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Chroniques Service Presse / À vif de René Manzor Éditions Calmann-Lévy
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 25/04/2021 à 16:38 »
Synopsis :

Dans la forêt qui borde le village de Gévaugnac, on découvre une toute jeune fille brûlée sur un bûcher. La capitaine Julie Fraysse, du SRPJ de Toulouse, est priée de différer ses vacances et de consulter Novak Marrec, le policier qui a mené l’enquête sur des meurtres très similaires, attribués à un mystérieux « Immoleur » jamais arrêté.
Le problème c’est que Novak est interné en hôpital psychiatrique. Depuis son échec dans l’affaire de l’Immoleur, ce flic intelligent, cultivé et peu loquace est atteint de troubles obsessionnels délirants : par moments son cerveau lui crée de fausses certitudes, qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Convaincu que l’Immoleur est de retour, Novak se lance à corps perdu dans l’enquête avec Julie. Mais comment découvrir la vérité quand votre propre esprit joue contre vous ? Parviendront-ils à mettre au jour les secrets de la petite communauté de Gévaugnac ?


Mon avis :


Grande fan depuis ses tous débuts, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai pu enfin découvrir le dernier opus de René Manzor... et croyez-moi, ce fut encore une fois un grand bonheur !

Après deux ans de silence, voici que l'Immoleur fait de nouveau parler de lui avec une nouvelle victime : la petite Maylïs, jeune ado de 13 ans retrouvée morte, nue, brulée vive, et entourée de signes cabalistiques.
Étrangement, tout semble concorder : une signature similaire aux précédentes affaires, et tout près du petit village de Gévaugnac qui a déjà tant souffert par le passé.
Dès les premières pages, le ton est donné. Cette histoire sombre, angoissante, impliquant des meurtres de préados à peine pubères nous glace le sang. Les questions se bousculent, taraudent notre esprit en ébullition : s’agit-il du même prédateur qu’il y a 2 ans ou un vulgaire imitateur ?
 Certes, d’autres meurtres ont été commis auparavant avec le même mode opératoire, mais plus rien depuis tout ce temps. Alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi ce tueur en série reprend il soudain ses exactions ?
Ce qui est sûr, c’est que les habitants n’ont rien oublié de cette sordide histoire. Fortement ébranlés, Certains ont même déserté les lieux vers la ville, laissant derrière eux des maisons vides et encore meublées.
Il ne reste qu’un village maudit ; une emprise certaine du curé sur sa paroisse...
 La capitaine Julie Fraysse doit donc écourter ses vacances pour se charger de cet épineux dossier, et consulter au plus vite Novak Marrec, le policier qui a autrefois mené l’enquête sur ce dit "Immoleur" encore jamais arrêté.
Donc qui mieux que Novak pour coincer ce tueur d’enfants ? Le hic, c’est que depuis son échec dans cette affaire, Novak a perdu sa santé mentale au point de lui faire choisir l’hôpital psychiatrique à Toulouse, où il a retrouvé un semblant d’équilibre émotionnel et social.
 Atteint de troubles obsessionnels délirants, ce personnage atypique, d’emblée fort attachant, voit par moments son cerveau lui créer de fausses certitudes qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Quand il traque un criminel, il a soif d’approcher le mal au plus près ; se laisser "infecter" pour appréhender au mieux celui qu’il chasse.
C’est justement sa trop grande proximité, son opiniâtreté, son acharnement à élucider cette affaire qui lui ont fait perdre pied d’avec la réalité.
Pour autant, convaincu que ce criminel est de retour, Novak n’hésite pas un seul instant et plonge à corps perdu dans cette nouvelle enquête aux côtés de Julie.
Mais cette incursion au cœur de ce nouveau drame ne va-t-il pas fragiliser ses progrès, voir anéantir 2 années de thérapie ? 
 Entre hallucinations, délires de persécution, paranoïa et culpabilité...comment découvrir la vérité, pouvoir se faire de nouveau confiance alors que votre propre esprit joue contre vous ?
Comment démêler le vrai du faux pour mettre fin à cette malédiction qui semble toucher une nouvelle fois ce petit village ?
 Et surtout, où se situe réellement la frontière entre notre imaginaire et la réalité ? Sans plus réfléchir, étrangement concernés comme si notre vie en dépendait, nous dévorons les courts chapitres, avalons les pages à toute allure.
Sans que l'on s'en rende compte, l'auteur déploie avec subtilité et talent son piège tout autour de nous. Sans cesse ballotés, secoués, malmenés, nous nous laissons alors porter par ce merveilleux conteur à la plume délicate,  tantôt abrupte et cruelle, tantôt sensible et percutante.
Le rythme est nerveux, intense, enlevé. Le style cinématographique permet une immersion totale. L'histoire nous ensorcelle, nous prend aux tripes. Et une fois les dernières lignes avalées, nous restons interdits, pantelants, essorés et à bout de souffle devant un dénouement encore une fois impossible à deviner.
Quant aux personnages, ils ne sont pas en reste et constituent l’autre pierre angulaire du récit, chacun dans une incarnation différente.
Novak est dénué de toute compassion, tandis que Julie demeure lumineuse et positive.
Pour Novak, la vie personnelle ne signifie rien. À l’inverse, Julie essaie tant bien que mal de donner un second souffle à son mariage grâce à des vacances en famille.
Elle incarne le féminin, lui le masculin. Un duo improbable, où chacun possède une part cachée qui va nous être peu à peu  subtilement dévoilée.
Les différents points de vues vont donner encore plus de corps à l’histoire, nous emportant ainsi au plus près de l’infinie tristesse des endeuillés, des secrets de famille, des problèmes de couple... tout comme avec l’approfondissement du volet psychiatrique concernant Novak. La plongée dans son internement, sa thérapie, sa descente aux enfers, sa remontée et ses difficultés, apporte un vrai plus à ce récit palpitant.
Comme nous, ces personnages superbement travaillés, avec une profondeur et une consistance rarement observée, vont souffrir, se débattre, aller jusqu'au bout d'eux-mêmes. Sans concession, ces êtres brisés, cabossés devront affronter leurs démons, se questionner, se dépasser, se recentrer afin de changer, grandir, renaître.
Vous l’aurez compris, ce roman est un réel coup de cœur, une de ces histoires d’où l’on ressort complètement chamboulé, pas totalement indemne et qui vous hantera pour un long moment.
Ces personnages vous toucheront profondément. Leur force, leur complexité, leur humanité vous bouleverseront.
Un roman à l'intrigue redoutable, un thriller efficace, bien maîtrisé, et si émouvant que les larmes ne seront jamais très loin.
Plus qu'une envie maintenant, me plonger à nouveau dans l'univers de ce virtuose des sentiments 🤩 à quand le petit nouveau ? 😜
Alors, si vous aimez les récits palpitants, à l’intrigue subtile mais retorses, les histoires qui émeuvent, bousculent, ébranlent vos croyances, vous laissent exsangue une fois le livre refermé... foncez, ce thriller est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:


Ma note :  :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile:





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Mise en avant des Auto-édités / Les chemins de traverse d'Anaïs Cros
« Dernier message par Apogon le jeu. 22/04/2021 à 16:38 »
Les chemins de traverse d'Anaïs Cros



Chapitre 1
En 9 lettres : choc frontal entre deux êtres

   Bastien referma sa braguette et s’assura que les pans de sa chemise étaient rentrés juste ce qu’il fallait dans son jean, de sorte que le tissu ne soit ni trop tendu, ni trop lâche. Il considéra le loquet de la chasse d’eau avec une pointe de répugnance. Imaginer tous ces hommes, ces gamins, ces vieillards qui avaient touché et essuyé leur intimité avant de poser leurs doigts sur ce morceau de plastique… Il avait l’impression qu’ils allaient subitement envahir le box et l’écraser sous le poids de leur manque d’hygiène. Un frisson de dégoût fit de la grimpette dans son œsophage. Il s’obligea à se secouer, à chasser ces pensées absurdes et avança la main à contrecœur. Son estomac se crispa et il pressa le loquet. L’eau déferla dans la cuvette, emportant son urine qui exhalait une légère odeur de café, et il se hâta de sortir.
   Bastien dut faire le tour de tous les réservoirs à savon avant d’en trouver enfin un qui accepte de lâcher quelques gouttes d’un gel industriel rose au parfum douceâtre et écœurant. Il se lava rapidement les mains, dédaigna les séchoirs qu’il évitait comme la peste depuis qu’on lui avait dit que c’était des nids à microbes et s’essuya avec un mouchoir en papier placé dans sa poche en prévision de ce moment. Il n’y avait pas de poubelle et il rempocha donc le mouchoir humide et fripé. Plongeant la main dans le sac qu’il portait en bandoulière, il en tira un flacon de gel antiseptique, en versa au creux de sa paume et entreprit de se débarrasser définitivement d’éventuelles souillures attrapées sur la chasse d’eau.
   Un peu rasséréné, Bastien s’apprêtait à quitter les toilettes désertes lorsque son regard tomba sur son reflet. Il s’arrêta, frappé par cet autre lui-même. Il n’était pas du genre à sortir de chez lui sans avoir vérifié qu’il était bien présentable et les miroirs lui étaient plutôt familiers, mais parfois il éprouvait un choc en croisant son propre regard. Parfois c’était simplement étrange, comme s’il avait été projeté hors de lui-même et qu’il pouvait se contempler depuis l’extérieur de son corps. Il fit un pas en avant, fasciné.
   Malgré son mètre quatre-vingt-cinq et sa minceur, il ne paraissait pas très grand. Peut-être parce qu’il avait un visage juvénile, comme s’il avait oublié de vieillir depuis ses dix-huit ans. Même sa barbiche impeccablement taillée, ses lunettes rondes de rat de bibliothèque et ses cheveux blonds sagement lissés en arrière n’arrivaient pas à lui donner l’air sérieux. Il avait l’impression de porter un masque qui ne lui correspondait pas vraiment. Et dans ce masque s’ouvrait l’abîme de ses yeux noisette qui, eux, avaient depuis longtemps perdu le pétillement de la jeunesse. Est-ce qu’il avait été jeune un jour ? Est-ce qu’il avait été désinvolte, inconscient, irresponsable et terriblement vivant ? Il n’arrivait plus à s’en souvenir.
   Bastien baissa la tête avec un soupir. Un accablement diffus envahissait sa poitrine, oppressant sa respiration. Ses mains se mirent à trembler. Il songea à l’objet qui reposait dans le coffre de sa voiture, à ce voyage absurde qu’il avait entrepris. Est-ce que tout cela avait le moindre sens ?
   — Monsieur ? Ça va ?
   Bastien sursauta. Rougissant légèrement, il entraperçut vaguement un jeune homme vêtu de noir qui le dévisageait depuis la porte. Déjà il se dirigeait vers lui pour sortir.
   — Bien sûr, murmura-t-il avec embarras. Excusez-moi…
   Le jeune homme s’effaça pour le laisser passer, mais Bastien le frôla malgré lui. Une odeur d’amande envahit ses narines, douce, délicate, et il manqua s’arrêter, captivé. Mais il était déjà dehors, emporté par son élan, et lorsqu’il se retourna la porte des toilettes achevait de se refermer sur l’inconnu, brisant la magie.
Oubliant les raisons de son trouble, Bastien traversa la station-service d’un pas nerveux. Il faillit rejoindre sa voiture, mais il se sentait trop bizarre pour reprendre la route tout de suite ; il avait besoin de se poser un peu. Avisant les machines à café, il acheta un chocolat chaud et s’installa à une des tables hautes. La pensée lui vint de tous les gens qui s’y étaient déjà accoudés, mais il la repoussa avec un agacement teinté de crainte. Il n’allait pas commencer à développer des TOC en plus de tout le reste. Il sortit un carnet de mots croisés de sa poche, le posa sur la surface de plastique avec résolution et déboucha son stylo.
Bastien avait découvert les mots croisés vers l’âge de dix-sept ans et il était rapidement devenu accro. La plupart des autres loisirs étaient incapables de retenir toute son attention et d’empêcher son esprit de vagabonder sur des chemins douloureux, mais les petites cases emplies de mystère réussissaient à le captiver totalement, elles. Elles contenaient ses divagations, les encadraient de manière rassurante et lui permettaient de relâcher la pression.
Lorsque le sudoku était devenu à la mode, il s’y était mis également, mais les chiffres n’avaient pas sur lui le même pouvoir que les mots. La langue française le fascinait, ses subtiles nuances, ses sens innombrables, sa richesse, sa beauté profonde. Les chiffres étaient trop précis, trop carrés, ils ne sollicitaient pas assez son imagination et ne l’empêchaient pas de lui faire du mal. Les mots le protégeaient. Et parfois, lorsqu’il venait à bout d’une grille particulièrement difficile, il avait presque l’impression d’avoir enfin compris le sens de la vie. Malheureusement cette sensation ne durait jamais très longtemps.
Bastien s’était absorbé dans sa grille, enveloppé de lettres et de définitions, ayant totalement oublié son chocolat qui refroidissait rapidement sous les lumières glacées de la station-service. À quelques pas quatre routiers bavardaient dans un mauvais anglais en partageant un café. L’un d’eux venait de Roumanie, un autre de Pologne, les deux derniers d’Allemagne. Ils auraient pu être originaires de Mars que Bastien n’aurait pas levé les yeux vers eux. Plus loin une femme argumentait avec son fils de huit ans qui tenait absolument à acheter un paquet de bonbons. Après quelques minutes de discussion tendue, la mère exaspérée céda et rejoignit son mari à la caisse, traînant dans son sillage son gamin triomphant.
Bastien faisait tourner le capuchon de son stylo entre son majeur et son index, les sourcils froncés, aux prises avec une définition particulièrement abstruse, lorsqu’une infime odeur d’amande se glissa dans ses narines, insinuante. Puis une voix douce s’éleva à deux pas de lui.
— Salut.
Bastien ne bougea pas tout de suite, pensant qu’on s’adressait à quelqu’un d’autre, mais la voix insista, jeune, agréable, masculine, un peu rauque.
— Je peux me mettre là ?
Bastien releva la tête distraitement, son cerveau encore concentré sur le mot insaisissable. Une seconde plus tard, le mystère s’évaporait sous le coup de la fascination. Le jeune homme qu’il avait croisé dans les toilettes se tenait de l’autre côté de la table en plastique, un café fumant à la main, un gros sac de randonnée usé sur le dos. Bastien reconnaissait sa silhouette, taille moyenne, mince, ses vêtements noirs, assemblage à la fois hétéroclite et étrangement élégant qui le faisait ressembler à quelque chanteur de rock à la mode. Bastien réalisa avec une pointe d’incrédulité qu’il avait réussi à lui parler et à le contourner sans regarder son visage. Parce que s’il avait aperçu son visage, il s’en serait souvenu.
Le jeune homme avait peut-être vingt-cinq ou vingt-six ans. Il était d’une beauté à couper le souffle. La délicatesse de son teint évoquait une exquise et fragile porcelaine, ses traits fins oscillaient entre une virilité délicieuse et une androgynie troublante, ses yeux en amande étaient du bleu le plus remarquable que Bastien avait jamais vu et son regard respirait l’intelligence et une profondeur d’âme peu commune, souligné par des cils si noirs qu’on aurait pu les croire maquillés. Auréolé d’une masse de cheveux sombres, bouclés et désordonnés, ce visage extraordinaire semblait tout droit issu de l’imagination de quelque peintre génial, presque trop beau pour être vrai. Et pourtant il était tout entier naturel, franc, ouvert. Il affichait une expression d’un calme olympien et un demi-sourire qui rappela à Bastien le mystère qui entourait la Joconde.
L’inconnu paraissait avoir l’habitude d’être dévisagé et il attendit patiemment que Bastien se ressaisisse. Celui-ci fit un effort pour s’arracher à son admiration et jeta machinalement un regard autour de lui. Toutes les tables en plastique étaient libres et un sentiment d’incompréhension l’envahit. Mais il était trop bien élevé pour faire une autre réponse que :
— Bien sûr…
Il tira vers lui son carnet de mots croisés et son chocolat à moitié froid. Le jeune homme déposa son café sur l’espace libéré et lâcha son sac à ses pieds. Il y avait de la grâce dans ses gestes, comme si chacun d’eux avait fait partie d’une chorégraphie très étudiée et pourtant parfaitement naturelle. Se demandant ce que lui voulait ce bel éphèbe, Bastien fit mine de se replonger dans ses définitions malgré son trouble. L’odeur d’amande, aussi infime qu’entêtante, perturbait sa concentration.
— Je m’appelle Tarek.
Bastien releva les yeux. « Est-ce qu’il compte me draguer ? », songea-t-il malgré lui. Bastien détestait les clichés, mais quand il regardait ce garçon, il ne pouvait pas s’empêcher de penser aux philosophes grecs qui chantaient la beauté des jeunes gens, aux poètes qui exaltaient leur jeunesse à la fois innocente et virile, à Oscar Wilde, à Rimbaud et Verlaine… Il avait beau ne s’être jamais senti attiré par les hommes, il avait une vision très romantique de l’homosexualité. Comprenant qu'il dérivait à nouveau, il s’obligea à revenir au moment présent.
— Bastien, répondit-il avec une pointe d’embarras.
L’expression du jeune homme ne se modifia pas d’un iota. Gêné, Bastien tenta encore de paraître très absorbé par ses mots croisés, mais il sentait qu’il n’arrivait pas à donner le change. Tarek but une gorgée de son café avec une nonchalance affolante. Un peu plus loin un des routiers marmonna quelque chose et les autres émirent des rires moqueurs.
— Ils croient que je veux coucher avec vous.
Tarek avait prononcé ces quelques mots avec une indifférence royale. Bastien manqua de rougir. Il lança un regard noir aux chauffeurs qui les observaient à la dérobée et ceux-ci parurent soudain trouver extrêmement intéressante une vieille Porsche qui venait de se garer de l’autre côté de la vitre. Abandonnant la comédie de la désinvolture, Bastien reboucha son stylo avec soin. Dans un geste machinal, il ôta ses lunettes et entreprit de les essuyer.
— C’est le cas ? demanda-t-il enfin.
— Non.
À la fois soulagé et honteux de ce soulagement, Bastien replanta ses lunettes sur son nez et se décida à regarder à nouveau le jeune homme. La manière dont celui-ci le fixait, intense, était presque angoissante, lui donnant l’impression d’être mis à nu. Et soudain quelque chose s’adoucit dans l’expression de Tarek et son visage cessa d’être celui d’un ange sculpté dans le marbre pour redevenir de chair et de sang.
— En fait je fais du stop, expliqua-t-il. Je me demandais si vous pouviez m’emmener.
Quelque chose se relâcha en Bastien. La banalité de cette requête était merveilleusement rationnelle et inscrivait Tarek dans un registre beaucoup plus humain et rassurant que l’impression originelle laissée par son étrange beauté. Retrouvant ses repères et ses sentiments habituels, Bastien ne put réprimer un geste embarrassé.
— Je ne sais pas, vous… vous allez par où ?
Il se maudit. Pourquoi n’avait-il pas refusé directement ? Il n’avait pas envie de voyager avec quelqu’un, il voulait être seul, tranquille pour mener son projet à bien, ce n’était vraiment pas le moment de s’encombrer d’un type qui semblait débarquer d’une autre planète. Tarek esquissa un sourire.
— Et vous ? répliqua-t-il. Vous allez par où ?
Bastien songea à mentir, mais il n’avait jamais été très doué pour ça et il avait la certitude que ces extraordinaires yeux bleus décèleraient la moindre tricherie.
— Le Havre, répondit-il à contrecœur. Et je fais une étape à Nogent-sur-Marne cette nuit.
— Le Havre, répéta pensivement Tarek.
Il parut réfléchir un instant, puis il hocha la tête avec approbation.
— OK, ça me va.
Bastien le considéra avec incompréhension. L’attitude décalée du jeune homme était vraiment déconcertante.
— Comment ça, ça vous va ? fit-il stupidement.
L’innocence charmante qui se peignit sur le visage délicat de Tarek aurait fait se damner un saint.
— Le Havre, dit-il comme une évidence, ça me va. Je n’ai jamais visité la Normandie. Les gens vont toujours vers le sud. Parfois je me demande si la Terre n’est pas plate et suspendue avec le nord en haut. C’est comme si tout le monde finissait par glisser vers le sud. Je vous assure. Deux fois sur trois quand je monte avec quelqu’un, il va vers le sud. L’ouest, c’est bien, ça change.
Bastien resta ahuri quelques secondes, puis la panique l’envahit. Il s’était récolté un dingue. Et maintenant ce type avait l’intention de voyager avec lui jusqu’au Havre. Il avait intérêt à trouver une solution, et vite. Mais son cerveau pédalait dans la semoule et les effluves d’amande l’empêchaient de réfléchir.
— C’est quoi cette odeur ? demanda-t-il brusquement.
Tarek haussa ses sourcils fins et parfaitement dessinés. Lorsqu’il renifla, ses narines se gonflèrent avec une délicatesse inhumaine.
— Quelle odeur ?
— Une odeur d’amande, insista Bastien. C’est votre parfum ?
Tarek secoua la tête.
— Je ne mets pas de parfum.
Bastien fit un pas vers lui, inspirant fort, puis il se souvint de tout ce que cela avait d’inconvenant et il recula aussitôt.
— C’est sans importance, marmonna-t-il.
Nerveux, il récupéra ses lunettes et se remit à les nettoyer avec application alors qu’elles étaient impeccables.
— Écoutez, dit-il sans regarder Tarek, je ne veux pas paraître désagréable, mais… Ce n’est pas une bonne idée. Je veux bien vous déposer quelque part, mais faire tout le trajet jusqu’au Havre, c’est… ce n’est pas possible, d’accord ? Je préfère voyager seul…
Il rechaussa ses lunettes et s’obligea à considérer Tarek. Le jeune homme ne paraissait nullement offensé, il souriait légèrement.
— D’accord, je comprends. Voilà ce que je vous propose. Je monte avec vous et quand vous en avez assez de me voir, vous le dites et je descends. Dans cinq cents kilomètres ou dans trente, c’est vous qui décidez. Je ne veux pas m’incruster, juste faire un bout de trajet avec vous. Ça vous va ?
Bastien se sentit piégé. Comment aurait-il pu refuser une proposition si raisonnable, d’autant plus alors qu’elle s’accompagnait d’un sourire littéralement irrésistible ? Il acquiesça malgré lui.
— D’accord, soupira-t-il.
Tarek hocha la tête à son tour.
— Génial.
Il ramassa son sac et le jeta sur son épaule.
— Je vais fumer une cigarette, je vous attends dehors.
Il se dirigea vers la porte, son café à la main, et Bastien nota que la caissière de la station semblait hypnotisée par sa démarche féline. Arrivé sur le seuil, Tarek se retourna dans un mouvement mélodramatique.
— Bastien ?
Celui-ci haussa les sourcils, interrogateur. Tarek sourit.
— Merci !
Bastien fit un geste qui n’engageait à rien et le jeune homme sortit. À travers la vitre de la boutique, Bastien le vit jeter son sac par terre, s’asseoir dessus avec une grâce adolescente et mettre ses mains en coupe pour protéger la cigarette qu’il allumait. Il se détourna, pensif, troublé. Il n’avait jamais ramassé d’auto-stoppeur de sa vie, détestant l’idée qu’un inconnu envahisse l’espace intime que constituait sa voiture, et voilà qu’il se retrouvait avec un doux dingue probablement drogué sur les bras. Décidément ce voyage ne s’annonçait pas de tout repos.
Bastien prit une profonde inspiration pour se raffermir. Se faisant, il s’aperçut que l’odeur d’amande s’était dissipée. Il renifla encore, mais il ne la captait plus du tout. Elle avait laissé comme un vide bizarre. En fait, s’il devait être tout à fait honnête, elle lui manquait déjà.
 
Chapitre 2
En 6 lettres : donné au coup de feu

   Bastien était assis sur une chaise en bois inconfortable, les mains enfoncées dans les poches, le regard vague, la respiration lente. Autour de lui la cathédrale de Strasbourg s’épanouissait entre ombres et silences. Il faisait froid dans le sanctuaire de pierre, l’atmosphère avait quelque chose d’un peu sinistre, mais cela convenait bien à l’humeur lugubre de Bastien. Machinalement ses yeux parcouraient l’allée centrale, survolaient le chœur et les vitraux qui le surmontaient, longeaient les arcades du plafond jusqu’aux dorures de l’orgue avant de redescendre le long de quelque pilier sculpté pour revenir s’écraser à ses pieds. Au départ il voulait seulement jeter un œil à l’horloge astronomique. Il avait regardé la Mort sonner dix-huit heures et puis il s’était assis sur une des chaises du fond, juste pour cinq minutes. Maintenant la Mort s’apprêtait à sonner dix-neuf heures et il n’avait aucune idée de ce qu’il avait fait pendant tout ce temps.
   Il n’y avait plus personne dans la grande cathédrale, le silence était pratiquement absolu. Bastien imagina la ville au dehors, les lumières qui s’allumaient, les gens qui se pressaient sur les trottoirs, la circulation, les odeurs des brasseries et des restaurants. La cathédrale se dressait au milieu de toute cette vaine agitation comme le tombeau de quelque mystère oublié. Etrangement Bastien s’y sentait beaucoup plus à l’aise qu’à l’extérieur.
   Bastien sursauta lorsqu’un gardien apparut soudain à côté de lui, comme surgi du néant. L’homme lui adressa un sourire fatigué mais aimable.
   — Nous allons fermer, monsieur, annonça-t-il.
   Bastien se contenta de hocher la tête, incapable de parler. Il s’arracha à la chaise avec effort et prit la direction de la porte d’une démarche hésitante, engourdi par le froid et l’immobilité. Lorsqu’il ressortit, il fut surpris par une bouffée de chaleur inattendue. Ces dernières années, avril avait tendance à se prendre pour juillet dans la capitale alsacienne, mais l’hiver était souvent si long que ça n’était pas vraiment désagréable. La température ramollit Bastien et une certaine tension se relâcha dans ses épaules. Il huma l’air de la place, puis s’éloigna d’un pas tranquille.
   Tournant le dos à la cathédrale, il descendit une rue bordée de maisons typiques que les touristes adoraient photographier et dont les innombrables boutiques vomissaient sur les pavés leurs cartes postales médiocres et leurs souvenirs en série. Bastien secoua la tête pour lui-même, réprobateur devant sa propre attitude. Il avait longtemps admiré le cynisme de ses héros d’enfance, mais plus le temps passait, moins il lui semblait que c’était une preuve de grandeur d’âme. L’innocence et la candeur étaient bien trop sous-évaluées.
   Arrivé sur la place Gutenberg où tournait un éternel carrousel, Bastien bifurqua vers l’Ill et les nombreux ponts qui permettaient de la traverser. Il aimait flâner dans Strasbourg. C’était une des rares villes dans lesquelles il ne se sentait pas oppressé, écrasé par une masse grouillante et anonyme. Peut-être parce que c’était aussi une des rares villes qu’il connaissait bien et dans laquelle il ne pouvait pas se perdre. Il y habitait depuis pratiquement vingt ans et s’il n’était pas alsacien d’origine, il l’était devenu par adoption.
Sa mère n’avait jamais compris pourquoi il était venu s’installer là et Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à le lui expliquer. Il n’y avait qu’une chose dont il était sûr : pour un gourmand comme lui, une région dont les habitants accordaient autant d’importance à la nourriture avait forcément un attrait particulier. Il n’avait d’ailleurs jamais vraiment regretté sa décision, pas même quand son frère l’avait traité de tous les noms pour être parti alors que leur mère était malade. Il n’avait pas pu faire autrement, ça avait été pour lui une question de survie et il aurait aimé que Thomas puisse le comprendre. Malheureusement son aîné n’était pas du genre à se mettre à la place des autres.
Arrivé à la place de la Bourse, Bastien avait la gorge serrée et les larmes aux yeux. Penser à son frère lui faisait toujours le même effet. Imaginer qu’il ne lui avait pas adressé la parole depuis pratiquement douze ans… Cela le rongeait de l’intérieur. Longtemps il s’était cherché des excuses, avait décrété que tout était dû à l’entêtement de Thomas, à son agressivité, avait prétendu attendre un peu pour que les choses se tassent, s’était promis cent fois que, oui, la semaine prochaine il essayerait de l’appeler, qu’il n’en resterait pas là… Les semaines, les mois, les années avaient filé et il les avait laissés faire sans réagir. Maintenant son frère était un étranger, il n’avait pas vu grandir ses nièces et il avait un neveu dont il ne connaissait même pas le visage. C’était pathétique.
L’attention de Bastien fut détournée de ses pensées comme il devait traverser la route qui longeait les quais. À proximité, la grande station de tramway de la place de l’Étoile grouillait de monde, les gens se pressaient et se bousculaient pour monter dans la rame bondée, comme si arriver à attraper ce tram plutôt que le suivant allait changer leur vie. Mais après tout peut-être que ça la changerait, peut-être que ce décalage de quelques minutes causerait des bouleversements inattendus, tel le battement d’ailes du papillon. Peut-être que ces gens le sentaient et que c’était pour cette raison qu’ils luttaient aussi âprement.
L’indicateur des piétons passa au vert et Bastien se laissa emporter par un flot de badauds et de cyclistes. Il marcha devant le Conservatoire et tourna à nouveau pour longer le centre commercial Rivétoile. La plupart des magasins étaient en train de fermer, mais le centre restait ouvert. Bastien envisagea un instant d’y entrer, de se dégotter quelque chose à manger, mais il n’avait pas envie de nourriture industrielle. Mentalement il fit l’inventaire de ce qui occupait son frigo. Après quelques tâtonnements les ingrédients s’assemblèrent d’eux-mêmes et des tagliatelles accompagnées de pesto maison et de parmesan se dessinèrent dans son esprit, arrachant un grognement à son estomac réveillé en sursaut.
De l’autre côté du canal qui avait valu son nom à Rivétoile se dressait le bâtiment très moderne de la nouvelle médiathèque de Strasbourg. Bastien évita de le regarder. C’était lui qui avait fait la demande pour y travailler après pratiquement douze ans à la Bibliothèque Nationale Universitaire, mais il n’était plus très sûr d’avoir pris une bonne décision. Tout était trop propre, trop récent, trop « technologique » dans ce nouveau bâtiment, et même s’il y avait parfois des dysfonctionnements dans l’organisation, cela n’avait rien à voir avec l’atmosphère poussiéreuse, artisanale et délicieusement figée dans le temps de la bibliothèque universitaire. Toujours se méfier du changement, songea Bastien, c’est rarement pour le meilleur.
Un peu plus loin, un groupe de jeunes s’amusait à faire des acrobaties en utilisant tout le matériel que la ville mettait à leur disposition : lampadaire, trottoir, ponton, poubelle… Ils se lançaient des défis en riant, s’inventaient des challenges et des épreuves à surmonter. La moitié d’entre eux étaient torse nu dans la chaleur de cette fin de journée, souples, musclés, et Bastien ralentit le pas pour mieux les observer, fasciné par leur grâce juvénile et inconsciente, surlignée par la lumière rasante du crépuscule.
Un instant plus tard, son attention fut détournée par deux silhouettes féminines. Une femme d’une trentaine d’années et sa fille de sept ou huit ans marchaient dans sa direction, se tenant par la main. Leur ressemblance était frappante, jusque dans leurs vêtements, et Bastien eut l’impression de contempler la même personne à des moments différents de son existence. C’était les mêmes silhouettes un peu potelées, les mêmes cheveux châtains aux boucles abondantes, les mêmes taches de rousseur charmantes sur le nez et les pommettes, les mêmes yeux en amande, les mêmes sourcils arqués, le même genre de jupe et de petit haut, jusqu’à ce bracelet qu’elles portaient toutes les deux au poignet gauche.
Fasciné, Bastien ne put se retenir de les fixer. Il y avait quelque chose de magnifique dans ce tableau surréaliste, une grâce absurde et inattendue mais indéniable. Voilà pourquoi Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à devenir cynique. La beauté des choses et des gens ne cessait de le frapper en plein visage, comme des gifles destinées à l’empêcher de s’endormir.
Alors qu’il arrivait à leur hauteur, son regard croisa celui de la femme. Elle fronça légèrement les sourcils et, de manière presque imperceptible, tira sa fille vers elle pour la protéger. Envahi par la tristesse, Bastien détourna les yeux et accéléra le pas. Tandis qu’il passait devant le grand cinéma UGC situé à l’arrière du centre commercial, des souvenirs qu’il avait mis de côté depuis des années remontèrent à la surface.
Un jour, alors qu’il avait onze ans, toute la famille s'était offert une semaine de vacances à Paris. Bien décidés à en profiter pour améliorer la culture de leurs enfants, ses parents avaient choisi de visiter le Louvre. Bastien s’était ennuyé à mourir tout le temps où ils avaient déambulé au milieu des antiquités égyptiennes, des vestiges préhistoriques, des traces du Moyen-Âge. Son intérêt avait commencé à s’éveiller lorsqu’ils avaient atteint les sections consacrées aux peintres romantiques, mais c’était les sculptures qui l’avaient complètement scotché. Hommes, femmes, enfants, tous ces corps l’hypnotisaient, la perfection de leurs proportions, l’élégance de leurs postures, la grâce de leurs visages… Ses parents avaient pratiquement dû le traîner hors de ces salles et Thomas, qui avait quatorze ans et les hormones en ébullition, lui avait demandé d’un ton moqueur si ça l’excitait tous ces gens à poil. Cela lui avait d’ailleurs valu une taloche agacée de leur père.
   Bastien ne put réprimer un sourire en se rejouant la scène, puis il s’assombrit. Est-ce que ça l’excitait de contempler les gens ? Il aimait à croire que non, que son intérêt n’était pas sexuel, mais purement esthétique. Il était attiré par la beauté des gens comme un papillon par une flamme, c’était plus fort que lui, il ne pouvait pas s’empêcher de regarder. Une de ses ex le traitait d’ailleurs souvent de voyeur et cela avait le don de le hérisser. Il lui avait expliqué cent fois qu’il ne cherchait pas à voler l’intimité des gens, que ce qui le captivait c’était uniquement leur apparence, mais elle n’avait jamais prêté grande attention à ses justifications. Il avait fini par la quitter, pour d’autres motifs, mais peut-être aussi un peu pour ça.
   S’arrachant à ses pensées, Bastien réalisa qu’il était pratiquement arrivé à son appartement du quartier du Neudorf. Il s’arrêta devant un immeuble de six étages, tira sa clé de sa poche et pénétra dans l’entrée vétuste. Nombre de ses connaissances trouvaient d’ailleurs le bâtiment assez glauque, vieillot et sale par endroits, mais Bastien refusait de déménager pour une raison extrêmement simple : il n’avait jamais visité d’immeuble aussi bien insonorisé. Quand il était chez lui, il ne subissait aucun assaut intempestif de voisins bruyants. Même le couple de jeunes qui vivait de l’autre côté du couloir n’avait pas réussi à prendre les murs en défaut, alors que chaque fois qu'ils ouvraient leur porte, la musique était si forte qu’on avait l’impression d’être au bord d’une autoroute.
   Dédaignant l’ascenseur, Bastien grimpa jusqu’au quatrième étage par les escaliers et parvint à rentrer chez lui sans avoir croisé personne. Il repoussa le verrou derrière lui, abandonna ses clés dans le vide-poche qui reposait sur la commode de l’entrée, y rangea ses chaussures et remonta le petit couloir en chaussettes, appréciant la fraîcheur du vieux parquet sous ses pieds fourbus. La nuit commençait à tomber et il dut allumer la lumière dans son salon impeccablement ordonné.
Tous les murs disparaissaient sous les livres et les films, même le grand écran plat était encadré par des chapelets d’œuvres parfaitement classées. Sous la table basse s’alignaient des piles de livrets de mots croisés que Bastien n’arrivait pas à se résoudre à jeter. Au-dessus il avait préparé depuis quelques jours déjà ses papiers les plus importants, la lettre qu’il voulait laisser et le revolver de son père qu’il avait récupéré à la mort de celui-ci à l’insu du reste de la famille. À côté du canapé en cuir était posé son sac de voyage qui n’attendait plus que d’accueillir sa trousse de toilette pour être fermé. Tout était nickel, à sa place. Tout était prêt pour le départ.
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Avis : auteurs auto-édités / Les larmes de Rose de Myriam Giacometti
« Dernier message par Antalmos le lun. 19/04/2021 à 15:11 »
Après avoir lu et adoré "L'enquête de Lisa", un thriller évoluant dans le monde de l'opéra lyrique, c'est avec un grand plaisir que je retrouve la plume fluide de Myriam Giacometti dans ce second roman. "Les larmes de Rose" nous entraine cette fois dans le milieu des œuvres d'art et dans de vrais lieux en Lorraine, ce qui n'est pas pour me déplaire. Un décor qui sert à nouveau une intrigue bien ficelée où l'on apprend en parallèle que le marché de l'art n'échappe pas à certaines dérives frauduleuses.
Toujours mariés, mais séparés depuis longtemps, Marc, un acteur célèbre, se rend chez Rachel, experte en objets d'art, qui l'attend pour finaliser les papiers du divorce. Quelques minutes plus tard, un couple de jeunes amoureux, qui avait assisté à l'arrivée de Marc, alertent la police. Et pour cause, après avoir entendu un coup de feu, le couple a vu Marc sortir du domicile, les vêtements ensanglantés. Rachel est retrouvée morte à son domicile, tuée par arme à feu. Pour les policiers, l'affaire sera vite bouclée, il n'y a pas à chercher plus loin le meurtrier et le mobile. Marc, sujet à des crises de colères violentes, n'a pas accepté le divorce et a abattu sa femme de sang froid. Pourtant, malgré les faits accablants, seule Rose, sa fille, semble persuadée de l'innocence de son père et va dès lors commencer à mener sa propre enquête pour tenter de le réhabiliter. Mais sa quête de vérité ne va-t-elle pas l'aveugler au point de ne pas voir le danger qui menace ? Va-t-elle finir comme sa mère ?
Je n'en dirai pas plus si ce n'est que j'ai apprécié les nombreuses descriptions des personnages et des lieux, ses chapitres courts, passant d'un personnage à l'autre pour une plus grande fluidité, dont on a qu'une envie : tourner les pages pour connaitre la suite.
En résumé, Les larmes de Rose est un thriller haletant qui tient ses promesses avec une intrigue bien ficelée et un dénouement à la hauteur que je n'ai pas vu venir.
Je lirai donc avec plaisir le prochain roman de l'auteure.
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Chroniques Service Presse / Une vie volée de Sandrine Colmet
« Dernier message par La Plume Masquée le sam. 17/04/2021 à 15:55 »
Synopsis :

Tom, dont la vie a basculé du jour au lendemain a beaucoup de mal à accepter son handicap.
Il vit maintenant dans un centre spécialisé, cloué dans un fauteuil roulant.
Qu'a-t-il bien pu se passer ?
Je me doute que vous voulez le savoir...
Préparez-vous, au fil des pages de ce roman noir, à découvrir sa terrible histoire.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce SP au résumé poignant.
Une vie volée est le 3ème roman de Sandrine Colmet, et à mon avis, le meilleur. Pour avoir lu ses deux derniers opus, le style de l’auteur s'est considérablement amélioré, que ce soit en qualité ou en finesse. De se fait, je ne peux qu’attester des progrès et du travail accompli depuis son tout premier roman.

Tom, jeune handicapé de 12 ans, à l’écart, mal dans sa peau, vit difficilement depuis le drame qui a volé sa vie dans un centre de soins. Ses parents, englués dans leurs propres problèmes personnels, ne lui accordent que très peu de temps.
En effet, sa mère Anita, déboussolée depuis le divorce d’avec son ex mari Christophe s’enfonce petit à petit dans l’alcoolisme. Malgré son infidélité incessante qui la fait beaucoup souffrir, elle ressent encore de l’attirance et énormément d’amour pour lui.
Christophe, lui est passé à autre chose et à refait sa vie d’où son fils est exclu.
Alors quand au collège, Tom devient le bouc émissaire de Nathan qui fait tout pour l’humilier, celui-ci décide de ne rien dire pour ne pas donner davantage de souci à sa maman.
Les premières pages à peine avalées, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’une histoire infernale qui nous prend au tripes et qu’on a bien du mal à lâcher.
Comment à 12 ans peut on se construire avec un père absent, une mère qui a trouvé refuge dans l’alcool, et un harcèlement quasi permanent ?
Comment ces différents protagonistes vont-ils évoluer ?
Tom obtiendra-t-il l’amour de ses parents ?
Sous l’écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteur, nous suivons le chemin de vie de ces êtres cabossés. Bien que prévenue par le résumé, il m’a été impossible de ne pas m’attacher tant au parcours de Tom qu’aux personnages d’Anita et de Christophe.
Les émotions sont parfaitement retranscrites et nous passons par tout un panel de sentiments, écartelés entre l’amour/la haine, la colère/la révolte, pouvant même aller jusqu’au désespoir tant certains passages sont éprouvants.
 Ce roman traite aussi de sujets difficiles : l’alcoolisme, le harcèlement scolaire, les violences sexuelles, la misère sociale... mais surtout de l’amour de parents maladroits envers leur enfant, et de cet enfant en quête d’une affection si compliquée à obtenir.
Je ne vais pas en dévoiler davantage ; à vous de découvrir le parcours de ces parents en pleine détresse, de leur descente aux enfers... de ce fils dont la vie sera brisée à jamais, mais qui tentera de se relever...  l’amour de sa famille l’aidera-t-il ?
Vous l’aurez compris, ce roman m’a touché en plein cœur. Je suis encore bouleversée rien qu’à l’écriture de ces quelques lignes. Pour notre plus grand bonheur, l’auteur a su  jouer avec les émotions du lecteur, alliant à merveille suspense et récit déchirant.
Alors, si vous aimez les histoires poignantes, de celles qui vous secouent, vous malmènent, vous laissent exsangue une fois le livre refermé... foncez, ce roman est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:


Ma note :

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Avis : auteurs auto-édités / Trente-sept d’Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 11/04/2021 à 17:33 »
Synopsis :

Il y a Ben et Clafoutis. Clafoutis et Ben. Ils ont 15 ans et s'aiment avec cet absolu qui ne laisse aucune place au doute : Ben n'est ni plus grand ni plus beau que les autres, mais il est spécial et Clafoutis l'est tout autant pour lui !
Être spécial aux yeux de l'autre peut-il suffire dans ce monde d'incertitude ?


Mon avis :

Déjà, je dois préciser que cet ouvrage est différent de ce que l’auteure a l’habitude de nous proposer, puisqu’il s’agit ici d’une nouvelle autobiographique. Cela dit, quand on connaît un peu Isabelle, qu’on a lu la totalité de ses autres romans, on ne peut que remarquer que celui-ci entre en résonance et complète tous les autres.
En effet, même si on retrouve un peu d’elle dans chacun de ses ouvrages, celui-ci est une sorte de clef, un retour à la genèse, pour nous permettre de comprendre la totalité du chemin parcouru.
Après avoir appris en MP les bouleversements qui ont secoués la vie d’Isabelle, elle m’annonce vouloir raconter toute son histoire, écrire une novella pour dire le pourquoi, le comment d’une telle révolution. Qu’est-ce qui lui a fait en arriver à attendre sur un trottoir de Mulhouse sous la pluie.
Touchée par une telle décision, consciente de la difficulté de sa démarche, j’ai donc accepté d’en faire une chronique, et me voila, le cœur serré en train d’entamer cette lecture autobiographique, pour comprendre ce par quoi Clafoutis alias Isabelle est passée...
Au travers de ce roman, on découvre donc la jeunesse de Clafoutis. Dans les années 80, la voila débarquée dans un nouveau lycée, où elle se fait très vite des amis, dont Ben. Le coup de foudre est immédiat, total et une jolie histoire d'amour commence entre les deux jeunes gens. Mais Ben doit déménager, la vie les sépare et Clafoutis a le cœur brisé.
Dévastée, meurtrie au plus profond d’elle-même, Clafoutis relèvera la tête, bien déterminée à avancer, mais a ne plus jamais souffrir.
Elle a finalement continué son bout de chemin, fondé sa famille entourée par l’amour inconditionnel de nombreux compagnon à pattes, et s’est fait un nom dans le monde de l'auto-édition avec la publication d’excellents romans dont je ne loupe jamais la sortie.
 Pour autant, elle n’a jamais oublié le passé. Combien de fois n’a-t-elle pas imaginé ce qu'aurait pu être sa vie si Ben était resté, ou si elle l'avait suivi, ou s'ils s'étaient revus par hasard... mais les regrets, les rêves sont restés cloitrés tout au fond de son cœur, comme une graine dont la fleur n’a jamais pu éclore.
Puis un jour, comme quand la lumière traverse les nuages, l’impensable, l’inimaginable : un contact, un mot, un rien... et le passé si longtemps enfoui refait surface.
Un sursaut, un souffle de vie trop longtemps tarit, palpite, jaillit et fait apparaître l'évidence, la révélation, la certitude ; l'impression folle que le vide si longtemps ressenti, vient d’être rempli, comblé, pour, enfin, former ce « tout » si unique.
Alors, malgré les peurs et les doutes, en lutte contre sa raison, Clafoutis est tentée de suivre son cœur...
Tel un vrai conte de fées, nous suivons l’histoire de ces deux êtres séparés dans leur jeunesse, nous retrouvons l'insouciance, la passion débordante que vit chaque ado face à son premier amour. Nous ressentons leurs émois, leurs désillusions, leurs rêves avortés... jusqu’à leur retrouvailles si émouvantes.
Transporté par la plume délicate et tout en sensibilité de l’auteur, ce roman se déguste par petites touches, à la façon d’un bonbon acidulé.
J’ai souri, j’ai pleuré, je suis passé par un arc en ciel émotionnel. J’ai adoré ce témoignage bouleversant, atypique, mais tellement vivifiant par l’espoir qu’il dégage, le message qu’il transmet : quoi que l’on fasse, toujours suivre son cœur ; l’amour est plus fort que tout !
La nouvelle est entraînante, bien pensée dans sa construction. Elle montre les aléas de la vie, les tourments du cœur, les affres par lesquels on passe, et qui font tant souffrir...
Elle questionne aussi sur les ruses que le destin déploie parfois :
Selon vous, pensez-vous que chaque détail de notre destin est tracé à l’avance, ou bien est-on l’architecte de notre propre vie ?
N’hésitez pas à me répondre en commentaire ;)
Vous l’aurez compris, j’ai plus qu’adoré ce roman, à la fois poignant et bouleversant. J’ai pris mon temps, relu certains passages, retardant sans cesse le moment de refermer cet ouvrage...
Alors, vous non plus, n’hésitez plus ; foncez découvrir cette petite pépite vraie et authentique, poignantes et porteuses d’espoir... vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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Mise en avant des Auto-édités / Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 08/04/2021 à 16:37 »
Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi

Mel.


« J’ai toujours comparé l’amour à une plume.
Douce, légère, soyeuse.
Elle virevolte, se pose sur votre cœur, le caresse.
Mais elle peut se retourner et sa pointe vous piquer.
La douceur et la douleur sont un tout, ne forment qu’un. Elles font partie du sentiment puissant qu’est l’amour ; une ambivalence, une dualité permanente.
Je t’ai aimé si fort. Je n’ai aimé que toi.
C’était il y a longtemps. Pourtant, mon cœur est encore à vif, saigne chaque jour de t’avoir perdu.
Parfois, je regarde dans le miroir, y vois mon reflet écrasé de regrets. L’image se brouille, tu t’avances vers moi, embrasses ma nuque, me prends dans tes bras. Notre enfant tire sur ma robe, quémandant notre attention. Tu ris, le grondes gentiment, le soulèves, et le chatouilles avant de l’inonder de baisers.
Je souris à notre bonheur.
Puis, tout s’efface. La plume s’envole, l’amour aussi. Il ne reste que moi.
Alors, je pleure.
Je pleure la vie que j’aurais dû avoir avec toi. »




PARTIE 1
Hank
Celui qui a verrouillé son cœur.



Wise men say
Les hommes sages disent
Only fools rush in
Que seuls les fous s’y précipitent
But I can't help falling in love with you
Mais je n’y peux rien si je t’aime
Shall I stay?
Devrais-je rester ?
Would it be a sin
Serait-ce un péché
If I can't help falling in love with you?
Si je ne peux m’empêcher de t’aimer ?

Can’t help falling in love
Elvis Presley



25 ans plus tôt.
Prologue.


— Ne sois pas triste.
Je ne réponds rien, les yeux rivés sur mes pieds. Je refuse de croiser son regard, car si je le trouve, je vais m’y noyer et je vais m’écrouler. Il m’est impossible de pleurer devant elle, même si mon cœur est brisé. Je m’effondrerai lorsqu’elle sera partie, quand je pourrai hurler ma rage au monde, quand je ne serai plus que douleur.
— Je t’en prie, dis-moi quelque chose.
Je secoue la tête, ravale mes larmes.
— Julian…
Mes yeux se troublent. Sous les pleurs, sous le malheur. J’avais enfin trouvé un équilibre, un sens à ce qu’était ma courte vie. Sens qui vient d’éclater en un millier de grains de sable échoués sur cette plage. Ses lèvres bougent à nouveau. Je stoppe ses mots de ma main.
Non, s’il te plaît, ne dis rien. Il n’y a plus de Julian, il est mort aujourd’hui sur cette plage en même temps que notre histoire.
Ma moitié de cœur se rapproche, crochète nos doigts, comme elle aime tant le faire. Une promesse est une promesse, comme on dit. Or, comment la respecter, alors qu’on va me l’enlever ?
« Toi et moi, seuls au monde, Julian, le reste est sans importance. »
— Parle-moi…
Elle insiste, ma Melody, la jolie demoiselle nichée au fond de mon âme. Mais les mots ne viennent pas, restent coincés dans ma gorge. J’ai toujours su que notre histoire finirait ainsi. Mel est inaccessible, une énigme. Pourtant, j’y suis allé, j’ai foncé. Foutu cœur qui a donné une claque à ma raison. C’est elle que j’aurais dû écouter, si mon palpitant n’avait pas explosé face à l’évidence que cette fille était faite pour moi.
Je sentais qu’elle partirait un jour, qu’elle m’échapperait. Que notre histoire était réglée comme une vieille horloge, dont le « tic-tac » ne pouvait pas être remonté à l’infini. Et qu’un matin, son « dong » sonnerait la fin de notre amour.
Mais qu’y puis-je si j’ai besoin d’elle ? Elle a toujours été à mes côtés, dès le premier jour où je l’ai rencontrée.
Au début, des gamins qui crapahutaient ensemble, qui comptaient les grains de sable, qui partageaient leur goûter, qui revenaient de l’école côte à côte. Et puis, très vite, autre chose. Un déclic où tout devient différent. Un petit boum dans le cœur, un frisson qui vous parcourt l’échine. L’envie de lui tenir la main, de la prendre dans vos bras. Et, pour finir, la jalousie, l’horreur de comprendre qu’elle pourrait en choisir un autre que vous.
Ce moment étrange où elle devient autre chose, où vous admettez qu’elle est bien plus qu’une amie, qu’elle s’est lovée en douceur dans votre cœur.
« Tu es jeune, tu t’en remettras. » qu’on m’a dit.
Connerie.
« Tu l’oublieras. »
Connerie. Connerie.
« Tu rencontreras d’autres filles. »
Connerie. Connerie. Connerie, je ne veux qu’elle !
Et les larmes viennent, coulent, mouillent le sable. Ce monde manque d’eau paraît-il, foutaises ! Avec le déluge dégoulinant de mes yeux, je pourrais faire pousser une forêt entière !
Mel se colle contre moi, s’enroule, s’agrippe. Mes bras se referment sur elle dans l’espoir de la retenir un peu.
— Je te retrouverai.
C’est tout ce que j’arrive à lâcher, alors que je devrais tomber à genoux et lui crier que je meurs d’amour pour elle.
— Je sais, me répond-elle.
Un klaxon beugle du fond de la plage, beugle et beugle encore. Faisant s’envoler les mouettes. Tout beugle et tout s’envole, comme les cris qui hurlent dans mon cœur.
Mel me chuchote des mots d’amour, m’offre une dernière fois le goût de ses lèvres, s’écarte pour me faire face, le visage blême, les yeux rougis de peine.
— Merci, murmure-t-elle. Pour nous deux. Pour tout ce qu’on a vécu. Et… pour cette nuit.
Elle rougit devant son aveu. Et je lui dirais les mêmes mots et plus encore si je n’étais pas aussi fier et con.
Et en colère.
Mel m’offre un sourire mélancolique. Elle est ainsi, un beau mélange de fougue et de retenue, de folie et de tristesse. Je n’ai jamais compris ce qu’elle m’avait trouvé, pourquoi elle s’était accrochée à moi le jour où l’on s’est rencontrés. Je suis commun, sans intérêt, une petite étoile faiblarde qui a trop voulu s’approcher du soleil et qui s’est brûlée.
Nouveau beuglement. Mel qui tourne la tête, qui me lâche.
Et ma vie qui s’en va dans un dernier soupir, dans un ultime regard.
Et dans un flot de larmes.
Ses pas sont lourds, s’enfoncent dans le sable, comme moi je m’enfonce dans le vide.
Elle rejoint la route, ouvre la portière. Mon cœur éclate, meurt. Allez, trois petits mots, ce n’est pas si dur, dis-lui !
— Je t’aime ! je lui hurle.
Elle se retourne, surprise, m’offre son dernier sourire, son dernier cri.
— Je t’aime aussi !
Une main la presse à l’intérieur. Avant de rentrer dans ce véhicule qui me l’enlève, de m’échapper à jamais, nous crions nos ultimes mots en même temps :
— Pour toujours !
Et cette hideuse bagnole noire de partir et de m’arracher le cœur.
Il paraît que ça ne pèse pas lourd le cœur d’un gamin. C’est des conneries. Car ce n’est plus un cœur que j’ai dans la poitrine depuis ce jour. C’est un poids, un morceau de ferraille émietté qui me lacère les chairs.
J’ai passé les plus belles années de ma vie avec elle. Les suivantes, seul. À survivre, à faire semblant de vivre.
Vingt-cinq ans qu’elle a quitté notre plage. Et, pourtant, je la sens encore, elle est toujours là, en moi. Y a un truc qui avait poussé dans mon cœur quand elle était là. Une jolie petite pousse, pure, sincère, qui entourait mes entrailles et pulsait dans mes veines.
Maintenant, il n’y a plus rien. La petite pousse s’est fanée, a fini par crever.
Elle est comme moi, la douleur l’a bouffée.
À plus de 40 ans, il ne me reste rien, à part les souvenirs d’un passé lointain.

De nos jours.
1.


— Mr Harving, vous devez comprendre que nous sommes extrêmement inquiets quant aux décisions financières que vous prenez actuellement.
Je retiens un soupir d’exaspération. Et voilà, on y est, c’est parti pour les reproches et les longs blablas. Pognon par-ci, pognon par-là. Bordel, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de leurs conneries ? J’abandonne ma position nonchalante, redresse le dos, relève le menton. Pour me maintenir droit devant eux, pour leur montrer qui est le patron.
Car, le boss, ici, c’est moi.
J’étire mes jambes de tout leur long sous le bureau. Mes os craquent, je fais rouler mon cou dans l’espoir de me détendre. Peine perdue, j’ai mal partout, la nuit a été trop courte. Et devoir causer avec tous ces emmerdeurs ne va pas arranger mon humeur de la journée.
Je consulte l’horloge en grimaçant. À peine 9 h 20. Penny est en retard. Eh, merde !
Je soupire, me pince l’arête du nez. Tous sont tournés vers moi comme si j’étais le messie. Sauf que moi, je ne multiplie pas les petits pains, je multiplie les billets verts.
Pourquoi j’ai accepté de les recevoir déjà ?
Je relève la tête et lance un regard assassin à l’assistance de costards-cravates qui me dévisage. Je ne savais pas qu’on pouvait autant écarquiller les yeux, ça me fait marrer. Mes lèvres s’étirent et je ricane tout seul, j’adore leur faire mon regard de tueur. Bien que ce soit un coup de poker, ça marche à chaque fois, juste pour leur rappeler qui commande ici.
Certains se tortillent sur leur chaise, d’autres baissent les yeux. Quelques-uns sont proches du malaise. Ils attendent tous ma sentence, et mon coup de gueulante. Ils ont l’habitude avec moi, j’adore taper des crises pour leur foutre la trouille.
Je m’enfonce à nouveau dans mon siège, croise les bras et retiens le gloussement qui cherche à se sauver de ma gorge. Se moquer de la gueule de ses banquiers, peu oseraient, pourtant la sagesse n’est pas une de mes qualités, alors je fonce. J’ai été clair avec eux. Pire, j’ai été patient ; c’est mon fric, à moi seul, j’en fais ce que je veux. Libre à moi de le jeter par la fenêtre si ça me chante.
Plus d’un an qu’ils me font chier. C’est le problème quand vous avez trop d’argent sur votre compte en banque, certains pensent avoir un droit de regard dessus, alors que les chiffres alignés sur l’écran ne leur appartiennent pas.
— Mr Harving, si nous sommes là, c’est que nous nous inquiétons pour votre capital.
C’est Ganner qui a parlé. Il est pile en face de moi, à l’autre bout de la table. De chaque côté, cinq gugusses qui ne savent pas où se mettre et qui retiennent leur souffle. Il replace ses lunettes avant de s’enfoncer dans son siège, de croiser les bras et de plonger son regard dans le mien. Je n’en reviens pas de son audace, il me singe. Le mimétisme pour tenter l’intimidation. Ok, message compris. Donc, tu veux jouer à ça ?
— Mon capital ? Qu’est-ce que vous en avez à foutre de mon capital ?
Ses yeux s’élargissent, choqués.
Premier round, c’est parti.
Je peux me permettre d’être rentre-dedans et grossier. Pas lui. Le client est roi, même s’il est con, c’est la règle de base. Surtout quand ledit client est riche à millions et qu’on se doit de lui faire des courbettes si on veut avoir sa part.
Ganner déglutit, ses narines se dilatent. Il soupire, cherche ses mots, le meilleur moyen de ne pas me vexer. Peine perdue, c’est déjà fait. Tous les deux, on ne s’entend pas, et ce n’est pas près de changer. Je le connais depuis des années, il n’y a pas pire requin que lui. Impossible de s’en débarrasser, il est intouchable. Il gère une partie de mes actifs, j’ai bien demandé à bosser avec un autre interlocuteur plusieurs fois, il arrive toujours à les évincer pour prendre leur place. Il s’accroche à mon fric comme une sangsue sur une vilaine plaie.
J’ai chaud, bous intérieurement, mes vêtements me serrent, ma cravate m'étrangle. Je ne suis pas dans mon élément ici, mais je suis bien obligé de faire semblant pour m’imposer face à tous. Je ne rêve pourtant que de virer toutes ces fringues pour me jeter dans la piscine.
Ganner m’observe toujours, les autres sont aussi mutiques que des poissons rouges. Je les passerais bien tous par la fenêtre, avant de me rappeler qu’elles sont dotées de sécurité pour éviter le problème du patron colérique qui a des envies de meurtre.
Nouveau coup d’œil à l’horloge. 9 h 22. Autant en finir au plus vite.
Le rictus sur mes lèvres s’étire encore plus. Je suis doué à ce petit jeu, si Ganner me cherche, il va me trouver. Je ne lui laisse même pas le temps de continuer son baratin, je reprends ma position lascive, installe mes pieds sur le bureau. J’entends des « Oh » et des « Ah » choqués. Ouais, ça ne se fait pas, mais je m’en fous, je ne bouge pas. Marquage de territoire. Ici, c’est chez moi.
— J’ai été très clair quand j’ai lancé ce projet. Il ne sera jamais rentable et je n’en ai rien à foutre. Ce que j’ai sur mon compte ne vous concerne en rien.
Second round engagé.
Ganner rejette mon argument d’un revers de main.
— Vous devez comprendre que cela pourrait mettre en péril vos autres actifs. Au rythme où vous perdez de l’argent, vous allez subir des déficits énormes.
J’écarquille les yeux alors qu’il appuie sur le mot « énorme ». Il se lève, fouille dans son attaché-case pour en sortir un dossier gros comme la Bible. J’arque un sourcil face à l’épaisseur de la paperasse.
Je suis peut-être bien le messie moderne entouré d’apôtres en costard tout compte fait.
Le dossier passe de main en main avant que gugusse sur ma droite me le tende sans oser me regarder. Il est stressé, sue à grosses gouttes. Je lui arrache des mains en me demandant bien pourquoi Ganner amène tous ces types à chaque fois. Je dois lui fais si peur qu’il refuse de m’affronter seul.
Il faut croire que la lâcheté est innée chez les profiteurs.
J’ouvre le dossier du bout des doigts. La paperasse, c’est pas mon truc, c’est celle d’Erick, c’est lui qui gère toutes ces conneries, qui relit tout, qui valide ou qui s’oppose. Les papiers, c’est sa passion, il ne se déplace jamais sans. Il les enlace, les embrasse presque. Ils lui collent au cul pire qu’une maîtresse. Ça ne m’étonnerait pas que sa copine soit jalouse de l’attention qu’il leur porte.
Je parcours les premières pages, y vois des graphiques, des feuilles de calcul, des bilans. Tout ce que je déteste et qui me fait perdre mon temps.
— Page 338. Paragraphe 4, alinéa 7.4, m’explique Ganner dans un gloussement.
Autour de moi les apôtres retiennent des ricanements. Je grince des dents. Ganner sait parfaitement que je ne lis aucun document, que d’autres le font pour moi, et que je me contente de les signer. En revanche, s’il croit pouvoir se foutre de ma gueule dans mon propre bureau, il fait une grave erreur.
Je referme le dossier, le pousse jusqu’en bout de table où il échoue dans la poubelle. Le bruit de chute ressemble à celui d’une enclume. Nouveaux « Oh » et « Ah » choqués. Et Ganner qui devient livide.
— Je vous paie pour me faire des synthèses, pas pour m’imprimer un bouquin, j’ai des comptables pour ça, je siffle. Je perds combien de capital dans votre prévisionnel ?
— Mr Harving…
Le plat de ma main claque sur la table, les apôtres décollent de leurs fauteuils en frôlant la crise cardiaque.
— Ne m’obligez pas à répéter. Combien ?
— Trois pour cent, finit-il par lâcher.
Heureusement que je suis assis, sinon j’en tomberais de ma chaise.
— C’est tout ? Vous débarquez à onze pour trois pauvres petits pour cent ?
Il lève les paumes en l’air, presque paniqué.
— Mr Harving, cela représente la somme de plusieurs millions et …
— Et quoi ? J’avais dit que j’investirais jusqu’à douze pour cent de mon capital dans ce projet. Et vous m’emmerdez pour trois ? Vous déconnez, j’espère !
— Soyez réaliste, s’énerve Ganner. Douze pour cent, c’est impensable !
— C’est mon argent, mon entreprise et…
— Veuillez m’excuser, mais vous n’êtes pas seul à décider. Vous êtes trois associés à parts égales et…
Le reste de son argumentaire se perd dans les limbes. Je me cale à nouveau dans mon fauteuil. Le problème est donc là ; deux collaborateurs bossent effectivement avec moi. Enfin, normalement, j’ai tendance à l’oublier et à n’en faire qu’à ma tête, comme d’habitude. Je voulais incorporer ce projet à l’entreprise pour lui donner plus de poids et de moyens. Si j’avais su que mes banquiers me feraient autant chier, je l’aurais créé sur mes fonds propres.
— … et si vous perdez trop d’argent, vous finirez par devoir revendre une partie de vos parts à vos cousins, vous deviendrez de fait minoritaire pour toutes les décisions.
Fin du second round.
Pour l’instant, j’ignore qui mène. Ganner me toise, fier de son pitch. Je commence à comprendre où il veut en venir. Les apôtres prennent un air penaud.
— Vous croyez que mes cousins oseraient me virer de ma propre entreprise ?
Il hausse les épaules.
— Ça s’est déjà vu, malheureusement.
Connard.
J’en ai assez de sa provoc’, je n’ai pas de temps à perdre avec ces conneries. Je me racle la gorge, crache avec tout le mépris du monde :
— Vous êtes là parce que vous avez peur de voir filer votre prime de fin d’année ou pour créer des tensions au sein de ma famille ?
Je fais mouche.
Ganner se ratatine, se pince les lèvres, puis se balance nerveusement sur son siège.
— Je sais que c’est une affaire familiale, se dédouane-t-il. Notre banque est fière de vous suivre depuis le début. Votre grand-père a monté cette entreprise, l’a fait prospérer et il n’approuverait sans doute pas que…
— Le grand-père, il est mort et enterré, je siffle.
Nouveaux « Oh » choqués de l’assemblée.
Merde, je n’aurais pas dû. J’ai beau être grossier, cracher sur les morts, ça ne se fait pas. Je prends un air désolé pour rattraper le coup.
— Je reconnais qu’il nous a laissé un empire, alors… euh… paix à son âme, dis-je maladroitement.
Une petite silhouette se profile enfin sur les vitres du couloir. 9 h 37. Les renforts arrivent, pas trop tôt. Je lance le troisième round.
— Ok. Vous n’approuvez pas mes choix et je m’en fous. Mes associés, mes cousins, ma famille sont avec moi sur ce projet. On s’entend sur tout en affaires. Nous sommes une putain de Sainte Trinité et vous n’avez rien à dire.
Je pointe un doigt accusateur vers eux pour les achever :
— Vous tous, vous ne créez rien. Vous êtes inutiles, des profiteurs juste bons à prendre le fric qui ne vous appartient pas. Des spéculateurs qui emmerdent ceux qui cherchent à investir. Vous êtes qui pour vous croire plus puissants que les autres ? Vous n’êtes rien à part des sangsues à dollars. Le monde se porterait bien mieux sans vous et vos histoires malsaines de pognon !
Mon baratin a gelé l’ambiance déjà tendue, les apôtres en restent bouche bée. La porte s’ouvre enfin dans un grand fracas et une petite nana de mon âge entre en trombe dans la salle. Les costards-cravates se retournent tous vers elle. Ganner se lève automatiquement pour lui laisser sa place. Elle jette ses sacs sur le fauteuil avant de dévisager l’assemblée.
Une gonzesse au milieu d’un bataillon de mecs.
Bon courage à eux. Si moi je suis le messie, elle, elle est le Saint-Père.
— La vache, vous en tirez une de ces tronches ! lance-t-elle joyeusement.
Dernier round enclenché.
J’en ricane d’avance.
Bienvenue Penny.

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Avis : auteurs auto-édités / L'Histoire d'amour d'Anna B de Anne-Marie Bougret
« Dernier message par marie08 le mar. 30/03/2021 à 13:45 »
C’est le troisième roman que je lis de Anne-Marie Bougret, et encore une fois, elle ne m’a pas déçue, loin de là.
Dans cette belle romance autobiographique, j’ai retrouvé sa belle plume, fluide, sensible et délicate qui enchante le lecteur.
Avec ce roman, l’auteure nous livre un passage de sa vie où l’amour passion s’ajoute à celle qu’elle nourrit depuis toujours : la danse avant de joindre celle de la littérature. Alors commence un véritable ballet entre son présent bien installé avec un compagnon adorable et le futur qu’elle entrevoie avec cet homme qui a surgi dans son existence.
Parviendra-t-elle résister à l’amour que ce bellâtre lui inspire ou au contraire cédera-t-elle à ce sentiment violent ? Vous ne le saurez qu’en lisant cette belle romance autobiographique.
Pour ma part, je trouve que Anna B a parfois des réactions qui m’exaspère. Mais je ne peux lui en tenir rigueur sachant combien notre chair est faible.
Cela dit, je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, lisez ce roman, vous ne le regretterez pas.
Bravo et merci à l’auteure de nous avoir dévoilé cette partie de sa vie.


https://www.amazon.fr/Lhistoire-damour-dAnna-autobiographie-litt%C3%A9rature/dp/2957158620/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1617104358&sr=8-1
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Synopsis :

Mutée depuis peu à la Criminelle de Lyon, le commandant Nathalie Lesage, mise à l'écart par sa supérieure, va devoir se battre pour trouver sa place…
Très vite, une série de meurtres atroces va la plonger dans les entrailles et les arcanes de la Ville des Lumières, lui réservant de bien sombres surprises…
Un thriller haletant où vont s'entrechoquer assassinats violents, sociétés secrètes, Histoire et sciences dans un Lyon ésotérique…



Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier Joël des « Éditions Taurnada » pour sa confiance, et pour m’avoir permis de découvrir ce nouveau roman en avant-première.
Pour débuter, je dois préciser que je n’ai pas lu Lésions intimes, le premier tome de cette saga. Ce thriller n’est pas une suite, et peut être lu indépendamment puisque  l’auteur nous donne suffisamment d’éléments sans avoir lu le premier opus.

De retour après une affaire éprouvante qui lui a valu une mise au vert en Irlande pendant 18 mois, nous retrouvons le commandant Nathalie Lesage plus déterminée que jamais à reprendre du service avec une nouvelle enquête. Une certitude cependant : elle ne veut plus travailler à la brigade de répression du proxénétisme, mais à la CRIM. La voilà donc mutée à Lyon, la magnifique ville Lumière, où elle va être aux prises avec d’obscurs secrets.
Pour autant, son arrivée sous la direction du commissaire Faivre ne se passe pas comme prévu ; cette dernière ne supportant pas de se retrouver devant le fait accompli. Entre elles deux, les relations vont être tendues, voire explosives ; Nathalie devra faire ses preuves afin de trouver sa place.
Pour couronner le tout, elle devra faire équipe avec une toute jeune recrue : le lieutenant Cyrille Sauvage, fraîchement sorti de l’école de police. Travailler avec quelqu’un de moins expérimenté est loin d’être à son goût, mais malheureusement elle n’aura pas son mot à dire.
Ils n’ont toutefois pas le temps de s’appesantir, une nouvelle affaire va très vite les occuper :  le meurtre atroce d’un médecin, suivi d'un autre tout aussi éprouvant. Des points communs sont retrouvés : la même violence et un organe mutilé chez chacun des défunts.
Ont-ils à faire au même assassin ?
Sont-ils en présence d’un tueur en série ?
Très vite, le ton est donné, les questions nous taraudent. Une piste sérieuse est rapidement envisagée, les soupçons convergent vers la  Franc-maçonnerie ;  les deux victimes ayant fait allégeance à cette mystérieuse société secrète.
Le prologue à peine avalé, nous voici plongés, embarqués, enferrés dans une ambiance insoutenable. Nous sommes en 1985, en Bolivie, où un médecin se livre à d’étranges et bien sombres expériences sur des bébés morts...
Qui est-il ? Pourquoi pratique-t-il de telles horreurs ? À quelles fins ?
Que recherche-t-il ? À quoi peuvent-elles servir ?
Et pourquoi se retrouve-t-on 33 ans plus tard ?
C’est ce que nous allons chercher à comprendre. Sous l’écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteur, une enquête périlleuse va alors débuter, nous amenant jusque dans les mystérieux souterrains de Lyon, où vont se mêler  ésotérisme et secrets historiques bien gardés. Attention à ceux qui voudraient déterrer d’impensables secrets, pénétrer ces milieux très fermés connus des seuls initiés.
Les pages se tournent à toute allure ; on veut savoir. Le rythme est nerveux, enlevé, précis. Le style incisif, ainsi que les descriptions de la ville et l’énorme travail de recherche, permettent une immersion totale. L’histoire nous captive, nous malmène, nous balade jusqu'à l'éclatement final qui nous surprend autant qu’il nous anéantit. Et une fois libérés, nous restons interdits, pantelants, essorés, et on en redemande.
Quant à nos deux protagonistes, ils ne sont pas en reste, et sont fort bien campés.
Sous un physique d’apparence fragile, Nathalie demeure une femme de caractère. Décidée , elle ne baisse jamais les bras devant les obstacles ; elle se plait au contraire à les affronter à la manière d’un challenge.
Cyrille, lui, apporte de la fraîcheur, de la légèreté à cette enquête sordide mais ô combien prenante et bien menée. Malgré son inexpérience, il se montre avenant, volontaire, énergique et fait preuve d’initiatives.
Si au début, leur collaboration peine à trouver ses marques, leurs personnalités arriveront à se compléter parfaitement, pour devenir une équipe soudée et efficace.
D'investigation en rebondissements, de découvertes en révélations, Nathalie et son équipe ne seront pas au bout de leurs surprises. Cette enquête la précipitera dans un univers élitiste et secret.
Vous l’aurez compris, j’ai fortement apprécié ce roman à l’ambiance particulière avec ses symboles et ses grands mystères ; cette plongée au cœur de la franc-maçonnerie et des mystérieux souterrains de cette magnifique ville lumière.
Alors, si vous aimez les thrillers haletants, l’Histoire, les sciences dans un Lyon ésotérique, ce thriller est fait pour vous :pouceenhaut: foncez, vous passerez un excellent moment de lecture :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer : Éditions Taurnada     Amazon

 
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Avis : auteurs auto-édités / La petite dame Sans de Alexandre Page
« Dernier message par Antalmos le sam. 27/03/2021 à 13:33 »
La petite dame Sans est ce genre de lecture dont on appréhende d'arriver à la fin tant on voudrait que ça dure encore et encore. Mais ne dit-on pas que les plus belles histoires ont une fin ?
Dès le départ, j'ai eu un véritable coup de cœur pour cet ouvrage composé de nombreuses histoires courtes, inspirées de faits réels, dont la subtilité du titre prend tout son sens dès la lecture du premier récit.
De Paris à Carcassonne et de Bretagne à Gérardmer, Alexandre Page nous livre ici, au travers d'une plume soignée et un style qui n'est pas sans rappeler celui de Maupassant, 31 affaires criminelles survenues certes au dix-neuvième siècle, mais que l'on pourrait facilement transposer à notre époque, nous rappelant, s'il en était encore besoin, que la face sombre de l'être humain, mais aussi ce qu'il a de plus beau, traverse le temps et les frontières.
Si certaines affaires (beaucoup) se terminent tragiquement et m'ont révoltées, d'autres m'ont aussi émues et parfois même fait sourire.
En résumé, je remercie l'auteur pour cet excellent moment de lecture et j'espère qu'il nous concoctera très prochainement un deuxième volume avec des récits tout aussi extraordinaires.
20
Mise en avant des Auto-édités / Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin
« Dernier message par Apogon le jeu. 25/03/2021 à 16:37 »
Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin



Mise en garde

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, les dates et certains lieux de ce roman sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne serait qu’une pure coïncidence.
L’auteur ne pourrait être tenu pour responsable quant à une mauvaise utilisation de ce récit.

La légende du fil rouge


Selon une vieille légende extrême-orientale, il est dit que nous sommes tous unis par le fil rouge d’un grand amour dans notre vie.
Peu importe qu’il se détende, qu’il se tende ou qu’il fasse plusieurs fois le tour de la Terre, les chemins de ces deux personnes attachées par ce fil rouge finiront toujours par se croiser, même si cela doit avoir lieu juste avant leur mort. Ce fil rouge est dirigé par le Destin, c’est pour cela que, quoi qu’il arrive, il ne pourra jamais se rompre.
Ces personnes peuvent très bien vivre chacune aux antipodes de la planète, ce fil s’allongera suffisamment pour leur permettre de se rencontrer.

Voici ce que raconte cette légende :

Un beau soir, un jeune voyageur nommé Wei Gu, de passage dans la ville de Songchen, descendit dans une auberge pour la nuit. Devant l’entrée et sous le clair de lune, il y rencontra un vieillard.
Ce vieil homme était appuyé contre un sac en toile et consultait un livre étrange. Intrigué, Wei Gu l’interrogea, lui demandant ce qu’il y cherchait. Le vieillard lui répondit que ce livre contenait toutes les unions matrimoniales du monde. Il ajouta que le sac de toile contre lequel il était appuyé contenait des fils de soie rouge qui, une fois attachés aux pieds de deux personnes, les vouaient à être ensemble et ce, quelle que fût la distance sociale ou géographique qui les séparait actuellement. Wei Gu lui demanda alors qui serait sa femme. Le vieillard lui répondit qu’il s’agissait de la petite fille de la marchande de légumes. Pensant qu’il se moquait de lui, Wei Gu monta se coucher.

Le lendemain, curieux, Wei Gu alla tout de même jeter un coup d’œil à l’étal de la vieille marchande de légumes. Il fut vexé de voir que la jeune fille était assez laide ; il la poussa alors qu’elle passait à côté de lui avant de s’éclipser, énervé et honteux.

Bien des années plus tard, il épousa une jolie jeune femme et, comme le veut la tradition, il ne découvrit son visage que le soir du mariage. Elle avait une mouche entre les deux sourcils. Intrigué, Wei Gu lui demanda pourquoi. Elle lui répondit que lorsqu’elle était petite, un voyou l’avait fait tomber sur le front et qu’elle en avait gardé une cicatrice. Wei Gu comprit que c’était lui le voyou dont elle parlait et que le vieil homme avait eu raison : l’union de Wei Gu et sa femme était prédestinée. 



CHAPITRE 1

 
Cette grille, combien de fois l’ai-je observée ? Comme si je pouvais, de par ma simple volonté, retourner en arrière et dynamiter le temps qui s’est écoulé. Comme si je pouvais réécrire l’histoire de mon enfance. Ces images floues me reviennent sans cesse en mémoire : ma mère, silhouette frêle, sanglée dans un manteau de laine foncé. Elle me tient par la main jusqu’à ce qu’une femme autoritaire vienne ouvrir, s’en empare et referme ce monstre de fer. J’entends encore les sanglots de maman, je revois ses doigts accrochés aux barreaux. Le bruit de ses pas s’éloignant résonne toujours dans ma tête. Elle est partie sans se retourner, me laissant seule avec cette femme que je ne connaissais pas. J’ai d’abord pleuré, hurlé et me suis peu à peu calmée, me persuadant que mon passage ici ne serait que provisoire. J’avais tort. Le temps s’est égrené, je l’ai mesuré avec haine et ressentiment. Lorsque j’ai compris que jamais plus elle ne reviendrait me chercher, j’ai appris ce qu’était le mal de vivre. Dès lors, ce sentiment d’être de trop sur cette terre ne m’a plus quittée. Jamais je n’aurais dû exister. C’est un peu comme si l’on coupait les ailes d’un jeune oiseau qui commence à goûter à l’ivresse de ses premiers vols. Depuis ce jour, le silence est devenu mon refuge, la solitude ma meilleure amie et l’isolement le plus solide de mes remparts. Les médecins, psychiatres, instituteurs et même la directrice ont tenté bien des fois de me faire parler, en vain. Que pouvaient-ils comprendre à mon mal-être ? Une petite fille qui est privée d’amour à l’âge de cinq ans est une chose qui leur échappe totalement. Je suis un peu comme cet oiseau blessé, qui est le seul à se rappeler qu’il a su voler. Bien sûr, j’aurais pu me confier à d’autres enfants, mais chacun d’entre eux avait sa propre histoire et son fardeau à porter. Pourtant, cela ne les empêchait pas de se rassembler, de jouer, de discuter ensemble. Me joindre à eux était pour moi quelque chose d’insurmontable. J’avais tellement peur de déranger, d’être de trop, d’un nouveau rejet tout simplement. Je crois bien que ce sentiment subsistera en moi jusqu’à la fin de mes jours.
Rester silencieuse, dans l’ombre, tenter du mieux que je le peux d’être transparente, inexistante, un fantôme en quelque sorte… C’est l’unique façon pour moi de ne plus me sentir exclue, abandonnée. Ainsi, mes blessures pourront peut-être un jour se cicatriser, mais j’en doute réellement. L’ombre est mon abri, le seul endroit dans lequel je suis bien. Il y aura bien un moment dans ma vie où quelqu’un essaiera de m’en faire sortir, me fera vivre à nouveau cette situation de rejet. Cela m’effraie, mais c’est inévitable. La perversité, l’incompréhension et la bêtise sont partout. Chose que je m’interdis de faire, car nul ne sait les blessures profondes d’une personne. Malgré le malheur que nous avons toutes et tous en commun, j’ignore pour quelle raison, mais j’ai toujours eu l’impression d’être différente, celle dont la présence est indésirable. Il m’est arrivé une fois de m’approcher d’un petit groupe de filles, elles se sont alors tues et m’ont toutes dévisagée. J’ai senti le doute frissonner en moi et je n’ai pas été capable de faire un pas de plus. J’ai tourné les talons et suis allée m’enfermer dans la bibliothèque. Un mal pour un bien, sans doute. J’ai compris ce jour-là que la seule façon de m’évader, et d’être « autre chose » que moi, se trouvait dans les livres. J’ai mangé beaucoup de mots, de pensées et vécu tellement d’histoires bien plus belles que la mienne. Je pouvais voyager et fuir la solitude. C’était déjà un début. Il ne me restait plus qu’à découvrir un moyen pour abandonner le silence. Comment faire lorsque l’on refuse de parler à quiconque ? Se parler à soi-même ? Cette idée semblait friser la folie. Jusqu’au jour où j’ai pris entre les mains le livre de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, je venais d’avoir douze ans, âge prématuré pour ce genre de littérature. Mais cette histoire — celle d’un homme qui tente d’échapper à la torture mentale, au néant de la solitude et du silence en apprenant à jouer aux échecs — a été pour moi une sorte d’élément déclencheur. Le silence détruit, le silence rend fou et désorganise les pensées. Je devais, moi aussi, trouver un moyen pour me confier, exprimer toutes mes douleurs et me libérer de mes souffrances. La seule idée qui m’est venue à l’esprit était de mettre des mots sur mes maux. C’est à partir de ce moment que, chaque soir, j’ai commencé à noircir des pages et des pages. Chaque phrase n’était que chagrin, désespoir et rancœur. Chaque larme ruisselant sur mes joues devenait mot s’inscrivant sur les lignes de mes carnets, parce qu’ils m’assignaient à revivre le passé. Pourtant, je n’avais plus pleuré depuis mon arrivée dans cet établissement. L’écriture était devenue un véritable exutoire à ma peine. Elle était parvenue à exorciser toutes les noirceurs de mon âme. C’est au travers de la lecture, de l’écriture et de l’observation des personnes que je me suis construite. La bibliothèque regorgeait d’ouvrages parlant de la psychomorphologie. Grâce à cela, j’ai pu acquérir ce don. J’ai commencé à contempler les autres et, au travers de leur comportement et de l’expression de leurs visages, j’ai beaucoup appris sur eux, leur façon de penser et leurs valeurs. Elle me sera très utile dans la vie pour me protéger des esprits mal intentionnés. C’est une sorte de clairvoyance qui me permettra de connaître les gens et notamment de percer à jour les fielleux en dépit de leur dissimulation. Cependant, si j’ai réussi à développer cette aptitude, cela n’a pas soigné pour autant le mal qui me ronge. Car, lorsque tout est écrit, que l’histoire est racontée et qu’il ne reste plus rien à ajouter, les démons refont surface et la nuit noire de l’âme reprend sa course. La tristesse et tout son cortège d’ombres vous assaillent de nouveau, pour faire naître de nouvelles idées beaucoup plus morbides. À trois reprises, j’ai cédé à la tentation du néant en faisant couler mon sang. Paraît-il que cet établissement est le plus réputé de la région ? Peut-être bien. Nous ne sommes que vingt pensionnaires. L’enseignement que nous recevons est rigoureux. L’institution dispose d’un immense parc et d’un centre équestre. Au fil des années, je suis devenue une cavalière aguerrie et j’ai obtenu mon galop 9, le plus haut niveau. L’équitation m’a toujours procuré un sentiment de liberté. Lorsque je m’élançais avec mon équidé dans un triple galop, il n’y avait plus que mon corps et mes jambes enserrant ses flancs. Je fendais l’air, mes cheveux au vent, avec cette sensation de puissance absolue de pouvoir m’échapper de moi-même et de laisser mon âme torturée derrière moi. Ma courte vie est couchée sur ces quelques cahiers, quant à mon avenir… En ai-je un ? J’aimerais retrouver ma mère, cet espoir ne m’a jamais quittée, mais je pense qu’elle s’y opposera. Ai-je un père quelque part sur cette terre, une famille ? Je n’ai gardé aucun souvenir des jours d’avant… Je revois uniquement les instants qui ont précédé ce moment tragique. Je tiens fièrement la main de maman, je sautille à ses côtés, je suis heureuse d’être avec elle. Dans ma tête de petite fille, c’est une promenade comme je les aime. Je suis loin de me douter de ce qui m’attend. Jusqu’à ce qu’elle reparte, sans moi, emportant avec elle ma confiance et me laissant en monnaie d’échange la défiance. Alors, pourquoi continuer ? Aujourd’hui, c’est la dernière fois que je contemple cette grille, je dois quitter ce pensionnat. Je viens d’avoir vingt ans, mais j’ai l’impression d’être beaucoup plus âgée. Je ne sais même pas où aller, ni que faire de ma vie. J’ai bien vu une annonce dans le journal, la semaine dernière. Un film doit être tourné dans la région et le réalisateur est à la recherche de plusieurs figurants. J’ai hésité un long moment et puis j’ai rédigé une lettre de motivation. Mais au moment de la glisser dans l’enveloppe, je me suis ravisée. Je l’ai déchirée. L’éventualité que tous les autres candidats soient retenus sauf moi s’est insinuée en moi. À peine sortie de ce pensionnat et déjà une estocade qui me laisserait à terre, meurtrie, blessée dans mon cœur et dans mon âme, sans personne à mes côtés pour m’aider à me relever. La crainte de l’échec m’a immédiatement intimé l’ordre de renoncer. J’ai tellement peur que ce schéma destructeur se répète éternellement. Je dois me préserver de ce genre de situations, les éviter, rester sur la défensive. L’abnégation me séduit bien plus que l’âpreté de l’anathème. Fonder une famille ? Il faudrait d’abord que je sois capable d’aimer et surtout d’accepter l’amour d’autrui. Totalement hors de question, cette illusion n’est plus pour moi, je refuse de me laisser prendre dans ce piège. Cette herse, Dieu sait que je la hais du plus profond de mon cœur, parce qu’elle m’a séparée de l’être que j’aimais le plus au monde. Et pourtant, elle était jusqu’à aujourd’hui une sorte de rempart protecteur contre les mauvais coups du destin. Je sais d’ores et déjà que lorsque je la franchirai de nouveau, mon chemin sera parsemé d’embûches, sur lesquelles je vais m’effondrer à chaque fois. Tant de questions foisonnent en ce moment dans mon esprit que j’ai juste envie d’en finir, d’ouvrir cette fenêtre et de me jeter dans le vide, afin de ne plus penser, plus jamais… Après tout, qui sur cette terre se souviendra de moi ? À qui manquerai-je ? Qui me regrettera ? Personne, c’est évident…


Perdue dans ses affres, le regard dans le vague, elle n’avait pas bougé depuis plus d’une heure. Le front appuyé contre la vitre embuée par son souffle, elle tenait entre ses mains ses nombreux journaux intimes. Dehors, le vent automnal se déchaînait et les feuilles de sycomores virevoltaient, tourbillonnaient et venaient se poser sur la grande allée pour y former un splendide tapis mordoré. Ce magnifique spectacle échappait totalement à l’attention d’Emily Madès.
Sur le lit, sa valise était prête, mais pas encore bouclée. Quelques coups frappés à la porte l’arrachèrent à ses sombres souvenirs. Elle s’ouvrit sur la silhouette d’une femme au visage austère, casquée par une mise en plis de fer.
— Emily, il est l’heure de partir, je vous invite à me suivre dans mon bureau afin que nous nous entretenions avant votre départ, fit madame Storm d’un ton autoritaire.
Emily hocha la tête, glissa ses écrits dans sa valise avant de la refermer et de l’empoigner. Elle balaya sa chambre une dernière fois du regard et emboîta le pas à la directrice. Dans le long couloir, quelques portes s’ouvrirent sur son passage. Des visages de jeunes filles au regard triste l’observèrent. Emily ne leur accorda aucune attention et suivit la directrice d’un pas lourd et traînant. Madame Storm s’arrêta devant son bureau, se retourna et adressa à la jeune femme un sourire crispé.
— Entrez, Emily, et installez-vous. J’ai beaucoup de choses à vous dire.
La jeune femme scruta la pièce, déposa sa valise et s’assit sur une chaise tandis que madame Storm s’emparait de son dossier.
— Bien, avant toute chose, j’aimerais que vous continuiez à consulter le médecin régulièrement. Il est important que vous ne cessiez pas votre traitement. Vous souffrez depuis l’enfance de troubles dépressifs majeurs et s’il vous prenait l’envie de l’arrêter, je…
Madame Storm se tut un instant afin de s’éclaircir la voix, devenue chevrotante. Malgré tout, elle s’était attachée à la jeune femme et son vécu l’avait profondément bouleversée. Emily, la tête baissée, observa les cicatrices au niveau de ses poignets. La jeune femme sursauta lorsque madame Storm parla de nouveau.
— Je suis terriblement inquiète, reprit-elle tout en gardant les yeux rivés sur le dossier. Le fait d’interrompre votre médication pourrait être dangereux. Vous devez vous préserver de vous-même.
Emily planta un regard un brin insolent dans celui de madame Storm.
— Pouvez-vous me le promettre ? insista la directrice en déposant une main maternelle sur celle de la jeune femme.
Emily l’ôta immédiatement, refusant tout geste d’affection et de compassion. Elle ne souhaitait plus être l’objet d’une quelconque attention et ne voulait surtout pas se sentir protégée. Depuis ce terrible jour, l’amour, quel qu’il soit, devait être banni de son existence. La haine du monde entier était devenue son fer de lance, la seule arme dont elle disposait pour se défendre.
— Pour l’amour de Dieu, Emily ! Avant que vous quittiez l’établissement, vais-je avoir le bonheur d’entendre votre voix ? implora madame Storm.
Emily hocha la tête en signe de négation.
— Bien, je vois que je n’ai aucune chance de ce côté-là… Mais si vous m’accordez votre attention et que vous suivez mes conseils, j’aurai au moins réussi quelque chose, ajouta-t-elle en soupirant.
Elle ouvrit le dossier et en sortit une enveloppe jaunie par les années. Emily l’observa d’un air inquisiteur.
— Votre… Votre mère avait pris toutes les dispositions nécessaires avant de vous amener ici. Elle m’a fait promettre de ne vous en parler que le jour de votre départ. J’ai respecté ses volontés. Ce jour est arrivé et il est temps que je vous révèle certaines choses, qui, je vous préviens, vont être assez pénibles à entendre.
Madame Storm s’interrompit, ôta ses petites lunettes rondes et se mit à mordiller nerveusement l’une des branches. Elle inspira profondément et reprit la parole.
— Votre mère souffrait d’un mal incurable et c’est la raison pour laquelle elle a souhaité nous confier votre éducation. Je pense que, de ce côté-là, elle a pris une sage décision, car j’ai… j’ai appris son décès quelques mois après. Lorsque vous êtes arrivée dans cet établissement, il ne lui restait que très peu de temps à vivre.
Un rideau de larmes aveugla la jeune femme, le cœur étreint par un mal neuf. Jusqu’à ce jour, jamais elle n’avait su que sa mère était malade et aujourd’hui décédée. Elle se leva brusquement et arracha l’enveloppe des mains de madame Storm.
— Elle… Elle était malade, mais qu’avait-elle ? demanda la jeune femme d’une voix étranglée par les sanglots. Et pourquoi ne m’avoir rien dit ? s’insurgea-t-elle.
— Enfin ! J’entends le son de votre voix ! Je commençais à croire que vous en aviez totalement perdu l’usage.
— Peu m’importe ce que vous pensez, répondez-moi ! J’ai besoin de savoir et de comprendre, après toutes ces années, vous me devez bien ça ! De quelle maladie souffrait ma mère ?
— Jeune femme, je ne vous dois rien ! Je ne suis pas la cause de tout ce qui est arrivé à votre mère. En revanche, vous me devez un minimum de respect et même si vous avez du chagrin, votre arrogance dépasse les limites de l’acceptable.
Emily baissa la tête. Elle se rendit compte qu’elle était allée trop loin.
— Veuillez m’excuser, madame Storm, fit-elle d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure.
La directrice observa quelques instants Emily avec compassion.
— Vous savez, Emily, ici, à Graven, les rumeurs se répandent vite. C’est un petit bourg et votre maman avait une existence assez dissolue. Ce qui lui a valu de contracter cette… cette maladie sexuellement transmissible. Je ne suis pas là pour la juger, elle gagnait sa vie comme elle le pouvait, continua madame Storm avec une mine défaite.
— De quoi souffrait ma mère ? insista Emily, les yeux emplis de larmes.
— Elle ne voulait pas l’admettre, mais votre mère était atteinte de syphilis. Malgré la gravité de cette maladie, elle a toujours refusé de se soigner et a fini par perdre la vie.
— Non, ce n’est pas possible ! Ma mère n’était pas celle que vous décrivez, contesta Emily, la voix complètement étranglée par le chagrin et la colère.
— Que vous le vouliez ou non, c’est la vérité, Emily. Il faudra vous y faire et personne ne peut réécrire la vie de votre défunte maman, c’est ainsi. Vous savez, tous les enfants qui ont grandi dans cet établissement ont un passé similaire au vôtre. Eux également ont eu leur lot d’infortune. La différence avec vous, c’est qu’ils n’ont pas eu la chance d’avoir un parent aussi soucieux de leur avenir que l’a été votre mère. Dans votre malheur, elle a tout de même fait tout ce qui était en son pouvoir pour vous assurer une vie meilleure. Si vous avez pu suivre des cours d’équitation, passer votre permis de conduire et obtenir vos diplômes, c’est grâce à l’argent que votre mère a versé à l’établissement.
Emily était dans un état de nervosité absolue et ne pouvait plus retenir ses pleurs. D’un geste brusque et fébrile, elle s’empara de l’enveloppe et la dépouilla.
— Emily, s’il vous plaît, reprenez-vous et donnez-moi ce courrier. Vos yeux sont brouillés par vos larmes et vous ne pourrez rien lire.
Madame Storm se leva et alla chercher un verre d’eau. Elle ouvrit ensuite le tiroir de son bureau et attrapa une boîte de tranquillisants. Elle tendit le verre à la jeune femme tout en lui ordonnant de prendre un comprimé.
— Vous ne pensez pas que j’en ai assez pris durant quinze ans ? Je ne suis pas folle, simplement un être humain meurtri par la douleur !
— Non, coupa madame Storm, ils sont nécessaires à la stabilité de votre santé. Ils vous protègent de vous-même. Au fil des années, vous avez développé une très grave dépression. Vous souffrez de bipolarité et, croyez-moi, si vous cessez votre traitement, c’est l’asile psychiatrique qui vous guette et peut-être même pire que cela… Par pitié, Emily, écoutez-moi et faites-moi confiance, je ne souhaite que votre bonheur et votre guérison. Il faut essayer de prendre sur vous et, aussi pénible soit le chemin qui se dresse devant vous, il va falloir y faire vos premiers pas. Une nouvelle vie s’offre à vous et vous devez gommer les pages du passé. Je sais que cela va être très difficile, mais vous allez y arriver, j’en suis persuadée.
Madame Storm déplia soigneusement la correspondance et en prit connaissance. Durant ce temps, Emily recouvra peu à peu son calme et avala son comprimé.
— Il s’agit d’un simple courrier du notaire précisant que, le jour de votre départ, vous devrez passer le voir afin qu’il vous informe des volontés testamentaires que votre mère a formulées avant son décès. Rien d’autre n’est indiqué et cela se comprend, car il est tenu au secret professionnel. Mais avant tout, vous devez rendre visite au docteur Louis Morand, nous avons fait transférer votre dossier médical chez lui. Il était le médecin de votre mère et c’est lui qui vous suivra dorénavant. Un taxi vous attend devant la grille et va vous y conduire.
Sur ces mots, madame Storm se leva, ouvrit la porte de son bureau et invita Emily à lui emboîter le pas. La jeune femme essuya ses joues d’un revers de manche, empoigna sa valise et suivit la directrice de l’établissement. Elle se sentait vidée. Madame Storm s’immobilisa quelques instants devant la porte d’entrée, la main posée sur la clenche.
— Le vent d’automne souffle fort, Emily. Fermez votre manteau, je vais vous accompagner.
Une violente bourrasque s’engouffra dans la longue chevelure brune et bouclée de la jeune femme. D’un pas hésitant, elle franchit le seuil et son regard se figea instinctivement sur la grande grille en fer forgé au bout de l’allée gravillonnée. Madame Storm l’observa.
— Soyez courageuse, Emily. Nos chemins se séparent ici et aujourd’hui. N’oubliez jamais que, durant toutes ces années et malgré la rudesse de mon caractère, je me suis profondément attachée à vous. Cela me ferait plaisir de vous revoir de temps en temps. Vous serez toujours la bienvenue, sachez-le. Allez, jeune femme, il faut partir à présent. Le chauffeur du taxi va s’impatienter.
Emily toisa longuement madame Storm, puis, sans un mot, se dirigea vers cette maudite grille. Elle avait peu de chemin à parcourir pour l’atteindre, mais elle eut l’impression que cette allée s’allongeait encore et encore, à chaque pas qu’elle faisait… comme dans un mauvais rêve. Lorsqu’elle arriva devant, elle lâcha sa valise et se mit à sangloter. Elle revoyait les doigts de sa mère s’accrocher désespérément à ces tubes d’acier rouillés. Une main réconfortante se posa sur l’une de ses épaules.
— S’il vous plaît, Emily, lâchez prise, je dois l’ouvrir.
Emily recula, ses larmes lui brouillaient la vue et son corps était secoué par les sanglots. Madame Storm inséra une grosse clé dans la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement lugubre. Elle se tourna vers Emily et lui tendit les bras, l’invitant à venir se serrer contre elle. La jeune femme les observa l’un après l’autre, saisit sa valise et sans un ultime regard, elle se dirigea vers le taxi.
— Au revoir, madame Storm, fit-elle d’une voix presque éteinte.
— Au revoir, Emily.
Madame Storm regarda le taxi s’éloigner avant de fondre en larmes.
— Ma pauvre enfant, que Dieu te protège à présent, fit-elle en se signant, avant de refermer la grille et regagner le grand bâtiment gris.
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