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Mise en avant des Auto-édités / Grain de sable dans la méharée de Jean Larbanois
« Dernier message par Apogon le jeu. 13 sept. 2018 à 11:27 »
Grain de sable dans la méharée de Jean Larbanois

Passages 14 15 et 16 transmis par l'auteur

14.
 
Je travaille dans un Centre Public d’Action Sociale depuis vingt-cinq ans. L’ action sociale  ainsi énoncée se veut une porte ouverte vers des initiatives nouvelles et créatives. C’est dans cet esprit que le président et deux de ses collègues ont été touchés par une illumination un soir, après une réunion qui s’était prolongée sur un coin de comptoir. En quelques verres, l’idée avait évolué en projet. Ce fut le point de départ d’une aventure hors du commun.
Comme d’autres, ils auraient pu gamberger sur du recyclage de déchets, projeter le lancement d’un magasin de vêtements seconde main, créer une troupe de théâtre-action dans une cité d’habitations sociales ou un jardin communautaire bio… Le désert, nouveau et original, les excita d’emblée.
« Faire marcher nos minimexés dans le désert ! Projet de rupture, dépassement des limites individuelles, nouveau départ dans la vie, expérience hors du commun, unique, et… après le retour, remobilisation immédiate vers l’emploi dans la continuité d’un dynamisme retrouvé… » Les détails affluaient. Penser fait partie de la vie des élus. Penser à plusieurs peut générer des dégâts.
Je venais de vivre une période de transition où je m’étais affilié sur des sites de rencontres. Pas question de me morfondre dans une solitude imposée ! Le concept « Montre-moi comment tu écris, je te dirais qui tu es » me garantit une relative protection face à celles qui exigeaient ma photo. Au téléphone, les paroles, voire les silences de certaines candidates étaient tellement truffés de fautes d’orthographe que je fuyais sous n’importe quel prétexte. Non que je me considérasse comme supérieur mais j’appréciais l’accès prioritaire à une sensibilité, une culture, un caractère avant les échanges sous la couette. Les données chiffrées étaient généralement troquées Les 1m70, 60 kg s’avéraient à l’analyse plutôt 1m50 et 85 kg. Je ne jouis pas non plus d’une plastique de playboy de plage. Mes armes sont ailleurs... Une communication patiente et attentive recueillit son petit succès. Foncer sur le plan cul du samedi soir avec empressement ne me convenait pas. Il y a des communicateurs précoces un peu comme les éjaculateurs du même type. Ce n’est jamais bon. Je retrouvai le plaisir d’échanger avec des inconnues sur la toile mais en parallèle, dans la vraie vie, mes attitudes évoluaient. Je risquais des plaisanteries gauloises avec mes collègues, je faisais rire la caissière du Carrefour et la jolie dame derrière moi dans la file… Tout en moi parlait autrement sans que je m’en rendisse compte. Ma réserve habituelle fondait et les rencontres spontanées, comme au bon vieux temps, redevinrent mon quotidien.
J’étais libre depuis un jour quand tu es entrée dans ma vie par la barrière entrouverte.
 
15.
 
Dans l’ombre, le projet prend forme. Les spécialistes déterrent des subsides inutilisés dans les fonds de tiroir d’un ministère. On les promet. Les présidents palpitent.
La première question et non la moindre est de désigner le ou les accompagnateurs. Sur place, des guides et des chameaux traceront le chemin. Mais pour le reste… Je devine que Pierre aura cité mon nom, Michel Meunier.
A l’heure de l’apéro le lendemain, Pierre m’appelle dans son bureau. Son œil pétille de plaisir, il semble en forme. Par expérience, je me méfie de ses élans de tendresse. Je pressens qu’il a mieux à offrir après le verre de vin blanc. Il a une « idée à la con », avance-t-il, prudent, avec des points de suspension supposés éveiller ma curiosité et ma bienveillance. Je vois approcher le train mais pas moyen de fuir. Il va me proposer sa riche idée. Je me dois de corriger : il va me l’imposer avec l’air de me la proposer à la manière d’un vendeur de voitures d’occasion qui refile une poubelle sous le couvert d’un bolide. J’attends de voir. Son air de joyeuse gravité complice m’inquiète. Il me reverse une lampée de Chardonnay. Le malaise me plombe.
« Aller marcher dans le désert avec des minimexés, qu’est-ce que t’en dis ? C’est un projet. Cela fait un moment qu’on y pense. Ce n’est pas encore tout à fait sûr mais avant je voulais t’en parler. Enfin, enfin si tu veux bien ».
Il a, depuis quelques années, pris l’habitude de me désigner pour lancer ses « plans foireux » aussi dénommés projets novateurs. Pierre est un créatif. Pour l’heure, je me passerais bien de sa reconnaissance. Je m’octroie trois dixièmes de secondes pour imaginer parmi mes vingt-cinq collègues, celui pour qui aller crever dans le désert serait une révélation, un bonheur, la réponse à un rêve. Si je pouvais lui balancer un nom, une alternative. Deux dixièmes ont suffi pour liquider l’hypothèse. Pas l’ombre d’un baroudeur parmi ces experts en dossiers et en surcharge de travail.
Une telle « idée à la con » comme, en toute honnêteté intellectuelle, il l’avait annoncée, je ne l’avais pas vu venir. J’écluse un coup dans le vain espoir de temporiser. Y a-t-il d’autres possibilités d’échappatoire ? Un truc fort et incontournable : un cancer, une séropositivité, une prothèse à la jambe droite. Et pourquoi pas, au-dessus de quinze degrés, j’étouffe, j’agonise ? Ou, responsable d’un élevage d’hippopotames, je ne peux m’absenter plus d’un jour ?
Je me sens comme accroché à une branche au-dessus du précipice et me réfugie sans y croire dans les « ce n’est pas encore certain » et « ce n’est pas tout de suite ». Bien des projets ne tiennent pas la distance. L’annulation reste possible. Pierre, conciliant, comprend ma surprise et qu’il me faille réfléchir. Trois minutes. Non, je plaisante, il n’est pas comme ça. Il me laisse quelques jours pour lui confirmer mon approbation, c’est entendu. Comment aurais-je pu dire non, briser son jouet ? Il affichait la joie d’un enfant qui entre pour la première fois à Eurodisney. On ne déçoit pas un enfant. A fortiori, quand il est président.
Il fut un temps où je voyageais souvent en stop pour limiter les frais. Je ne vais pas renoncer à un périple dans lequel j’aurais pu épuiser mon pécule de vacances. Ici, pas question de dépenser le moindre euro et de surcroît, je serais rémunéré. La carotte qu’il me tend évoque aussi une prime d’éloignement et une récupération d’heures supplémentaires. J’imagine la dolce vita après le retour… Il faudrait que je sois idiot pour refuser. Je saute au cou du président et je l’embrasse pour ce cadeau inestimable. Bon, je m’emballe, le soleil du désert me tape déjà sur la caboche. Il y a encore un travail à définir.
Mon accord de principe admis dans les sous-entendus, les précisions s’ensuivent goutte à goutte. C’est en Mauritanie (sous le Maroc, c’est ça ?). On y parle français (c’est déjà ça, je ne subirai une formation accélérée d’arabe chez Berlitz). On marche à proximité d’une caravane de chameaux et en cas de nécessité (que pourrait-il arriver ? ce n’est en fait qu’une promenade dans le sable…) on peut les monter, c’est prévu. C’est une méharée (le gros mot est lancé, j’irai voir au dictionnaire quels pièges se cachent derrière) … Il est question du transport avec des avions de l’armée (il ne doit pas y avoir de première classe, peut-être même pas de deuxième ?). On doit encore se concerter avec le Ministre. Les chameaux (ce ne sont pas des dromadaires dans ce coin-là ?) portent les sacs (j’imagine vingt kilos sur le dos sous quarante degrés). Les repas sont préparés par les guides (Couscous royal ? Tagine de poulet aux abricots ? Je salive). Pierre compte sur moi pour encadrer et motiver le groupe, je suis un vrai pro pour ça. Les violons grincent. Je ne serai pas tout seul, il y aura un second encadrant, trois CPAS étant concernés. Il s’agira de sélectionner le groupe et de le préparer (les deux doigts dans le nez de ce côté-là).
Son « j’ai une idée à la con » de ce début d’apéro paraît plutôt bien avancée. L’idée a déjà quelques mois de gestation et ne permet plus l’IVG. Il est content, le président. Je n’ai fermé aucune porte. Le projet avance. J’ai droit à une nouvelle rasade de Chardonnay, celle qui ratifie le contrat. Les trois jours de réflexion que je m’octroie sont de pure forme.
Comment vais-je pouvoir t’apprendre la nouvelle ?
 
16.
 
L’annonce de ce voyage te laissa perplexe. Avais-tu mal entendu ? Tu achevais à peine de ranger tes fringues dans mes armoires. « Un assistant social, cela fait ce genre de chose ? » Non mais moi, je dispose d’un président peu commun, à l’imagination fertile.
Je découvre Aurélie Doutrepont, ma future partenaire pour l’encadrement ; désignée dans son CPAS. Grande, cheveux courts, allure sportive, elle s’exprime avec un léger accent « de bonne famille ». Elle a fait des études, c’est une évidence. Après quelques regards en coin, nous laissons la réserve au vestiaire. Le courant passe. A vérifier dans une situation de stress extrême… Elle doit se poser les mêmes questions que moi.
Première mission, constituer le groupe sans attendre. Les subsides doivent être dépensés dans un délai réglementaire. Par ailleurs, l’été affiche des chaleurs telles que plus aucune méharée ne pénètre la fournaise.
Une liste de trente personnes nous est transmise par les travailleurs sociaux qui ont assumé un premier écrémage sur base d’on ne sait quels critères. Il faut sélectionner « les bons » … Critère qui nage dans un flou merveilleux, sont-ce les costauds, les sportifs, les sympas, les courageux, ceux en bonne santé, non dépendants… ? Ceux qui ne vont pas « faire merder le projet » … ? Y a-t-il une tête de l’emploi ? Comment tester les candidats sur un entretien de trente minutes ? Deux journées complètes sont prévues. Ce sera au feeling. Nous ne disposons d’aucune référence comparative. Et de notre côté, avons-nous les compétences que nous allons exiger des autres ?
Trente privilégiés triés sur le volet ont reçu la convocation à l’entretien. Ils ont accepté l’idée que leur travailleur social, pas trop informé lui-même, leur a vendu et débarquent avec de multiples questions préalables. On ignore ce qu’ils comprennent mais ils assurent que le projet leur va comme un gant. Ils seront parfaits. Tous quittent le bureau avec des étoiles dans les yeux et l’espoir impatient d’être choisis. « Vous nous direz quoi ce soir ? ».
Aurélie et moi, décidons de rédiger chacun notre liste. On voit les « retenus communs ». Nos choix convergent dans les grandes lignes.
Caroline, Jean-Luc, Lucien, Cédric, Dori, Promedi, Kevin, Fred, Dimitri, Rachid, Vishnou, Didier et Aïcha nous convainquent. Pour chacun, l’expérience cumule des sens évidents. Les réponses à la question « oui mais lesquels ? » nous laissent étonnés.
Après la délibération, nous téléphonons à chacun. On fait bref avec les refusés qui doivent encaisser la déception, une de plus dans leur vie de misère. Mercis enthousiastes et chaleureux pour les autres. Quand se voit-on ? Demain ?
Tous ignorent encore que pour l’un d’entre eux, la Mauritanie sera le dernier voyage.
2
Chroniques Service Presse / Les cercles de l’éternité de Jean-Louis Ermine
« Dernier message par La Plume Masquée le mer. 5 sept. 2018 à 18:34 »
Synopsis :

Dans un monde en perdition, Laurie et Simon vont tout mettre en œuvre pour sauver l’humanité.
Dans un futur lointain, les hommes ont découvert le secret de l’éternité, mais cette invention a un prix. La personne qui choisit de suivre cette voie entre dans un processus inéluctable de dégénérescence, qui fait ressortir ses plus bas instincts. Le monde se divise alors, et se structure en « cercles », correspondant chacun à des stades de décadence plus ou moins avancés.
Face au déclin de l’humanité, le gouvernement cherche des solutions, et finit par retrouver la trace d’un mystérieux scientifique, dont les recherches sur l'immortalité auraient abouti. Laurie et Simon, deux marginaux que tout oppose, sont chargés de ramener le professeur et de redonner espoir aux habitants des cercles. Pour cela, ils devront s'aventurer au-delà des terres connues, là où la barbarie a tous les droits.
Une chasse impitoyable est lancée, et les entraînera dans une véritable traversée des enfers.
L’éternité leur réservera encore bien des secrets.
Une épopée futuriste aux mille rebondissements !


Mon avis :

Tout d’abord, je voudrais remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de son roman au résumé fort alléchant.
Des scientifiques ont mis au point une solution pour repousser la mort. Les drogues d’éternité permettent à présent de devenir immortel... mais toute médaille a son revers, comme on dit....
Toute personne a désormais la possibilité de choisir : vivre une vie sereine mais ayant la mort comme point de non retour, soit, devenir immortel et plonger dans une vie où la dégénérescence est programmée.
Seriez-vous prêt, alors, à faire ce choix lourd de conséquences ?
Quelle voie choisiriez-vous ?
Celle de la paix, mais avec une vie plus courte, ou bien de l’immortalité avec pour conséquence la dégénérescence de votre personnalité ?
Alors que les secrets de l’éternité ont été percés à jour, le chemin emprunté a profondément bouleversé l’humanité. La société s’est donc structurée en plusieurs cercles, correspondant à différents stades de décadence.
Face au déclin de l’humanité, une mission périlleuse est commanditée pour redonner l’espoir aux habitants des différents cercles. Laurie et Simon sont alors désignés, afin de rechercher celui qui pourrait tout changer...
Dès les premières pages, nous voici happés, plongés, enferrés au cœur d’un univers original, atypique, mais ô combien terrifiant, tant il pourrait ressembler au nôtre, quelques années plus tard. Grâce à des chapitres relativement courts, l’urgence de savoir nous taraude ; il nous faut connaître le fin mot de cette histoire palpitante.
Néanmoins, malgré une intrigue très bien ficelée, quelques écueils ont entravés ma lecture.
En effet, j'ai eu un gros souci avec l’agencement des dialogues. Malgré la présence de guillemets qui signalaient la personne de la personne qui s'exprimait, je devais sans arrêt remonter en arrière pour comprendre qui disait quoi.
Conséquence immédiate : une impossibilité de rentrer parfois dans l’histoire et de m’identifier aux différents héros. Peut-être aurait-il fallu mettre davantage de phrases d’actions comme : « il répondit agacé », « questionna-t-elle curieuse », ou encore « dit-elle craintive » par exemple ? Ainsi, la lecture aurait, à mon sens, gagné en fluidité, tout temps renforçant considérablement l’immersion.
Chose d’autant plus dommageable, que la plume de l’auteur est fort belle, tantôt juste et percutante, tantôt profonde et incisive.
 L’univers créé est formidablement bien construit, maîtrisé de bout en bout. J’aurais adoré m’y promener davantage, grâce à une plus grande description des cercles et de leur fonctionnement. Un tel ajout, aurait, à mon humble avis, apporté encore plus de profondeur au récit.
Quoiqu’il en soit, grâce à des rebondissements savamment dosés, les chapitres défilent à toute allure, sans que l’on en ait vraiment conscience, tant le récit nous tient en haleine.
Quant aux personnages principaux, ils sont très bien construits, servant à merveille les besoins de la narration. Laurie et Simon : deux personnalités marginales que tout oppose. Pour les besoins d’une mission à haut risque, ils vont devoir apprendre à se connaître mutuellement, mais aussi à se connaître eux-mêmes. Ils vont devoir faire des choix, faire le choix, celui qui remettra tout en cause... celui de leur avenir. J’aurais juste apprécié avoir le temps de les connaître davantage ; une incursion alternée dans leur psychologie et leur passé aurait, sans nul doute, permis une identification encore plus massive. 
Enfin, j’ai particulièrement aimé les questionnements portés par ce roman. Dans un savant mélange de science-fiction et de philosophie, il nous fait réfléchir sur notre rapport à la mort, à nos choix, à l’intérêt de notre existence.
Que serions-nous prêts à accepter pour vivre plus longtemps ?
Préférerions nous une vie éternelle mais faite de violence ? Ou bien préférerions nous une vie mortelle mais plus sereine ?
En conclusion, malgré quelques petits bémols, j’ai vraiment passé un excellent moment de lecture, grâce a une histoire originale, addictive, qui force le questionnement :pouceenhaut:
Alors, si vous aimez les romans de SF qui sortent des sentiers battus, les épopées fantastiques aux multiples rebondissements... foncez, ce roman est fait pour vous :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer  : Amazon


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3
Conseils lectures / Re : C'est où le nord ? de Sarah Maeght
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 2 sept. 2018 à 22:19 »
Oh, mais quel super avis :pouceenhaut: :bravo:
Cela donne vraiment envie de le lire :oui: C’est ma Wish liste qui va encore grandir :petiller:
4
Conseils lectures / C'est où le nord ? de Sarah Maeght
« Dernier message par Morphée le dim. 2 sept. 2018 à 17:07 »
La 4ième de couverture de C'est où le nord débute avec cette phrase : Si vous commencez le roman de Sarah Maeght vous ne le lâcherez plus... Et c'est tout à fait vrai !  :oui:
Voilà  un livre idéal pour les vacances . J'ai trouvé les personnages attachants. On suit le quotidien d'Ella jeune professeur de francais avec ses amis et ses élèves, mais aussi les problèmes de sa vie amoureuse. Même Klaus son poisson rouge suicidaire dans son bocal est attachant ! Et puis il y a aussi d'étranges santons qu'un inconnu lui offre.
Tout est fait pour qu'on ait envie de savoir la suite !
C'est un  bon premier roman  :pouceenhaut: actuel très bien écrit d'après moi
Pour en savoir plus sur l'auteur rendez-vous  sur son blog : http://www.sarahmaeght.fr
et aussi  sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/sarahmaeght
5
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Présentation des auteurs du Trophée Anonym'us 2018/2019
« Dernier message par Apogon le ven. 31 août 2018 à 23:59 »
Bientôt le prochain Trophée Anonym'us !

Qu'est ce que le Trophée Anonym'us ? Renseignements ICI

À partir du dimanche 30 septembre, ils seront 21 à tenter l'aventure.
À notre plus grand regret, la parité n'a pas pu être respectée cette année. Il y aura 11 femmes pour 10 hommes.

Dans l'optique de mettre en avant de nouveaux talents, le pourcentage d'auteurs auto, ou non édités a augmenté. Près d'un tiers. En espérant qu'un éditeur avisé, comme cela a déjà été le cas, saura repérer une belle plume.
Voici donc la liste de ces auteurs.

À bientôt.


Femmes éditées :

Stéphanie LEPAGE
Sacha ERBEL
Sandrine DESTOMBES
Céline DENJAN
Pascale DIETRICH
Natacha NISIC
Sophie AUBARD
Solene BAKOWSKY

Femmes non éditées ou auto-éditées

Laurence SIMAO
Katia CAMPAGNE
Fredérique HOY

Hommes édités :

David PATSOURIS
Tom NOTI
Ahmed TIAB
Fred GEVAR
Nick GARDEL
Eric Yann DUPUIS
Salvatore MINNI

Hommes non édités ou auto-édités :

Guy MASAVI
Simon FRANCOIS
Balthazar TROPP




6
Mise en avant des Auto-édités / Les Citadelles de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 30 août 2018 à 17:19 »
Les Citadelles de Isabelle Morot-Sir

La Citadelle des Dragons
Isabelle Morot-Sir


Chapitre 1

Ce matin-là une brise légère, frivole, si primesautière qu’elle se sentait capable en une bourrasque rapide et opportuniste, de soulever les jupes courtes et fleuries des filles, parcourait la ville, s’enroulait autour des arbres des squares, les faisant frémir de toute leur ramure. Toutefois malgré la douceur de ce début de journée, les jeunes filles n’avaient pas jugé bon de montrer leurs longues jambes graciles, aussi elles se hâtaient de par les rues, vêtues de jeans pour la plupart, au vif désappointement du vent et des passants. Même si la journée annonçait un été indien tiède et flamboyant, il n’était plus l’heure de robes translucides rehaussant des peaux dorées de soleil, non, aujourd’hui l’été insouciant semblait loin, et malgré la douceur de l’air, le temps du labeur était bel et bien revenu.
Le vent, cependant, ne s‘avouait pas vaincu, opiniâtre il s’engouffrait dans chaque ruelle en de brusques tournoiements, faisant un instant tourbillonner les feuilles mortes qui s’agglutinaient déjà sur les trottoirs, ébouriffant les plumes des moineaux affairés, dispersant les miettes des pigeons perpétuellement affamés. Parfois il dénouait le chignon d’une grand-mère sortie acheter son pain, ou bien il attrapait le béret d’un vieil homme altier qui bougonnait aussi sec.
À l’angle d’un boulevard, où l’été il se jouait en toute liberté des passantes aux jambes de gazelle, il tomba sur elle. Avec étonnement il l’entoura de son souffle impalpable, la dévisageant avec surprise. Elle portait un tailleur sombre, des petits talons assortis, mais l’inadéquation de sa démarche vive et brusque avec son allure de jeune business woman, était si saisissante qu’elle lui coupa presque le souffle. Un ordinateur portable confortablement installé dans un sac qu’elle tenait à bout de bras et balançait sans y penser, à chacune de ses rapides et amples foulées, confortait d’ailleurs un peu plus cette impression. Le vent hésita, tourna encore un peu autour d’elle, perplexe. Il ébouriffa ses courts cheveux clairs sans qu’elle semble se soucier le moins du monde de ce décoiffage intempestif. Son regard fixé sur un point qu’elle seule semblait voir, avait cette couleur étrange de l’océan à la pointe du jour : d’un bleu violet profond, mouvant, changeant et fascinant, pouvant tout aussi bien annoncer un calme étal comme une tempête irraisonnée.
Bizarrement avec sa silhouette trop mince, étrangement androgyne, aux coudes pointus et au menton trop volontaire, elle semblait aussi peu à sa place dans cette ville, qu’un mustang libre et sauvage dans un carré de dressage. Serrant, sur la poignée de son sac, ses doigts nerveux aux ongles courts dénués de tout féminin artifice, elle accéléra un peu plus son allure, sans même s’en apercevoir. Ses talons claquaient sur les pavés des trottoirs avec un synchronisme parfait qui excluait toute douceur ou sensualité. Le vent, déconcerté, n’insista pas et s’en fut batifoler avec un groupe de collégiennes aussi rieuses et sautillantes qu’une volée de perruches.
La jeune femme, elle, continua imperturbablement son chemin, l’esprit loin de l’agitation de Paris, loin de la grisaille des murs, loin des bruits et des odeurs des véhicules innombrables qui la sillonnaient, perdue vers un monde de prairies sans fin, peuplé de créatures aux hennissements doux et aux croupes rebondies…
Tournant brusquement, elle poussa tout à coup une lourde porte en bois massif et pénétra sans hésitation dans un bâtiment, autrefois confortable hôtel particulier de quelques riches familles bourgeoises. Aujourd’hui une plaque dorée, sobre et sérieuse en annonçait la nouvelle fonction : Maître Lauriole notaire. Que venait-elle donc faire de si bonne heure dans l’étude d’un notaire ? Un lointain cousin lui aurait-il légué quelques incroyables châteaux en Andalousie ? Cela paraissait peu probable. En effet avec une gestuelle machinale, née d’une longue habitude, elle déposa son ordinateur sur un vaste bureau en bois patiné qui trônait dans l’entrée, débranchant d’un geste vif le répondeur tout en s’emparant du courrier déjà déposé en vrac par la femme de ménage. Sans même s’accorder une seconde pour respirer, elle se mit en devoir de trier les divers documents, le regard froid et le visage aussi fermé qu’une statue de marbre. Non, elle n’était pas là afin d’avoir un héritage fabuleux, mais plus prosaïquement pour travailler.
Une porte faisant face au bureau de la jeune femme, s’ouvrit brusquement sur un homme d’une petite cinquantaine d’années, aux cheveux grisonnants, à la carrure parfaitement conservée de joueur de tennis et joggeur averti.
Souriant, il s’approcha de sa jeune secrétaire tout en lançant un joyeux « bonjour Mona » qui retomba à plat, comme chaque matin. Elle répondit comme chaque jour depuis bientôt deux ans, d’un machinal et inexpressif « bonjour Maître », sans même relever la tête de son travail. Ce jour-là il réprima un mouvement agacé, le comportement de Mona le déconcertait. Parfois il en riait, parfois, comme justement ce matin-là, il se sentait presque offusqué. Allons après tant de temps à travailler l’un à côté de l’autre, ils auraient pu développer une complicité amicale, ce qui semblait naturel. Mais Mona, princesse glacée et solitaire dans sa tour d’ivoire, avait volontairement érigé tout autour d’elle un mur infranchissable. Elle ne souhaitait dans sa vie qu’un seul et unique lien affectif, celui qu’elle entretenait avec sa plante carnivore. Amitié néanmoins toute relative, car basée sur une relation d’échanges : elle lui mangeait les mouches qui bourdonnaient parfois dans sa cuisine et elle-même lui assurait un arrosage quotidien. Mona songeait souvent que pour une morte vivante, même cette forme d’amitié là, était de trop. Ses amies s’étaient évertuées à lui dire qu’il était inutile de se punir d’être vivante, mais personne n’avait compris qu’elle ne se punissait en rien, la jeune fille heureuse et pleine de vie était bel et bien morte ce matin radieux de printemps, deux ans et demi auparavant.
— Mona !
N’ayant pas accordé d’attention à la présence de son patron, elle sursauta, surprise par son interpellation abrupte. Il en éprouva une brusque satisfaction qui compensa un peu son agacement matinal.
— Mona, pourriez-vous apporter les documents à M. Ledoyen, cela fait des semaines que nous attendons sa signature, il ne s’est toujours pas décidé à venir à l’étude, je crois que le plus efficace serait encore de les lui amener en main propre. Cela ne vous ennuie pas ?
Reportant à nouveau toute son attention sur le courrier, elle détourna son regard plein de sombres tempêtes d’un océan sans fin, avant de répondre d’une voix néanmoins posée :
— Bien sûr que non Maître, j’y passerai entre midi et deux.

La matinée s’écoula, sans heurt, à son rythme quotidien, paisible et feutré. L’horloge d’une église toute proche, sonna soudain la demie de midi, ce qui rappela à Mona sa mission : aller trouver ce M. Ledoyen. Rapidement elle réunit les divers documents, les glissa dans une pochette et attrapant son sac à main elle s’en fut dans un brusque claquement de porte, qui fit grommeler Maître Lauriole dans son bureau.
Avec une sensation de bonheur pur, elle apprécia la caresse tendre du soleil d’automne, pourtant comme à chaque fois où elle se surprenait à ressentir quelques plaisirs, elle en éprouva aussitôt un cuisant remord. Comment pouvait-elle être heureuse alors qu’eux n’étaient plus là…
Mortifiée, elle accéléra le pas et s’engouffra dans le métro.
Après plus de vingt minutes de trajet, deux changements et cinq minutes de marche, elle parvint finalement en face de la rue où résidait ce M. Ledoyen. C’était en réalité une minuscule impasse coincée entre de vieux bâtiments qui avaient dû connaître un certain lustre bien des décennies plus tôt. À présent, leurs façades grises leur conféraient une mine non seulement peu engageante, mais tout à fait patibulaire. L’impasse, serrée à étouffer entre ces monstres lépreux, semblait sombre et tout aussi avenante qu’un coupe-gorge. Mona s’arrêta une seconde sur le trottoir, considéra la bouche obscure de la ruelle avant de s’y engouffrer dans un haussement d’épaules dédaigneux : advienne que pourra.
L’impasse, qu’aucun rayon de soleil ne semblait avoir jamais effleurée, sentait l’humidité, la poussière accumulée et l’air tout à coup sembla plus lourd, presque oppressant. Mona serra un peu plus fort les mâchoires, attitude qu’elle adoptait involontairement en cas de tension, et qu’aucune remontrance de son père, jadis, n’avait pu lui faire perdre. Ses pas résonnaient en claquements sinistres sur les pavés disjoints cependant le dos droit et le visage tendu, elle continua : elle n’allait pas se laisser impressionner pour si peu.
Soudain cachée tout au fond, elle aperçut une porte basse, cintrée, surmontée d’une enseigne brinquebalante : « Ledoyen antiquités ».
Réprimant un soupir de soulagement elle poussa sèchement la porte qui tourna en heurtant un carillon cristallin à la sonorité pure, presque irréelle en un tel lieu.
Elle descendit deux marches usées, avant de se retrouver dans une salle chichement éclairée, croulant sous un incroyable bric-à-brac. Du fouillis en sortit un vieil homme à la barbe blanche et hirsute, bien qu’à la stature encore étonnamment solide. Sous des lunettes demi-lune, il dissimulait un regard vif, pétillant et trop intelligent. Lorsqu’il la vit entrer, son cœur fit un bond : et si c’était elle ? Il se morigéna, sa discipline seule l’empêcha de courir à sa rencontre, bien qu’il sentît son âme palpiter d’espoir. C’est donc avec plus d’allégresse qu’il n’aurait dû, qu’il s’avança vers elle.
— Puis-je faire quelque chose pour vous Mademoiselle ?
— Mona Tessier de l’étude de Maître Lauriole, je viens vous faire signer plusieurs documents relatifs à votre vente en viager. Fit-elle en lui tendant la main.
— Oh oui… Je vois… Marmonna-t-il avec un sourire sibyllin, avant d’ajouter. Donnez-moi ça, je vais les signer immédiatement.
Avec une promptitude peu en rapport avec son âge, il disparut derrière une pile de chaises, de commodes et d’armoires, qui dissimulait en partie l’entrée d’un réduit exigu. Certainement son bureau, songea la jeune fille, trop déconcertée pour réagir. D’un haussement d’épaules elle rejeta cet instant de stupéfaction, et se tourna vers l’indescriptible bazar, afin sans doute de se donner une contenance en attendant le retour du vieil homme.
Ce dernier, partiellement caché dans son minuscule local, l’observait à la dérobée, un sourire satisfait errant sur son visage ridé.
Il la vit farfouiller dans quelques cartons, repousser un vieux landau du siècle passé, s’approchant comme inéluctablement de l’endroit. Son cœur battit un peu plus fort, allons il ne pensait pas se tromper, c’était peut-être bien elle.
Tout à coup elle se pencha. Presque irrésistiblement attirée, elle ouvrit une caisse en bois à l’aspect tout à fait banal, hormis la couche de poussière plus que certainement légendaire, qui l’ornait.
Elle y était, plus de doute possible à présent, c’était Elle. Le hasard n’entrait pas en ligne de compte, pas dans ce cas précis en tout état de cause. Le vieil homme jubilait.
Mona qui ne comprenait pas ce qui la poussait à regarder à l’intérieur de cette caisse, en souleva le couvercle qui se rabattit dans un nuage de poussière acre. Sans plus pouvoir maîtriser son impatience, elle repoussa quelques objets hétéroclites, pour tout à coup sentir sous ses doigts la douceur d’un coffret. Précautionneusement elle le sortit, avant de l’ouvrir d’un geste vif. Émerveillée, elle se pencha, apercevant lové sur un coussin de velours noir, un étrange collier dont la chaîne dorée supportait une pierre rouge sang, grosse comme la paume de sa main. Du bout des doigts, elle effleura la pierre tiède et douce.
— Allons prenez-la, fit tout à coup une voix rude, près d’elle.
De surprise elle faillit laisser tomber la boîte, mais se reprit juste à temps en reconnaissant l’antiquaire, dressé à côté d’elle, et qu’elle n’avait pas entendu approcher. D’un geste brusque il lui fourra les documents dûment contre signés dans la main, avant de la pousser vers la sortie.
— Au revoir Mademoiselle Mona, bien le bonjour, j’suis pressé, au revoir au revoir !
— Mais laissez-moi poser au moins ceci, protesta-t-elle, effarée par son attitude.
Refermant tout à coup une main sur le coffret, il le poussa un peu plus contre elle, tout en affirmant d’une voix qui n’avait plus rien de celle d’un vieillard patelin et bonhomme.
— Certainement pas Domna, le Cristal de Sang vous a choisie, il vous est lié. Partez à présent, qu’il vous protège et vous guide.
Dans un claquement sourd, la porte se referma derrière elle, la laissant pétrifiée et ébahi dans l’impasse.
Pendant le restant de la journée, elle eut bien du mal à oublier cette étrange rencontre. Sans cesse la présence de la pierre rouge, lovée au fond de son sac à main, semblait l’appeler.
Enfin la journée se termina, Mona plus renfermée que jamais, put retrouver la quiétude relative de son minuscule studio aux murs immaculés, vierges de toutes photos ou souvenirs.
Dans un soupir satisfait elle ôta ses chaussures qu’elle abandonna là, déposa d’un seul mouvement son ordinateur portable sur l’unique fauteuil de son petit salon, tout en enlevant sa veste sombre de tailleur. Avec précaution elle déposa son sac à main sur la desserte de la cuisine américaine, où une solide plante carnivore tous ses pièges ouverts, guettait ses proies.
Tremblant d’impatience et de crainte sous-jacente, la jeune fille ouvrit son sac et en sortit le petit coffre incroyablement sculpté. Il lui semblait percevoir la tiédeur du Crystal lové à l’intérieur, tel des pulsations intermittentes. Elle s’efforça de prendre une ample bouffée d’air, ne s’étant pas rendu compte qu’elle avait cessé de respirer depuis quelques secondes, puis hâtivement, comme poussée malgré elle par une force impérieuse, elle repoussa le couvercle du coffret, dévoilant le bijou dont l’éclat sembla illuminer tout l’appartement d’une lueur de feu.
Entre ses mains la pierre semblait chaude, ses facettes multiples, polies par le temps renvoyaient la lumière en éclats scintillants. La chaîne qui le soutenait était faite d’un or lourd, certainement très ancien aussi. Mona dut faire appel à toute sa volonté afin de s’arracher à la contemplation du Crystal qui semblait presque, se dit-elle avec étonnement, vouloir l’hypnotiser.
Résolument elle le reposa dans son coffret, rejetant ses impressions d’un simple mouvement d’épaule.  Elle se traita d’idiote en son for intérieur, tout en se dirigeant vers sa minuscule salle de bains, pour une douche salvatrice, ou tout du moins qui l’aiderait à retrouver ses fières idées Cartésiennes.
Le lendemain, comme chaque matin, son réveil la tira d’un sommeil heureux où elle retrouvait la douceur d’un regard, le soyeux d’une robe frissonnante sous sa main, l’ivresse d’une complicité jamais démentie…
En soupirant elle repoussa ses cheveux courts, regagnant avec un soupir triste la réalité de sa vie. Elle étira une main agacée vers le réveil qui continuait son insupportable bip. À cet instant sa main heurta un objet posé sur son oreiller, il tomba du même coup sur le sol, recouvert d’une sobre moquette beige.
Étonnée Mona se pencha et là, tout rougeoyant et scintillant elle vit le Crystal.
Stupéfaite, elle le considéra quelques secondes avant de murmurer :
— Mais dis donc, qu’est-ce que tu fais là, toi ?
Elle le ramassa délicatement, retrouvant avec une bizarre sensation de plénitude la tiédeur de la pierre, son poids doux et paisible dans sa main.
Sans trop vouloir s’attarder sur l’étrangeté de la venue du bijou sur son oreiller, elle se leva et le reposa dans son coffret.
— Allez, tu restes là toi !
Se sentant un peu ridicule de parler à un simple objet, elle soupira de sa déchéance et se prépara hâtivement pour sa journée. Une petite demi-heure plus tard, elle se dirigeait d’un pas vif, comme chaque matin, vers la bouche de métro la plus proche, le visage fermé sur ses rêves.
La journée fut une journée semblable aux autres, grises, insipides, mornes, et sans surprise. Elle ne pouvait souhaiter mieux.
Elle n’avait pas encore ouvert la porte de son petit appartement, que son téléphone se mit à sonner dans son sac. Les clefs dans une main, elle farfouilla en grommelant avec l’autre, avant de mettre finalement la main sur l’appareil.
— Oui ! Fit-elle abruptement tout en repoussant sa porte et en déposant son sac sur le comptoir de la petite cuisine Américaine.
— Mais oui Lisa, je n’ai pas oublié… Mais non, je viendrai… Oui je sais que c’est l’anniversaire de Nat’ ! Je t’ai dit que je viendrai, d’accord ! Bon et bien à tout à l’heure !
Crispée, elle posa son smartphone à côté du sac. Elle avait horreur de sortir, elle avait horreur de voir du monde et elle avait encore plus horreur qu’on lui rappelle ses promesses !
Elle soupira, son brusque mouvement de colère s’estompant. Allons, ses amies faisaient ce qu’elles pouvaient pour continuer à l’inclure dans la vie, elle pouvait au moins essayer de ne pas les décevoir, même si son seul et unique désir eut été de s’emmurer vive et devenir ermite.
Il ne lui fallut que très peu de temps pour être prête, une douche hygiénique et formelle qui ne fut pas suivie par une séance de crème hydratante divinement parfumée comme elle aimait tant auparavant. Un jean propre et un élégant chemisier blanc, fut la seule concession féminine qu’elle pouvait encore se permettre.
Elle se regarda un instant dans le miroir, se jetant un coup d’œil peu amène. Ses yeux étaient trop grands, trop tristes et ressortaient presque crûment sur son visage trop fin et trop pâle. Elle haussa les épaules, cela faisait belle lurette qu’elle ne se maquillait plus, pour qui ? Pour quoi ? Si cela déplaisait à certains tant pis !
Elle tendit la main vers son sac encore entrouvert, lorsque son regard fut attiré par un rougeoiement incongru. À l’intérieur, coincé entre son carnet de chèques et son portefeuille, le Crystal semblait lui retourner son regard.
De surprise elle faillit lâcher le sac, mais se reprit juste à temps.
— Et bien, qu’est-ce que tu fabriques là, toi ?
Elle le prit dans la main, retrouvant aussitôt la tiédeur familière, presque rassurante de la pierre. Elle leva les yeux vers son miroir alors qu’une idée lui traversait l’esprit. Comme c’était l’anniversaire de Nat’, elle pouvait bien faire un effort après tout, et puisqu’elle avait ce splendide bijou…
—Tu as gagné je t’emmène ! Murmura-t-elle au Crystal en riant. Avec délicatesse elle passa la chaîne en or autour de son cou gracile, la pierre scintillante reposant avec un naturel étonnant contre la peau fine de son décolleté. L’effet était saisissant. Elle se contempla une seconde dans le miroir. Soudain son reflet devint flou et s’estompa peu à peu. Le monde sembla tourbillonner autour d’elle, avant qu’elle ait l’impression d’être avalée par un aspirateur géant ou bien par une tornade miniature. Combien de temps cela dura-t-il ? Impossible de le dire.
Elle reprit rudement contact avec la réalité, lorsqu’elle se trouva projetée sur le sol. Elle gémit de douleur et de peur, alors que ses mains tâtonnaient sur un sol aux dalles froides et inégales, bien loin de la douceur de la moquette de son appartement. Elle ouvrit les yeux, la tête lui tournait tandis que d’irrépressibles nausées lui donnaient le vertige. Elle essaya de se mettre debout, mais ce fut peine perdue, ses jambes semblaient en coton.
Une main, rude et ferme se posa tout à coup sur son épaule tandis qu’une voix qu’elle sembla reconnaître, s’exclama :
— Doucement Domna, doucement tu es encore sous l’effet de la Translation, cela ira mieux dans quelques heures.
Elle essaya encore de se relever, le cœur battant la chamade. Elle était toutefois incapable d’esquisser le moindre geste. Tout ce qu’elle voyait, c’était de vastes et inégales dalles en granit, tandis qu’un brouhaha confus d’exclamations, lui faisait penser qu’une petite foule avait assisté à son arrivée certainement peu commune ! Puis elle sombra dans une vague inconscience non sans emporter l’image fugitive du visage de celui qui venait de lui parler…
Je suis folle songea-t-elle avant de couler dans une bienfaisante obscurité… M. Ledoyen…
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Mise en avant des Auto-édités / La Symétrie de l'Effet de Jules Mudhiac
« Dernier message par Apogon le jeu. 16 août 2018 à 16:41 »
La Symétrie de l'Effet de Jules Mudhiac

Extrait du prologue


Un été revient toujours avec son lot de souvenirs. Étrange non ? En été on cherche nos souvenirs, en hiver je crois qu’on les fuit. Fermez les yeux un instant, pas trop longtemps sinon je ne vous reverrai plus. Demandez-vous quel est le dernier souvenir qui a refait surface en vous. Alors ? Vous en avez un ? Vous n’êtes peut-être pas très à l’aise avec l’exercice. En ce qui me concerne, c’est mon quotidien. Je passe mon temps à me bagarrer avec mes souvenirs. Je suis devenu très bon dans le domaine. Un expert. C’est sans doute un luxe vous me direz, certaines personnes n’ont rien avec quoi se battre. Je ne me plains pas, je constate simplement. Parfois, il m’arrive même de me fabriquer de faux souvenirs. De rêver à une vie que je n’ai pas eue ou d’imaginer faire des choix que je n’ai pas faits. Je suis certain que bon nombre d’entre vous aussi. C’est humain. Ce qui est important c’est que chaque élément soit à sa place. Qu’un souvenir vécu reste et qu’un souvenir voulu ne perdure jamais trop longtemps.
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Mise en avant des Auto-édités / De musique et d'ombre de Marie-Claire Touya
« Dernier message par Apogon le jeu. 2 août 2018 à 17:57 »
De musique et d'ombre de Marie-Claire Touya

Extrait

- Je vous écoute, posa calmement le commissaire Zorro.

     Je me tournai vers mon compagnon, Pierre, qui d’un hochement de tête, m’encouragea à prendre la parole :
     - Notre fils, le pianiste Robin Duhamel, a disparu.
     - Disparu ? Mais il fait la promotion de son nouveau CD et on ne voit que lui à la télé et dans les medias !
     - Ce n’est pas lui, mais un imposteur.
     Son sourcil gauche se releva, interrogateur, passablement incrédule. A priori, il ne nous prenait pas au sérieux. Rien d’étonnant à cela, nous le comprenions sans difficulté !
    - Vous paraissez très sûrs de vous. Comment en êtes vous arrivés à cette conclusion ? Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi affirmatifs ? A quoi l’avez-vous vu ?
    Les questions arrivaient en rafale...Ce monsieur ne s’en laissait pas compter et voulait des preuves, des vraies.
    - A son oreille droite, répondis-je sur un ton assuré.
    - Son oreille droite ? Vraiment ! Vous êtes formels ?
    - Oui, absolument formels, vous pouvez nous croire nous ne plaisantons pas, affirma la bande en choeur…la bande, c’est-à-dire nous quatre, Yann, Fabienne, Pierre et moi.
   - Nous préfèrerions de beaucoup, ajouta Pierre dans le blanc qui suivit, d’une voix qui pesait des tonnes.
   Le regard du commissaire s’arrêta sur son visage, puis longuement sur chacun des nôtres. Un regard qui nous sondait, intrigué, sérieux, réceptif.
  Un ange passa.
  - Bon, dit-il fermement, reprenons depuis le début. Formalités d’usage : noms, prénoms, adresses, professions.
 Il nota nos réponses soigneusement.
   - Donc, pour récapituler, Madame Frédérique Tomasini et Monsieur Pierre Duhamel, vous êtes les heureux parents du jeune Robin Duhamel, pianiste renommé de vingt huit ans, Madame Fabienne Tomasini vous êtes sa tante, et vous, Monsieur Yann Imoven, le compagnon de Madame, termina-t-il en montrant Yann. Et vous êtes sœurs donc, conclut-il en désignant Fabienne et moi.
     - Absolument, approuva Yann.
     - Et vous recherchez activement depuis le vingt et un octobre, tous les quatre donc, Robin Duhamel avec qui vous n’avez aucun contact depuis le vingt et un février. Pourquoi avez- vous attendu huit mois et demi avant de venir au commissariat ?
    - C'est-à-dire…avançai-je d’une voix hésitante,
   Pierre me coupa la parole avec brusquerie :
    - Ma compagne avait peur que vous nous tourniez en ridicule parce que notre fils est plus que majeur et qu’il a le droit de faire sa vie comme il l’entend, et que s’inquiéter de la soi-disant disparition d’une personne très en vue sur les médias peut sembler...loufoque !
    - Ce sont des raisons sensées. Vous allez me raconter tous les évènements depuis le vingt et un février, date de votre dernière rencontre, mais d’abord, parlez moi de cette oreille.
   Il était toute ouïe et nous, rassérénés. Enfin un interlocuteur attentif, qui visiblement ne  nous prenait  pas pour des hurluberlus et allait s’occuper de notre problème.
  Je me lançai :
  - Notre fils a une cicatrice très visible au bord de l’oreille droite, longue de deux centimètres, qui part  du bord ourlé de l’oreille et partage le pavillon, et le jeune homme que nous avons vu deux fois à la télé, n’en a pas.
  - Comment l’avez-vous remarqué ?
  - Il a été filmé chaque fois sur son côté droit puisque son interviewer était assis à sa droite sur l’écran.
   - Votre fils a peut-être fait intervenir un as de la chirurgie esthétique ? Mais d’abord de quand date cette cicatrice ?
     Fabienne prit la parole
   - C’est une blessure d’enfance. Robin jouait avec mon fils Nicolas, son cousin donc, qui a sensiblement le même âge, dans le jardin de la maison familiale de Carcassonne, où nous avions l’habitude de nous retrouver tous de temps en temps. Tous, c'est-à-dire nous, les deux sœurs, nos compagnons et nos enfants.  Ils avaient ...autour de dix ans ?
   Elle demandait mon assentiment, j’approuvai du chef.
    - Plus exactement, reprit-elle, Nicolas, mon fils, courait après Robin, qui, sachant que son cousin ne le poursuivrait pas jusque là haut car il avait peur, escalada le portique de la balançoire pour lui échapper. Il était très agile. Il s’installa à califourchon sur la barre supérieure et se tenait fermement et tranquillement avec les deux mains en attendant que Nicolas s’éloigne pour redescendre. Jusque là rien de vraiment exceptionnel. Par contre personne ne sait ce qui s’est passé ensuite, ni ce qu’a vu ou fait Robin, mais il a poussé un grand hurlement et est tombé…sur une pierre malencontreuse  et s’est carrément déchiré l’oreille.
     - Ce n’était vraiment pas beau à voir, coupa Pierre, mais mieux valait ça que s’ouvrir le crâne !
     - Ensuite ? dit le commissaire,
     - Ensuite, poursuivit Pierre, urgences, opération, et une grosse cicatrice bien visible.
     - Et pas d’intervention de chirurgie plastique.
     - Non, répondis-je. A l’adolescence, l’âge où il faut être comme tout le monde et le plus parfait possible, Robin était très complexé par cette vilaine trace dépigmentée. Nous avons donc couru les chirurgiens esthétiques les plus renommés pour voir si l’un d’entre eux pouvait arranger ça et nous avons obtenu partout la même réponse : cette partie du corps est trop peu charnue et trop cartilagineuse pour y effectuer une réparation convenable. Robin a donc choisi d’abandonner l’idée d’une opération qui lui faisait peur,  il l’avouait bien volontiers, depuis la chute il redoute les hommes en blanc. Il a laissé pousser ses cheveux, son oreille était cachée, tout allait bien.
     - Parlez moi de cette chute, insista le commissaire : vous dîtes que votre fils a dû voir ou faire quelque chose qui l’a provoquée. Avez-vous des détails ? Vous lui avez sûrement posé des questions une fois l’affolement passé. Son cousin était témoin, il ne vous a pas raconté les choses de façon plus précise?
      Fabienne me regarda, je pris la parole :
      - Cette chute reste un vrai mystère. Robin n’était jamais tombé du portique auparavant. Il a commencé à l’escalader très jeune. Au début son père et moi avons protesté, il nous faisait peur, honnêtement. Puis c’est devenu une habitude, de là haut on voit la Cité de Carcassonne, les jardins des voisins, ça doit être assez plaisant, pas franchement confortable, mais plaisant. Non, nous n’avons  toujours pas compris. ce qui s’est passé… Nicolas était témoin donc, il nous a dit que lui non plus n’avait rien compris : son cousin était assis là-haut, il le regardait en prenant son mal en patience, de toute façon il faudrait bien qu’il redescende à un moment ou à un autre … Soudain Robin a lâché la barre pour porter ses deux mains à sa bouche, ou en tout cas à son visage, et a hurlé. Nicolas était au pied du portique mais derrière lui, par conséquent il n’a pas pu voir son expression.
     - Et vous les avez interrogés, je suppose ?
     - Oui bien sûr, cuisinés même. Rien. Nicolas s’en est tenu à ce que je viens de vous dire, quant à Robin, il s’est buté parce qu’il était sûr que nous allions lui interdire de jouer au singe sur le portique,  et nous n’avons rien pu en tirer. Muet comme une tombe. Evidemment il a très mal dormi pendant les nuits qui ont suivi la chute, nous pensons qu’il a eu très peur, le portique était  haut, autour de cinq mètres je pense, ce doit être assez traumatisant pour un gamin de cet âge.
     - Bon, dit le commissaire après un long silence. Pour en revenir à ses cheveux, maintenant il les a de nouveau courts, je l’ai vu…
    - Et oui, profession oblige. Dès ses premiers concerts, la boite de production lui a fait comprendre avec plus ou moins de diplomatie qu’un concertiste devait ressembler à un fils de bonne famille à qui le spectateur lambda donnerait sans réticence sa fille à marier… que les cheveux longs et les jeans n’étaient pas souhaités en représentation…
     - Et comme Robin s’en moque totalement maintenant, termina Fabienne, que l’essentiel pour lui, c’est la musique et uniquement la musique, il a fait ce qu’on lui a dit sans rechigner.
     - Donc en concert, son oreille est visible puisqu’en général le piano à queue est disposé sur scène de sorte qu’on voit le côté droit du pianiste... et les entrailles du piano, ajouta le commissaire.   
    Je me demandai si cet homme n’était pas mélomane.
            - Quand avez-vous vu votre fils pour la dernière fois ? en chair et en os, pas à la télé, poursuivit-il.
     - En février. Nous l’avons quitté le vingt et un à l’aéroport de Toulouse, il s’envolait pour le Québec.
     - Son oreille ?
     - Normale. On ne peut pas ne pas la remarquer car Robin a un tic : quand il réfléchit il attrape le lobe de cette oreille entre le pouce et l’index et caresse la cicatrice avec l’index.
     - Donc fatalement le regard tombe dessus, conclut le commissaire... Ok. Depuis cette date vous ne l’avez pas revu en chair et en os, seulement à la télé ces derniers jours, et son oreille n’avait plus de cicatrice…
   - Non, répondit Pierre, nous l’avons aperçu à Sarajevo, mais…
   - Ah, coupa le commissaire en levant la main, Sarajevo…
   De toute évidence des bribes de notre histoire étaient parvenues jusqu’à lui avant qu’il ne nous reçoive.
     - Voyons. Mais reprenons en respectant la chronologie ce sera plus clair.
     - Depuis février ? demanda Pierre,
     - Oui depuis février, racontez moi son séjour chez vous, n’oubliez aucun détail, tout est important.
Nous voilà partis.
     - Robin et Youri, son ami, clarinettiste à l’orchestre de Saint Pétersbourg sont arrivés le premier samedi des vacances de février, commençai-je. Ils sont restés une courte semaine. Il a fait froid mais très beau. Enfin froid... tout est relatif ! Il faisait  moins quarante degrés à Saint Pétersbourg et Youri a adoré notre petit moins deux, restant dehors du matin à la tombée de la nuit. Nous avons partagé de belles randonnées, nous les avons laissé dormir tout leur saoul, leur avons concocté de bons  repas équilibrés comme nous les apprécions tous les quatre. Youri est un inconditionnel de la cuisine française et des vins français, un peu trop parfois à notre goût mais Robin affirme qu’il connait ses limites et ne les dépasse que très rarement et nous voulons bien le croire. Après tout, personne n’est parfait !
 Le film des vacances se déroulait sous mes yeux, idyllique. Ils étaient heureux et insouciants, avaient fait de la musique ensemble, Robin avait encore dit que le piano familial avait bien besoin d’être accordé et nous avions promis de le faire  faire avant leur prochain séjour. Ils avaient improvisé du jazz et autre airs slaves endiablés. Youri n’est pas soliste, Robin dit  qu’il en a le niveau mais est trop émotif, ce qui nous fait sourire en voyant sa stature mais que nous pouvons comprendre : un abîme de sensibilité dans une montagne de muscles. C’est bien ainsi que nous le percevons, un vrai produit de l’âme russe élevé à grands coups de Tolstoï, Pouchkine et Rachmaninov et capable des mêmes épanchements qu’eux. Mieux vaut les garder pour les intimes.
Pierre et moi avions été ravis de ces intermèdes musicaux qui finissaient souvent en grands éclats de rire, ou à quatre mains, Youri lâchant sa clarinette pour partager le tabouret et le piano avec Robin.
- ... Il y a une vraie harmonie entre eux, c’est indéniable et la musique les habite tellement qu’un seul jour sans elle est impensable, ce qui nous a comblé, encore une fois, conclus-je.
- Donc vous diriez que tout s’est bien passé, résuma le commissaire, sans aucune impatience cependant.
- Absolument oui, nous avons vécu une belle semaine de complicité, pas l’ombre d’un nuage. Le vingt et un février nous les avons conduits à l’aéroport de Toulouse. Youri repartait pour Saint Pétersbourg, Robin pour le Québec où il devait donner une série de récitals avec un nouveau répertoire.
Je revivais dans ma tête la répétition générale à la maison, sur notre piano pourtant quelque peu faux. Elle nous avait laissé muets à son père et à moi, bouleversés. Pas de doute, notre fils était touché par la grâce et sa simplicité face à cette réalité ne nous en émouvait  que davantage : il disait qu’il n’était  pas doué,  d’ailleurs il ne savait pas ce que cela signifie, qu’il travaillait, beaucoup, depuis toujours et encore maintenant et c’est tout. Et le supplément d’âme ? Il était seulement la liberté magnifique que lui permettait une technique irréprochable... Nous avions fait semblant de prendre ses paroles pour argent comptant sous l’œil tendrement moqueur de Youri, - ils avaient sûrement ce genre de discussion très souvent- mais nous n’en pensions pas moins.
Le commissaire souriait un peu, attendri et rêveur, j’avais l’impression de me répandre et me tus, saisie soudain par mon impudeur. Son menton opéra un assentiment muet, il paraissait me comprendre sans réserve. Oui, cet homme là était surement mélomane.
   Je poursuivis : 
     - Depuis ce séjour, pas de nouvelles... Bien sûr nous trouvons à Robin des tas de bonnes excuses : il est normal que ses rares moments libres soient consacrés à Youri… il conduit sa vie en adulte et n’a plus besoin de nous… son métier l’accapare de plus en plus… et autres raisons valables qui, à peine formulées nous semblent vides de sens, même si aucun de nous deux ne l’avoue à l’autre pour ne pas l’inquiéter. Il nous manque. Nous avons correspondu par mails, mais à une fréquence beaucoup plus poussive que d’habitude. Les siens ont raccourci, sont devenus laconiques et pauvres, dénués de détails, écrits dans l’urgence et sans affection, ce qui ne lui ressemble pas. Son père et moi ne nous sentons pas le droit de nous ingérer ni dans sa vie privée ni dans sa vie professionnelle par des questions inquisitrices et déplacées, donc nous restons à la surface des choses et acceptons ses messages évasifs et brefs, trop rares. Je me suis même demandée s’ils étaient de lui, avouai-je à voix basse, osant formuler cette idée préoccupante pour la première fois. Pierre, que je pensais faire bondir, opina du chef, Yann et Fabienne aussi. Encore un ressenti que nous n’avions pas osé nous dire par peur du ridicule, ou par peur de creuser plus profondément le fossé de l’angoisse.
     - ... Le vingt et un  octobre, très précisément, j’ai trouvé son père effondré devant l’ordinateur. C’était le  cinquante-cinquième jour - presque deux mois donc - que nous étions sans aucune nouvelle. Chaque matin avant de partir travailler, nous consultions nos boîtes électroniques. Rien. Après la colère, le dépit face à ce que nous appelions de l’ingratitude, la résignation feinte, insidieusement une inquiétude sourde s’était installée à la maison. Pierre et moi en avions parlé brièvement deux ou trois fois, prenant bien garde de ne pas la laisser nous déborder, la cachant sous de bonnes paroles et de petits actes inutiles, vaines tentatives pour remplir nos têtes et notre quotidien. Il était temps de nous rendre à l’évidence, ça ne marchait pas : nous étions tourmentés au plus haut point par ce silence, par ces non-réponses à nos mails envoyés dans l’espace comme des ballons-sondes que personne ne récupérait plus désormais. Pourquoi ? Que se passait-il ? Où était notre fils?
     Le même jour nous avons visité encore une fois son site internet personnel et examiné son agenda de concerts. A l’en croire, depuis le premier octobre Robin avait joué à Genève, Bratislava, Sofia, Prague et plusieurs autres villes de l’Europe de l’Est, tâchant de circonscrire son champ d’activités à cette partie du monde assez proche de son compagnon : Youri et son orchestre bougent beaucoup moins que lui. C’est notre interprétation, bien sûr. Ces villes ne sont quand même  pas si loin de la France, alors où est le problème ? Nous nous sommes avoués avoir essayé, chacun de notre côté, de le joindre sur son téléphone portable, ce que nous n’osions jamais faire, sans aucun résultat que la fin classique de non-recevoir : «  Vous êtes bien … laissez votre message, je vous rappellerai… ».Nous attendions encore ce rappel, dévorés par l’inquiétude.

         L’image de Pierre ce jour-là s’imposa à moi : bouffé par des questions qu’il ne pouvait plus dissimuler comme il l’avait fait ces dernières semaines, lui, le pudique, le tranquille, cachant toujours son jeu sous des paroles mesurées, était débordé par son émotion. Il ne pouvait plus croire à la normalité de la situation : Robin donnait des nouvelles, il était affectueux et attentif, il trouvait toujours quelques minutes pour nous rédiger un email, ce n’était pas possible, il se passait quelque chose, nous devions trouver quoi. Tout plutôt qu’attendre en tournant en rond, unis maintenant dans une angoisse agrippée à nous comme une sangsue, qui rendait nos journées pesantes et interminables.
Première décision, aussitôt prise, aussitôt exécutée : visiter les sites des derniers concerts de Robin pour voir s’ils avaient réellement eu lieu et  sans anicroches.
RAS. Tout était OK.
Concerts de louanges sur les qualités pianistiques et artistiques de notre chérubin. A part à l’avant-dernier récital à Varsovie où il avait paru un peu souffrant et donc moins généreux avec le public, boudant les bis et les dédicaces de CD pour fuir dès la fin du concert.
Pas de quoi en faire un plat, ça peut arriver à tout le monde. D’autant plus que le dernier concert, à Moscou le dix sept octobre, avait été un grand crû, un vrai triomphe. De ce côté-là nous pouvions être tranquilles, notre fils n’avait pas disparu et poursuivait sa carrière avec succès.
Cependant force nous fut d’admettre que cela ne nous satisfaisait pas : c’est comme ça les parents, à tort ou à raison, il faut toujours qu’ils cherchent midi à quatorze heures. Car si tout allait aussi bien que possible, pourquoi ce silence ? Y avait-il un problème avec Youri ? Ensemble depuis trois ans maintenant, ils paraissent un couple équilibré et heureux. Youri est venu plusieurs fois à la maison avant le dernier séjour de février et nous a séduits sans difficultés. Aussi grand, blond et charpenté que notre fils est brun et longiligne, il colle parfaitement à l’image typique et rebattue ! du slave. Yeux clairs, voix très grave - nous lui avions demandé pourquoi il n’était pas devenu chanteur -, il parle un français presque impeccable. Robin nous a expliqué qu’il appartient à une famille très riche et qu’il a eu dès l’enfance des précepteurs en musique, langues et autres disciplines essentielles, que chez lui beaucoup de conversations se déroulent en français, que ses parents sont ouverts et débonnaires. Il y a  été accueilli avec affection, admis sans réticence aucune, est maintenant membre à part entière de la famille, au même titre que Youri chez nous, ce dont nous nous réjouissons. Nous n’avions pas posé d’autres questions puisque tout allait pour le mieux.

 Ma voix s’étranglait, je respirai un grand coup et repris :
       - Huit mois déjà, jour pour jour. Le vingt et un octobre ça a fait  huit mois que nous n’avons pas vu notre fils... Pas une seule visite depuis février. Normalement il y en avait une par trimestre au moins, et plus de courriels depuis cinquante cinq jours alors que normalement il y en avait un par semaine au moins.
     - Voilà pourquoi Pierre et moi tournons en boucle, Commissaire, comprenez- vous ? Sans lui laisser le temps de répondre, je poursuivis :
...Certes, en huit mois il peut se passer bien des choses, une séparation douloureuse, de nouvelles rencontres ... Nous avons donc consulté le site de Youri. Après une tournée de quinze jours au Japon en Mars, l’orchestre de Saint Pétersbourg a lui aussi donné des concerts dans les Balkans, les garçons ont sûrement établi quelques passerelles entre leurs emplois du temps. Tout paraissait normal. Le dix-sept octobre, jour de petite forme supposée de Robin, Youri et sa formation ont joué dans une ville voisine de Varsovie… ce qui explique peut-être la disparition rapide de Robin à la fin du concert et son peu d’empressement à jouer les prolongations.
Sans être excessifs - nous faisons tout pour rester objectifs Commissaire, je vous assure, mes trois comparses opinèrent du bonnet, gravement-  nous en avons déduit que Robin ne donne pas signe de vie malgré lui. Nous avons passé en revue toutes les éventualités, la grosse bêtise dont il n’ose pas nous parler…de quel genre et pourquoi, la séparation subie, ou choisie, et chaque fois nous arrivons à la conclusion que c’est chez nous qu’il chercherait le réconfort comme il l’a toujours fait.
     Je ponctuai ma phrase d’une grimace et d’un geste de la main qui soulignait mon propos. Zorro acquiesça.
     ... Après quelques années difficiles à l’adolescence - Robin n’a pas fait exception à la règle et  s’est rebellé bien des fois et c’est tant mieux - nous avons renoué avec lui dès ses dix-huit, dix-neuf ans un dialogue ouvert et confiant. Tout ce qui peut être partagé entre nous dans le respect de l’intime bien sûr, l’est. Chaque nouvelle, bonne ou mauvaise, sa réussite ou son échec à un concours fameux, une promotion de son père, la fracture de ma jambe, la mort de son meilleur ami en voiture, a circulé sur le net jusque dernièrement, postée dès que possible et réceptionnée sans délai. Bien sûr il y a des pays où l’internet est censuré, mais depuis bientôt dix ans, Robin saute d’une contrée à une autre sans aucun souci. Apparemment même en Russie il ne passe pas pour un dangereux subversif ni un espion venu de l’Ouest ! Tout ceci nous parait d’ailleurs un tantinet dépassé. Donc la boucle est bouclée : que se passe-t-il ? Où est notre fils ? Pourquoi ce silence incompréhensible ?
- Si vous saviez ce que nous avons spéculé ce jour-là ! soupira Pierre, combien de fois nous avons rabâché les mêmes choses, reconsidéré les mêmes circonstances pour y voir plus clair ! Mais nous ne savions rien, rien, à part que tout paraissait normal alors que rien ne l’était. Trois soirs durant et presque trois nuits nous avons surnagé vaillamment sur cet abîme de questions sans réponses. Le quatrième jour, notre détresse était sans fond...
-  Le cinquième jour, j’ai pris le téléphone pour appeler la maison de disques de notre fils... relatai-je, trouvant que Pierre parlait plus de nos états d’âme que des faits eux-mêmes.
...Ce fut surréaliste. Après m’être présentée six fois à  six personnes différentes dans six services, je m’entendis répondre en fin de course que le dernier enregistrement de Robin était terminé depuis trois mois, qu’il serait là pour la campagne de promotion de ce dernier CD à partir du 15 novembre et que d’ici là, il faisait ce qu’il voulait… sur le ton de « on n’est pas sa nounou, il est majeur et vacciné ». Aucune écoute à mon angoisse, aucune inquiétude pour leur poulain qui leur fait quand même vendre chaque année des milliers de disques. Une désinvolture plus que décevante à l’égard de l’homme. Le business quoi. J’ai raccroché furieuse et  en larmes. Sonnée. Pierre avait écouté la conversation et l’était aussi. Son angoisse décuplait sa colère, il enrageait de cette fin de non-recevoir. Et rien n’était résolu.
Je m’interrompis une nouvelle fois, préférant passer sur le  vide toujours là, énorme, noir, remplissant tout l’espace comme une baudruche qui se gonflerait d’elle–même, s’immisçant dans tous les interstices, bouffant tout notre air sans vergogne pour mieux nous enserrer dans ses formes tentaculaires. Je tus notre fatigue, notre tension, le fait que nous avions mal aux muscles, de ces courbatures sans sport qui sont autant de nœuds si profonds que seule une cure de sommeil et de relaxation aurait pu les dénouer. Ereintés, désespérés, nous ne savions plus à quel saint nous vouer.
- Nous avons passé et repassé mentalement le film des dernières vacances, si rayonnantes, nous avons essayé de décrypter des fausses notes, des détails qui nous auraient échappés, plus ou moins fâcheux, nous avons cherché la petite bête en fait, celle qui aurait pu devenir grosse à notre insu. Et nous n’avons rien trouvé. Rien. Pas l’ombre d’une discorde, pas un mot déplacé, pas une once d’agressivité ni de sous-entendus vicieux, de la part d’aucun de nous quatre. L’accord parfait. Et pourtant, depuis, quelque chose a foiré…Et gravement, sinon nous n’en serions pas là, repris-je...Le sixième jour, le vingt six octobre donc, Pierre s’est levé déterminé : 
« Appelons Youri.. »
J’ai approuvé bien sûr.
Un jour que nous nous moquions gentiment de la distraction de Robin, en particulier quand il est lancé dans un nouveau projet, Youri nous avait donné ses propres numéros de téléphone, celui de son portable et celui du domicile de ses parents à Moscou. Nous ne les avions encore jamais utilisés mais cette fois-ci, il le fallait. Pierre a composé le numéro du portable et a  mis en marche le haut parleur.
Quelques secondes après nous avons entendu :
     - Da...
    - Bonjour Youri, c’est Pierre, le papa de Robin. Excuse-moi de te déranger. Nous n’avons pas de nouvelles de Robin depuis quelque temps, est-ce qu’il va bien ? est-ce que…est-ce que vous vous êtes vus récemment ?
Gros silence, puis :
    - Ah, Bonjour Pierre.
Silence lourd à nouveau.
     - Robin ne vous donne pas de nouvelles ? C’est bizarre …
    Jovialité qui nous parut forcée…
- Je vais le gronder ! Oui bien sûr que nous nous sommes vus. Il y a encore quelques jours à Varsovie.
   - Ah oui …a commencé Pierre… Sentant qu’il allait révéler nos investigations, je lui ai fait les gros yeux. Il a dévié adroitement…
  - Vous avez joué dans des villes proches ?
  - Da, ou plutôt oui, c’est ça, dans des villes proches. Excuse-moi Pierre, nous allons commencer la répétition, je dois raccrocher.
   Silence.
     - Je vous embrasse tous les deux, tout va bien, ne vous inquiétez pas.
     Plus nous y pensons, plus il nous est impossible de prendre ces quelques phrases évasives et embarrassées pour argent comptant, Commissaire. Nous étions atterrés. Cet homme-là n’était pas le Youri que nous connaissons, volubile, expansif, et sympathique. Cette communication était bourrée de paroles anodines, de silences inopportuns  que nous avons soulignés ensuite un à un en nous la rejouant mot après mot. On peut prétexter la surprise, le dérangement, la proximité des autres membres de l’orchestre, des raisons on peut en trouver à la pelle bien sûr, mais plus nous en discutons et plus tout nous parait opaque là dedans, un écran de fumée inquiétant. Nous recherchions la paix de l’âme, c’était raté.

    Je m’interrompis, submergée à nouveau par l’émotion. La journée et la nuit qui avaient suivi ce coup de fil n’avaient été que pensées noires et larmes. Blottis dans les bras l’un de l’autre, nous avions traversé les heures par à-coups, de tout petits sommes en sanglots, de paroles réconfortantes en visions terrifiées, absolument convaincus à présent que Robin se débattait dans des problèmes qui le dépassaient, qu’il voulait nous donner de ses nouvelles mais qu’on l’en empêchait, ou qu’il avait fait une bêtise et qu’on voulait la lui faire payer en lui interdisant de communiquer avec qui que ce soit. Mais qui ça on ?
Tout un écheveau de fils que nous tirions un à un le plus loin possible dans un souci de compréhension, d’approfondissement… et par peur du noir, tunnel dans lequel nous nous débattions, menacés d’étouffement faute d‘apercevoir la lumière qui nous aurait indiqué sa sortie.
 Je respirai encore un grand coup et repris :
- Le septième jour à sept heures du matin, Pierre en se levant me trouva agenouillée devant une étagère dans ce que nous appelions la «  pièce de Robin ». Ni vraiment chambre, ni tout à fait placard, cette pièce qui a été sa chambre et son domaine réservé pendant son enfance, son adolescence et où il revenait les weekends pendant ses années de conservatoire, ressemble davantage à une zone de rangement qu’à un lieu de séjour. Robin loue maintenant un studio  à Paris pour pouvoir se poser entre deux tournées ou quand plusieurs séances d’enregistrement l’y retiennent,  et pour rendre la pièce plus spacieuse en son absence, nous avons enlevé le lit et installé un canapé clic-clac. Mais quand il passe par là, seul ou avec Youri, il est toujours très heureux d’y dormir, de retrouver ses marques et ses choses, son passé, dans des papiers, des objets, des photos, rangés, triés, encartonnés, répertoriés, selon sa logique. Ou plutôt ce qu’il en reste car il n’est pas conservateur et quand il a décidé de voler de ses propres ailes, il a beaucoup jeté.
     Bref, pour vous faire court, je voulais tenter de retrouver les photos de classe et même de conservatoire de notre fils pour ensuite chercher ses anciens amis sur Facebook. La nécessité d’action me torturait mais me tenait en vie, alors que l’attente me tuait à petit feu, et malgré mes aprioris concernant les réseaux sociaux, je voulais suivre cette possibilité jusqu'au bout. Ce que nous avons fait, convaincus que notre fils avait une page et beaucoup d’« amis ».
     Pierre s’est donc inscrit – mon estomac se serra à nouveau en pensant qu’il avait ce jour-là choisi « absence » comme mot de passe, j’avais eu du mal à déglutir mais n’avais fait aucun commentaire- … Son inscription  a été vite formalisée et il a cherché de suite la page de Robin. La réponse s’est affichée dans les secondes qui ont suivi, narquoise : « Il n’y a pas d’abonné de ce nom-là. » Deuxième  tentative, même résultat. Même résultat aussi en inversant l’ordre du prénom et du nom. Un vent de panique a failli balayer mes bonnes résolutions matinales, mais je ne  pouvais pas lâcher prise. C’était vraiment dur...comme si les portes se fermaient devant nous les unes après les autres, articulai-je en secouant la tête, mais j’ai décidé de poursuivre la recherche de photos, malgré tout. Quinze mètres carrés de récipients  à ouvrir, déballer, dépiauter en ne laissant rien au hasard, à remettre en ordre, refermer, réinsérer à leurs places sur les étagères. Sans aucune indication quant à leur contenu, ça aurait été trop simple ! Je n’ai pas réfléchi, j’ai foncé...et Pierre m’a suivie.
A l’usage, ce ne fut pas si terrible. Chaque boîte était... une pochette surprise ! Elles renfermaient beaucoup plus d’objets que ce que nous avions escompté, crampons de foot, coupes-trophées de concours musicaux, diplômes divers et autres souvenirs. Donc, nous avancions vite, et d’un côté nous étions contents, de l’autre le manque de traces de sa vie scolaire que nous pensions bien plus abondantes commençait à nous décourager. Et à nous étonner aussi. Robin a aimé l’école puis le lycée et le conservatoire, comme beaucoup d’enfants uniques. Il s’y est créé des familles, a fait partie de bandes, peu étoffées en nombre mais toujours complices. Il restait des photos de ces moments là, photos de classes ou photos souvenirs prises par l’un ou l’autre de ses copains, nous en étions sûrs. Mais où se cachaient- elles ?...Enfin, mieux vaut que je vous passe les détails...
- Non, non, protesta le commissaire avec bonhomie et intérêt, tout ce que vous dîtes m’éclaire sur votre famille et vos personnalités, les détails sont souvent précieux, continuez.
J’omis cependant le silence pesant qui nous écrasait, les soupirs de découragement poussés de temps en temps par l’un de nous deux. Je sentais encore mon mal de dos, et mon ras le bol, et le fait que tout en faisant mine de poursuivre les recherches je me creusais les méninges pour trouver une idée plus rapide, en vain. Dans ma tête c’était le désert, mais un désert nocturne bourré de bruits d’animaux et d‘agitations fébriles. Il y a des moments dans la vie où on est out, à côté, j’en étais là. A part mon dos, je ne sentais plus rien, à part les cartons, je ne voyais plus rien, et dans mon cerveau régnait une telle confusion, qu’y chercher un soupçon de début d’idée équivalait à chercher une aiguille dans une botte de foin, elle-même noyée dans une semi-remorque de bottes. Je passais en revue les autres coins de la maison où des photos pourraient être rangées, tout en me demandant si Robin ne les avait pas prises avec lui pour les montrer à Youri par exemple, tout en visualisant nos moments tous les quatre, et je réalisais que les séquences souvenirs-souvenirs avaient souvent eu lieu ici même dans cette maison au coin du feu, donc ces satanées photos étaient forcément par là, en même temps je parcourais pour la nième fois mentalement le quartier pour retrouver des copains de notre fils résidant encore ici et je n’en trouvais pas un seul… c’était de si vieux copains ! Ma tête bouillait comme un magma infâme et j’aurais donné cher pour l’enlever et en changer, comme on change une chaussure qui donne des ampoules. Bouffonnerie sarcastique.
- ... Le soir nous a trouvés là, reins brisés, gris de fatigue et de déception. Nous avions fouillé à peine un tiers du mur, nous avions oublié les repas, la pagaille de la maison n’avait d’égale que celle de nos têtes. Nous étions en train de faire cuire notre sept ou huitième plat de pâtes de la semaine quand Pierre a parlé tout à coup de vous appeler, pour la première fois.
    Je l’ai regardé stupéfaite, et j’ai traité son idée par-dessus la jambe. Maintenant je le regrette mais je ne voyais pas comment vous convaincre, Commissaire. Nous étions déjà  persuadés que quelque chose clochait mais je ne  pensais pas que la police nous prendrait au sérieux. Honnêtement Commissaire, auriez vous fait quelque chose à ce moment-là ? avant Sarajevo et les émissions de télé ?
     - Honnêtement je ne sais pas Madame Tomasini. Nous avons peut-être perdu un temps précieux mais la police n’a pas vocation à s’occuper de tous les adultes qui disparaissent. Beaucoup d’entre eux agissent de leur plein gré, et vos preuves étaient minces effectivement, elles n’étaient même que des suppositions. De toute façon ce qui est fait est fait, conclut-il avec philosophie, conciliant... Avançons maintenant.
- A ce moment-là le téléphone a sonné, reprit Pierre, nous avions même préféré oublier qu’il existait dans notre détresse qu’il reste muet, dit-il en levant les bras au ciel ! C’était Fabienne.  Elle s’est d’abord gentiment moquée de nous et de notre côté parents protecteurs soi-disant excessifs, puis a quand même perçu l’anormalité de la situation, puisqu’elle est mère aussi, et depuis ce soir-là nous travaillons sur le sujet tous les quatre.
- D’accord, acquiesça le commissaire, posément, et je suppose que c’est ce soir-là que vous avez décidé de partir pour Sarajevo dans l’espoir de voir votre fils et neveu en chair et en os...le vrai puisqu’il y donnait un concert...
- Deux même, rectifia Yann. Oui nous avons décidé de notre voyage ce soir-là, mais nous n’avions encore aucun doute quant à l’identité de Robin, ils sont venus plus tard.
- D’accord, répéta le commissaire. Je vous écoute, racontez moi votre voyage. Soyez les plus précis possible.
    Nous hochâmes la tête tous les quatre.
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Chroniques Service Presse / Sans relâche de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par La Plume Masquée le ven. 20 juil. 2018 à 19:26 »
Synopsis :

Alors que l’été indien enflamme par sa douceur tout le grand Nord Canadien, un hydravion amerrit sur un lac, surplombé par une cabane. Une jeune femme se tient sur le pas de la porte. Comment la vie l’a-t-elle amenée là ? Que fait-elle dans ces solitudes ? Pourquoi sa tasse glisse-t-elle entre ses doigts, lorsque son regard croise celui du pilote ?

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de son roman au résumé terriblement attirant.
Depuis quelques années maintenant, Eléora vit recluse dans une cabane perdue au fin fond de la forêt Canadienne en compagnie de ses deux chiens. Elle semble y avoir trouvé un certain équilibre, entre son travail à domicile et les rares livraisons de provisions.
Mais un matin, sans crier gare, un avion amerrit sur le lac qui jouxte sa cabane. Ce n'est pas le jour du ravitaillement, qui peut bien venir la déranger, alors que personne ne sait qu'elle vit ici ?
Tandis qu’elle aperçoit l’homme sortir de l'hydravion, tous les souvenirs si difficilement refoulés lui reviennent en mémoire, tel un tsunami dévastant tout sur son passage... Qu’a-t-elle fui ? Que lui est-il arrivé ?
Suite à ce petit prologue, nous voici projetés dix ans en arrière où nous faisons la connaissance de cette jeune femme, étudiante et blogueuse littéraire, ainsi que celle de Clint, militaire américain basé en Allemagne.
Chose peu coutumière chez moi, j'ai eu beaucoup de difficulté à mettre des mots sur ce roman. La raison est toute simple... j'ai été chavirée par une magnifique histoire qui même si elle débute doucement, a réussi l'exploit de m'embarquer illico dans son univers.
Comment ne pas être touchée, chamboulée par le quotidien d’Eléora ?
Comment ne pas avoir de l'empathie, de la compassion pour cette jeune fille qui se débat jour après jour ?
Comment ne pas avoir le cœur serré devant le peu d'amour qu'elle se porte, devant cette mère, qui au lieu de l'aider, la dévalorise constamment ?
Hypnotisée, happée, enferrée, je ne pouvais que tourner les pages une à une, voulant à tout prix savoir ce qui allait se passer... même si lors de certains passages, mon cœur se serrait, mes yeux s’embuaient. Le mérite en revient à une plume envoûtante, tantôt douce et poétique, tantôt sensible et délicate.
Ainsi, tout au long de ma lecture, je n'ai pu que vibrer avec Eléora, être au plus près de ses ressentis, de ses incertitude, de ces blessures, me faisant passer par une multitude d’émotions. Alors, quand son chemin croise celui de l’attachant Clint, je me suis mis à espérer avec elle, pour qu'enfin, un peu de positif lui arrive.
Que vont-ils devoir surmonter ? Vont-ils réussir à s'aimer, ce, malgré tout les aléas de l’existence ? Je ne vous en dirai pas plus pour vous laisser la surprise intacte...
Quant aux autres personnages, ils sont eux aussi fort bien campés, servant à merveille les besoins du récit. J’avoue qu’une petite incursion dans les pensées d’Axelle et la détestable maman m’aurait beaucoup plu, ce, afin de les découvrir davantage. Un tel ajout aurait, à mon humble avis, apporté encore plus de profondeur à la narration.
Dans ce roman bouleversant, l’auteur aborde avec  beaucoup de justesse et de sensibilité  d’autres thématiques telles que l’estime de soi, le deuil et la reconstruction, nous empêchant alors de lâcher le roman avant de connaître le dénouement.
Je ne ferai qu’un seul reproche... j’aurais bien aimé avoir une fin plus longue, rester encore un peu plus avec ces êtres malmenés par la vie, ne pas les quitter de suite et vivre encore quelques aventures avec eux. Y aurait-il, par hasard, un tome 2 en préparation ? 😜😋
Vous l’aurez compris, ce roman est un réel coup de ❤️ pour moi, pour cette histoire qui nous raconte le long chemin vers la reconstruction et l’affirmation de soi.
Alors, si vous aimez les romances fortes en émotions, n‘hésitez plus, foncez sur cette petite pépite aux personnages attachants, à l'écriture vibrante et tourmentée, vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:
De mon côté, je n’ai plus qu’une envie désormais, me plonger à nouveau dans un nouvel opus, pour enfin retrouver la plume de cet auteur talentueuse :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: 




Pour vous le procurer : Amazon


Site de l'auteur : Isabelle Morot-Sir


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Mise en avant des Auto-édités / L'ombre des arcs-en-ciel de Yann Renoît
« Dernier message par Apogon le jeu. 19 juil. 2018 à 16:22 »
L'ombre des arcs-en-ciel de Yann Renoît 

Roman


ELLE


Non. Tu ne jouiras pas de moi.
Mon corps, ma détermination, n’est pas un vulgaire passage à niveau qui laisse passer le train en rythme. Ce que tu as là, devant toi, ce sont les deux versants d’un pont-levis fait de chair, d’une chair dure comme la pierre la plus dure au monde.
Je suis une forteresse impénétrable.
Tu ne me souilleras pas, tu ne me souilleras jamais. Jamais, car je suis libre.
Tu me frôles, tu voudrais entrer. Essaie si tu veux.
Ce sera vain.
Moi seule dois décider. Moi.
Tu es à mon bon vouloir. Je décide, car je suis libre.
Je suis libre !




< ELLE – dans sa chambre avec UN HOMME – appartement 207 – Lyon 8e >


— ARRÊTE ! Tout de suite !
Puissant, le cri trancha le silence moite qui s’était emparé de la chambre. Dans la pièce où seules des formes opaques et des ombres se devinaient, l’atmosphère se figea une micro-seconde, s’épaississant jusqu’à devenir presque palpable.
C’était un tableau dans lequel figurait, au centre, deux silhouettes nues et entremêlées sur un lit. D’une fenêtre recouverte d’un rideau taupe, la luminosité de la nuit et de la ville passait faiblement et cachait les détails de la scène d’une quasi-obscurité.
L’ombre d’une armoire, le reflet rectangulaire de ce qui semblait être un cadre accroché au-dessus du lit et des masses difformes et souples semées comme au hasard. Des vêtements abandonnés, sans nul doute.
Parmi ce cadre, mises en évidence par les lumières de la nuit, seules les silhouettes se détachaient vraiment de ce clair-obscur très sombre quand, des formes légèrement éclairées, une action allait naître.
Il y avait cette femme qui venait de crier et, juste au-dessus, un homme. Il semblait oppresser la femme de son corps. Il s’imposait, central, presque menaçant.
Puis le cours du temps reprit.
L’homme nu, hésitant une seconde, tenta d’approcher son sexe gonflé d’envie et de sang près des cuisses de la femme avant de s’immobiliser. Complètement.
Pour tout dire, il ne comprenait plus rien à la situation. Ou plutôt il ne comprenait qu’une seule et unique chose : il voulait pénétrer cette femme séduisante et jouir en elle. Point.

Au bar place des Terreaux, quelques heures plus tôt en fin de journée, le contrat avait plutôt été clair pour lui : elle lui avait souri, il lui avait offert un verre et, sans qu’il eût besoin de trop insister, elle avait fini par lui proposer de passer prendre le dernier verre à son appartement. Elle l’avait même laissé la ramener chez elle dans son Audi A4.
En langage d’adulte, cela signifiait que les deux partis étaient d’accord pour du sexe sans lendemain. Rien ne pouvait être plus clair.

Mais à cet instant précis, les événements ne se déroulaient pas comme il les avait planifiés et, dans les petites clauses invisibles de ce contrat tacite, elle pouvait très bien se rétracter à tout moment.
Seulement l’homme, pourtant avocat chez « Witberg, Paul et associés », avait perdu ses capacités de réflexion et d’analyse. C’était comme si soudain un brouillon raturé occupait la place de son cerveau. Ce brouillon venait même d’être réduit en cendre et jeté aux vents depuis le cri. Alors, comme seules les cendres disparates voletaient, remplaçant la moindre de ses pensées, autant dire qu’il n’avait entendu qu’un son.
Un son inutile. Une exclamation anodine de plus dans l’action.
Ce son, il ne l’interpréta pas comme l’ordre fébrile qu’elle essayait péniblement d’intimer. Pour l’homme, il n’avait qu’une signification possible : oui. Un oui déguisé, un oui de joueuse.
Elle jouait l’autoritaire. Voilà tout.
Mais elle allait bien voir. Une fois dedans, elle oublierait ses airs de grandes dames et en demanderait encore. Et elle pourrait crier à son aise alors, autant qu’elle voulait, oui, de plaisir.
Sûr de ses connaissances, l’homme glissa son corps vers les seins de la femme puis, imperturbable, alors qu’elle repoussait sa tête tandis qu’il lui léchait la peau, il continua son affaire.
Il descendait. Plus bas, toujours plus bas. Il passa sur le ventre de la femme et enfin…
Elle l’arrêta de nouveau. Serrant les cuisses pour en fermer l’accès, elle tapotait même le haut du crâne de l’homme du bout des doigts.
C’était bon, maintenant. Il n’avait toujours pas compris ?
Non. S’aidant de ses poings qui s’enfonçaient férocement dans le matelas, il recommença l’ascension.
Il la désirait. Son corps appuyait de plus en plus sur la peau blanche de cette femme qui s’agitait trop. Petit à petit, il avançait. Encore un peu, encore…
Le frottement de son sexe contre les grains de sa peau s’intensifia. Ce contact le rendait fou, il n’en pouvait plus.
Il accéléra. Il voulait explorer le petit mont ouvert que cette salope avait agité devant lui. Elle voudrait le lui refuser ?
 Aucune chance. Il avait toujours gagné. Rien ne lui échappait.
Et, alors que la bouche de l’homme s’approchait du cou de la femme, pendant que sa langue cherchait le contact de ses grains salés, sans un mot, elle lança à vive allure son bras droit sur la gorge de l’homme.
Le poing serré, comme un boxeur au corps à corps.
Le souffle coupé, les poumons de l’homme se fermèrent puis cahotèrent avant de repartir. On aurait dit un tacot lâchant sans signes avant-coureurs dans une descente. Il se sentit basculer sur le côté
Cette salope l’avait poussé ou il rêvait ?!
tandis que son crâne termina la course entamée sur le sol.
La violence du coup l’avait dégagé du corps nu sur lequel il s’acharnait. Elle profita vite de ce répit pour le projeter au bas du lit.
De toutes ses forces. Des pieds et des mains. Peu importe de quoi d’ailleurs.
Il le fallait. L’homme était allé trop loin. C’était la première fois qu’elle se confrontait à ce genre de réaction.
L’adrénaline lui redonna de l’énergie et, sans hésitation, elle se releva et alluma la lampe de chevet.
La respiration de l’homme revenait peu à peu, son cerveau retrouvait une irrigation normale. Son pénis, lui, flasque et lourd sur le parquet, avait repris sa taille d’origine. Une sueur froide le recouvrait tout entier et une douleur courut de l’arrière de son crâne jusqu’à ses reins.
La douleur fut diffuse mais persista quelques secondes.
L’homme était pour l’instant calmé, réduit à un état d’impuissance identique à celui d’un étalon fraîchement castré. Il essayait juste de respirer avant d’exploser. Autour de lui, il percevait comme des petites vibrations sur le parquet.
C’était elle. À sa portée. En train de marcher près du lit.
Sur sa gauche, il aperçut enfin les pieds de cette salope. Ses charmants pieds de salope.
— Tu crois quoi, espèce de crétin ! (il perdit de vue ses pieds) Tu crois que quand je dis d’arrêter tu as ton mot à dire ? Je suis chez moi ! C’est mon corps !
Les mots qu’elle balançait d’une voie forte et légèrement tremblotante transpercèrent ses pensées. Avec précaution, il tâta son crâne d’une main engourdie. Tandis qu’il en vérifiait l’état, il eut l’impression de sentir partout près de lui une odeur moite et prégnante. Presque bestiale.
Il ramena la main vers son nez. Rien de cassé, pas de sang à l’horizon. Pourtant, il y avait bien une odeur dans l’air de la chambre qui le stimulait.
C’était l’odeur de la femme, le mélange de leurs deux sueurs et du stupre arrêté. Ce parfum corporel, aussi fugace fût-il, lui redonnait des forces.
Du sang, il pourrait bien y en avoir. Mais pas le sien. Non, non, non, pas le sien. Elle avait osé lui faire quoi, cette salope ?!
Il se releva avec brutalité. Un de ses pieds accrocha le bas du lit et un grognement lui échappa.
Douleur et rage. Réunies.
Il avait mal et surtout sa fierté venait de perdre le dernier barreau de l’échelle. C’était la chute. La dégringolade de la virilité. Il était temps de redorer un peu son blason.
Avec des coups ? Oui, s’il le fallait. Elle avait largement dépassé la limite.
Il savait où la trouver, il la sentait, la reniflait presque comme un limier. Derrière lui, à quelques pas seulement, la femme le regardait tout en s’agitant près de son armoire. Ses mouvements étaient saccadés, sa respiration forte, l’odeur qu’elle dégageait enivrante.
L’avocat l’écouta un instant ainsi, dans des froissements et un flot de paroles qu’il n’entendait pas.
Des sons confus. Il n’y avait plus que des sons et aucun sens. Du bruit. Et un lit en désordre comme si on y avait fait l’amour.
Il se retourna, un sourire qu’il jugeait de circonstance sur les lèvres. Un sourire qui n’avait plus grand chose d’humain, un sourire qui laissait apparaître ses dents comme des outils tranchants et mortels. Comme le vestige des crocs d’autrefois.
Il souriait, ses veines se gonflaient. Il sentait revenir l’excitation. L’envie était là. Il la voulait.
Maintenant.
Il n’y aurait que quelques petites différences sur le traitement.
La femme, elle, s’était rhabillée ou presque. Elle portait ses sous-vêtements, arborant le joli soutien-gorge rouge foncé en dentelles à travers duquel il devinait le bout de ses tétons. Et sa petite culotte. Même couleur, juste ce qu’il faut de transparence pour laisser deviner son…
Cela l’excita davantage.
Oui, à son tour d’en voir de toutes les couleurs ! Désormais, tous ses membres avaient la rigidité voulue. Il était de nouveau en forme. Prêt. Au top de sa virilité même.
La femme continuait de crier et, sur la défensive, tenait désormais dans ses mains un sac. Elle cherchait, elle fouillait dedans. Ses gestes la mettaient en valeur. Les formes de ce corps qu’elle avait voilé se tendaient, se serraient. Elles l’appelaient. C’en était trop.
L’homme, tendu, les deux poings serrés, les pupilles dilatées, s’approcha d’elle. Il n’avait plus qu’une pensée. Elle avait juste changé. Lui faire du mal. Beaucoup de mal.
Elle trouva enfin le petit objet cylindrique qu’elle cherchait. Remplissant ses poumons d’une profonde respiration, légèrement tremblante, elle brandit la bombe lacrymogène vers le visage de cet être qui la menaçait.
L’homme, le regard comme fou, les muscles contractés, s’arrêta une fraction de seconde. Aveuglé par la rage, il n’avait pas vu le spray qu’elle dirigeait sur lui.
Ils se faisaient face. Prêts à l’attaque.
Les corps bougèrent, l’obscurité aussi.
Projeté, le sac à main tomba, résonnant sur le parquet tandis que des crayons de couleur, visiblement très usés, en sortirent et roulèrent sous le lit pour terminer leur course près d’un rayon de lune.
Dehors, les roulements mécaniques d’un tramway brisèrent le halo argenté que projetait la lune sur les murs de la chambre. La fenêtre, tout juste entrouverte, laissa le vent s’engouffrer. Le rideau de couleur taupe dansa.
Dans le tramway, un homme observa la danse du rideau et vit derrière l’homme et la femme face à face. Une pensée rapide le traversa puis la paranoïa immense qui le dévorait capta de nouveau toute son attention.
Cet homme ne savait rien encore. Il ne se doutait pas un instant qu’il les rencontrerait tous les deux ni que de cette rencontre sa vie changerait. À jamais.
Plus haut, dans la chambre de ce deuxième étage, alors que la violence venait de faire sauter le premier verrou qui retenait le secret qu’elle avait oublié, des bruits de pas fendirent l’atmosphère.
Un râle, des hurlements, une plainte.
Puis, rapidement, le son décrut comme si quelqu’un prenait la fuite.
La lueur fébrile de la lune revint. Les crayons de couleur tombés tremblèrent au rythme léger des lames du parquet. Dehors, au loin, le tramway avait fini de passer.
La première rencontre entre Lui et Elle n’avait pas eu lieu. Et pourtant, tout ce qui allait se jouer s’était tenu là, dans un cercle de quelques dizaines de mètres et des regards qui venaient de se croiser.




< LUI – dans le tramway – ligne T4 – direction Hôpital Feyzin Vénissieux >


Les wagons blancs du T4 traversaient l’agglomération lyonnaise. Impassibles et insensibles aux drames qui s’y jouaient, ils poursuivaient leur chemin vers l’hôpital en compagnie de la lune, toute ronde, qui observait du haut de son perchoir cette chenille d’albâtre ornée de très discrètes rayures colorées.
À l’intérieur, assis côté fenêtre, un homme voyait le paysage défiler les yeux dans le vague. Cet homme, des cheveux bruns en bataille, le visage fin et le regard encadré par des lunettes avait la mâchoire crispée. Serrée. Comme un bloc douloureux.
En réalité, il était si nerveux que des tensions se répandaient dans tout son corps. Chacun de ses doigts étaient rigides, les tendons aussi durs que les os, les os immobiles comme la pierre face à la houle.
Ils étaient là, contractés, mordant le bas du siège. L’homme s’agrippait au bout de tissu et de mousse comme si sa vie en dépendait, comme si, à cet instant précis, il se trouvait au bord d’une falaise accroché dans le vide et que ses doigts ensanglantés étaient le piolet fatigué qui l’empêchait de chuter.
Avait-il peur ? Peut-être. Beaucoup sans doute. Cependant, il ne pensait plus vraiment, il ne raisonnait plus vraiment. Ses émotions l’avaient envahi et martelaient sa lucidité.
Il avait l’envie irrépressible de les faire taire. Oui, faire taire tous ces gens autour de lui qui parlaient trop fort. Dans le théâtre, dans la rue, le métro ou ici, dans le tramway. Tous.
Taisez-vous ! Pitié, taisez-vous !
Il était bien trop nerveux ce soir.
Quelle idée aussi avait-il eu d’aller voir cette pièce de théâtre ?! Et quel titre étrange en plus pour une pièce : Papa ! Y avait-il vraiment un sens d’ailleurs ?
Oh, bien sûr, les deux adolescents à sa gauche n’arrêtaient pas de chanter et de rigoler dessus avant le début de la représentation. C’était des « papa papaoutai papa papaoutai » à n’en plus finir, et cela recommençait, « papa papaoutai » et puis leurs rires. Leurs foutus rires !
Un tel irrespect le déprimait. Heureusement, leur joyeuse humeur avait vite disparu pour laisser place au silence. Un magnifique silence d’or avait alors envahi la salle du TNP. Les lumières s’étaient éteintes tandis que les rideaux disparaissaient et qu’un léger sourire lui venait aux lèvres. Enfin, Papa allait commencer.
Peu importe ce que son titre signifiait, le calme était enfin là.
Enfin… Si seulement.
Alléché par le résumé, il espérait de cette pièce un moment de détente et d’oubli. Profiter simplement du spectacle, se lever et applaudir. Mais non, rien ne s’était passé comme il se l’était imaginé.
Sur la scène, dans le public, partout, des regards le dévisageaient, l’ombre et lumière l’agressaient, les personnages le fixaient…
Au fur et à mesure que les actes se succédaient, la boule de peur et d’angoisse qui ne le quittait jamais vraiment s’était mise à grossir et à enfler et à…
Respire, Fabien, respire…
et il avait dû prendre deux métros…
ffffffffffffff… Respire, Fabien, tout va bien…
puis le T4 à Jet d’eau.
Respire…
Désormais complètement dévoré par la paranoïa, il n’avait plus qu’un seul désir : rentrer chez lui. Et vite.
Être chez lui, avec être en ses mains un bon chocolat chaud et un Comics. Lequel pourrait-il relire ? Pas de Batman ce soir. Ce n’était pas un soir à lire les exploits de Bruce Wayne dans sa tenue de chauve-souris. L’histoire était sombre. Beaucoup trop sombre.
C’était dangereux.
Voilà, il venait de trouver : Spider-Man.
Oui, Spider-Man ferait très bien l’affaire. Et même s’il savait exactement comment le jeune Peter Parker allait se retrouver doté de super pouvoirs, comment le mélange de son ADN avec celui d’une araignée allait provoquer toutes ses transformations, il savait que relire une énième fois l’histoire de The Amazing Spider-Man aller le calmer.
Stan Lee et Steve Ditko étaient des génies. Tout simplement.
Le bout de ses doigts se détendait peu à peu à cette idée. En fait, plus il imaginait la sensation brûlante d’une tasse remplie de chocolat chaud entre ses mains, plus le costume fantastiquement coloré de Spider-Man se précisait dans son esprit et plus il relâchait sa prise.
Il le fallait. Ses articulations commençaient à être douloureuses et l’humidité l’enveloppait déjà.
Cet automne s’annonçait mal. Sans doute du froid, du gris et de la pluie. Trop de pluie. Il risquait d’arriver souvent trempé à son travail. C’était idiot d’ailleurs. Il n’avait qu’à penser à prendre le parapluie trop grand qu’il avait acheté. Comme cela, sur un coup de tête au Carrefour dans lequel il travaillait.
Mais l’esprit trop préoccupé, jamais il ne partait au travail avec. Et après, quand la pluie s’invitait, deux options s’offraient à lui et aucune n’était plaisante. Marcher pendant quarante minutes sous les trombes d’eau ou prendre le T4. Le problème avec le T4, c’était les autres, l’attente. Être enfermé avec des gens qui…
Des complications. Tout lui semblait compliqué.
Le temps, le travail, les rapports humains. Rester calme et serein sur son siège. Regarder tranquillement par la fenêtre du tramway.
Déjà, la buée avait envahi sa vitre pour transformer les éclairages de la ville en une bouillie orange, opaque et informe. Il ne savait plus exactement où le tramway se trouvait et il n’aimait pas cela. La rame avançait, il lui était impossible de savoir ce qui se passait derrière la vitre embuée.
Et il n’aimait pas cela. Du tout.
Sa main droite, encore douloureuse, pendait inerte le long du siège. Un peu plus calme, juste un peu. Alors de la gauche, il s’amusa à faire réapparaître les beautés de la ville par petites touches. Comme un impressionniste.
Petit point par petit point, il retrouvait le mouvement régulier des automobiles. Pour l’instant, le tramway était immobilisé à un feu. Il pouvait en admirer les reflets orange puis rouges sur la carrosserie d’une belle Mercedes noire.
Ses connaissances en automobile étaient quasi nulles. S’il arrivait à reconnaître une sport d’une voiture de ville ou d’une mini, cela relevait déjà du miracle. Par contre, il adorait les reflets qui se créaient sur les carrosseries. Il avait une nette préférence pour les reflets que la nuit offrait. Et sur les Mercedes noires. C’étaient elles qui distillaient les meilleurs reflets. Les plus incroyables.
Il y avait aussi les reflets que la lune, les lampadaires et les mille phares de la ville faisaient naître. Et toutes ces ombres qui se laissaient deviner. Comme ce rideau en hauteur et les deux silhouettes qui s’en détachaient, qui se faisaient face, avant de s’évanouir. En vitesse.
Il avait imaginé une romance. Et puis, tout le reste qui se dessinait. Des milliers d’histoires à portée de vue.
♪ Vénissy ♪
La voie métallique se tut.
Un arrêt.
Il observa les gens qui sortaient et rentraient dans le tramway. Beaucoup avaient l’air fatigué et pressaient le pas comme pour rentrer chez eux au plus vite. D’autres, comme lui, paraissaient seuls et indifférents, plongés dans leurs pensées. Ces gens-là, il les comprenait. Surtout, ils ne le dérangeaient pas, il n’avait pas peur d’eux. C’était bien.
Malheureusement, il y avait les autres. Les plus nombreux, les plus fréquents, ceux qu’il croisait tous les jours et à qui il devait dire bonjour et au-revoir en souriant alors que tout ce qu’il désirait c’était hurler. Leur hurler de le laisser tranquille, hurler qu’il n’avait rien fait ! Non, rien !
Oui, il y avait les autres, cette part de la gent humaine qui parlait fort, avec trop de vivacité, trop de rire. Et leur présence le rendait malade.
Un groupe de cinq personnes entra justement dans son wagon. Bruits et éclats de voix. Les portes se fermèrent, le tramway se remit en route.
Plus que six stations et il serait chez lui. Avec son chocolat et…
— Ha ha ha ! Non, mais tu as vu la tête qu’Harry faisait quand elle le lui a dit !
Et… Et le premier numéro de The Amazing Spider-Man. Les trois hommes et les deux femmes qui, debout, composaient ce groupe attiraient son attention.
— Nan, mais incroyable qu’elle ait osé lui dire ça ! Hi hi hi ! Quelle débile, franchement !
Sur la vitre, les petits points qu’il avait façonnés, ces petits points d’impressionniste, s’opacifiaient. La buée, lentement, se reformait déjà.
Passant à proximité d’un parc, le tramway accéléra. Derrière, émergeant au-dessus des arbres, se dressaient les barres d’immeuble des Alouettes où tant de violences se déroulait et se dérouleraient encore. Leurs lumières jaillirent de la nuit, traînèrent un moment sur les rétines de Fabien puis s’effacèrent.
Ses doigts, les doigts de sa main droite, commencèrent à lui refaire mal. Il posa la main gauche sur la vitre, il posa le front sur la vitre. Il sentit la fraîcheur de l’automne et l’humidité du soir et ferma les yeux. Sa tasse de chocolat chaud et…
— Hé ! Mais t’es pas un peu fou, toi, d’oser dire ça à ton boss ?
— Attends, qu’est-ce que tu crois. Et tu ne sais pas tout. Hein, chérie ?
— Si tu savais, Loïc ! Et encore, c’est quand il est calme, ça. Sinon…
— Non, je crois que je préfère ne pas savoir en fait…
— Hi hi hi ! — Ha ! Ha ! Ha ! — Hi ! Hi ! Hi !
Et… Et… Ils ne peuvent pas se taire, là, leur… Du calme… Spider-Man… Le comics entre les mains… Plus que quatre arrêts… Ils ont bien le droit de rire, après tout. Non ? Non ? Ils sont simplement heureux, ils sont simplement en train de discuter entre eux, juste entre eux, sur des sujets qui me sont totalement étrangers.
Rien à voir. Rien à voir du tout avec moi.
Rien.
Il prit une bonne respiration pour débloquer le nœud qui venait de lui nouer l’estomac et effacer le point douloureux dans sa nuque. Sa main droite s’était de nouveau complètement contractée. Les cinq doigts plantés dans la mousse du siège. Dans ce fichu siège trop dur.
Il écarta la tête de la vitre
— Ha ! Ha ha !
et sentit sur son front comme une brûlure. La peau piquait. Le démangeait. Terriblement.
Il écarta la main gauche de la vitre et la posa sur ses cheveux. Comme pour ébouriffer ses cheveux coupés trop courts. Comme pour tenter d’atténuer la brûlure.
 — Hi ! Hi hi !
Il rouvrit les yeux. Trois arrêts encore. Cela risquait d’être long. Trop long.
Ses yeux se posèrent discrètement sur le quintuor qui s’exprimait et parlait et riait. Normalement.
Tout était normal. N’est-ce pas ?
Le couple se tenait mutuellement par la taille et parlait à un petit homme un peu rondouillard. Plus en retrait du groupe, un homme brun et basané faisait face à une femme moyenne avec des taches de rousseur sur le visage.
Ils gigotaient un peu et, parfois, perdaient l’équilibre dans les virages. Lui, de son côté, ne pouvait s’empêcher de les écouter. Surtout le couple.
Le couple ne cessait de blaguer avec le rondouillard. Le couple parlait et riait fort avec le petit rondouillard. Beaucoup. Trop. Beaucoup trop fort.
Les deux autres ne disaient presque rien. Presque. Ils faisaient mine de l’ignorer mais…
Ils balayaient du regard l’intérieur du tram. Comme s’ils s’ennuyaient. Sauf qu’ils ne s’ennuyaient pas. Ils ne le pouvaient pas. C’était impossible.
Ils le regardaient, lui, ils le regardaient de temps en temps.
Un peu. Beaucoup.
Trop. Trop souvent.
Et les autres continuaient de rire. Deux arrêts. Ce n’était plus très loin, maintenant. Il serait bientôt chez lui, bientôt avec ses…
Le rire, encore. Non, pire. Le basané parlait doucement, les taches de rousseur parlaient doucement. Le couple et le petit rondouillard rigolaient et rigolaient.
Doucement. De façon feutrée. Sournoisement.
Ils le fixaient. Ils rigolaient. Trop. Beaucoup trop.
♪ Lénine - Corsière ♪
Un arrêt.
Sa main droite. Sa main gauche. Les deux étaient contractées à l’extrême, prêtes à jaillir, prêtes à se défendre. Il voulait rentrer. Il avait besoin de retrouver son chez lui.
La buée avait fini de tout recouvrir. Plus de traces, plus de petits points impressionnistes. Juste la bouillie orange et opaque de la ville. Juste lui qui ne cessait de fixer les trois hommes et les deux femmes, le bout des doigts brûlant et douloureux.
Juste un arrêt.
Un.
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