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Auteur Sujet: Nouvelle N°10 : Quand la terre mourra  (Lu 107 fois)

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Hors ligne La Plume Masquée

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Nouvelle N°10 : Quand la terre mourra
« le: dim. 2 déc. 2018 à 15:42 »
Bonjour à tous 😀
10e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Si la vie extraterrestres existait ? Et si cela nous arrivait ?... 😨
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Nouvelle N° 10 Quand la terre mourra.


Cours. Respire. Ne te retourne pas. Avance, c’est tout. Respire. Concentre-toi sur le front serré des chênes, tu es y presque. Cours !
   Dans mon dos j’entends leurs souffles, le claquement de leurs bottes, les branches qui craquent, le cliquetis de la sangle de leurs armes qui bat contre leurs torses au rythme de leur course.
Cours. Respire. Ne te retourne pas.
   Je bifurque, slalome entre les arbres pour rendre leur tâche plus difficile, leur prouver que nous ne sommes pas une espèce qui rend les armes facilement. Un nouveau coup de feu éclate derrière moi. Une balle siffle à mes oreilles. Mon pouls bat plus fort dans mes tympans, l’air humide colle à mes vêtements, se mélange à ma sueur.
Cours bordel ! Arrête de penser ! Concentre-toi ! Respire !
   J’ai un point de côté. Pire que ça, ça me dévore tout le côté gauche, mais si je m’arrête, je suis foutue ! Je préférerais la mort.

      Mon objectif : la forêt. Sombre, dense et protectrice. On peut s’y perdre, enfin eux, parce que nous, on la connaît comme notre poche. Surtout maintenant. Ils n’ont plus de forêt eux, plus d’arbre, plus de mer, ils ont tout perdu. C’est pour ça qu’ils sont venus chez nous, pour nous voler.
   Je dévale la plaine noircie par les récentes batailles, à ses pieds, les traces d’une ancienne route. La voie grêlée de trous, des feux tenaces qui couvent. Partout où se pose mon regard, je ne vois que l’enfer. La paix est morte sans doute. Noyée sous les rivières de feu. Des carcasses de véhicules calcinés s’amoncellent le long de la route. J’ose un œil en arrière. Je les ai pas mal distancés. Il faut que je fasse une pause ou mes poumons vont exploser. À l’horizon, le soleil se couche enfin. Ils vont devoir rentrer.
   Je saute une ravine et me glisse sous une bagnole abandonnée. Je m’allonge jusqu’à m’incruster dans le sol. Mon cœur me fait mal à battre aussi fort. J’aimerais parfois qu’il s’arrête de faire autant de bruit. Ou alors c’est autour de moi qu’il y a trop de silence ? Depuis leur arrivée, les bruits se sont tus. C’est abominable tout ce silence. C’est effrayant. On n’entend plus que le bruit de nos angoisses. Je relève un peu la tête. De ma position, je ne vois que la route, les gravats, l’herbe cramée. Ont-ils perdu ma trace ? Ont-ils laissé tomber ? Non, ils ne laissent jamais tomber. Quand ils sont obligés de rentrer, la nuit, ils envoient leurs drones nous traquer à leur place. Des espèces de petits appareils qui ont la forme de gros galets et qui glissent dans le ciel sans un bruit. Vous ne les apercevez que quand vous êtes mort. La lueur décline, le froid va s’intensifier, ils n’aiment pas le froid. Après je pourrai sortir et foncer jusqu’à la forêt. Je dois juste attendre. Je ferme les yeux en posant la main sur mon ventre.

   “Nous sommes un peuple qui croit que l’univers est constitué d’une myriade de civilisations qui, ensemble, peuvent générer l’espoir et conférer la sécurité à la vie elle-même”.
Est-ce qu’ils se sont foutus de notre gueule ? Ou est-ce nos experts qui se sont plantés ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, même s’il est clair que nos experts sont clairement passés à côté de quelque chose. Ils ont bien dû se marrer dans leurs vaisseaux, en nous voyant agiter nos banderoles de bienvenue. Quand l’administration spatiale avait capté leur message, quelques semaines avant l’invasion, on avait eu le droit au grand tralala. D’une manière unanime ou presque parce qu’il y avait bien eu deux ou trois sceptiques, le monde s’était réjoui de leur arrivée. Enfin, nous avions la confirmation que la vie existait ailleurs. Notre excitation était à son paroxysme. Nous rêvions de ce qu’ils pouvaient nous apprendre, de la façon dont notre quotidien allait évoluer. Il y avait eu quelques manifestations opposées, bien sûr, par des types qui devaient bien rigoler maintenant, mais vite calmées par notre gouvernement, plus que désireux d’accueillir avec bienveillance ces visiteurs de l’espace. C’était tout nous ça. Faire confiance aveuglément. On a vite déchanté.
   La première attaque est survenue deux jours après que les vaisseaux se soient arrêtés au-dessus des grandes villes pour nous balancer leur petit message rassurant. “La sécurité à la vie elle-même”. Quelle connerie ! Leur sécurité oui ! Leur vie ! La nôtre, ils n’en avaient rien à foutre. Ils ont d’abord paralysé nos générateurs, c’est là que le silence s’est installé. D’un seul coup sans prévenir, tout s’est éteint. C’est fou comme on était dépendants. Comme on a eu du mal à réagir. Puis, ils ont lancé leurs bombes. Sur les bâtiments gouvernementaux d’abord, avec nos dirigeants dedans bien entendu, sur nos ponts ensuite et nos routes, anéantissant nos espoirs de fuite. Nous étions désemparés, à l’abandon, alors à leur message a rapidement succédé le nôtre : évacuer les zones de danger, rejoindre le bâtiment le plus proche et s’y confiner. Là encore, c’était une belle connerie. On leur a facilité la tâche, ils n’ont pas eu à nous chercher. Et c’est là que le pire a commencé.

   On était rassemblés dans la salle des fêtes, mes amis, mes parents, nos voisins, dans une semi-obscurité, attendant impatiemment les secours. Mais les secours avaient déjà rendu les armes. Dès que le gouvernement avait explosé en fait. Ils sont arrivés à vingt, en ligne et en cadence. Vingt, quand on y repense, c’est tellement peu… pourquoi n’avons-nous pas foncé dans le tas ? Pourquoi nous sommes-nous laissés faire ? Peut-être parce qu’ils nous ressemblaient tellement. Juste plus grands et plus fins que nous, guindés dans des combinaisons noires matelassées avec un casque intégral et surtout armés jusqu’aux dents. Peut-être simplement parce que nous avions peur ?
   Ils nous ont triés en trois catégories. Les jeunes, dont je faisais partie au fond de la salle, les entre deux âges, mes parents, sur un côté et les plus vieux au milieu. Je n’avais personne dans cette catégorie, à part quelques voisins, mais que je ne fréquentais pas beaucoup. Est-ce que ça a été moins douloureux de les voir mourir ? Non. Ça a été atroce pour tout le monde. On a tous hurlé, les gosses comme les adultes quand le feu de la mitraille s’est abattu sur eux. On s’est recroquevillés sur le sol en position fœtale et on a chialé. Parce qu’on était persuadés qu’après ça allait être notre tour. Finalement, ça aurait été préférable.

   Ils ont fait monter les survivants dans leurs véhicules, les adultes sont partis à gauche, nous à droite. J’ai vu ma mère disparaître dans un écran de poussière. Nous étions terrifiés, en vie encore, mais pour combien de temps ? Je me suis persuadée qu’ils ne voulaient pas nous tuer parce que sinon ils l’auraient fait dans la salle en même temps que les vieux. Mais qu’allaient-ils faire de nous ? Pourquoi nous garder en vie ?
   On a roulé la journée entière, sur des routes défoncées au milieu d’un enfer déchaîné. On a découvert la boucherie. La chair, le sang de ceux qui tentaient encore de résister, maculant les fossés. Nous avons pleuré notre impuissance. Nous pleurons encore aujourd’hui.
C’est à la nuit tombée que nous avons pénétré dans une enceinte fortifiée. Je ne suis pas très douée en infrastructures, mais celle-ci n’était clairement pas une des nôtres. Quand l’avaient-ils construite ? C’était un bâtiment immense, sorte de hangar en tôle, entouré d’une muraille de plus de trois mètres de haut. Depuis combien de temps étaient-ils là réellement ?
Certaines rumeurs disent qu’ils sont là depuis longtemps, bien avant l’invasion. Que des espions étaient déjà parmi nous, en sommeil, attendant le moment propice pour se révéler au grand jour. Nous disséquant pour apprendre tout de nos habitudes et surtout de nos failles. Je n’ai pas vraiment d’opinion là-dessus, peu m’importe depuis quand ils sont là, tout ce que je sais, c’est qu’ils me foutent la trouille.
   Il faisait chaud dans leur engin, une chaleur étouffante ensemencée par notre peur. Quand les portes se sont ouvertes, un vent glacial a envahi l’espace confiné nous faisant frissonner. Ils nous ont ordonné de descendre, dans notre langue, ce qui était étrange, mais confirmait du coup la théorie des complotistes. On s’est tous regardés, hésitants. À l’intérieur, nous avions encore la certitude d’être en vie, en descendre, c’était affronter l’inconnu. Et pas n’importe lequel. Un putain d’inconnu ! Ils ne nous ont pas laissés hésiter longtemps. Trois soldats sont montés et nous ont poussés sans ménagement vers la sortie. Certains se sont remis à chialer. Moi je me suis contentée de prendre la main de Kaya, ma meilleure amie, et nous ne sommes pas lâchées jusqu’au bout.
   La cour intérieure était vaste, en terre battue, fouettée par les vents. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils n’aimaient pas le froid. Ils grelottaient malgré leurs combinaisons épaisses et nous engageaient à nous magner le train. Je me souviens d’avoir pensé qu’on n’avait qu’à résister jusqu’à l’hiver, que les températures étaient si glaciales qu’ils ne tiendraient pas, et puis j’ai réalisé qu’on serait sûrement tous morts avant. Ils avaient dû réfléchir à ça avant de venir.
   Ils nous ont guidés jusqu’au bâtiment, éclairé par d’énormes projecteurs qui lui donnaient un aspect brillant et surdimensionné. Deux portes se sont ouvertes sur notre passage et nous sommes tous restés sans bouger, angoissés. À l’intérieur du hangar était stationné un vaisseau spatial. Gigantesque, circulaire et noir. Est-ce qu’ils voulaient nous emmener ? Ils nous ont poussés sur la minuscule passerelle et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un hall luminescent, aménagé en laboratoire. Mon cœur s’est arrêté de battre. Apparemment, on n’était pas près de décoller. Nous avons remonté un corridor interminable et ils nous ont répartis dans des sortes de dortoirs.
Deux jeux de trois couchettes sur chaque mur, une table avec des bancs au milieu. Carcérale. Sur la table, des plateaux garnis. Ça faisait des semaines, depuis l’invasion, qu’on n’avait pas vu autant de bouffe et malgré l’énorme appréhension qui me trouait le bide, je peux vous dire que ma première envie fut de me jeter dessus ! Kaya m’a retenue. Elle tremblait de peur, ses yeux étaient rougis par le chagrin, mais ils luisaient aussi d’une détermination que je ne lui avais jamais vue. La guerre change les gens. Elle les transforme parfois. J’ai changé moi aussi, mais dans cette pièce, existait encore l’ancienne Isha, régie par ses instincts primaires. J’avais faim et soif. Nos deux autres colocataires étaient déjà attablées.
— Putain ! Ne bouffez pas ça ! leur a hurlé Kaya. Vous ne savez même pas ce que c’est !
Une des deux, qui semblait avoir douze ans, des yeux éteints et des joues creusées, lui a lancé un regard morne :
— On dirait de la viande fumée, c’est bon.
— Le fumé ça doit être pour couvrir le goût du poison !
— Pourquoi ils se seraient donné la peine de nous amener ici pour nous empoisonner ?
Elle n’avait pas tort. Ils ne nous voulaient peut-être pas du bien, mais sûrement pas nous tuer. Du moins pas ce soir. Mais Kaya était bornée.
— Je ne toucherai à rien de ce qui vient d’eux ! a-t-elle vociféré en envoyant valdinguer le plateau d’un revers de main rageur.
Les petites boulettes de viande fumée ont rebondi sous la première banquette. L’autre petite qui semblait un peu plus jeune, plus maigre aussi, et qui n’avait ouvert la bouche que pour y enfourner de grosses bouchées, s’est décidée à intervenir :
— Moi j’espère justement qu’il y a du poison, comme ça je mourrai cette nuit sans avoir à subir ce qu’ils vont nous faire demain.
On s’est toutes tournées vers elle, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? j’ai demandé.
Elle a haussé les épaules :
— Bah j’en sais rien, mais faut pas être très intelligent pour savoir qu’on est dans un labo et que dans des labos, on fait des expériences.
On a toutes baissé la tête et on s’est assises pour manger. Même Kaya qui a fini par ramasser ce qui restait de son plateau.

   Nous ne savions pas quelle heure il était, nous n’avions aucune notion du temps dans cette chambre. Ils n’avaient pas pris la peine d’éteindre les lumières après que nous ayons fini notre repas et nous avions fini par nous allonger sur les banquettes, un bras sur les yeux pour nous protéger un peu de cette lumière artificielle. Nous avions passé une partie de notre temps silencieuses, nous ne savions pas quoi dire à part ressasser nos angoisses ou fabuler sur leurs expériences, ce qui aurait été pire. Je crois que la plus petite s’est mise à pleurer à un moment, mais par pudeur nous n’avons rien dit. Par peur de nous effondrer aussi. Et puis nous avons commencé à parler. C’est Kaya qui a eu l’idée des présentations. Pour qu’on ne meure pas dans l’indifférence. Elle s’est redressée sur sa couchette et a déclamé d’une voix solennelle et faussement enjouée :
— Je me nomme Kaya, j’ai seize ans et je pensais comme une conne qu’ils venaient en amis.
Ça nous a fait rigoler deux minutes, un peu jaune tout de même, d’un petit rire feutré, nerveux. Puis la plus petite s’est redressée à son tour. Elle ne touchait même pas le bas du lit du dessus.
— Je m’appelle Abey, j’ai neuf ans et moi aussi je croyais qu’ils étaient nos amis, même si j’avais déjà un peu peur.
Neuf ans bordel ! Et déjà l’espoir de mourir…
Ça m’a chamboulée, du coup je n’ai pas entendu le prénom de la troisième et c’est Kaya qui m’a tiré de mes pensées.
— La muette là-bas, c’est Isha ! Elle a seize ans comme moi et c’est ma super copine.
— Tu as de la chance d’avoir encore quelqu’un, a soupiré Abey. Moi tous ceux que je connaissais sont morts ou partis.
On s’en doutait un peu, vu comment elle était maigre, elle devait se débrouiller seule depuis le début de la guerre.
— Ils les envoient où nos parents ? j’ai demandé.
— Dans des colonies, a murmuré sans nom. J’ai entendu dire qu’ils les envoient sur leur planète pour nettoyer leurs déchets toxiques. Et ils les laissent crever dans leur pollution. Mon père faisait partie de la première rafle.
Personne n’a pas répondu, à quoi servaient les mots après ça ? Surtout que nos parents faisaient partie des rafles suivantes.
Un petit sifflement a ponctué notre silence. On a regardé à droite et à gauche et on a fini par se lever pour chercher d’où ça venait. C’était comme un souffle continu. Kaya a repéré une bouche d’aération. En tendant la main, on sentait un air froid nous tomber dessus.
— Ils envoient de l’air, a-t-elle commenté en reculant par précaution.
On a toutes fixé la bouche, s’attendant à ce que quelque chose en sorte, puis Abey s’est effondrée. D’un coup. Elle était debout et la seconde d’après elle était au sol. Je me suis précipitée pour tâter son pouls, le mien me broyait les veines.
— Elle est juste endormie, j’ai soupiré en me tournant vers les deux autres.
Puis Aquene est tombée aussi. C’est comme cela qu’elle s’appelait. J’ai entendu Kaya le crier quand elle s’est précipitée sur elle pour éviter qu’elle se fracasse le crâne sur la table. Je commençais à ne pas me sentir bien non plus. J’avais des vertiges et ma vision se troublait. J’ai vu Kaya se tourner vers moi en panique.
— C’est du gaz ! Ils nous asphyxient !
Et je me suis écroulée.

Paf, criiiish… paf, criiiish
Est-ce que c’est mon cœur ? Ou mon mal de crâne ?
J’ai un truc qui me vrille le cerveau. C’est épouvantable. Ça veut dire que je suis encore en vie ? J’ouvre un œil et me prends la lumière crue d’un néon en plein dedans. Je le referme aussitôt.
Paf, criiiish…
Putain c’est quoi ce truc ? Je me tourne un peu sur le côté, veux mettre mes mains en visière, mais elles sont entravées. Je capte une présence à mes côtés. Un truc glacé m’effleure l’épaule.
— T’es en vie ?
J’ouvre les yeux, il est là à deux centimètres, il me regarde de ses grands yeux presque translucides, la bouche couverte par un masque qui lui permet de respirer. Je tente de me relever, mais on m’a attachée au lit. Je veux hurler, mais il plaque sa main gantée sur ma bouche. De l’autre, il me fait signe de me taire et défait mes sangles.
— Je ne te ferai pas de mal, je ne m’occupe que du ménage, moi, me dit-il et il ajoute en chuchotant : et je fais partie de la résistance.
La résistance ? Je fronce les sourcils, il m’explique :
— Nous sommes quelques-uns en désaccord avec les directives de notre gouvernement.
J’enlève sa main de ma bouche, c’est fou ce qu’elle est froide, même à travers ses gants.
— Quelles directives ?
Il s’écarte de moi, en baissant la tête et je croise dans son dos, le regard définitivement vide d’Aquene. Un peu plus loin, plusieurs petits corps ballants sont entassés sur un chariot. Je reconnais celui d’Abey en haut de la pile. Les larmes me montent aux yeux et c’est moi cette fois qui me couvre la bouche pour étouffer ma peine.
— Certaines ne supportent pas, dit-il en secouant la tête.
— Supporter quoi ?
Je m’attends au pire, mais pas à ce qu’il m’avoue :
— L’insémination.
Mon cœur se fend en deux, la douleur explose dans ma poitrine tandis que je tâte bêtement mon ventre. Qu’est-ce qu’ils m’ont foutu là-dedans ? Il croit bon de m’expliquer. Sa planète, quasi morte à cause de la pollution, la disparition de leur faune, de toutes leurs ressources énergétiques, la mort de milliards de personnes et la stérilité des autres. Et enfin la survie.
— En désespoir de cause, notre gouvernement a décidé de chercher ailleurs des solutions. KOI 7701 s’est avérée être la seule planète quasi identique à la Terre.
— KOI quoi ?
— C’est le nom qu’on donne à ta planète. Grâce à vous, ils espèrent repeupler et décontaminer la Terre, pour pouvoir y revivre un jour.
Je ne sais pas quoi dire, je suis en état de choc. Tout ce que je sais demander, c’est où est Kaya.
— Contrairement à toi, ton amie s’est réveillée tout à l’heure quand ils étaient encore là. Ils l’ont envoyée en camps d’insémination.
Des camps ? Alors l’horreur peut être pire que ça ?
— Tu dois t’enfuir maintenant, ils vont bientôt revenir. Va prévenir ton peuple, organisez une résistance ! Nous ne pourrons pas rester éternellement ici, nos corps ne résisteront pas à votre atmosphère et à vos températures glaciales.
Comme je ne bouge pas, paralysée par mes émotions, il me prend la main et me traîne vers une canalisation bouchée par une grille qu’il fait sauter en deux secondes. J’ai mal au ventre, à l’entrejambe, j’arrive pas à réagir. Je le regarde bêtement avec l’envie de vomir.
— Ça t’amène derrière l’enceinte. Ne traîne pas ! Cours !
Je reste sans bouger à l’entrée de ce foutu trou, je flippe, si c’était un piège à l’autre bout ? Je ferme les yeux tandis qu’il me pousse dans le tube.

   Paf, criiiish… paf, criiiish
Je rouvre les yeux. Je suis sous la bagnole. La nuit se répand sous la route. Et la forêt brûle.
   Paf, criiiish… paf, criiiish. C’est le bruit des armes qui embrasent la forêt, les miens courent dans tous les sens pour échapper au brasier. Certains s’effondrent, les hommes, touchés en pleine tête par leurs balles. Ils fauchent les femmes au niveau des genoux, seuls nos ventres les intéressent après tout. Quelque chose m’attrape la cheville, un courant glacé me remonte le long de la jambe. Je suis tirée en arrière et mon hurlement est si intense qu’il couvre un moment le bruit de mon monde à l’agonie.

   J’ai retrouvé Kaya au camp, attachée trois lits plus loin que le mien. Les terriens qui nous gardent veillent sur nous farouchement, mais nous laissent parler librement. On n’est pas à plaindre. On est bien nourries contrairement à ceux qui partent pour les colonies, ils nous apprennent leur langue, nous filent des bouquins qui parlent de la Terre. C’est vrai qu’elle était belle avant qu’ils ne détruisent tout. Je me demande ce qu’ils vont détruire ici. J’ai appris que celui qui m’avait aidée à fuir était mort. Peu après ma capture, ils l’ont tué sans hésitation. Ce n’était pas un piège tout compte fait.
   L’hiver arrive, mais ils ont remis les générateurs à graisse en route, ça les a fait marrer, ils parlent de préhistoire, de trucs que je ne comprends pas trop, mais il règne dans les bâtiments une douce chaleur. Trop chaud pour nous, mais bon tant que ça ne nous tue pas ils s’en foutent.
   J’en ai vu un qui a enlevé son respirateur la semaine dernière et il a tenu une heure sans. Il semblerait que leurs corps s’habituent finalement à notre atmosphère. Il semblerait que ce monde ne soit déjà plus le nôtre.



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