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Auteur Sujet: Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin  (Lu 187 fois)

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Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin
« le: jeu. 8 août 2019 à 19:39 »
Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin


 Chapitre I



— Comment oser affirmer une telle aberration devant une Assemblée de vrais scientifiques !
— Vous êtes un clown Monsieur !
— C’est une honte !
— Laissez-moi juste quelques minutes pour vous exposer ma théorie et vous pourrez réagir ensuite, criais-je dans le micro !

 Il semblait tout à fait impossible de recouvrer le silence. Je m’époumonais en vain. De toutes parts fusait la véhémence de ces hommes et ces femmes, réunis pourtant dans un même esprit de progrès scientifique, du moins le pensais-je. Je tentai audacieusement de m’imposer encore :
— Vous ne me laissez aucune chance de développer mon concept ce soir, mais je vous prouverai ce que j’avance, chers amis… Je comprends aisément votre réaction aujourd’hui, mais bientôt vous m’enverrez vos lettres de félicitations…

Toute la salle se tenait debout, lançant sans retenue ses virulentes invectives. Les esprits s’échauffaient tant et plus, que les auditeurs, si attentifs tout à l’heure, ressemblaient à présent à des commères éméchées sur une place de marché. Mais j’étais bien décidé à leur tenir tête, tout seul sur mon estrade.

Profitant de la confusion, une main ferme agrippa ma manche pour me tirer au bas de mon piédestal à l’instant même où un projectile non identifié traça une large courbe depuis le troisième rang pour venir se ficher sur le pupitre.
— Tu ne pouvais pas mieux faire pour une première conférence mon vieux, félicitations !
— Merci mon ami…
— Pas de quoi ! Allons-nous-en.
— Attends une minute, j’ai oublié mes notes sur le portoir.
— On n’a pas le temps, laisse tomber !

Sans l’écouter, je m’élançai vers l’estrade. Il ne me fallut qu’un bref instant pour saisir la liasse de feuilles grossièrement empilées, sans même vérifier que l’ensemble de mon travail était sauf. Dans la salle, les scientifiques de tous bords, les représentants de laboratoires et les amateurs aguerris des sciences de la Terre venus écouter les mises à jour des grands théoriciens de l’Evolution et de la Tectonique des plaques, se prenaient à témoin les uns les autres. Chacun en allait de sa propre vision des choses, une partie acquiesçant aux paroles des uns, une autre rejetant tout en bloc, se faisant huer par une troisième, tout aussi assurée de la vérité.

Parmi tout ce parterre de têtes pensantes et savantes, je remarquai comme une apparition fugace, une jeune femme aux cheveux châtains mi-longs, se tenant en retrait au bout d’une rangée de chaises, les bras croisés. Elle observait ce spectacle insensé que des journalistes, invités pour agrémenter le journal de 20H,  filmaient avec un plaisir certain et qu’aucun service de sécurité ne venait tempérer. Elle souriait discrètement, peut-être pensait-elle au résultat de ce reportage, ce soir, à l’heure de grande écoute.

Je bondis enfin hors du champ des protestataires pour me précipiter dans la rue adjacente à l’entrée principale, au cœur d’une nuit déjà bien avancée. Un taxi nous attendait. A peine avions-nous pénétré à l’arrière du véhicule que le chauffeur démarra. Presque malgré moi, je me retournai lorsque la voiture atteignit le bout de la rue et je crus reconnaître la jeune femme de tout à l’heure. Sans pouvoir distinguer son visage, sa silhouette se dessinait dans la pénombre. Mais nous disparaissions déjà dans les quartiers préférés des noctambules parisiens. 

***

Arrivés à mon appartement, je claquai la porte derrière nous. En tâtonnant, je parvins à trouver l’interrupteur et une lumière franche se déversa dans l’entrée. Je conseillai à mon ami de s’installer au salon pendant que je m’occupais de nous ramener deux boissons fraîches salutaires. Mon invité me dévisageait avec une certaine amertume, le front plissé comme à son habitude, et sans même lever la main pour saisir l’objet.
 
     — Bon, nous sommes enfin seuls, commença-t-il, tu vas m’expliquer ce qui t’arrive, là, maintenant.
— Allez, prends ta bière Rudy et détends-toi, répondis-je avec un peu d’humour.
— Richard, tu n’as pas l’air de te rendre compte que tu viens de foutre en l’air le colloque le plus important de l’année !
— Oui, et c’est bien pour ça que j’ai tenu à ce que tu m’y inscrives, mon ami…
— Ton ami ! s’écria Rudy, ton spectacle de ce soir m’a prouvé que j’étais autre chose qu’un ami pour toi…
— Qu’est-ce que tu vas chercher encore… ricanais-je.
— Tu es un pauvre type et moi un abruti qui ne vaut pas mieux que toi !

Je ne pus retenir un éclat de rire. Je connaissais bien Rudy lorsqu’il se mettait en colère : son long front largement dégarni se plissait encore plus et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites, ses narines se dilataient comme celles d’un bœuf musqué prêt à charger et sa bouche se crispait avec force. Mais, surpris par ma réaction, il relâcha ses mâchoires et un léger rictus se dessina aux commissures de ses lèvres. Finalement, le rire salvateur s’échappa avec satisfaction. Quelques minutes d’hilarité après cette soirée mouvementée ne pouvaient qu’apaiser nos esprits surchauffés et faire à nouveau place à notre complicité habituelle.
— Bon allez, explique, lança Rudy à présent tout à fait serein.

Nous nous connaissions depuis bientôt dix ans et avions noué de solides liens d’amitié. Rudy venait de Philadelphie. A l’adolescence, il avait eu l’occasion de voyager en Europe avec ses parents et s’était épris de la France avec ses paysages et climats si diversifiés sur des distances bien moindres qu’aux Etats-Unis. Il s’était juré d’y revenir lorsqu’il serait adulte et d’y poursuivre sa vie professionnelle. Il honora donc la promesse qu’il s’était fait à lui-même dès son diplôme en poche. A vingt-quatre ans, après des études de paléo-géologie qui lui valurent un Doctorat et un important Prix d’Honneur pour ses recherches sur le Crétacé supérieur, il avait rejoint un consortium de scientifiques basé à Paris, spécialisé dans l’étude des roches anciennes de la Terre. Aidé de quelques amis en France qui lui trouvèrent rapidement un petit deux pièces dans la proche banlieue de la capitale, Rudy s’était immergé dans sa nouvelle vie sans aucun souci.  Il devint très vite un véritable « Américain à Paris ». Depuis quinze années maintenant, Rudy parlait un français parfait avec un très discret accent américain.

J’avais fait sa connaissance lors d’une expédition de recherches dans une des grottes de Crozon — ma Bretagne natale — où géologues, paléontologues et spéléologues collaboraient ensemble. J’avais tout juste vingt et un ans, je travaillais d’arrache-pied pour obtenir mon Diplôme d’Etat en spéléologie professionnelle, mon examen avait lieu quelques semaines plus tard. J’avais remarqué que Rudy avait cette hargne dans la volonté de faire les choses, cette obsession du détail,  une insatiable envie de « trouver ce qu’il était venu chercher ». Nous avions rapidement sympathisé.

— Tout le monde a le droit d’exprimer ses idées, cela s’appelle la démocratie, commençais-je, et tout le monde a le droit de me croire ou non, je n’oblige personne. J’offre mon point de vue à qui veut bien l’entendre. Mais je ne permettrai à aucun d’entre eux de me fustiger sans me laisser parler. Ils ne savent rien ! Ils n’ont pas à me juger sur un moignon de théorie qu’ils ne peuvent même pas envisager !
— Te rends-tu compte que tu t’es mis à dos tout le gratin de la profession, répondit Rudy sur un ton à nouveau irrité. Tu aurais pu y aller en douceur quand même.

Cet important Congrès National sur les Sciences de la Terre  se tient tous les deux ans depuis 1973 dans des villes françaises différentes. Quatre jours durant lesquels chercheurs et étudiants en fin de cursus exposent et débattent de thèmes en rapport direct avec les géosciences. C’est une inestimable occasion pour de jeunes doctorants de pouvoir parler en public de leurs propres sujets de recherches. Je n’étais plus étudiant, mais je n’étais pas non plus une tête pensante scientifique auréolée de reconnaissance par la profession. Je n’étais qu’un spéléologue explorant des gouffres ; pourtant, mes réelles connaissances en géologie, et ma passion pour cette science, avaient réussi à persuader les organisateurs de me laisser la parole pour un exposé de dix minutes. Je lui avais tellement rabattu les oreilles sur la nécessité vitale et absolue de ma participation à ce Congrès qui se déroulait enfin à Paris cette année, que Rudy s’était porté garant pour ma première apparition publique, acceptant même le secret qui entourait le contenu de mon intervention.

Le titre de ma thèse se tenait en dernière place sur le programme des conférenciers de ce dimanche 14 octobre au soir : « Le karst : un nouveau vecteur pour l’Evolution géologique ». J’avais, certes, écrit un exposé largement documenté sur le sujet et contresigné par l’organisation de l’événement pour que ma candidature soit acceptée, mais j’avais préparé un tout autre discours pour agrémenter ma prestation. Je savais que c’était totalement absurde, mais je n’avais pas pu me résoudre à faire marche arrière. Ce brave Rudy était un peu ma conscience depuis toutes ces années. Bien que notre amitié ait supplanté nos relations initiales de maître à élève, je gardais subrepticement au fond de moi, une certaine forme de respect, comme une trace indélébile liée à notre première rencontre. Ce soir encore, je devais à mon ami autre chose qu’une passable leçon de philosophie.
— Tu as le droit, Rudy, plus qu’aucun autre, de me donner tort ou raison. Et je te remercie encore d’avoir appuyé ma candidature.
— Et bien, tu connais mon point de vue à ce sujet, et tu as intérêt à ne plus me demander de faire une chose pareille !
— Je vais te mettre au parfum et même te montrer ce que j’ai découvert. J’ai besoin de savoir si tu me suis ou pas. Mais ne tarde pas trop, car je veux garder l’exclusivité de ma découverte avant que ces charognards ne me la piquent !

Je le regardai droit dans les yeux. Comme à son habitude, Rudy frotta vigoureusement son front en signe de pseudo-réflexion.
— Te connaissant, buté comme tu es, je n’ai d’autre choix que de t’écouter si je veux pouvoir aller me coucher !
— J’ai mieux que des mots Rudy…

Alors je me levai et me dirigeai vers la bibliothèque. Elle occupait toute la longueur du mur. J’aimais à contempler, parfois sans les ouvrir, les nombreux livres qui se tenaient fièrement de haut en bas, bien campés dans leurs reliures anciennes. Je les entretenais avec amour comme des joyaux uniques. Tous ces ouvrages étaient autant de pièces de valeur et j’aimais faire glisser mes doigts sur les couvertures comme pour insuffler à mon âme leur énergie et leur secret. Debout devant mes rayonnages, je frôlais avec délectation les livres de la rangée du haut comme si je les comptais à voix basse. Puis, je pris le huitième volume et le retirai de sa place. Je le caressai furtivement comme pour chasser quelque poussière indésirable. Je l’ouvris avec précaution et me mis à tourner les pages presque une par une. Rudy commençait à s’impatienter. J’appréciais ce moment. Puis, l’attente s’arrêta au détour de la page 56, j’y avais glissé quelques clichés photographiques.
 — Bon, ça suffit, tu m’as fait assez mijoter, tu me montres oui ou non ? s’énerva Rudy.
— Désolé mon pote, mais je ne peux toujours pas regarder ça sans avoir le palpitant qui s’emballe.
— C’est aussi sérieux que ça ?
— Tu n’as pas idée, répondis-je en tendant mon trésor vers mon ami.

Rudy observa les photographies une à une en clignant des yeux, cherchant à distinguer quelque chose. Mais la qualité d’image était bien mauvaise.
— Tu vois quelque chose, lançais-je néanmoins en m’impatientant à mon tour ?
— Et je devrais voir quoi? répondit Rudy en appuyant son charmant accent.
— C’est vrai que la qualité laisse à désirer, je n’ai hélas pas un appareil performant pour mes explorations sous-marines, par manque de subventions vois-tu… 
— Sans doute, reprit Rudy d’un air blagueur. Avec un peu d’imagination, je dirais que tu as trouvé un informe morceau de squelette de poisson démantelé.
— Faux ! Ce n’est pas un poisson !
— Je m’en serais douté, aussi mauvaises que soient tes photos, ce ne sont pas des arêtes. Alors, je t’écoute…
— Effectivement, ca ressemble plus à un squelette de mammifère, mon Rudy !
— Quelque chose comme une baleine, un dauphin, un phoque peut-être ?
— Peut-être bien, mais je suis certain qu’il s’agit d’autre chose.

Rudy se relâcha en arrière dans son fauteuil et m’asséna un regard acerbe. Je savais ce qu’il pensait à ce moment précis. Il me connaissait assez pour savoir que je n’aurais pas pris autant de risques ce soir à la Conférence pour un potin invérifiable. J’étais certes un passionné que les moindres découvertes faisaient léviter pendant quelques semaines, mais je n’avais encore jamais soulevé mes pieds pour un canular.
— De quoi tu parles à la fin ?
— Le problème, c’est que je n’ai que ces mauvais clichés et c’est une bien maigre preuve. Ce fossile était difficile à atteindre, enclavé dans la roche calcaire à plus de quarante mètres de profondeur. Le simple fait de m’en approcher pour le toucher a provoqué une réaction en chaîne, il s’est littéralement émietté avec la paroi sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire. Tu comprends pourquoi ces photos ne valent rien maintenant ! Mais je sais ce que j’ai vu avant qu’il parte en miettes. Un mammifère marin, oui ; très ancien, c’est indubitable, mais j’ai eu la sensation très forte que ce n’était pas aussi simple que ça. Je ne peux simplement rien dire de plus, car je ne pourrais même pas retrouver quelque chose si j’y retournais.
— Mais la biologie animalière n’est pas ton rayon que je sache ! me lança Rudy.
— L’Evolution de la Terre, répondis-je fièrement.
— L’Evolution… répéta Rudy machinalement.
— Les scientifiques aujourd’hui s’accordent sur une certaine logique de l’Evolution, ils ont mis au point une Horloge des temps géologiques qui les satisfait.
— Et tu veux lancer un grand coup de pied dans le résultat de décennies de recherches sur le sujet comme tu l’as dit ce soir à ces gens ?
— Justement Rudy, cela ne fait pas si longtemps que ça. Qui peut prétendre qu’elle est absolument exacte ? Tout semble coller, comme si on avait fait en sorte que tout colle parfaitement. Je trouve bien étrange qu’entre les premiers instants de la manifestation de la vie sur Terre et l’apparition des premiers vertébrés, il se soit écoulé plus de trois milliards d’années et subitement, en moins de cinq cents millions d’années, tout s’est accéléré : les animaux ont évolué dans des milliers de branches, l’Homme est apparu et en est arrivé à l’ère d’internet et des explorations spatiales !
— Et tu en déduis quoi ?
— Tu n’as pas remarqué que les périodes géologiques sont de plus en plus courtes. Regarde, l’ère précambrienne dure quatre milliards d’années, l’ère primaire deux cents quatre vingt millions, l’ère secondaire cent quatre vingt dix, et l’ère tertiaire soixante millions d’années. L’ère quaternaire n’est qu’un bébé de deux millions d’années jusqu’à aujourd’hui ! J’en déduis que pour combler un vide qui dérange, on préfère modifier sciemment certaines périodes, pour qu’elles viennent s’imbriquer entre elles. C’est plus facile et cela passe mieux que d’avoir à tout reprendre depuis le début en reconnaissant qu’on a foiré.

Rudy ne répondit rien. Réfléchissait-il à sa propre position dans cette sphère de scientifiques ? Paléo-géologue, il arpentait les ères géologiques établies comme l’on récite une table de multiplication. Pourtant, soucieux du détail, il ne laissait rien au hasard dans son travail. Quand il partait en mission sur les traces d’une roche vieille de plusieurs millions d’années, il aimait le mystère qui précède toute découverte, mais savourait plus encore sa valeur après des heures d’expériences pour la comprendre totalement. Son parcours universitaire l’avait programmé à évoluer au cœur de principes scientifiques avérés qu’il respectait. Mais il n’était toutefois pas dénué de fantaisie, conscient que la science évolue à chaque instant, à condition qu’il conserve ses points de repères comme arcs-boutants. Si mes propos n’étaient pas dénués de pertinence, je devais apporter bien plus que ces photographies floues et sombres. L’imagination humaine est si riche qu’elle est capable de donner vie aux plus fantasmagoriques des rêves, créer les plus étonnants spécimens comme dans les histoires de science-fiction. Alors comment mes seules pièces à conviction — mon imagination féconde et les photos inexploitables d’un fatras de poussières d’os —  pourraient-elles révolutionner la science si je ne les faisais pas parler un peu plus?

Chacun de nous suivait ses pensées respectives, quand la sonnerie du téléphone retentit soudain. Je m’empressai de répondre, la puissance du son semblait décuplée dans le silence de la nuit avancée.
— Oui c’est moi. Qui êtes-vous et que me voulez-vous à une heure pareille…Candice ? Candice comment ?… Barron… Quoi, vous avez mon carnet ?

Rudy faisait de grands signes à mes côtés, et je finis par actionner le bouton « main libre » pour qu’il puisse entendre  mon interlocuteur à l’autre bout.
— « Vous l’avez malencontreusement oublié sous le pupitre Mr Corlay et je me suis permis de le ramasser. Bien entendu, je vais vous le restituer, ne vous inquiétez pas. »
— Vous êtes qui au juste Mademoiselle, un maître-chanteur ?
— « Rassurez-vous Monsieur Corlay, juste une journaliste qui apprécie vivement les personnes qui ont le courage de leurs opinions. »
— Je prends ça pour un compliment de votre part, rétorquai-je en regardant Rudy un sourire au coin des lèvres. Mais, à propos, comment avez-vous eu mon numéro ?
— « Il est parfois très facile d’obtenir certaines informations, il suffit de savoir offrir un bel échange. »
— Ah, je vois, ces organisateurs me semblent peu scrupuleux quand il s’agit de vous permettre de noircir quelques pelures, vous les journalistes… Et vous allez donc me donner rendez-vous pour me rendre mon bien sans rien demander en retour ?
— «  Pas exactement à vrai dire.»
Rudy se frotta le front comme il le faisait à chaque fois qu’il se sentait piqué au vif. Je commençais à m’amuser de la situation, alors qu’il semblait frustré. Il aurait aimé s’emparer du combiné pour répondre lui-même à cette femme et lui expliquer de quoi il en retournait. Mais je restais calme et amical.
— Que diriez-vous de mardi, à l’heure du déjeuner ? Connaissez-vous le petit resto le Patacca, place Léon Blum ? C’est notre quartier général, à mon ami et moi.
— « Je trouverai, ne vous inquiétez pas. A mardi Mr Corlay. »
— Je suis impatient de faire votre connaissance Mlle Barron…

Déjà Rudy empoignait le portable pour mettre fin à la conversation, à présent rouge de colère.
— Mais qu’est-ce que tu fais !
— Que vas-tu imaginer Rudy ? Cette femme a trouvé mon carnet de notes, il est important pour moi et c’est très aimable à elle de me le rapporter.
— Tu ne pourrais pas rester sur tes gardes de temps en temps! Ses intentions ne sont peut-être pas aussi honnêtes que tu le crois, me répondit Rudy sur un ton paternel mais emporté.
— Alors tu ne me trouves pas si fou que ça ! Je le vois à ta réaction. Tu es en train de réagir comme quelqu’un qui a envie de croire à mes divagations. Super ! Mais arrête de t’inquiéter autant pour moi, je sais où je vais et je suis sûr de moi. Rien ni personne ne me fera barrage.
— Tu te trompes !  Je ne crois pas du tout à tes idées. Mais je sais qu’il a toujours fallu que je te surveille comme l’huile sur le feu depuis qu’on se connaît.

Je ne répondis rien. Je le connaissais assez pour savoir que mon histoire l’avait tout de même affecté et qu’il y penserait malgré lui. Mais, j’avais décidé de prendre les choses en mains depuis ma découverte et mon intention de prendre la parole au Consortium était tout à fait réfléchie. Après tout, j’étais tout à fait capable de m’occuper de moi. Mais Rudy avait toujours ressenti une certaine responsabilité en sa qualité d’ainé, nous étions un peu comme deux frères. Ce soir, la voix suave de cette mystérieuse personne me laissait imaginer qu’elle appartenait à la jeune femme que j’avais remarquée tout à l’heure. Pourquoi s’était-elle imposée à moi parmi toutes les personnes présentes ? Mon esprit un peu romanesque y allait de ses extravagances. Simplement parce qu’elle était là, discrète, elle avait attiré mon attention.

La nuit était bien avancée à présent. Notre conversation en resterait là, suspendue à ce postulat douteux qui n’arrangeait finalement pas mes affaires. Pourtant, je ne lâcherais rien, ce n’était pas dans mes habitudes. Les choses s’éclairciraient bientôt, j’en étais certain. Si mes premières minutes de parole à la conférence m’avaient pas donné les résultats espérés, mon esprit était capable de gommer ce revers pour repartir au Front avec la même énergie. Mais Rudy était exténué et allait rentrer chez lui. Il habitait à quelques pâtés de maison, à cinq minutes de marche à peine, dans la fraîcheur de la nuit.  Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil réparatrice. Pourtant, avant de refermer sa porte, je lui glissai à l’oreille quelques mots qui ne purent qu’attiser encore plus sa curiosité :
— Avec ce coup de fil, je n’ai pas eu le temps de te parler de mon second indice qui lui, est bien réel. Il s’agit d’une sorte de tablette ancienne. Elle contient des inscriptions et son âge est tout simplement inconcevable.

Rudy voulut réagir mais je l’en empêchai en refermant immédiatement la porte derrière lui, ce qui, je le savais, ferait monter la pression sous son crâne de scientifique. Deux options s’offraient à moi : soit, je ne le revoyais plus jamais, soit il allait se mettre en mode « intérêt obsessionnel ». Je comptais bien sur la seconde solution.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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