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Auteur Sujet: Le fou de Layla de Nadia  (Lu 1074 fois)

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Le fou de Layla de Nadia
« le: jeu. 16 mai 2019 à 17:48 »
Le fou de Layla de Nadia

Prologue

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours connu Saïd.

Il y a des croyances que l’on garde de l’enfance et le jour où elles sont confrontées à la réalité, c’est comme si le voile qui sépare de l’âge adulte soudain se déchire, vous sentez que vous êtes irrémédiablement passé de l’autre côté. Vous réalisez déjà l’immensité de ce que vous perdez et le sentiment de cette perte est la pire sensation que vous puissiez ressentir.

Mes plus lointains souvenirs sont avec Saïd et je n’ai jamais douté que Saïd fasse partie de mes derniers. Je me suis souvent demandée ce qu’auraient été nos vies si je n’avais pas ouvert les yeux sur sa présence rassurante à mes côtés, mais surtout, je n’ai jamais cessé de m’interroger sur ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas eu comme mission de veiller sur moi.

Je vais essayer de tout vous raconter ici en commençant par le passé et peut-être parviendrai-je à donner du sens à ce qui s’est passé pour tenter d’avancer vers mon « après ».

PARTIE 1
ENFANCE INNOCENCE

A-t-on jamais connu sur terre plus amoureux que Qaïs le fut de Layla ?

« Il était une fois, il y a bien longtemps,
Le beau Qaïs, fils d’une illustre famille de Bédouins.
Il passait le plus clair de son temps en compagnie de sa douce cousine Layla.

Enfants, ils jouaient et s’amusaient inlassablement, innocemment.
Les jours se succédaient paisiblement dans l’insouciance, les rires et la joie,
Et rien n’était plus beau ni plus évident, aux yeux de chacun, que la présence de l’autre… »

Majnoun Layla
 
 
El Dar El Beida

Nous habitions Casablanca, pas la Casablanca que vous connaissez aujourd’hui, cette mégalopole schizophrène, polluée et surpeuplée, anonyme et se recherchant, un pied en Afrique, un pied en Occident. Non, ma Casablanca à moi se situe dans les années quatre-vingt, autant dire une éternité, un autre monde, certes nimbé des beaux atours de ma mémoire.
J’y avais sept ans en 1987.
Elle avait alors un côté suranné, ses quartiers avaient chacun une personnalité et un cachet.
À l’évocation d’un nom de rue, vous saviez tout de suite dans quel quartier vous étiez. Les rues du Maârif vous faisaient voyager dans les montagnes françaises, les Alpes ou les Pyrénées, celles d’Aïn Sebaâ, « La source du lion », parlaient d’arbres comme les Mimosas ou les Amandiers, et celles du quartier de l’Oasis avaient de drôles de noms d’oiseaux, rue des Pigeons, des Chardonnerets ou encore des Moineaux.
La ville avait encore une dimension humaine où chacun connaissait son voisin, où moul el hanout(1) , l’épicier du quartier, tenait un compte de crédit pour les familles sur un cahier d’écolier. La ville conservait un charme désuet et une nonchalance qui en faisaient un lieu de vie tout à fait convenable et il faisait bon y vivre.

Notre villa se situait en haut de la colline d’Anfa, surplombant l’océan et je croyais alors naïvement que ma ville s’appelait Casa Blanca en l’honneur de notre maison blanche, El Dar El Beida(2) . Je dis notre maison, mais en fait, bien que nous y habitions tous, mes parents, Khadija, Ali, Saïd et moi, nous n’y habitions pas vraiment ensemble.

Saïd était le plus jeune fils de Khadija, notre gouvernante, et d’Ali, notre chauffeur. De deux ans mon aîné, il était mon compagnon de jeu et nous étions inséparables. Il était grand et mince avec les cheveux noirs et raides et la peau foncée. Ses yeux étaient d’un noir si profond qu’il était impossible de distinguer la pupille de l’iris mais ils étaient toujours brillants et expressifs. Quand il riait, une fossette se creusait sur sa joue gauche et j’adorais comme ses sourcils épais se fronçaient lorsque je le contrariais, ce qui arrivait souvent.

Pourtant, bien que nous partagions notre quotidien, une frontière sociale, délimitée par le jardin, séparait nos deux mondes. Tandis que nous vivions, mes parents et moi, à trois dans notre grande maison avec cinq chambres, un double salon et une immense terrasse, Saïd et ses parents vivaient dans une pièce unique, exiguë et adjacente au garage où les deux voitures familiales étaient garées et entretenues avec soin et fierté par Ali.

Ali était petit de taille, foncé de peau ou smer(3) , comme on dit chez nous. Il était aussi très maigre, brun avec une petite moustache touffue qui cachait sa bouche et lorsqu’il parlait, j’avais l’impression que c’était sa moustache qui s’animait et prenait la parole.
Ses yeux très noirs, dont avait hérité Saïd, se plissaient lorsqu’il riait jusqu’à presque disparaître. Je m’efforçais toujours de le faire rire afin de voir son visage se transformer comme par magie. Ça n’était jamais difficile à faire tant il m’adorait. Il avait un regard bienveillant et était toujours d’humeur égale.
Il ne se passait pas une journée sans qu’Ali ne s’affaire à laver à grandes eaux les deux voitures de mes parents, sa préférée restant la Mercedes noire de fonction de mon père. Il le conduisait chaque matin à son bureau boulevard Zerktouni, au centre de Casablanca, en se tenant droit comme un piquet, fier avec sa casquette et son uniforme trop grand pour lui. Je ne l’ai jamais vu autant sourire qu’au volant de cette voiture qu’il chérissait.

Khadija, son épouse, était ce qu’on appelle une khedama(4), qui littéralement veut dire une travailleuse et qui désigne en fait une bonne à tout faire. Mais pour moi, elle était bien plus que tout cela. Khadija n’ayant eu que des fils, j’étais la fille qu’elle avait toujours rêvée d’avoir et elle était pour moi ma deuxième maman.
Tandis que ses deux fils aînés travaillaient déjà, l’un à l’usine, l’autre dans un garage au bled, Saïd, son dernier, m’accompagnait dans chacune de mes activités avec, pour mission officieuse, de veiller sur moi. Nous étions inséparables et naturellement, nous nous chamaillions comme frère et sœur.

J’avais une maman, mais Khadija était ma dada(5) : c’est elle qui m’a portée sur son dos, bébé, sanglée dans un drap, ballottée par ses mouvements tandis qu’elle s’affairait aux tâches ménagères. Ma mère m’a toujours dit que je refusais de m’endormir si je n’étais pas harnachée sur son dos, bercée par les comptines berbères de son village qu’elle me chantait inlassablement. Encore aujourd’hui, à l’heure de basculer dans les bras de Morphée, je me surprends à fredonner ses chansons oubliées dont les paroles ne veulent rien dire, mais dont le rythme lancinant évoque pour moi ces doux moments de l’enfance.
Khadija était beaucoup plus jeune qu’Ali, son mari, mais les années de dur labeur, aux champs d’abord pour aider ses parents au bled, et ensuite à la ville dans les cuisines avaient eu raison de ses années de jeunesse. Elle devait avoir quarante ans tout au plus, mais en paraissait facilement dix de plus. Elle portait l’ouchem(6), un tatouage comme il était de tradition dans son village du Moyen Atlas. D’une couleur bleu nuit, je me rappelais fascinée, tracer avec mon doigt d’enfant son motif géométrique, le long de son menton. Elle m’expliquait fièrement que ce tatouage était le seul héritage légué par son père.
C’est elle qui me frottait les gencives avec ses doigts tatoués de henné pendant la poussée de mes premières dents, elle qui était à mon chevet à me réciter des prières quand la fièvre s’emparait de moi, elle qui me préparait des laits à la cannelle pour m’aider à dormir, des crêpes au miel le dimanche, elle encore qui démêlait mes cheveux indisciplinés à l’huile d’olive, dont je détestais l’odeur, mais qui était, je devais l’avouer, un redoutable soin. Elle était aussi d’une superstition chronique et maladive et elle a nourri mon enfance de ses récits et de ses grigris. Quand nous rencontrions quelqu’un qui me complimentait un peu trop à son goût, elle touchait son pendentif de main de fatma orné d’un petit œil au centre dont elle ne se séparait jamais, tout en murmurant « cinq sur ton œil » comme une litanie afin de nous préserver du mauvais œil. Elle refusait que je siffle dans la maison, s’angoissait si je m’enfermais dans les toilettes pour pleurer, et elle veillait à ne jamais verser d’eau chaude dans un évier, effrayée que nous puissions, par nos actes inconsidérés, attirer ou ébouillanter un djinn(7) . Elle me tendait parfois la paume de sa main tatouée de henné en m’intimant :
—   Frottez Mademoiselle Layla, frottez.
Quand c’était la gauche, elle se réjouissait :
—   Voyez donc ça Layla, je vais recevoir de l’argent, ah mais frottez bien, ça me gratte beaucoup, je vais donc être comblée.
Quand c’était la droite, elle soupirait :
—   Ah il va falloir que je distribue de l’argent, que le Très Haut dans sa grande générosité puisse me donner de quoi donner.
Tout était sujet à interprétation : elle prédisait l’arrivée d’invités au chant de l’hirondelle, si son œil tressautait, elle tremblait d’un malheur à venir et deux chaussures se chevauchant étaient annonciatrices d’un voyage imminent pour son propriétaire.
Chaque fois qu’elle entrait dans une pièce ou avant d’allumer la lumière, elle saluait les esprits indéniablement présents déclarant qu’elle entrait en paix, tentant ainsi de s’assurer que les habitants invisibles des lieux seraient bienveillants, nous n’étions jamais suffisamment prudents. Je n’oublierai jamais les récits qu’elle me contait et mon imaginaire d’enfant était peuplé de djinns malfaisants, de talismans protecteurs, de sorcières et de chimères.

À cette époque, j’étais loin d’être ce qu’on appelle une enfant facile, ce serait même un euphémisme tant j’étais ingérable et difficile.
Dès que j’avais un moment de libre, je me réfugiais dans la petite pièce où Khadija et sa famille vivaient. Je m’ennuyais dans notre grande maison souvent silencieuse et j’adorais regarder Khadija préparer les repas dans la petite cuisine de la dépendance. Je suivais avec elle les émissions télévisées. Les foyers marocains n’étaient pas encore à cette époque abreuvés de chaînes satellitaires déversées par les paraboles qui ont poussé comme des champignons, vissées à n’importe quelle toiture, aussi modeste soit-elle.
Non, en ce temps-là, on suivait exclusivement le programme de la RTM(8) , la première et unique chaîne marocaine. Khadija appelait la « première », « Rabat », comme le nom de la capitale, pour une raison qui m’échappait. Elle adorait tellement la télé qu’il lui arrivait souvent d’allumer leur minuscule poste, bien avant le début des programmes. Elle s’installait sur une modeste banquette, dure comme une planche de bois, avec, calé sur ses genoux, un plateau en fer-blanc. Elle triait alors avec dextérité des lentilles ou des haricots blancs, séparant d’une main experte les cailloux des grains. Parfois, elle écossait des petits pois ou des fèves et je l’aidais avec joie, même si la moitié de ma récolte se retrouvait éparpillée aux quatre coins de la pièce.
Nous regardions alors, de manière fascinée et hypnotique, le cercle en couleurs fixe sur l’écran, tout en écoutant la radio qui était diffusée avant le début des programmes. L’excitation était à son comble quand une page du Coran apparaissait à dix-sept heures précises: Khadija s’arrêtait alors pour écouter dans un silence religieux la sourate(9)  du jour que son absence d’éducation rendait inintelligible, mais accentuait d’autant plus son respect et son humilité. Moi, je cachais un bâillement tandis que secrètement, j’attendais ce qui me fascinait chaque jour : le moment de l’hymne national. Quand enfin il commençait, je regardais fièrement les images du clip défiler. On y voyait les paysages variés de notre pays, des montagnes de l’Atlas au désert du Sahara, des usines tournant à plein régime aux champs verts, l’océan et les barrages, avant de se terminer par une foule marchant fièrement avec le drapeau marocain en étendard. Je n’étais pas peu fière, mais étant nulle en arabe, je chantais n’importe quoi. Khadija bien entendu, n’en savait rien et me regardait fièrement. Quand la fin arrivait, je braillais alors les seules paroles dont j’étais sûre, en cadence militaire :
« Allah, Al Watan, Al Malik » (Dieu, la patrie, le roi) accompagnée, cette fois-ci, en chœur par Khadija.
Je n’aurais pour rien au monde manqué ce rituel quotidien.

  1 Moul el hanout signifie littéralement celui qui possède l’épicerie et donc désigne l’épicier en Darija, le dialecte marocain.
  2 Dar El Beida est le nom arabe de Casablanca et veut dire littéralement la maison blanche.
  3 Smer signifie foncé de peau ou métisse dans certains cas.
  4 Khedama est l’appellation donnée aux bonnes et gouvernantes qui travaillent à domicile chez certaines familles marocaines.
  5 Dada est le surnom donné parfois aux nounous ou nourrices.
  6 Ouchem désigne un tatouage berbère.
  7 Djinn désigne un esprit invisible, un génie, un esprit magique ou maléfique.
  8 La RTM signifie Radiodiffusion Télévision Marocaine et désigne le sigle de la première chaîne de télévision marocaine.
  9 Sourate désigne une unité du Coran et ce mot est souvent traduit comme « chapitre ». Une sourate est composée de versets.



"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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