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Auteur Sujet: Nouvelle N°3 : Dans la bouche  (Lu 492 fois)

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Nouvelle N°3 : Dans la bouche
« le: dim. 14 oct. 2018 à 16:53 »
Bonjour à tous 😀
3e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😃 une plongée dans les entrailles de la terre, cela vous dit ? 😋 amis claustrophobe, passez votre chemin 😜
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture à tous :clindoeil:

Dans la bouche

Yann se met immédiatement au travail. Il est rapide et précis, n’aime pas perdre de temps ; d’autant que ce soir c’est la fête de la Musique, et il a des amis de lycée qui jouent dans un autre quartier, à l’autre bout de Paris, vers Pyrénées. Leur concert pop rock commence à 20 heures. Yann ne prend donc pas la peine de discuter. Ça tombe bien parce que j’ai trop faim. Et quand j’ai faim, je suis de très mauvaise humeur. En plus, il fait hyper chaud aujourd’hui, aussi bien à l’extérieur que dans les souterrains sombres de Paris. C’est le premier jour de l’été. Aux odeurs poussiéreuses se mêlent les effluves de transpiration de mon collègue. J’aide Yann à en finir le plus rapidement possible. Nous sommes des professionnels, cinq ans qu’on travaille ensemble. Nous formons un tandem efficace.

– C’est bon, on dégage !

Ça, personne ne l’a dit ; il nous a suffi d’un regard accompagné d’un imperceptible hochement de tête pour nous comprendre.

On rebrousse chemin.
– Au fait, tu viens ce soir ou pas ?

Yann a risqué une question. À mon expression renfrognée, il comprend que ce n’est pas le moment d’en parler. Alors il se tait. Et il fait bien. Je n’aurais pas supporté un énième topo sur la musique de ses potes dont il s’est proclamé manager. Yann tourne en boucle depuis des mois. Le concert de ce soir, il s’y prépare et il en rêve depuis un bout de temps. Il ne peut pas le rater. Il serait prêt à suivre son groupe à l’autre bout du monde en acceptant pour cela toutes les concessions : dormir dans la boue, se serrer plus que la ceinture… En attendant, il travaille pour cette société de téléphonie, accepte volontiers les heures supplémentaires, rêvant d’avoir un jour suffisamment d’argent de côté pour pouvoir se mettre à son compte dans la musique. Il voudrait être indépendant, passer sa vie à des concerts, des festivals, descendre des bières, se baigner dans la foule.

Mais pour l’instant, faut qu’on remonte. On arrive au pied de l’échelle quand Yann saisit mon bras ; une poigne de mec qui ne rigole pas.

– Karim, dis-moi franchement si tu viens ou pas ?

Je sais bien que pour lui et ses potes, c’est le concert de l’année. D’ailleurs y a un autre groupe qui joue déjà, au-dessus, sur la place. Un groupe au son saturé avec un chanteur qui gueule à la volée. Jouer, c’est un grand mot. Ils font leur balance. Yann insiste, il ne lâche pas le morceau.
– On est potes ou pas ?

Je ne peux pas lui dire, non collègue, mon vieux, on est juste des collègues, on s’entend bien niveau boulot, mais j’ai pas spécialement envie de te voir en dehors. J’aurais pas grand-chose à te dire, moi j’aime le silence… La bonne vieille guitare électrique est de retour. Avec le batteur increvable. Mais je ne suis plus un ado. Je ne vois pas ce que ma présence pourrait leur apporter de positif, faudrait faire semblant d’apprécier, remuer la jambe en rythme. Yann veut que je sois là, uniquement pour faire poteau, qu’il y ait un max de monde. Et il reste persuadé qu’on ne peut pas ne pas aimer sa musique.

Je lui réponds non de la tête. Yann serre les poings.
– Pousse-toi, bâtard ! Faut que je sorte vite fait.
Ses larges épaules d’ancien videur de bar se frayent facilement un passage.

Yann monte rapidement les marches de l’échelle dans la pénombre. Ses semelles claquent. Je ne me sens absolument pas obligé d’aller à son concert. Je ne lui dois rien. Je voudrais prendre un air dégagé, celui de l’homme souriant à la vie, mais la sensation de faim tiraille mon estomac. Plus on monte, plus il fait noir, plus la musique est forte. Bizarre qu’il fasse si sombre. Je jette un coup d’œil à ma montre : 19h02.
– C’est quoi ce bordel ! T’as rabaissé la plaque ?

Tout en haut de l’échelle, Yann frappe de ses poings contre le rectangle de béton clos. Il se tourne vers moi en postillonnant :

– Putain ! C’est pas vrai ! On est coincés !

J’essaye à mon tour de soulever la plaque de toutes mes forces. La sueur dégouline dans mon cou. Je sens mes veines gonfler et l’effroi m’envahir.

– T’as raison. Quelqu’un a dû rabaisser la plaque de l’extérieur et on est faits comme des rats !

– Comment c’est possible ? Ne me dis pas que…
– Si, j’ai merdé !
– Quoi ? T’as pas mis la barre de sécurité ?
– Bah non, j’ai complètement zappé !

Je me revois encore, debout, près de la bouche d’égout, me disant, tiens faut que je pense à mettre la barre, celle qui empêche la fermeture depuis l’extérieur, et puis j’ai pensé à tout à fait autre chose.

– Mais qu’est-ce que t’as dans le crâne ? Tu veux me faire rater le concert, c’est ça, hein ? T’en as après moi aujourd’hui !

– N’importe quoi !
– T’as oublié que ce soir c’est la fête de la Musique…
– Justement !

– Et que n’importe quel pèlerin passant par là pourrait s’amuser à fermer la trappe ! Un simple coup de pied, et hop !

Yann consulte son téléphone portable.
– Merde ! Pas de réseau.

J’essaye aussitôt avec le mien même si je sais d’avance que les portables ne captent pas dans les sous-sols. On est bloqués sous terre. Sans pouvoir téléphoner. Je crie à mon tour, je tambourine. En vain. De toute façon, la musique couvre nos voix. Yann lève ses mains vers ma gorge.

– Tu vois, là, je crois que je serais capable de…

*

On aura beau crier, personne ne nous entendra avec ce maudit concert punk. C’est comme si on était muets. Mais Yann ne se décourage pas pour autant, il repasse au-dessus de moi et tape sur la plaque en hurlant à tue-tête : « On est là ! Houhou ! Y a quelqu’un ? » J’ai l’impression qu’il va se briser les os de la main et du coude. Le voilà qui bascule à l’envers, sur l’échelle, se retrouvant la tête en bas afin de pouvoir frapper avec ses pieds. Mais toutes ses positions acrobatiques ne servent à rien. Ça ressemble plutôt à l’énergie du désespoir.

Des frissons envahissent mon corps. Yann me lance un regard clair :
– Qu’est-ce qu’on va faire ?

Il sait aussi bien que moi qu’il est impossible d’ouvrir la trappe par en dessous. Et nous n’avons en notre possession aucun outil permettant de percer le béton. Pas un seul explosif ou assimilé pour faire sauter le couvercle. Cette galerie souterraine dans laquelle nous sommes bloqués ne mène nulle part, aucune issue possible.

D’un seul coup, j’ai comme un flash. Quel con ! L’évidence est souvent ce que l’on voit en dernier. Je lui indique la petite trouée face à lui, dans le mur.

– Si on ne nous entend pas, quelqu’un pourra peut-être au moins nous
voir ?

En effet, cette ouverture donne sur une petite grille rectangulaire juste au-dessus, jouxtant la plaque du regard de chaussée communément appelée "bouche d’égout".

– Bonne idée ! s’exclame Yann en passant aussitôt à l’action.

Il passe son bras par le trou et agite sa main en criant de plus belle : « Vous nous voyez ? Aidez-nous ! On veut sortir ! » Dommage qu’on ne puisse pas y passer le corps. Yann continue longtemps, entièrement concentré dans sa tâche qui s’avère inutile.

Il me laisse sa place sans rechigner. À mon tour, je passe mon bras dans le trou et fais des signes de la main. On ne sait jamais ! Peut-être que quelqu’un apercevra ce mouvement humain sous la grille ? Plus le temps passe et moins j’y crois. Mais je ne vois pas d’autre solution que de me raccrocher à cette lueur d’espoir.

La musique bat toujours son plein. Le rythme saccadé et l’énergie qui s’en dégage ne font que renforcer notre sentiment d’impuissance. Je continue d’agiter ma main tandis que Yann grommelle. C’est un véritable obsessionnel. Il râle dans sa barbe : j’espère qu’on va pas y passer la nuit…

Reste plus qu’à attendre que quelqu’un s’inquiète de notre absence et prévienne notre société. Ça pourrait prendre un jour ou deux, peut-être même toute la semaine. Yann ne pourra pas compter sur ses potes ce soir, ils seront tous absorbés par leur concert. Et moi ?

Ah, moi, c’est compliqué.
Je suis un solitaire.

Je n’ai même pas eu le temps de déjeuner. J’ai le ventre creux, l’estomac qui gargouille ; la mauvaise humeur me ravage… Et nous voici, Yann et moi en gilet bleu marine dans le sous-sol de Paris, sous la place Constantin Pecqueur précisément.

Nous devions effectuer les deux derniers raccordements téléphoniques de la journée. Pour cela, on avait ouvert le regard de chaussée, puis nous sommes descendus dans l’étroit conduit vertical à l’aide de l’échelle métallique, après avoir pris soin de rabaisser le grillage de sécurité.

Une fois en bas, on a emprunté un autre tunnel, perpendiculaire, horizontal celui-là, et beaucoup plus large, qui s’arrête dix mètres plus loin. Un cul-de-sac de béton. À six mètres sous terre se trouve notre bureau, sans ascenseur ni secrétariat.

– Qui est l’abruti qui a baissé la plaque ?! Bordel, ouvrez-nous ! On est enfermés là-dessous !

Yann se met à chialer. Ses larmes pleuviotent sur moi, coupable et sans voix.

Yann refuse obstinément de redescendre ; il veut rester tout en haut de l’échelle, au plus près de la surface, au cas où…

Vivement qu’on sorte de là ! C’est mal parti. Nous sommes invisibles.
Nous n’existons plus à la surface de la Terre. Nous sommes dans un autre monde.
Au milieu des eaux usées et de la saleté.

Je surveille mon collègue en coin : il est résistant physiquement, un vrai bloc de muscles. Mes yeux se sont habitués à la pénombre et je vois son visage se décomposer. Il bouillonne intérieurement. Rater son concert était inenvisageable, et pourtant.

Un moment d’inattention et j’ai oublié la barre. Il se passe des choses bizarres sous les trottoirs... Qui pourra le croire ?

*
La musique est une passion indicible.
Où va-t-il chercher tout ça. Yann délire.
Combien de nuits nous faudrait-il pour    mourir dans cette caverne ?
Combien de jours pourra-t-on tenir sans eau ni nourriture ?

Mais je ne pense pas qu’on va crever ; on va juste finir par s’entretuer. S’accuser de tous les maux, chercher la petite bête… Yann me jette un regard blessé :

– Si par miracle, je dis bien par miracle, on sortait à temps, je ne veux pas te voir à mon concert. C’est pas des paroles en l’air ! Pour moi, tu n’existes plus. Tiens, je vais commencer par t’effacer de mon portable…

Ses enfantillages me lassent. Alors qu’il y a urgence : trouver une solution pour nous sortir de là, pour que la vie reprenne son cours, que l’horizon s’ouvre et que des chemins se tracent.

J’ai chaud à la tête, froid dans le cou, ça dégouline sous mes aisselles, et j’ai des fourmillements dans les doigts à force de me raccrocher à cette échelle. C’est la première fois qu’on se retrouve enfermés, et fallait que ça tombe le soir de la fête de la Musique ! On n’a vraiment pas de bol. Le groupe se donne à fond sur la place tandis qu’on se ronge les sangs sous terre. Il doit être dans les 19h30.

Une quinte de toux me plie en deux ; je vois des étoiles noires.

– Nous sommes piégés dans ce trou à rats.

– Faut relativiser, Yann, y a pire comme situation. Imagine-toi séquestré et torturé dans une cellule, ou enterré vivant…

– Arrête, tu m’angoisses ! En plus, c’est exactement ça : c’est comme si on
était enterrés vivants !

Voilà que j’ai envie de vomir. Pourtant je n’ai rien mangé de la journée. Je me racle la gorge avant de cracher de la bile. Yann en a plein ses chaussures.

Au lieu de s’emporter, il se met à rire aux éclats. Comme un dément aux yeux révulsés. Je le regarde, interloqué, entre deux jets acides. Et je me mets à rire moi aussi. Nos rires sonnent faux, mais ça fait du bien. Je m’aperçois que les lèvres de Yann ne bougent plus alors que son rire continue de fuser.

*

Je m’imaginais moisir dans ce trou quand j’ai entendu des voix humaines. Des gens se sont arrêtés au-dessus de nous. Les miracles existent ! Serait-ce bientôt la fin du cauchemar ? Yann agite sa main comme une furie. Je crie aussi, pour qu’ils nous entendent là-haut. On perçoit enfin la voix d’une femme :

– Ne vous inquiétez pas, vous allez sortir !
– Ils nous ont vus ! s’écrie Yann avec jubilation.

Deuxième montée d’adrénaline ; après l’enfermement, la délivrance. Une intervention inespérée. Je ne ressens plus aucune douleur, juste de l’excitation. Même si on ne sort pas tout de suite, on finira par être libres puisqu’on a réussi à attirer l’attention sur nous. D’autres êtres humains savent. Ils auraient pu passer leur chemin, mais ils se sont arrêtés. Nous existons de nouveau, nous ne sommes plus deux rats d’égout mortifiés. La voix éraillée du chanteur ne m’agace plus. Au contraire, elle ne fait qu’accentuer mon euphorie.




Groupe punk place Pecqueur. Les bières sont décapsulées. Un concert gratuit, ce n’est pas tous les jours. Les haut-parleurs crachent leur musique furieuse. Deux guitaristes sont entrés en scène, les gosses sont fascinés. Le chanteur se remet à brailler des « oh » et des « hé ho !». Comme des restes d’adolescence rebelle.

Le groupe fait une pause. Sabine s’éloigne en longeant le square. Elle s’arrête au bord du trottoir, se penche au-dessus d’une bouche d’égout ouverte. Un passage vertical qui descend assez bas avec une échelle métallique sur le côté. Un trou de plusieurs mètres de profondeur.

Pierre s’arrête à sa hauteur. Il s’inquiète de cette ouverture dans le sol.

– C’est dangereux pour les enfants ! s’exclame-t-il en se penchant au-dessus du trou protégé par un fin grillage quadrillé. Qui a oublié de refermer ?

Rapide regard circulaire : personne en vue. Dans le conduit souterrain non plus. Juste un fond d’eau scintillant.

– Les ouvriers auraient dû finir proprement leur travail !

Pierre fait pivoter la plaque en béton d’un geste décidé. Il a refermé la bouche d’égout sans hésiter une seule seconde.

– En plus, il y a une école juste à côté !

Un petit sourire satisfait et ils repartent parmi les bruissements de feuilles, en direction de la place Dalida, mais pas d’autre concert à l’horizon.

Une salve d’applaudissements les fait sursauter. La pause est finie. Sabine et Pierre sont de retour sur la place Constantin Pecqueur, avec un peu plus de monde que tout à l’heure.

Sabine est fatiguée. Vidée par toutes ces nuits d’insomnie. Des nuits aussi blanches que son teint. Son regard rebondit sur la bouche d’égout pour se planter dans les yeux de Pierre qui aimerait que rien ne change, jamais.

– Insupportable, cette musique ! Viens, on rentre.

Sabine n’en a pas envie. Pas envie de se retrouver seule avec lui dans leur bel appartement du 18e. Sabine essaye de danser, mais ça ne vient pas.

Lorsque Pierre l’embrasse furtivement sur la bouche, un point de douleur surgit dans la poitrine de la jeune femme.

Elle se résout à suivre Pierre quand un mouvement la fait stopper net.

Une main bouge sous l’étroite grille rectangulaire, près de la bouche d’égout que Pierre avait refermée.

Sabine la voit, elle bouge encore. Une main sous le trottoir. Sabine comprend aussitôt.

– Attends ! Y a quelqu’un de coincé sous terre ! Puis, à l’attention de l’inconnu :

– Ne vous inquiétez pas, nous allons vous sortir de là !

Sabine distingue des voix, ils semblent être plusieurs là-dessous, mais on n’entend pas bien avec la musique toujours aussi forte

Sabine en a froid dans le dos. Se retrouver enfermé dans ce conduit souterrain ? Quelle horreur ! Jamais elle n’aurait osé toucher elle-même à cette plaque !

Sur la place bondée, Sabine n’entend plus le groupe punk, juste les battements de son cœur plus forts que ceux de la batterie. Certaines plaques font penser aux sillons d’un disque vinyle. Des boucliers luisants et patinés par le temps qui passe. Ils regardent vers le ciel, tournés vers la lumière, tout en cachant un monde profond et obscur dans lequel il est facile de se faire oublier. La plaque de la place Constantin Pecqueur est vierge de tout motif ou écriture.

La musique l’extirpe de sa rêverie. Le concert bat toujours son plein.
Pierre s’est éloigné.
Sabine court et le rattrape, j’ai vu une main.
Impossible, dit Pierre.
Pourtant la main, je l’ai bien vue. C’est une main d’homme.
Pierre hausse les épaules avec mépris.
Je ne suis pas folle.
Et il se barre.

Sabine fait demi-tour, jusqu’au groupe punk, demande à certains membres du staff de venir l’aider. Des personnes sont coincées sous terre. Deux d’entre eux la regardent d’un air mou ; ils n’abandonneront pas leur bière. Sabine comprend alors que le groupe n’arrêtera de jouer pour rien au monde.

19h55. Elle appelle les pompiers. Au moment de parler, son portable s’éteint, faute de batterie. Elle pourrait encore revenir sur ses pas, mais elle a besoin de marcher, sans s’arrêter, dans la direction opposée. Loin de Pierre et de l’appart. Sabine ravale sa salive pour chasser cet arrière-goût amer dans la bouche.

*

Impossible d’ouvrir la trappe à mains nues. Il faut une clé spéciale.

Sous la grille, la main disparait un instant, puis c’est le bras entier qui ressort du trou, avec une clé au bout. Il faudrait maintenant soulever la grille pour récupérer l’outil. La main tient fermement la clé ; un faux mouvement et elle tombe dans le vide. Il suffirait de récupérer cette clé conçue spécialement pour l’introduire dans le petit carré au centre de la plaque d’égout, tourner pour ouvrir…

Mais personne ne voit cette main brandissant la clé.

*

Yann rate une marche et s’écroule par terre. Dans sa chute de plusieurs mètres, il laisse échapper la clé qu’il tenait pourtant fermement en main. Il tente de se relever, une douleur intense raidit son genou. L’épouvante monte, des pieds à la tête, en lui serrant la gorge. Il tremble. Son œil bat sous la paupière. Yann ne sent plus ses jambes ni mes mains, juste un peu de chaleur au niveau des yeux. Il rugit de douleur et de peine.

Sonné, Karim est recroquevillé au pied de l’escalier. Du sang fuit depuis le sommet de son front fendu. La clé ensanglantée qui lui est tombée dessus git à ses pieds.

*

21h58. Dehors, la vie continue. L’ambiance est à la fête. Les gens se promènent. La pénombre envahit progressivement le décor. Seul un enfant croira entendre des rugissements, ceux d’un puma. Terrifié, l’enfant passera vite fait son chemin.

*

Du sang autour de moi, partout. Une marée rouge qui encercle mon corps.
On est juste des collègues, mon vieux… Il ne faut pas avoir peur.

J’ai perdu contact avec mes parents depuis longtemps. Ils doivent toujours vivre au Maroc…

Ma mort parait soudain parfaitement égale.

Personne ne s’inquiétera.
Je vais partir en musique. Un bourreau indicible.



Mag

  • Invité
Re : Nouvelle N°3 : Dans la bouche
« Réponse #1 le: dim. 14 oct. 2018 à 22:03 »
Une nouvelle bien plus ancrée dans le suspens que les deux précédentes. J'avoue préférer celle-ci car le suspens y est distillé savamment.