqu’aux faubourgs les plus distants. Cris, vociférations et hurlements divers d’hommes, de femmes et d’enfants se mêlaient à la fanfare de casseroles de quelques musiciens ambulants et aux mugissements et caquètements des animaux qui s’échangeaient sur la place. Ces derniers surtout animaient grandement le marché du jour, car au milieu des étals de toute sorte, où se pressaient des artisans en sandales, en couteaux, en cuir et même en huisseries, les vendeurs de poules et d’œufs étaient légion. Á quelques exceptions, la paysannerie du pays était trop pauvre pour faire commerce de bœufs et les chèvres aussi se faisaient discrètes, en revanche, la volaille se déployait en masse sur les étals. Les plumes mordorées et le duvet volaient dans l’air et le bazar prenait des allures de basse-cour lorsque des poules audacieuses qui avaient réussi à se faire la belle galopaient parmi les passants. Quelquefois, leur propriétaire courait après elles et c’était là un des nombreux et pittoresques spectacles qu’offrait le marché sur lequel régnait une bonne humeur désordonnée. En regardant autour de lui, Saltikov ne voyait pas de gens bien riches et certains même paraissaient fort miséreux, les femmes au premier chef dont les vêtements colorés portaient plus violemment que les tuniques des hommes les affres de l’usure et du temps, mais il y avait dans tous les visages le plaisir de la convivialité, de l’échange parfois vif mais jamais méchant. Dans les villages comme dans les petites villes, le jour de marché est jour de fête, et c’était tout à fait l’impression de Vassili Saltikov en traversant la place, loin de celle des marchés pétersbourgeois et moscovites et de leurs bousculades de domestiques auprès de vendeurs cupides écoulant leurs marchandises à des prix exorbitants. Ici, tout était beaucoup plus naturel et respirait la simplicité campagnarde, celle des pays reculés où le temps n’est point encore compté et où la valeur des choses ne se mesure pas en termes d’offres et de demandes.
Le marché était beau, vivant, et pourtant, il prenait fin, déjà. Des marchands attelaient leurs bœufs aux télègues  pour s’en retourner chez eux avant le soir. C’était le mois de mai, le jour meurt tard en cette saison, mais le bœuf n’a pas l’entrain du cheval et certains paysans venaient de loin pour faire cette foire qui, pour les acheteurs comme les vendeurs, était la plus importante de la région. Il n’y avait bien qu’à Novosibkov  qu’il s’en trouvait une plus grande, et pour tout ce qui sortait de l’ordinaire, c’était la seule alternative au voyage jusqu’à la capitale de l’ouïezd .
Vassili Saltikov parcourut le marché et commença à poser des questions aux paysans sur le départ pour connaître leur destination, savoir s’ils allaient à Tcherepitsa, et après de nombreux essais infructueux, il finit par entrevoir une lueur d’espoir :
— Tcherepitsa ?
— C’est cela ! Je cherche une âme charitable pour m’y conduire. On m’a dit qu’il s’en trouverait sûrement ici.
— Je viens de Tcherepitsa et j’y retourne avec mon fils. Si vous voulez, montez dans ma télègue. La place, ce n’est pas ce qui manque maintenant !
L’homme qui parlait ainsi été un paysan petit-russien typique, aux larges pantalons tombant sur des laptis  de piètre allure et à la longue chemise d’un gris sombre qui devait faire la saison entière jusqu’aux premiers frimas de l’hiver. Le jeune garçon qui l’accompagnait avait peut-être treize ans et portait une tenue guère plus fringante. Sa chemise beige aux taches de rouille raccommodée en de multiples endroits était enfoncée à la manière petite-russienne dans un caleçon éraflé . Hommes de la terre, leurs chevelures en avaient la couleur, et leurs yeux noirs semblaient deux tournesols murs au milieu de leurs visages mats et poussiéreux qui se dévoilaient sous leurs bonnets de fourrure  :
— Il y a vingt verstes jusqu’à Tcherepitsa ? demanda Saltikov.
— Peut-être bien mon ami, qu’est-ce que cela peut faire ? On y sera avant la nuit et c’est ce qui importe ! répondit le paysan. Allons, montez. Diouchka , aide-le à s’installer.
— Je vais monter, mais il y a vingt verstes et le relai des postes demande trois kopecks par cheval et par verste. Alors tenez, voici un rouble !
Saltikov tendit la pièce au paysan qui la refusa d’abord, puis devant l’insistance de son interlocuteur, il finit par la prendre sous le regard émerveillé de son fils, en disant :
— C’est une bien grosse pièce pour un petit service. Merci à vous…
— Vassili. Vassili Vassilievitch Saltikov.
— Ivan Mikhaïlovitch Kolenko ! Et mon fils, Andreï ! Mon troisième fils et le premier qui ne soit pas mort-né. Un bon garçon. Allons, montez maintenant, où alors je ne promets plus que nous arrivions à Tcherepitsa avant la nuit.
Le jeune Andreï installa la valise du passager au fond de la télègue, le véhicule le plus commun du paysan russe composé d’une simple caisse en bois posée directement sur les essieux. Ce n’était pas d’un confort exemplaire, d’autant que par souci d’économie le paysan n’avait pas paillé la caisse pour amortir les cahots de la route, mais Saltikov, malgré ses habits élégants, n’était pas inhabitué à voyager ainsi dans la télègue du paysan russe. C’était l’affaire de vingt verstes ; vingt verstes qu’il préférait parcourir dès ce jour dans un véhicule primitif qu’en un temps indéterminé dans une voiture des postes

-II-

La télègue avançait lentement. Le bœuf qui la trainait n’avait pas l’allure des bœufs cosaques, de ces monstres de la nature qui valaient bien trois bœufs de ce coin de Petite Russie. Il fallait avoir voyagé comme Vassili Saltikov pour faire cette constatation et ressentir la lenteur de l’attelage qui se justifiait également par la médiocrité de la route. Hors de la ville, il ne s’agissait nullement d’une voie impériale large et bien battue, mais d’un chemin constellé d’ornières, défoncé par les pluies et le gel d’hiver, rongé par les nombreuses flaques d’eau stagnante qui formaient, au milieu de la terre bistre, des mares aux reflets d’argent. Aller plus vite sur une telle voirie et dans un véhicule aussi rudimentaire qu’une télègue c’était assurément se rompre les os et rompre en même temps l’engin qui représente bien souvent un outil vital pour les familles rurales sans autre moyen de se déplacer loin. La route était d’autant plus humide qu’elle traversait un pays de marais, d’étangs et de lacs. La terre ici ne séchait jamais, et de part et d’autre des voyageurs s’étendaient des bouleaux aux fûts blancs et des aulnaies aux sous-bois tapissés de populages. Leurs fleurs jaunes couraient au milieu d’une herbe grasse et verte, entre les racines tortueuses des arbres et dissimulaient sous l’or de leurs corolles et de leurs étamines quelques piégeuses tourbières. Le paysage était splendide et la vue de ces petites merveilles jointe aux chants des oiseaux qui voletaient dans les haies et les bois avait de quoi faire oublier les cahots de la route. Malgré tout, Vassili Saltikov semblait absorbé par ses pensées et ne profitait qu’à moitié de cette nature apaisante, trop tracassé intérieurement par les raisons qui l’amenaient en ces lieux. Comme il ne parlait pas, Ivan ne parlait pas non plus, mais alors que la télègue franchissait un ponceau de pierre sous lequel coulait un ruisselet, Andreï, poussé par la curiosité et l’audace enfantine, demanda :
— Pourquoi vous venez par chez nous gospodine ?
— Allons Diouchka, lui dit son père, s’il ne veut pas le dire ce n’est pas à nous de lui demander.
Le jeune garçon se tut, gêné, mais Saltikov lui sourit, et rompant son mutisme, répliqua :
— Ce n’est rien, il n’y a pas de secret et c’est vrai que ça doit vous paraître bien curieux de voir un étranger par ici. Je suis folkloriste. Je travaille pour la Société russe de géographie.
Il y avait dans ces phrases des termes trop complexes pour un simple moujik petit-russien, et ni Ivan ni son fils ne comprirent ce qu’était ou faisait exactement leur passager :
— Et qu’est-ce donc que cela gospodine ?
— Je parcours les villages de Russie pour collecter les récits populaires, les chants, observer les traditions et les rituels et consigner tout cela pour nos enfants et nos petits-enfants après eux, de telle sorte que ce savoir ne se perde pas lorsque les anciens seront morts et que ces pratiques ne seront plus.
— Et d’où venez-vous ?
— De Saint-Pétersbourg.
— Vous êtes bien loin de chez vous.
— En effet, mais Tcherepitsa est un endroit idéal. Je pense qu’il y a beaucoup à faire et je tenais à venir pour la semaine rouge. Je suppose qu’il y a des cérémonies pour les fêtes de Semik et de la Trinité.
— C’est vrai ! C’est donc pour elles que vous avez fait cette longue route ?
— Pas tout à fait, répliqua Saltikov dont le regard se perdait vers le ciel qui commençait à s’obscurcir alors que le vent forcissait. Je suis ici pour étudier le lac et les légendes qui l’entourent.
— Ah, le lac ! soupira Ivan. Il se raconte bien des choses sur lui. Il est maudit et il maudit notre village avec lui !
— Vous le croyez donc ?
Ivan ne répondit pas immédiatement, mais plongeant la main dans une poche de sa tunique, il en extirpa des feuilles flétries :
— Tout le monde ici croit à la malédiction, et ceux qui n’y croient pas y croient assez pour s’en prémunir. Vous voyez ceci ? C’est de l’armoise. Lorsque nous approcherons du lac, il vous en faudra mettre aussi dans votre poche. Cela vous protégera. Les roussalki ne prennent jamais ceux qui ont de l’armoise sur eux.
— Les sirènes du lac. Elles ont donc déjà pris des hommes ?
— Oh oui ! Surtout à cette époque de l’année. Elles se répandent la semaine qui suit la Trinité. On l’appelle la semaine des roussalki. Elles viennent chercher des hommes pour les entraîner au fond du lac et porter leur marque sur les filles qui les rejoindront un jour. C’est vrai. Ce n’est pas une légende. Elles existent.
Ivan replaça précieusement les feuilles d’armoise dans sa poche :
— Et ces roussalki, quelqu’un les a-t-il vues au village ? demanda Saltikov.
— Quand on voit les roussalki, souvent on les entend, et quand on les entend, on finit noyé. Je ne les ai pas vues, mon fils non plus, et quelques anciens du village disent bien les avoir vues, mais ils sortaient du kabak et beaucoup raconteraient n’importe quoi pour se donner de l’importance. Mais il n’y a pas besoin de voir pour savoir ce qui est. Il y a les noyés, il y a les folles et le lac est dangereux. Ça c’est vrai et mes yeux peuvent en témoigner.
— Je vous fais confiance. J’ai mené des recherches sur ce lac, et depuis longtemps il y a dans les chroniques anciennes des récits étranges à son sujet. Des noyades, des disparitions et cette folie suicidaire qui touche si fréquemment les jeunes filles et les conduit à la mort pour les ramener au monde sous la forme de sirènes maudites. J’ai lu tout cela, mais aucun témoignage à leur sujet. Personne ne les a vraiment décrites et il semblerait que cette histoire soit une légende qui remonte au temps de l’invasion mongole.
— Ah, vous me parlez trop compliqué, gospodine. Ce que je vous ai dit, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais peut-être qu'au village certains connaissent vos Mongols.
Ivan finissait sa phrase à l’instant même où un violent coup de tonnerre retentissait dans les cieux, s’étendant en long grondement porté par le vent qui faisait siffler les branches pendantes des bouleaux et leurs feuilles légères :
— C’est la saison des orages, reprit le paysan. Il y en a beaucoup ces derniers temps quand arrive la fin du jour. Ce n’est pas bon pour les récoltes et j’espère que vous ne craignez pas d’être mouillé. Je dis ça, car vous avez de beaux habits et que nous n’avons pas de toile à tendre.
— Ces habits n’ont rien de précieux. Ils en ont vu d’autres.
— Oh, qui n’a pas essuyé une pluie à Tcherepitsa n’a rien essuyé ! Mais nous arrivons bientôt au kabak. De là au village il n’y a pas loin. Nous l’éviterons si Dieu le veut ! Oui da, si Dieu le veut !

-III-

La discussion rendit le silence qui s’ensuivit plus pesant au paysan et celui-ci se mit alors à chanter des airs populaires qu’il connaissait fort bien et qui parlaient de la vie petite-russienne. Saltikov était redevenu mutique et regardait la nature autour de lui, agitée par le vent, tandis que les oiseaux, conscients du déluge qui se préparait, avaient regagné leurs pénates. De gros nuages gris liserés de bleus s’amoncelaient dans le ciel à mesure que le roulement du tonnerre se faisait plus puissant. Saltikov n’imaginait pas la télègue échapper à la pluie avec au-dessus de sa tête une voûte si lourde et si basse. L’espoir le saisit cependant quand la charrette arriva à une intersection et qu’Ivan annonça que Tcherepitsa n’était plus très loin :
— Diouchka, donne de l’armoise à notre passager. On approche !
Andreï tira de sa poche plusieurs feuilles d’armoise si dégradées qu’elles formaient comme une boule informe et il la tendit à Saltikov qui hésita à la prendre, ne sachant trop s’il devait croire au caractère apotropaïque d’un talisman si modeste :
— Mettez-les dans votre poche, gospodine. Le lac est tout proche. C’est la semaine de Semik, il faut être prudent, ajouta Andreï pour convaincre son interlocuteur de se saisir des feuilles. Saltikov finit par accepter le présent, considérant que pour s’intégrer parfaitement dans le village et gagner la confiance des habitants il valait mieux se plier à leurs coutumes. L’armoise disparut dans la poche de Saltikov qui demanda où menait le chemin que la télègue venait de dépasser :
— Siadmeko, gospodine ! répondit Ivan. Ce village se trouve de l’autre côté du lac.
— Et où est donc ce lac ?
— Là, juste derrière ces bouleaux, et sous peu, la route va longer ses berges. C’est pour ça qu’il vous faut porter l’armoise sur vous. Les roussalki ne vous toucheront pas si vous l’avez dans votre poche ou dans vos chaussures.
Une bourrasque plus puissante que les autres emporta les derniers mots d’Ivan avec elle, et sitôt qu’elle fût passée, Saltikov sentit une goutte de pluie sur son visage. Il tendit la main et une deuxième goutte vint s’abattre dans le creux de sa paume. Son mauvais pressentiment était en train de se réaliser. La télègue n’échapperait pas à l’averse.
Après une centaine de mètres, comme l’avait indiqué Ivan, le bois de bouleaux laissa la place à quelques arbres épars, et juste derrière eux, une vaste étendue d’un gris acier se révéla aux yeux. Sous les cumulus enténébrés de l’orage, le lac prenait des airs sinistres et sa surface piquetée par la pluie s’agitait vivement sous les rafales de vent. En d’autres circonstances cependant, il aurait pu être charmant, car des aulnes bordaient ses rives, une herbe verte et douce couvrait ses berges, et l’on imaginait facilement le poète appuyé contre le tronc d’un arbre, assis dans ce tapis de nature à méditer ses vers devant les ondes du lac bercé par le vent en songeant aux sirènes mythiques qui l’habitaient :
— Le lac de Tcherepitsa ! lança Ivan en tentant de presser un peu son bœuf.
— À première vue, on ne se douterait pas de sa particularité, répliqua Saltikov.
— En effet, gospodine ! C’est un lac comme il y en a beaucoup dans ce pays. Mais il est grand et sûrement profond et il n’est pas peuplé que de poissons. Ah, et voici le kabak ! Une verste maintenant jusqu’au village !
Kabak, c’est ainsi que se nomment en Russie les cabarets qui servent de débit de boissons alcoolisées, souvent lieux de perdition pour les paysans russes, qui en émergeant un beau jour dans une bourgade prospère peuvent en engloutir toutes les richesses en quelques années. Aussi, dans les communautés les plus hostiles à leur installation, ces derniers sont construits à distance des villages, une verste le plus souvent, parfois deux, pour en limiter la puissance corruptrice. C’est là un vain effort la plupart du temps, car au kabak s’adjoint généralement un bazar très utile au paysan russe qui s’y rend alors pour se procurer du matériel et finit toujours par boire. Dans de très nombreux villages de la Grande Russie, le kabak est la plus jolie demeure, son propriétaire s’enrichissant assez pour en faire un château. Le moujik de la Petite Russie est plus sobre, et tandis que les kabaki sont rarement au cœur du bourg, ils sont également moins grandioses. Celui de Tcherepitsa présentait un unique étage et était tout en bois, d’un bois gris laminé par le vent et la pluie. Seule se distinguait une enseigne peinte en bleu sur laquelle se détachaient en blanc les cinq lettres qui signalaient la nature de l’établissement : « KABAK ». Il s’élevait là, au-devant du lac, cerné par les arbres, certainement à mi-chemin des villages de Tcherepitsa et de Siadmeko dont il était le point de jonction. Il n’avait pas grande allure, mais c’était tout de même une belle bâtisse ancienne, une isba comme beaucoup de paysans n’en avaient pas, avec de larges huisseries à travers lesquelles passait la lumière et avec elle les discussions animées et la musique bruyante qui règnent sans discontinuer dans ce genre de lieux :
— D’habitude, je vais y boire chaque fois que je reviens du marché ! Il y a du très bon kvas et des liqueurs bien de chez nous comme vous n’en boirez jamais ailleurs en Russie ! s’exclama Ivan. Mais aujourd’hui, je ferai une exception pour vous ! À moins que vous ne vouliez boire avec moi ?
— L’orage est sur nous et nous en avons pour longtemps à voir ces nuages. Je préférerais que nous poussions jusqu’au village.
— Bien sûr, gospodine, vous avez payé un rouble, alors à vous de décider ! D’ailleurs, ne croyez pas que je sois un ivrogne. Je vais au kabak pour fêter les bonnes affaires et je ne bois jamais plus que nécessaire. L’ivresse est une mauvaise chose.
La télègue dépassa le kabak, et alors que la pluie se renforçait, la musique et les voix qui s’échappaient de l’établissement festif s’éloignèrent. Il ne resta bientôt plus que le grondement du tonnerre, la mitraille de la pluie sur le sol détrempé et la surface du lac et le vent qui faisant tourbillonner les gouttelettes d’eau en fouettait les visages. L’averse avait vite grossi en grain généreux, et dans les replis des nuages torturés, des éclairs bleutés s’embrasaient en flashs phosphoriques. L’orage était sur les voyageurs et il n’y avait rien au-dessus d’eux pour les protéger du mauvais temps, tandis que le bœuf pataugeait profondément dans la boue et les ornières du chemin. Par endroit, il ne ressemblait d’ailleurs plus à un chemin, mais davantage à une tranchée, car le passage multiple des télègues et la récurrence des épisodes pluvieux sur un sol déjà meuble avaient creusé la terre et formé de larges crevasses qu’aucune autorité locale n’avait encore jugé bon de boucher. Il appartenait pourtant aux villageois de payer pour leur voirie, mais probablement à cause de l’incompétence et du laisser-aller du contremaître du volost , les habitants n’avaient aucune volonté de se faire cantonniers, et cela, même s’ils pouvaient rompre leurs télègues dans les fondrières de la route.
Une demi-verste après le kabak, le modeste équipage laissa à nouveau un chemin qui venait couper le premier, et s’éloignant du lac, il parcourut une autre demi-verste au milieu des champs d’orges, la culture, prédominante dans ce pays. Finalement, ce fut avec soulagement que Vassili Saltikov vit apparaître la borne impériale blanche et noire qui marquait l’arrivée à Tcherepitsa. Il y avait le nom de la bourgade, le décompte de la population qui semblait bien élevé compte tenu de l’aspect des lieux et il subsistait encore les reliques du panneau de bois sur lequel était écrit, du temps du servage, le nom du propriétaire du village. Il était effacé, délavé, et cela tenait du miracle que plus de trente ans après son obsolescence il fût toujours debout. Le relai de poste venait après la borne et ce fut là qu’Ivan marqua l’arrêt :
— Voici le relai. Il y a un logement à l’étage pour vous héberger, mais j’oserais vous faire une requête gospodine.
— Laquelle ? demanda Saltikov qui s’apprêtait à quitter le véhicule en saisissant sa valise que lui tendait Andreï tout en s’abritant la tête de sa main libre.
— J’habite non loin. Je n’ai pas une grande et belle demeure, mais le poêle y sera chaud et si la nourriture est modeste, je vous garantis que Macha est la meilleure cuisinière que je connaisse. Pour le rouble que vous m’avez donné, je peux vous offrir l’hospitalité pour cette nuit si vous la jugez digne.
Saltikov regarda le relai. Il savait que le poêle mettrait longtemps avant de chauffer et qu’il n’aurait peut-être rien de plus à manger que chez son généreux cocher. Il en est ainsi en Russie que les buffets des gares, même les plus modestes, valent n’importe quel restaurant du monde, lorsque les relais de poste sont des lieux généralement impropres aux voyageurs qui n’y trouvent que des chambres décrépites et des repas au goût rance. Il n’y avait évidemment pas d’hôtel à Tcherepitsa et Saltikov ne connaissait personne d’autre qu’Ivan qui lui offrait charitablement de dormir chez lui. Il savait ce que cela signifiait. Il allait boire une soupe transparente et coucher sur la paille, mais au moins, il aurait chaud ; chaud auprès du poêle bien sûr, mais chaud au cœur également au milieu de cette famille, et comme celui de Vassili Saltikov était bien froid, ce ne serait pas un vain réconfort. Alors, après une brève réflexion que la pluie battante raccourcit encore, il reposa sa valise au fond de la télègue et répliqua :
— Soit, j’accepte votre proposition ! Allons à votre isba. Mieux vaut la chaleur d’un vrai foyer. Cela me fera du bien, je crois !
— À la bonne heure ! s’exclama Ivan. C’est la première fois que je recevrai un folkloriste de Saint-Pétersbourg sous mon toit ! C’est un grand honneur.
— Soit mon ami, mais faites vite s’il vous plaît, je ne tiens pas à attraper une pneumonie sous cette pluie et je suis déjà détrempé.
— À vos ordres, gospodine !
Ivan piqua son bœuf qui repartit aussitôt pour gagner l’isba du paysan.
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Avis : auteurs auto-édités / Histoires folles et horrifiques de Adeline Rogeaux
« Dernier message par Antalmos le mer. 25/08/2021 à 13:04 »
Histoires folles et horrifiques. Juste la couverture annonce déjà la couleur et vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas prévenu. On sent dès les premiers chapitres, l'aisance de l'autrice, Adeline Rogeaux, à évoluer dans ce genre littéraire. Jamais un roman n'aura d'ailleurs aussi bien porté son titre. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, 40 histoires, folles (certainement), horrifiques (absolument), certes courtes, mais qui vous feront réagir d'une manière ou d'une autre. Et il y en a pour tout les goûts. Certaines vous feront frissonner, d'autres vous dérangeront, et pourtant même certaines, comme la quatrième nouvelle dont le titre est assez évocateur, vous feront sourire malgré leur côté dramatique. En tout cas, aucune ne vous laissera indifférent.
C'est dire l'imagination débordante de l'autrice.
À mon sens, c'est un exercice particulièrement difficile que d'imaginer autant d'histoires différentes qui tiennent sur quelques pages et réussir à planter dans chacune d'elles un décor, des personnages, une intrigue et un dénouement. De ce côté là, l'autrice a assurée et rien que pour ça, j'ai envie de lui dire bravo.
Côté écriture, rien à redire non plus. Une écriture fluide, agréable à lire, avec un style bien à elle qui colle parfaitement aux histoires et qui nous fait tourner les pages sans s'en rendre compte. Les petites références amusantes à des noms connus étaient le bienvenue pour détendre un peu l'atmosphère.
En résumé, j'ai bien aimé ce recueil que je recommande. Si vous aimez l'horreur, foncez !
Je mets un 5 ⭐ bien mérité pour récompenser autant d'inventivité et je me demande déjà ce que nous réserve l'autrice à l'avenir.
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Mise en avant des Auto-édités / Gras dur de Fabien Roy
« Dernier message par Apogon le jeu. 12/08/2021 à 17:11 »
Gras dur de Fabien Roy


Richard Beaulieu est un détenu du DEATH ROW de la  Florida State Prison. Il cherche comment occuper les deux dernières semaines de sa vie. Il demande un stylo et du papier et commence à la décrire.
À dix-neuf ans, marié à Madeleine Charbonneau, heureux comme un roi, le cœur rempli d’amour pour cette femme, tous les espoirs sont permis.
Pourtant, il est un meurtrier et l’injection létale l`attend…
Que s'est-il passé ?



Jeudi 10 février 2000

Je viens juste d’être interviewé par des jeunes cinéastes ineptes. Je devrais dire que j’ai quasiment été interviewé par des jeunes cinéastes ineptes. J’avais hâte de raconter mon histoire, même si tout le monde la connaît pas mal déjà. Gang d’idiots. Cette génération MTV semble croire qu`enfreindre les règlements n’amène aucune répercussion. Espèces d’innocents. J’étais plus prêt que jamais à raconter comment je me suis trouvé dans un tel pétrin. Ce n’était pas les premiers à me solliciter en entrevue. Je crois en avoir reçu plus d’une centaine au fil des années. Le timing me semblait propice à un vidage de cœur. Ils ont tout ruiné.   Ils ont commencé à filmer avant que je sois assis. Oh ! Ils avaient lu les documents relatifs aux nombreuses procédures en ce qui concerne les entrevues dans les couloirs du Death Row de la Florida State Penitentiary. Mais non, ils voulaient filmer le garde en train de me menotter à une table. 
Quand mes deux documentaristes ont fait leur demande, j’étais à trois mois de mon injection mortelle. L’un d’eux, Justin, était québécois. Pourquoi pas ? J’ai dit oui et l’engrenage de la bureaucratie pénitentiaire s’est mis en marche. Elle est bien graissée. Cette entrevue m`a fait oublier mon sort. Cette entrevue m`a donné une raison d’être, comme si tout d`un coup, je pouvais m`expliquer, et de ce fait, être pardonné. Quand tu sais le jour et même l’heure de ta mort, n`importe quelle excuse pour ne pas y penser est valide.
J’ai répété dans ma tête et à haute voix plus tard ce que j’allais leur dire. J’avais honte d’écouter l’écho de mes mots rebondir sur les parois de ma cellule. Tant d’années me séparaient des événements maudits qui m`avaient poussé à commettre de tels gestes ignobles. À croire que j’étais instable sans m`en rendre contre.
Ces jeunes, Justin et Mathew, qui avaient décroché l’entrevue qui avait été refusée à tous les journalistes américains, canadiens et australiens auparavant, se sentaient intouchables assis devant leur caméra bien figée sur un trépied massif. Ils étaient des puristes. Ils devaient filmer leur documentaire avec une pellicule de film 35mm. C’était un point requis pour l’obtention de leur thèse. Ils ont subi toutes les vérifications judiciaires, les interrogatoires, la présentation des papiers et la fouille corporelle pour atteindre la chambre d’entrevue. Et qu`est-ce que les blancs becs font ? Ils commencent à filmer avant même que je sois assis. Même moi, j’ai compris en entrant dans la pièce que le moteur de la caméra fonctionnait. Ils ont relâché des excuses qui ne tenaient pas sur deux pattes, et sans hésitation, ils ont compris ce que j’avais compris le premier jour où j’ai franchi ces murs ; les règlements sont rigides. L’entrevue était terminée avant même qu`elle commence. Je n’ai pas pu leur dire un mot. Mon garde, Mathias, m`a vite détourné et m`a ramené aussitôt dans ma cellule.
C’était censé être mon dernier hourra. Je me suis retrouvé, enfermé dans ma cellule, privé d’un moment de liberté que j’avais grandement rêvé de vivre. J’étais frustré. Frustré de ne pouvoir raconter ce que j’avais si précisément préparé durant les derniers mois. Je l`ai en moi et il faut que ça sorte. Fuck ! J’ai 15 jours à vivre et une vie à raconter. Je prends mon stylo en main pour raconter ce que je voulais leur dire, ce que je voulais vous dire. Pas comme excuse pour tout le malheur que j’ai semé, mais pour le bonheur improbable qui m`est tombé dessus avant qu`on me mette la main au collet.
C’est une chose de savoir ce que l`on veut raconter, mais c’est une autre paire de manches de trouver les mots pour le faire. 
J’ai une bonne plume, une Paper Mate. Je les ai toujours aimées parce qu’elles crachent de l’encre au lieu de la laisser couler goutte par goutte. J’ai fixé le papier à cartable avec ses lignes bleues et sa double marge rouge comme si j’attendais qu’elles me disent quelque chose. C’est une ligne de départ que j’hésite à traverser. J’ai peur de mes mots, de mes phrases, de la honte qu`elles vont me faire subir. Eh ! Ça se peut-tu ? Un gars qui est sur Death Row avec la chienne de ce qu`il a à raconter. Ça aurait été plus simple de parler à une lentille de caméra !   
La plume est déjà pleine de sueur puis je viens juste de commencer. Je n’ai aucune idée de quoi écrire. Les journaux ont déjà tout dit ce qu’il y avait à dire. Je veux. Je ressens une urgence de mettre à jour ce qui s`est dit à mon sujet au fil des années.   
La seule chose qui me vient en tête c’est ma tante Yolande. Chaque fois que j’allais la voir à Montréal, j’engraissais de cinq livres. Ses tourtières ! Ses tartes aux pommes ! Puis son pâté au saumon ! Et dire que j’ai passé mon voyage de noces chez elle. C’était la meilleure façon de passer deux semaines ailleurs qu’à Hull, à relaxer, puis à ne rien faire tout en sauvant de l’argent. On n’était pas cheap ; on était jeune. Trop jeune d`après les dires de nos amis et de nos proches.
Madeleine Charbonneau. Elle l’avait-tu le nom à faire vibrer le tympan des oreilles ! Nous autres, on l’appelait Mado. Mado Beaulieu après notre mariage. Je m’en fous ce qu’Allo Police a pu dire, je l’ai toujours traité comme une déesse, comme si c’était la seule femme au monde. J’étais jeune, dix-neuf ans. Je pense que je voulais la marier pour que personne d’autre ne puisse l’avoir. On m`a expliqué durant quelques sessions psychologiques que je voulais dupliquer la complicité d’amour que je voyais chez mes parents. J’étais old fashion, romantique pour celles qui voulaient me croire et j’avais choisi Mado, parce que dans le fond de ma moelle, je ressentais le besoin de ne jamais vivre sans elle. What’s wrong with that?

Ma tante Yolande demeurait sur la rue Hutchison. Cinquante quelque chose Hutchison. On s’est marié à Hull. Une petite cérémonie avec une vingtaine d’amis comptant nos parents. On a eu en masse de speech qu`on était trop jeune pour ce genre d’engagement, mais on avait l’âge adulte pour prendre les décisions que les autres voulaient nous empêcher de prendre.
Paul Henderson était mon best man. Ostie qu’on a ri une chotte quand je lui ai dit qu’elle avait dit oui. On s’est acheté une bouteille de tequila, puis on est allé se caser l’autre côté de la clôture d’une piscine municipale. On a trinqué à la santé de tout le monde que l’on pouvait s’imaginer : Gaétan qui ne savait pas boire, mais qui savait vomir comme un homme ; Josée avec qui Paul était sorti et ne voulait même pas en parler, même à moi ; aux cheveux roux de Laurent ; à la cervelle de Denis ; à la bonne humeur de Louis et aux seins de Carole. On avait tellement de monde à toaster qu’on s’est saoulé en dedans d’une heure. Pour dégriser, on s’est baigné puis on a continué mon enterrement de jeune homme au Bon Vivant.
Je me rappelle quand j’étais jeune, neuf — dix ans, j’avais entendu du bruit comme une parade. Il y avait des autos en fil qui klaxonnaient. Tu ne pouvais pas les ignorer. Deux, trois chars puis un pick-up qui traînait une remorque de fermier pour transporter du foin. En plein milieu de la remorque, il y avait un tronc d’arbre avec un homme attaché comme Jeanne d’Arc à son flambeau. Il est passé directement devant notre maison sur la rue Louis-Hébert. Le gars avait l’air misérable couvert de fumier. En plus, un de ses amis qui l’accompagnait sur la charrue continuait à y en jeter par pelletées. Ce jour-là, je savais que le jour où je devrais enterrer mon adolescence, je le ferais en compagnie de mon meilleur ami. Paul a appelé cela « la dernière des dernières G.T.O. » On s’est tenu saoul pendant trois jours et demi. Quand on s’est réveillé, on était près d’un lac dans le bois à dormir sur les épines de pin.
Le mariage s’est bien passé. Un peu trop émouvant à mon goût. Carina, la sœur de Mado feignait des larmes comme si c’était la fin d’une époque prospère. J’ai tout le temps pensé que si ce n’était pas des larmes à Carina, mon mariage aurait poursuivi un cheminement différent. Entécas. Ça ne vaut pas la peine de regretter. L’image et la sensation me reviennent comme si ça fait partie de mon sang. Une journée heureuse qui vient me hanter comme si je n’avais rien de mieux à dire.
Quelques jours après le début de notre voyage de noces, ma tante Yolande nous avait fait des crêpes avec des fraises fraîches et du sirop d’érable. Il fallait marcher, faire quelque chose. On était trop plein pour faire l’amour une autre fois. Ma tante nous a dit que le cimetière Notre-Dame sur le Mont-Royal était le plus gros cimetière en Amérique du Nord. Mado était inspirée et moi de même.
Le matin avait été nuageux, mais dans l’après-midi le ciel s’était dégagé un peu. Le temps était parfait pour une marche dans un cimetière. Et quel cimetière ! Il était divisé en quartier pareil comme la ville qui entoure la montagne. Les acres de pierres tombales grecques étaient les plus soignées. La plupart étaient accompagnées de photos de famille dans des bocaux à café mis à l’envers et des fleurs fraîches et sèches. C’était plaisant de marcher parmi elles. Dans le quartier riche tout à fait en haut du Mont-Royal, de fabuleux bronzes d’anges et d’emblèmes familiaux nous inspiraient à faire de l’argent et de vivre comme du monde.
C’est là que Mado m’a dit ce qu’elle voulait : une maison en campagne dans les environs de Hull près de sa mère. Moi, j’écoutais et je pensais en buvant de bonnes gorgées de vin rouge acheté spontanément juste avant notre randonnée. En telle hâte qu’on n’avait même pas pensé au tire-bouchon ! Il a fallu la boire avec le bouchon dans la bouteille. Je me sentais pas mal inspiré au-dessus de la montagne avec la femme de mes rêves qui portait mon nom depuis moins d’une semaine. Je disais oui à toutes ses demandes ; la maison, une petite Renault 5, un foyer, un aquarium, puis une chambre d’invité pour sa mère. Je n’avais aucune idée comment je m’arrangerais, mais j’étais sûr d’une chose, je ne serais pas un fermier et je trouverais une façon de faire de l’argent avec un morceau de terre. C’est incroyable le courage que l’on puise du fond d’une bouteille.
***
Ouin. Je me suis arrêté pour quelques heures. J’ai quasiment honte de mentionner que j’avais mal à la main à force d’écrire et c’est difficile de se garder la tête dans une mémoire sans se laisser emporter par la foire des souvenirs. Celui du Mont-Royal m’est tout le temps resté dans la tête. J’aurais dû réaliser que c’était un signe de mauvais augure. Ce n’était pas une coïncidence si j’étais là ce jour-là.
Quand on a fini la bouteille de vin, on est descendu par un chemin différent. On a abouti sur une plaine ; une autre partie du cimetière, un endroit monotone. Il a fallu passer au travers un trou dans une clôture pour s’y rendre. Il y avait un tracteur au loin dans cette surface clôturée. Une grue avec une pelle. J’ai dit à Mado :
— Sont en train de creuser un trou.
On était curieux. En marchant au travers des petites croix en bois et des plaques envahies par de l’herbe, on a réalisé que c’était le quartier des pauvres, les oubliés, les morts de rue, le monde sans le sou. On était surpris de voir que beaucoup de ces morts avaient vécu de longues vies. En quels états, on ne pouvait pas le savoir, mais c’était évident que c’était du monde fort. Il y avait une bonne femme qui avait vécu de 1880 à 1970. À dix-neuf ans, c’est loin quatre-vingt-dix ans.
On s’est avancé auprès de la grue qui ressemblait à une grosse version d’un jouet Tonka. Mado disait que ce n’était pas notre place, mais elle était aussi curieuse que moi. Il y avait trois hommes présents ; un était assis dans la grue en train de fumer pour passer le temps et les deux autres qui parlaient. Les jaseurs portaient des imperméables de la tête aux pieds avec des grosses bottes en caoutchouc. On aurait dit qu’ils étaient près pour une tempête à bord du Titanic. Le soleil a trouvé des trous dans le ciel pour tomber directement sur eux autres. Ce n’était pas angélique, mais il y avait quelque chose qui nous attirait vers le trou. On s’est approché. J’ai été surpris que les travailleurs n’aient pas de l’air dérangés par notre présence. Ils étaient en train de déterrer un homme parce que sa famille voulait l’enterrer respectueusement. A proper burial. Il y avait par terre un cercueil rudimentaire en presswood fraîchement construit pour l’événement. J’aurais pensé qu’il y aurait eu quelqu’un de sa famille présent pour assister au déterrement.
J’ai jeté un coup d’œil sur la petite plaque qui avait été mise de côté. Je voulais voir le nom de la personne qu’ils déterraient. Isidore Beaulieu 1902-1968. Mon nom de famille ! J’ai demandé à mon père, puis à une couple de mes oncles, mais on ne le connaissait pas. C’était bizarre. Un Beaulieu.
Je trouvais ça excitant qu’ils étaient là pour déterrer un homme. J’aurais pensé qu’ils nous auraient dit de s’en aller. Quand le gars sur la grue a fini son break, il s’est mis à creuser, puis il a frappé du bois ! Il avait frappé le dessus du cercueil. Isidore avait été enterré en soixante-huit et il était né en dix-neuf cent deux. Il avait vécu une bonne vie. Je ne sais pas si elle était bonne, mais elle était longue, plus longue que la mienne entécas.
La main de la grue a versé une pelletée de terre et de bois. Un des bonshommes en jaune a levé la main et le chauffeur s’est allumé une autre cigarette. Mado s’est approchée du trou, à six pouces du bord, avec les deux travailleurs. Le dessus du cercueil avait été détruit. On pouvait discerner le torse du corps qui n’avait pas de tête. Un des hommes est sauté dans le trou avec une pelle, l’autre s’est mis à chercher pour le crâne dans le tas de terre. Le crâne était en deux morceaux. Il n’avait pas été écrasé par la grue, mais coupé pour une autopsie. Il fut déposé dans le cercueil. Le crâne était brun comme la terre et portait quelques brins de cheveux comme une poupée avec laquelle on a joué avec trop souvent dans l’eau.
Le gars dans le trou a dit que le gars dans la grue avait manqué le tout par trois pieds. Un tiers du cercueil, avec les jambes d’Isidore, était encore sous six pieds de terre. Le torse était visible. Isidore Beaulieu avait été enterré avec une cravate bleu foncé couverte de pois blanc. C’est une possibilité !
Le gars dans le trou a pris un pic que l’on se sert pour ramollir la terre. Il l’a levé au-dessus de sa tête, puis avec la force que l’on donne à une masse pour frapper un clou dans un chemin de fer, il a frappé le torse d’Isidore. Mado s’est couvert les yeux. Moi, j’ai vu le pic bondir comme s’il venait de frapper un pneu. Le gars était frustré d’avoir une résistance aussi forte d’un cadavre. Il a repris son élan et avec rage a percé le torse juste en bas du sternum. Ensuite, il a tiré vers lui. Il a tiré tellement fort que les culottes sont restées sous terre. Le restant est sorti. Ses genoux ont lâché comme un poulet trop cuit où la chair ne tient plus sur les os. Mado frissonna en me regardant.
— Une affaire de même n’a pas de bon sens, me souffla-t-elle à l’oreille.
Elle trouvait que ça faisait pitié de déterrer un homme comme ça. C’est la façon qu’ils ont manipulé le corps qui a dérangé Mado. Les deux hommes en imperméable se sont retrouvés dans le trou. Un a pris le dos du cadavre et l’autre, les deux jointures de genoux. Ils l’ont soulevé comme un sac de blé que l’on jette à l’arrière d’un pick-up. Mado a senti quelque chose, puis elle s’est éloignée pour respirer de l’air frais. Ils sont sortis du trou, puis ils ont mis le morceau de corps dans le nouveau cercueil. La grue a rempli le trou avec les pieds de monsieur Beaulieu encore bien encastrés dans le sol.

Vendredi 11 février 2000
Je pense souvent... Je me demande souvent... Quand est-ce que cela a commencé à aller mal ? Je retourne à l’envers tout le passé. Je rumine tous les petits incidents qui me hantent chaque fois que je pense à mon sort. Je cherche le jour, le moment, l’instant où tout a commencé à foutre le camp.
Novembre 82.
J’étais assis sur le bol de toilette sans journal, sans cigarette et sans café. J’étais sobre et sain.
Mado et moi, on a travaillé fort pour la maison de nos rêves. J’ai travaillé comme un journalier à traire des vaches pour un vieux bonhomme qui ne voulait pas s’adapter au vingtième siècle. Le soir, j’aidais mon père avec ses commandes. Il vendait des souliers le jour et des Electrolux de porte en porte le soir. Quand j’étais petit gars, il me traînait avec lui pour des votes de sympathie. On en a vendu des aspirateurs ensemble pendant de beaux soirs d’été où il m’amenait pour de la crème glacée.
Pendant que je travaillais, Mado travaillait aussi. Elle tricotait des gilets qu’elle vendait à un bon profit et servait de la bière dans un night-club sur la rue Principale qui n’existe plus. On vivait chez ses parents pour sauver de l’argent.
Tout ce que je voulais faire c’était de peindre. Je voulais être un peintre-artiste.
On s’était ramassé dix mille tomates en dedans de deux ans. On a mis huit milles en down payment contre une hypothèque de trente-deux mille. Une hypothèque de quinze ans à tarif fixe pour une propriété de dix acres sur le bord d’un petit chemin de campagne à Masham.
Notre première idée, c’était d’avoir une pisciculture de truites. Il n’y avait pas de ruisseau sur notre terre même si c’était sur le flanc d’une colline. La deuxième idée nous a amenés à la troisième. Un mini-putt semblait être la réponse à toutes nos difficultés jusqu’à ce que je fasse le plan. Le coût du tapis et de la colle était trop cher, sans compter tout le bois. Des tapis à la pluie ça ne dure jamais longtemps.
Un driving range ! Voilà une bonne idée ! Il suffisait d’acheter des balles, des chaudières pour les mettre dedans puis des bâtons. Ensuite, on pouvait ériger une douzaine de séparations dans la pelouse afin de donner suffisamment de place aux golfeurs et le tour était joué. En moins de trois saisons, j’avais des plates-formes, des lumières puis du pop-corn. La maison qui avait été transportée du bord de la rivière des Outaouais après une inondation jusqu’à Masham sur le bord d’une montagne, je l’ai refait du plancher au toit, foyer, toilette et armoires. Si c’était cassé, je le remplaçais, si ça fonctionnait, on le nettoyait. Quand tu ouvrais la porte d’entrée, tu tombais en face de l’escalier en pin qui montait vers le haut. À ta gauche, un salon avec feu vivant dans le foyer et à droite, la cuisine et salle à manger en une. C’était une petite maison. Quel bonheur j’y ai vécu !
J’étais assis sur le bol de toilette, tout nu. Je pense que je m’apprêtais à prendre une douche pour me réveiller. C’est pour ça que je n’avais rien à lire. Il y avait une araignée qui marchait sur le bord du mur et du plancher en face de moi. J’avais fini la salle de bain en tuiles blanches. Tout était blanc ; la tuile, le bain, le lavabo, les serviettes et même le rideau de douche. Le siège de toilette était fait en bois (c’est moins froid l’hiver). La fenêtre était un vitrail et venait d’une église incendiée. Elle remplissait la pièce de mille couleurs.
Je me souviens…
Une grosse araignée à deux pieds des miens. Ce n’est pas que j’avais peur, c’est que mon premier instinct était de la frapper, de l’éloigner, mais j’ai pris plaisir à suivre sa forme ramper jusque dans le coin du mur et du bain. Ma mère m’a toujours dit que c’était de la mauvaise chance de tuer une araignée dans la maison ; ça voulait dire une perte d’argent.
L’araignée ne bougeait plus. Elle avait huit pattes semi-poilues, puis un derrière gros comme une narine. Je l’ai fixée, puis je me suis dit que ça aurait fait du bien de m’allumer une cigarette. J’étais trop paresseux pour me lever puis je ne voulais pas laisser l’araignée de ma vue. Elle m’inquiétait, et avec raison, quand tout à coup, le coin qu’elle occupait fût envahi par une horde de bébés-araignées. Plus d’une centaine s’éparpillait de tous les côtés. Je fus confronté à un dilemme. Ça pouvait être aussi pire que de casser cent miroirs. Je les ai regardés s`agiter sur le plancher, leur premier goût de vie. Les petites poussières bougeaient trop vite et il y en avait toujours d’autres qui sortaient de l’abdomen arachnoïdien.
Je n’ai aucune idée où je suis allé chercher ce mot-là. Tout ça pour dire qu’un matin en novembre 82, j’ai tué une centaine d’araignées en plus de celle qui pondait.
Ce jour-là, j’ai fermé toutes les valves d’eau qui fournissaient le kiosque du driving range. La saison était finie. C’était le temps de relaxer. Tout ce que je voulais faire pendant trois mois, jusqu’en mars, c’était de peindre.
Quand on me demandait quand j’étais petit gars, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? Je leur répondais sans hésitation et avec la fierté de quelqu`un qui veut être un médecin :
— Je veux être un peintre-artiste !
Au début, mes oncles, mes tantes, ma mère et mon père trouvaient ça cute. Quand c’est venu le temps du cégep, j’ai fait les sciences pures pour plaire à mon père et je me suis rendu à l’Université de Montréal. Pour un an, j’ai étudié les grands peintres, puis les techniques utilisées par les petits peintres.
Je m’ennuyais de l’Outaouais et Mado n’aimait pas être si loin de sa mère. Le bill de téléphone était toujours au-dessus de cent dollars par mois, en plus du bus Voyageur aller-retour à chaque trois semaines. Les études ne m’allaient pas. Quand on est allé passer Noël chez ses parents, elle n’est pas revenue avec moi. J’ai fini mon deuxième semestre par principe.
                                                                          ***
Ma belle-mère ! Si je voulais commencer une chicane avec Mado, j’avais juste à mentionner au moment propice : « Je n’ai pas marié ta mère. » Si je voulais passer la soirée à boire à la taverne, puis dormir dans la chambre des invités...
La chambre des invités ! C’est incroyable les souvenirs que l’encre inspire sur des lignes vierges. 
Le jour des araignées, je voulais tout faire d’un coup. Ce soir-là, je voulais me mettre les pieds sur le sofa devant un feu avec Mado pour trinquer de bonnes bières froides en fêtant la fin de notre troisième saison ; la plus payante jusqu’à date.
La première année, nos parents étaient les seuls à nous encourager. La deuxième année, nos amis nous ont donné un bon coup de main et la troisième année la maison était payée et la business le serait dans quatre ans au lieu de sept.
La seule chose qui me restait à faire pour tomber en vacances, c’était de déraciner le tronc de l’arbre qui nous avait tenus au chaud pendant deux hivers. Au lieu d’acheter des cordées de bois, j’avais décidé d’abattre le massif chêne sec qui était sur notre terrain. Dans son temps, il a dû être un arbre très fier.
J’avais été surpris quand les branches avaient suffi la première année. L’hiver suivant, l’arbre lui-même avait fait l’affaire. Pour notre troisième hiver, je voulais brûler la souche et les racines du chêne fournisseur. La tâche me semblait facile : creuser alentour du tronc qui mesurait environ quatre pieds de diamètre, exposer les racines, passer des chaînes et tirer avec le tracteur.
J’ai toujours aimé pelleter. Il y a quelque chose de gracieux dans l’acte de soulever une pelletée de terre et de la lancer dans un tas. J’étais très inspiré et j’ai découvert plusieurs racines qui serviraient bien d’encrage pour mes chaînes. J’ai attaché le tout à l’arrière du vieux tracteur Ford au diesel puissant comme le tonnerre.
C’est incroyable comment un arbre peut pousser aussi loin dans la terre que vers le ciel. J’ai mis le tracteur en marche, mais le tronc ne voulait pas lâcher sa poignée de terre comme si c’était un jouet que j’essayais d’enlever à un enfant. J’ai fini par trancher les racines avec ma hache. Même après avoir coupé les artères principales, j’étais incapable de l’arracher. Les roues arrière du tracteur viraient sur l’herbe et jetaient de la terre en jet convulsif. C’en est devenu une obsession. J’ai fait forcer le tracteur à y faire cracher de l’huile. Je ne comprenais pas comment ça pouvait encore tenir.
J’ai eu une idée ; mettre le tracteur en marche, puis couper en même temps le restant des racines jusqu`à ce qu`elles cèdent. J’ai embrayé le tracteur en première. Une roche que j’avais déterrée s’est retrouvée sur l’accélérateur, une couple de planches de bois pour empêcher les roues de virer dans le beurre et je me suis mis à l’ouvrage. J’ai furieusement frappé toutes les racines qui semblaient être la force du tronc indéracinable quand ma hache est restée prise. Je voyais le bout de la lame fendre l’écorce d’une racine enterrée depuis plus d’une centaine d’années. Le bois était vert ! L’arbre avait encore de l’humidité dans ses veines. Ma hache ne voulait pas bouger. J’étais épuisé. Le tracteur forçait toujours sans récompense, les chaînes étirées comme des cordes de guitare prêtent à être pincées par une main gigantesque. Je me rappelle avoir goûté du sang dans ma salive. Le manche de la hache, suspendu comme une virgule à la mauvaise place, n’attendait que moi.
Quand quelque chose n’allait pas comme il le voulait, mon père sacrait. Il me semble que ça lui donnait toujours un peu plus de force. Inspiré par des visions de l’épée dans la roche enchantée de Merlin, j’ai crié :
— Ostie de putainerie d’enfants de chienne de racines vertes ! En mettant tout mon poids sur le manche de la hache et snap ! Tout a lâché.
La souche est sortie du trou et le tracteur est parti sans chauffeur. Je suis tombé à genoux dans le trou du moment que le tronc s’est dépris. Par le temps que je me suis remis debout, le tracteur avait déjà parcouru une bonne distance. Je me suis mis à sa poursuite.
J’avais fait mettre une cage sur le tracteur pour que je puisse ramasser des balles de golf pendant les soirées occupées. J’ai rejoint le tracteur, ouvert la porte de la cage, et en m’apprêtant à sauter dedans, mes pieds ont glissé dans la bouette. J’ai essayé de me tenir avec mes mains, mais je suis tombé en pleine face par terre. Je me suis reviré de bord pour me trouver face à face avec le tronc. Ses racines rotagneuses m’ont accroché le bras gauche. Au lieu de juste l’écraser et de passer par-dessus, le tronc m’a entraîné avec le tas. Je n’y pouvais rien. Je traînais derrière dans la piste de terre tassée par le poids du tronc.
Le tracteur est finalement monté sur une butte où la roche s’est décrochée de l’accélérateur et le moteur s’est étouffé.
Quand j’ai réussi à déprendre mon bras, mon poignet a enflé de proportions grotesques. Mado, évidemment, était allée visiter sa mère. Je me suis conduit de peine et de misère à l’hôpital. Après onze points de suture, on m’a dit qu’il me faudrait un plâtre, mais que je devais attendre que l’enflure diminue.
Pendant l’heure du souper, on s’est raconté nos journées respectives. Je lui ai parlé de mes araignées et du tronc infernal. Mado ne portait pas trop d’attention à ma blessure. Dans les dernières années, à tout faire moi-même pour sauver des sous, je m’étais blessé à plusieurs reprises. On pourrait dire que c’était devenu monnaie courante.
C’est incroyable, mais je me rappelle du pain de viande qu’elle avait servi ce soir-là. Pendant qu’elle me parlait de souper de Noël, de jour de l’an, qui l`on recevrait, où on irait, quels cadeaux on achèterait à sa sœur, ma mère, mon père et ses parents, tout ce que je voulais, c’était de me saouler, faire l’amour, dormir tard et commencer une nouvelle toile en après-midi.
L’idée de mon bonheur en novembre 82 était acquise. Je m’étais construit un studio aérien. L’idée m’était venue quand j’avais feuilleté un livre à propos d’un Norvégien qui peignait ses toiles à l’extérieur. J’avais érigé, dans ma cour, trois murs en forme de U, en deux par quatre couverts de planchettes de cèdre. Le tout mesurait dix pieds de haut avec une fausse toiture de trois pieds pour empêcher la neige et non la lumière de tomber sur mes peintures. Le coin ouvert de mon studio faisait face au sud.
Je me pensais donc smart dans ce temps-là. Les idées me venaient comme des commandes de fast food. Il y en avait des bonnes et il y en avait des mauvaises. Le driving range, c’était la meilleure. La business et notre maison se trouvaient sur le même lot. Notre maison avait une belle histoire. Ravagée par le restant d’un ouragan en 1938 sur le bord de la rivière d’Ottawa, elle avait été transportée en lieu sûr, là où l’on demeurait. Quand on a acheté la place, la maison n’avait pas été habitée depuis la mort d’une bonne femme en cinquante-deux.
Mon studio aérien était une autre merveilleuse idée qui n’était pas profitable, mais qui me donnait un grand plaisir et ceci achalait Mado.
— Qu’est-ce que les voisins vont dire ? 
— Quels voisins ?
— Le monde qui passe en face, puis ceux qui frappent des balles.
— Ben voyons donc Mado, il n’y a personne qui rit de nous autres.
— Tu n’as même pas vendu une peinture des feux que t’as faite l’hiver dernier, puis là tu veux passer trois mois à peindre des nuages.
— Tout est payé jusqu’au mois de mai. J’ai travaillé fort cet été. T’as travaillé fort cet été. Là, moi, je veux relaxer.
On s’obstinait toujours à propos de la même chose. C’est drôle comment des chicanes reviennent nous hanter comme des reprises d’émissions que l’on a déjà vues. Le même dialogue et les mêmes frustrations. Mado n’aimait pas le temps que je passais devant mes toiles. Je croyais vraiment avoir une vision unique inspirée des peintres que j’admirais. Je n’aimais pas peindre des choses immobiles. J’ai peint Mado une fois et je l’ai donné à sa mère comme cadeau de fête. Ce que j’aimais, c’était de peindre les différents stades d’une fraction de vie. Comme les différentes peintures de la cathédrale de Rouen à différentes heures.
***
       Je m’arrête de temps en temps pour reposer ma main. Je me trouve fif à mentionner que j’ai mal à main à force d’écrire. Je relis ce que je viens juste d’écrire et je réalise que je ne pense plus à mon sort, mais plutôt à mon passé. Les mots qui sortent du bout de mes doigts tombent tous seuls d’un coin du fond de ma tête qui semble éviter à tout prix la raison de mon incarcération.
Un puits de souvenirs qui rend mon sort tolérable.
***
Le soir de mon poignet cassé, on s’est couché sous la doudou avec la lueur de la télévision qui envahissait le noir de la chambre. Une fraicheur humide fermentait sur les carreaux de fenêtre et le vent venait frapper avec des poignées de neige. Le moment semble encore aussi propice que dans le passé. Je me suis approché d’elle pour passer ma bonne main sur le contour de son corps. Je prenais un grand plaisir à la toucher. Ses jambes dures comme de la roche, le creux de ses hanches, le petit bedon féminin qu’elle disait gras, des seins sensibles et un tout petit cou pour tenir sa tête.
Sa tête ! Je me suis souvent demandé ce qu’y pouvait y germer.
On me sert mon souper juste au moment où j’allais rougir face à mes mots.
***
Je n’apprécie plus la nourriture. Ce n’est pas parce que leur nourriture est mauvaise. C’est plutôt... À quoi peut me servir d’être en bonne santé quand les jours sont à rebours ?
J’ai honte de mes actions et je mérite ce qui m’arrive. Je n’ai pas d’excuses à ne faire à personne. J’ai été banni de ma race par mes actions et les innombrables articles journalistiques que l’on a publiés en mon déshonneur. Maman. Papa. Vous n’êtes pas à blâmer.
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Mise en avant des Auto-édités / Tendre Trésor d'Andréa Michel
« Dernier message par Apogon le jeu. 29/07/2021 à 16:41 »
Tendre Trésor d'Andréa Michel

(une idyll€ sous contrôl€)



Chère lectrice, cher lecteur,
Merci infiniment d’avoir choisi Tendre Trésor.

Vous croyez que la romance d’une fonctionnaire du fisc, c’est tout sauf glamour ? Laissez-moi vous conter les tribula-tions de l’espiègle (et un brin gaffeuse) Géraldine Boudin.
Si son histoire feel good était une recette de cuisine, j’imagine que je pourrais la présenter ainsi :
Dans une marmite bucolique des Hauts-de-France, versez les ingrédients.
– une inspectrice des impôts atypique, légèrement aigre douce ;
– un beau gosse énigmatique, un peu amer ;
– un brocanteur viril en diable, au goût corsé.
Ajoutez une louche de situations cocasses, une bonne pincée de cachotteries.
Saupoudrez de quiproquos. Mélangez, laissez mijoter à feu doux.
Relevez de méchants qui déchirent les papilles, pimentez de rebondissements épicés.
Chauffez jusqu’à ébullition.
Laissez tiédir 1 minute et… retournez !
Un plat truffé de clins d’œil au monde de l’art et à la culture populaire. À déguster sans modération, jusqu’au twist final.

Je vous souhaite un très bon divertissement en compagnie de Géraldine Boudin.

Je tiens par ailleurs à souligner que cette comédie n’est ni une autobiographie ni une satire de l’administration fiscale. Que tous les faits, les personnages et la plupart des lieux sont issus de mon imagination. Et que les fonctionnaires ne badi-nent pas avec la déontologie.



L’homme est ponctuel. Il se gare devant l’adresse indiquée, dans la rue principale d’Ailles, observe la charmante longère picarde aux briques et tuiles rouges. Il penche sa tête ronde et chauve vers la boîte aux lettres, lève un sourcil perplexe.
— Alexia GUI-DU-CCI, épèle-t-il à voix haute.
Il scrute la cour par-dessus le grillage, puis se décide à fran-chir le portail laissé entrouvert.

Une femme brune et élancée, à l’aube de la cinquantaine, ouvre la porte de la maison. Le visiteur la trouve toujours jolie, malgré l’expression grave qui se dégage de son doux visage. Elle regarde vers la rue d’un air inquiet.
— Si j’avais dix ans de moins et un physique de jeune pre-mier, je me serais sans doute fait des idées, glousse-t-il. Une proposition de rendez-vous au domicile d’une si charmante dame, et à cette heure…
Elle se force à sourire avec bienveillance à cet homme à la bouille joviale qui lui fait du plat en rigolant. Un petit jeu sans conséquences auquel ils étaient habitués quelques années aupa-ravant, ce qui ne les empêchait pas de s’affronter farouche-ment sur les dossiers. Elle jette un dernier coup d’œil par-dessus son épaule et s’empresse de le faire entrer.
— Je peux vous offrir quelque chose à boire ?
L’homme de loi décline l’offre d’un hochement de tête et va droit au but :
— Alors, mademoiselle Boudin, qu’est-ce qui vous arrive ? Dites-moi tout…
— J’ai besoin de vos services, Maître, répond-elle du tac au tac. J’en ai besoin de toute urgence, et en toute confidentialité.

Première partie
Déclarations et sentiments

« La déclaration d’impôt peut passer pour le contraire d’une déclaration d’amour : on en dit le moins possible. »
Jacques STERNBERG



Je m’appelle Alexia Guiducci, j’ai 49 ans. Je suis romancière d’origine italienne.
C’est du moins ainsi que je me présente, à Ailles et dans les environs.

Mon âge, c’est le bon.

Par contre, Alexia, c’est mon deuxième prénom ; Guiducci n’est pas tout à fait mon véritable patronyme non plus… Mais Géraldine Boudin, c’est sensiblement moins glamour, vous ne trouvez pas ? Heureusement, on ne peut pas vraiment dire que je porte bien mon nom, même si je n’ai pas une allure de top model. Il n’en demeure pas moins que Boudin, à moins d’être charcutier, c’est loin d’être vendeur.
Je n’ai pas non plus d’ascendance transalpine : je suis une Picarde pure souche, quoique sans l’accent chti. Un jour à la boulangerie, j’ai surpris une conversation peu flatteuse à pro-pos de ma voisine allemande ; par esprit de provocation, j’ai trouvé amusant de m’inventer des origines étrangères, mais paradoxalement, je constate que cela m’attire la sympathie des gens : italienne, ça plaît. Depuis, je m’amuse souvent à écouter les villageois s’exprimer devant moi en picard, persuadés que je ne comprends pas un traître mot.
Enfin, je ne suis pas franchement écrivain. En tout cas, pas encore, bien que ce soit placé en bonne position sur ma liste de projets. En vrai, je suis inspectrice des impôts. Existe-t-il pro-fession moins fascinante et plus impopulaire (à part peut-être, contrôleur SNCF pendant les grèves) ?

Il y a quelques mois, en m’installant dans le village de mon enfance où plus personne ne me connaissait, je n’ai eu aucune envie de raconter que Géraldine Boudin, fonctionnaire aux Finances publiques, venait de prendre la décision de tout pla-quer pendant un an.
Je suis devenue Alexia Guiducci, romancière.

Saveurs d’antan

La commune de Moranvillers comporte, en tout et pour tout, deux commerces : un salon de coiffure, et un café, Chez Jacqueline, très cosy avec ses vieux objets et affiches d’époque, qui fait aussi petite restauration sur place ou à em-porter et relais de La Poste.
Chez Jacqueline, en fait c’est chez Jacqueline et Albert, le couple de patrons. Fidèle au poste derrière son zinc, elle m’accueille avec sa bonne humeur habituelle tandis que lui, à quelques mètres, refait le monde avec deux clients : la poli-tique économique du Gouvernement, la résorption du chô-mage et le fait qu’il « suffit de traverser la rue pour trouver du travail »… Albert m’adresse un signe amical sans toutefois interrompre sa diatribe, ce qui m’arrange : je m’en voudrais d’écourter un débat, de toute évidence essentiel à la survie de la France.
Difficile de leur donner un âge précis, je dirais une bonne soixantaine. Un look un peu désuet, elle avec sa mise en plis impeccable et lui sa moustache à la Hercule Poirot, on dirait les incarnations de Mamie Nova et Papy Brossard.
— Albert a préparé des ficelles picardes, je t’en ai mis de cô-té, au cas où.
Adorable Jacqueline. Si gentille et attentionnée, et qui m’a si bien cernée en peu de temps.
Sans attendre ma réponse, elle se dirige vers la cuisine mais brusquement elle s’arrête net, les yeux braqués sur l’extérieur. Son sourire s’accentue encore lorsque la porte s’ouvre, sur un client que je vois pour la première fois.

Je reste bouche bée. Non seulement il détonne complète-ment des habitués des lieux, mais il est de surcroît… absolu-ment canon ! La quarantaine a priori, une allure svelte, che-veux bruns ondulés, les yeux bleu clair, il a de faux airs du chanteur Marc Lavoine, en un peu plus jeune. Les écouteurs de son iPod pendent négligemment autour de son cou. Branché mais classe.
D’habitude moins diserte que son mari, Jacqueline s’engage de suite dans un colloque avec le nouveau venu, au point d’en oublier ma présence et l’objet de ma visite. Je ne suis pas près de déguster mes ficelles picardes. Le fait qu’elle fasse passer ce type en priorité alors que j’étais là avant lui titille mon impa-tience, mais je me reprends aussitôt : rien ne presse. Je dois absolument m’ancrer dans le crâne que j’ai tout mon temps, désormais.

Tout en détaillant l’Apollon sans en avoir l’air, je songe à mon amie Valérie. Sans doute hausserait-elle un sourcil nar-quois en constatant qu’avec son allure de cadre dynamique, il ne fait pas très « couleur locale ».
— Mlle Alexia est la jeune romancière dont je t’ai parlé l’autre jour.
Tiens, Jacqueline a discuté de moi avec le bel inconnu. Je note aussi le « mademoiselle » qui souligne ma situation de célibataire ; à 49 ans, on ne m’avait pas désignée ainsi depuis bien longtemps ! Je me présente.
— Alexia Guiducci.
— Philippe Hurtebise.
Je manque de pouffer au son de sa voix fluette ; rien à voir avec le timbre chaud et masculin auquel je m’attendais. Je lui tends la main, il la prend d’une poignée molle en me regardant à peine. Il embrasse Jacqueline puis Albert et salue les clients, qui ont l’air de le connaître aussi. Après quoi il ouvre sa besace et en sort une poignée de flyers qu’il pose sur le comptoir.
— Comme prévu, pour le festival.
— Merci, mon grand, répond Albert. Il devrait y avoir du monde, cette année encore. Le beau temps, ça donne envie aux gens de sortir et de s’amuser.
— Si tu vois Franck, intervient Jacqueline, dis-lui que je passerai la semaine prochaine voir ce qu’il a chiné de nouveau.
— D’accord, je lui transmettrai.
Le beau Philippe tourne les talons, gratifie l’assemblée d’un « bonne journée » aimable mais sans plus, et quitte le café. Si ma vie était une comédie romantique, il s’avérerait sans doute être l’homme de ma vie à la fin de l’histoire. Pour l’heure, je ne lui ai pas fait grand effet.
— Philippe est un très gentil garçon, même s’il est un peu timide, affirme Jacqueline qui peine à masquer sa déception.
— C’est vrai, il est très gentil ! s’esclaffe Albert. Y a juste un hic : t’arriveras jamais à le caser. En tout cas, sûrement pas avec une femme ! (Elle lève les yeux au ciel, il ricane de plus belle et nous prend tous à partie) Voyez-vous, il n’y a que deux personnes au monde qui ne savent pas que Philippe est pédé : Philippe, et ma femme !
Ah, ben voilà ! Tout s’explique.
L’un des clients entonne la chanson d’Aznavour :
— Je suis un homo, comme ils disent.
Tout le monde éclate de rire, y compris Jacqueline… et moi, bien obligée.

*

Me voici de retour à Ailles. Chez moi, ou devrais-je dire, chez mes grands-parents, autrefois.
Je déballe les ficelles picardes de leur emballage en alumi-nium, les dispose dans un plat micro-ondable et lance deux minutes à la puissance maxi. En attendant, mon regard balaie la pièce autour de moi : un vaste séjour de 50 m² ouvert sur la cuisine aménagée et équipée. À part l’électroménager, qui était là à mon arrivée, et mon salon de jardin en plastique, on ne peut pas dire que le mobilier soit surabondant. Idem pour les bibelots, les tableaux sur les murs, ou tout ce qui pourrait de près ou de loin personnaliser un peu cet intérieur. Pourtant, cela fait presque six mois que j’ai emménagé…

J’ai cherché à m’éloigner de Blainville début 2018, quand mes problèmes au boulot sont devenus de plus en plus lourds à endurer ; je ne supportais plus d’y croiser des collègues régu-lièrement. La première solution qui m’est venue à l’esprit con-sistait à déménager. J’ai commencé à regarder les petites an-nonces immobilières. D’abord, juste comme ça, sans trop y croire. Puis, j’ai contacté des agences, effectué quelques vi-sites… Comme disait jadis mon amie Valérie, en parlant des mecs (avant de rencontrer son cher Jean-Jacques) : « Tant qu’on n’y est pas, on peut rêver. » Il y a d’abord eu la fermette « totalement rénovée » dans laquelle certains murs compor-taient encore par endroits des parpaings apparents. J’ai arrêté de chercher après la visite de la « superbe propriété au calme », située juste à côté d’un élevage d’oies et de canards. Dépitée, j’ai conclu que l’adage de Valérie s’appliquait aussi bien aux habitations qu’aux rencontres amoureuses : tant qu’on n’a pas vu, on peut rêver. Pourtant, quelques mois plus tard, j’allais tomber par hasard sur une longère à Ailles. Le village de mes vacances d’enfant, celui où mon père allait pêcher. La maison de ses parents.
Ce jour-là, ma moto n’avait pas démarré au quart de tour, mais toujours mieux que sa conductrice, qui avait mis des heures avant de se décider à faire cette balade. Je n’avais pas de but précis, à part celui de recharger les batteries, au sens propre comme au figuré. Tout ce que je voulais, c’était rouler. Je conduisais sans trajectoire déterminée, là où ma 125 me menait. À la sortie de Bailly, j’ai pris la direction « Moranvil-lers », puis « Ailles ». Je n’y étais pas revenue depuis des an-nées. Des dizaines d’années. Poussée par la curiosité, j’ai voulu voir à quoi ressemblait désormais l’ancienne maison de mes grands-parents.
« À louer ». En arrivant à quelques mètres de la grille, j’ai aperçu le panneau de l’agence immobilière. J’ai ralenti, j’ai garé la moto sur le trottoir et soulevé la visière de mon casque pour mieux voir. De l’extérieur, à une trentaine de mètres en retrait de la route, elle était comme dans mon souvenir. Mais en mieux.
À la mort de mon grand-père, la fermette avait été vendue en l’état. De toute évidence, les propriétaires qui lui avaient succédé l’avaient rénovée, en lui conservant néanmoins le style typique des longères picardes. Les briques de la façade avaient dû être rejointoyées récemment, les dépendances bardées de clin, la vieille clôture rouillée remplacée par un portail en fer forgé. Être tombée par hasard sur cette maison, la découvrir disponible et sentir mon cœur battre à nouveau sous son charme m’est apparu comme un signe du Destin : ce serait l’endroit idéal pour me ressourcer.

Grande sœur exemplaire vs cadette immature

Septembre, pour la plupart des gens, est synonyme de fin : fin des vacances, reprise du boulot et rentrée des classes, les enfants qui pleurent, les parents qui stressent. Pour moi, sep-tembre 2018 n’est que le commencement. Nouvelles aven-tures, réalisation de mes rêves et projets. Nouvelles rencontres aussi peut-être, je l’espère. Bref, c’est le début de mon année sabbatique.

Dans le programme de ma nouvelle vie bien remplie, écrire un futur best-seller est une chose nécessaire mais non suffi-sante : je dois aussi nourrir mon esprit d’expériences intellec-tuelles et artistiques de haut niveau. Un petit festival de mu-sique à deux pas de chez moi, c’est parfait pour une première immersion culturelle.
J’ai sous les yeux le flyer que Jacqueline m’a glissé l’autre jour dans le cabas, avec les ficelles picardes. Elle a bien souli-gné, avec un clin d’œil appuyé et comme s’il s’agissait d’un secret d’État, que son « tchiot » Philippe faisait partie de l’équipe d’organisateurs.

À ma grande surprise, Valérie a accepté de m’accompagner. Il faut dire que j’ai quelque peu accentué la notoriété de cette manifestation, qui « accueille d’excellents groupes musicaux reconnus dans le milieu professionnel » (c’est en tout cas ce que j’ai lu dans l’honorable feuille de chou locale). Nous de-vons nous retrouver sur place. Valérie Pichon, née Martin, est mon amie d’enfance. Je me demande toujours comment deux nanas si dissemblables que nous ont pu rester aussi proches depuis tout ce temps. Imaginez, en bruit de fond, le générique de la série Amicalement vôtre :

• Weight Watchers versus Nutella
– À part la forte poitrine, Valérie est une blonde toute mince, perpétuellement au régime ;
– Brune à petits seins, j’adore manger, de préférence tout ce qui est gras.

• Bouillon de culture versus bouillon Knorr
– Professeure des écoles, mon amie est un puits d’érudition doublé d’une parfaite ménagère désespérante ;
– Je suis beaucoup plus branchée « culture popu-laire télévisuelle » et plats cuisinés.

• Appartement témoin versus publicité pour La Foirfouille
– Les Pichon possèdent un superbe appartement dans le quartier huppé de Blainville ;
– Je vis dans une maison à la campagne où trônent toujours des cartons pas déballés.

• Plan de vie versus plan B
– Valérie a planifié son existence comme d’autres tracent leur plan de carrière. À l’âge de 34 ans, son chemin a croisé (par ma faute) celui de Jean-Jacques Pichon, fonctionnaire plein d’avenir qui l’a épousée et lui a donné un fils, Elendil. Avant lui, elle se définissait comme « une biche effarouchée » ; le comble pour quelqu’un qui a fini par se marier avec un féru de chasse.
– Toujours célibataire à 49 ans, je papillonne d’une relation à l’autre sans jamais vraiment m’attacher. Sans jamais verser une larme, quoi qu’il en soit.


Sur l’estrade, le premier groupe a commencé à jouer du jazz manouche. Le public tape des mains en rythme sur les accords de guitare et de contrebasse. Sous le barnum, des tables ont été installées dans le fond pour permettre à ceux qui le souhaitent de manger tout en écoutant la musique. Je balaie l’endroit des yeux pour voir si j’aperçois mon amie. Ma bonne humeur s’envole d’un coup : elle est venue avec son bidochon de mari. Qui est aussi, accessoirement, un de mes anciens collègues. Je me compose une figure aimable de circonstance.
— Vous êtes arrivés depuis longtemps ?
— Non, ça fait un quart d’heure, répond Valérie. On t’a gardé une place.
— Ouaip, et c’était pas gagné ! grogne sa moitié. Y a pas beaucoup de chaises et un putain d’péquenaud voulait piquer celle-là.
Mauvais plan. Jean-Jacques Pichon est un être que j’ai le plus grand mal à supporter : hautain et méprisant (Valérie ap-pelle ça de « l’autorité naturelle »), il s’excite souvent pour parler de ce qu’il aime par-dessus tout (la chasse) ou de ce qu’il déteste (les Arabes), avec une tendance dans ces cas-là à entamer chaque phrase par des « putain de ». Comme moi, il est fonctionnaire aux Finances publiques, sauf que lui est « chef de brigade », il encadre une équipe de vérificateurs qui réalisent les contrôles fiscaux. Au bout de quelques minutes attablée avec eux, à écouter Jean-Jacques pérorer tout en dévo-rant sa carbonade flamande, j’ai déjà envie de regarder ma montre. Ah, mais c’est vrai, je n’en porte plus depuis que j’ai arrêté de bosser. Je m’éclipse vers la buvette.
Derrière le bar, j’aperçois Jacqueline et Albert ; je leur adresse un signe amical mais ils ne me remarquent pas, débor-dés par les commandes qui affluent. Je réussis à attraper une carte des consommations sur le comptoir. En me retournant, je bouscule un type qui émet un bougonnement. Marc Lavoine. Celui de Jacqueline bien sûr, pas le vrai.
— Ah, c’est vous ? Euh, bonjour.
Apparemment il m’a reconnue, c’est déjà ça.
— Bonjour. Vous allez bien ?
— Ça va. Le festival démarre bien, je crois…
— Absolument ! Super ambiance ! dis-je avec un enthou-siasme un peu exagéré.
— …
— Les musiciens sont top et on voit que l’organisation est très rigoureuse.
— Ah oui, acquiesce-t-il d’un air absent. Alors, vous vous plaisez à Moranvillers ?
— Oh oui, je profite à fond… Mais en fait, moi j’habite Ailles…
— …
— Un village tout à fait charmant aussi.
— …
— Mon seul souci, c’est que la maison est presque vide, il faudrait que je meuble un peu.
C’est d’ailleurs ce que je fais depuis cinq minutes avec cette conversation.
— Vous avez essayé d’aller chez Pozzo di Borgo ?
— Euh… non. Chez qui ?
— La boutique de Franck Pozzo di Borgo à La Ferté. C’est un brocanteur. Si vous avez besoin d’acheter des meubles, ou à peu près n’importe quoi, je vous conseille d’aller jeter un coup d’œil chez lui (Il adresse un signe de tête à un homme déguisé en Blues Brothers). Faut que je vous laisse… (Il s’éloigne mais revient sur ses pas). La Ferté-les-Roses, dans la rue principale. C’est même ouvert le dimanche. Vous ne pou-vez pas le rater, il a toujours un tas de bric-à-brac sur le trot-toir.
Philippe Hurtebise s’éloigne en direction du musicien. Je re-joins les Pichon sous le barnum. Le deuxième groupe, dont le type en Blues Brother est le chanteur, s’installe et enchaîne des morceaux entraînants. Devant la scène, quelques spectateurs ont quitté leurs chaises pour danser sur Think d’Aretha Fran-klin. Je meurs d’envie d’aller les rejoindre, je tente de motiver Valérie mais ma proposition tombe à plat. Quant à Jean-Jacques, qui considère le public de cette soirée comme « un troupeau de ploucs », il s’est finalement trouvé des affinités avec son voisin de table, chasseur lui aussi.
Bon, je n’ai pas tout perdu : je repars avec une adresse à La Ferté machin chose où je suis censée trouver des meubles bon marché.

Rencontre du deuxième type

Entre la pancarte et le bazar sur le trottoir, il ne m’a pas fallu longtemps pour repérer la brocante de La Ferté-les-Roses. Je franchis la porte cochère, j’arrive dans un corps de ferme. En face, un bâtiment plein de charme, à la façade brique et pierre, sans doute l’habitation. Au fond de la cour à droite, un vaste hangar ouvert, dont l’entrée est encombrée de tout et de rien.
— Bonjour ! Y a quelqu’un ?
Je m’approche de la maison. Pas de sonnette ; je frappe à la porte, pas de réaction. Je m’aventure vers le hangar. Je retente un « Bonjour ! », qui reste toujours sans réponse, à part l’écho de ma voix. Il est près de midi, apparemment la « boutique » est ouverte mais je ne vois personne pour accueillir les clients potentiels. Au moins, voilà un commerçant qui n’a l’air tour-menté ni par son chiffre d’affaires ni par l’insécurité rurale.
J’entre timidement. Je n’en crois pas mes yeux : c’est comme un vide-greniers géant qui s’étale sur une superficie de 500 m² au bas mot. « Si vous avez besoin d’acheter des meubles, ou à peu près n’importe quoi », a dit Philippe Hurte-bise ; sur ce point au moins, il avait raison. J’ai rarement vu un tel étalage de choses aussi hétéroclites, de qualité inégale et en vrac. Je traîne parmi les vêtements, bijoux fantaisie, vaisselle et objets divers. Dans le coin vaguement dédié au mobilier, les livings Conforama côtoient des buffets de style industriel, un canapé Roche Bobois et une table basse vintage en céramique, que je trouve splendide.
J’entends du bruit vers l’entrée du hangar, une respiration forte et saccadée. Sûrement le maître de céans, enfin disposé à s’occuper de moi. Ce doit être un vieux monsieur, ou bien un asthmatique, ou… Je réprime un cri d’effroi. Sur le sol se dé-tache l’ombre, effrayante, d’un énorme molosse. Surtout ne pas paniquer. Planquée derrière les rayonnages, je tente une approche tout en douceur :
— Alors, Pépère, il est où, ton maître ? Tu vas pas me bouf-fer, hein ? (Bon sang, il a l’air d’avoir des crocs d’enfer !) Ohé ! Y a quelqu’un ?
Aucune réponse humaine, mais j’entends toujours le monstre haleter à deux mètres de moi. Incapable de faire un pas en avant, je tends le cou pour voir à quoi il ressemble… La terrifiante créature, une saucisse sur trois pattes, me dévisage en bavant et en remuant la queue. Je la caresse un peu puis je sors du hangar, suivie de près par ce sacré chien de garde. Je con-tourne la maison jusqu’à un pré situé derrière les bâtiments.
À une vingtaine de mètres, un homme torse nu, à la barbe naissante et aux cheveux courts poivre et sel (un peu plus sel que poivre), est en train de brosser un étalon noir très grand, à la robe luisante. Malgré toute la grâce de l’animal, c’est surtout son soigneur que mes yeux se mettent à scanner, tandis que l’unité centrale qui me sert de cerveau l’analyse à la manière d’un Terminator :
– Genre : masculin (très masculin)
– Taille : au moins un mètre quatre-vingt cinq
– Poids : moyen (très légères poignées d’amour)
– Âge : dans les 55 ans ?
Je m’attarde sur son torse bronzé, la toison qui ombre sa poitrine, ses bras musclés, ses grandes mains qui ondulent sur la croupe… inconsciemment, je m’humecte les lèvres. Hmm, je donnerais cher pour être à la place du cheval…
La petite chienne infirme claudique vers son maître avec un jappement joyeux, mettant un terme à mes divagations. L’homme se retourne, s’aperçoit de ma présence. Il me fait signe d’aller dans la maison, et ajoute un « V » avec l’index et le majeur signifiant, je suppose, « j’arrive dans 2 minutes ».
J’entre dans le couloir. Les murs sont chargés de reproduc-tions en tous genres et d’étagères pleines de bibelots. Mon re-gard s’arrête net sur une peinture énigmatique, composée de gribouillis rouge sang sur des barbouillages très sombres qui semblent représenter des membranes et des viscères. En haut à gauche se détache une inscription : « Cotylédons ». Cette toile mériterait d’être utilisée comme thérapie pour toutes les femmes en mal de progéniture. Elle m’inspire l’envie d’ouvrir le gaz mais je n’arrive pas à en détacher mes yeux. Je suis tou-jours plantée devant lorsque le brocanteur arrive, effective-ment au bout de deux minutes… plus, au moins dix supplé-mentaires.
— Ça vous plaît ?
Je quitte la croûte des yeux pour observer l’homme à ma guise, son visage buriné, ses yeux noirs mutins. Je le trouve encore plus attirant de près. Normalement je déteste poireauter, mais son sourire chaleureux achève de me rappeler à l’ordre : après tout, je ne suis pas pressée.
— Ça vous plaît, ce que vous voyez ? répète-t-il.
J’ai vaguement dans l’idée que sa question concerne le ta-bleau mais ce que je vois à l’instant, c’est qu’il a enfilé un T-shirt sous lequel je devine sa musculature.
— Oh, oui ! fais-je dans un soupir lascif.
Il se racle la gorge, semble troublé.
— Je suis désolé mais celui-là n’est pas à vendre. En re-vanche, je peux vous communiquer l’adresse de la galerie où l’artiste expose.
— L’artiste ? C’est un créateur local ?
— Absolument ! confirme-t-il en bombant le torse d’un air satisfait.
Il s’en est fallu de peu que je gaffe en exprimant tout le bien que je pense de ce truc désolant ! Je lève à nouveau les yeux vers la toile pour lui chercher désespérément un quelconque intérêt. Je distingue vaguement la signature, formée de deux lettres : DM.
— Oh ! Eh bien… enchantée ! « DM », c’est ça ?
Il opine du chef et s’éclaircit la voix avant de répondre :
— Oui, mais ce ne sont pas mes initiales, c’est un pseudo-nyme. Un nom d’artiste, si vous préférez.
J’avais compris !
— Et ça signifie quoi ?
— Chut, c’est mon jardin secret. Je m’appelle Franck. Franck Pozzo di Borgo.
— Alexia Guiducci.
Je lui tends la main, il la serre entre les siennes et ne la lâche plus. J’observe au passage qu’il ne porte pas d’alliance.
— Origines italiennes ?
— Euh, oui… mais, euh, lointaines. Vous aussi ?
— Corses ! réplique-t-il en redressant la tête avec fierté (Il ne m’a toujours pas rendu ma main, qu’il se met à tapoter avec délicatesse). Eh bien, soyez la bienvenue dans ma modeste boutique, chère Alexia (Tiens, on s’appelle déjà par nos pré-noms ?) Je prends toujours grand soin de mes visiteurs mais vous, vous aurez droit à un traitement tout particulier… (Je le fixe tout en récupérant ma main à regret, émoustillée mais per-plexe). Une Italienne et un Corse, nous sommes un peu cou-sins, précise-t-il avec un clin d’œil. Ne sommes-nous pas deux immigrés dans cette fichue Picardie, Mlle Guiducci ?
J’approuve d’un hochement de tête, en essayant tant bien que mal de dissimuler mon embarras. Disons qu’Alexia Gui-ducci, c’est en quelque sorte mon nom d’artiste à moi…

Un camarade qui en impose

Mon ancien coéquipier Gabriel Gestien est de passage sur la Côte d’Opale pour effectuer le contrôle d’un restaurant. Nous ne nous sommes pas vus depuis plusieurs années mais je sais qu’il sévit toujours à la DNV, la direction nationale des Vérifi-cations, où nous avons débuté ensemble. Partagée entre ma volonté de tourner la page des Finances publiques et une irré-pressible envie d’entendre des potins sur d’anciens collègues, j’ai accepté de le retrouver au Crotoy.

Il fait toujours aussi chaud qu’en août. Dans la petite ville côtière vidée de ses touristes en ce début octobre, seule l’absence d’animation rappelle que nous sommes hors saison. Je me demande quelle sera la réaction de Gaby à l’annonce de mon break professionnel. Dans ma tête, deux petites voix s’affrontent : la première, que j’imagine sous la forme d’un ange Gabriel rassurant, martèle que j’ai fait le bon choix :
— T’étais au bord de l’implosion, changer de vie était LA décision qui s’imposait.
La seconde (Gaby le maléfique), me sermonne :
— Lâcher son boulot par les temps qui courent, faut vrai-ment être inconsciente !
Mon conciliabule intérieur s’interrompt quand j’aperçois Gaby (le vrai) face au port. Les cheveux épars, la cinquantaine bien tassée même s’il aime se la donner « toujours djeuns », il m’adresse un sourire carnassier qui lui donne des airs de smi-ley. Nos retrouvailles sont amicales mais aussi brèves que si nous nous étions vus la veille. Nous décidons de déjeuner en terrasse, face au port.
— Une année entière de liberté ! s’enthousiasme-t-il. T’as total raison, on n’a qu’une vie !
En fin de compte, mon ambitieux et néanmoins sympa-thique vieux complice ne semble pas me juger. Il lève son verre à mon congé sabbatique et se lance dans un laïus sur la place démesurée qu’on accorde de nos jours à la carrière :
— « Une étrange folie possède les classes ouvrières dans les nations capitalistes, cette folie s’appelle l’amour du travail », cite-t-il sur un ton pédant. Si tu veux mon avis, les gens de-vraient relire plus souvent L’Éloge de la paresse de Jules La-forgue.
Je suppose qu’il veut parler du Droit à la paresse de Paul Lafargue mais je ne relève pas. Pas plus que je ne souligne l’incongruité à proférer des termes comme « classe ouvrière » en dégustant son foie gras poêlé dans ses fringues hors de prix, et cependant trop swags…

Sur le quai, le poissonnier alpague un marin pêcheur. Leurs éclats de voix se répercutent dans ma tête. L’espace d’un ins-tant, je suis comme téléportée des mois en arrière, au centre des Finances publiques de Blainville. Face à un homme en proie à une fureur incontrôlée… Gabriel Gestien me ramène en 2018.
— Qu’est-ce que tu comptes faire, après ? Tu devrais reve-nir bosser à la DNV, on formait un super binôme, tous les deux !
— C’est vrai que sur le plan professionnel, c’étaient mes plus belles années, admets-je.
— On assurait grave ! Tu te souviens, ce dirigeant qui avait détourné plus de trois briques dans sa boîte : il avait pris cher grâce à nous, il avait bien le seum !
Dans mon souvenir, mon ex-coéquipier était un jeune cadre divertissant qui multipliait les blagues potaches avec une fausse distance irrévérencieuse. Mais sous ses airs de ne jamais rien prendre au sérieux, c’était surtout un vérificateur redoutable-ment efficace.


À la fin du déjeuner, je le raccompagne à sa voiture, un SUV flambant neuf tout à fait caractéristique de la classe prolé-taire. Nous nous promettons de rester en contact.

Le calme est revenu, de paisibles retraités flânent le long de la berge. Je décide de prolonger cette journée et l’espiègle sen-sation de faire l’école buissonnière par une promenade en bord de mer.

*

Avec l’été indien qui s’est incrusté dans la région, je savoure la fraîcheur ombragée de la forêt de pins avant de serpenter à travers les dunes de sable parsemées d’oyats.

Quand je marche, cela doit m’oxygéner les méninges parce que les idées pour mon roman me viennent sans arrêt, beau-coup plus que face à mon ordinateur. J’ai des tas d’images dans la tête, des lieux de scènes, des bribes de dialogues, des personnages. À la sortie de la pinède, j’ai une illumination : et si, au lieu d’une pure fiction, j’écrivais l’histoire d’une nana qui prend une année sabbatique et change de vie ? Je n’aurai aucun mal à trouver de quoi raconter : son ascension sociale, son brillant parcours, puis ses désillusions, le drame, et sa des-cente aux enfers. Rien ne m’empêche d’en rajouter un peu dans le pathos… Excellente idée ! Je sors mon calepin de mon sac à dos et m’empresse d’écrire : « RÉCIT AUTOBIOGRA-PHIQUE ». Après quoi je m’étire langoureusement et me badi-geonne de crème solaire. Je m’en étale sur les jambes, puis je remonte : cuisses, bras, épaules. Poitrine, cou. Je lève les yeux. Et c’est là que je le vois.

Un type se tient debout, au milieu des dunes, en train de m’observer. Il est torse nu, en maillot de bain, plutôt grassouil-let ; sous sa casquette, je devine un visage rond et rougeot ; il n’a pas l’air très vieux et… mon Dieu, quelle horreur ! Tout bien considéré, il ne fait pas que mater, il… De toute évidence, ce qu’il tient à la main n’est pas un flacon d’écran total ! Fissa, je remballe tout dans le sac à dos et déguerpis sans demander mon reste. Je termine tranquillement l’après-midi à la plage en me promettant, dès le lendemain, de faire un saut à l’armurerie pour renouveler mon arsenal d’autodéfense.

Les feuilles qui tombent

De retour au bric-à-brac de La Ferté-les-Roses, j’ai droit à un accueil presque aussi agréable que la première fois. « Presque » dans la mesure où, bien que m’ayant reconnue, Franck Pozzo di Borgo me souhaite la bienvenue en m’appelant « Alicia ». N’empêche, il a l’air content de me re-voir, tout comme Paupiette, sa chienne à trois pattes qui me fait la fête.
— Je dépose ça à l’intérieur et je suis tout à vous, annonce-t-il en prenant une caissette pleine de pommes. Vous aimez les fruits ? Venez, je vais vous en donner.
Dans l’entrée de la maison, j’évite de lever les yeux vers la déprimante peinture aux viscères sanguinolents. Mon regard se pose alors sur un guéridon où s’entasse du courrier. Avec l’automne, les jours raccourcissent et les feuilles tombent… notamment, les feuilles d’impôts : je reconnais instantanément le logo du ministère. Pendant que le Corse s’éclipse, je ne peux résister à la curiosité : trois, quatre avis de taxes foncières… Eh, ça rapporte, la brocante !
Il revient au bout de quelques minutes, m’offre un sac de goldens de son jardin puis m’accompagne dans le hangar. J’explique que je veux meubler ma maison, que je préférerais du bois clair, quelque chose de chaleureux (Pas comme son tableau… mais ça, je m’abstiens de le préciser). Il me montre un buffet haut, un confiturier et une étagère en pin naturel massif. Je mets une option sur le tout, en indiquant qu’il me faut un peu de temps avant de me décider. En fait, c’est tout réfléchi, j’ai juste besoin d’une excuse pour revenir.

*

Deux jours plus tard, je me repointe à la boutique et j’achète donc ces meubles en pin, ainsi que la table basse en céramique et le canapé Roche Bobois, sur lequel j’obtiens une bonne re-mise. J’indique qu’il me faudrait trouver une table et des chaises se mariant bien avec ce style. Le brocanteur répond qu’il va chiner pour moi, je ne dois pas m’inquiéter, il trouve-ra rapidement et pour un bon prix. Je m’apprête à demander s’il connaît un transporteur mais il anticipe ma requête et pro-pose, en regardant ma moto, de venir me livrer à domicile. Je lui communique mon numéro de portable et mon adresse, en songeant que je dois enlever l’étiquette « G. Boudin » sur ma boîte aux lettres. Nous convenons qu’il passera chez moi en fin de journée.

*

Il est 19 h 30 lorsque sa camionnette entre dans ma cour. Parfait timing pour lui proposer de prendre un apéritif, voire de dîner avec moi.
À cette fin, j’ai fait le plein de plats préparés chez Jacque-line, me suis ruinée en vin et en alcool (n’y connaissant rien, j’ai acheté parmi les bouteilles les plus chères). Je suis vêtue d’une jupe droite fendue et d’un cache-cœur.
— Vous êtes ravissante ! s’exclame le Corse en me scannant des pieds à la tête.
— Je peux vous offrir quelque chose ?
— Hmm… Oui, tout porte à le croire, susurre-t-il d’une voix aussi chaude que mes joues.
Franck Pozzo di Borgo s’approche de moi d’une démarche assurée, me serre contre lui. Il glisse une main derrière ma nuque pour attirer mon visage contre le sien et m’embrasse goulûment. Je sens son autre main se faufiler dans la fente de ma jupe et remonter…
— Je vais décharger, murmure-t-il tout en mordillant le lobe de mon oreille.
— Oh, oui, je… HEIN ?!
— Je vais décharger les meubles, répète-t-il, vous me direz où on les installe.

Désolée… Je rembobine :
Le brocanteur arrive en fin d’après-midi, au volant d’une fourgonnette dont le rétroviseur a été rafistolé avec du chatter-ton. Il est accompagné d’un type qui descend à son tour par la portière « conducteur » (apparemment le côté « passager » ne s’ouvre pas) ; un mec qui pue la clope à trois kilomètres et me dit à peine bonjour. Je les accueille vêtue de ma jupe fendue et de mon haut décolleté. J’ai prévu, en cas de besoin, de justifier ma tenue par un rendez-vous bidon que j’aurais eu le matin avec mon éditeur ; précaution parfaitement inutile, car je n’ai droit à aucune question ni commentaire. Les deux hommes vident le pick-up, placent le mobilier aux endroits que je leur indique puis ils déclinent poliment l’apéritif ou le café que je leur propose et repartent au bout d’à peine une demi-heure.

Je me retrouve seule, affalée dans mon tout nouveau canapé Roche Bobois, sirotant du marsala aux amandes, les pieds po-sés sur ma table basse vintage. Dans ma tête, Gaby le Malé-fique s’amuse à agiter les avis de taxe foncière du Corse comme s’il distribuait des tracts électoraux. Je cligne des yeux pour chasser cette image insistante.

Le pari

— Bonjour, ma grande. J’ai fait de la flamiche ce matin, ça t’intéresse ?
Je souris à Jacqueline en salivant par avance, à sentir les ef-fluves de poireau et de muscade.
— Plutôt deux fois qu’une !
— Alors, le festival, ça t’a plu ? Vous avez passé une bonne soirée ?
— Euh… oui. C’était super.
— Apparemment, t’as bien accroché avec Philippe… Il est adorable, hein ?
— Tu ne peux pas les laisser tranquille, non ? la taquine Al-bert.
— Toi, t’as pas des courses à faire ? se rebiffe-t-elle.
— C’est bon, j’y vais. Je vous laisse cancaner, les filles.
Mes bistrotiers préférés m’amusent au plus haut point. En fait, ils me rappellent un peu mes parents, en version rustique et troisième âge. Jamais d’accord sur rien, jamais l’un sans l’autre. Elle m’invite à prendre place au comptoir en me pré-parant une grande tasse de chocolat, puis elle se plante face à moi avec un air de conspiratrice.
— Philippe n’a rien raconté, il est tellement secret. Mais je vous ai vus discuter…
— Ah bon.
— C’est un beau garçon, tu ne trouves pas ? Et il a une bonne situation.
— Ah oui ? demandé-je en manifestant un intérêt largement simulé.
— Il est ingénieur, il crée des jeux vidéo, explique-t-elle avec la même fierté que s’il travaillait dans l’humanitaire. Tu es bien célibataire ?
J’avale une grande gorgée de chocolat, histoire de m’accorder quelques secondes pour réfléchir. Si on s’en tient aux faits, oui, je suis libre comme l’air ; oui, Hurtebise est beau mec, et non, je n’ai pas de petit ami. Cela étant, j’ai horreur qu’on cherche à me forcer la main. Étrangement, l’image de Franck Pozzo di Borgo passe furtivement dans mes pensées.
— Je voudrais te raconter quelque chose, poursuit Jacque-line d’un air mystérieux sans même attendre ma réponse. Mais d’abord, tu dois me faire deux promesses.
— Lesquelles ?
— Jure-moi de ne pas répéter ce que je vais te dire, et aussi de pas te fâcher.
Devant tant de mystères, j’oscille entre une légère appréhen-sion et l’envie d’éclater de rire. Je lève néanmoins la main droite et dis :
— Je le jure.
— Alors, voilà : tu sais, dans le temps, Philippe venait sou-vent ici quand il n’avait pas école. J’étais un peu comme sa nounou. Tu comprends, avec Albert on n’a pas eu d’enfants, alors on s’est beaucoup attachés à ce tchiot…
— Hmm hmm…
— C’est un garçon tellement doux et sensible. Il a toujours été solitaire, il préférait venir chez nous que d’aller à la garde-rie ou en colonies de vacances. En grandissant, ça n’a pas tel-lement changé, il est toujours aussi discret et… (Sauvage ? Asocial ?) indépendant. Si bien qu’on ne le voit jamais avec personne.
— Il n’a pas d’amis ?
— Si, il a quelques copains, enfin surtout un : Karim. Un Tunisien, mais très bien élevé (je choisis de ne pas relever cette dernière précision, raciste sur les bords). Ce que je veux dire, c’est que Philippe n’a quasiment jamais eu de fiancée. À part une fois, il y a longtemps. Une espèce de fille aux cheveux filasse, très mauvais genre !
Je réprime un sourire et recentre le sujet.
— Albert a l’air de penser qu’il serait homo… Ça te déran-gerait si c’était le cas ?
Jacqueline marque une hésitation, puis elle hoche la tête d’un air navré.
— Non. Enfin, pas vraiment. Mais ça m’ennuie de le voir toujours seul. Je voudrais qu’il soit heureux, c’est tout. Albert et les autres, ils se moquent de moi, alors l’autre jour, je sais pas ce qui m’a pris, j’ai lancé comme qui dirait, un défi : j’ai parié avec eux que Philippe aurait une petite amie avant la fin de l’année.
Je commence à craindre la chute de l’histoire.
— Et je ne dois pas me fâcher parce que… c’est avec moi que tu espères le caser ?
— Vous iriez si bien ensemble tous les deux !
Je pèse mes mots pour ne pas la froisser.
— Jacqueline… Je suis très flattée que tu aies pensé à moi (en même temps, il n’y a pas pléthore de femmes célibataires dans les environs), mais ça ne va pas être possible.
— Pourquoi pas ?
— D’abord (je suis sûrement un peu plus vieille que lui) rien ne prouve que je lui plaise. Et surtout, je suis très bien comme ça, je veux garder ma liberté.
— Tu s’rais pas obligée de te marier avec. Vous pourriez juste… vous rapprocher.
Mon sourire en coin lui signifie que je ne suis pas dupe.
— Ou alors, flirter en public pour que tu gagnes ton pari.
— Si ça marche je te reverse 20 % des gains.
— Jacqueline !
— Pardon ! Tu me trouves indigne ? Oh, par pitié, ne m’en veux pas !
— Mais non, tout va bien.
Elle me serre les doigts avec fébrilité ; je la trouve touchante. Immorale, mais touchante.
— Alexia, je t’en prie, oublie tout ce que je viens de dire.
Je pose mon autre main sur les siennes en arborant un air faussement choqué.
— 30 %.
Elle me fixe d’un regard incrédule, mais reprend vite ses es-prits.
— 25.
— 25 %, et des plats cuisinés à l’œil pendant un mois.
— Trois semaines.
— Adjugé.

Escort judiciaire

Le soleil ruisselle dans mon jardin, pas un nuage pour le masquer. Je suis concentrée à fond sur l’écriture de mon ro-man. Bon, pour tout dire, je poursuis surtout ma phase de re-cherches didactiques : conseils de romanciers célèbres aux écrivains en herbe, tutos qui promettent de faire de vous la prochaine J. K. Rowling… Et rien n’interdit de se documenter dans son transat, confortablement installée à l’ombre d’un pommier…

La sonnerie de mon téléphone me tire de mes profondes ré-flexions (je me réveille en sursaut). J’ai dû m’assoupir un ins-tant, bercée par le doux babillage des mésanges. Je m’étire lan-goureusement. Pas envie de décrocher…
Assis dans l’herbe à quelques mètres de moi, un petit chat noir est en train de m’observer, j’ai l’impression que ses yeux jaunes m’enjoignent de prendre l’appel. Le téléphone, pour moi maintenant, c’est un peu comme la montre : un objet bien trop associé à mon ancienne vie. Celle dans laquelle je courais tout le temps sans jamais, pour autant, avoir l’impression d’être à la hauteur. Aujourd’hui, rien ne m’oblige à être disponible H 24. Le chaton semble me lancer un regard accusateur… Bien sûr que non ! Ce n’est qu’un vieux réflexe dans ma (mauvaise) conscience d’Occidentale pour qui l’oisiveté est condamnable. Et c’est juste un adorable minet intrigué par le « bip » de mon Smartphone. Je me lève tout doucement et tente de m’approcher sans l’effrayer. Craintif, il s’enfuit.
J’écoute ma messagerie vocale.
— Hmm, bonjour Alicia… Vous m’aviez dit que vous cher-chiez une table et des chaises dans le même style que les buf-fets et, hmm, je crois que j’ai trouvé quelque chose qui pour-rait peut-être vous convenir. Alors, voilà, hmm, si vous avez le temps de passer un de ces jours… Enfin, bref, je vous les mets de côté.
Franck Pozzo di Borgo. Il ne se présente pas mais je recon-nais tout de suite sa voix grave, légèrement rocailleuse. Et ce tic consistant à s’éclaircir la voix quand il est mal à l’aise. Je me sens brusquement nerveuse, sans savoir si cela tient au fait que :
a) il s’est donné la peine de chercher des meubles pour moi, c’est trop chou ! (en même temps, c’est un peu son gagne-pain…) ;
b) il est en train de mâchouiller un chewing-gum tout en parlant ;
c) il se trompe encore de prénom.

*

Le ciel est limpide, l’air toujours aussi doux. Quand j’arrive au bric-à-brac, le brocanteur viril en diable est en train de dis-cuter dans la cour avec un grand brun dont la silhouette ne m’est pas inconnue ; je devine leur conversation amicale. Je m’approche timidement jusqu’à ce qu’il me remarque et me fasse signe de les rejoindre. L’autre homme se retourne ; je reconnais Philippe Hurtebise. Son pantalon de toile beige et sa chemisette parfaitement repassée contrastent avec le T-shirt Star Wars de son vis-à-vis.
— Ah, tiens, bonjour ! me lance-t-il d’un ton presque guille-ret.
— Vous vous connaissez ? s’étonne Pozzo di Borgo en nous dévisageant tour à tour.
— En fait, dis-je, c’est ce monsieur qui m’a vanté votre adresse.
— Ah, tu me fais de la pub ? semble s’étonner le brocan-teur. Sympa, ça !
— Le festival vous a plu ? me demande le « sosie » de Marc Lavoine, sans relever.
— Absolument ! Je me suis régalée.
Hurtebise me gratifie d’un sourire flatté.
— C’est vrai ? Si ça vous dit, il y en a un autre le week-end prochain, à Guillaumont (il se tourne vers le Corse). Bien, je vais vous laisser. À plus !
Pozzo di Borgo lui passe une main amicale sur la nuque avant de le regarder s’éloigner ; une lueur étrange vacille dans ses yeux noirs.
— On dirait que vous avez un rencard, me taquine-t-il.
— On n’a pas dû entendre la même conversation. Si c’était une proposition de rendez-vous galant, c’était la pire qu’on m’ait jamais faite !
— Allez savoir… Philippe est un jeune homme discret et sans doute un peu timide… En tout cas, c’est quelqu’un de bien.
Qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me caser avec ce type ?
— Vous cherchez à nous marier ?
— Non, rassurez-vous, je n’ai pas pour habitude de m’immiscer dans la vie des gens. Mais il est plutôt beau gosse, non ?
— Oh si, mais… Est-ce qu’il ne serait pas un peu… pré-cieux ?
— Précieux ? Vous voulez dire homosexuel ? (Il sourit. Oups ! J’ai encore dû gaffer…). Comme je vous le disais, Phi-lippe est quelqu’un de très discret. Je serais bien en peine de vous renseigner sur ses fréquentations… mâles ou femelles.
— Han, han. Et vous ?
Je me sens rougir, la question est sortie toute seule de ma bouche. Le Corse éclate de rire.
— Moi ? Vous me demandez si je suis pédé ?
— Euh, non, je… me demandais si vous… alliez aussi à ce festival le week-end prochain.
— Ah bon, dit-il en reprenant son sérieux. Ce serait avec plaisir, mais je me lève tôt le lendemain : je serai à la réderie de Bailly-lès-Neuville… La braderie, si vous préférez.
Je feins d’avoir appris quelque chose : Guiducci ne connaît peut-être pas la dénomination picarde des vide-greniers mais Boudin, elle, sait parfaitement de quoi il s’agit. Je prends mon air le plus convaincant :
— J’adore ça, chiner, moi aussi ! Je pourrais peut-être vous accompagner ?
Il esquisse un sourire en coin.
— Je n’y vais pas pour acheter, j’y serai comme exposant. Faut bien mettre un peu de beurre dans les épinards. (Je prie pour qu’il évite de vanter son chiffre d’affaires au black). Pas-sez donc me voir, se contente-t-il de conclure.

*

Le dimanche, en Picardie, ce n’est pas seulement le jour fé-rié, c’est aussi celui des réderies. Cette fois, je ne me suis pas déplacée à moto. Aujourd’hui j’ai sorti le grand jeu, la tenue de « vraie fille » : robe courte à bretelles avec décolleté plon-geant sur soutien-gorge rembourré, sandales à talons mettant en valeur mes jambes bronzées fraîchement épilées, chevelure supposée glamour selon la technique (presque) maîtrisée du coiffé-décoiffé.
Avec l’été qui perdure, l’ambiance du vide-greniers est cha-leureuse dans tous les sens du terme. J’arpente les allées depuis déjà un moment, ces chaussures de ville commencent à me faire mal aux pieds, quand j’aperçois enfin l’objet de ma con-voitise. Je m’arrête à quelques mètres et feins de parcourir un dépliant publicitaire qu’on vient de me fourrer dans les mains. Franck Pozzo di Borgo discute avec un client potentiel qui s’intéresse à un lampadaire à 10 euros. Une femme les inter-rompt pour demander le prix d’un lot de vaisselle ancienne.
— 50 euros, répond le brocanteur. C’est de la porcelaine anglaise, très rare.
La femme passe son chemin, sans chercher à négocier. L’homme revient à la charge pour le luminaire, je l’entends en offrir 5 euros ; le Corse baisse à huit (univers impitoyable…). Il tourne la tête, me voit et me sourit. Mon estomac se serre ; je m’efforce d’afficher une attitude détachée quoique chaleu-reuse.
— Bonjour ! Alors, ça marche, les affaires ?
— Très bien ! Et vous, comment allez-vous ?
Sur son stand, j’observe des machins du siècle dernier avec cadrans et combinés, vestiges d’une époque étrange où un télé-phone ne servait qu’à parler avec des gens. Saisie d’une bouf-fée de nostalgie, je m’apprête à en prendre un mais un grand dégarni me prend de court.
— 70 euros, annonce Pozzo di Borgo. Les modèles orange sont plus rares.
Je me rappelle avoir entendu, dans une émission de déco des plus sérieuses, que ce genre d’objets vintage pouvait en effet être particulièrement recherché. L’homme soupèse l’appareil, l’examine sous tous les angles.
— Hmm hmm, je sais, acquiesce-t-il en connaisseur.
Sur une deuxième table sont étalés des accessoires d’équitation. Des images du Corse, en train de brosser son su-perbe étalon noir, passent devant mes yeux. Je soulève une cravache, machinalement.
— Vous montez ? me demande-t-il.
Mon cœur s’emballe.
— Euh… Hein ? Monter, où ça ?
— À cheval. Vous montez à cheval ?
— Ah, euh, oui.
— Ça vous tenterait de faire une balade un de ces jours ?
Cas de conscience : mentir ou pas sur mon niveau équestre ? D’un côté je m’imagine trottinant à ses côtés, lui en tenue de cow-boy méga viril… De l’autre, je ne suis pas mon-tée sur un bidet depuis les années 1990 !
— Avec grand plaisir, quand vous voulez…
Pas de panique. Il faut juste que je reprenne quelques cours, en formule accélérée.
— OK pour soixante-dix, dit l’homme en sortant des billets de son portefeuille.
Je fais taire la petite voix de ma conscience professionnelle qui se demande si tous ces règlements en espèces sont bien déclarés. Le client paie et s’en va avec son téléphone. Enfin seuls. Je pose mon sac par terre et feins d’examiner une assiette en experte :
— Combien pour cette porcelaine anglaise ?
— Cinquante centimes.
— Je voulais dire, combien pour tout le lot ?
— Pour l’ensemble ? 10 euros. Je vous le laisse pour 8.
Il se fiche de moi ? Je l’ai entendu annoncer « cinquante » il n’y a pas dix minutes. Une nouvelle cliente potentielle s’est approchée, elle se fait pressante pour que je me pousse. Je re-cule d’un pas et me prends les pieds dans mon sac. Cette idiote s’écarte juste au même moment ; je m’affale par terre, la tête dans un carton de vêtements, les quatre fers en l’air, jupette au vent. Je ne prévoyais pas de donner au Corse l’occasion de voir ma petite culotte dans de telles circonstances ! Il se préci-pite pour m’aider à me relever.
— Ça va, vous n’avez rien ? s’enquiert-il affolé comme si j’étais moi aussi en porcelaine.
Autour de nous, les passants me jettent des regards plus amusés que compatissants. Mortifiée, j’attrape la main qu’il me tend et dépoussière ma robe en évitant son regard.
— Tout va bien.
Étourdie par ma chute, je tangue un peu ; Pozzo di Borgo m’attrape par les hanches avec une fermeté maladroite. Nous restons ainsi sans bouger pendant deux ou trois secondes, une bouffée de chaleur m’envahit. Je suis partagée entre l’envie de rester là indéfiniment, prisonnière de ses mains, et celle de m’enfuir en courant.
J’annonce que je vais acheter la vaisselle, plus pour me donner une contenance que pour l’intérêt que je porte à cette porcelaine, au demeurant très jolie. Le Corse me lâche lente-ment, je ramasse mon sac et sors un billet de cinquante ; il me rend 42 euros.
— Il n’y a pas une erreur ?
— Aucune.
Je hoche la tête, pensive. Cherche-t-il à me faire un cadeau sans oser le dire ou a-t-il tantôt essayé d’arnaquer la cliente ? Ou alors, il m’imagine totalement fauchée et me prend en pi-tié ? Bien sûr, je ne roule pas sur l’or, mais j’ai quand même assez d’économies pour financer mon année sabbatique. Les badauds ont repris leur chemin ; je fais de même, mon carton de vaisselle bradée sous le bras.

*

Depuis qu’Alix avait vécu son épisode de surmenage, l’idée de faire une longue pause professionnelle s’immisçait en elle de plus en plus souvent, et de plus en plus profondément. Quand sa vie professionnelle commença à partir en vrille, l’envie se transforma en idée fixe, s’imposant dans son esprit comme une évidence : il était temps de changer de vie. La magistrate comprit que déménager pour ne plus être amenée à croiser ses collègues ne serait pas suffisant. Le désamour de son métier comme de ses congénères s’était mué en véritable aversion pour une majorité d’entre eux. Elle devait couper les ponts avec cet environnement dans le-quel elle éprouvait la sensation de suffoquer, littéralement.

La vache ! C’est chiant comme la pluie ! Les fausses bonnes idées… Initialement prévu pour être un polar, mon roman a bifurqué vers le récit autobiographique depuis que j’ai eu cette inspiration subite en bord de mer. C’est ainsi que mon héroïne, Alix, juge d’instruction chargée de l’enquête, est devenue une nana à demi neurasthénique dégoûtée par son job. Je relis les quelques feuilles dont j’ai péniblement accouché ces dernières semaines. Développements à n’en plus finir sur les états d’âme de mes protagonistes, dialogues insipides, descriptions façon nature morte et catalogue Les trois Suisses… Bon sang ! Plus assommant, je meurs ! Ces lignes déprimantes et rébarbatives sont-elles le reflet de la femme que je suis devenue ? Non, c’est vraiment pas possible, je ne peux pas imposer la torture de pages aussi indigestes à mes futurs fans hypothétiques.
Je pense à Franck Pozzo di Borgo, ce Corse impossible qui me fait tant fantasmer. C’est décidé, je laisse tomber l’autobiographie. Je vais plutôt écrire une comédie romantique. Roulement de tambour, voici mon nouveau pitch :
À la croisée de Pretty woman et Proposition indécente, l’histoire d’amour entre Alix Poirrier, jeune magistrate, et Franck Perello, un chef d’entreprise qui la croit indigente suite à un quiproquo. Se prenant au jeu, elle dissimule son train de vie et sa véritable profession et, sur un coup de tête, se fait passer pour une escort-girl.
Je trouve cocasse de l’intituler : Escort judiciaire.

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Mise en avant des Auto-édités / Une flamme éternelle de Lucie Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 15/07/2021 à 15:25 »
Une flamme éternelle de Lucie Renard

 

 
À mes cousines, Maxime et Corentine.
À tous ceux qui ouvrent leurs bras et offrent leur cœur pour consoler un ami, à tous les soleils de ma vie.
 
 
Au lecteur
Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des faits présents ou passés, des lieux, des personnes vivantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Vous avez peut-être, chers lecteurs, déjà rencontré des personnes qui, sitôt le dialogue engagé, vous donnaient une impression de déjà-vu. Vous avez certainement éprouvé ce sentiment d’une connivence allant au-delà des mots, ou encore, anticipant le discours de certaines personnes. Il est incontournable qu’il existe des gens, dans votre vie, qui l’illuminent par leur présence, qui trouvent les mots qui consolent, qui énoncent les idées qui éclaircissent une situation compliquée ou sombre. Bref, ces personnes, appelons les hypersensibles, ultrasensibles ou empathiques, ils sont comme des soleils de nos vies. Ils ont l’impression d’accomplir peu et pourtant, ils sont là, ils brillent, réchauffent, éclairent comme des astres. Ces quelques pages, cette histoire, je les ai écrites aussi pour leur rendre hommage. À tous les soleils qui brillent dans nos vies.
Chers lecteurs, je vous souhaite un délicieux moment de lecture et de découverte.
Lucie Renard
 
 
I

 “I pass by, don't dare to stop / When there's someone I see / There's no one here but me / I'm fooled by something inside my head”
Lene Marlin – Where I’m headed (Playing my game – 1999).
(Je ne fais que passer, sans oser m’arrêter / Lorsque je vois quelqu’un / Il n’y a personne d’autre que moi / Je suis perturbée par quelque chose dans mon esprit)

*****
Le mouvement chaotique de la route m’entraînait dans une chaude torpeur. Sous mes paupières mi-closes, je distinguais à peine les arbres le long du chemin. La route traçait des lacets, dissimulant notre destination et c’était très bien ainsi. Je me laissai aller contre la paroi fraiche.
—   Maman, gémissait une voix dans le lointain.
Cette plainte ne me concernait pas. Je me laissai glisser dans un cocon de somnolence, à peine troublée par le mouvement du convoi. J’abandonnai derrière moi les plaines, les vallées, les prairies verdoyantes aux senteurs de foin roussi par le soleil.
Soudain, une odeur piquante me prit au nez. Une épaisse fumée s’engouffra dans ma gorge, me brûla l’œsophage, me coupa le souffle. Sans que je ne distingue quoi que ce fut, je sentis qu’on m’attrapait, qu’on me plantait des ongles dans les chairs, qu’on me soulevait. Je voulais me débattre mais je me trouvais comme paralysée. Je voulais crier mais la fumée m’en empêchait. Lentement, je m’élevai dans les airs. Bientôt, la courbe de ma trajectoire s’inversa, mon corps amorça une descente inéluctable. Je tentai lamentablement de nager dans les limbes de cette atmosphère enfumée. Quand la peau de mon dos entra en contact avec les flammes du brasier, un cri strident traversa mes lèvres. Une intense lumière m’envahit tout entière.
—   Maman, c’est encore loin ? interrogea une petite voix derrière moi.
Antoine, mon fils.
J’avais dû m’assoupir quelques instants. Cette vision macabre n’était qu’un cauchemar. Ce rêve en particulier, si réaliste et effrayant qu’il paraissait chaque fois m’arracher à la vie, trainait cependant en son sillon un sentiment rassurant par sa récurrence et sa persistance dans mes moments de songe. Il agissait un peu comme une vieille amitié un peu revêche mais qui résisterait à l’épreuve du temps, procurant malgré tout un certain confort lié à l’habitude.
Sur la banquette arrière de la voiture, mon petit garçon s’agitait.
—   Maman, c’est encore loin ? répéta-t-il, inlassablement. C’était sans doute la cinquième fois qu’il posait la question au cours de dernière demi-heure.
J’essuyai une larme qui coulait lentement le long de ma joue, rajustai mes lunettes de soleil pour dissimuler mon émotion encore bien présente. Un coup d’œil sur ma gauche me rassura sur le fait que mon époux, navigant dans la circulation, n’avait rien perçu de mon moment d’absence et de frayeur. La ride du lion fort creusée entre ses sourcils traduisait sa profonde concentration. Je laissai mon regard divaguer quelques instants sur les arbres qui défilaient. Dans le lointain, un feu de broussailles dégageait une trainée de fumée, portée vers nous par la brise. C’était sans doute elle qui était responsable de cette soudaine odeur de brûlé. Je pris une profonde inspiration avant de répondre finalement au petit prince impatient.
—   Oui, très loin.
Un long gémissement provenant de la banquette arrière de la voiture me fit comprendre que le petit bonhomme n’en resterait pas là.
—   Mais maman, tu as dit tout à l’heure qu’on y serait dans une heure.
Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement.
—   Et bien tu vois, mon grand, tu sais exactement combien de temps de route il nous reste. Alors cesse de poser la question.
Il maugréa quelque chose d’incompréhensible avant de fourrer son pouce dans sa bouche et de serrer son doudou contre lui dans un geste protecteur.
Je jetai un coup d’œil attendri à mes enfants à travers le miroir du rétroviseur. Antoine, ses boucles blondes indomptables qui cachaient en partie ses yeux ourlés de longs cils sombres, chuchotait des messes basses dans les longues oreilles velues de son cocker en peluche brun-orangé. L’animal, au pelage lissé par endroit par un trop-plein de câlins, penchait la tête sur le côté, le rembourrage du cou s’étant un peu tassé par la pression répétée des petits doigts. Doucement, le petit garçon ferma les yeux et se laissa happer par la torpeur.
À sa droite, Aubépine, neuf années de vocalises et de comptines à son actif, semblait captivée par la scène qui se jouait sur l’écran de la tablette en face d’elle. Les écouteurs dans les oreilles, elle suivait les aventures de quelque héroïne masquée qui, immanquablement, sauverait bientôt le monde d’un redoutable méchant. Elle avait depuis peu relégué dans un coin les princesses Disney dont elle connaissait par cœur toutes les mélodies, pour se passionner pour des héroïnes de mangas aux superpouvoirs. Il lui arrivait fréquemment de parcourir les différentes pièces de notre appartement parisien à vive allure, vêtue d’un collant à paillettes et d’un haut assorti, armée d’un yoyo ou d’un triple-décimètre, en poussant des petits cris belliqueux dont elle seule connaissait la signification intrinsèque. Nattes défaites, crinière en bataille, front plissé et regard déterminé, « je poursuis la sauveuse de l’univers », affirmait-elle alors avec aplomb. Gare à qui la contredirait.
Mon regard dériva sur Philippe. Sourcils froncés, mains crispées sur le volant, il était pleinement concentré sur la circulation, dense en ce jour de départ en vacances. J’admirai les phalanges longues, la courbe des épaules, l’ovale du menton auréolé d’une barbe de trois jours. Je le trouvai beau, derrière son air sérieux et imperturbable. Depuis la première fois où j’avais posé les yeux sur lui, j’étais hypnotisée par le magnétisme qu’il dégageait. J’avais succombé immédiatement à cette attirance et avais fondu littéralement en découvrant qu’elle était réciproque. C’était onze ans auparavant. Le fait qu’il soit devenu le père de mes enfants ne l’avait rendu que plus beau, plus attirant à mes yeux. Il dut sentir mes yeux posés sur lui car au bout d’un instant, il détourna furtivement les yeux de la route pour me lancer un regard interrogatif, un sourcil relevé. Je lui souris, un peu gênée tout à coup. Pour me donner une contenance, j’affirmai.
—   C’est une bonne idée de prendre ces congés au tout début des vacances d’été. Il n’y aura peut-être pas trop de monde sur la plage.
Il grogna un instant, avant de répondre.
—   Vacances… vacances… C’est pour vous, le repos et la plage. Tu oublies que j’ai cette expertise à mener à bien, qui va me prendre quasiment tout mon temps et que c’est en réalité pour cela que nous sommes tous les quatre en route aujourd’hui. C’est le plus gros projet de fusion acquisition que notre cabinet ait eu à traiter, je ne peux pas le prendre à la légère, se gargarisa-t-il
—   Tu auras bien un peu de temps à passer avec nous, non ?
—   On verra. Ne commence pas avec cela. Tu sais bien que vous profitez largement des fruits de mon travail.
Je ne répondis pas, me contentant de hocher la tête dans un signe de semi-assentiment afin de maintenir la paix dans la discussion. Un ange passa. Je changeai radicalement de sujet.
—   Les enfants vont être contents de pêcher des coquillages et des bernard-l’ermite. Peut-être même retrouveront-ils leurs petits copains de l’an dernier, suggérai-je, adoptant le ton des conversations d’ascenseur, bien loin de toute polémique.
Je reportai mon attention sur le paysage, les vertes prairies qui défilaient le long de l’autoroute, les vaches, paisibles, très occupées à leurs non-activités ruminantes, les chevaux, nombreux dans les parcs de ce coin de France. Un sourire se dessina sur mon visage. J’aimais la région normande. Elle remplissait mon cœur de vie, d’une joie presqu’enfantine. Elle me ramenait à des jours insouciants et doux. Elle me ressourçait.
Aubépine se tortillait sur son siège et commençait à montrer des signes d’impatience. Je consultai l’affichage du GPS. Dans un quart d’heure, nous serions arrivés. Je me tournai vers ma fille avant qu’elle ne réclame une pause qui aurait peut-être agacé son père.
—   Tout va bien, ma chérie ? Nous arrivons bientôt.
—   Ah tant mieux. C’est quand bientôt ? se ravisa-t-elle, attendant des précisions.
—   Un tout petit quart d’heure. Très très bientôt.
Antoine s’agita sur son rehausseur, grogna. Il s’était endormi dans une position qui lui laissait le cou endolori. Je glissai une main à l’arrière, touchai son genou dans un geste de réconfort. Encore un petit quart d’heure, songeai-je. Je commençai aussi à ressentir de l’impatience. Il me tardait d’arriver, autant qu’aux enfants.
Quand enfin le portail sombre apparut et que je distinguai les murs de brique de la bâtisse aux volets vert foncé, je soupirai d’aise.
—   On y est ! cria Antoine.
Je houspillai les enfants afin qu’ils aident à décharger la voiture. Dans un joyeux désordre de doudous, de sacs colorés, de valises qui peinaient à rouler dans l’allée recouverte de graviers, ils rejoignirent leur père qui ouvrait la porte de la maison.
Dans la plus pure tradition de la bourgeoisie provinciale, Philippe appelait cette demeure notre « maison de famille ». En fait, elle ne nous appartenait que depuis quatre ans, lorsque, trois ans après que le travail acharné de Philippe lui eut permis d’accéder au statut fort convoité d’associé dans son cabinet d’expertise-comptable, il avait ressenti le besoin de figer ce rang social par l’acquisition d’une résidence secondaire. Interrogée sur la région de mon choix, j’avais immédiatement opté pour la Normandie. Nous avions visité plusieurs maisons avant d’avoir le coup de cœur pour celle-ci, à quelques centaines de mètres de la plage de Benerville-sur-Mer.
Je montai les affaires des enfants dans leurs chambres. J’ouvris les volets et les fenêtres en grand pour chasser l’odeur âcre de poussière qui piquait le nez, après deux mois d’absence de tout occupant.
—   Pouah, ça sent la grand-mère ici ! lâcha Aubépine en se bouchant le nez.
—   Qu’est-ce que tu racontes ? lui demandai-je, un peu choquée.
—   Ma copine Lily, chez sa mamie qui la garde le mercredi, il y a une armoire remplie de livres et de vieux bidules, ça sent comme ça à l’intérieur, expliqua-t-elle avec patience à l’adulte inculte des classifications d’odeurs que j’étais selon elle.
—   Tu peux dire, ça sent le renfermé, la repris-je. Aide-moi à ouvrir toutes les fenêtres pour faire courant d’air.
Elle obtempéra. Je sortis les draps, les oreillers. Bientôt, toute la maison avait revêtu cet air accueillant qui augurait le début des vacances.
Je descendis préparer de l’orangeade. Je trouvai Philippe déjà installé sur la terrasse avec son ordinateur portable, une tasse de café posée sur la table près de lui.
—   Tu préfères aller faire les courses ou bien garder les enfants ici ? lui proposai-je.
—   Il vaut mieux que tu les prennes avec toi en courses, ce sera plus simple, répondit-il. Je dois avancer sur ce dossier.
Je ravalai la remarque acerbe qui montait le long de ma gorge en même temps qu’une brève coulée d’acide. Démarrer un conflit n’aiderait en rien dans notre installation. J’appelai les enfants qui me rejoignirent dans une joyeuse cavalcade.

Plus tard, j’emmenai les enfants sur la plage. Je les observai un long moment sauter au-dessus des vagues qui léchaient le rivage. Je me délectai de leurs cris de joie. Les goélands et leurs petits, effrayés par ces accès d’enthousiasme, s’écartèrent à vive allure de la zone de jeu, tricotant sur le sable humide de toute la vitesse de leurs courtes pattes palmées. Je suivis du regard le vol majestueux d’une mouette qui lança un grand cri en piquant sur la mer. J’emplis mes poumons de cet air iodé, vivifiant, me forçant à prendre de longues inspirations pour calmer les battements de mon cœur alangui.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes chez l’italien. J’achetai des pizzas à emporter. L’odeur de la pâte chaude tout juste sortie du four à bois et du fromage fondu nous donna l’eau à la bouche. J’assumai pleinement et avec délectation mon absence d’envie de cuisiner ce soir-là. Nous hâtâmes le pas afin de rentrer avant que les pizzas ne refroidissent.
Sur la terrasse, la table était mise. Philippe me servit un verre de vin. Je trinquai avec lui. Il déposa dans mon cou un baiser tendre qui me fit frissonner. Le dîner en famille se déroula dans le calme. Les enfants racontèrent la mer, les vagues, les coquillages et leurs projets de châteaux de sable. Je savourai ce moment de plénitude et d’harmonie familiale.
Plus tard, lorsque les enfants furent couchés, je rejoignis Philippe sur la terrasse. Une légère brise s’était levée. Je frissonnai dans mon gilet de maille. Je m’approchai de mon époux, recherchant sa chaleur. Au regard agacé qu’il me lança, je sus que je le dérangeais dans la lecture de messages sur son si précieux smartphone. J’en fus peinée. Néanmoins, je restai près de lui, esquissai un sourire.
—   On est bien, ici, n’est-ce pas ? tentai-je.
Il poussa un soupir, avant d’admettre, sans réel enthousiasme.
—   Oui, c’est agréable.
Finalement, il posa le téléphone, entoura mes épaules de son bras et m’attira vers lui. Je me lovai contre son torse, appréciant son contact si familier, si rassurant. Je m’approchai encore, recherchant un moment de tendresse par le biais de messages muets connus de nous seuls, comme un code secret mis au point au fil de nos années de vie commune. Il y répondit par un baiser fougueux qui me transporta.
 
 II

“ La mort, c’est comme une chose impossible .”
Les Rita Mitsuko – Marcia Baïla (Rita Mitsuko – 1984)

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Il y avait eu cette photo.

À la naissance d’Antoine, notre famille avait commencé à se sentir à l’étroit dans le petit trois-pièces du quartier du Marais. Les premiers mois, je fus heureuse de prolonger l’impression de fusion avec mon bébé en gardant le couffin dans notre chambre, à côté de notre lit. Antoine, en petit père tranquille et bon dormeur, fit rapidement ses nuits. Alors que Philippe insistait gentiment pour que nous retrouvions notre intimité de couple, Aubépine, en pleine crise d’identité face à son rôle nouveau d’ainée, avait refusé tout-de-go d’accueillir ce petit frère dans sa chambre.
Philippe, à qui la réussite professionnelle faisait pousser des ailes, avait saisi l’occasion pour accélérer notre déménagement. En quelques semaines, il avait déniché sa perle rare, un magnifique appartement en plein cœur du quinzième arrondissement, près de la Rue du Commerce. Débordant d’enthousiasme, il me vantait les mérites des trois chambres, du bureau où il pourrait « finir ses dossiers le week-end tout en étant près de nous », de la terrasse panoramique, « et cette vue, Ana, une vue à couper le souffle ! », du quartier en plein essor, de la modernité des équipements de cet immeuble quasiment neuf.
J’adorais le Marais, l’esprit artistique et cosmopolite de ses petites rues pavées, l’authenticité de l’immeuble ancien dans lequel se trouvait notre premier petit-cocon-à-nous. J’aimais me rendre à pied à mon travail, à quelques rues de là. Sage-femme et naturopathe, je travaillais en association avec trois autres sages-femmes, deux femmes et un homme. J’appréciais mon travail car il me permettait d’être là pour l’un des plus beaux moments de la vie des futures mamans, de rendre ces mois d’attente plus agréables, plus inoubliables. Mon travail était assez fatigant, souvent physiquement, parfois émotionnellement. J’appréciais de ne pas devoir y ajouter des heures de transport quotidien. Néanmoins, devant l’insistance de Philippe, j’acceptai de déménager.
Je mis à profit la fin de mon congé maternité pour préparer les cartons, emballer la vaisselle, trier les papiers, ranger les livres dans des caisses soigneusement étiquetées. Ce fut là, alors que j’emballais les éditions poche des romans de Patrick Cauvin qui avaient bercé mes années étudiantes, qu’une photo s’échappa de l’un d’eux.
Je reconnus immédiatement les cinq protagonistes sur le cliché. Il y avait les boucles blondes d’Amélie, le regard bleu acier de Jérôme, l’air rêveur de Paul-Henri, la bouche de Clarisse ouverte sur un cri furieux alors qu’Amaury se précipitait sur elle pour la chatouiller. En toile de fond s’étalait la mer, sombre sous des nuages menaçants qui contrastaient avec l’apparente insouciance des cinq adolescents en vacances. Le sixième protagoniste aurait été moi. Je me cachais de l’autre côté de l’objectif alors que je capturai la scène sur la pellicule argentix de mon Canon eos tout neuf, reçu pour mes seize ans.
Je touchai la photo, là où Amaury affichait un sourire espiègle, figé pour l’éternité sur le papier glacé un peu jauni par les années.
J’observai son visage, comme pour mieux le fixer dans ma mémoire. Je détaillai les yeux délavés, les cheveux blonds indomptables qui lui conféraient un air espiègle, le sourire malicieux, les joues pleines, gourmandes, que quelques poils d’une barbe naissante rendaient moins lisses. Je les imprimai dans mon esprit, prenant conscience que ces dernières années, je n’avais pour ainsi dire pas pensé à lui, au point que ses traits s’étaient progressivement effacés de mes souvenirs. J’en éprouvai une pointe de culpabilité mêlée à une profonde tristesse.
Soudain, je me sentis comme si j’avais à nouveau seize ans, sur cette plage normande à la fin du mois d’avril. Un flot d’insouciance et de gaieté parcourut mes veines. Je revis le voyage scolaire, le trajet en train depuis la gare Saint-Lazare, le compartiment que nous avions annexé tous les six, les bonbons et les chocolats partagés jusqu’à l’écœurement. Dans mes narines, pénétrait l’odeur âcre, mélange de renfermé et de chaussette humide, du centre d’hébergement qui accueillait nos deux classes de première littéraire. Le vent du littoral, salé et moite, filtrait à travers les fenêtres à simple vitrage dont l’étanchéité avait connu des jours plus glorieux. Le parquet élimé gondolait par endroit, près des murs où les plinthes se décollaient. Les lattes grinçaient à chacun de nos pas, émettant un miaulement sinistre, alors que la nuit, nous tentions de nous regrouper, filles et garçons mélangés. Frémissant d’excitation, nous bravions l’interdit pour voler quelques rires, quelques heures de complicité au temps qui bientôt nous priverait de notre innocence.
Je revoyais la salle commune, les jeux de cartes à n’en plus finir, la mauvaise foi des tricheurs, bluffeurs en herbe persuadés que leur duperie passerait inaperçue. Clarisse s’était installée à l’écart. Elle empilait les piques, les cœurs, les carreaux puis les trèfles dans un spectaculaire château de cartes. Quand Amaury, farceur, se faufila derrière elle pour la chatouiller, elle bondit, faisant maladroitement écrouler le fragile édifice qu’elle avait mis tant d’effort à construire. Sa colère fut à la hauteur de la désolation de notre espiègle ami qui, confus, tenta de réparer les dégâts. Hélas, ses doigts gourds, patauds, n’avaient pas la délicatesse requise pour cette entreprise et ce fut au tour de Clarisse, appuyée par Amélie et moi, de se moquer largement de sa maladresse.
Nos professeurs nous avaient emmenés en Normandie pour nous faire découvrir les Plages du Débarquement, les musées, les monuments commémoratifs. Persuadés que poser des images réelles sur des dates encore abstraites faciliterait grandement notre apprentissage de l’histoire, ils avaient organisé pour nous cette excursion sur quatre jours. De notre côté, au départ, nous y voyions surtout l’occasion d’échapper à la supervision parentale et de partir en meute vers l’aventure, le sang bouillonnant d’hormones et le cœur rempli d’un irrépressible désir de liberté.
A suivre…
 

Couverture & titre
L’image de couverture représente Nicola P., disparue beaucoup trop tôt dans des circonstances tragiques. Le choix de cette image est une volonté délibérée de lui rendre hommage et de raviver sa mémoire, près d’un demi-siècle après qu’elle nous eut quittés. L’histoire relatée dans ce roman est fictive et ne présente aucun lien avec les circonstances de sa disparition.
Photographie : @NicolaPardo, modifiée et retravaillée @LucieRenard.
Le titre Une flamme éternelle est inspiré de la chanson du groupe de grand talent Bangles « Eternal Flame », sortie en 1988, titre phare de leur album « Everything ». Références dans la BOL. Cette chanson fait partie de celles qui ont bercé mon adolescence.
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