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Mise en avant des Auto-édités / Le jour de ton arrivée de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 31 oct. 2019 à 18:04 »
Le jour de ton arrivée de Isabel Komorebi

À tous ceux qui s’aiment. Au-delà du corps, au-delà du temps, au-delà de l’espace.


« L’amour, c’est le cri de l’aurore. L’amour, c’est l’hymne de la nuit. »
Victor Hugo

1.
Maintenant.
Lui.

Lorsqu’ils sont arrivés, le monde n’était pas prêt à les accueillir.
Pas prêt à accepter un tel séisme, une telle tornade, un tel chaos. Nous n’avons pas supporté d’être bouleversés dans nos vies bien rangées, nous, petits êtres égoïstes se croyant seuls dans l’immensité de l’univers.
C’est arrivé peu après ma naissance. C’était un jeudi. Enfin, je crois. J’ignore la date exacte. Elle a été effacée, oubliée, comme tant d’autres choses à leur sujet.
Un jour, ils se sont présentés au monde.
Le monde s’est excité. Le monde s’est extasié.
Puis le monde a paniqué. Le monde s’est refermé. Le monde les a rejetés.
Les Autres. Les Différents. Les Étrangers.
Eux.
Le monde s’inquiète, tremble en secret depuis dix-neuf ans. Nos dirigeants les observent, les scrutent. Mais de loin seulement. Car sait-on jamais, Eux sont peut-être des dieux venus pour juger nos péchés présents et passés, et il ne faudrait surtout pas les contrarier.
Certains disent que c’est à cause de toutes ces sondes envoyées par la NASA qu’ils sont venus, qu’ils nous ont trouvés.
« On a sondé les confins de l’univers pendant des dizaines d’années. », ont dit quelques-uns.
« C’est donc normal que l’univers ait fini par nous répondre. », ont enchaîné quelques autres.
Un jour, vous vous croyez seul dans l’immensité. Et le lendemain, d’un seul coup, toutes vos certitudes s’écroulent.
Je les ai vus en rediffusion sur le net, toutes les émissions de l’époque. Maintenant, presque plus personne n’en parle, comme s’il fallait les oublier, les effacer. Le monde s’est dit : si je ne leur parle pas, si je les ignore, peut-être vont-ils enfin se décider à décamper ? Et ensuite, je ferai comme pour tout le reste, je ferai comme si rien ne s’était passé.
De toute façon, les humains sont devenus étrangers à eux-mêmes, de tristes pantins jouant la comédie de leur vie. Alors pourquoi se soucier d’Eux, si nous n’arrivons même pas à nous inquiéter de nous-mêmes ?
Ça s’excite, ça cancane, ça s’énerve toujours du côté des religieux par contre. Ce sont eux qui nous rappellent constamment qu’Eux sont parmi nous, et que Dieu ne peut le tolérer. Il doit pourtant bien en pleurer d’entendre ça, Dieu, d’où il se trouve, sur son petit nuage au fin fond de l’univers. Pourquoi ne devrait-il y avoir que nous ? Pourquoi voulons-nous avoir l’absurde prétention d’être son unique création ?
Certains sorciers sont persuadés de savoir les reconnaître, Eux, les Étrangers descendus sur Terre de leurs pentacles accrochés aux étoiles. Il paraît que ça se voit dans leur façon de parler, dans leur démarche, dans leur regard.
On dit que, depuis le temps, certains se seraient fondus dans la masse, adoptant notre mode de vie, nos mœurs, nos villes, nos façons d’être, se faisant discrets, pour s’adapter, pour nous ressembler. Quelle idiotie. Qui voudrait nous ressembler ? Quel intérêt de nous copier ? Pourquoi Eux voudraient-ils être nous ?
Moi, je n’ai jamais rien vu. Jamais rien vu d’Autre, de Différent, d’Étranger. Sans doute parce que je n’en ai rien à faire, et que, s’il y a quelque chose à voir, je refuse d’ouvrir les yeux. Le cosmos est bien assez vaste, qu’ils aillent où ils veulent, Eux, qu’ils se baladent, qu’ils visitent s’ils le peuvent, grand bien leur fasse de faire du tourisme dans la galaxie. Je m’en moque bien, moi, qu’on ne soit pas seuls dans l’univers. Car, après tout, il fait bien ce qu’il veut, l’univers.
— Hé, oh ! Toc toc ! Y’a quelqu’un dans cette cervelle ?
Matt se laisse tomber sur les gradins, à mes côtés, dans un bruit sourd. Son poids fait trembler et craquer le bois du banc sur lequel je me suis assis. Son odeur habituelle me pique, je l’ai senti venir de loin, mon vieux pote du bac à sable. Il empeste la cigarette, le menthol et la sueur. Depuis tout gosse, je lui dis d’arrêter les trois. Depuis tout gosse, il me dit d’aller me faire voir.
Comme je ne réponds pas, il fait semblant de me taper le crâne de son poing.
— Il paraît que tu réfléchis, raille-t-il.
— Il paraît que t’es con, je contre.
Il penche la tête sur le côté, me détaille, puis éclate de rire en me tapant dans le dos. Je sursaute et je grimace. À tous les coups, il m’a encore fêlé une côte.
Ah, oui, j’ai oublié de préciser. Matt avoisine les deux mètres et frôle les cent vingt kilos. Vous voyez une souris à côté d’un bœuf ? Je suis la souris, Matt est le bœuf. Non, j’exagère à peine. Mais n’allez pas croire que je m’en plaigne, de notre différence de gabarit. Lui a tout dans les muscles, et moi tout dans la cervelle. Je suis aussi peu à l’aise sur un terrain de foot que lui devant une équation à trois inconnues. La faute à la loterie céleste.
Il ouvre mon sac sans me demander mon avis, fouille dedans, et en sort ma bouteille d’eau qu’il vide d’une traite.
— Qu’est-ce que tu fous là, mon pote ? me demande-t-il.
— C’est toi qui m’as demandé de venir je te rappelle.
Il tord le nez et paraît contrarié d’un coup.
— Au match de demain, andouille ! Je t’ai demandé de venir me voir massacrer l’équipe adverse, pas de me voir cracher mes poumons à l’entraînement !
— Tu n’avais pas précisé.
— Je suis certain du contraire.
Matt fouille à nouveau dans mon sac et en extirpe un paquet de cookies. Ses yeux pétillent de bonheur. Il a toujours vu dans la bouffe les réponses aux questions existentielles de sa courte vie.
— Tu les manges pas ? me demande-t-il avant de les enfourner dans sa bouche.
Je ne réponds rien. Je n’aime pas répondre aux questions pour lesquelles Matt se moque des réponses. Car peu importe ce que j’allais dire, il allait les bouffer ces cookies de toute façon. Alors je finis par secouer la tête, tandis qu’il se met à broyer mes cookies avec sa large mâchoire.
Oui, broyer. Matt ne mâche pas, il est au-dessus de ça. Il écrase, il comprime, il brise, mais il ne mâche pas. Jamais. Mâcher, c’est pour les souris comme moi.
— T’as fini ?
— De quoi ?
— De toujours faire la gueule.
Je hausse les épaules et ne réponds toujours rien. Oui, je fais la gueule, et alors ? Ma tutrice s’en plaint bien assez, j’ai droit à ses remarques à chaque fois que je la vois. Elle me demande pourquoi je suis comme ça. Dur, froid, mélancolique.
Mais qu’est-ce que j’y peux moi ?
Je n’aime pas la vie dans laquelle je suis enfermé.
Je n’aime pas mon reflet dans le miroir.
Je n’aime pas la compagnie des gens de mon âge, ni de personne d’ailleurs.
Je n’aime pas le monde dans lequel je vis.
Car il n’a jamais rien eu à m’offrir, le monde.
Je suis comme ça, c’est moi. Aucun but. Aucune envie. Juste un quotidien de survie.
C’est peut-être ça la conséquence d’avoir perdu mes parents trop jeune. D’être devenu trop vite un gamin cassé, abîmé, parachuté dans un restant de famille recomposée et brisée, sans rien avoir demandé, hurlant en silence dans une maison qui vous est étrangère, et où personne ne semble vouloir écouter votre mal-être.
— Tu es en vie, brillant, avec la vie devant toi. Que veux-tu de plus, mon garçon ? voilà ce qu’elle me répète toujours, la vieille femme qui m’a récupéré sous son toit.
— J’en sais rien, que je m’obstine à lui répondre.
— Et c’est quoi cette tête de déterré que tu fais à chaque fois que je te vois ? L’adolescence, elle n’est pas censée être terminée ?
— Faut croire que non.
Désolé, mais moi je ne peux pas faire semblant d’être bien dans cette vie. Je refuse de suivre le reste de l’humanité, je refuse de jouer la comédie de ma vie.
Je ferme les yeux et j’inspire à fond. J’en ai marre de ressasser. Ma courte vie tourne en boucle dans ma tête comme un vieux disque rayé. Un disque qui ne changera jamais, et qui continuera de se strier, jusqu’à ce qu’il finisse par casser. Je me décide à me lever.
— Tu pars déjà ? me demande Matt, surpris.
— Ouais.
— Tu vas où ?
Je consulte ma montre.
— Exam de bio. Dans dix minutes.
Mon pote se moque.
— Encore ? T’en as pas déjà fait un la semaine dernière ?
— C’est une option.
Matt me regarde avec un mélange de dégoût et d’admiration. Eh oui, mon pote, des options, j’en ai plein, j’ai tellement gonflé mon emploi du temps qu’il ressemble à un ballon prêt à exploser. Toi, tu peux courir comme un lapin sur ton terrain, mais pour ce qui est du reste…
— T’es une sacrée tronche, hein ? continue-t-il.
— Pardon d’être intelligent, je grogne.
Il pouffe.
— Pardon d’être cool. N’oublie pas que je suis de ceux qui sont populaires et qui emballent les jolies gonzesses.
Je ne peux m’empêcher de contrer :
— Ouais, et n’oublie pas que moi je suis de ceux qui répareront ton corps et ta tronche de beau gosse quand tu auras été défiguré par tous ces molosses avec qui tu joues à la baballe.
Matt relève son corps massif en craquant de partout, les gradins flanchent et couinent sous son poids. Puis, il me pousse en avant. Je remarque quand même qu’il a fait l’effort de ne pas me bousculer trop fort.
— Alors, dégage ! rigole-t-il. Va jouer au cerveau qui veut sauver le monde !
Je grommelle en me massant les épaules, si ça continue, un jour, il me cassera en deux, et c’est moi qu’il faudra réparer. Avant de nous séparer, il me demande finalement :
— On se voit ce soir, hein ? À la soirée ?
Il m’a dit ça avec un grand sourire. Ce qui est bien avec Matt, c’est qu’il ne nous en veut jamais bien longtemps, à moi et à mon caractère taciturne. Il est sympa de nature, toujours de bonne humeur. Une bonne pâte, quoi. Mais une bonne pâte qui est bien contente que je lui fasse ses devoirs de sciences.
— Peut-être, dis-je en partant à mon tour.
— Y’aura des filles.
Je hausse les épaules.
— Ça m’intéresse pas.
— À d’autres ! Ça intéresse tous les mecs de notre âge. Allez, viens ! Je te prédis qu’aujourd’hui, tu tombes amoureux !
— Tu prédis l’avenir, maintenant ?
Il dodeline de la tête et bombe le torse.
— Ouais, appelle-moi : Matt le Devin Majestueux !
Il se plante devant moi avec le plus grand des sérieux, et agite ses mains sous mon nez comme le ferait un magicien.
— Aujourd’hui, tu tombes amoureux, me répète-t-il. Et comme ça, ce soir, je me paierai bien ta tête.
Je n’ai pas le temps de réagir. Il se met soudain en garde, en position de défense, attend une pique de ma part. Car depuis le temps, il me connaît par cœur. Sauf que je ne risque pas de le frapper, moi, avec mon gabarit de souris. Lui envoyer une remarque acerbe, c’est bien tout ce que je peux me permettre. Mais là, non, pour une fois, je ris. De bon cœur. Et ça ne m’arrive pas souvent. Mon pote ouvre grand les bras et les lève au ciel en guise de victoire.
— Enfin ! Je croyais que tu ferais la gueule toute la journée !
— T’es qu’un idiot.
— Bah, j’ai dit quoi ? C’est beau l’amour, non ?
— Tu tombes amoureux toutes les semaines.
— Je suis un grand romantique !
— Tu t’emballes toujours trop vite.
— J’ai le cœur sensible.
— Cœur d’artichaut, oui.
— Tu verras quand ça te tombera dessus.
— J’esquiverai.
— Tu pourras pas, mon pote.
Je le rabroue gentiment et le laisse à son entraînement.
— Allez, à plus ! Faut bien que certains bossent ici.
Mais je l’entends me crier depuis le fond du terrain :
— T’as intérêt à ramener tes fesses ce soir ! Sinon, je viens te chercher et je t’y amène de force !
Je lève les yeux au ciel, car je sais qu’il en est parfaitement capable, et que je refuse de débarquer à cette soirée, jeté de force sur ses épaules, comme un vulgaire sac de pommes de terre.
Je marche d’un pas rapide, consulte à nouveau ma montre, je vais finir par être en retard à ce fichu exam. Je quitte le terrain pour rejoindre le bâtiment principal et le campus m’avale.
Je m’engouffre dans les couloirs bondés de monde. Je regarde de tous les côtés. Des étudiants, des casiers, des salles de cours. Un copier-coller à l’infini qui me donne le tournis. Je finis par baisser la tête pour ne plus voir ce qui me donne envie de vomir mes tripes. Mais c’est ma faute si je suis ici, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je pensais être plus à l’aise à l’université qu’au lycée, mais il n’en est rien. C’est pire même. Je m’y sens mal. J’étouffe. Je hurle.
Je marche encore. Mais cette fois plus lentement, les yeux rivés au sol. Comme si je ne voulais pas arriver à destination, implorant presque mes pieds de faire marche arrière. De repousser chemin. De partir. De courir.
De courir pour échapper à ma vie.
Et alors, soudain, comme ça, tout change.
Je m’arrête. On me bouscule. Non, en fait, On me tombe dessus. On glisse. Je rattrape. On s’étale sur moi. Je redresse le On. J’entends le bruit d’un sac qui chute sur le sol et qui s’éventre.
Je lève le nez et regarde le On.
On est une fille.
— Pardon, me dit-elle, gênée. Je ne regardais pas où j’allais.
— Ce n’est rien, je lui réponds.
Elle se penche pour ramasser ses affaires, puis se relève pour me faire face. Ce qui m’attire tout de suite, ce sont ses cheveux. Ils sont d’un noir absolu, sans aucun reflet, d’une obscurité aussi profonde que la plus belle des nuits sans étoiles. Ils sont longs. Très longs. Trop longs sans doute. Indisciplinés. Sauvages. Ils s’enroulent autour d’un beau visage au teint hâlé, des yeux chocolat et des lèvres d’un rouge si éclatant qu’il m’aveugle.
La fille porte une tenue improbable qui me pique les yeux. Un pull en maille trop large, un short en jean et des collants bariolés de couleurs.
Elle m’offre un sourire timide, de ses lèvres si belles, si rouges que je voudrais goûter à l’instant, au beau milieu de ce couloir. Je les veux contre les miennes, les lèvres de cette inconnue.
J’en ai envie. J’en ai besoin.
Elle semble réfléchir, soupire lourdement, baisse les yeux. Puis elle rejette ses cheveux en arrière, cherche à me contourner et commence à partir.
Je ne sais pas pourquoi, mais alors ma main bouge toute seule. Puis, ce sont mes jambes. Et enfin, c’est tout mon corps qui se déplace. Je la rattrape, comme ça, sans avoir réfléchi un seul instant à ce que je faisais.
C’est étrange cette sensation, quand vous avez l’impression que vous ne maîtrisez plus rien. Quand vous sentez que vous êtes à un tournant, que votre vie va basculer, qu’il vous faudra prendre à gauche ou à droite pour que tout change, ou alors qu’il vous faudra vous résigner à rester sur votre ligne toute tracée. La ligne qui va vous étouffer, et qui va finir par vous casser.
Je lui tiens le bras, puis descends lentement vers son poignet, m’attarde sur son pouls pour sentir l’affolement de son cœur. Je lui prends la main, doucement. Sa paume est comme poudrée, douce, chaude, accueillante. Je laisse courir mes doigts le long des siens avant de les enlacer. Ça pique, ça brûle, ça bouillonne. Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je veux m’approprier cette inconnue ? Pourquoi je veux la faire mienne alors que je ne la connais même pas ?
Je sens alors qu’on cogne dans ma poitrine pour me souffler la réponse. Ça tape, ça se contracte, ça siffle, ça grogne, ça gonfle. Ça vit là-bas dedans. La machinerie de mon cœur est lancée, et c’est tout un empire qu’elle est en train d’ériger.
Je la contemple, la savoure du regard, la fille aux cheveux sauvages vêtue de couleurs.
Et c’est alors que je le vois. Je le vois sur son visage, à sa façon de battre des cils, de remuer les lèvres, de me regarder. Ça ne dure qu’une fraction de seconde, mais ça suffit à me faire comprendre.
Elle n’est pas comme moi.
Elle est Autre. Elle est Différente. Elle est Étrangère.
Elle est Eux.
Elle porte sa main libre à son visage et pose son index sur sa bouche.
Ne dis rien.
J’en oublie presque de respirer. Bien sûr que je ne dis rien. Aucun son ne veut sortir de ma bouche de toute façon. Tout est bloqué. Tout est arrêté. Tout est suspendu à elle.
Mon souffle, ma vie, mon être.
Ce matin, je me plaignais du vide de ma vie. Et voilà que, subitement, ma vie devient trop remplie. Remplie de joie, d’amour, de promesses.
Remplie d’elle, remplie d’Eux.
Ce jour-là, dans ce couloir bondé qui me donne la nausée, sur ce campus que je déteste, dans cette vie qui me pèse, je tombe amoureux.
Amoureux d’elle. Amoureux d’Eux.
Vas-y Matt le Majestueux, fous-toi de moi.
Ses doigts se desserrent. Je sens qu’elle cherche à se détacher et je panique.
Je suis mauvais en relations humaines. Nul en parade amoureuse. Un handicapé de la séduction. Et pourtant, là, les mots arrivent enfin à s’échapper de ma bouche. Ils se faufilent, s’extirpent, poussés par les ruades incontrôlables de mon cœur déchaîné.
— Donne-moi ton numéro, je lui demande.
Une question idiote me traverse aussitôt l’esprit. Elle ? Ils ? Eux ? Ça utilise des téléphones ?
Je dois avoir l’air d’un fou, d’un barjot, d’un taré. Elle me regarde avec un mélange d’inquiétude et de curiosité. Ses yeux se mettent à papillonner, s’éparpillent, puis tombent de nouveau sur moi.
Mon cœur s’emballe, se contracte, grelotte. J’ai peur qu’elle m’échappe. Car si elle s’en va, je vais retourner sur cette ligne de vie qui va finir par me tuer. Et ça, je ne le veux pas. Jamais. Pas après avoir entrevu la promesse qu’elle vient de m’offrir.
— Pourquoi ? chuchote-t-elle.
— Je veux te revoir.
Elle réfléchit un instant, se mord ses lèvres si rouges, sort un bout de papier et un stylo, griffonne rapidement dessus de sa main libre, et me le tend.
Puis elle se détache de moi, desserre ses doigts de mon étreinte, retire les battements de son cœur. Elle part à reculons, pour que je puisse encore la contempler quelques secondes. Pour que je puisse me régaler d’elle, de son être, de ses couleurs, de sa chevelure de nuit et de ses lèvres écarlates.
Et alors, elle part. Elle part en emportant un bout de moi. En emportant mon cœur tout entier.
Je ne sais rien d’elle. Elle ne m’a même pas dit son nom. Je n’ai même pas pensé à lui demander, pauvre amoureux perdu que je suis.
Je reste dans les couloirs, mes doigts caressant longuement le bout de papier, à défaut de la caresser, elle. D’un coup, j’ai peur. Et s’il n’y avait rien d’écrit dessus ?
Alors, le souffle court, je lis.
Ce soir. Minuit moins le quart. Ici.
J’ai un moment d’absence en lisant ce qu’elle m’a écrit.
Je lis, relis. Encore et encore.
Ce soir.
Minuit moins le quart.
Ici.
Je suis toujours planté dans le couloir, à déchiffrer son message, le message de mon Autre. J’entends une sonnerie stridente retentir. De nouveau on me pousse, on me bouscule. Un gars de mon cursus me rejoint, cherche à me faire bouger, à m’amener à cette fichue classe d’examen. Il me pousse, me parle, mais je n’écoute rien. Je suis ailleurs. Je suis parti très loin. Ma poitrine me fait mal, j’entends mon cœur bourdonner jusque dans mes oreilles, et je vois une couleur vive imprimée sur mes rétines.
La couleur de ses lèvres.
Ses lèvres si rouges.
D’un rouge qui me monte à la tête.
2
Mise en avant des Auto-édités / Demain le jour se lèvera de Georgina Tuna Sorin
« Dernier message par Apogon le jeu. 17 oct. 2019 à 17:44 »
Demain le jour se lèvera de Georgina Tuna Sorin
 


PREMIÈRE PARTIE :

ANNA



PERSONNE NE SAIT ENCORE
SI TOUT NE VIT QUE POUR MOURIR
OU NE MEURT QUE POUR RENAÎTRE
MARGUERITE YOURCENAR

 

26 mars 2019

Bip… Bip… Bip…

Je ne vois rien. Pourquoi… Où suis-je ? Au milieu de ce silence assourdissant, seul ce bruit monotone m’indique que je ne suis pas seule. Il y a quelqu’un. Forcément. Quelque part.

Bip… Bip… Bip…

Ce son, encore et toujours, qui se répète à l’infini… Je rassemble mes souvenirs, je me concentre sur ce métronome qui semble rythmer mon existence. Depuis quand ? Pourquoi ?

Bip… Bip… Bip…

J’ouvre les yeux, mais le rideau noir est trop lourd. Je ne peux pas… Je n’y arrive pas. À l’aide ! S’il vous plaît ! Je hurle mon désespoir, mais personne ne vient, personne ne me répond. Suis-je condamnée à cette solitude obscure ? Pourquoi ? Je ne comprends pas… Aidez-moi… S’il vous plaît… Aidez-moi… Je n’ai plus la force de me battre. Contre qui ? Contre quoi ? C’est trop dur…

Bip bip bip bip bip bip bip

Le rythme du bruit mécanique s’accélère à mesure que je me noie dans mes larmes invisibles. Je suffoque, j’abandonne… Je n’ai plus la force de lutter seule. Pourquoi personne ne vient à mon secours ? Je… Je… J’ai mal et pourtant, je ne souffre pas. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus mon cœur…

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip 

10 décembre 2018

— Bon les gars, grosse teuf pour le nouvel an !
— T’es marrant Nico, tu veux qu’on fasse ça où ? Dans les quarante mètres carrés de ma mère, ou dans ta cave peut-être ? lui répond Mathis en vidant son verre d’un trait.
Nico et Mathis se connaissaient avant même de se rencontrer : leurs mères sont amies depuis toujours, inséparables au point de tomber enceintes en même temps, d’accoucher à quelques heures d’intervalle et de partager la même chambre à la maternité. Ces deux-là étaient colocataires avant même de faire leurs premiers pas, rien d’étonnant que, l’heure de prendre leur envol venue, ils aient décidé de faire appartement commun.
— Anna ? Oh, oh, Anna, t’es avec nous ? m’interpelle Nico en riant.
— Et pourquoi pas chez vous les mecs ?
— Dans notre cage à poules ? On a dit une teuf Anna, une vraie, me répond Mathis. Généralement, ça veut dire avec des gens. Donc chez nous, c’est mort, c’est trop petit ! Et ton père, il nous lâcherait pas sa baraque ?
J’explose de rire. Mon père est cool, carrément cool même. Mais il connaît trop bien Nico et Mathis pour leur confier les clés de sa maison : la dernière fête, la seule en fait que j’y ai organisée, a viré au désastre. À force de négociations, je l’avais convaincu de me laisser faire une soirée à la maison pour mes seize ans. Et ces deux imbéciles n’avaient rien trouvé de mieux que de lancer une invitation générale sur les réseaux sociaux : résultat, la moitié du lycée s’est pointée les bras chargés d’alcool.
Vers deux heures du matin, deux gars que je ne connaissais pas, des mecs de Terminale je crois, ont commencé à se battre et à tout fracasser sur leur passage, y compris la lampe design que mon père venait de s’offrir. La police, sûrement alertée par Mme Bison notre voisine fouineuse, a débarqué vingt minutes plus tard et on a tous fini la soirée au poste. Alors demander à mon père de fêter le nouvel an à la maison ? Même pas en rêve !
— Vous êtes sérieux les mecs ? Vous voulez vraiment qu’on reparle de la fête de mes seize ans ? Vraiment ?
— On était jeunes et cons Anna. Putain, c’était y’a plus de deux ans ! On a mûri j’te jure ! Une vraie teuf, mais en mode tranquille tu vois ?
— Pff, t’es pas crédible Nico, laisse tomber, c’est mort. En plus je te rappelle que Cécile vient d’accoucher, tu veux que je la mette dehors avec Léon aussi ?
Cécile est la nouvelle femme de mon père. Au début, je lui ai mis une misère monstrueuse. Même si le décès de ma mère remontait à plus de cinq ans au moment de leur rencontre, je n’étais pas prête à le voir refaire sa vie. J’avais treize ans à l’époque, et l’impression qu’elle cherchait à prendre sa place. Il m’a fallu plus de deux ans pour l’accepter, mais je l’adore maintenant, au moins autant que mon hobbit de frangin.
— J’avais zappé le brailleur… Sérieux, faut qu’on trouve un plan !
— Vous avez vraiment envie de vous emmerder à organiser une teuf ? Celle de Sophie, perso, je signe !
Je leur propose ça histoire de dire quelque chose, mais je sais bien que Nico va nous coller son véto. Sophie, son ex, n’a visiblement pas compris qu’il se moquait d’elle comme de sa première couche ; elle est toujours à fond sur lui, ce qui nous fait bien marrer avec Mathis. Nico, beaucoup moins.
— Tu te fous de ma gueule ? T’es sérieuse ? Pas moyen, elle va me pourrir ma soirée. C’est mort : sans moi.
— En même temps elle a loué un putain de château, avec une putain de piscine intérieure, je tente pour le convaincre.
— Et ?
— Un putain de château, avec une putain de piscine intérieure Nico ! je lui réponds d’un air désespéré.
Nico essaie bien d’argumenter, de protester. Mais ses jérémiades ne nous convainquent pas plus nous que lui. On le connaît bien, il a beau jouer les désespérés à l’idée de passer une soirée avec Sophie, il est surtout désespéré qu’elle ne l’ait pas appelé depuis plus de trois semaines. Depuis la sixième, on porte le même parfum avec Soph, et j’ai bien remarqué que Nico inspire un peu plus profondément chaque fois qu’il passe à côté de moi.
— Bon, je confirme à Sophie ou pas du coup ? je demande en m’agaçant.
— Ouais, vas-y, t’as qu’à faire ça, finit par capituler Nico. Vous faites chier sérieux…
Je sors du bar pour l’appeler. Chez Bébert… Assise sur un poteau qui fait face à l’établissement, j’observe sa devanture tandis que j’entends, d’une oreille distraite, les sonneries qui s’égrènent dans le vide se mélanger aux bruits sourds de la circulation des grands boulevards derrière moi. Et je me souviens comme le hasard nous a menés dans ce qui constitue désormais notre quartier général ici, à Dijon.
Pourtant, rien dans son apparence ne nous aurait convaincus d’y entrer ; seule la pluie drue et violente nous y a poussés ce jour-là. On avait deux heures à tuer avant que le proprio de Nico et Mathis ne leur donne les clés de l’appartement, et nulle part où aller. Le sol en faïence des années cinquante, crasseux, passé et peu invitant, m’avait presque poussée à faire demi-tour. L’odeur de graillon, en adéquation avec la décoration, nous avait collé la nausée autant qu’elle nous avait ouvert l’appétit : Bernard, le tenancier, nous a eus par l’estomac. Et les Happy Hours je dois l’admettre. On y vient au moins deux fois par semaine, bien que ses croque-monsieur n’arrivent pas à la cheville de ceux de Bouli.
— Anna ? Oh, oh, t’es là ?
Sophie me sort de mes pensées en hurlant à l’autre bout du téléphone. Il me faut quelques secondes pour me souvenir de la raison de mon appel, puis quelques autres pour trouver la manière de nous taper l’incruste à sa fête sans la vexer.
— Soph, dis ça tient toujours ton invite pour la teuf du nouvel an ?
— Bien sûr ma poule ! Vous êtes en galère de soirée avec Nico et Mathis ou quoi ?
Sophie nous surnomme Les trois mousquetaires pour nous chambrer. C’est vrai qu’avec les gars, on forme un trio inséparable, lié par une complicité qui s’est affirmée au fil des ans. Certains nous reprochaient cet esprit de corps au collège, parfois. Puis au lycée, souvent. Alors, pour se faire une place parmi nous, Sophie s’est autoproclamée quatrième de la bande.
— Rien à voir…
— Mon cul ! Mais c’est pas grave, vous êtes les bienvenus !
— Sérieux Soph, rien à voir. Nico a peur que tu lui pourrisses sa soirée, c’est pour ça qu’il n’est pas chaud… En même temps, je peux le comprendre…
— Comme si c’était mon genre !
— Soph, c’est carrément ton genre. T’es relou avec lui.
— Je sais… J’te jure, je vais faire un effort…
Malgré tous les mélodrames entre eux, je m’efforce de rester neutre, même si je me sens plus proche de Nico. Sophie est une fille cool qui fait partie de la bande depuis la maternelle. Le stéréotype de la bombe qui a tout pour elle : des parents blindés, un corps à se damner et un cerveau à faire enrager Einstein. Et malgré tout ça, c’est la fille la moins sûre d’elle que je connaisse : allez comprendre !
Bref, dans l’histoire, les deux ont leurs torts : Sophie, hyper fleur bleue, est insupportable quand elle se met en mode my love avec Nico ; qui l’est tout autant quand il joue à l’électron libre, insaisissable et condescendant.
— Blablabla… Bon, du coup on vient, tu nous diras quoi apporter ?
— Vos sacs de couchage et de quoi sortir couvert ! Par contre, faudra me filer un coup de main pour tout installer !
— Pas de soucis, on sera là.
Il me tarde de la revoir. Elle un peu plus que le reste de la bande. À la rentrée de septembre, on s’est dispersés aux quatre coins de la France, études oblige. Sophie est partie faire Sciences Po à Paris (évidemment), d’autres se sont exilés à Lille, Rennes et même Toulouse. Nico, Mathis et moi, on se retrouve en STAPS à Dijon ; normal, c’était le plan depuis le début. Malgré la proximité avec notre Yonne natale, on est très peu rentrés le week-end : trop mort, pas assez d’occasions de faire la fête. On a revu les autres à la Toussaint, mais pas Sophie, trop occupée à se dorer la pilule aux Bahamas avec ses parents.
— Bon les gars, j’ai deux bonnes nouvelles, j’annonce en reprenant ma place au bar.
Je regrette aussitôt d’avoir posé mes mains sur le comptoir, d’où je retire mes doigts collants et mouillés d’une substance dont je préfère ignorer la provenance. Par réflexe — et habitude — je sors mon flacon de désinfectant, et en fais gicler une noisette dans le creux de ma main.
— On a un plan pour le trente-et-un, et en plus c’est moitié prix : vingt-cinq balles par personne, ça vous va ? je balance en me frottant énergiquement les mains.
— Large ! On va dire que tu lui payeras la différence en liquide, hein Nico !
— Ta gueule Mathis. Sérieux, t'es lourd !
J’explose de rire avec Mathis, qui me tape dans la main, à moitié plié en deux, pendant que Nico s’efforce de garder sa moue boudeuse. Finalement, il se laisse gagner par notre fou rire et se détend.
— Je vais vous calmer direct par contre : vu que je me cogne la sangsue toute la soirée, je me bourre la gueule. Annoncé ! Comptez pas sur moi pour être Sam  !
— Putain t’abuses ! T’as déjà trouvé une excuse bien moisie pour la dernière soirée ! C’était quoi déjà ? Ah ouais, une conjonctivite bidon…
— Sérieux Mathis, c’est pas négociable. Ça va se jouer entre vous deux !
— Chifoumi ? me défie Mathis la main déjà planquée dans le dos. Le premier à trois points gagne le droit de se pinter.
Je me demande pourquoi j’accepte toujours de prendre les décisions importantes à ce jeu débile : je suis nulle et comme d’habitude, il me colle un 3-0 humiliant puis fête sa victoire avec Nico. Je le soupçonne de tricher, je dois juste découvrir comment.
— C’est ça, faites les malins ! T’oublieras pas de faire le plein, Mathis !
— Bah, on partage comme d’hab !
— La merde oui ! Je vais me cogner deux soûlards et conduire en m’arrêtant toutes les dix minutes pour vous laisser gerber. Tu crois pas que je vais payer l’essence en plus !
Il hausse les épaules pendant que Nico, qui a retrouvé sa bonne humeur, lève le doigt en direction du patron pour commander une nouvelle bière en même temps qu’il termine la précédente. Je l’imite, tout comme Mathis : l’Happy Hour se termine dans cinq minutes, le sprint final est lancé. 

4 avril 2019

Bip… Bip… Bip…

Ce bruit à nouveau. Insupportable et rassurant. Ce noir toujours. Aveuglant et angoissant. Pourquoi je n’entends rien à part ce bip régulier ? J’ai l’impression d’avoir été absente plusieurs jours. Je ne sais plus très bien, tout est flou dans mon esprit.

Bip… Bip… Bip…

Les souvenirs me reviennent par bribes. Nico et Mathis, comment ai-je pu les oublier ? Où sont-ils ? Je les cherche du regard, mais je ne vois rien dans les ténèbres qui m’enveloppent.

Bip… Bip… Bip…

Est-ce qu’ils entendent cette complainte crispante eux aussi ? Mathis ! Nico ! Je les appelle, mais reçois le silence pour seule réponse. Ils ne sont pas là. Ou peut-être qu’ils ne m’entendent pas ? Non, je crois que je suis seule. Mon Dieu, combien de temps va durer cette torture ? De l’air… Pitié, de l’air, je ne peux plus respirer…

Bip bip bip bip bip bip bip

Calme-toi Anna J’essaie de me rassurer pour calmer le rythme de la machine. La dernière fois qu’elle s’est emballée je suis… Je me suis… Je n’en sais rien, je ne me souviens plus. Calme-toi Anna…

Bip… Bip… Bip…

Voilà, comme ça. Respire… Les voix se mélangent. Suis-je en train de me parler à moi-même ? Cette voix me paraît familière, je ne crois pas que ce soit la mienne. Je veux me souvenir. Je dois me souvenir. Concentre-toi Anna… Il le faut. 

17 décembre 2018

— Vacaaaances ! La vache, c’était hard la physio-musculaire. Mais on s’en tape, c’est terminé ! hurle Mathis en nous prenant par l’épaule.
— J’annonce, je me suis vautrée. Lamentablement.
— Si tu passais moins de temps à te maquiller et plus à réviser, aussi… On a les notes qu’on mérite ma vieille, me rétorque Nico.
— Parce que tu crois que ce physique de rêve, je l’ai en claquant des doigts ?
— Anna modeste Gaspar. La seule et l’unique.
— Pour vous servir Monsieur Nicolas, je lui réponds en le gratifiant d’une révérence.
Je plaisante, mais au fond je suis très sérieuse. Il m’a fallu du temps pour comprendre que j’étais plutôt jolie, et que ma plastique agréable pourrait se révéler un atout dans la vie. Je devais avoir, disons… Quinze ans je crois. Oui, c’est ça, quinze ans. Je me souviens : Cécile s’était invitée dans ma chambre malgré mes protestations.
Elle venait de prendre quelques méchancetés bien senties dans la cuisine, d’où je m’étais éclipsée faute de courage pour affronter sa colère. Je m’arrangeais pour le faire en l’absence de mon père : si elle s’avisait de se plaindre, je pouvais toujours jouer la victime innocente. Mais elle n’a jamais cafté, même ce jour-là alors que j’avais clairement dépassé les bornes. Et je m’en voulais, mais j’aurais préféré crever que de l’admettre.
Je m’attendais à une colère méritée ; elle s’était contentée d’étouffer mes sanglots dans le creux de son épaule. Patiemment. Après quoi, on avait consacré l’après-midi à discuter de trucs de filles, je l’avais religieusement écoutée me prodiguer des conseils beauté, m’expliquer comment me mettre en valeur.
Mes petites rondeurs adolescentes me complexaient même si, objectivement et avec du recul, je les trouvais plutôt bien placées. En tout cas, Cécile avait réussi à m’en convaincre. Je ne suis ni grande ni petite : un mètre soixante-six. Et demi, j’y tiens. Non, ma particularité à moi, mon vrai atout charme je le sais désormais, ce sont mes cheveux. Mon complexe d’enfance, qui m’a valu tant de moqueries tout au long de mes années de primaire. Jusqu’à ce fameux jour où Cécile m’a montré comment apprivoiser ma longue crinière rousse, comment dompter mes boucles indisciplinées à coups de fer à lisser.
Ce jour-là, tout a changé. Pour elle. Pour nous. Mais surtout pour moi. Ce jour-là, j’ai perçu en elle une alliée, une amie. Ce jour-là, j’ai compris qu’elle m’accompagnerait sur le chemin de la métamorphose avec bienveillance.
— Avoue que je suis canon. Sans déconner, ça t’arracherait la bouche de l’admettre ?
— T’es potable Anna, me concède Nico du bout des lèvres. T’es… Ouais, potable…
Je lui envoie une grosse bourrade dans le bras pour le faire taire et Mathis, qui sent le coup venir, lève les mains en l’air pour se désolidariser de son pote, et surtout esquiver mon poing levé prêt à s’abattre sur son biceps.
— On décolle ? Ça m’arrangerait d’éviter les bouchons pour sortir de Dijon, nous lance Mathis en montant dans sa vieille Peugeot 106 pleine à craquer de nos bagages.
— Back to the cambrousse… Sans déconner, deux semaines dans ce trou paumé, je vais me pendre. Vous m’abandonnez lâchement en plus. Non, c’est officiel, je vais décéder avant Noël.
— Désolé ma poule, mais tu ne fais pas le poids face à une semaine au ski.
— Arrête, tu vas me faire chialer Nico. Je suis trop jalouse, je veux partir avec vous…
— T’es la reine de l’incruste mais là c’est mort. Tradition familiale, on n’a pas le choix, rétorque Nico.
Nico et Mathis se sentaient tellement proches, à l’image de Candice et Axelle, leurs mères, qu’ils se sont prétendus cousins toute leur enfance. Certains en sont toujours persuadés aujourd’hui.
— Tradition familiale mon cul… Je vous rappelle que vous n’êtes pas vraiment cousins.
— C’est comme si ! Et t’avais qu’à y mettre du tien pour caser ma mère avec ton père aussi, me reproche Mathis sur un ton espiègle.
— On va pas remettre ça sur le tapis quand même ! je proteste en souriant.
C’est vrai qu’on avait élaboré tout un plan pour qu’ils sortent ensemble : maman était morte depuis presque quatre ans lorsque les parents de Mathis ont divorcé. L’occasion était trop belle, mais à l’époque, sa mère n’était pas prête à rencontrer quelqu’un, ni moi à accepter une nouvelle femme dans la vie de mon père. Mais quand Cécile a débarqué de nulle part, j’ai ressorti cette vieille idée. On a tout essayé, mais mon père était amoureux.
— Vous partez quand ?
— Lundi. Pourquoi, tu veux faire un truc ce week-end ?
— Je me ferais bien un croque-Benjamin au Schaeffer  demain midi.
— Y’a que toi pour t’infliger un truc pareil, me chambre Nico. Compte pas sur moi pour te rouler une pelle après !
— Rassure-toi, je n’espérais pas que tu le fasses. Bon, ça vous tente ou pas ?
— Carrément ! répond Mathis tout sourire. Ça sera l’occasion de claquer la bise à Bouli  !
Le Schaeffer, c’était notre cantine du mercredi avec les potes au lycée. Bouli nous réservait toujours la grande tablée de l’arrière-salle, entre les cuisines et les toilettes. Un lieu stratégique contrairement aux apparences : c’est là que se joue le bal incessant des assiettes qui partent pleines et reviennent vides. De là que s’échappent les effluves chargés qui font gargouiller nos estomacs vides, puis grincer une fois pleins.
C’est là aussi que se croisent Bouli, sa femme Marie et leur serveuse, au pas de course mais sans se heurter. Toute cette agitation sans jamais d’énervement me fascine, et même en plein coup de feu, Bouli trouve toujours le temps d’envoyer une vanne à deux balles à ses clients, souvent des habitués. J’ai vraiment hâte d’y retourner.
— Je passe te prendre à midi, sois à l’heure pour une fois ! m’intime Mathis.
Je descends de la voiture en souriant : ma réputation de retardataire chronique me colle à la peau, et je me fais un devoir de m’en montrer digne.

***

J’ai beau jouer la rebelle indépendante, je saute dans les bras de mon père à peine la porte franchie : après la mort de ma mère, on a vécu presque cinq ans en vase clos, comme un petit couple. Je ne lui en ai pas voulu lorsqu’il a décidé de refaire sa vie, j’ai réservé ma haine à Cécile, la pauvre. Mon père est mon héros : il a maintenu ma tête hors de l’eau quand j’avais l’impression de me noyer sous le chagrin. Mathis et Nico me chambrent souvent, ils prétendent que je n’ai pas réglé mon Électre, mais notre relation fusionnelle n’a rien de malsain. Ils font juste les malins parce qu’ils ont écouté en cours de français une fois dans leur vie.
— Dis donc bergamote, j’avais peur que tu oublies de manger, mais visiblement je me suis inquiété pour rien !
— Sympa Dabs ! T’as toujours su parler aux femmes !
Je prends un air faussement outré en tâtonnant mon ventre, mes poignées d’amour puis mes hanches, comme pour vérifier que je n’ai pas enflé comme un ballon de baudruche ces deux derniers mois. Je fais rire mon père, chambreur devant l’Éternel. Beaucoup moins Cécile qui sait tout de mes complexes passés.
— Quoi ! Je dis juste que tu manges bien à la cantine ! se défend-il en réponse au regard assassin de Cécile. Qui a dit que c’était une mauvaise chose d’ailleurs ?
— En parlant de cantine, j’en connais un autre qui va souvent demander du rab…
Je me dirige vers Cécile, lui claque une bise rapide avant de littéralement lui arracher Léon des bras.
— Salut le hobbit ! J’aurais jamais cru dire ça un jour, mais tu m’as manqué !
— Anna, arrête d’appeler ton frère comme ça, tu vas finir par le traumatiser !
— C’est tout l’intérêt Dabs. T’as pas lu le livre que je t’ai offert pour la naissance de Léon ?
— Quoi, ce pamphlet ignoble ? Je me suis arrêté au titre !
— T’aurais pas dû ! Comment traumatiser son enfant pour en faire un être inadapté mais génial . Concentre-toi sur génial Dabs. Ce livre est un chef-d’œuvre, je pense même me lancer dans l’écriture d’une version pour les frangins. Un chef-d’œuvre je te dis !
J’ai découvert ce livre par hasard, un jour où j’errais comme une âme en peine dans une bibliothèque dijonnaise, à la recherche de livres d’anatomie pour la fac. L’accouchement de Cécile était imminent, et papa complètement paniqué à l’idée de tout reprendre à zéro avec un nouvel enfant : je cherchais un cadeau original à leur offrir, il m’est tombé tout cuit dans la main.
— Bon, puisque tu as l’air si soucieuse du bien-être de ton frangin, j’insiste, tu ne verras aucun inconvénient à le garder demain soir !
— Ça dépend, j’y gagne quoi et combien surtout ?
— Ma reconnaissance éternelle grosse nouille !
— Pour ce que ça vaut… On va bien s’amuser, hein le hobbit ? je gazouille comme une débile en souriant bêtement à Léon. Par contre, comptez pas sur moi demain midi. On va chez Bouli se faire un croque avec la bande.
— À peine arrivée, déjà repartie ! plaisante Cécile.
— Crois-moi, après quinze jours à me supporter, tu seras contente de me voir repartir, et tu prieras même pour que je ne revienne jamais ! 
10 avril 2019

Bip… Bip… Bip…

Pour que je ne revienne jamais… Mais pourquoi ai-je dit ça ? Je veux revenir, retrouver ma vie. J’ai l’impression que me souvenir me demande de plus en plus d’efforts. Depuis combien de temps suis-je partie ? Me cherchent-ils au moins, ou m’ont-ils déjà tous oubliée ?

Bip… Bip… Bip…

Le croque-Benjamin de Bouli. J’ai l’impression d’avoir le goût de l’Époisses en bouche. Mais ce n’est qu’une impression parce que j’ai surtout la sensation d’avoir mangé du plâtre. Depuis quand n’ai-je rien avalé d’ailleurs ? Je ne supporte plus cette obscurité qui m’oppresse. Sortez-moi de là, pitié… Laissez-moi sortir… Je suis fatiguée, je veux dormir…

Bip bip bip bip bip bip bip

La machine s’emballe à nouveau. C’est un signe. Je dois rester éveillée, lutter contre ce sommeil qui me tend les bras. Rester dans le noir sans m’en rendre compte me tente bien, pourtant. J’ai beau lutter, je sens que je glisse inéluctablement. Peut-être est-ce mieux ainsi…

Bip bip bip bip bip bip bip

Quand j’avais l’impression que mes problèmes étaient si énormes que je n’arriverais jamais à les résoudre, maman me disait toujours quelque chose. C’était quoi déjà ? Ce souvenir est trop lointain. Je n’y arrive pas…

Bip bip bip bip bip bip bip

Quelle que soit la durée de la nuit, le soleil finit toujours par se lever. Je me souviens ! Oh, maman, si tu savais comme j’aimerais que tu aies raison. Mais j’ai bien peur que ma nuit, celle dans laquelle je suis enfermée, soit sans fin…

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip
3
Avis : auteurs auto-édités / Poussières de toi de Lily B Francis
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 15 oct. 2019 à 19:04 »
Synopsis :

« Et en écho à ma détresse des rires me parviennent, se moquant de l'ironie du sort.
Je me retourne et je vois au loin des enfants faisant des pirouettes dans le skate parc.
Voilà, c'est le début de ma peine. »
Alice, enceinte de 5 mois apprend que le bébé qu'elle porte est atteint d'un syndrome provoquant de lourdes malformations et qu'elle doit subir une interruption médicale de grossesse.
Entre déni, incompréhension et colère, elle va tenter de faire son deuil et d’avancer.
L’espoir d’une nouvelle grossesse et une rencontre imprévue vont bouleverser sa vision de la vie, de la famille et du monde.
Ce livre présente les émotions ressenties par toutes ces mamans sans bébés dont les cris sont muets. Avec pudeur et délicatesse il dévoile le chemin d’Alice vers l’acceptation, jusqu'à l'arrivée de l'arc-en-ciel.


Mon avis :

Ça faisait longtemps que l’envie de découvrir cet auteur me titillait. Le sujet, bien que douloureux, m’avait inexorablement attiré ; et c’est accompagné d’une boîte de mouchoirs que je me suis plongée dans cette lecture.
Bien que fini depuis un moment, c’est le cœur encore serré et les yeux humides que j’écris cette chronique. 
Alice a perdu son premier bébé. Et cette absence, ce manque la ronge et la torturent. Désorientée, son cœur est en miettes ; Elle oscille entre deux hommes, ne sait pas quoi faire de sa vie, cherche une issue de secours à cette voie de garage.
Après une telle épreuve, comment trouver son pays des merveilles ? Comment se relever, et sourire de nouveau à la vie ?
Avec délicatesse, justesse et pudeur, l’auteure nous raconte l’absence, le vide et les multiples questions restées sans réponse, laissées par un enfant qui n’est jamais né.
Poussières de toi est le cri déchirant d'une mère, mais surtout  un magnifique message d’amour teinté d’espoir, servi par une plume merveilleuse, sensible et plus que courageuse.
Une multitude d’émotions nous traversent, et nous nous identifions à cette mère en souffrance... nous partageons son désarroi, ses doutes, sa peine, ses larmes... jusqu’à l’acceptation, la reconstruction et la venue de l’arc-en-ciel 😍😍😍
Une histoire bouleversante, vibrante, poignante, qui remue au plus profond des tripes... et dont nous ne ressortons pas indemne 😅😔 !
Malgré le sujet ô combien éprouvant et difficile, foncez, vous ne le regretterez pas :pouceenhaut:

Ma note :

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4
Mise en avant des Auto-édités / Les tribulations d'Hortense de Nathalie Brunal
« Dernier message par Apogon le jeu. 3 oct. 2019 à 16:23 »
Les tribulations d'Hortense de Nathalie Brunal

1.


— Joris ! Max ! Allez, on va être en retard !
Je soupire en voyant mon petit dernier descendre l’escalier. Il est débraillé, pieds nus et ses cheveux sont dressés sur sa tête.
— Mais, qu’est-ce que tu as fait ? Pourquoi n’es-tu pas encore prêt ?
Devant son air boudeur, je soupçonne une facétie de son frère. Je monte à l’étage afin d’en savoir plus… Je découvre Max dans la salle de bains. Il m’observe dans le miroir et je remarque dans sa main le tube de gel pour les cheveux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? me demande-t-il avec un air mal aimable.
— Sur un autre ton, s’il te plaît !
Il marmonne quelque chose d’incompréhensible et j’ajoute :
— Max, le lycée ne va pas t’attendre !
— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça !
— Euh... c’est ton prénom, non ?
— Je t’ai répété plusieurs fois que c’était moche et que tu devais m’appeler Bogoss comme mes potes !
Je me retiens de rire. Cela ne pourrait que le mettre en colère et nous sommes déjà en retard… Je fais donc rapidement demi-tour afin de ne pas épiloguer là-dessus !
— Malgré tout, dépêche-toi !
À cet instant précis, j’ai l’impression d’avoir pris un coup de vieux. Ça y est, je ne suis plus à la page… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et quel drôle de surnom ! Désespérée, je soupire et descends rejoindre Joris. Un sourire se dessine sur mes lèvres quand j’entre dans le salon. Il a réussi à mettre ses chaussures tout seul. Ce n’est pas une grande victoire puisque ses baskets ont les fameux « scratch », cependant pour un petit bonhomme de cinq ans, cela mérite d’être mis à l’honneur.
— C’est bien mon grand ! Et tu nous fais gagner de précieuses minutes.
Quoique vu l’heure, il me semble improbable d’arriver avant la sonnerie de l’école. Joris fait disparaître mon sourire avec sa question fatidique.
— Et mes cheveux ?
Je le regarde, les yeux exorbités. Le souvenir du tube bleu que tenait Max s’impose dans mon esprit. Il m’avait fait une scène au supermarché pour que je le lui achète. Ses copains ont celui-là et il lui fallait le même…
— Mon pauvre Ouistiti, c’est du gel effet béton ! Je ne peux plus y faire grand-chose !
Vous devez vous demander pourquoi j’appelle Joris ainsi… Il n’était encore qu’un bébé lorsque Martha est venue m’aider. Quand elle l’a vu la toute première fois, Joris l’a observée, les yeux écarquillés et en plissant le front. Il ressemblait vraiment à un petit singe. Elle l’a pris dans ses bras en l’appelant de cette façon et ce surnom lui est resté. Il faut dire qu’il est mince avec un visage fin. Quand il est soucieux, son front se ride et le petit ouistiti réapparaît.
Nous devrions déjà être partis et je n’ai pas le temps de lui laver les cheveux. Devant la moue qui se dessine sur son visage, annonciatrice d’une crise de pleurs imminente, je l’entraîne vers la cuisine. J’ai toujours un peigne dans un tiroir au cas où… Je le passe et le repasse sur les piques dressés sur sa tête afin de les aplatir. Il me sourit croyant retrouver sa coiffure habituelle… Je n’ai pas le cœur à le décevoir, toutefois c’est peine perdue. Plus je m’acharne, plus ils sont indisciplinés et hérissés. Je suis face à une situation de crise. Nous sommes en retard et je dois en plus trouver un moyen de l’amener à la voiture tout en évitant le grand miroir de l’entrée. Défi du jour que je suis capable de relever haut la main !
Je sais ce que vous vous dites… Si, si, je suis une mère indigne ! Je devrais prendre le temps de lui relaver les cheveux même si cela ne rentre plus du tout dans mon timing ! Au lieu de cela, je me contente d’empêcher Joris de toucher à sa coiffure sous prétexte qu’il va tout défaire ! Je sais... Mentir n’est pas beau, néanmoins, c’est une question de vie ou de mort. Je ne me sens pas capable de supporter un cataclysme quel qu’il soit ! Je tiens à mes nerfs. Les larmes et pleurs du petit, je les réserve pour plus tard !
Max pointe enfin le bout de son nez. Cet enfant me désespère ! Il a sauté à pieds joints dans l’adolescence et ce n’est pas beau à voir ! Son jean descend un peu trop bas sur ses fesses et son boxer peut être apprécié de tous ! C’est d’un ridicule !
— Tu n’as pas de ceinture ?
— Pourquoi faire ?
Ah ben oui, forcément ! Question idiote, réponse idiote ! Elle n’aurait absolument aucune utilité ! Je n’ai pas le temps de m’attarder là-dessus, pourtant si j’avais deux minutes, je lui mettrais une paire de bretelles pour tenir le tout !
— Allez, manteaux, sacs, on y va !
Joris s’exécute avec maladresse, mais il arrive à le fermer. Je le félicite avec un pincement au cœur. Décidément, il grandit trop vite. Max quant à lui, attend dans l’entrée.
— Max, ton blouson ?
Il s’apprête à me répondre quand j’ajoute bien vite :
— Et pitié, épargne-moi ton discours sur la façon dont je dois t’appeler !
— C’est bon, j’ai un pull !
Ma patience a des limites et j’arrive au bout du peu qu’il me restait… Je ne savais pas qu’un sweat-shirt pouvait se substituer à un manteau ! Je crois qu’il a les hormones en ébullition et qu’elles lui tiennent chaud ! Je ne m’attarde pas sur le fait que nous sommes en novembre et qu’il fait froid. Je prends mes affaires et pousse les enfants vers l’entrée. Joris approche dangereusement du miroir. Afin d’éviter l’incident diplomatique, je bouscule Max pour passer.
— Eh ! Tu pourrais dire « pardon ! » !
Mon regard noir l’encourage à baisser la tête et à se taire. J’avance en exécutant de grands gestes devant la glace afin de mettre ma parka et ainsi dissimuler le mur. Mes deux chenapans me regardent étrangement et heureusement que le ridicule ne tue pas.
— Fais pas attention, elle fait son intéressante ! déclare Max à son petit frère en levant les yeux au ciel, certainement dans un geste exaspéré.
Cela doit être difficile d’avoir une mère comme moi... En tout cas, si je ne devais pas continuer mes pitreries afin d’éviter à Joris de se voir et par la même occasion, rattraper la bêtise de ce grand dadais, j’aurais attrapé cet homme en devenir afin de lui remettre les idées en place.
— Allez, avancez ! Vous bouchez l’entrée !
Ils se retrouvent enfin dehors. Je cesse de faire le singe pour fermer la porte à clef. Je sais déjà que nous sommes en retard et ma montre me confirme qu’une fois encore, nous allons nous faire gronder par la maîtresse.
J’espère éviter les bouchons, bien que ce soit plutôt mal parti. Max s’impatiente et pianote sur son portable. Je dois être le sujet de conversation du jour. Aux yeux de ses copains, ce ne peut être que de ma faute s’il n’est pas encore arrivé ! D’un coup sans prévenir, il s’écrie :
— Arrête-toi là !
Je freine brusquement et des klaxons s’en donnent à cœur joie derrière moi.
— Mais ça ne va pas ? Tu ne peux pas me le dire avant ?
— Tu sais très bien que je descends toujours avant le lycée !
Il ouvre la portière et répond à mon « bonne journée ! » par un « ouais, merci ! » Cet enfant n’a que quinze ans et il me désespère. Combien de temps dure l’adolescence ? Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, il fallait l’amener à sa classe en le tenant par la main. Après un « je t’aime ! » et des bisous, il entrait dans celle-ci attendant patiemment que j’aille le récupérer. Puis est venu le temps où je devais le laisser au coin de la rue et ne surtout pas l’embrasser devant ses camarades. J’en suis arrivée à le déposer presque une rue plus loin… Quelle sera la prochaine étape ? Le scooter pour y aller seul ou accompagné de sa petite amie ! Mon sang se glace rien que d’y penser… Celle qui me prendra mon fils n’est pas encore née ! Oh, je sais ce que vous vous dites. Il faut bien que jeunesse se fasse... mais mon cœur de mère ne supportera pas de le voir amoureux ! Où est passé mon bébé ?
Joris me ramène à la réalité.
— Pourquoi toutes les voitures font « tut tut » ?
— Peut-être parce que je gêne !
Je reprends rapidement la route jusqu’à l’école. Je m’arrête à plusieurs reprises afin que des piétons traversent. À cette heure matinale, les trottoirs sont remplis d’enfants et d’adultes et la prudence est de rigueur. Cela a le don d’énerver celui qui me suit. Je l’observe dans mon rétroviseur et celui-ci pianote sur son volant en marmonnant des paroles qu’il vaut mieux que je n’entende pas. Il se colle de plus en plus à mon pare-choc dans le but de m’effrayer ou dans l’espoir de me pousser afin que j’aille plus vite... J’espère qu’il ne va pas au même endroit que moi… Je risquerais d’en prendre pour mon matricule. L’école se profile à l’horizon… second arrêt avant le travail.

Je me gare en double file, car le parking est plein et vu l’heure, je n’ai pas le choix. Je regarde, stupéfaite le véhicule qui me suivait. Ce que je craignais arrive… Le conducteur énervé stationne sa voiture juste derrière la mienne. Il descend rapidement de son véhicule et vient vers moi.
— Vous avez eu votre permis dans une boîte Bonux ou quoi ?
Joris qui est encore dans la voiture suit la scène. Il sait de par expérience qu’il ne faut pas me chercher et encore moins quand je suis déjà au bord de la crise de nerfs.
— Qu’avez-vous donc à reprocher à cette lessive qui au demeurant lave super bien ?
— Vous vous moquez de moi en plus ?
— Euh non… Veuillez m’excuser, mon fils est en retard pour l’école ! Je n’ai pas de temps à consacrer à ces fadaises !
— Il ne l’aurait peut-être pas été si vous n’aviez pas laissé traverser tous ces gens !
— Il me semble que dans le Code de la route, c’est écrit qu’on doit s’arrêter !
— Pas quand on empêche les autres d’être à l’heure !
Il me bouscule en s’approchant de la route et se précipite de l’autre côté. Je reste figée, intriguée par le fait qu’il entre dans l’école. Joris descend de la voiture, j’empoigne son sac et nous traversons vers l’entrée. La dame de service me fait remarquer pour la énième fois ce mois-ci que nous sommes « encore » en retard, comme si je ne le savais pas ! Elle ajoute rapidement que ce n’est pas bien grave puisque l’instituteur l’est aussi. En entendant ses derniers mots, je rattrape Joris par l’épaule. Je l’apostrophe désirant obtenir de plus amples informations sur ce qu’elle vient de me dire…
— Pardon ! Où est passée la maîtresse ?
— Elle s’est cassé une jambe et elle en a pour un moment ! m’annonce-t-elle en me faisant signe d’avancer vers la classe.
Apparemment, la conversation est close et je n’en apprendrai pas plus. Je me rapproche donc avec une certaine appréhension. Joris dépose ses affaires au porte-manteau et m’embrasse avant de rejoindre ses camarades. Je me retourne pour faire demi-tour, pressée de me débiner lorsque je me retrouve nez à nez avec le conducteur énervé.
— Encore vous ! s’écrie-t-il, agacé que je sois sur son chemin.
— J’amène mon fils. Je croyais vous l’avoir dit !
— Il a de la chance, j’ai raté le coche pour mon premier jour à cause d’une mauvaise conductrice !
Je m’apprête à lui répondre quand l’atsem s’approche de la porte.
— Il est l’heure de commencer !
Il me fusille du regard et ajoute rapidement :
— Essayez d’être en avance demain !
Je n’ai pas le temps de lui rétorquer quoi que ce soit, car il me claque la porte au nez. Je suis stupéfaite ! Une furieuse envie d’étriper le nouveau maître de mon fils me fait piétiner de rage devant l’entrée de la classe. Joris m’en voudrait si je faisais quelque chose de répréhensible. Le pardon serait difficile à obtenir… Quoique des bonbons, glaces et cadeaux pourraient aider en ce sens... Finalement, je me dirige vers la sortie. Ce qui est une sage décision. Pour une fois, je vais me comporter en adulte et prendre le chemin du travail sans chercher les ennuis. J’essaie en général de ne pas me faire remarquer en présence des enfants, cependant la vie en décide souvent autrement… Aujourd’hui, elle m’a laissé le choix !
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Mise en avant des Auto-édités / Plus & Encore de Sacha Stellie
« Dernier message par Apogon le jeu. 19 sept. 2019 à 17:00 »
Plus & Encore de Sacha Stellie


ROMAN



« Mais alors, si le monde n’a aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

Lewis Carroll









« Le vice est à la vertu ce que la dérision est à l’existence, nécessaire. »
 
  Prologue
***


La course folle des gyrophares se mêle à celle des flammes.
Hier encore, tout allait bien…
Comment en sont-ils arrivés là ?
Milo regarde impuissant toute leur vie se réduire en cendres. Il songe à la collection de vinyles de Pio certainement en train de fondre. Il s’imagine un magma se former le long du mur bleu Klein de leur séjour. S’impose ensuite la vision des décalco sur les tee-shirts de Jude dégoulinant eux-aussi dans sa grande penderie verte. Une tenaille vient lui tordre les entrailles lorsqu’il songe à cette photo rangée dans le tiroir de son bureau. Il la devine se recroqueviller sous l’effet de la chaleur faisant disparaître la seule image où l’on pouvait voir son père lui sourire. La main puissante de l’homme posée sur l’innocence de sa chevelure encore blonde. Un arbre de Noël à la neige grossière artificielle en arrière-plan. L’époque où l’espoir que son existence ne s’effondre pas totalement régnait encore. Le goût amer des larmes tapisse sa bouche puis une sensation de vertige le fait chavirer.
S’accrocher à cette autre main bien serrée dans la sienne. Sentir le froid des menus doigts et la fermeté de la paume. En espérant qu’elle ne le lâchera jamais celle-là…


***

Le monde est absurde, Jude l’a toujours su.
Rien ne rime jamais à rien dans cette vie. On ne sait ni d’où on vient, ni où on va, ni combien de temps va durer le voyage. Pourtant on s’accroche. Une éphémère traversée sur un radeau de fortune, une dérive sans but, sans boussole. Pourtant on essaie. On pagaie. On s’échine à définir et garder un cap pour tenter de saisir un sens, de s’accaparer une terre. On s’évertue à transformer cette illusion en quelque chose. On planifie, on fonde, on bâtit, on projette. Plus loin, toujours plus loin. Et encore. Et encore. Sans relâche. Et puis tout s’anéantit. Comme ça, en une fois, sans que l’on sache vraiment pourquoi.
Jude a cru qu’ensemble, ils seraient plus forts que tout. Une barricade invincible protectrice de réalité. Leur tour imprenable. Leur Babel.
Il est désagréable le contraste entre le froid de cette nuit de novembre qui lui mord le dos et le brasier qui lui cuit le visage. Elle se sent scindée. Comme découpée.
La barricade vient de céder et c’est de sa faute. De sa seule faute à elle. Elle les a engloutis tous les trois dans cette descente aux enfers. Eux qui comptent plus que tout. Eux sans qui son existence ne vaudrait pas plus qu’une poignée de cendres.
Les palpitations démarrent, la tension grimpe le long de ses muscles, s’immisce dans ses terminaisons. Elle sait que la crise arrive. Vite, trouver quelque chose. Un objet qui libère. N’importe quoi. Quelque chose qui brille si possible, de saillant. Son regard s’affole, elle cherche. Les hommes qui s’agitent tout autour ressemblent aux Playmobil de son enfance. Casques, combinaisons, grosses ceintures et bottes larges.
Et puis soudain, derrière la large portière rouge grande ouverte, elle l’aperçoit. Il est posé sur le velours du siège passager. Il est superbe, il scintille et le désirer déjà soulage.


***

Les flammes de l’enfer.
Elles dansent devant lui telles des impies possédées et le spectacle est grandiose. Autant qu’il est cruel. C’est bon tellement ça fait mal.
Pio frissonne. Toute sa carrière ruinée. Ses efforts ravagés. Ses espoirs brisés.
Mais ils sont en vie.
Il jette un œil sur Milo. Il ressemble à un pantin désarticulé avec sa bouche entrouverte et ses épaules affaissées. Il inspecte Jude, ses longs cheveux dans les yeux et ses ongles plantés dans son biceps. Elle tremble, le regard bloqué sur la gauche.
Ils ont tout perdu mais ils sont en vie. Et en danger. En grand danger.
Trouver une solution. Réfléchir. Vite et bien.
Milo avait raison, il faut partir. Se mettre à l’abri. Les mettre à l’abri. Ils avaient toujours cru l’être. Jusqu’à la fois de trop. La fois irréversible.
Bien sûr qu’il ne lui en veut pas…
Mais qu’est-ce qu’elle fixe à la fin comme ça ? Il suit la trajectoire de ses yeux et arrive jusqu’à la source. Un couteau triomphant sur la banquette avant du camion de pompiers.
Bien sûr qu’ils ne lui en voudront jamais…

***

Chapitre 1
***
Un mois plus tôt


Il est encore tôt lorsqu’il entend ses pas s’avancer dans le séjour. Il sait au son trainant de ses grosses chaussettes antidérapantes sur le carrelage qu’elle va afficher sa tête des mauvais jours.
Il l’entend souffler puis s’affaler sur l’une des hautes chaises de l’ilot central. Pio poursuit avec application sa pression rotative sur la demi-orange sans la saluer.
—   Tu veux des œufs ?
—   Hum, consent-elle sans lever la tête.
Jude porte un short en coton à pois et un sweat dix fois trop grand pour elle. Avec ses cheveux emmêlés qui lui cachent la moitié du visage et ses paumes abandonnées sur ses menues cuisses, on ne lui donnerait pas plus de quinze ans.
—   Un toast ?
—   Hum.
Il n’aime pas lorsqu’elle est ainsi. Il regarde l’horloge du four. Dans douze minutes, il doit être parti. Il n’a pas vraiment le temps de discutailler.
—   Mal dormi, peut-être ? demande-t-il.
—   Ah parce que tu peux dormir, toi, avec les cris de bêtes que pousse l’autre cinglée ? se met-elle à glapir.
C’est donc ça… Oui, Pio, lui, il peut. Il enfourne deux bouts de mousse jaune dans ses oreilles et il dort comme un loir. Il aime cette sensation angoissante d’abîme, de vide cotonneux dans son esprit. Comme le son incompréhensible des grands coquillages désertés.
—   Pour un mec qui ne devait plus la revoir… renchérit-elle.
Lui, non plus, il ne l’apprécie pas des masses la Gwendoline en question. Deux ans que cette histoire traîne et bousille Milo. Deux ans qu’elle doit quitter son mari. Deux ans qu’ils se séparent avec fracas et se rabibochent en fanfare.
—   Tu es rentrée tard, je ne t’ai même pas vue partir ? l’interroge-t-il en déposant une assiette entre ses deux coudes à présent posés sur le plan de travail gris ardoise.
Deux œufs au plat, des toasts dorés à point et une orange pressée. Comme elle aime.
—   Non.
Pio enfile sa veste de costume, attrape son téléphone, son trousseau de clefs et son porte-cartes qu’il range avec ordre dans ses différentes poches.
—   Allez, je file. Je rentrerai tard ce soir, ne m’attendez pas…
Il s’avance vers Jude pour lui déposer un baiser sur le front lorsqu’il remarque un chéquier, un téléphone et un couteau suisse posés à côté d’elle. Déjà, il a compris mais retarde un instant encore la chute du couperet.
—   Qu’est-ce que c’est que ça ?
—   J’ai merdé… soupire-t-elle.
Il ferme les yeux trois secondes pendant lesquelles le mot Conséquences se projette en gras sur la toile de son cerveau.
Il saisit en premier le carnet de chèques, l’ouvre et en lit le nom du propriétaire. Connais pas. C’est déjà ça. C’est au tour du téléphone qu’il tente de déverrouiller. Une photo de trois mômes rougeauds apparaît sur l’écran. Là, en revanche, il les reconnait. Il déglutit. Il s’agit des enfants Vanhouverke, le responsable finances de la mairie.
Le téléphone se met à vibrer. Il le jette précipitamment sur le plan de travail.
—   Jude… Putain, Jude…
Il le ressaisit, regarde avec anxiété les lettres blanches affichées. Maison. Dans l’urgence, il décide d’appuyer sur la touche latérale jusqu’à ce que le maudit engin s’éteigne.
Il reste là à le scruter, balance sa tête en arrière, fait un tour sur lui-même, se passe la main sur la nuque, se mord la lèvre supérieure puis se met à hurler :
—   Putain, putain, putain, Jude !
—   Pardon… murmure-t-elle faiblement.
—   Va me chercher une aiguille !
—   Pourquoi ? lève-t-elle enfin ses grands yeux clairs vers lui.
—   Va me chercher une aiguille, bordel !
Elle saute de sa chaise et cavale jusqu’aux étagères du salon.
Pio s’appuie contre l’évier et tente de canaliser la panique irrépressible qu’il sent monter en lui. Il prend une profonde inspiration et rejette l’air avec lenteur. Ses yeux s’accrochent au ballet des feuillages malmenés par le vent d’automne.
Pas là. Pas hier. Pas à cette soirée, Jude…
—   Qu’est-ce qu’il se passe ? entend-il Milo interroger Jude, hissée à s’en dévisser le cou, essayant d’attraper la plus haute panière.
—   J’ai merdé…
—   Merde ! lâche-t-il dans un bâillement.
—   Aide-moi, Milo, tu vois bien ! râle Jude impatiente.
Il attrape sans effort le panier en rotin qu’elle lui arrache des mains. Elle fouille à la hâte le contenu d’une trousse en tissu, en sort une aiguille puis regagne la cuisine en petites foulées, Milo sur ses talons. Pio la saisit, l’enfonce dans l’iPhone, accède à la carte SIM, la sort de son habitacle puis la tend à Milo.
—   Toi, tu détruis ça ! Je m’occupe du téléphone. Tout le monde va bosser comme si de rien n’était. On ne s’appelle pas. On ne s’envoie pas de message. On se retrouve à treize heures à la terrasse du Plana et on avise.
Ses Richelieu couleur bois traversent le séjour avec empressement. Lorsque sa main atteint la poignée de la porte, il marque un temps d’arrêt puis se retourne :
—   Ça va aller. Faites ce que je dis et ça va aller. D’accord ?
Les deux hochent docilement la tête à l’autre bout de la maison.
—   Et va mettre un slip, Milo, bordel ! hurle-t-il en claquant la porte.

 Milo se rapproche de Jude et entoure sa frêle épaule de son bras rassurant.
—   Ça va aller, Jude, t’inquiète…
—   Pardon... réussit-elle seulement à prononcer en guise de justification.
Elle tourne son pâle visage vers lui, esquisse un sourire de gratitude puis baisse le regard et, dans un mouvement réflexe de recul, ajoute sur un ton en totale contradiction avec la douceur de ses traits :
—   Et sans déconner, Milo, oui, va mettre un slip ! 

Chapitre 2
***
Jude


Jude est originaire de Toulouse. Elle vient de fêter ses trente ans. Elle est psychothérapeute et kleptomane. Cette manie du larcin est apparue à la suite d’une scène dont elle n’aime guère se souvenir.
Dans la lumière crue d’un petit matin de juin, réveillée par des râles étranges venant du séjour, elle a surpris sa mère, Jennyfer Marty, en compagnie d’un certain Denis Pujol, rencontré la veille au Shanghai , dans une position encore plus incongrue que compromettante.
Une brûlure au fer rouge. Elle n’avait que neuf ans.
Si Jennyfer Marty n’a jamais été un modèle de vertu ni un exemple d’éducation, elle a toujours aimé sa fille plus que tout. Toute sa menue paie de caissière passait dans la satisfaction des désirs anticipés de la petite Jude. Une garde-robe digne d’une star d’Hollywood et une chambre – la seule de l’appartement – aux allures de princesse Disney. Le frigo débordait de sodas goût nouveau, les placards de la cuisine des derniers paquets de gâteaux vus en réclame à la télé et ceux de la salle de bain des derniers produits en vogue. Elles aimaient commander des pizzas le dimanche soir, parce que c’était dimanche, le mardi, parce que le lendemain, il n’y avait pas école, et le vendredi, parce que c’était le jour de Fort Boyard. Chaque mois, Jennyfer économisait un peu d’argent pour leur offrir, en août, quinze jours à Argelès dans un camping quatre étoiles, avec toboggan géant, bain à remous et soirées barbecue dansant. Rien n’était trop beau pour sa fille.
Pour Jennyfer, qui n’a pas eu tellement de chance dans la vie, Jude est bien plus que sa fille. Elle est la prolongation d’elle-même, son autre, sa meilleure amie, sa confidente, sa sœur, sa réparation, son avenir.
Le soir, en la bordant, elle la serrait fort fort contre elle en lui répétant combien elle l’aimait. Que si elle mourait, elle mourrait aussi. Que le monde était son royaume et la vie un paradis grâce à elle et à elle seule et que rien ne les séparerait jamais. Surtout pas un homme ! Les hommes, ce ne sont que des bons à rien, des lâches, qui t’embobinent avec leurs jolis mots et leur grand sourire pour obtenir ce qu’ils veulent et te plaquent quand ça devient sérieux. Comme son père. Celui-là alors, la palme !
Jennyfer déposait un dernier baiser sur la frange de sa petite fée, allumait la veilleuse luciole et tirait la porte. Elle dépliait ensuite le clic-clac du salon, avalait ses calmants, s’enroulait dans une couette synthétique bon marché, ressassait ses échecs sentimentaux, pensait à ses impôts à payer et à ses dettes qui l’inquiétaient. 
Et puis, elle pleurait.
Et Jude l’écoutait pleurer. 

Chapitre 3
***
Le déjeuner

Jude et Milo sont déjà installés en terrasse lorsque Pio les rejoint.
C’est une belle journée comme le mois d’octobre sait en réserver parfois. L’air est doux et la lumière pure.
Il souffle enfin… Quelle matinée !

Après quelques minutes de réflexion, il a plongé le maudit téléphone dans un sac congélation rempli d’eau pendant une heure trente, le temps d’assurer son premier rendez-vous avec le responsable adjoint de la communauté des communes. Puis il a annulé tous les suivants, a quitté le bureau, s’est éloigné de la ville à bord de son Alfa Stelvio à la recherche d’un endroit isolé. Il a ensuite roulé par huit fois sur l’objet du délit avec ses larges pneus puis est allé disperser les morceaux dans cinq poubelles différentes à plusieurs kilomètres de distance chacune.
Il est conscient que sa réaction est peut-être un peu disproportionnée mais quand il a compris à qui appartenait le téléphone, il n’a pas voulu prendre de risques. Il a pensé : responsabilité, implication, complicité, carrière, placard, mutation, anéantissement.
Il a paniqué, c’est vrai.

Jude et Milo le dévisagent les sourcils aux aguets. Lui, reste là, posté devant eux, sans rien dire. Une, deux, trois, quatre… cinq longues secondes d’insoutenable tension. C’est la tête de chien battu de Milo qui l’empêche de garder le silence plus longtemps. Milo, toujours, s’octroie une part de responsabilité des catastrophes qui surviennent en ce monde. Toute nature et géographie confondues.
—   Tout est sous contrôle. Vous pouvez reprendre le cours de vos activités, lâche Pio dans un demi sourire aiguisé.
—   Ça te fait marrer ? rétorque Jude instinctivement.
Elle le déteste lorsqu’il prend cet air supérieur de gosse de riches. Elle le revoit à l’hôpital, la peau sur les os, toiser les infirmières et leur cortège de bienveillance.
—   Dites donc, jeune fille, si j’étais vous, je ne me la ramènerais pas trop…
Milo incapable de supporter le moindre conflit, pose une main sur sa cuisse. Jude, s’il te plaît… Elle tressaille dans un rictus de douleur. Ils savent ce que cela signifie.
Pio tire une chaise et s’installe à leur table.
—   Qu’est-ce qui ne va pas, Jude ? l’interroge-t-il avec plus de douceur.
Elle soupire plus que de raison et va se coller contre le dossier au cannage tressé.
—   Mais c’est cette ribambelle de connards là, tous à me mater comme si j’étais un bout de barbac…
Dans l’émotionnel de Jude, chaque regard masculin est vécu comme une agression. Les hommes ne sont que des pervers en puissance. Tous. De tout âge, de toute catégorie sociale et professionnelle, de tout milieu culturel. Tous à l’exception de Pio et Milo. Elle ne recherche jamais leur compagnie et se passe bien volontiers de toute relation amoureuse. Elle a cru qu’elle allait pouvoir prendre sur elle le temps d’une soirée pour faire plaisir à Pio, mais elle a échoué. L’angoisse est montée au fil des minutes, sournoise, implacable, jusqu’à la chute. Elle a cherché Milo du regard dans la salle bondée de croque-lardons, ne l’a pas trouvé et s’est enfuie. La fille du vestiaire était occupée à faire les yeux doux à l’un des nombreux militaires en uniforme présents. La patience n’était plus une option dans l’urgence de sa fuite, elle est passée derrière le comptoir pour récupérer son trench. Et c’est là que la crise a atteint son paroxysme. Les brûlures à l’intérieur de ses cuisses ont redoublé, il lui aurait fallu une lame tout de suite pour soulager, libérer, reprendre le contrôle. Elle manquait d’air dans l’espace surchauffé aux murs à la moquette saumonée. Ses poumons semblaient se rétrécir et sa bouche s’asséchait. Et elle l’a aperçue. Une grande écharpe d’un mauve profond, somptueux. Elle s’en est approchée telle une bête affamée, le cœur cognant comme un damné dans sa poitrine oppressée. Elle a touché la laine, caressé les fins points de jersey, l’a décrochée, enroulée autour de son cou puis a glissé la main dans la poche de la veste voisine. Elle en a ressorti un chéquier dans un étui de cuir brun qu’elle a immédiatement fourré dans son sac à main. Une autre veste, en velours d’un moutarde magnifique celle-ci, a alors attiré son attention une dizaine de cintres plus loin. Elle en a saisi le téléphone rangé à l’intérieur. Juste à côté, un manteau vert bouteille comme en portait son grand-père, qu’elle n’avait vu qu’une fois dans toute sa vie, lui a fait de l’œil. Elle n’a pas résisté, elle l’a ôté du cintre puis l’a enfilé. Elle s’est regardée dans le grand miroir, s’est trouvée minuscule, a gonflé ses épaules pour le remplir davantage, a marché un peu puis s’est demandé pourquoi elle n’avait jamais eu le droit d’avoir des grands-parents comme tout le monde. Ça l’a rendue triste. Et en colère. Elle a retiré le manteau. Elle voulait partir maintenant. Rentrer à la maison et dormir. C’est en rangeant le vêtement qu’elle a senti sous ses doigts un petit rectangle rigide et froid. Elle a fouillé les poches sans succès. Elle a tâtonné. C’était sous la doublure. Ça l’a excitée à nouveau. Elle a cherché par où entrer, a glissé son index entre deux points, a arraché le fil sur deux petits centimètres puis a sorti l’objet. Un magnifique couteau suisse de couleur bleue. Ses joues ont rosi de plaisir.
Je peux vous aider ? l’a interpellée la fille qui semblait s’être souvenue qu’elle occupait un poste défini. Jude a tendu sèchement son ticket, a récupéré son bien et s’est sauvée sous le regard désagréable de l’hôtesse.

L’excitation est retombée lentement sur le chemin du retour. La tension a laissé place peu à peu à un état cotonneux, un vide apaisant ami. Au coin d’une rue, elle a jeté l’écharpe qui la démangeait dans une poubelle. Elle a tourné la clef dans la serrure, épuisée. Elle s’est douchée puis couchée. Apaisée et coupable.

—   Voilà, vous savez tout, achève-t-elle son récit.
—   Il faut dire, t’envoyait du lourd avec ta petite robe noire ! Tu m’étonnes que les mecs se soient transformés en chacals morts de faim…
—   Tu es affligeant, Milo, sentence Pio.
—   Tu sais que c’est une pathologie de tout appréhender sous un angle sexuel ? grince Jude la bouche pincée.
—   Je sais, tu me l’as dit mille fois déjà, lui sourit-il avec toute la tendresse du monde.
—   Bref, reprend Pio, j’ai fait ce qu’il y avait à faire pour le téléphone. Toi Milo, de ton côté, c’est bon ?
Il acquiesce. Oui, c’est bon. C’est en brûlant le chéquier dans l’évier de leur cuisine qu’il a eu l’idée : il s’est glissé dans la salle de l’incinérateur de l’hôpital et y a jeté l’étui en cuir ainsi que la carte SIM. Milo est infirmier urgentiste à Pellegrin .
—   Très bien, hoche-t-il le menton. Juste, Jude, si à l’avenir tu pouvais éviter d’essayer de ruiner ma carrière, ce serait plutôt pas mal…
—   Je t’avais dit que je voulais pas venir, tu sais combien je déteste ce genre de soirée… se disculpe-t-elle plaintive.
—   Une fois ! Je te demandais ce petit effort juste une fois. Mais j’entends. Le message est passé, il n’y en aura pas d’autre, promis. Allez, n’en parlons plus. C’est de l’histoire ancienne. On boit un coup ?
C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles Jude et Milo sont infiniment attachés au complexe personnage qu’est Pio. Son absence de rancune. De jugement aussi. Son sens du devoir. Sa manière de prendre en main les choses. L’assurance avec laquelle il s’avance sur la vie, son contrôle permanent, sur tout. Sa rigueur infaillible. Son humour aussi. Persifleur, froid, décalé.
Peut-être parce qu’il est l’aîné des trois ou juste parce que c’est dans sa nature profonde, Pio s’est toujours imposé comme le chef de famille. Celui qui décide, celui qui gère, celui qui loue les appartements, signe les baux, prend tout à son nom, s’occupe des comptes en banque, des contrats d’assurance, des histoires de mutuelles et d’impôts, paie les factures…
Le patriarche, le sage, le juste.
Celui sur qui on se repose, en qui on a confiance.

Un personnage aussi charismatique et brillant que son fort intérieur est torturé et introverti. 

Chapitre 4
***
La rencontre

Pio-Alexander Austin est né à Castres. Il a grandi dans la grande bourgeoisie occitane dans une extrême solitude, coincé entre l’oisiveté de sa mère et l’accaparant poste de directeur général au sein d’un grand groupe pharmaceutique de son père.  Le cortège d’antidépresseurs de l’une contre celui de favorites en quête de légitimité de l’autre.
 C’est à l’adolescence, lors de l’un de ses nombreux séjours à l’hôpital psychiatrique de Toulouse, qu’il a fait la connaissance de Jude.
La première fois qu’il l’a vue, au milieu de sa pelouse sous le platane du parc, elle lui a fait penser à un piaf viré du nid. Il s’en est approché à pas de loup famélique pour l’observer. Elle chantonnait un générique de dessin animé à un caillou tout lisse. Deux bouts de bois taillés en forme de poupées gigotaient entre ses doigts.
—   S… S… Salut, avait-il simplement dit dans la plus grande concentration.
Pio bégayait depuis ses cinq ans.
Elle avait sursauté et s’était recroquevillée encore plus qu’elle ne l’était. Elle avait attendu quelques instants avant de poser ses deux grands yeux cernés sur lui. Ce qui avait frappé Pio, c’est qu’elle ne s’était pas attardée, comme il y était pourtant habitué, sur son anormale maigreur. Elle avait seulement regardé ses joues creuses, ses lèvres affutées, ses cheveux ternes. Elle avait répondu Salut puis était retournée à son spectacle musical.
Ils étaient restés ainsi, les fesses dans l’herbe fraîche, sans rien dire d’autre, jusqu’à la collation de 16h.
Il l’avait retrouvée le lendemain au même endroit et puis les jours suivants. Dès lors, Pio ne s’était plus jamais senti seul. Il y avait le monde d’un côté et lui et elle de l’autre. Elle avait douze ans.
Milo, lui, était arrivé dix jours plus tard. Dans un sale état. Il refusait de quitter sa chambre et passait ses journées le nez sous ses draps. Pio, qui aimait fourrer le sien partout, était allé l’observer en cachette.
—   Y… Y… Y’a un nouveau, avait-il dit un matin à Jude. Iiiiil est pas beau à voir…
—   Il a quoi ?
—   TS. C… C… Cachets, je crois.
—   Comment il s’appelle ?
—   B… Ba… Balthazar. Tu m’étonnes qu’il se soit s.. s.. suicidé ! avait-il gloussé.
Jude n’avait pas ri. Ni sur son bégaiement ni sur le prénom. De manière générale, Jude ne rit pas beaucoup. Surtout pas sur les prénoms ! Elle a le sien en horreur. Selon sa mère, il lui vient du seul bon souvenir partagé avec son père le soir de leur rencontre. Un titre chanté en duo dans un karaoké, un soir de décembre. Ça pèse pas lourd une histoire qui se résume à une chanson et quatre lettres.
—   On va le voir ? avait-elle demandé.
—   P… P… Pour quoi faire ? J’aime pas les mecs qui chialent sur leur sort. Z’ont aucune volonté, c’est des mauviettes !
—   Comme tu veux. Moi, j’y vais, s’était-elle levée d’un bond de son banc.
La douleur abjecte de la solitude s’était plantée à nouveau si vivement dans la poitrine de Pio qu’il n’avait eu d’autre choix que de la suivre. A contre cœur, en maugréant et en se détestant.
Milo Balthazar, quinze ans, né à Albi, tentative de suicide, isolement de quinze jours, anxiolytiques et antidépresseurs. C’est tout ce qu’ils avaient pu savoir de lui. Ils avaient rôdé dans les couloirs le jour et étaient allés le voir en catimini la nuit. En vain. Il n’avait pas sorti la tête de son linceul.
Milo, lui, tout ce qu’il voulait, c’était que cette vie s’arrête. Que sa tête cesse de penser et que son corps ne lui fasse plus mal. Quand il avait rencontré la belle Sarah, aussi délicieuse que vénéneuse, il avait cru que, sous ses baisers enflammés, la vie allait enfin se faire plus clémente. Et puis, elle était partie elle-aussi. Elle lui en avait préféré un autre. Plus fort, plus beau, plus drôle, plus populaire. Ça avait été l’abandon de trop. Il avait pris tous les médicaments de l’armoire à pharmacie et était allé se cacher au grenier. Il s’était senti partir dans une tristesse infinie avec le burlesque espoir qu’ailleurs soit meilleur. In extremis, avaient dit les médecins. Personne ne voulait de lui, même pas la mort, avait-il songé. Son père avait raison, il n’était qu’un bon-à-rien qui ratait toujours tout. Evidemment qu’il lui préférait ses frères et sœurs…
À présent, il voulait seulement rester avec son désespoir et sa solitude. Ses deux meilleurs compagnons, ceux qui ne le trahissaient jamais.
Alors, qu’est-ce qu’ils lui voulaient ces deux-là ? Il aurait voulu qu’ils partent, qu’ils lui foutent la paix. Mais ils étaient restés. Surtout la fille. Elle lui parlait, lui racontait toutes sortes de trucs sans queue ni tête, des histoires de peuples indiens et d’animaux disparus. Parfois, elle chantait. A voix basse. Des chansons qu’il ne connaissait pas. Il aimait bien le son de sa voix. Il était clair, lisse presque transparent. Au bout de quatre jours, il voulut voir à quoi ressemblait la bouche qui s’intéressait à lui.
C’est là qu’ils s’étaient rencontrés. Qu’ils s’étaient sauvé la vie.
Trois écorchés, paumés, esseulés, déglingués. Prisonniers, de leurs esprits barbelés et de leurs corps ennemis.
Jude, Pio et Milo, unis pour la vie. Ils avaient promis.
6
Chroniques Service Presse / Fin d’été de Lyne Caputo Editions Edilivre
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 15 sept. 2019 à 17:27 »
Synopsis :


Lili n’en finit plus de supporter une vie où plus rien n’a de sens, y compris l’attitude de son mari bien intentionné et le comportement de son amie un brin manipulatrice. Jusqu’au jour où le destin, la Providence, ou encore le hasard, se met en tête de jalonner son chemin de bien étranges rencontres, aussi inattendues que magiques avec un être déconcertant. Entre la Louisiane, l’Angleterre et la France, la vérité qui se cache derrière l’existence même de David, un homme qu’il semble bien difficile de garder en place, va chercher à prendre forme. A condition de pouvoir donner du sens à ce qui ne semble guère en avoir.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur ainsi que les Éditions Edilivre pour leur confiance et pour l’envoi de ce SP au résumé fort intrigant.
Professeur de français, Lili, originaire du centre de la France, décide de s’installer en Angleterre pour suivre son mari James, directeur d’une école privée pour garçon. Ils se sont rencontrés lors d’un échange entre leurs deux écoles, et tout est allé très vite entre eux : le déménagement de la jeune femme, leurs fiançailles et leur mariage.
Habituée à se contenter de ce que la vie lui réserve, Lili s’accommode de cette relation simple mais sans relief. James n’est certes pas l’homme idéal, celui qu’elle espérait, mais Lili a compris depuis longtemps que la vie n'est pas un conte de fées.
 Malgré les difficultés financières qu’il rencontre, James a souhaité offrir à sa femme des vacances dans une charmante maison d'hôte à la Nouvelle Orléans. C’est en ce lieu chargé de souvenirs, qu'à quelques jours du départ, Lili fait l'étrange rencontre de David ; un jeune homme aussi charmant que mystérieux, au look tout droit sorti des seventies, lui aussi en vacances dans cette plantation.
Ces brefs instants passés en compagnie de cet inconnu vont inexplicablement chambouler Lili. David l’envoute complètement ; ce dernier ayant la capacité d'apparaître et de disparaître en un instant. Cette rencontre va dès lors fortement raisonner en elle, jusqu’à la hanter.
De retour en Angleterre, la jeune femme n’a plus le goût à rien, et considère désormais sa vie monotone, terne et sans saveur. Portant un jugement plus accru sur son existence, elle prend soudain conscience qu’elle ne répond jamais à ses propres désirs, mais trop souvent à ceux des autres. Serait-elle devenue trop docile ?
 Plus James et Lili rencontrent des désaccords et affrontent des difficultés, plus l’envie de revoir David s’implante en elle. En pleine détresse, ce besoin devient de plus en plus impérieux pour se transformer en véritable obsession...
Leur couple, déjà mis à mal par un quotidien fade et tiède, s’essouffle lentement et inexorablement. Et c’est comme ça qu’un matin, un mouchoir plaqué sur sa conscience et n’écoutant plus que son cœur, elle quitte tout et s’envole pour la Louisiane, pour tenter de retrouver David.
Mais au fait... David, qui es-tu ? Lili va tenter de le découvrir...
Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enchaînés au cœur d’une intrigue captivante, dans une sorte de rêve éveillé, mêlant illusion et réalité.
Avec finesse et intelligence, l’auteur tisse un récit particulièrement bien construit : la quête identitaire de deux êtres dont le point commun est de subir leur destin. Ensemble, ils vont tenter de donner un sens à leur vie.
Grâce à une écriture subtile et maîtrisée, nous suivons l'errance de Lili avec émotion. Nous la voyons tâtonner, s’accrocher pour reprendre sa vie en main, chercher des réponses aux questions qui la taraudent.
« Qui suis-je ? Qui est cet autre (David) en qui je me reconnais ? »
Au cours de ma lecture, j’ai eu l’impression d’avancer dans un genre de clair-obscur émotionnel, un peu comme quand on espère voir le soleil apparaître entre les nuages. J’ai été captivée par les sensibles descriptions, par la magnifique écriture d’atmosphère toute en nuances, par l’histoire que l’on ne peut pas lâcher avant le dénouement.
Quant aux personnages, ils ne sont pas en reste ; étoffés avec soin et magnifiquement travaillés. Je me suis volontiers laissée charmer par David et son aura de mystère ; décontenancée par le comportement ambivalent de ce mari aussi attentionné que manipulateur ; plus qu’agacée face aux initiatives et aux propos maladroits de l'expansive Wendy. Et bien sûr, je me suis inévitablement attachée à cette Lili, si désorientée mais ô combien émouvante, où, chacun de nous peut se retrouver aisément.
En conclusion, un merveilleux moment passé en compagnie de Lili, James et David 😍

Alors, si vous aimez les ouvrages où se mêlent histoire d’amour et quêtes d’identité, foncez découvrir ce roman  :pouceenhaut: Une lecture parfaite surtout en cette fin d’été  :clindoeil: 
Pour ma part, plus qu’une envie : attaquer très vite le tome 2 😋


Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile:



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7
Mise en avant des Auto-édités / Les héritiers de Nàdar (Alba) de Terry Dunes-Carreto
« Dernier message par Apogon le ven. 6 sept. 2019 à 16:48 »
Les héritiers de Nàdar (Alba) de Terry Dunes-Carreto



PREMIÈRE PARTIE

CHIMÈRES


1 AU COMMENCEMENT

La douleur fut brève mais intense, si bien qu'elle m'obligeât à me relever brutalement, dans un fugace espoir de retrouver un brin de souffle. Cette impression qu'on essayait de m'arracher la colonne vertébrale : cette marque, le long de mon dos, avait beau se trouver là depuis ma naissance, j'en ressentais encore les morsures, telle une brûlure vive, chaque matin qui m'était donné. Lorsque mon regard tenta en vain de chercher un objet ou une forme rassurante autour de moi dans le but de m'apaiser, la première chose que je vis fut mon reflet dans le grand miroir de la coiffeuse posée en face, parsemée de rayures et d'irrégulières traces de poussière. Le souffle court, le visage ruisselant, une bouffée de chaleur désagréable et une unique larme coulant lentement sur ma joue droite, je n'eus d'autres choix que de scruter les lignes distinctes de mon visage, déformées par les aspérités de ce vieux miroir. Je restais pourtant là, assise sur mon immense lit à baldaquin et passais longuement mes doigts entre les plis des draps tout en m’agrippant, comme si une force surhumaine était sur le point de m'en arracher.
Une pluie forte et assourdissante frappait les carreaux des fenêtres. Seul un petit lampadaire sur St. George's Mews éclairait la pièce par l'ouverture et laissait apparaître les murs usés de la chambre. Je posais mon regard sur le vieux papier-peint qui se décollait légèrement ; à d'autres endroits, c'était l'humidité et la moisissure qui avaient envahi les moulures et le plafond. Quel triste tableau... Près de la fenêtre, seule une petite commode aux formes incurvées avait été posée là, tentant désespérément d'orner le mur sale et la tapisserie décolorée. Il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais plus vivre dans un tel endroit... Un vent léger commença à souffler et quelques branches du jeune cognassier de l'arrière-cour claquèrent en rythme sur les carreaux. Il en résulta une gigantesque et funèbre danse, presque fantomatique, de leurs ombres sur le pan de mur juste en face, tout près de moi. Je frissonnais alors. La pièce, d'ordinaire démodée et inintéressante, se montrait ici sur son jour le plus effrayant. La scène aurait pu m'encourager à me lever mais je restais silencieuse et béate à la vue du spectacle. Peut-être était-ce le fruit de mon imagination lorsque j'entrevis les ombres chinoises de deux branches qui s'entrelaçaient majestueusement dans une remarquable étreinte. La beauté de ma vision me fit sourire et j'y trouvais là un apaisement probant. Ma douleur semblait s'atténuer peu à peu. Bien sûr, elle ne disparaissait pas... jamais.
Un bruit sourd de verre brisé au rez-de-chaussée interrompit la semi-plénitude dans laquelle je me trouvais. Après un sursaut puis un juron, je me précipitai vers le coffre au pied de mon lit pour attraper ma robe de chambre. Je parcourus ensuite à tâtons le pan du mur se trouvant près de la porte de la chambre pour allumer la lumière, mais lorsque j’enclenchai l'interrupteur, rien ne se produisit.
— Classique..., marmonnai-je, en levant les yeux au ciel.
Je saisis alors une lampe de poche dans le petit tiroir de la table de chevet, après l'avoir pratiquement arrachée de son coffre en forçant l'ouverture, puis descendis les marches de moquette usée qui menaient à l'entrée de la maison. Le compteur se trouvait dans une petite boîte électrique à l'intérieur du placard de l'entrée. Seule une porte tenait encore sur ses gonds et des toiles d’araignées d'une épaisseur phénoménale parementaient le fond des étagères. Je levai la petite manette pour rétablir l'électricité mais rien n'en découla.
— Non... pas maintenant... grommelai-je.
En espérant de tout cœur que la panne fût générale, je pris soin de vérifier par l'immense fenêtre du salon si le réverbère devant l'entrée de la maison, les porches des voisins ainsi que les minuscules et lointaines fenêtres de l'immeuble de Hill View sur Primrose Hill Road, avaient ne serait-ce qu'une seule petite loupiote allumée, mais, encore une fois, le néant. Devant moi, bien sûr, à travers l'allée d'arbres et de buissons, l'obscurité du parc de Primrose Hill. Un second bruit de fracas retentit derrière moi, et, après m'être maudite de sursauter au moindre bruit un soir d'orage, je me dirigeai vers la salle à manger en prenant soin de ne pas manquer les deux marches qui séparaient les pièces et qui m'avaient si souvent, depuis mon arrivée, emportée face contre terre. La grande baie-vitrée de la salle à manger, donnant sur une ancienne mais majestueuse véranda ouvrant elle-même sur l'arrière-cour, semblait ne présenter aucun dommage. C'est lorsque j'entrevis une marre d'eau derrière le vieux fauteuil élimé de famille que je compris que plusieurs branches du cognassier avaient traversé les carreaux sous la force du vent. Après avoir enfilé des bottes et une parka, je courus vers la petite remise qui se trouvait au fond du jardin. La pluie battait à mes oreilles et je sentais déjà la fatigue me ronger progressivement. J'étais pourtant bien habituée à ce genre d'averses, puisque ma dernière demeure se trouvait dans le sud de la France. Là-bas, le temps y était en général ensoleillé et doux dans l'année et pratiquement caniculaire l'été. Mais parfois, à mon grand désespoir, les orages, associés à la chaleur, y était violents et assourdissants. Dans tous les cas, le seul moment de l'année où je me sentais quasiment en harmonie avec l'atmosphère extérieure était durant le printemps, ce qui m'emmena à penser à quel point j'avais été idiote de m'installer à Londres en plein mois de novembre !
Comme le reste de la maison, du sous-sol au grenier, en passant par leur propriétaire, la remise était dans un piteux état : deux pelles reliées par une multitude de toiles d'araignées, un seau en plastique fendu ne contenant rien de bien connu à ce jour ; quelques étagères tenaient encore sur leurs supports mais l'une d'entre elles avait succombé au poids d'une cagette pleine d'outils rouillés. Sur le sol, j'aperçus une grande bâche recouverte de terre. J’entrepris de m'en servir de protection pour recouvrir une partie de la véranda : la tâche ne fut pas aisée, puisque cette même véranda devait faire plus de deux mètres cinquante de hauteur et le carreau cassé se trouvait sur la partie pentue juste au-dessus de l'ossature principale. Je pris l’escabeau posé sur la façade de la maison, puis m'agrippai à la structure et à la gouttière métallique. Il ne me restait plus qu'à attacher les ficelles de la bâche sur le fleuron, et la tendre en la reliant au tronc de l'arbre et à un piquet dans l'herbe, pour permettre à l'eau de s'écouler sur la pelouse du jardin, et non dans ma véranda. L'affaire aurait été terminée en quelques minutes si je n'avais pas été aussi faible ou si le déluge actuel ne m'obstruait pas la vue dès que je levais la tête ; bien sûr, pour couronner le tout, l'escabeau était extrêmement glissant. C'est d'ailleurs ce dernier qui faillit mettre un terme aux deux semaines dans le nouveau boulot que j'avais entamé, en me fracturant la cheville, me laissant ainsi dans le plâtre pendant qu'un jeune novice viendrait certainement me voler la place. Étrangement, ma chute fut beaucoup plus douillette que ce que j'aurais pu penser : je sentis quelque chose de rugueux m'attraper la jambe et la tirer. Au lieu de tomber sur ma jambe droite, je me retrouvai allongée sur le dos, les quatre pattes en l'air. À ce moment-là, j'aurais juré entrevoir une ombre fine et rapide s'évanouir dans les airs. En me relevant brusquement, je pris soin de jeter un coup d'œil à la surface sur laquelle je m'étais littéralement étalée : là où aurait dû se trouver un amas de mousse ou bien même de l'herbe fraîche et dense, jonchaient vulgairement de nombreux cailloux aux surfaces irrégulières et de hautes orties. Comment avais-je pu ne pas me blesser en tombant sur tout ceci ? Une large flaque d'eau entourait le pied du cognassier qui me surplombait. L'espace d'un instant, je crus y entrevoir plusieurs tâches de lumière qui scintillaient de façon extrêmement irrégulières. Pourtant, lorsque je levai la tête, ma perception fut, une nouvelle fois, mise à l'épreuve puisque les nombreux coings bien mûrs qui se balançaient au rythme de lourdes gouttes d'eau, avaient pourtant une couleur bien terne, reflétant la teinte sombre du ciel. Ces visions incessantes ne m'encourageaient guère à m'affirmer sur ma normalité.
Comme la France ne me manquait guère, tout ce qui pouvait éloigner mes pensées de ce pays de malheur me rendait d'autant plus joyeuse : la bruine, la grisaille, la verdure, l'architecture brute et ancienne de ma maison et les traditions, déversées sur cette étoffe écossaise de famille aux carreaux verts et aux lignes bleu-violettes qui gisait sur la petite table basse. Fuir la France aurait dû m'apporter stabilité et plénitude, pourtant je le sentais au fond de moi... depuis mon arrivée, même si mon corps perpétuait cette volonté de me nuire comme il l'avait toujours fait, ce fut toute ma raison qui s'éloignait à présent de moi. Je restai là un moment à observer le comportement et la résistance de la bâche que je venais d'attacher. Malgré les inconvénients qu'incombait un déménagement au mois de novembre dans une ville comme Londres, je me surprenais à apprécier ces moments où je pouvais, seule, faire le vide et écouter fredonner le vent et tambouriner la pluie. Je m'assis dans le vieux fauteuil et, emmitouflée dans une chaude couverture de laine à carreaux aux couleurs du clan Reid, je fermai les yeux, sentant mon corps tourmenté devenir extrêmement léger et ma tête s'enfoncer dans le dossier... à mon plus grand plaisir, je m'endormis.

Je pus vérifier, tous les matins depuis mon arrivée, si j'étais faite pour cette vie londonienne. Les Londoniens avaient cette façon si paisible, ancrée dans une normalité affligeante, et si obstinée de se diriger vers les transports en commun et leurs lieux de travail. L'empressement permanent de la populace n'empêchait en aucun cas les uns et les autres de rester courtois face aux longues queues d'attente ou aux quais de métro bondés, ce qui n'aurait certainement pas été le cas dans une ville comme Paris.
Le lendemain de mon arrivée, deux semaines auparavant, j'avais trouvé important de chercher du travail au plus vite, bien qu'il n'y eût aucune urgence, ni aucune nécessité, grâce à l'argent que j'avais de côté et celui de la vente de la maison en France. J'avais donc entamé des recherches pour donner des cours à domicile, démarche qui s'avéra très efficace puisque je fus très vite remarquée par une association qui cherchait une personne polyglotte. Mes journées furent vite bien remplies. Le petit Jack, sur Eton Avenue, rattrapait son retard en français, exactement comme le vieux Douglas, mon voisin de rue, désireux d'apprendre toujours plus ; les jeunes Alice, de High Barnett, et Emma, du quartier de Brixton, avaient sérieusement besoin d'aide en espagnol ; enfin un groupe de trentenaires, faisant partie d'une autre association sur Stukeley Street, désiraient s'initier au mandarin.
— Vous avez toujours été enseignante ? me demanda l'une des élèves un matin.
— À vrai dire, c'est la première fois, avouai-je.
L'élève semblait déconcertée par ma réponse.
— J'ai passé de nombreuses années à étudier les langues... entre autres.
— Entre autres ? Vous avez étudié autre chose ? demanda l'élève.
— La communication et l'audiovisuel.
— Mais quel âge avez-vous, si je peux me permettre ?
— Vingt-huit ans.
Encore une fois, l'élève fut décontenancée.
— J'ai fait plusieurs cursus à l'université... en même temps.
Bien sûr, je n'allais pas lui narrer toute l'histoire : les raisons de ces études mais surtout les épreuves que j'avais traversées pour en arriver là où je me trouvais aujourd'hui. Elle me sourit légèrement mais semblait pensive.
— Vous dites que vous avez étudié l'audiovisuel ?
J'acquiesçai sans trop savoir ce que j'avais déclenché. Alice  me questionna alors sur le genre de carrière que j'espérais avoir et il parut important que je mentionne ma volonté d'utiliser le plus grand nombre de mes compétences dans l'avenir. L'élève me demanda l'autorisation de donner mon numéro de téléphone à une connaissance à elle sans réellement me dire de quoi il s'agissait. J'acceptai alors sans trop me poser de questions. Pourquoi pas ? Cependant, un sentiment étrange m'envahit lorsque je repris la route à pied pour rejoindre la station métro de Tottenham Court Road. Ce genre de prise de risques inconsidérée n'aurait jamais été une option de là où je venais.
Je m'assis nonchalamment sur une banquette du métro et attendis patiemment le départ. Embarquée sur la Northern Line , je ne fis pas tout de suite attention aux gens qui se trouvaient autour de moi. Quelle erreur de ma part ! À ma droite, une mère de famille tentait désespérément de calmer son enfant en hurlant près des portes et, à sa gauche, trois jeunes filles, habillées de minijupes et ayant un penchant pour les décolletés plongeants, gloussaient à s'en rompre les cordes vocales. Sur la banquette, à côté de moi, une femme d'un certain âge poussa un juron presque indistinct dirigé vers ces adolescentes puis dodelina la tête en ma direction. Elle semblait vraisemblablement vouloir obtenir mon approbation. Je lui souris poliment en signe de réponse, puis détournai la tête pour éviter d'engager la conversation. Bien que je n'eus, à ce moment-là, aucune admiration envers ces jeunes filles qui, à mon goût, étaient bien trop jeunes pour adopter un style pareil et qui, il faut le dire, me cassaient les oreilles, je n'appréciais guère ce genre de remarques publiques et encore moins cette manie de vouloir absolument prendre à parti un entourage inconnu.
À chaque arrêt, le vent frais s'engouffra par les portes du métro et je dus maintenir plusieurs fois mes cheveux, beaucoup trop longs selon moi, pour éviter de gêner la personne à mes côtés, déjà bien remontée par les déboires amoureux sans intérêts des jeunes filles « dénudées » de la rame. Je m'attardai sur le nouage de mes cheveux d'un geste presque répétitif et ennuyeux, les yeux rivés sur le sol. Jetant encore une fois un coup d’œil autour de moi, je remarquai alors que je n'étais pas la seule rouquine du wagon, ce qui fut des plus plaisants : rares furent les moments où ma couleur de cheveux ne fut pas mentionnée au détour d'une conversation lorsque j'habitais en France, et les moqueries allaient bon train... J'arrêtai mon regard sur un personnage que je n'avais pas encore observé et qui se trouvait pourtant juste en face de moi. L'homme cerné, le visage creux, les dents jaunes et un sourire malveillant aux lèvres, me fixait avec insistance. Sentant le malaise s'installer, je jetai plusieurs coups d’œil à ma montre et m'efforçai de l'ignorer. Mais l'homme marmonna quelques mots incompréhensibles ; je pus, cependant, très clairement entendre les mots « bonne », « nana » et « putain » à de nombreuses reprises. Je remarquai une bouteille de bière dans sa main droite et pus admirer l'étendu de la propreté de cet homme quand je vis l'état de ses ongles. Il se redressa légèrement, le regard vitreux mais affamé, en laissant échapper un relent nauséabond, mélange d'alcool et de cigarette froide. J'entendis la vieille dame à côté de moi grommeler en signe de protestation avant de se lever pour aller s'asseoir plus loin. Même si cette femme ne pouvait en aucun cas m'aider dans la situation actuelle, je me sentis abandonnée et horriblement seule face à l'individu. Au lieu de l'ignorer, je préférai alors affronter son regard et son odeur désagréable plutôt que de fuir.
— T'en veux ? dit-il rapidement en me montrant sa bouteille de bière.
Malgré ma volonté de ne pas lui montrer mon dégoût, mon angoisse ou encore ma lassitude, je ne pus contrôler les prémices d'une légère grimace et fis « non » poliment de la tête.
— Dommage... t'aurais besoin d'un bon remontant d'après moi ! reprit-il en pointant du doigt son propre visage, faisant apparemment référence à la pâleur habituelle de ma peau.
Il s'avança encore pour se rapprocher de moi si bien qu'il oscillait maintenant au bord de la banquette, les bras appuyés sur les genoux, sa bouteille passant régulièrement de sa main gauche à sa main droite. Il parcourut le moindre espace découvert de mon visage, puis de mon cou, puis descendit ses yeux sur le reste de mon corps comme si son imagination, très certainement exacerbée par l'alcool, pouvait transpercer les vêtements d'hiver que je portais. Emplie d'un vif sentiment de malaise, et comme pour bloquer sa vision, je fermai machinalement les pans de ma veste tout en croisant les bras. C'est à ce moment que je décidai de faire mine de regarder ailleurs. L'erreur...
— Hé, beauté, faut pas avoir peur de moi, hein ?
Au moment où il finit sa phrase, il s'avança encore plus et posa sa main la plus crasseuse sur mon genou gauche. D'un mouvement violent, partagée entre l'aversion et la peur, je repoussai son bras du revers de la main.
— Dégagez vos sales pattes de là ! protestai-je, le regard noir.
Je décidai de me lever et de me rapprocher d'une zone du wagon beaucoup plus peuplée, mais une douleur fugace à l'estomac me figea sur place. Je fus alors incapable de me lever, ni de bouger un seul membre de mon corps. Une bouffée de chaleur m'envahit soudain lorsque l'ivrogne, visiblement en colère, fit mine de se lever vers moi, la main levée. Je fermai les yeux par réflexe, comme si cela pouvait me protéger des coups que j'allais recevoir. Rien ne se produisit. J'ouvris les yeux pour finalement les lever prudemment et contempler cette silhouette sombre au-dessus de moi m'empêchant toute vision de mon agresseur. L'inconnu resta dos à moi un long moment, lui faisant face, son bras gauche tendu comme pour refermer son aura protectrice autour de moi. Je frissonnai à présent et me sentis légèrement vaciller lorsque mon regard se troubla. J'étais habituée aux malaises mais cette fois-ci, ce n'était pas qu'une simple faiblesse... quelque chose se produisait à l'intérieur de moi... quelque chose d'inconnu. Les sièges d'à côté étaient vides, le wagon ne devait pas contenir plus d'une dizaine de personnes... pensai-je, alors pourquoi donc cet homme s'était positionné à cet endroit précis si ce n'était pour me sauver la mise ? Je ne le voyais que de dos mais, ne pouvant me lever ou bouger, je pris soin de l'observer longuement : il était grand, mince et arborait une capuche qui ne laissait rien entrevoir de ses cheveux ou de son visage. Il portait une veste en cuir à manches longues et son jean, délavé et légèrement serré, me laissait imaginer des jambes longues et arquées. Ses bottines en cuir, dont les lacets avaient été négligemment noués, recouvraient le bas de son jean. Sa main droite était agrippée fermement à la barre de sécurité au-dessus de moi et je pus alors apercevoir un tatouage autour de son majeur qui s'apparentait à une sorte de bague celtique.
Le métro ralentit légèrement à l'approche d'une station fermée pour travaux. Malgré le brouhaha de la rame et ce sifflement incessant à mes oreilles, je pus entendre quelques bribes de leur conversation animée.
— Tu permets, ducon, je parlais à la d'moizelle, grommela l'ivrogne.
— La demoiselle n'a pas envie de vous parler, laissez-la tranquille, répondit l'homme calmement.
Sa voix était grave mais suave, presque envoûtante.
— J'te demande pas ton avis...
J'entrevis l'inconnu bouger le bras gauche qui me protégeait en avant. Il me semblait qu'il venait de repousser l'agresseur sur sa banquette avec vivacité et force. Le métro, en pleine accélération, ne me permit plus d'entendre quoique ce soit, mais la discussion entre eux parut particulièrement houleuse au vu de leurs mouvements. J'avais d'ailleurs l'impression que l'homme au blouson faisait son possible pour éviter que l'ivrogne ne pose les yeux sur moi et, de ce fait, l'obligeait à se tenir dos à moi. Le wagon ralentit puis entra en gare de Camden Town.
 — Terminus, tu descends là, dit brutalement l'homme.
Sa voix était beaucoup moins douce et on pouvait y déceler toute la colère qui l'habitait. Il attrapa l'ivrogne par le col, lui-même tentait de se débattre, et l'attira vers les portes du wagon. Tapant plusieurs fois sur le bouton qui contrôlait l'ouverture, l'inconnu poussa un « Ferme-la ! » sonore couvrant ainsi les différents jurons que l'autre homme poussait à tue-tête. Ils sortirent tous les deux de la rame et, exténuée par la douleur, je me précipitai vers la fenêtre en m'accrochant aux barres de sécurité, puis les deux mains plaquées sur la vitre. L'inconnu poussa le soûlard sur le bord du quai et tenta de lui faire peur en le menaçant. Les portes se refermèrent sur eux et j'eus à peine le temps d'articuler « Merci » à travers la fenêtre.
Il m'avait été impossible de mettre un visage sur mon mystérieux sauveur cet après-midi-là et je fus incapable de penser à autre chose qu'à ce qu'il s'était passé toute la soirée : que lui avait-il dit pour qu'il change de comportement ? Pourquoi cet inconnu avait-il tenu à intervenir ?
C'était un fait, je détestais me faire accoster ou siffler dans la rue même si j'en avais aujourd'hui l'habitude. Je ne savais jamais comment me comporter : fuir, baisser la tête ou alors rire aux éclats telle une poule au milieu d'une brochette de coqs en rut. Mes amies, lorsque j'habitais encore en France, me répétaient incessamment que je devrais prendre ces « attaques » à la rigolade ou bien me sentir flattée. On m'avait parfois fait comprendre que je représentais une attraction pour les jeunes hommes là-bas : attirés par l'inconnu ou l'étranger, ce physique si « british » et le nombre infime de jeunes femmes rousses à la peau pâle et aux yeux clairs dans le sud du pays ne pouvaient qu'encourager les hommes à m'aborder par curiosité. Malheureusement, depuis plusieurs années maintenant, je n'avais pas la force, ni le cœur à me laisser gentiment draguer. Mes forces m'avaient, elles, abandonnée bien avant l'âge de raison et mon cœur, justement, n'avait plus la volonté de s'ouvrir.
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Mise en avant des Auto-édités / 7 jours pour tout se dire de Florence Clerfeuille
« Dernier message par Apogon le jeu. 22 août 2019 à 17:23 »
7 jours pour tout se dire de Florence Clerfeuille

Extrait fourni par l'auteur



Prologue

Ma mère vivait tant bien que mal avec le cancer depuis près d’un an. Je sais, en général, on dit qu’on se bat contre cette maladie. Mais se battre, ce n’était pas son truc. Non pas qu’elle ait été faible ou peureuse. Mais elle avait toute violence en horreur. Quelle qu’elle soit. Se battre, ce n’était pas pour elle. Faire front, oui. Résister. Continuer à aller de l’avant et à distribuer de la bonté autour d’elle. Mais pas combattre.
La saloperie l’avait attaquée à la mâchoire. Sur la mandibule droite, très exactement. Une atteinte typique des alcooliques et des fumeurs. Sur elle, qui n’avait jamais porté une cigarette à sa bouche et buvait si peu. La saleté avait fait preuve d’un humour sadique. Mais c’est un peu sa spécialité, non ?
Bref, les rayons et la chimio, qu’elle avait vaillamment supportés sans se plaindre (mais de toute façon, elle ne s’était jamais plainte en plus de quatre-vingts ans de vie), avaient d’abord laissé croire que l’affaire était close. Sauf que l’autre, planquée dans les recoins d’une mandibule irradiée, se marrait en reprenant des forces.
Elle avait fini par resurgir.
On avait alors sorti l’artillerie lourde, tenté l’opération de la dernière chance : remplacer l’os en déconfiture par une prothèse en titane. Quelle connerie, à bien y réfléchir... Bien sûr, il y avait eu les « dommages collatéraux » : la trachéotomie, l’impossibilité de se nourrir normalement ou de parler. Que du bonheur ! Sur son lit d’hôpital, on l’avait munie d’une ardoise sur laquelle elle écrivait ce qu’elle voulait dire. Parfois, elle se moquait d’elle-même et des crachotements qui jaillissaient de son cou. Elle avait gardé un certain sens de l’humour.
La dernière fois que je l’ai vue, elle était dans une espèce d’hôpital de jour. Elle avait maigri. Ses cheveux, qu’elle portait toujours permanentés, étaient aplatis sur son crâne. La voir comme cela m’avait serré le cœur. Mais elle, toujours vaillante, toujours soucieuse de ne pas inquiéter les autres, m’avait accueillie avec le sourire. Enfin, ce qu’elle pouvait faire de plus approchant avec sa bouche rafistolée.
Ses yeux bleu clair souriaient pourtant bel et bien. Il suffisait de se concentrer sur eux pour la retrouver telle que je l’avais toujours connue.
Il y avait aussi de la fierté dans ses yeux (un peu d’amusement aussi ; peut-être de l’autodérision) quand elle me montra comment elle avalait quelques menues cuillerées de gélatine. C’était un exercice difficile : privée de toute sensation autour de la bouche, elle avait du mal à bien viser ; et puis, il fallait réapprendre à déglutir...
Après, elle a voulu s’asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Sans doute pour me montrer qu’elle n’allait pas si mal, puisqu’elle était capable de quitter son lit. Nous avions du mal à communiquer. Seuls quelques borborygmes arrivaient à franchir ses lèvres. Il fallait bien plus qu’un peu d’imagination pour deviner ce qu’elle pouvait avoir envie de dire. Alors je parlais pour deux. Je lui racontais l’extérieur. La vie qui continuait, déjà un peu sans elle.
Et puis, j’ai dû partir. Je l’ai embrassée, serrée contre moi. Je lui ai dit que je l’aimais (ce que nous ne faisions jamais, ni l’une ni l’autre), sans arriver tout à fait à retenir les larmes qui me montaient aux yeux, et je me suis arrachée à elle. Elle toujours stoïque et souriante dans son fauteuil.
La reverrais-je un jour ? À cet instant, je n’en savais rien. Pourtant, quelque chose me disait que rien n’était moins sûr. Alors, à la porte de sa chambre, quand je me suis retournée pour lui dire au revoir une dernière fois, pour m’emplir les yeux et le cœur de son image, j’ai eu un temps d’arrêt. Elle agitait doucement sa main en m’enveloppant de ce regard qui m’avait aidée à grandir. J’ai refermé la porte, avant que le hurlement muet qui me dévorait ne me fasse tituber.
Dans le couloir, je me suis appuyée contre le mur. En moi, la douleur, la peur et la colère se mélangeaient. Je tremblais de la tête aux pieds.
Pourquoi elle, bon sang ? Pourquoi cet acharnement à la détruire à petit feu ?
Les mâchoires serrées pour ne pas crier, les yeux débordants de chagrin, je me suis dirigée vers la sortie. Les portes se sont ouvertes devant moi. J’ai descendu les quelques marches qui se trouvaient là et me suis arrêtée, agressée par les rayons du soleil. Le chuintement des portes automatiques, derrière moi, avait le goût d’un adieu.
Sans trop savoir comment, les jambes mues par un automatisme atavique, j’ai rejoint ma voiture. Mes lunettes de soleil épargnaient au monde le spectacle de mes larmes. Quand elles ont arrêté de couler, j’étais déjà sur l’autoroute. J’avais parcouru plus de cinquante kilomètres sans rien voir d’autre que cette silhouette agitant une main frêle devant la fenêtre d’un hôpital.
Quatre jours plus tard, elle était morte. Et moi j’étais orpheline. À plus de quarante ans, évidemment, ce n’est plus si grave, n’est-ce pas ?  N’empêche... N’empêche que cela faisait drôlement mal et qu’à partir de ce jour-là, j’ai marché en équilibre au bord du vide.
Le dernier rempart entre la mort et moi venait de s’écrouler.
 



1 – Vendredi

Il était 15 h quand le Dr Leblanc m’a appelée pour la première fois. Je n’ai rien entendu. J’étais dans mon atelier, occupée à peindre. Comme toujours dans ces cas-là, il y avait de la musique. En l’occurrence, un vieux tube de Manu Chao : Clandestino. Je sais que c’était sur ce morceau, parce qu’il venait juste de se terminer quand la tonalité caractéristique du message enregistré a retenti.
Je n’ai pas essayé d’écouter ; j’ai juste regardé qui venait de tenter de me joindre. S’il s’était agi de Coline ou de Lucas, j’aurais fait l’effort de me nettoyer les mains et de rappeler : pour mes enfants, je suis toujours disponible. Enfin... Disons plutôt que je me rends toujours disponible. Ils passent avant tout le reste dans ma vie. Plus exactement : avant tous les autres. C’est la peinture qui passe avant tout le reste.
Quoique... Si je devais choisir entre mes enfants et la peinture, je ne sais vraiment pas ce que je ferais. Dans un cas comme dans l’autre, j’aurais l’impression de m’arracher une partie du cœur.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un coup de fil de mon médecin qui va me faire lâcher le pinceau !
Deux heures étaient passées et j’étais en train de me faire chauffer de l’eau pour préparer une infusion quand mon téléphone a sonné. Cette fois, j’ai répondu. C’était encore le Dr Leblanc.

« Madame Chouvier, enfin, j’arrive à vous joindre ! Vous n’avez pas eu mes messages ?
— Non. J’étais occupée. Je n’ai pas entendu le téléphone. »
Ce n’est pas tout à fait vrai, mais pas faux non plus. Et ce qui est bel et bien vrai, c’est que je n’ai pas écouté ses messages. Pourquoi « ses », d’ailleurs ? Il a appelé plusieurs fois ?
« Je vous ai appelée à trois reprises. »
Il y a du reproche dans sa voix, alors je me sens obligée de me justifier.
« J’étais dans mon atelier et la musique était un peu forte. Mais je vous écoute. Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?
— Je voudrais que vous passiez me voir. J’ai reçu les résultats de vos examens.
— D’accord. La semaine prochaine, je suppose ?
— Non. Maintenant.
— Maintenant ? C’est si urgent ?
— Assez, oui.
— Bon... Le temps de me changer, je peux être là dans trois quarts d’heure. Ça ira ?
— Je vous attends. »
Mon téléphone muet posé devant moi, je reste songeuse. Pourquoi le Dr Leblanc veut-il me voir si vite ? Un vendredi soir, qui plus est. Qu’est-ce que ces analyses ont bien pu donner comme résultats ?
Cela fait des mois que je me sens fatiguée, que je manque d’énergie. À la sortie de l’hiver, surtout quand il pleut la moitié du temps, c’est un peu normal, non ? Manque de lumière, de chaleur... Ce n’est bon ni pour le moral ni pour le physique. Si cela n’avait tenu qu’à moi, d’ailleurs, je ne serais jamais allée le voir, le Dr Leblanc. Mais ils s’y sont tous mis : Jean-Baptiste, Coline, Lucas... Soi-disant que j’étais pâlotte et que j’avais maigri.
Finalement, c’est plus pour avoir la paix à la maison que je suis allée voir le médecin. D’ailleurs, il n’a pas eu l’air inquiet du tout. Lui aussi a dû se dire que la météo n’était pas propice à un déferlement d’énergie. Quand il m’a prescrit des analyses de sang, j’ai eu l’impression très nette que c’était, de son côté aussi, pour avoir la paix.
Alors, pourquoi est-ce qu’il insiste tant pour me voir tout de suite ?
La question tourne en boucle dans mon cerveau tandis que j’éteins la bouilloire, puis prends une douche rapide avant de m’installer au volant de ma voiture. Là, dès que je démarre, la musique qui sort de mon autoradio me fait passer à autre chose. Et quand je sors de mon véhicule, après m’être garée sur le parking du cabinet médical, c’est en chantonnant.
À l’accueil, il n’y a plus personne. Dans la salle d’attente non plus. D’ailleurs, sur le parking, il n’y avait plus que la voiture du Dr Leblanc. Je serai sa dernière consultation de la journée. De la semaine aussi : il n’est pas là le samedi.
Avant que j’aie le temps de m’asseoir, la porte du cabinet s’ouvre.
« Entrez, dit le médecin en me désignant l’intérieur de la pièce, je vous attendais. »
Vaguement mal à l’aise, je m’installe sur l’une des deux chaises qui font face à son bureau. Celle de gauche. Pourquoi celle-là ? Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr, c’est que je ne me souviens pas m’être jamais assise sur celle de droite. La force de l’habitude, quand même...
« Je vous ai demandé de venir parce que les résultats de vos analyses sont inquiétants », attaque tout de suite mon vis-à-vis.
Les sourcils froncés, je l’observe. C’est une impression ou il a l’air fatigué ? Non. Indécis, peut-être. Pas sûr de lui. D’ailleurs, il ne me regarde même pas. Je dirais même plus : son regard me fuit. Il manipule des papiers sur son bureau (les fameux résultats, sans doute), laissant le silence entre nous s’éterniser.
« Inquiétants comment ? finis-je par demander.
— Très inquiétants. »
La façon dont il a appuyé sur le « très » ne me dit rien qui vaille. Et quand il finit par vriller ses yeux dans les miens, d’un air grave, je me dis que tout cela sent vraiment mauvais.
« Vous êtes atteinte d’une maladie grave. Un cancer du sang.
— Une leucémie ?
— Oui. Mais une forme particulièrement sévère. »
Ses mains, posées à plat devant lui, se sont calmées. Il se tait. Continue à me regarder. Avec une douceur que je ne lui ai jamais vue et qui me trouble. Qu’est-ce que c’est que ce truc dont il me parle ? Une forme particulièrement sévère, il a dit... Un cancer. Aigu. Petit à petit, les mots se faufilent dans ma conscience, y font leur trou. C’est pour ça qu’il se tait : pour laisser le temps à mes neurones de dépasser l’état de sidération dans lequel son annonce vient de les plonger.
Quand je reprends la parole, ma voix tremble un peu.
« Une forme sévère ? Qu’est-ce que vous entendez par là exactement ? »
Avant de me répondre, il appuie ses deux coudes sur le bureau. Se penche en avant et incline la tête. Comme pour adoucir ce qu’il va dire.
« C’est une forme mortelle. Contre laquelle on ne peut pas grand-chose. En tout cas, lorsqu’elle a atteint un certain stade. »
Une fraction de seconde, je ferme les yeux. Je crois que j’ai compris. Je m’agite un peu sur ma chaise, me carre contre le dossier, finis par croiser les bras sur ma poitrine. Cela évitera toujours à mes mains de trembler.
« Et ce stade, je l’ai atteint ? »
Ma voix est plus rauque que d’habitude. Comme si une saloperie venait de s’agripper à mes cordes vocales.
Le Dr Leblanc ne dit d’abord rien. Il se contente de hocher la tête, les yeux toujours accrochés aux miens.
Je me force à me concentrer sur ma respiration. Ventrale. Inspiration, expiration. Inspiration, expiration. Plus lentement. Plus profond. Dans un clignement de paupières, je coupe ce fil qui nous reliait jusque-là et me perds dans la contemplation du jardinet qui se trouve de l’autre côté de la fenêtre. Un buisson de forsythia est en fleurs. Taillé en boule, il illumine le monde de ses pétales jaunes, tel un soleil. Le printemps démarre. La saison du renouveau. De la vie.
Pas pour tout le monde.
« Si je comprends bien, vous m’annoncez que je vais mourir... Enfin... Comme tout le monde ! Mais un peu plus tôt que le reste du monde. C’est ça ?
— C’est ça.
— Et... Vous pouvez être plus précis ? Vous avez une idée de l’échéance ? »
 



2 – Vendredi

À nouveau, il hoche la tête. Puis prend une longue inspiration avant de se jeter à l’eau.
« De l’ordre d’une semaine. »
Mes bras se décroisent tout seuls. Ma bouche s’ouvre. J’ai l’impression que tout mon sang (malade, faut-il le rappeler ? presque déjà mort, en fait) m’a abandonnée. Je ne suis plus assise sur une chaise ; cette chaise est tout ce qui m’empêche de glisser et de m’écraser au sol. Intérieurement, je tombe, tombe, tombe... Une chute qui a l’air de ne jamais vouloir s’arrêter. Je connais cette sensation ; je l’ai déjà vécue une fois. C’était quelques mois après la mort de ma mère. J’étais couchée, dans mon lit, à l’abri sous ma couette, et pourtant, pendant d’interminables secondes, j’avais eu cette sensation de tomber dans le vide sans rien trouver à quoi me raccrocher. La quasi-certitude d’être en train de perdre la raison. Jusqu’à ce que cette chute s’arrête. Sans plus de raison qu’elle n’avait eu de commencer.
« Madame Chouvier, vous vous sentez bien ? » s’inquiète le médecin.
À ton avis, connard ? Tu m’annonces qu’il me reste une semaine à vivre et tu te demandes si je me sens bien ? Mais tu l’as eu où, ton diplôme de médecin ? Dans un paquet de Bonux ? Tu l’as gagné au loto ? Non, mais c’est pas possible, d’être aussi con !
« Une semaine, vous dites ?
— Environ. Vous vous doutez bien que je ne peux pas être précis au jour près.
— Un jour de plus ou de moins, sur une semaine, c’est énorme. »
Cette fois, c’est moi qui vire complètement débile. Qu’est-ce que c’est que cette remarque à la con ? Comme si je n’avais que cela à faire de pinailler sur un nombre de jours...
Le Dr Leblanc ne relève pas. Il doit avoir l’habitude d’en entendre des vertes et des pas mûres, dans son cabinet. Mais quand même, c’est vrai, non, qu’un jour de plus ou de moins, sur sept jours, c’est beaucoup. Près de quinze pour cent. Quand on a une réduction de quinze pour cent sur quelque chose, on est content. Quand sa taxe foncière augmente de quinze pour cent, on l’est nettement moins. Et mon espérance de vie, là-dedans, de combien de pour cent elle est en train de dégringoler ? Bon sang, je n’ai même pas cinquante ans !
Je n’aurai jamais cinquante ans.
Une espèce de grondement résonne dans mes oreilles. Et puis des sifflements. Comme des acouphènes. Je sens les pulsations de mon cœur dans la carotide. À l’intérieur de moi, c’est la débâcle. La retraite de Russie. Un effondrement total. En même temps, dans mes tempes, ça bourdonne. J’ai l’impression que mes alvéoles pulmonaires sont en train de rétrécir. Mon sang, ce traître, est en train de me détruire. Et moi, je suis là, assise sur cette chaise, immobile et muette. Apparemment très calme. Juste apparemment.
« Je suis désolé », dit le Dr Leblanc.
Tu parles, ça me fait une belle jambe...
« Il n’y a rien à faire ? »
Quelque chose, en moi, veut encore y croire. Se dire qu’il y a forcément une solution. Un moyen de repousser l’échéance. Au moins un peu. Je ne demande pas la lune, juste quelques années. Quelques mois, peut-être ?
Le Dr Leblanc se carre au fond de son fauteuil. Il a l’air d’avoir repris de l’assurance. Maintenant qu’il a lâché le morceau, le plus dur est fait. Et comme je ne me suis pas complètement écroulée, en tout cas pas de façon visible, il peut entrer dans des considérations techniques. Tellement plus faciles à manipuler que cette foutue psychologie, à laquelle personne ne demande à un docteur en médecine de s’intéresser.
« Il existe un traitement, qui nécessite une hospitalisation.
— Et qui permet de guérir ? »
Je n’ai pas pu empêcher une note d’espoir de se glisser dans ma voix. Saleté d’instinct de survie...
« Malheureusement, non. Il peut tout au plus retarder l’échéance.
— De combien ?
— Quelques mois. Peut-être.
— Peut-être ? Vous voulez dire que ce n’est même pas sûr ? Et que tout ce que je risque de gagner, c’est de passer le temps qui me reste dans un hôpital ?
— C’est à peu près ça, oui.
— Ça donne envie, dites donc ! »
Encore une fois, il s’abstient de répondre. De toute façon, qu’est-ce qu’il pourrait bien me dire ? À part son « désolé » de tout à l’heure ? Rien. Rien que j’aie envie d’entendre, en tout cas.
Dehors, le buisson de forsythia est éclairé par les derniers rayons du soleil couchant. Je suis comme ce buisson ; je suis encore pleine de couleur et de lumière, mais pas pour longtemps.
Je croise mes jambes et soupire.
« En résumé, si je comprends bien, j’ai deux options. La première : entrer à l’hôpital comme on entre au couvent, sans espoir d’en sortir. La seconde : profiter du temps qui me reste. En sachant que ce temps va osciller entre très court et très très court. C’est ça ?
— C’est ça.
— Vous avez besoin d’une réponse maintenant ?
— Si vous souhaitez tenter le traitement, vous vous doutez bien que le plus tôt sera le mieux. Donc oui, une réponse rapide est nécessaire. »
De toute façon, vu ce qu’il vient de m’annoncer, il va falloir que j’apprenne à tout décider très vite. Je n’ai plus le temps de tergiverser. Plus le temps de réfléchir. Plus le temps de me poser. Plus le temps de rien, en fait.
« Je vous laisse mon numéro de portable, dit le Dr Leblanc en me tendant un post-it. Tenez-moi au courant. »
Sans un mot, je prends le numéro, le regarde furtivement avant d’enfouir le papier dans mon sac. En sors mon chéquier et ma carte Vitale.
« Je vais vous régler. »
Il prend ma carte, l’insère dans son lecteur et se met à pianoter sur son clavier pendant que je remplis le chèque. Une partie de moi se dit que tout cela est complètement surréaliste. Je viens d’apprendre que je vais crever. Là, maintenant, ou presque. Lui vient de me l’annoncer. Et nous sommes là, tous les deux, à faire comme si de rien n’était, de la même façon qu’après une consultation de routine. On nage en plein délire.
Je lui tends mon chèque, il me rend ma carte Vitale. Je la range dans mon sac et me lève.
« Je vous appelle ou je vous envoie un message dès que je me suis décidée.
— N’attendez pas trop.
— Ce soir, promis.
— Ça va aller ? Vous avez du monde autour de vous ? »
En fait, je suis seule à la maison. Jean-Baptiste est à Paris pour un colloque d’architectes et ne rentrera que dimanche en fin de journée. Coline et Lucas sont dans leur logement respectif : un studio pour Lucas, une colocation pour Coline. Mais je n’ai pas envie de raconter ma vie au Dr Leblanc. Enfin, ce qu’il en reste.
« Ça va aller, oui. Ne vous inquiétez pas. »
En plus, c’est moi qui le rassure. Le monde à l’envers, vraiment !
 



3 – Vendredi

En mode pilotage automatique, je me dirige vers ma voiture, sur le parking. M’assieds au volant. Démarre et prends la direction de la maison. Dans ces rues que je connais par cœur, alors que l’autoradio continue de diffuser sa musique, le poids de ce que je viens d’apprendre commence à se déposer sur mes épaules.
Une semaine.
À peu près.
Et si ce n’était que six jours ?
Cinq ?
Arrêtée à un feu rouge, je me mets à trembler. Mes pieds tressautent sur les pédales, mes dents s’entrechoquent. J’enserre le volant de toutes mes forces pour ne pas voir mes doigts s’affoler aussi.
« Merde ! Pourquoi ? »
J’ai gueulé comme jamais. Deux ados, sur le passage piétons, se tournent vers moi et se marrent. Elles doivent me croire folle. Folle de rage, oui ! Comment est-ce que je pourrais garder mon calme dans un moment pareil ? Alors que je me prends la certitude de ma mort imminente en pleine gueule ?
Derrière moi, on klaxonne. Et merde, je n’ai pas vu le feu passer au vert... Difficile d’être concentrée sur la conduite dans un moment pareil.
Au carrefour suivant, un panneau bleu m’accroche le regard. L’autoroute. Sans réfléchir, je mets le clignotant à droite et m’éloigne du centre-ville. Je n’ai pas envie de rentrer sagement chez moi. De faire comme si de rien n’était. De toute façon, personne ne m’y attend. Alors, pourquoi me forcer ? Si je ne fais pas ce dont j’ai envie maintenant, je ne le ferai jamais.
Cette certitude me fait l’effet d’un coup de poing dans le sternum. J’en perds mon souffle. Au sens propre.
L’expression « maintenant ou jamais » prend tout son sens : tout ce que je ne fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Jamais.
Maintenant sur la rocade, je me laisse aller dans le flux de véhicules. Cela me permet de réfléchir.
Une semaine de liberté ou quelques mois dans un hôpital. Peut-être. Le choix est vite fait, finalement. Quitte à avoir peu de temps devant moi, autant en profiter. Surtout que le « peut-être » du médecin ne me dit rien qui vaille.
Je n’irai pas à l’hôpital.
Juste après le péage de l’autoroute, je m’arrête sur le parking. Sors mon téléphone de mon sac et envoie un SMS au Dr Leblanc : Pas de traitement. C’est succinct, mais clair. Il va pouvoir passer un week-end tranquille, sans se préoccuper d’organiser mon hospitalisation. Le veinard.
Je viens à peine de remettre mon téléphone à sa place qu’un bip s’échappe de mon sac. Sûrement le Dr Leblanc qui accuse réception. Et je n’ai aucune envie de savoir ce qu’il s’est cru obligé de me dire. Bon courage ? Prenez soin de vous ? Bien reçu ? Rien d’utile, de toute façon. Rien de sincère non plus.
Mais peut-être que c’est quelqu’un d’autre ? J’hésite une seconde à faire comme si de rien n’était et à redémarrer, mais la curiosité est la plus forte. Et puis, l’expression « maintenant ou jamais » continue à me perforer les tympans. Maintenant. Ou. Jamais. Va pour maintenant.
D’un doigt rageur, je déverrouille mon téléphone. C’est bien le toubib et son message est tellement court que je n’ai pas besoin de l’ouvrir pour le lire. OK. Ouah... Encore plus succinct que tout ce que j’avais pu imaginer. J’avais bien vu qu’il n’était pas du genre loquace avec les futurs ex-patients, mais à ce point, tout de même...
Un nouveau bip me tire de la stupéfaction dans laquelle ces deux lettres m’ont plongée.
Cette fois, c’est Jean-Baptiste.
En route pour l’after. Tout va bien. JTM
Là aussi, c’est succinct. Mais c’est notre mode de communication. Jamais de longs bavardages par clavier de smartphone interposé. Nous sommes d’une génération pour laquelle taper un message sur des touches de quelques millimètres carrés est laborieux.
Après un temps d’hésitation, je tape ma réponse.
Amuse-toi bien. Bisous
Je ne peux quand même pas lui apprendre la nouvelle par texto. Je sais bien que de nos jours, tout se fait comme ça : les demandes en mariage, les ruptures... mais j’ai de toute façon besoin de digérer un peu avant d’en parler à qui que ce soit. Que Jean-Baptiste profite de son after. Cela ne peut pas lui faire de mal. Et puis ce sera peut-être sa dernière soirée légère avant longtemps.

Téléphone remisé au fond de mon sac, les deux mains posées sur le volant, je me perds dans la contemplation des voitures qui repartent à l’assaut de l’asphalte après la pause obligatoire au péage. Ça accélère, ça se croise dans tous les sens. Parfois, ça klaxonne. J’imagine les insultes qui fusent à l’intérieur des habitacles. Les mouvements d’humeur. Les majeurs brandis en l’air.
Le conducteur d’une Audi gris métallisé ne supporte pas de s’être fait doubler par un Peugeot Partner et reprend ce qu’il estime être sa place dans la circulation en faisant hurler son moteur. Un nerveux. S’il continue comme ça, il ne va pas faire de vieux os.
Un ricanement muet me secoue les côtes. Ne pas faire de vieux os ! Tu parles ! Ça me va bien, de penser ce genre de truc maintenant !
D’un coup, je me sens comme une vieille baudruche poreuse. Ramollie. En pleine chute libre. Ma vue se brouille et je me sens trembler. Ah non ! Je ne vais pas me mettre à pleurer, comme ça, toute seule au bord de l’autoroute ! C’est trop con, trop... pathétique.
Nerveusement, je secoue la tête. Prend une grande inspiration. Tourne la clé de contact. Démarre.
Roule, ma fille. Roule et arrête de penser. Tu ne fuis rien ; tu prends ta vie en main. Ce n’est pas parce qu’il n’en reste que des miettes qu’il faut se laisser aller.
Sourcils froncés, je m’insère dans le flot de véhicules. Me stabilise à cent trente kilomètres-heure. Mets la radio sur 107,7 FM. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas pourquoi je suis là, dans ma voiture, à jouer les oiseaux migrateurs du vendredi soir, mais je roule, roule, roule. M’éloigne de tout ce qui fait ma vie. Et surtout, de ce cabinet médical dans lequel tout a basculé.
Un panneau central affiche les prochaines destinations possibles : Montauban, Agen, Bordeaux... Paris ! Je peux rouler toute la nuit si je veux. Mais Paris ne me tente pas. Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Retrouver Jean-Baptiste ? Non, ça n’aurait pas de sens. Je veux partir, m’éloigner, mais je veux aussi prendre l’air. J’ai besoin d’air. De grand air. Va pour Bordeaux.

Le trafic est dense et irrégulier. Tant mieux : cela m’oblige à rester concentrée sur ma conduite. Donc à ne pas gamberger.
La radio diffuse ses informations habituelles entre deux morceaux de musique.
« Un véhicule en panne au kilomètre 208, dans le sens Bordeaux-Toulouse, provoque un ralentissement sur deux kilomètres. Vous ne pouvez circuler que sur une seule voie... Au kilomètre 183, dans le sens Toulouse-Bordeaux cette fois, on nous signale un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. »
J’ai beau écouter d’une oreille distraite, la dernière phrase s’invite dans mon cerveau. Un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. Sans doute un déménagement un peu olé-olé.
Je me souviens, avec Jean-Baptiste, cela a été notre tout premier achat commun : un matelas. Une façon d’officialiser notre relation ! Bon, il faut aussi ajouter que je venais m’installer chez lui, que son matelas n’était pas tout neuf, et que l’idée d’y avoir été précédée par un tas de filles ne m’enchantait pas. Déjà que quand il était à moitié endormi, il avait tendance à m’affubler du prénom de sa dernière ex...
Bref, nous avions décidé d’acheter un matelas neuf et étions allés dans un magasin d’une grande chaîne d’ameublement. Choisir n’avait pas été simple. Nous avions bien essayé une dizaine de matelas différents parmi tous ceux qui étaient en exposition avant de nous décider. Enfin, quand je dis essayer, je veux juste dire que nous nous étions assis dessus, puis allongés, puis nous étions retournés d’un côté et de l’autre pour voir comment la bête réagissait.
Tout cela pour pas grand-chose : finalement, c’était notre budget qui avait largement décidé pour nous.
Toujours est-il qu’au moment d’aller récupérer celui qui allait nous accompagner pendant plus d’une décennie, il avait fallu se rendre à l’évidence : il ne rentrerait jamais dans la voiture. Même plié en deux. Même en biais. Même en le laissant dépasser un peu par le coffre ouvert.
Louer une camionnette pour le transporter n’était pas envisageable : nous avions déjà dépassé le budget initialement prévu pour le matelas, il n’était pas possible de rallonger la facture. Bref, il fallait se débrouiller. Ne restait donc qu’une option : le mettre sur le toit de la voiture.
Coup de chance, il traînait une sangle et une corde dans le coffre. Nous avions donc tant bien que mal arrimé le matelas au toit de la voiture, en faisant passer lesdites sangle et corde par les fenêtres ouvertes. Fenêtres par lesquelles nous avions dû ensuite nous glisser pour entrer dans la voiture. C’est dans ce genre de situation qu’on apprécie d’être relativement mince et souple ! Ensuite, nous avions parcouru au ralenti les dix kilomètres qui séparaient le magasin de notre appartement. Chacun de notre côté agrippé au matelas qui menaçait sans arrêt de s’envoler.
Tout cela pour dire que le coup du matelas sur l’autoroute, cela aurait pu nous arriver...
Mine de rien, je guette les panneaux kilométriques. Vais-je le voir, ce fameux matelas, ou aura-t-il déjà été enlevé ? La question me tient encore un peu éloignée de ce qui frémit au fond de mon cerveau. Ou plutôt, elle maintient bien au fond de mon cerveau ce qui va me péter à la gueule d’ici peu.
 



4 – Vendredi

Petit à petit, la nuit m’enveloppe et les véhicules se raréfient sur l’autoroute. J’aime ça. Me sentir seule, au milieu d’un monde endormi. J’ai toujours aimé ça. Conduire de nuit a toujours été un plaisir. C’est même le seul moment où j’apprécie de conduire sans musique. Aucun bruit, autre que celui du moteur. Aucune lumière, autre que celle des phares qui balaient le bitume, avalant les tirets blancs.
Je n’ai pas vu le matelas. Je me sens forte. J’exulte. Je vis.
Un sourire un peu niais est scotché sur mon visage depuis un bon bout de temps quand tout à coup, ça me revient. Une semaine. Une putain de semaine. La fulgurance de la douleur est telle que je me plie littéralement en deux sur mon volant, mon pied droit relâchant instinctivement la pédale d’accélérateur.
Une semaine.
Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette foutue semaine ? Pourquoi ça me tombe dessus, comme ça ? Je vais bien, bordel ! Je suis fatiguée, d’accord, mais ce n’est rien, la fatigue ! Non ? On ne meurt pas d’être fatigué, tout de même ! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Et si le toubib avait tort ? Non, il a forcément tort ! Je le sentirais, non, si j’étais malade à ce point ? Au point de crever dans...
Une semaine.
Purée, une semaine... Sept jours.
Je jette un œil à ma montre : trois heures ont déjà passé depuis que j’ai quitté le Dr Leblanc. Sept jours moins trois heures, ça fait... Je calcule mentalement. Sept fois vingt-quatre... Sept fois vingt égale cent quarante. Sept fois quatre égale vingt-huit. Cent quarante plus vingt-huit égale cent soixante-huit. Moins trois égale cent soixante-cinq.
Un tremblement incontrôlable me secoue des pieds à la tête : même en heures, ce qui me reste à vivre est d’une brièveté ridicule.
« Merde ! »
Du plat de la main, je viens de frapper le centre de mon volant. La paume me brûle. Ça résonne dans mes oreilles, comme un Larsen.
Calme-toi, Fred, calme-toi... Manquerait plus que tu déclenches l’air bag avec tes conneries.
Me calmer. Elle en a de bonnes, la fille qui parle dans ma tête. Comment est-ce que je pourrais me calmer, alors que... Putain, cent soixante-cinq heures, ce n’est rien ! C’est moins que rien. C’est...
Je prends une longue inspiration en plissant des paupières pour retenir les larmes qui ne demandent qu’à se faire la malle. Pleurer ne m’aidera pas. Tout au plus, ça m’empêchera d’y voir clair. Manquerait plus que j’aie un accident ! Un ricanement me secoue les épaules : franchement, qu’est-ce que ça changerait, au fond ? Cent soixante-cinq heures de plus ou de moins, est-ce que c’est si important ?
Cette fois, ce qui résonne dans mes oreilles, ce n’est pas un Larsen, c’est un hurlement de désespoir. Et c’est moi qui viens de le pousser.

Je suis sur la rocade de Bordeaux. L’A630. Un nom se fraye un chemin dans mon cerveau en ébullition : Arcachon. C’est ça. Le bord de mer, c’est ce qu’il me faut. De l’air, du vent, de l’eau salée. Avec un peu de chance, il y aura du vent. Une tempête. J’ai besoin d’affronter les éléments. De ressentir la violence du monde à l’extérieur de moi.
Parce qu’à l’intérieur, elle ravage tout.
A63, A660, j’enquille les chiffres sans y penser. L’océan. Il faut que j’arrive à l’océan. Peut-être même qu’avec un peu de chance, je vais pouvoir arriver sur une jetée, continuer sans m’arrêter et plonger dans l’eau avec ma voiture. Me noyer. Ouais, c’est bien, ça. En finir une bonne fois pour toutes. Après tout, pourquoi s’emmerder à la vivre, cette saloperie de ridicule petite semaine ? Qu’est-ce qu’elle va m’apporter ? Hein ? Quelqu’un peut me le dire ?
De nouveau, un nom accroche mon regard : Dune du Pilat. Des souvenirs me reviennent. Lucas devait avoir dix ans. Douze, peut-être. Nous étions montés sur la dune avec des amis qui avaient deux enfants, eux aussi. Deux filles. Camille était à peine plus jeune que Lucas, Lou-Anne avait à peine cinq ans. Autant dire que pour cette dernière, grimper au sommet de la dune, ça avait été tout une histoire...
Lucas et Camille étaient partis devant, en mode course de côte : le premier au sommet. Le reste des deux familles suivait derrière, s’adaptant au rythme de Lou-Anne, qui refusait de se faire porter. Résultat : lorsque nous avions enfin atteint le sommet, les deux grands étaient loin. Au début, personne ne s’était affolé. Après tout, ils n’étaient plus si petits que ça. Et puis, ne nous voyant plus, ils allaient bien finir par faire demi-tour. Nous nous étions installés dans le sable pour discuter en profitant du panorama.
Deux heures plus tard, l’ambiance avait un peu changé...
Le raisonnement initial tenait toujours, certes. Mais deux heures ! Tout de même... Ils auraient dû remarquer notre absence, depuis le temps, non ? Et puis, deux enfants, seuls... Allez savoir sur qui ils avaient bien pu tomber ! Parce qu’en ce mois de mai, si ce n’était pas encore l’affluence des grands jours au sommet de la dune, jours fériés oblige, il y avait tout de même du monde.
Jean-Baptiste était reparti vers les voitures. Des fois que... L’autre père avait opté pour la direction opposée : après tout, la dune faisait près de trois kilomètres de long. La mère de Camille et moi étions restées sur place, en vigie, avec les deux petites. Lou-Anne s’amusait sans prêter attention à l’agitation des adultes, mais Coline s’inquiétait.
« Il est où, Lucas ? Et Camille ? » ne cessait-elle de répéter.
Tant bien que mal, j’essayais de la rassurer, mais elle sentait bien que mes paroles sonnaient faux. Que je n’en savais rien.
Jean-Baptiste avait fini par revenir bredouille du parking. Autant dire que cela n’avait tranquillisé personne, même si nous ne croyions pas beaucoup à cette option. Il avait encore fallu attendre une bonne demi-heure avant de discerner, au loin, trois silhouettes : deux petites, accompagnées d’une grande qui agitait les bras.
« C’est eux ! Là-bas ! » avait hurlé Jean-Baptiste.
Il avait eu beau la jouer flegmatique, son cri ne laissait place à aucun doute : il avait flippé. Au moins autant que moi.
« Putain, il va m’entendre, Lucas !
— Papa ! s’était écriée Coline, choquée. T’as dit un gros mot !
— Pardon, ma puce. T’as raison, c’est pas bien. »
Cela avait suffi à le calmer. Les enfants sont parfois prodigieux. Là où moi, il m’aurait fallu user de diplomatie pendant de longues minutes, elle, en une phrase, elle l’avait séché. Ma Coline. Une fonceuse qui ne s’en laisse pas compter. Un sourire me vient aux lèvres en pensant à elle. Qu’est-ce que je l’aime, ma fille... C’est simple, elle est exactement la jeune femme que j’aurais rêvé d’être à son âge. Une version améliorée de moi, en somme, puisque physiquement, elle me ressemble.
Lucas et Camille s’en étaient bien tirés sur ce coup-là. Le temps qu’ils arrivent jusqu’à nous, le soulagement avait fait son oeuvre : plus personne n’avait vraiment le cœur à les engueuler. Bon, ils avaient quand même eu droit à un rappel à l’ordre, il ne faut pas exagérer. Mais les choses s’étaient faites calmement. Il est vrai que dès qu’ils nous avaient rejoints, ils s’étaient excusés : le père de Camille leur avait fait la leçon !
En fait, pris dans leurs discussions, les deux gosses avaient marché, marché, marché... jusqu’à atteindre l’extrémité de la dune. Là, ils s’étaient assis pour nous attendre. Au bout d’un certain temps, commençant à s’ennuyer, ils avaient fait demi-tour... et avaient fini par retrouver le père de Camille.
« C’est sûr qu’assis les uns à un bout de la dune, les autres à l’autre bout, on ne risquait pas de se retrouver... »
Et si je me la refaisais, la dune du Pilat ? Après tout, c’est aujourd’hui ou jamais. Enfin, presque.
 



5 – Vendredi

Il fait nuit noire quand j’arrête la voiture sous les arbres de la forêt qui borde la dune. Dommage que ce ne soit pas la pleine lune : j’aurais commencé mon ascension tout de suite. Là, c’est tout de même moyen. Il y a bien quelques étoiles, mais de là à pouvoir s’orienter... En même temps, ce n’est pas bien compliqué : il suffit de monter. Tant que ça grimpe, on est dans la bonne direction.
Je coupe le contact, éteins les phares. Seuls quelques cliquetis s’échappent du capot de la voiture. On dirait un animal qui se tortille et cherche sa place avant de se laisser couler dans le sommeil. Mes paupières papillotent. Bon sang, je suis crevée...
Je sors de voiture, fais quelques pas, m’étire, les yeux vers le ciel. Une étoile filante traverse l’horizon. Un vœu, il faut que je fasse un vœu.
D’habitude, j’en trouve un très vite. Là...
Qu’est-ce que je pourrais bien souhaiter ? Vivre ? Je sais que c’est foutu. Autant dire que ça restreint drôlement les possibilités.
Alors ?
Un vœu, bon sang, ça n’est pas si compliqué !
Les visages de Jean-Baptiste, Lucas et Coline s’imposent à mon esprit. Je voudrais qu’ils ne souffrent pas trop. Voilà. Mon vœu, c’est ça.
Même si je sais pertinemment que là aussi, c’est foutu.

Jean-Baptiste est très amoureux de moi. Trop pour que la perspective de ma mort ne provoque pas un cataclysme dans son univers. Parfois, en riant, il dit que je suis sa drogue. Ou son oxygène. Ce qui est sûr, c’est que malgré nos vingt-cinq ans de vie commune, nous sommes toujours un couple fusionnel. Le genre où l’un termine les phrases que l’autre a commencées. Le genre qui se comprend à demi-mot et qui rit des mêmes choses.
Pourtant, sur le papier, cela n’avait rien d’évident au départ.
Lui, jeune architecte plein d’ambition (pour ne pas dire jeune loup aux dents longues) et moi, qui ne portait aucun intérêt à la réussite professionnelle, quelle qu’elle soit, ayant pour seul objectif de m’exprimer par la peinture. Autant dire que notre première rencontre a eu lieu sous le signe de l’indifférence réciproque. Mais nous avions un mentor commun : le peintre qui m’avait prise sous son aile et qui, dans une autre vie, avait dirigé le cabinet d’architecture dans lequel Jean-Baptiste faisait ses armes.
Grâce à (ou à cause de !) cet homme, nous nous sommes revus régulièrement et une alchimie a fini par apparaître entre nous. À ma plus grande surprise, je dois le dire !
Toutes ces années de vie commune n’ont pas effacé nos différences, loin de là. Elles ne se sont pas déroulées sans anicroche non plus. Comme la plupart des couples, nous avons eu des désaccords. Notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants. Un grand classique. Universel et intemporel. Mais bon an mal an, nous avons toujours réussi à nous rejoindre sur des compromis.
Bon, la façon qu’a Jean-Baptiste de vouloir m’expliquer le fonctionnement du marché de l’art, alors que je le connais dix fois mieux que lui, m’agace encore, je dois le reconnaître. Mais je me suis fait une raison. Rien ni personne ne le fera changer d’attitude. Après tout, il n’est que le produit d’un système dans lequel les hommes, par définition et par principe, doivent tout expliquer aux femmes. Parce qu’ils savent tout mieux qu’elles. Et parce qu’ils ne les écoutent pas.
Pour être honnête, Jean-Baptiste n’est pas tout à fait comme ça. Il a réussi à ne pas endosser tous les éléments du costume du patriarcat. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que nous sommes toujours ensemble. Un « vrai mâle », toujours sûr de lui et incapable d’exprimer la moindre émotion, m’aurait très vite lassée.
C’est sans doute ce que j’apprécie le plus chez lui : le fait qu’il ne soit pas du tout aussi solide qu’il veut bien essayer de le faire croire. Je voulais épouser un homme. Ni une machine ni une pierre. Je crois que j’ai réussi.
Évidemment, s’il avait eu la fibre artistique, cela aurait été encore mieux. Nous aurions pu communiquer plus en profondeur. Mais il ne faut pas demander l’impossible non plus. Pour échanger à ce niveau-là, j’ai les artistes et les gens que je rencontre lors de mes expositions. C’est là que je me nourris vraiment. Dans cet univers-là.
Plus éloigné du cartésianisme de Jean-Baptiste, tu meurs !
Au sens propre, en l’occurrence...

Une nouvelle étoile filante accroche mon regard et je repense à mon vœu.
Lucas et Coline.
Mes bébés. Mes autres moi-même. Mon avenir.
Une boule se forme dans ma gorge et m’étouffe. J’ai beau serrer les paupières le plus possible, les larmes s’en échappent en ruisseaux ininterrompus. Un sanglot écorche mes cordes vocales. Je veux encore les voir grandir !
Je ne veux pas que ça s’arrête. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas...
Encore une fois, mon propre hurlement me déchire les oreilles. Je suis là, à genoux dans le sable, les poings serrés, le cœur brisé, une boule de douleur incandescente. J’ai l’impression de brûler de l’intérieur.
Je ne veux pas, bon sang, je ne veux pas ! Pas crever maintenant, si tôt, si brusquement, si injustement.
Comme si la mort pouvait être juste. Comme si elle n’arrivait pas toujours trop tôt... Relève-toi, Fred ! Arrête de t’apitoyer sur ton sort. Tu as une semaine ; profites-en. Commence par monter au sommet de cette putain de dune. Tu n’es pas venue jusque-là pour rien, non ?
Mais d’abord, je dois me reposer. Laisser le sommeil recouvrir cette fatigue anormale qui aura finalement eu raison de moi et que le stress de l’annonce a maintenue en laisse jusque-là. Je la sens qui se répand dans tout mon corps, grignote mes dernières velléités de résistance, anesthésie même ma colère.
Épuisée, tremblante, je monte à l’arrière de ma voiture, claque la portière et m’allonge tant bien que mal sur la banquette. Demain sera un autre jour. Demain, il me restera aussi un jour de moins à vivre. Mais l’énergie me manque pour pouvoir encore hurler de rage. En quelques minutes, je sombre dans le néant.
 



6 – Samedi

C’est la fraîcheur de l’aube qui me réveille. Engourdie et courbaturée, j’ouvre des yeux un peu perdus sur ce qui m’entoure. Le dossier des sièges avant de ma voiture, la fenêtre qui donne sur une forêt inconnue... Il me faut quelques minutes pour repasser à l’envers le film des événements de la veille. Quelques trop courtes minutes pendant lesquelles je ne sais plus où je suis et pourquoi je suis là.
Quand la mémoire me revient, j’ai l’impression de prendre un coup de pied dans l’estomac.
Sept jours. Moins un.
La colère, en moi, se réveille. Je la sens flamber. Mais contrairement à la veille, elle ne s’épanouit pas en un brasier incontrôlable. Elle ne produit plus que de petites flammèches qui me donnent l’illusion de ne pas accepter ce qui m’arrive.
Lentement, je m’assieds. Je regarde autour de moi. Il n’y a que des arbres et du sable. Et la route qui passe derrière. Le silence est total. Sans trop savoir ce que je vais faire maintenant, j’ouvre la portière. Le froid me saisit. Au moins, c’est la preuve que je suis toujours bien vivante. Je sors mes jambes, m’étire, me relève, fais quelques pas pour me réchauffer, puis, presque sans y penser, je ferme ma voiture à clé et entreprends l’ascension de la dune.
Grimper dans le sable, c’est l’archétype de l’effort inutile : on redescend aussitôt de moitié. L’avantage, c’est que ça réchauffe. Et que la répétition des gestes, qui me met en mode automatique, m’évite de gamberger. Une seule pensée occupe mon esprit : mettre un pied devant l’autre. M’élever. Au sens propre. Rejoindre l’horizon.
Le souffle court, les mollets raidis par l’effort, je m’obstine. Ce n’est pas une malheureuse petite nuit presque blanche qui va m’empêcher d’avancer. Ni la nouvelle de ma mort programmée. Ni la fatigue que je traîne sur mon dos depuis des mois. Inlassablement, les dents serrées, les poumons en feu, je gravis la pente. Une phrase tourne en boucle dans ma tête : « Quand tu penses que tu ne peux plus avancer, arrête de penser ».
Elle m’a servi plus d’une fois en course à pied. Notamment pendant mon premier marathon. Entre le trente-cinquième et le quarantième kilomètre. J’en avais déjà plein les jambes, il pleuvait à seaux, je courais seule dans les rues d’une ville déserte (les badauds s’étaient mis à l’abri) et je me demandais vraiment ce que je foutais là. Pourquoi je m’infligeais ça. C’est cette phrase, martelée à coups de pied sur le bitume trempé, qui m’a amenée au bout.
Éviter de penser. La voilà, la putain de bonne idée qui peut m’aider à survivre à cette semaine qui a démarré hier soir. Enfin, survivre, façon de parler, puisqu’en l’occurrence, la certitude, c’est justement que je n’y survivrai pas. Disons, faire avec. Arriver au bout sans avoir perdu la raison.
Plus j’avance, plus je monte et plus j’ai froid. Quand j’atteins le sommet de la dune, c’est un vent glacial, iodé, qui me fige sur place. Je ferme les yeux et me laisse aller... J’ai toujours aimé cette sensation du vent, qui me frappe et me contourne en même temps. Qui fait voler mes cheveux dans tous les sens. Volontairement, je mets de côté les sensations de froid. Je fais appel à mes ressources intérieures, je mobilise mes énergies. J’accueille la violence des éléments avec bonheur et gratitude.
Tant que je peux avoir froid, tant que je peux lutter contre le vent pour ne pas tomber, je suis vivante.
Lentement, je relève le menton et gonfle mes poumons. Comme pour m’imprégner de l’odeur du large. Mais au lieu d’expirer tranquillement, j’éructe ma colère à la face du monde. Le hurlement qui s’échappe de moi me donne la chair de poule et me laisse à genoux, complètement ratatinée, hoquetant. Pendant de longues minutes, je suis secouée par les répliques de ce tremblement de terre intérieur. C’est à peine si je me rends compte que des larmes coulent sur mon visage : le vent les assèche dès qu’elles apparaissent. C’est la brûlure de mes yeux, agressés par le sel (celui de mes larmes comme celui des embruns qui arrivent par intermittence jusque-là) qui me fait prendre conscience de ce qui se passe.
Jusqu’à présent, je n’avais pas pleuré. Il a fallu que j’épuise mon stock de colère pour pouvoir y arriver.
Épuisée, groggy, défaite, j’entame la redescente, sans prêter la moindre attention au soleil qui se lève sur la forêt. Ma gorge me fait mal, mes dents claquent et mon estomac me donne l’impression de vouloir se refermer à tout jamais. Comme un automate, je laisse le sable m’engloutir à chaque pas.
Éviter de penser. Encore.
En bien moins de temps que je n’en ai mis pour monter, je me retrouve à la voiture. Sonnée. Tremblante.
Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ?
Assise derrière le volant, j’accroche mon reflet dans le rétroviseur. J’ai les yeux rouges, des traces blanches sur les joues, de la morve séchée qui relie mon nez à mes lèvres. Tu parles d’un tableau.
En farfouillant dans mon sac à main, je retrouve un paquet de mouchoirs en papier. J’en sors un et me mouche à n’en plus finir. C’est à croire que mon nez ne peut plus s’arrêter de couler. Mes yeux non plus. Les larmes coulent doucement, silencieuses, obstinées. J’ai beau fermer les paupières, les serrer le plus fort possible, je suis incapable d’empêcher ces deux ruisseaux de couler. Je sens l’humidité glisser sur mes joues, se faufiler le long de mon cou, se perdre sur mon torse.
Bientôt, le mouchoir n’est plus qu’une boule de pâte à papier collante et gluante, que je jette au pied du siège passager. Et mes larmes coulent toujours.
Sans plus y prêter attention, je démarre. Fais demi-tour et reprend la route par laquelle je suis arrivée. Direction Arcachon.
C’est bien, Arcachon. Ca fleure bon les huîtres et les vacances.
Les huîtres. C’est drôle, je n’en ai jamais mangé que lors des repas de fin d’année. Autant dire que je n’en mangerai jamais plus, puisque ma fin à moi sera là bien avant celle de l’année.
Nos dernières vacances en famille me reviennent à l’esprit. Depuis quelques années, nous prenons une semaine tous les quatre pour Noël. Plus envie de participer aux grandes agapes familiales. Besoin de faire cohésion, de se sentir exister en tant que groupe. Envie de se suffire à soi-même.
Le dernier mois de décembre nous a vus partir pour l’Italie. Jusqu’à Venise. Je sais, c’est plus une destination pour les amoureux tout frais que pour les vieux couples avec enfants jeunes adultes, mais Jean-Baptiste et moi n’y étions jamais allés et les enfants avaient envie de découvrir la Sérénissime.
Sur le vaporetto, tôt le matin, il faisait à peu près aussi froid que tout à l’heure en haut de la dune.
Je me souviens de la brume sur les eaux grises. Des pieux de bois qui surgissaient de l’ombre. De la silhouette des maisons au loin. Un monde fantomatique apparaissait devant nous, lesté de sa gloire passée et de son histoire sanglante. Enfin, c’est comme ça que je le revois aujourd’hui, à travers le prisme de fin du monde dont le toubib m’a fait cadeau hier. À l’époque, ce qui avait retenu mon attention, c’était la façon dont les rayons du soleil levant illuminaient l’un des trésors de l’humanité.
Fichue semaine.
Donc, Arcachon. En quelques minutes, je traverse la ville, à peine éveillée en ce samedi matin. Je n’ai envie de rien. Surtout pas de voir des gens. L’idée d’adresser la parole à un être humain (vivant, par définition, le veinard) me donne la nausée. Autant dire que je n’ai aucune envie de m’arrêter. Un panneau attire mon attention : Pointe de l’Aiguillon.
Va pour la pointe : il ne devrait pas y avoir foule. Va pour l’aiguillon : je le sens bien, qui s’amuse à me transpercer le cœur.
Bon sang, Fred, jusqu’où tu vas fuir comme ça ? Comme si ça pouvait te faire du bien...
Dans un crissement de pneus, je m’arrête sur un parking au plus près de la pointe. Va te faire foutre, petite voix intérieure ! La mer est là, devant moi, surplombée d’un ciel dont la clarté à elle seule pourrait me démolir le moral s’il m’en restait encore une miette debout. La colère revient. Elle enfle. Me comprime les poumons.
Une jetée s’avance dans la mer. Je l’arpente d’un pas vif, saccadé. Le pas d’une femme qui sait où elle va et qui n’a pas l’intention de s’arrêter avant d’avoir atteint son but. Mais un cri me stoppe net.
« Hé ! »
Une voix d’homme. Pourtant, je suis seule sur cette jetée. Interloquée, je fais un tour sur moi-même. Quelques bateaux sont à l’ancre et se balancent au gré du vent, mais je ne vois personne.
Entendre des voix, ça faisait partie du package ? Le Dr Leblanc aurait pu me prévenir. Il ne manquait plus que ça. Déjà que je ne sais plus bien qui je suis et où j’habite, voilà que nous sommes plusieurs dans ma tête. Saloperie...
J’en suis là, à ne plus trop savoir si je dois avancer jusqu’au bout de la jetée, faire demi-tour ou me laisser bêtement tomber sur place quand un mouvement sur ma gauche attire mon regard. Une annexe émerge de derrière l’un des voiliers ancrés là et s’approche. Un homme manie les rames.
Figée, je le regarde approcher de la jetée. Attacher l’annexe à un poteau et se hisser sur les planches à quelques mètres de moi. Comme il s’approche, je l’interroge.
« C’est vous qui venez de crier ?
— Oui.
— Pourquoi ? »
Le type hésite une demi-seconde.
« Vous aviez l’air d’être partie pour faire une connerie, lâche-t-il finalement.
— Une connerie. C’est-à-dire ?
— Un truc comme sauter à l’eau et vous laisser couler. »
Sa voix rauque s’est presque éteinte sur le dernier mot et je me retrouve à fixer mes chaussures. Comment est-ce qu’il a pu deviner ce dont je n’avais même pas conscience moi-même ? Parce qu’en l’entendant, je sais. Je sais qu’il a raison. Que si son cri ne m’avait pas arrêtée, je me serais laissée couler. Au sens propre.
Les mains au fond des poches, je reste muette. Paumée. Alors, quand le type prend mon bras et m’entraîne vers le parking, je me laisse faire sans rien dire. Soulagée. Enfin. Enfin, quelqu’un prend les choses en main. Quelqu’un se charge de moi. Je ne suis plus toute seule avec ma dernière semaine.
Tout en marchant, je sens ma respiration s’alléger. Mes poumons se gorger d’air. Comme si la colère avait disparu.
« Je m’appelle Franck. Et vous ?
— Frédérique. Tout le monde m’appelle Fred. »
Sur le parking, nous dépassons ma voiture. En même temps, il n’a aucun moyen de savoir que c’est la mienne. D’ailleurs, il ne me pose pas de questions. Quand nous nous retrouvons à marcher sur un trottoir en direction de la ville, c’est moi, encore, qui l’interroge.
« Où est-ce qu’on va ?
— Je vous amène chez moi. Je suis sûr qu’une bonne boisson chaude vous fera du bien.
— Merci. »
Pour toute réponse, il sourit. Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que de ramasser une inconnue à moitié cinglée au milieu de nulle part et de lui offrir l’hospitalité. Ce type, Franck, est un mystère.
Ou alors je suis déjà morte et c’est un ange.
9
Mise en avant des Auto-édités / Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin
« Dernier message par Apogon le jeu. 8 août 2019 à 19:39 »
Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin


 Chapitre I



— Comment oser affirmer une telle aberration devant une Assemblée de vrais scientifiques !
— Vous êtes un clown Monsieur !
— C’est une honte !
— Laissez-moi juste quelques minutes pour vous exposer ma théorie et vous pourrez réagir ensuite, criais-je dans le micro !

 Il semblait tout à fait impossible de recouvrer le silence. Je m’époumonais en vain. De toutes parts fusait la véhémence de ces hommes et ces femmes, réunis pourtant dans un même esprit de progrès scientifique, du moins le pensais-je. Je tentai audacieusement de m’imposer encore :
— Vous ne me laissez aucune chance de développer mon concept ce soir, mais je vous prouverai ce que j’avance, chers amis… Je comprends aisément votre réaction aujourd’hui, mais bientôt vous m’enverrez vos lettres de félicitations…

Toute la salle se tenait debout, lançant sans retenue ses virulentes invectives. Les esprits s’échauffaient tant et plus, que les auditeurs, si attentifs tout à l’heure, ressemblaient à présent à des commères éméchées sur une place de marché. Mais j’étais bien décidé à leur tenir tête, tout seul sur mon estrade.

Profitant de la confusion, une main ferme agrippa ma manche pour me tirer au bas de mon piédestal à l’instant même où un projectile non identifié traça une large courbe depuis le troisième rang pour venir se ficher sur le pupitre.
— Tu ne pouvais pas mieux faire pour une première conférence mon vieux, félicitations !
— Merci mon ami…
— Pas de quoi ! Allons-nous-en.
— Attends une minute, j’ai oublié mes notes sur le portoir.
— On n’a pas le temps, laisse tomber !

Sans l’écouter, je m’élançai vers l’estrade. Il ne me fallut qu’un bref instant pour saisir la liasse de feuilles grossièrement empilées, sans même vérifier que l’ensemble de mon travail était sauf. Dans la salle, les scientifiques de tous bords, les représentants de laboratoires et les amateurs aguerris des sciences de la Terre venus écouter les mises à jour des grands théoriciens de l’Evolution et de la Tectonique des plaques, se prenaient à témoin les uns les autres. Chacun en allait de sa propre vision des choses, une partie acquiesçant aux paroles des uns, une autre rejetant tout en bloc, se faisant huer par une troisième, tout aussi assurée de la vérité.

Parmi tout ce parterre de têtes pensantes et savantes, je remarquai comme une apparition fugace, une jeune femme aux cheveux châtains mi-longs, se tenant en retrait au bout d’une rangée de chaises, les bras croisés. Elle observait ce spectacle insensé que des journalistes, invités pour agrémenter le journal de 20H,  filmaient avec un plaisir certain et qu’aucun service de sécurité ne venait tempérer. Elle souriait discrètement, peut-être pensait-elle au résultat de ce reportage, ce soir, à l’heure de grande écoute.

Je bondis enfin hors du champ des protestataires pour me précipiter dans la rue adjacente à l’entrée principale, au cœur d’une nuit déjà bien avancée. Un taxi nous attendait. A peine avions-nous pénétré à l’arrière du véhicule que le chauffeur démarra. Presque malgré moi, je me retournai lorsque la voiture atteignit le bout de la rue et je crus reconnaître la jeune femme de tout à l’heure. Sans pouvoir distinguer son visage, sa silhouette se dessinait dans la pénombre. Mais nous disparaissions déjà dans les quartiers préférés des noctambules parisiens. 

***

Arrivés à mon appartement, je claquai la porte derrière nous. En tâtonnant, je parvins à trouver l’interrupteur et une lumière franche se déversa dans l’entrée. Je conseillai à mon ami de s’installer au salon pendant que je m’occupais de nous ramener deux boissons fraîches salutaires. Mon invité me dévisageait avec une certaine amertume, le front plissé comme à son habitude, et sans même lever la main pour saisir l’objet.
 
     — Bon, nous sommes enfin seuls, commença-t-il, tu vas m’expliquer ce qui t’arrive, là, maintenant.
— Allez, prends ta bière Rudy et détends-toi, répondis-je avec un peu d’humour.
— Richard, tu n’as pas l’air de te rendre compte que tu viens de foutre en l’air le colloque le plus important de l’année !
— Oui, et c’est bien pour ça que j’ai tenu à ce que tu m’y inscrives, mon ami…
— Ton ami ! s’écria Rudy, ton spectacle de ce soir m’a prouvé que j’étais autre chose qu’un ami pour toi…
— Qu’est-ce que tu vas chercher encore… ricanais-je.
— Tu es un pauvre type et moi un abruti qui ne vaut pas mieux que toi !

Je ne pus retenir un éclat de rire. Je connaissais bien Rudy lorsqu’il se mettait en colère : son long front largement dégarni se plissait encore plus et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites, ses narines se dilataient comme celles d’un bœuf musqué prêt à charger et sa bouche se crispait avec force. Mais, surpris par ma réaction, il relâcha ses mâchoires et un léger rictus se dessina aux commissures de ses lèvres. Finalement, le rire salvateur s’échappa avec satisfaction. Quelques minutes d’hilarité après cette soirée mouvementée ne pouvaient qu’apaiser nos esprits surchauffés et faire à nouveau place à notre complicité habituelle.
— Bon allez, explique, lança Rudy à présent tout à fait serein.

Nous nous connaissions depuis bientôt dix ans et avions noué de solides liens d’amitié. Rudy venait de Philadelphie. A l’adolescence, il avait eu l’occasion de voyager en Europe avec ses parents et s’était épris de la France avec ses paysages et climats si diversifiés sur des distances bien moindres qu’aux Etats-Unis. Il s’était juré d’y revenir lorsqu’il serait adulte et d’y poursuivre sa vie professionnelle. Il honora donc la promesse qu’il s’était fait à lui-même dès son diplôme en poche. A vingt-quatre ans, après des études de paléo-géologie qui lui valurent un Doctorat et un important Prix d’Honneur pour ses recherches sur le Crétacé supérieur, il avait rejoint un consortium de scientifiques basé à Paris, spécialisé dans l’étude des roches anciennes de la Terre. Aidé de quelques amis en France qui lui trouvèrent rapidement un petit deux pièces dans la proche banlieue de la capitale, Rudy s’était immergé dans sa nouvelle vie sans aucun souci.  Il devint très vite un véritable « Américain à Paris ». Depuis quinze années maintenant, Rudy parlait un français parfait avec un très discret accent américain.

J’avais fait sa connaissance lors d’une expédition de recherches dans une des grottes de Crozon — ma Bretagne natale — où géologues, paléontologues et spéléologues collaboraient ensemble. J’avais tout juste vingt et un ans, je travaillais d’arrache-pied pour obtenir mon Diplôme d’Etat en spéléologie professionnelle, mon examen avait lieu quelques semaines plus tard. J’avais remarqué que Rudy avait cette hargne dans la volonté de faire les choses, cette obsession du détail,  une insatiable envie de « trouver ce qu’il était venu chercher ». Nous avions rapidement sympathisé.

— Tout le monde a le droit d’exprimer ses idées, cela s’appelle la démocratie, commençais-je, et tout le monde a le droit de me croire ou non, je n’oblige personne. J’offre mon point de vue à qui veut bien l’entendre. Mais je ne permettrai à aucun d’entre eux de me fustiger sans me laisser parler. Ils ne savent rien ! Ils n’ont pas à me juger sur un moignon de théorie qu’ils ne peuvent même pas envisager !
— Te rends-tu compte que tu t’es mis à dos tout le gratin de la profession, répondit Rudy sur un ton à nouveau irrité. Tu aurais pu y aller en douceur quand même.

Cet important Congrès National sur les Sciences de la Terre  se tient tous les deux ans depuis 1973 dans des villes françaises différentes. Quatre jours durant lesquels chercheurs et étudiants en fin de cursus exposent et débattent de thèmes en rapport direct avec les géosciences. C’est une inestimable occasion pour de jeunes doctorants de pouvoir parler en public de leurs propres sujets de recherches. Je n’étais plus étudiant, mais je n’étais pas non plus une tête pensante scientifique auréolée de reconnaissance par la profession. Je n’étais qu’un spéléologue explorant des gouffres ; pourtant, mes réelles connaissances en géologie, et ma passion pour cette science, avaient réussi à persuader les organisateurs de me laisser la parole pour un exposé de dix minutes. Je lui avais tellement rabattu les oreilles sur la nécessité vitale et absolue de ma participation à ce Congrès qui se déroulait enfin à Paris cette année, que Rudy s’était porté garant pour ma première apparition publique, acceptant même le secret qui entourait le contenu de mon intervention.

Le titre de ma thèse se tenait en dernière place sur le programme des conférenciers de ce dimanche 14 octobre au soir : « Le karst : un nouveau vecteur pour l’Evolution géologique ». J’avais, certes, écrit un exposé largement documenté sur le sujet et contresigné par l’organisation de l’événement pour que ma candidature soit acceptée, mais j’avais préparé un tout autre discours pour agrémenter ma prestation. Je savais que c’était totalement absurde, mais je n’avais pas pu me résoudre à faire marche arrière. Ce brave Rudy était un peu ma conscience depuis toutes ces années. Bien que notre amitié ait supplanté nos relations initiales de maître à élève, je gardais subrepticement au fond de moi, une certaine forme de respect, comme une trace indélébile liée à notre première rencontre. Ce soir encore, je devais à mon ami autre chose qu’une passable leçon de philosophie.
— Tu as le droit, Rudy, plus qu’aucun autre, de me donner tort ou raison. Et je te remercie encore d’avoir appuyé ma candidature.
— Et bien, tu connais mon point de vue à ce sujet, et tu as intérêt à ne plus me demander de faire une chose pareille !
— Je vais te mettre au parfum et même te montrer ce que j’ai découvert. J’ai besoin de savoir si tu me suis ou pas. Mais ne tarde pas trop, car je veux garder l’exclusivité de ma découverte avant que ces charognards ne me la piquent !

Je le regardai droit dans les yeux. Comme à son habitude, Rudy frotta vigoureusement son front en signe de pseudo-réflexion.
— Te connaissant, buté comme tu es, je n’ai d’autre choix que de t’écouter si je veux pouvoir aller me coucher !
— J’ai mieux que des mots Rudy…

Alors je me levai et me dirigeai vers la bibliothèque. Elle occupait toute la longueur du mur. J’aimais à contempler, parfois sans les ouvrir, les nombreux livres qui se tenaient fièrement de haut en bas, bien campés dans leurs reliures anciennes. Je les entretenais avec amour comme des joyaux uniques. Tous ces ouvrages étaient autant de pièces de valeur et j’aimais faire glisser mes doigts sur les couvertures comme pour insuffler à mon âme leur énergie et leur secret. Debout devant mes rayonnages, je frôlais avec délectation les livres de la rangée du haut comme si je les comptais à voix basse. Puis, je pris le huitième volume et le retirai de sa place. Je le caressai furtivement comme pour chasser quelque poussière indésirable. Je l’ouvris avec précaution et me mis à tourner les pages presque une par une. Rudy commençait à s’impatienter. J’appréciais ce moment. Puis, l’attente s’arrêta au détour de la page 56, j’y avais glissé quelques clichés photographiques.
 — Bon, ça suffit, tu m’as fait assez mijoter, tu me montres oui ou non ? s’énerva Rudy.
— Désolé mon pote, mais je ne peux toujours pas regarder ça sans avoir le palpitant qui s’emballe.
— C’est aussi sérieux que ça ?
— Tu n’as pas idée, répondis-je en tendant mon trésor vers mon ami.

Rudy observa les photographies une à une en clignant des yeux, cherchant à distinguer quelque chose. Mais la qualité d’image était bien mauvaise.
— Tu vois quelque chose, lançais-je néanmoins en m’impatientant à mon tour ?
— Et je devrais voir quoi? répondit Rudy en appuyant son charmant accent.
— C’est vrai que la qualité laisse à désirer, je n’ai hélas pas un appareil performant pour mes explorations sous-marines, par manque de subventions vois-tu… 
— Sans doute, reprit Rudy d’un air blagueur. Avec un peu d’imagination, je dirais que tu as trouvé un informe morceau de squelette de poisson démantelé.
— Faux ! Ce n’est pas un poisson !
— Je m’en serais douté, aussi mauvaises que soient tes photos, ce ne sont pas des arêtes. Alors, je t’écoute…
— Effectivement, ca ressemble plus à un squelette de mammifère, mon Rudy !
— Quelque chose comme une baleine, un dauphin, un phoque peut-être ?
— Peut-être bien, mais je suis certain qu’il s’agit d’autre chose.

Rudy se relâcha en arrière dans son fauteuil et m’asséna un regard acerbe. Je savais ce qu’il pensait à ce moment précis. Il me connaissait assez pour savoir que je n’aurais pas pris autant de risques ce soir à la Conférence pour un potin invérifiable. J’étais certes un passionné que les moindres découvertes faisaient léviter pendant quelques semaines, mais je n’avais encore jamais soulevé mes pieds pour un canular.
— De quoi tu parles à la fin ?
— Le problème, c’est que je n’ai que ces mauvais clichés et c’est une bien maigre preuve. Ce fossile était difficile à atteindre, enclavé dans la roche calcaire à plus de quarante mètres de profondeur. Le simple fait de m’en approcher pour le toucher a provoqué une réaction en chaîne, il s’est littéralement émietté avec la paroi sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire. Tu comprends pourquoi ces photos ne valent rien maintenant ! Mais je sais ce que j’ai vu avant qu’il parte en miettes. Un mammifère marin, oui ; très ancien, c’est indubitable, mais j’ai eu la sensation très forte que ce n’était pas aussi simple que ça. Je ne peux simplement rien dire de plus, car je ne pourrais même pas retrouver quelque chose si j’y retournais.
— Mais la biologie animalière n’est pas ton rayon que je sache ! me lança Rudy.
— L’Evolution de la Terre, répondis-je fièrement.
— L’Evolution… répéta Rudy machinalement.
— Les scientifiques aujourd’hui s’accordent sur une certaine logique de l’Evolution, ils ont mis au point une Horloge des temps géologiques qui les satisfait.
— Et tu veux lancer un grand coup de pied dans le résultat de décennies de recherches sur le sujet comme tu l’as dit ce soir à ces gens ?
— Justement Rudy, cela ne fait pas si longtemps que ça. Qui peut prétendre qu’elle est absolument exacte ? Tout semble coller, comme si on avait fait en sorte que tout colle parfaitement. Je trouve bien étrange qu’entre les premiers instants de la manifestation de la vie sur Terre et l’apparition des premiers vertébrés, il se soit écoulé plus de trois milliards d’années et subitement, en moins de cinq cents millions d’années, tout s’est accéléré : les animaux ont évolué dans des milliers de branches, l’Homme est apparu et en est arrivé à l’ère d’internet et des explorations spatiales !
— Et tu en déduis quoi ?
— Tu n’as pas remarqué que les périodes géologiques sont de plus en plus courtes. Regarde, l’ère précambrienne dure quatre milliards d’années, l’ère primaire deux cents quatre vingt millions, l’ère secondaire cent quatre vingt dix, et l’ère tertiaire soixante millions d’années. L’ère quaternaire n’est qu’un bébé de deux millions d’années jusqu’à aujourd’hui ! J’en déduis que pour combler un vide qui dérange, on préfère modifier sciemment certaines périodes, pour qu’elles viennent s’imbriquer entre elles. C’est plus facile et cela passe mieux que d’avoir à tout reprendre depuis le début en reconnaissant qu’on a foiré.

Rudy ne répondit rien. Réfléchissait-il à sa propre position dans cette sphère de scientifiques ? Paléo-géologue, il arpentait les ères géologiques établies comme l’on récite une table de multiplication. Pourtant, soucieux du détail, il ne laissait rien au hasard dans son travail. Quand il partait en mission sur les traces d’une roche vieille de plusieurs millions d’années, il aimait le mystère qui précède toute découverte, mais savourait plus encore sa valeur après des heures d’expériences pour la comprendre totalement. Son parcours universitaire l’avait programmé à évoluer au cœur de principes scientifiques avérés qu’il respectait. Mais il n’était toutefois pas dénué de fantaisie, conscient que la science évolue à chaque instant, à condition qu’il conserve ses points de repères comme arcs-boutants. Si mes propos n’étaient pas dénués de pertinence, je devais apporter bien plus que ces photographies floues et sombres. L’imagination humaine est si riche qu’elle est capable de donner vie aux plus fantasmagoriques des rêves, créer les plus étonnants spécimens comme dans les histoires de science-fiction. Alors comment mes seules pièces à conviction — mon imagination féconde et les photos inexploitables d’un fatras de poussières d’os —  pourraient-elles révolutionner la science si je ne les faisais pas parler un peu plus?

Chacun de nous suivait ses pensées respectives, quand la sonnerie du téléphone retentit soudain. Je m’empressai de répondre, la puissance du son semblait décuplée dans le silence de la nuit avancée.
— Oui c’est moi. Qui êtes-vous et que me voulez-vous à une heure pareille…Candice ? Candice comment ?… Barron… Quoi, vous avez mon carnet ?

Rudy faisait de grands signes à mes côtés, et je finis par actionner le bouton « main libre » pour qu’il puisse entendre  mon interlocuteur à l’autre bout.
— « Vous l’avez malencontreusement oublié sous le pupitre Mr Corlay et je me suis permis de le ramasser. Bien entendu, je vais vous le restituer, ne vous inquiétez pas. »
— Vous êtes qui au juste Mademoiselle, un maître-chanteur ?
— « Rassurez-vous Monsieur Corlay, juste une journaliste qui apprécie vivement les personnes qui ont le courage de leurs opinions. »
— Je prends ça pour un compliment de votre part, rétorquai-je en regardant Rudy un sourire au coin des lèvres. Mais, à propos, comment avez-vous eu mon numéro ?
— « Il est parfois très facile d’obtenir certaines informations, il suffit de savoir offrir un bel échange. »
— Ah, je vois, ces organisateurs me semblent peu scrupuleux quand il s’agit de vous permettre de noircir quelques pelures, vous les journalistes… Et vous allez donc me donner rendez-vous pour me rendre mon bien sans rien demander en retour ?
— «  Pas exactement à vrai dire.»
Rudy se frotta le front comme il le faisait à chaque fois qu’il se sentait piqué au vif. Je commençais à m’amuser de la situation, alors qu’il semblait frustré. Il aurait aimé s’emparer du combiné pour répondre lui-même à cette femme et lui expliquer de quoi il en retournait. Mais je restais calme et amical.
— Que diriez-vous de mardi, à l’heure du déjeuner ? Connaissez-vous le petit resto le Patacca, place Léon Blum ? C’est notre quartier général, à mon ami et moi.
— « Je trouverai, ne vous inquiétez pas. A mardi Mr Corlay. »
— Je suis impatient de faire votre connaissance Mlle Barron…

Déjà Rudy empoignait le portable pour mettre fin à la conversation, à présent rouge de colère.
— Mais qu’est-ce que tu fais !
— Que vas-tu imaginer Rudy ? Cette femme a trouvé mon carnet de notes, il est important pour moi et c’est très aimable à elle de me le rapporter.
— Tu ne pourrais pas rester sur tes gardes de temps en temps! Ses intentions ne sont peut-être pas aussi honnêtes que tu le crois, me répondit Rudy sur un ton paternel mais emporté.
— Alors tu ne me trouves pas si fou que ça ! Je le vois à ta réaction. Tu es en train de réagir comme quelqu’un qui a envie de croire à mes divagations. Super ! Mais arrête de t’inquiéter autant pour moi, je sais où je vais et je suis sûr de moi. Rien ni personne ne me fera barrage.
— Tu te trompes !  Je ne crois pas du tout à tes idées. Mais je sais qu’il a toujours fallu que je te surveille comme l’huile sur le feu depuis qu’on se connaît.

Je ne répondis rien. Je le connaissais assez pour savoir que mon histoire l’avait tout de même affecté et qu’il y penserait malgré lui. Mais, j’avais décidé de prendre les choses en mains depuis ma découverte et mon intention de prendre la parole au Consortium était tout à fait réfléchie. Après tout, j’étais tout à fait capable de m’occuper de moi. Mais Rudy avait toujours ressenti une certaine responsabilité en sa qualité d’ainé, nous étions un peu comme deux frères. Ce soir, la voix suave de cette mystérieuse personne me laissait imaginer qu’elle appartenait à la jeune femme que j’avais remarquée tout à l’heure. Pourquoi s’était-elle imposée à moi parmi toutes les personnes présentes ? Mon esprit un peu romanesque y allait de ses extravagances. Simplement parce qu’elle était là, discrète, elle avait attiré mon attention.

La nuit était bien avancée à présent. Notre conversation en resterait là, suspendue à ce postulat douteux qui n’arrangeait finalement pas mes affaires. Pourtant, je ne lâcherais rien, ce n’était pas dans mes habitudes. Les choses s’éclairciraient bientôt, j’en étais certain. Si mes premières minutes de parole à la conférence m’avaient pas donné les résultats espérés, mon esprit était capable de gommer ce revers pour repartir au Front avec la même énergie. Mais Rudy était exténué et allait rentrer chez lui. Il habitait à quelques pâtés de maison, à cinq minutes de marche à peine, dans la fraîcheur de la nuit.  Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil réparatrice. Pourtant, avant de refermer sa porte, je lui glissai à l’oreille quelques mots qui ne purent qu’attiser encore plus sa curiosité :
— Avec ce coup de fil, je n’ai pas eu le temps de te parler de mon second indice qui lui, est bien réel. Il s’agit d’une sorte de tablette ancienne. Elle contient des inscriptions et son âge est tout simplement inconcevable.

Rudy voulut réagir mais je l’en empêchai en refermant immédiatement la porte derrière lui, ce qui, je le savais, ferait monter la pression sous son crâne de scientifique. Deux options s’offraient à moi : soit, je ne le revoyais plus jamais, soit il allait se mettre en mode « intérêt obsessionnel ». Je comptais bien sur la seconde solution.
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Mise en avant des Auto-édités / Quelque chose de Marilyn de Marie Lerouge
« Dernier message par Apogon le jeu. 25 juil. 2019 à 17:51 »
Quelque chose de Marilyn de Marie Lerouge


Le syndrome de Bécassine
Je m’appelle Marie-Line Le Dantec.
Je suis née il y a vingt-huit ans au centre de la Bretagne et mon rêve le plus fou va se réaliser. Demain, je m’envole pour New York. Ça peut paraître banal, mais quand vous saurez que je ne me suis jamais aventurée au-delà d’un rayon de cent kilomètres autour de mon lieu de naissance, vous comprendrez. Ce n’est pas l’envie de m’éloigner de ma zone de confort qui m’a manqué jusque-là, c’est le temps, l’argent, et c’est aussi la crainte de passer pour une plouc. J’appelle ça le syndrome de Bécassine. Un vieux complexe d’infériorité qui colle à ma peau de blonde.
Et puis, pour se rendre à New York de chez moi, ça prend deux jours. Il faut d’abord faire escale à Paris.
Maman m’a accompagnée à la gare de Quimper. Quitte à perdre une demi-journée de travail, elle y tenait. Après tout, ce voyage, c’est à elle que je le dois. Ou plutôt, à sa copine Évelyne, mais j’y reviendrai.
Devant le portillon d’accès au quai, elle m’a étreinte jusqu’à l’étouffement, sans un mot. J’ai ravalé mes larmes. Peut-être en a-t-elle versées ? Je ne sais pas. En dépit de la pluie, elle portait des lunettes de soleil. Maman est intermittente du spectacle. Les lunettes noires ne cachent pas seulement son regard fatigué. Selon moi, elles lui donnent l’illusion d’être une star qui se déplace incognito.
Elle s’est détachée la première.
— File, sweetie, sinon le TGV risque de partir sans toi. Et demain matin, n’oublie pas de te réveiller. Ce serait trop bête de rater l’avion.
Ça m’amuse, à mon âge, d’être traitée comme une gamine. Disons que ma mère compense le fait d’être passée à côté de mon enfance.
— Ne t’inquiète pas, mon vol est à 14 heures et je dors à l’aéroport.
— Tu seras polie avec Évelyne et tu feras tout ce qu’elle te dira, promis ?
— Promis !
Rassurée, elle a fait demi-tour. Je suis certaine qu’elle a attendu le départ du train avant de
sortir de la gare et d’attraper un bus à destination de je ne sais où.
Maintenant que je suis installée dans le train, je peux évoquer tranquillement celle qui a généreusement financé mon billet d’avion en classe éco.
Évelyne est ma marraine. Elle vient de s’en souvenir et je viens de l’apprendre. Maman et elle se sont connues sur les bancs de l’école. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais à sa décharge, elle vit à New York depuis des années. Détail important : elle est « richissime ».
Son invitation à venir passer trois mois chez elle n’est pas entièrement désintéressée. Si j’ai bien compris, je vais faire office de dame de compagnie et de promeneuse de chien. Quand Maman m’a présenté l’affaire il y a un mois, j’ai objecté que j’étais surqualifiée pour le job – je suis infirmière gériatrique. Elle a fait valoir que ça tombait bien parce que j’aurai peut-être à m’occuper du mari d’Évelyne qui est beaucoup plus âgé qu’elle. Comme je ne peux rien lui refuser, j’ai accepté sans discuter. Annie, la directrice du Jardin d’Eden, la maison de retraite qui m’emploie depuis cinq ans, a été plus difficile à convaincre. Elle a fini par m’accorder un congé sans solde de deux mois, en plus de mes vacances. Je comprends sa réticence. Dégoter une intérimaire à la veille des vacances d’été n’a pas été de la tarte. Mais je suis remplacée et je peux partir plus tranquille. J’espère seulement que l’Ankou, la grande faucheuse bretonne, ne profitera pas de mon absence pour accomplir son sale boulot. J’y tiens à mes petits vieux. À force d’apaiser leurs douleurs et d’entendre leurs histoires, je fais un peu partie de leur famille.
J’ai emporté un roman, mais je suis trop anxieuse pour me concentrer sur ses pages.
Le TGV fait escale au Mans. Dans une heure je vais débarquer à Paris. Annie m’a expliqué l’itinéraire à suivre entre la gare Montparnasse et l’aéroport de Roissy. Elle est trop gentille, ma patronne. Quand elle a voulu savoir pourquoi je les plantais, elle et nos pensionnaires, j’ai répondu que j’avais besoin de souffler et de me dépayser. Elle m’a fait jurer de reprendre mon poste au bout des trois mois, et même avant si je ne me plaisais pas « là-bas ». J’ai juré sans croiser les doigts derrière mon dos pour une fois.
Placé en face de moi, un homme me dévisage avec insistance. Même si ça m’arrive souvent, je n’arrive pas à m’y habituer. Gênée et rougissante, je baisse les yeux sur mon roman.
Je ne le crie pas sur les toits, mais il paraît que j’ai « quelque chose » de Marilyn Monroe. Quand je croise mon reflet, ça ne me saute pas aux yeux et je ne fais rien pour cultiver cette ressemblance. Elle me dépasse tout simplement.
Mon rêve n’y est pas étranger, mon histoire encore moins.
Née de père inconnu
Pendant des années on m’a laissé croire que j’étais la petite fille de Marilyn. Et je l’ai cru, parce que ça m’a aidée à traverser une enfance pas très gaie.
Dans la vraie vie, mon unique grand-mère est éleveuse de poulets. Rien à voir avec le glamour hollywoodien.
Maman aime répéter que je suis née au milieu des poussins, aussi blonde et duveteuse qu’eux. En réalité elle a accouché à l’hôpital comme presque tout le monde.
J’ai passé mon enfance dans la ferme familiale. C’est Marie-Berthe, ma grand-mère, qui m’a élevée en toute liberté pendant que ses poulets purgeaient une peine de prison de quelques semaines dans des cellules surpeuplées avant de passer par le couloir de la mort pour finir sous blister dans les rayons de la grande distribution.
Je me suis souvent demandé comment se serait passée mon enfance si Marilyn avait engendré un fils caché qui aurait été mon père. Petite fille, j’aurais tellement aimé la connaître, me blottir au creux de son accueillante poitrine, juste entre les deux seins. Je me serais gorgée de son parfum. Elle m’aurait raconté des histoires, lu des livres. Je l’aurais accompagnée sur les plateaux de tournage. On aurait été fières l’une de l’autre et elle ne se serait pas suicidée à l’âge de trente-six ans d’une overdose de somnifères.
Trêve de rêve. Je suis née de père inconnu.
Pourquoi ma mère m’a-t-elle fourré dans la tête cette légende familiale ? Ça reste un mystère. Si elle avait voulu que je me forge une image paternelle, elle aurait pu choisir n’importe quel acteur célèbre de l’époque. Non, elle a misé sur un homme qui n’a jamais existé. Chapeau l’artiste !
Retour à la case départ
Juste après ma naissance, Maman a préféré intégrer une troupe de comédiens ambulants plutôt que la place qui lui était réservée dans l’usine locale de conditionnement des poulets. Comme la troupe s’apprêtait à partir en tournée, elle a refilé le bébé à sa propre mère. Marie- Berthe a d’autant moins apprécié que la tournée s’est indéfiniment prolongée. On peut la comprendre.
Monter sur les planches, c’était le rêve de ma mère depuis toujours. Un rêve trop grand pour la sienne. Alors elle s’est débrouillée pour prendre des cours de danse et de chant en cachette. Et dès le lendemain de ses dix-huit ans, elle s’est barrée à New York avec Évelyne, sa copine d’école tout juste élue Miss Finistère-sud. Maman se voyait déjà en haut de l’affiche d’une comédie musicale de Broadway qui ferait le tour des scènes du monde. C’est elle qui me l’a avoué des années plus tard, un jour où elle s’était pointée à la ferme pour embrasser « la petite » et quémander de l’argent à sa mère par la même occasion.
Hélas, la chance ne lui a pas souri. Retour à la case départ six mois plus tard, sans contrat, mais avec moi dans le ventre. Maman n’a jamais voulu dénoncer le « coupable » et Marie- Berthe ne lui a jamais pardonné la honte que ce retour peu glorieux faisait peser sur une famille « honorable ».
Avec le temps, j’ai fini par comprendre pourquoi ma mère avait fui l’atmosphère irrespirable de la ferme en abandonnant son nouveau-né.
Pendant mon enfance je n’ai vu aucun de ses spectacles, on me l’interdisait.
Un jour, je devais avoir cinq ou six ans, Marie-Berthe me lance : « Ta mère a le feu au derrière ». Trop jeune pour interpréter le sous-entendu, j’ai imaginé ma pauvre maman poursuivie par des flammes qui finissaient par la rattraper. Je venais d’assister à l’incendie de la grange d’un voisin. Mes cauchemars ont duré des mois.
Quand je la poussais à bout, ce qui arrivait souvent, ma grand-mère me punissait à coups de torchon sur la tête en me traitant de bâtarde. Un mot dont j’ai fini par aller chercher la définition dans un vieux dictionnaire poussiéreux qui traînait sur une étagère et que personne n’ouvrait jamais.
L’image la plus forte que je garde de mon enfance dans cette ferme est celle des tortillons de papier collant que Marie-Berthe suspendait dans les pièces à vivre. Le spectacle des mouches qui venaient s’y engluer me fascinait. Certaines se débattaient jusqu’à se briser les ailes. Je m’imaginais à leur place.
Un grain de beauté sur la joue gauche
Le jour où j’ai voulu savoir pourquoi mon papa ne venait jamais me voir, Maman a
répondu qu’il habitait trop loin, en Amérique et que je ne devais plus jamais en parler parce que ça lui faisait trop de peine, elle en avait bien assez comme ça, inutile d’en rajouter. Naturellement, j’ai obéi.
Sur Marilyn Monroe au contraire, je pouvais lui poser toutes les questions que je voulais. Elle collectionnait ses photos, elle avait vu tous ses films. Elle affirmait que c’était la meilleure actrice de tous les temps. Son modèle. Que j’avais de la chance d’avoir une grand- mère américaine aussi célèbre et aussi belle. À l’époque, j’ignorais que Marilyn était morte depuis longtemps. Quand je regardais ses photos dans un magazine, je pensais qu’elles dataient de la veille. Alors forcément, la comparaison ne jouait pas en faveur de la sévère et sèche éleveuse de poulets.
Les ennuis ont commencé dès que je me suis mise à me vanter de mes liens de famille à l’école. Plus je me faisais traiter de « sale menteuse » ou de « grosse mytho », plus j’en rajoutais. Ça se terminait en arrachage de cheveux, morsures et coups de griffes. Maman était souvent convoquée par la directrice. Comme elle brillait par son absence, sa mère s’y collait à sa place. J’étais doublement punie, mais ça m’était égal. Je me consolais en rêve dans les bras de ma lointaine grand-mère américaine, ma star, mon inaccessible étoile. Certaines nuits, quand le ciel était dégagé, je fixais l’étoile que je lui avais attribuée, et dont j’étais sûre qu’elle veillait sur moi.
Le jour où j’ai osé lui faire part de mes doutes, Maman m’a collé sous les yeux deux clichés de blondinettes à la bouille ronde et aux yeux bleus : moi, vers mes trois ans, sur une photo d’identité qu’elle gardait dans son portefeuille, et Marilyn, au même âge, sur la page d’un magazine de sa collection.
— Look, honey ! On dirait des jumelles et vous avez le même grain de beauté sur la joue gauche.
J’ai fait semblant d’être d’accord pour lui faire plaisir en espérant qu’en échange, elle me serrerait dans ses bras. Je la voyais si rarement et je manquais tellement d’affection.
Mais l’argument incontestable à ses yeux restait mon prénom choisi en son honneur.
— Je sais que sur ta carte d’identité, c’est marqué Marie-Line. Et pourtant je lui avais dit et répété, au type de l’État civil que ça s’écrivait en un seul mot avec le y à la fin. Tu parles ! Autant s’adresser à un mur.
L’erreur de l’incorruptible fonctionnaire ne me dérange pas. À l’oral, il n’y a pas de différence entre les deux versions de mon prénom et je reconnais qu’il m’arrive de tricher à l’écrit.
À force de fréquenter Marilyn auprès de Maman et plus tard à la médiathèque proche du lycée, je suis devenue incollable sur sa vie, son œuvre et sur les films américains que je regardais en VO. Je lui dois ma cinéphilie compulsive et le fait de parler anglais couramment avec l’accent américain, ce que mes profs ne manquaient jamais de me reprocher.
J’étais fière de ce que j’appelais en secret ma « part américaine ». Un jour, je me l’étais promis, je franchirais l’Atlantique pour partir sur les traces de ma grand-mère fantasmée, mais aussi et surtout sur celles de mon vrai père.
Bon voyage

Grace à Maman et à sa copine Évelyne, le compte de mes premières fois s’allonge à toute vitesse : hier premier voyage en TGV, première incursion à Paris – même si je n’en ai vu que la gare Montparnasse et les couloirs du métro –, première nuit seule à l’hôtel ; et aujourd’hui, baptême de l’air et premier voyage à l’étranger.
C’est aussi la première fois que je pose le pied dans un aéroport.
Bonjour, je m’appelle Bécassine !
Agrippée à la poignée de ma valise à roulettes toute neuve, mon passeport vierge et mon billet d’avion serrés dans l’autre main, je suis plantée devant le tableau des départs à la recherche de mon vol.
Quand je me présente devant le comptoir d’enregistrement d’Air France, je n’en mène pas large.
— Mademoiselle, vous n’êtes pas dans la bonne file, me signale poliment l’homme en uniforme qui examine mon billet. Ce comptoir est réservé à la classe Affaires.
Une vague de honte me submerge. Je sens le rouge envahir mon visage jusqu’à la racine de mes cheveux authentiquement blonds. Les yeux baissés, je bredouille :
— Pardon, monsieur. C’est la première fois que je prends l’avion.
Je suis Bécassine, mais j’assume.
Alors que j’empoigne ma valise pour rejoindre le comptoir de la classe éco devant lequel
serpente une longue file de candidats au voyage, il m’interpelle de sa belle voix grave.
— Attendez, mademoiselle ! Je vais voir ce que je peux faire faire pour vous. Posez votre
valise sur le tapis roulant.
Tandis qu’il tapote sur son clavier sans lâcher l’écran de son ordinateur de l’œil, j’en
profite pour le scanner en douce. La trentaine, brun aux yeux bleus, il a tout du beau gosse dans le genre classique et rassurant.
Quand il relève la tête, son sourire me fait presque fait défaillir. Cela fait des années que je n’ai pas ressenti le moindre émoi amoureux.
— C’est bon. Il restait de la place en business. Je vous ai surclassée comme on dit.
Sa gentillesse achève de me désarmer. Au lieu de le remercier, je bafouille :
— Pourquoi... pourquoi moi ?
— Parce que c’est votre baptême de l’air, et aussi parce que... vous ressemblez à Marilyn
Monroe. Je suppose qu’on vous l’a déjà dit.
Au moins cent fois !
De plus en plus gênée, je hoche la tête avant de m’enfuir lâchement sans un mot de remerciement. De quoi aurai-je l’air si, submergée par l’émotion, je me mets à pleurer devant cet inconnu ?
Dans la salle d’attente, je me pose dans le coin le plus discret.
Cette ressemblance, je ne la cultive pas et je suis toujours embarrassée quand quelqu’un l’évoque, surtout s’il s’agit d’un homme, encore plus quand je le trouve séduisant. Que répondre ? Que faire de ça ?
Marilyn était d’une beauté sidérante, ce qui est loin d’être mon cas. Dans ses films, que je connais par cœur, elle irradiait, mais je sais combien elle a souffert d’être jugée sur ce seul critère. Pire, d’être traitée d’idiote au prétexte de sa blondeur et de sa moue mutine alors qu’au contraire, elle débordait d’intelligence et d’humour.

Sa célébrité la rassurait et lui pesait à la fois. Pour échapper aux paparazzis, elle se déguisait, voyageait sous des noms d’emprunt. Peine perdue, la plupart du temps.
Je ne suis pas célèbre, mais quand on me regarde fixement ou qu’un macho me fait une remarque salace, je ressens ce qu’elle devait éprouver.
Me teindre en brune, ou en mauve, comme mes mamies, j’y ai pensé parfois, mais je ne serais plus moi.
L’embarquement va débuter. Le steward qui m’a « surclassée » contrôle l’accès des passagers prioritaires. Vu en pied dans son bel uniforme, il paraît encore plus séduisant. Quand je lui tends ma carte, il murmure :
— Excusez-moi, vous avez dû me trouver lourd tout à l’heure. Si je vous ai blessée, je le regrette.
Les yeux embués, je bredouille :
— Pas grave.
Et lui, à voix haute :
— Bon voyage, mademoiselle.
— Merci, monsieur. Grâce à vous, il commence très bien ce voyage.
Échange de sourires entre nous et accueil de star dans la cabine de la classe Affaires.
Un premier verre de champagne servi avant le décollage me détend. Malgré tout, je ferme
les yeux et je serre les accoudoirs quand l’énorme Airbus s’arrache du sol après sa course sur la piste.
À la fin de la montée, bien calée dans mon large fauteuil avec vue imprenable sur les nuages, je lève mon verre à la santé du beau steward et à la mémoire de Marilyn qui, depuis les étoiles, va veiller sur sa candide petite-fille d’adoption catapultée dans la Grosse Pomme.
New York, New York
New York, enfin ! Ou plutôt son aéroport, baptisé John Fitzgerald Kennedy en l’honneur d’un président que Marilyn aurait aimé trop follement et qui, selon la rumeur, ne serait pas étranger à sa mort. J’ai le temps d’y penser dans la longue file d’attente devant les postes de contrôle des passeports. Happy birthday Mr. President : la vidéo de cet épisode célèbre me revient en mémoire. Je la vois, je l’entends, Marilyn. Entre ses lèvres, cet hymne banal résonne comme un chant d’amour. Si passionné que ça en devient gênant.
Le tampon du visa claque sur mon passeport. Me voilà adoubée. Ma valise récupérée, je me retrouve un peu sonnée dans le hall d’arrivée où, d’après Maman, Évelyne est censée m’attendre. Quand je lui ai demandé comment je la reconnaîtrais, ça l’a fait rire : « Pas de panique, sugar, c’est elle qui te reconnaîtra. »
J’ai beau scruter d’un air anxieux les visages des femmes entre quarante et cinquante ans qui guettent les passagers, aucune d’elle ne semble me reconnaître. Un homme vêtu de sombre se dirige vers moi. Sans un mot il s’empare de ma valise et me fait signe de le suivre. Méfiante je ne bouge pas. C’est alors qu’il consent à se présenter, l’air de celui qui n’a pas la moindre envie d’être là :
— Félix, le chauffeur de madame Ava.
Ava ! Je tique un peu sur ce prénom, avant qu’il ne fasse tilt. Pressée de questions le jour où elle m’a proposé l’affaire, ma mère a consenti à lâcher quelques informations sur sa compagne de fugue. Pour résumer : Évelyne, auréolée de sa couronne toute neuve de Miss Finistère-sud, rêvait de se faire épouser par un milliardaire. Elle avait entendu dire qu’ils pullulaient à New York. Pour les deux copines qui rêvaient l’une, de célébrité, et l’autre, de fortune, c’était la destination idéale. Au final, seule Évelyne – rebaptisée Ava – a réussi son coup. Trevor Giuliani, sur lequel j’ai fait quelques recherches, est un «magnat de l’immobilier ». Il a vingt ans de plus qu’Ava qui, comme on s’en doute, est sa deuxième femme. Selon ce que j’ai lu aussi, Ava Giuliani consacre son temps et son argent de poche à quelques associations caritatives comme il se doit dans son milieu. D’après les photos que j’ai trouvées sur la Toile, Ava a dû prendre du poids depuis son élection et elle semble inséparable d’un caniche noir au collier aussi rutilant que devait l’être sa couronne de Miss. Si j’ose, je lui demanderai pourquoi elle a changé de prénom, même si je m’en doute un peu.
Quant au chien que j’aurai à promener, ça me rassure de constater qu’il tient plus de la peluche que du grand danois baveux ou du lévrier fragile et nerveux.
Nous roulons. Le nez scotché à la vitre teintée de la limousine, je découvre la ville. New York : ses ponts, ses gratte-ciels, ses avenues rectilignes, ses taxis jaunes, ses flics en casquette. Le rêve devient réalité. Je dois me pincer pour y croire.
Arrivée à destination, un immeuble de la très chic Park Avenue en plein cœur de Manhattan, je flotte toujours sur mon nuage. Le hall, tout en marbre et en miroirs, est gardé par un portier en uniforme. Un ascenseur doré m’emporte sans escale vers le duplex des Giuliani au sommet de l’immeuble. Dès que je pose une ballerine timide dans l’appartement, j’ai l’impression d’atterrir sur une autre planète.
Ava m’apparaît comme une femme mûre qui s’efforce de paraître dix ans de moins que son âge, sans y parvenir tout à fait. Vêtue d’un jean blanc savamment lacéré et d’un tee-shirt pailleté, elle m’accueille comme si j’étais l’enfant prodigue.
— Comme tu as grandi, ma chérie !
Même si je ne me rappelle pas l’avoir rencontrée à l’époque où j’étais petite, je veux bien la croire.
— Ne reste pas plantée là, approche-toi que je te voie mieux.
Étourdie par le décalage horaire – pour mon corps, il est minuit, quand il n’est que 18 heures à New York –, je tangue jusqu’à elle. Après un bref examen à l’œil nu, elle alpague ma mâchoire par en dessous, un peu à la manière d’un éleveur qui évalue une bête dans une foire agricole.
— Ta mère n’a pas tort. Tu as quelque chose de Marilyn.
Difficile de déterminer si ce constat lui fait plaisir ou pas ? Puis elle s’écarte et me fait tourner sur moi-même.
— Tu es un peu maigrichonne. Rien de grave. Au pays de Mc Do et de KFC, ça devrait s’arranger.
Sa propre vanne n’amuse qu’elle. Pour des raisons faciles à deviner, il est hors de question de me faire avaler la moindre bouchée de hamburger ou de poulet frit.
Vu ma pâleur, elle s’empresse de changer de sujet.
— Ta mère prétend que, grâce à elle, tu parles anglais couramment.
— Oui, enfin euh... grâce aux films de Marilyn surtout.
— C’est bien, dit-elle, attendrie.
Mes yeux papillonnent. Je meurs d’envie de passer sous la douche et de m’effondrer sur un
lit. Ava finit par s’en rendre compte.
— Nous reparlerons de tout ça plus tard. Je vais te montrer ta chambre. Tu pourras te
rafraîchir et te changer. Puis nous dînerons tôt toutes les deux. Trevor est en voyage d’affaires. Tu le rencontreras dans quelques jours. Ça nous laisse le temps de te relooker.
Elle jette un regard de pitié sur ma petite valise qui contient ma modeste garde-robe d’infirmière provinciale et gériatrique.
— Tu verras, on va bien s’amuser, promet-elle en tapant des mains comme la petite fille qu’elle n’est plus.
Symphonie en rose
Ma chambre ! Comment la décrire ? Des murs aux rideaux en passant par le dessus de lit et les coussins, c’est une symphonie en rose. Des bibelots kitsch sont semés sur toutes les surfaces et, cerise sur le cupcake, un bataillon de peluches se tient au garde-à-vous sur le lit.
— Ça te plaît ? demande Ava, visiblement émue.
Sous le choc de cette overdose de pink, je reste muette. D’accord, ma « marraine » ne m’a pas vue grandir, mais de là à imaginer que je suis atteinte du syndrome de Peter Pan !
— Bon, je te laisse te reposer. Je viendrai te chercher tout à l’heure.
Assise sur le lit, je tente de reprendre mes esprits. Le décor de cette vaste pièce paraît trop daté pour être récent. Les couleurs sont passées, comme usées par le temps. C’est le genre de chambre que j’aurais adoré avoir, petite fille. Une chambre de princesse. Si Ava n’a pas eu d’enfant, comme Maman le prétend, je ne me demande à qui elle était destinée.
Le lit étroit couine un peu, comme celui de ma chambre à la ferme. Couchée tôt, « avec les poules », comme disait Marie-Berthe, j’espérais l’improbable visite de ma mère. Il ne fallait pas compter sur ma grand-mère pour l’histoire et la bise du soir. Elle avait d’autres chats à fouetter.
J’ai dû m’assoupir. Réveillée en sursaut par des coups frappés à la porte, il me faut quelques secondes pour reprendre pied dans la réalité.
Ava passe la tête par la porte entrebâillée.
— Je peux entrer, dit-elle sans attendre ma réponse.
Le lit gémit sous son poids quand elle se perche près de moi. Ses doigts effleurent mes
cheveux, ma joue.
— Ma pauvre chérie, tu n’as pas dû avoir une enfance facile. Ta grand-mère était un
dragon. Elle a mené la vie dure à ta mère aussi. La pauvre, il ne faut pas trop lui en vouloir. Que répondre ? Même si je n’ai pas cessé de lui en vouloir pour ses absences répétées et
ses secrets bien gardés, j’aime ma mère, plus que tout.
Ava soupire.
— Tu sais, on a un peu perdu le contact après ta naissance. La distance ne facilite pas les
choses. Internet n’existait pas à l’époque, ni les portables, vous, les jeunes, vous ne pouvez pas vous rendre compte.
Je secoue la tete en me demandant où elle veut en venir.
— J’aurais dû mieux m’occuper de toi, mais on va se rattraper, hein ? Tu vas te plaire ici, j’en suis certaine.
En réponse, je lui offre un sourire crispé. Sur le point de se lever, elle change d’avis.
— Tu as laissé un amoureux chez toi ?
Sa question me surprend. Inutile de réfléchir trop longtemps, le dernier en date s’appelait
Jean-Laurent. Pas vraiment un amoureux, juste un coup d’un soir par semaine, le samedi, après sa courte visite hebdomadaire à sa grand-mère Gilberte, une de mes patientes octogénaires. Jean-Laurent était toujours pressé. Quand il faisait l’amour, aussi. Autant dire, qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. J’appréciais seulement sa régularité. Il représentait une parenthèse rassurante dans ma vie de jeune femme sauvage et solitaire. Gilberte n’était pas censée être au courant de la liaison entre son petit-fils et son infirmière. Pourtant, le jour où elle m’a dit : « Ne va pas croire qu’il vient me voir par affection. Tout ce qui l’intéresse c’est de palper l’héritage le plus vite possible. Tu perds ton temps avec ce crétin », j’ai ouvert les yeux et j’ai rompu. Ça va faire deux ans. Depuis, je n’ai permis à aucun homme de m’approcher.
Ava semble attendre ma réponse avec intérêt.
— Non, pas d’amoureux, dis-je avec conviction.
Satisfaite, elle se décolle du lit.
— Eh bien, rien ne dit que tu n’en trouveras pas un ici, dit-elle en m’adressant un clin
d’œil, tandis que, d’une voix qui sonne comme un ordre, la bonne annonce que « Madame est servie ».
Comment épouser un millionnaire
Le repas est léger – Ava est au régime, sauf en ce qui concerne l’alcool apparemment. Elle me demande des nouvelles de ma mère, pour le principe car, au fond, mes réponses évasives ne l’intéressent pas. Grâce à mon expérience d’infirmière, je suis capable de cerner assez vite la personnalité des gens que je rencontre pour la première fois. L’être humain me fascine et me passionne. Je crois que c’est ce qui a déterminé ma « vocation », même si Yvon, mon grand-père ne m’avait pas trop laissé le choix : « Si tu veux que je te paye des études, ce sera pour faire instit ou infirmière. » J’ai coché la case 2 et je ne le regrette pas. Donc, j’ai vite compris que ma « marraine » ne s’intéressait qu’à sa petite personne, les autres ne servant qu’à l’aimer et à la rassurer.
Pour la relancer je lui demande comment elle a rencontré son mari.
— Tu ne vas pas me croire, mais c’est un peu un conte de fée.
— J’aime ça.
— Ta mère m’a dit que tu étais cinéphile, alors tu as certainement vu le film Diamants sur
canapé ?
— Bien sûr. J’admire Audrey Hepburn autant que Marilyn.
— Tu te souviens du moment, tout au début, où un taxi la dépose devant le bijoutier
Tiffany & Co ?

Si je m’en souviens ! C’est l’une de mes scènes préférées du film, quand la sublime actrice en robe du soir, gobelet de café dans sa main gantée, croissant et fume-cigarettes dans l’autre, est scotchée à la vitrine du célèbre bijoutier de la Cinquième Avenue, dans un Manhattan presque désert.
Mon acquiescement l’encourage à poursuivre :
— Eh bien, dès les premiers jours de mon arrivée à New York, je suis allée traîner devant les vitrines de Tiffany. À l’époque, ça me paraissait le spot idéal pour pêcher un millionnaire. Tu penseras que j’étais naïve, mais bien m’en a pris. Trevor se trouvait à l’intérieur en train de choisir un bracelet serti de diamants, un cadeau pour sa maîtresse du moment, comme il l’a avoué plus tard. Quand il m’a aperçue de l’autre côté de la vitrine, il est venu me chercher. Résultat, j’ai hérité du bracelet et six mois plus tard, on était mariés, le temps pour lui de divorcer. Entre temps, il m’avait sortie de la piaule qu’on occupait, ta mère et moi, pour m’installer dans sa garçonnière.
Elle plonge le nez dans son maxi ballon de vin pour masquer son embarras. Je me doutais déjà qu’une fois à l’abri, elle avait laissé tomber sa copine. Conclusion : elle ne m’a pas invitée chez elle pour me faire admirer sa réussite, mais pour se racheter. Je suis bien placée pour savoir que la culpabilité est un boulet lourd à traîner.
Nos pensées doivent se rejoindre car elle s’empresse d’ajouter :
— Ta mère a eu moins de chance que moi, c’est certain, mais elle était tellement naïve, aussi.
— Qu’est ce que tu veux dire ?
Elle feint de s’étonner.
— Elle ne t’a pas raconté comment elle s’était fait entuber par un producteur qui lui avait
promis un rôle dans une comédie musicale.
Je dois être tellement pâle que je la sens gênée, déjà prête à ravaler ses mots. Seulement il
est trop tard.
— Non, elle n’évoque jamais cette époque.
Ava hoche la tête. Je sens qu’elle balance le pour et le contre, fait le tri de ce qu’elle peut
me révéler ou pas. Je ne m’attendais pas à toucher au but dès le jour de mon arrivée. Du coup, mon esprit s’affole. Ai-je vraiment envie de connaître cette vérité que ma mère s’est appliquée à cacher jusque-là ?
— C’était un type pas net, du genre de ceux que les actrices balancent aujourd’hui. Un porc, quoi ! Attention, je ne veux pas dire qu’il s’agit de ton père. Je sais seulement qu’il lui a fait faire des « essais ». Finalement, elle n’a pas décroché le rôle, voilà. Peut-être qu’elle n’était pas taillée pour la comédie musicale. Va savoir ! Ici, pour réussir, le talent ne suffit pas. Des gens doués, il y en a des tas. Pour sortir du lot, il faut en vouloir et se battre, sans avoir peur de porter des coups bas. Ta mère n’était pas une guerrière. Moi je me suis bagarrée pour avoir Trevor, crois-moi, et depuis, je n’ai pas baissé la garde. Pas question de perdre ce que j’ai acquis à la force du poignet.
La connotation sexuelle de sa remarque me fait rire. Quand Ava pige l’allusion, elle rit aussi. Sans retenue, presque vulgairement. Évelyne perce sous le masque de respectabilité qu’elle s’est forgé.
— Allez, va te coucher, ma poulette, tu tombes de sommeil, je le vois bien.

Un caniche nommé Bijou
Quand Ava m’a présenté Bijou, troisième du nom, j’ai eu un choc. Le pauvre caniche venait de sortir du salon de coiffure pour chiens le plus chic de Manhattan. Il empestait le parfum et il ne lui restait sur le caillou que les six pompons de sa tête, de ses pattes et de sa queue. Le coiffeur n’y était pas allé de main morte avec la tondeuse.
Bijou se débattait comme un beau diable dans les bras de sa maîtresse qui l’étouffait sous l’assaut de ses baisers. Je l’ai saisi doucement pour le poser sur le sol et je me suis accroupie devant lui. Nous nous sommes plus au premier regard. Le caniche a compris que j’allais le traiter comme un animal et non pas comme un bébé à quatre pattes. Je sais y faire avec les chiens. Ceux de la ferme ont longtemps été mes seuls amis.
Son collier est tellement rutilant qu’on le croirait en diamants. Quand je lui ai innocemment posé la question, Ava a répliqué que c’était « du Swarovski » et qu’il n’en était pas moins précieux. J’en ai pris bonne note. Elle a également confirmé que le job de promeneuse de caniche faisait partie du deal conclu avec ma mère. Je n’ai pas osé lui demander si elle me considérait comme une invitée logée et nourrie en échange de quelques services ou comme une sorte d’au pair en droit de recevoir au moins de l’argent de poche. J’ai assez d’économies pour me passer de salaire pendant trois mois tout en continuant à régler le loyer de mon studio mais je préférerais qu’elles ne fondent pas trop au soleil de New York.
Hier, Ava m’a accompagnée pour la première promenade dans Central Park qui se situe à proximité de l’appartement. Je tenais la laisse de Bijou. J’ai remarqué qu’il s’étranglait dans son collier dès que l’un de ces gros écureuils gris qui pullulent dans le parc, croisait son chemin, avant de se tourner vers moi, l’air de supplier : « lâche-moi la grappe que je m’éclate un peu. »
À part les écureuils qui risquent de compliquer ma vie de promeneuse de caniche, je me dis que c’est un job plutôt agréable. Le cadre est idyllique, le spectacle fascinant et je commence à percevoir la réalité de mon rêve. Si j’avais l’occasion de croiser le fantôme de Marilyn en train de balader Hugo, son basset, planquée sous un foulard et des solaires, je ne serais même pas étonnée.
Les écureuils de Central Park
Ce matin donc, première promenade en solo. Ava a eu beau me rassurer en prétendant que je ne risquais pas de me perdre puisque Bijou connaissait l’itinéraire par cœur, je suis sur le qui-vive. En traversant l’immense place de Colombus Circus, j’ai peur qu’il m’échappe et se fasse écraser. Par chance, le caniche me facilite la tâche. Il pile devant les passages piétons et se retourne souvent pour vérifier que je le suis. J’ai plutôt l’impression que c’est lui qui me promène et qui s’inquiète pour moi.
À l’intérieur du parc, je me détends un peu et rallonge la laisse pour qu’il puisse s’ébattre sans trop de contraintes. Il se confirme que ce chien a une fascination pour les écureuils. Et justement, alors qu’il est en train d’en courser un qui galope en direction d’un arbre qui, par bonheur, ne bouge pas, un homme s’emmêle les baskets dans la laisse et s’étale de tout son long à mes pieds. Dans une langue bizarre que je n’ai jamais entendue, il lâche ce qui sonne comme une bordée d’injures
Embarrassée, je me penche vers lui.
—Je suis désolée. Vous n’êtes pas blessé, dis-je dans mon anglais aux accents marilyniens.
Pas de réponse. Quand il se relève, je suis rassurée de constater qu’il saigne juste du front et des paumes. C’est le zoom de son appareil photo qui a accusé le choc et qu’il examine d’un air plus que préoccupé. Une larme de sang s’écoule de son grand front que je prends l’initiative de tamponner à l’aide d’un mouchoir en papier parfumé.
— Oh mon Dieu, vous saignez !
J’ai dramatisé la situation, histoire de justifier la familiarité de mon geste.
L’homme – une trentaine d’années à vue de nez – me dévisage avec étonnement, comme
s’il s’apercevait seulement de ma présence. Sous ce regard insistant, je sens le rouge me monter aux joues.
— Française ? demande-t-il, alors que Bijou lui mordille les mollets en signe d’affection. Je hoche la tête.
— Et vous, touriste ?
Bizarrement, alors qu’il a vraiment le look touriste, ma question le déride.
— New Yorkais.
De plus en plus gênée, je balbutie :
— Je disais ça à cause de l’appareil photo. J’espère qu’il n’est pas trop abimé, je ne sais
pas comment...
Il indique un kiosque tout proche, entouré de quelques tables.
— Offrez-moi quelque chose à boire, si vous tenez absolument à vous faire pardonner.
— Avec plaisir, dis-je, gagnée par le soulagement.
Une fois installés avec nos canettes de Coca light, j’enfile la laisse du caniche dans le pied
de la table en me demandant de quoi ce parfait inconnu et moi allons pouvoir parler. J’avoue qu’il m’intimide. Surtout à cause de la façon dont il me dévisage sans la moindre gêne. De mon côté, je suis fascinée par la couleur inhabituelle de ses iris – un vert clair pailleté d’or – et la forme étirée de ses yeux qui lui donne presque un regard de loup.
— C’est quoi votre nom ?
— Marie-Line.
Il me tend la main en souriant par-dessus notre petite table.
— Enchanté, Marilyn.
J’aime la façon dont il fait sonner mon prénom.
— Moi, c’est Darius, finit-il par lâcher du bout des lèvres, comme s’il s’agissait d’un secret
de famille.
— Darius comme...
— Comme une tripotée de rois de Perse, oui.
Bijou qui, fatigué de chasser les écureuils, somnole sagement à ses pieds, se met à lui
lécher les baskets qui ont besoin d’un sérieux décrassage.
— Je ne connais que Darius le Grand, dis-je, pour me faire mousser, tout en espérant ne
pas être interrogée sur les dates du règne de ce grand roi, ni sur la géolocalisation de son empire.
— Mes lointains ancêtres sont originaires d’Iran, se croit-il obligé de préciser. Mais je suis le fruit du brassage des civilisations orientales.
Sous sa barbe broussailleuse et son épaisse tignasse en bataille d’un châtain tirant sur le roux, il est difficile de déterminer si ce « brassage » a produit un résultat harmonieux.
Nous éclusons nos sodas en débitant des banalités sur la géographie, la météo et les caniches nains. Une alerte se déclenchant sur son portable met fin à cet échange sans queue ni tête. Darius déploie sa grande carcasse.
— Il faut que je retourne bosser. Salut, Marilyn. À une prochaine fois, qui sait ?
— Qui sait ? réponds-je, l’air de celle qui n’y croit pas trop.
Scotchée à ma chaise en plastique moulé, je le regarde s’éloigner en vitesse de son long
pas élastique. Toujours prisonnier du pied de table, Bijou manque s’étrangler en tentant de le poursuivre.
Ma déception est dure à avaler. Je ne suis pas certaine de souhaiter revoir ce mystérieux photographe à la voix envoûtante, mais mon ego vient d’en prendre un coup. Il ne m’a même pas lâché son numéro de téléphone. Preuve qu’à ses yeux, je ne suis pas digne d’être revue autrement que par la grâce du hasard. Pour me consoler, je décrète qu’il est moche et que se planquer dans un buisson avec un objectif à zoomer à des kilomètres paraît plus que louche.
De là à soupçonner qu’il s’est attribué un faux prénom, juste pour m’embrouiller, il n’y a qu’un pas que je franchis sans état d’âme. Si ça se trouve, je suis tombée sur un pédophile qui prend en catimini des photos de petites filles et de petits garçons devant lesquelles il se masturbe le soir dans sa piaule sordide.
Bijou lorgne toujours d’un air dépité dans la direction du présumé pervers. Accroupie devant lui, j’ébouriffe ses oreilles bouclées.
— Te bile pas, doggy. Si on ne le revoit pas, on n’en fera pas une maladie ! Ce mec n’en vaut sûrement pas la peine.
Le caniche, qui, dès le début, a senti que je l’aimais bien, aboie en signe d’approbation et me lèche la joue en signe de compassion.

ooOoo

Je me présente, je m’appelle Darius et je crois nécessaire de me glisser discrètement dans ce récit. Rien ne m’y oblige mais personne ne peut m’en empêcher et surtout pas la narratrice. Si j’exprime mon point de vue ici, c’est pour donner un autre éclairage à l’histoire. Disons, un éclairage masculin. Et aussi pour me justifier. J’espère qu’on ne m’en voudra pas.
Revenons à Marilyn. Qu’elle m’ait pris pour un pervers, je peux le comprendre. Il est vrai que la filais discrètement depuis son entrée dans le parc. J’admets aussi que j’étais distrait par ses fesses joliment moulées par son short en jean effrangé. De tête, elle avait quelque chose de Marilyn Monroe, et pas seulement à cause de sa blondeur. Ça tenait à son sourire et à son air mutin. Je me suis dit qu’elle devait très bien prendre la lumière. En attendant d’en avoir la confirmation devant les tirages des photos d’elle que je venais de voler, je me suis demandé comment l’aborder sans risquer un râteau. D’habitude, je fonce sans me poser de questions. Avec elle, je pressentais que ce serait plus délicat.
C’est le chien qui a précipité la rencontre. Parce que j’étais distrait par la démarche de sa belle promeneuse, je n’ai pas fait gaffe et je me suis emmêlé les quilles dans la laisse au moment où il a amorcé un demi-tour inattendu. « Et voilà ! », comme disent les Français. J’avoue qu’on fait moins pitoyable comme entrée en matière. Heureusement pour moi, elle a pris les choses en main. Ensuite, j’ai improvisé. Je n’aime pas me faire mousser mais j’ai eu l’impression de l’avoir troublée. En tout cas, elle a mordu à l’hameçon. Il suffisait de voir sa mine désappointée quand je l’ai plaquée tout net !
Pauvre Marilyn. Si elle savait, elle aurait des raisons plus sérieuses de m’en vouloir.
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