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Auteur Sujet: Nouvelle N°20 : Quelques heures de civilisation  (Lu 854 fois)

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Nouvelle N°20 : Quelques heures de civilisation
« le: dim. 18 févr. 2018 à 16:19 »
Bonjour à tous :bonjour:
Déjà la 20e semaine du trophée Anonym'us, "Les mots sans les noms", concours de nouvelles sur le thème du Noir 😋
Quand le manque d’humanité fait défaut, il faut bien réagir :clindoeil:
Bonne lecture :pouceenhaut:

Quelques heures de civilisation

 


Le problème est simple : tu veux monter dans le train, mais t’as pas de billet. Départ dans trois minutes. Les contrôleurs se campent devant chaque voiture. Tu t’approches, aimable, conciliante, avec, sur les lèvres, un sourire calculé. « Bonjour. » Le gars te considère d’un œil complètement morne, sans répondre ni sourire. Tu respires. Tu prends ta voix la plus contrite et agréable. « Excusez-moi. Désolée de vous déranger. » La politesse. C’est terrible mais t’y peux rien. L’autre continue d’ignorer ta présence. Tu te lances quand même. Tu racontes les dernières heures passées. Comme quoi t’as un billet pour rentrer à Toulouse demain. T’étais censée dormir chez un copain, le genre instable pour peu que ça veuille dire quelque chose. Manque de chance, le copain en question il a piqué une crise et il t’a foutue dehors. Dommage. (Le contrôleur te dévisage d’un regard de poisson crevé, l’air de dire « elle a pas fini de me gonfler celle-là ? ». Bah non, désolée monsieur, j’ai pas fini).

Bon, donc le copain il t’a jetée dehors. Physiquement. Et t’as nulle part où dormir ici, c’est-à-dire au Mans ; t’es à la rue, et globalement plutôt dégoûtée. À cette heure il n’y a plus de train pour Toulouse. Un hématome s’élargit, gonfle et empire sur ta pommette. La moitié gauche de ton visage mesure le double de ta tête entière. Heureusement t’as des potes pas trop loin, à Nantes, qui pourront t’héberger et te consoler. (Précisément la destination de ce train : ça tombe bien !) À ce moment de l’histoire tu fais une pause. Sourire engageant. Le contrôleur s’en bat les reins, quelque chose de violent. Il lâche trois petits bâillements rapprochés. Tes neurones commencent à chauffer, tu te dis que, si t’avais un objet contondant, tu laisserais tomber la diplomatie-supplication pour en revenir au bon vieux coup dans les gencives. Mais tu respires à fond en essayant de te calmer. Après tout il doit avoir ses propres problèmes, le contrôleur, et peut-être que les tiens font pâle figure à côté. Mais il pourrait au moins faire l’effort de mimer un quelconque intérêt pour ta petite personne à la pommette enflée.

Passons. Tu en viens au nœud du problème. Départ dans une minute. « Donc j’ai un billet pour faire Le Mans-Toulouse (tu exhibes le billet en question), mais demain. C’est un trajet beaucoup plus cher que Le Mans-Nantes. Est-ce que je peux monter dans le train, histoire de pas dormir dehors, et en échange vous prenez le ticket ? » Pleine d’espoir vis-à-vis de l’humanité, tu guettes la réponse. Le contrôleur bâille : « C’est pas du tout le même trajet ». Départ dans trente secondes. T’as envie de répondre sans blague connard. À la place tu mobilises toutes tes forces pour continuer à sourire, et dans ton état, le sourire, ça fait mal (toi au moins t’aurais une bonne excuse). Tu te permets obligeamment d’insister. « Je sais. Mais mon billet coûte beaucoup plus cher que ce trajet-ci, et j’ai pas d’endroit où dormir, et franchement, il fait froid. » Coup de sifflet. « Ça va pas être possible », répond le type. T’as envie de hurler. De lui foutre les doigts dans la bouche pour l’obliger au moins à sourire, et mieux, lui arracher les lèvres. Tu dis : « D’accord, merci », avant de te détourner. Tu te ravises : ça va pas de rester aussi polie avec un enfoiré pareil ? Tu te retournes, les portes sont encore ouvertes, tu dis « merci pour votre compréhension ! » d’une voix coléreuse, mais tu t’aperçois qu’il te tourne déjà le dos, le contrôleur, il discute avec ses collègues, il te calcule plus. Est-ce qu’il t’a jamais calculée ?

Qu’à cela ne tienne. Le dernier train pour Nantes part dans vingt minutes. Tu respires. Tu ravales ton venin. Tu attends. Ton souffle fait de la vapeur. On est début octobre et le froid s’infiltre partout. T’as bien essayé d’aller changer ton billet au guichet, tout à l’heure. Mais ça coûtait plus de trente euros et t’as pas un kopeck en poche.

Douze flics débarquent sur le quai, bombe lacrymo à la main, suivis d’une milice à la solde de la SNCF. Ça nous fait une vingtaine d’uniformes. Vous reprendrez bien un peu de sécurité ? Tu les surveilles du coin de l’œil, pas tranquille. Y a rien à faire ; t’as beau te savoir innocente, après quelques gardes à vue, quelques insultes, quelques claques et menaces de mort en complément, les flics, tu te méfies.

Tu fumes clope sur clope pour faire passer la haine (mais elle passe pas. T’as beau y faire. Elle passe plus). Le dernier train se pointe. Les flics se mettent en mouvement. Tu les suis des yeux. S’ils montent ça va vraiment être la merde. Ils s’adressent à un passager : « Ils sont descendus ?

– Ouais je crois... j’sais pas. »

Ils fouillent le quai sans monter dans le train. Les contrôleurs ne sont pas aux portes. Soulagée, tu t’engouffres dans le wagon-restaurant. Le train ne démarre pas. Tu surprends une discussion entre un voyageur et la vendeuse du wagon-restaurant. « Pourquoi y a la police ?

– Deux passagers en fraude, ils ont pas donné leur nom pour l’amende. »

Nerveuse, tu ris toute seule. Les gens te matent comme si t’étais folle. Vingt flics mobilisés pour deux fraudeurs. C’est mal barré. Le train accuse vingt minutes de retard, bloqué pour cause de descente de police. Tu observes le quai mais tu sais pas s’ils les ont trouvés ou pas. Tu pries que non.

Le train démarre enfin. Les contrôleurs effectuent un premier passage. Y en a un qu’a une tête sympa. Alors tu te dis : pourquoi pas ? Deux connards de suite ça fait mince en probabilités. Bon, tu te dis aussi que, dès qu’il y a de l’uniforme en jeu, la probabilité de mesquinerie grimpe à 90 %. Mais tu essaies quand même. Parce que t’es conne. Parce que t’as envie d’y croire. Parce que tu veux pas rester comme ça, toute pleine de rage tremblante, à cracher dans ta tête, et t’attends qu’une chose, c’est qu’on te détrompe. Malgré les coups que t’as pris. Malgré l’élancement sur ta joue. 

Tu te jettes à leur poursuite. Tu en recroises un (celui qu’a une bonne tête) en première classe. Chance : il n’est pas en train de contrôler. Tu lui souris. Deuxième topo, échec et mat. Le type s’en branle à un point pas possible. Il dit : « C’est pas le même trajet » (SANS. BLAGUE.) Même pas il te demande si ça va, même pas il montre un signe quelconque de sollicitude.

« Je vais vous faire un ticket. C’est soixante-sept euros.

– Monsieur, vous avez pas écouté. J’ai pas d’argent.

– Alors je vais vous faire une amende. Vous avez une pièce d’identité ? »

Tu le regardes, effarée. Il sourit, lui. Il s’en fout. C’est pas sa pommette. Pas son ami. Pas sa vie.

Tu donnes ta carte d’identité. C’est là qu’elle arrive dans ta tête, l’explosion. T’aimerais tellement avoir une bombe dans ton sac trop lourd, et en plus t’as mal à la joue. En regagnant le wagon-restaurant tu te mets à haïr tous les passagers. Parce qu’ils sont en règle. Parce qu’ils ont un endroit où dormir. Parce qu’ils s’en foutent. Et surtout, surtout, parce que, quand ils sourient au contrôleur, c’est sincère. Pas besoin de calculer.

Les minutes qui suivent, tu fulmines, tu serres les poings, t’as envie de défoncer quelque chose ou quelqu’un. Tout le trajet tu pries qu’une bombe explose. Mais ça marche pas. Les terroristes ils sont jamais là quand t’as besoin d’eux. Eux aussi, ils s’en foutent.

T’as de l’acidité qui suinte de tous tes pores. Avec ton gros pansement, ton gros sac à dos et ton envie de buter le monde entier, tu passes pas inaperçue. En plus tes mains tremblent. Tu croises ton regard dans la vitre : tes cheveux partent en couille, t’es en sueur. Les gens t’observent, de biais, en croyant que tu les vois pas.

T’as pas l’air net, c’est clair. Les passagers se disent : « timbrée ». Bah peut-être. Ce serait même salutaire, en fait, vu le nombre de violences, sous multiples formes, que tu reçois, sans qu’elles te soient forcément destinées, en juste une demi-journée de civilisation. Ne pas péter les plombs, elle est là, la folie, si elle existe. Les gens, t’aimerais bien qu’ils soient morts.

Une fille monte à l’arrêt suivant. Jean, manteau, baskets élégantes, noir et or, Adidas. Elle traverse le wagon-restaurant pour aller vers la seconde classe. Nerveuse, furtive. Les fraudeurs se reconnaissent entre eux : tu lui adresses un sourire qu’elle peut pas voir.

Tu la recroises, dix minutes plus tard, en cherchant des toilettes sans file d’attente, assise sur la banquette entre deux wagons. Sans bagage, les mains crispées derrière ses genoux. Elle a gardé son manteau. Avec toujours cette tête de proie qui se cache. Un renflement bizarre sous le manteau. Enceinte. Ou autre chose. Avec les temps qui courent. Autre chose.

Tu tires la chasse et tu te dis que tu te fais des films, que BFM-TV a pénétré dans ta tête malgré toutes tes précautions. Quand tu repasses dans l’autre sens, elle n’est plus là.

Arrêt suivant. C’est pas ta gare. Mais tu sors. Tu finiras en stop, même s’il fait déjà nuit. Nantes n’est qu’à une heure de voiture. Une intuition. Les fraudeurs se reconnaissent mutuellement. Mais aussi ceux qui ont envie que tout disparaisse autour d’eux.

Tu entends l’explosion, t’es déjà à l’autre bout du quai.

Tu te retournes pas.



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