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Mise en avant des Auto-édités / Le fou de Layla de Nadia
« Dernier message par Apogon le jeu. 16 mai 2019 à 17:48 »
Le fou de Layla de Nadia

Prologue

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours connu Saïd.

Il y a des croyances que l’on garde de l’enfance et le jour où elles sont confrontées à la réalité, c’est comme si le voile qui sépare de l’âge adulte soudain se déchire, vous sentez que vous êtes irrémédiablement passé de l’autre côté. Vous réalisez déjà l’immensité de ce que vous perdez et le sentiment de cette perte est la pire sensation que vous puissiez ressentir.

Mes plus lointains souvenirs sont avec Saïd et je n’ai jamais douté que Saïd fasse partie de mes derniers. Je me suis souvent demandée ce qu’auraient été nos vies si je n’avais pas ouvert les yeux sur sa présence rassurante à mes côtés, mais surtout, je n’ai jamais cessé de m’interroger sur ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas eu comme mission de veiller sur moi.

Je vais essayer de tout vous raconter ici en commençant par le passé et peut-être parviendrai-je à donner du sens à ce qui s’est passé pour tenter d’avancer vers mon « après ».

PARTIE 1
ENFANCE INNOCENCE

A-t-on jamais connu sur terre plus amoureux que Qaïs le fut de Layla ?

« Il était une fois, il y a bien longtemps,
Le beau Qaïs, fils d’une illustre famille de Bédouins.
Il passait le plus clair de son temps en compagnie de sa douce cousine Layla.

Enfants, ils jouaient et s’amusaient inlassablement, innocemment.
Les jours se succédaient paisiblement dans l’insouciance, les rires et la joie,
Et rien n’était plus beau ni plus évident, aux yeux de chacun, que la présence de l’autre… »

Majnoun Layla
 
 
El Dar El Beida

Nous habitions Casablanca, pas la Casablanca que vous connaissez aujourd’hui, cette mégalopole schizophrène, polluée et surpeuplée, anonyme et se recherchant, un pied en Afrique, un pied en Occident. Non, ma Casablanca à moi se situe dans les années quatre-vingt, autant dire une éternité, un autre monde, certes nimbé des beaux atours de ma mémoire.
J’y avais sept ans en 1987.
Elle avait alors un côté suranné, ses quartiers avaient chacun une personnalité et un cachet.
À l’évocation d’un nom de rue, vous saviez tout de suite dans quel quartier vous étiez. Les rues du Maârif vous faisaient voyager dans les montagnes françaises, les Alpes ou les Pyrénées, celles d’Aïn Sebaâ, « La source du lion », parlaient d’arbres comme les Mimosas ou les Amandiers, et celles du quartier de l’Oasis avaient de drôles de noms d’oiseaux, rue des Pigeons, des Chardonnerets ou encore des Moineaux.
La ville avait encore une dimension humaine où chacun connaissait son voisin, où moul el hanout(1) , l’épicier du quartier, tenait un compte de crédit pour les familles sur un cahier d’écolier. La ville conservait un charme désuet et une nonchalance qui en faisaient un lieu de vie tout à fait convenable et il faisait bon y vivre.

Notre villa se situait en haut de la colline d’Anfa, surplombant l’océan et je croyais alors naïvement que ma ville s’appelait Casa Blanca en l’honneur de notre maison blanche, El Dar El Beida(2) . Je dis notre maison, mais en fait, bien que nous y habitions tous, mes parents, Khadija, Ali, Saïd et moi, nous n’y habitions pas vraiment ensemble.

Saïd était le plus jeune fils de Khadija, notre gouvernante, et d’Ali, notre chauffeur. De deux ans mon aîné, il était mon compagnon de jeu et nous étions inséparables. Il était grand et mince avec les cheveux noirs et raides et la peau foncée. Ses yeux étaient d’un noir si profond qu’il était impossible de distinguer la pupille de l’iris mais ils étaient toujours brillants et expressifs. Quand il riait, une fossette se creusait sur sa joue gauche et j’adorais comme ses sourcils épais se fronçaient lorsque je le contrariais, ce qui arrivait souvent.

Pourtant, bien que nous partagions notre quotidien, une frontière sociale, délimitée par le jardin, séparait nos deux mondes. Tandis que nous vivions, mes parents et moi, à trois dans notre grande maison avec cinq chambres, un double salon et une immense terrasse, Saïd et ses parents vivaient dans une pièce unique, exiguë et adjacente au garage où les deux voitures familiales étaient garées et entretenues avec soin et fierté par Ali.

Ali était petit de taille, foncé de peau ou smer(3) , comme on dit chez nous. Il était aussi très maigre, brun avec une petite moustache touffue qui cachait sa bouche et lorsqu’il parlait, j’avais l’impression que c’était sa moustache qui s’animait et prenait la parole.
Ses yeux très noirs, dont avait hérité Saïd, se plissaient lorsqu’il riait jusqu’à presque disparaître. Je m’efforçais toujours de le faire rire afin de voir son visage se transformer comme par magie. Ça n’était jamais difficile à faire tant il m’adorait. Il avait un regard bienveillant et était toujours d’humeur égale.
Il ne se passait pas une journée sans qu’Ali ne s’affaire à laver à grandes eaux les deux voitures de mes parents, sa préférée restant la Mercedes noire de fonction de mon père. Il le conduisait chaque matin à son bureau boulevard Zerktouni, au centre de Casablanca, en se tenant droit comme un piquet, fier avec sa casquette et son uniforme trop grand pour lui. Je ne l’ai jamais vu autant sourire qu’au volant de cette voiture qu’il chérissait.

Khadija, son épouse, était ce qu’on appelle une khedama(4), qui littéralement veut dire une travailleuse et qui désigne en fait une bonne à tout faire. Mais pour moi, elle était bien plus que tout cela. Khadija n’ayant eu que des fils, j’étais la fille qu’elle avait toujours rêvée d’avoir et elle était pour moi ma deuxième maman.
Tandis que ses deux fils aînés travaillaient déjà, l’un à l’usine, l’autre dans un garage au bled, Saïd, son dernier, m’accompagnait dans chacune de mes activités avec, pour mission officieuse, de veiller sur moi. Nous étions inséparables et naturellement, nous nous chamaillions comme frère et sœur.

J’avais une maman, mais Khadija était ma dada(5) : c’est elle qui m’a portée sur son dos, bébé, sanglée dans un drap, ballottée par ses mouvements tandis qu’elle s’affairait aux tâches ménagères. Ma mère m’a toujours dit que je refusais de m’endormir si je n’étais pas harnachée sur son dos, bercée par les comptines berbères de son village qu’elle me chantait inlassablement. Encore aujourd’hui, à l’heure de basculer dans les bras de Morphée, je me surprends à fredonner ses chansons oubliées dont les paroles ne veulent rien dire, mais dont le rythme lancinant évoque pour moi ces doux moments de l’enfance.
Khadija était beaucoup plus jeune qu’Ali, son mari, mais les années de dur labeur, aux champs d’abord pour aider ses parents au bled, et ensuite à la ville dans les cuisines avaient eu raison de ses années de jeunesse. Elle devait avoir quarante ans tout au plus, mais en paraissait facilement dix de plus. Elle portait l’ouchem(6), un tatouage comme il était de tradition dans son village du Moyen Atlas. D’une couleur bleu nuit, je me rappelais fascinée, tracer avec mon doigt d’enfant son motif géométrique, le long de son menton. Elle m’expliquait fièrement que ce tatouage était le seul héritage légué par son père.
C’est elle qui me frottait les gencives avec ses doigts tatoués de henné pendant la poussée de mes premières dents, elle qui était à mon chevet à me réciter des prières quand la fièvre s’emparait de moi, elle qui me préparait des laits à la cannelle pour m’aider à dormir, des crêpes au miel le dimanche, elle encore qui démêlait mes cheveux indisciplinés à l’huile d’olive, dont je détestais l’odeur, mais qui était, je devais l’avouer, un redoutable soin. Elle était aussi d’une superstition chronique et maladive et elle a nourri mon enfance de ses récits et de ses grigris. Quand nous rencontrions quelqu’un qui me complimentait un peu trop à son goût, elle touchait son pendentif de main de fatma orné d’un petit œil au centre dont elle ne se séparait jamais, tout en murmurant « cinq sur ton œil » comme une litanie afin de nous préserver du mauvais œil. Elle refusait que je siffle dans la maison, s’angoissait si je m’enfermais dans les toilettes pour pleurer, et elle veillait à ne jamais verser d’eau chaude dans un évier, effrayée que nous puissions, par nos actes inconsidérés, attirer ou ébouillanter un djinn(7) . Elle me tendait parfois la paume de sa main tatouée de henné en m’intimant :
—   Frottez Mademoiselle Layla, frottez.
Quand c’était la gauche, elle se réjouissait :
—   Voyez donc ça Layla, je vais recevoir de l’argent, ah mais frottez bien, ça me gratte beaucoup, je vais donc être comblée.
Quand c’était la droite, elle soupirait :
—   Ah il va falloir que je distribue de l’argent, que le Très Haut dans sa grande générosité puisse me donner de quoi donner.
Tout était sujet à interprétation : elle prédisait l’arrivée d’invités au chant de l’hirondelle, si son œil tressautait, elle tremblait d’un malheur à venir et deux chaussures se chevauchant étaient annonciatrices d’un voyage imminent pour son propriétaire.
Chaque fois qu’elle entrait dans une pièce ou avant d’allumer la lumière, elle saluait les esprits indéniablement présents déclarant qu’elle entrait en paix, tentant ainsi de s’assurer que les habitants invisibles des lieux seraient bienveillants, nous n’étions jamais suffisamment prudents. Je n’oublierai jamais les récits qu’elle me contait et mon imaginaire d’enfant était peuplé de djinns malfaisants, de talismans protecteurs, de sorcières et de chimères.

À cette époque, j’étais loin d’être ce qu’on appelle une enfant facile, ce serait même un euphémisme tant j’étais ingérable et difficile.
Dès que j’avais un moment de libre, je me réfugiais dans la petite pièce où Khadija et sa famille vivaient. Je m’ennuyais dans notre grande maison souvent silencieuse et j’adorais regarder Khadija préparer les repas dans la petite cuisine de la dépendance. Je suivais avec elle les émissions télévisées. Les foyers marocains n’étaient pas encore à cette époque abreuvés de chaînes satellitaires déversées par les paraboles qui ont poussé comme des champignons, vissées à n’importe quelle toiture, aussi modeste soit-elle.
Non, en ce temps-là, on suivait exclusivement le programme de la RTM(8) , la première et unique chaîne marocaine. Khadija appelait la « première », « Rabat », comme le nom de la capitale, pour une raison qui m’échappait. Elle adorait tellement la télé qu’il lui arrivait souvent d’allumer leur minuscule poste, bien avant le début des programmes. Elle s’installait sur une modeste banquette, dure comme une planche de bois, avec, calé sur ses genoux, un plateau en fer-blanc. Elle triait alors avec dextérité des lentilles ou des haricots blancs, séparant d’une main experte les cailloux des grains. Parfois, elle écossait des petits pois ou des fèves et je l’aidais avec joie, même si la moitié de ma récolte se retrouvait éparpillée aux quatre coins de la pièce.
Nous regardions alors, de manière fascinée et hypnotique, le cercle en couleurs fixe sur l’écran, tout en écoutant la radio qui était diffusée avant le début des programmes. L’excitation était à son comble quand une page du Coran apparaissait à dix-sept heures précises: Khadija s’arrêtait alors pour écouter dans un silence religieux la sourate(9)  du jour que son absence d’éducation rendait inintelligible, mais accentuait d’autant plus son respect et son humilité. Moi, je cachais un bâillement tandis que secrètement, j’attendais ce qui me fascinait chaque jour : le moment de l’hymne national. Quand enfin il commençait, je regardais fièrement les images du clip défiler. On y voyait les paysages variés de notre pays, des montagnes de l’Atlas au désert du Sahara, des usines tournant à plein régime aux champs verts, l’océan et les barrages, avant de se terminer par une foule marchant fièrement avec le drapeau marocain en étendard. Je n’étais pas peu fière, mais étant nulle en arabe, je chantais n’importe quoi. Khadija bien entendu, n’en savait rien et me regardait fièrement. Quand la fin arrivait, je braillais alors les seules paroles dont j’étais sûre, en cadence militaire :
« Allah, Al Watan, Al Malik » (Dieu, la patrie, le roi) accompagnée, cette fois-ci, en chœur par Khadija.
Je n’aurais pour rien au monde manqué ce rituel quotidien.

  1 Moul el hanout signifie littéralement celui qui possède l’épicerie et donc désigne l’épicier en Darija, le dialecte marocain.
  2 Dar El Beida est le nom arabe de Casablanca et veut dire littéralement la maison blanche.
  3 Smer signifie foncé de peau ou métisse dans certains cas.
  4 Khedama est l’appellation donnée aux bonnes et gouvernantes qui travaillent à domicile chez certaines familles marocaines.
  5 Dada est le surnom donné parfois aux nounous ou nourrices.
  6 Ouchem désigne un tatouage berbère.
  7 Djinn désigne un esprit invisible, un génie, un esprit magique ou maléfique.
  8 La RTM signifie Radiodiffusion Télévision Marocaine et désigne le sigle de la première chaîne de télévision marocaine.
  9 Sourate désigne une unité du Coran et ce mot est souvent traduit comme « chapitre ». Une sourate est composée de versets.



2
Chroniques Service Presse / Secrets Salvatʉeurs à Hawksbury de Elsa Gallahan
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 30 avril 2019 à 17:38 »
Synopsis :

En 1868, une femme se présente au Manoir des Hawksbury un bébé dans les bras, et un secret à conserver à tout prix.
La maîtresse des lieux, l’intransigeante Comtesse, lorsqu’elle pose un regard sur l’enfant décide de la prendre sous son aile au grand dam de son fils qu’elle néglige.
19 ans plus tard, ce dernier, le cœur lourd d’un secret, revient au domaine assumer l’héritage familial malgré des différends passés et une absence de 7 ans.
Sa mère nourrit des projets précis à son encontre pour l’avenir de leur dynastie, et préserver son propre secret.
Le bébé, lui, devenu femme, passe outre l’hostilité soudaine que lui manifeste la Comtesse. Lhessiane n’a d’yeux que pour Cederic, le nouveau Comte, qu’elle aime depuis sa plus tendre enfance.
Il semble déchiré entre attirance et un mépris à son égard. Partagera-t-il un jour ses sentiments bien que promis à une autre ?
Chacun se battra pour parvenir à ses fins. Mais au jeu de la vérité, qui survivra ? Et l’amour trouvera-t-il son chemin ?

 
 
Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce nouveau roman au résumé fort alléchant.
Ayant déjà eu la joie de lire son tout premier roman que j’avais particulièrement apprécié, la chronique ici, j’étais très curieuse d’enfin découvrir cette nouvelle histoire si prometteuse.
Nous faisons la rencontre de Lhessiane, fille de Gladys employée comme cuisinière dès son arrivée en la demeure des Hawksbury alors qu’elle n’était qu’un adorable nourrisson.
Prise en affection par la maîtresse des lieux, la jeune Lessie recevra une parfaite éducation, supervisée de près par la comtesse, délaissant  délibérément son propre fils Cederic. Personnalité  tourmentée et manipulée, ce dernier souffrira toute sa vie du désintérêt de sa génitrice et décidera de quitter cet enfer au grand désarroi de sa compagne de jeux.
Les premières pages à peine avalées, nous voici happés, plongés, engloutis au cœur d’une histoire familiale où les secrets et les non-dits sont légions. Aussitôt, de nombreuses questions nous taraudent :
Que cache Gladys en débarquant ainsi sur le domaine des Hawksbury, un bébé dans les bras ?
Quels secrets entourent la naissance de l’enfant ? Que renferment ces lettres ?
Pourquoi la comtesse est-elle si hostile à sa progéniture, voyant pourtant la souffrance qu’elle lui inflige ? Quels sombres projets nourrit-elle envers celui qui doit assurer sa dynastie ?
Pourquoi Cederic repousse-t-il celle avec qui il a grandit alors que l’attirance le consume ? Quel secret honteux et destructeur cache-t-il ?
Toutefois, malgré une intrigue rondement menée, de légers désagréments ont par moments freinés ma lecture
En effet, j’ai été quelque peu déroutée par le style de l’époque ; de nombreuses phrases manquant un peu de légèreté, notamment dans certaines tournures de phrases. Je félicite néanmoins l’auteur d’avoir osé employer un tel style d’écriture.
Mais ce qui m’a le plus gêné, ce sont le nombre de termes redondants, de répétitions. Conséquence immédiate : un alourdissement malheureux du texte.
Plusieurs moutures se sont succédées, alors peut-être ai-je reçu une versions antérieure ? 🤔
Chose d’autant plus dommageable que la plume de l’auteur est fort belle, tantôt douce et sensible, tantôt incisive et percutante.
J’ai beaucoup aimé suivre la transformation de Lhessiane, la voir passer de fillette douce et innocente à jeune femme courageuse et entêtée, prête à se battre pour ses convictions, préférant écouter les messages de son cœur plutôt que de se laisser faire pour d'injustes questions de statut ou de rang.
 Nous apprécierons également l’évolution de Cederic dont la vie n’a pas été tendre, le passage de son calvaire intérieur, à sa prise de conscience,  jusqu’à sa lutte pour partir à la recherche de lui-même afin de devenir l’homme dont il pourra être fier...
Entre secrets inavoués, mystères du passé et complots en tout genre, cette histoire est captivante. De nombreux rebondissements jalonnent le récit et les nombreux personnages, qu’ils soient perfides ou simples pantins, servent au mieux la complexité de l’intrigue.
Les pages se tournent à toute allure, et l’envie de connaître le dénouement nous tenaille jusqu’au bout. La présence de fantastique, même en toute petite touche, renforce grandement l’immersion.
Vous l’aurez compris, malgré ces petits écueils, j’ai beaucoup apprécié cette histoire aux différentes facettes, une plongée historique au cœur de tourments familiaux.
Alors, si vous aimez les histoires d’amours contrariées teintées d’une touche de surnaturel, les histoires familiales et les secrets, ce roman est fait pour vous :pouceenhaut: vous passerez un excellent moment de lecture... :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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Mise en avant des Auto-édités / Le Sabre de Bès de Christelle Morize
« Dernier message par Apogon le ven. 26 avril 2019 à 17:51 »
Le Sabre de Bès de Christelle Morize



Premier Chapitre


Il n’y avait pas pire réveil qu’un affreux mal de tête, un lendemain de cuite. Mac eut énormément de difficulté à émerger de son sommeil mais son téléphone n’arrêtait pas de sonner, résonnant inlassablement comme un écho vicieux. Un simple coup d’œil à sa montre lui fit comprendre qu’il était en retard. Ce n’était pas la première fois qu’il arrivait au bureau, quelques minutes après l’heure autorisée mais ce lundi, il savait que son chef l’attendait de pied ferme. Il balança le drap et bondit hors du lit, fonçant directement dans la salle de bains prendre une douche bien chaude. Une fois prêt, avec un simple café dans l’estomac, les clés de sa Buick Lacrosse en main, il quitta son appartement et préféra utiliser les escaliers plutôt que l’ascenseur, évitant ainsi Marina Gardner, la jolie blonde qui occupait l’appartement au fond du couloir. Non pas qu’il n’appréciait pas cette jeune femme mais celle-ci se pavanait chaque matin sur le palier de sa porte en tenue affriolante. Et comme chaque matin, elle tentait de l’attirer dans ses filets, affichant ses plus beaux atouts dans une dentelle de soie. Mais pas aujourd’hui, pensa Mac, soupirant à l’idée de cette énième convocation dans le bureau du chef Anderson. Arrivé dans le hall de l’immeuble, il enfila enfin sa chemise bleue et rehaussa ses lunettes de soleil. Très peu enclin à entamer cette journée qui s’annonçait longue, le jeune homme poussa les grandes portes de l’immeuble pour se retrouver dans les rues effervescentes de Los Angeles.


Chicago, sept heures du matin

Gary Marshall était arrivé le premier sur place comme tous les jours. Il vérifiait que les alarmes des lieux étaient bien activées, faisait un rapide briefing avec l’équipe de nuit avant que celle-ci ne soit remplacée par celle de jour, visitait toutes les pièces et bureaux. C’était son rôle de gardien à la banque. Il aimait son métier et s’évertuait à le faire correctement même si dans ce petit coin de la ville, il ne se passait rien de bien trépidant.
Aussi, quand Landon, le plus âgé des veilleurs de nuit, lui apprit que le directeur était le dernier à avoir quitter la banque mais avec beaucoup de discrétion, il fronça les sourcils. Le futur retraité qui avait dû s’absenter aux toilettes à plusieurs reprises confirma pourtant que les lieux étaient vides à son retour dans le petit local de surveillance mais Gary ne voulait rien laisser au hasard. Il refit un tour plus minutieux des bureaux et finit par remarquer que les affaires personnelles ainsi que la veste du directeur étaient toujours à leur place. Robert McPhil ne semblait pas avoir quitté les lieux, la veille.
Comme la procédure le demandait, il appela le sous-directeur, Barney Jones pour vérifier le contenu du coffre-fort. En cas d’une effraction ou d’un vol, il lui incombait également de prévenir la police. Gary espérait ne pas en arriver là. Robert McPhil était un homme intègre et très sympathique. Il ne l’imaginait pas en complice de vol. Une bonne heure avant l’ouverture de la banque, Barney arriva enfin. Son visage bouffi était écarlate à force d’avoir couru, ce qui ne devait pas être dans ses habitudes matinales.
– Je suis désolé de vous avoir forcé à venir plus tôt mais je ne trouve pas normal que ses affaires soient encore dans son bureau, expliqua Gary face au regard mécontent du banquier, Rob est un homme méticuleux. Jamais il n’aurait laissé son bureau en désordre.
– Rob perd la tête, grommela gentiment Barney en composant le numéro du coffre.
Une fois fait, il tourna la poignée ronde avec une grande difficulté puis Gary l’aida à tirer la lourde porte. Alors qu’il était toujours aussi rouge d’avoir fait autant d’effort, le sous-directeur de la banque manqua un battement de cœur quand il vit l’intérieur.
Tout semblait à sa place. Aucun coffre n’avait été forcé, pas une seule effraction n’était visible. Cependant, au beau milieu de la petite pièce gisait le corps de Robert McPhil, le ventre ouvert du bas jusqu’en haut, le visage tuméfié, les yeux révulsés, le nez gorgé de sang. Juste à côté de lui, on pouvait voir quatre vases en terre cuite contenant ses intestins, ses poumons, son foie et l’estomac dans le dernier. Son cœur lui avait été également retiré puis posé près de sa tête. Il semblait avoir été écrasé.
Ecœuré, Gary eut un mouvement de recul, une main affolée sur sa poitrine comme pour vérifier que son propre cœur battait toujours. Quant à Barney, après avoir vomi toutes ses tripes, il s’évanouit lourdement sur le sol.


Mac sortit de l’ascenseur puis se dirigea vers les bureaux. Plusieurs de ses collègues étaient déjà là, au téléphone ou tapant leur rapport. D’autres devaient être en mission comme c’était son cas la semaine passée.
– Eh Mac ! Ça va encore être ta fête, le chambra son voisin de bureau.
– La ferme, Jerry ! Grogna le jeune homme sans s’arrêter.
Il traversa les bureaux puis grimpa les quelques escaliers qui menaient à celui du grand patron.
Paul Anderson était un homme de taille moyenne, ventru et grisonnant. Il gardait toujours un air renfrogné. Son travail n’était pas des plus faciles, contrairement à ce que pouvaient penser certains agents. Ses décisions devaient être bien prises, au risque de mettre son personnel en danger. Il n’avait pas le droit à l’erreur quant au choix des hommes qu’il devait envoyer sur le terrain et ceux qu’il affectait à une mission bien précise. Si quelque chose tournait mal, c’était encore lui qui se faisait remonter les bretelles par ses supérieurs et à en juger par la colère qui suivait chaque appel, on pouvait aisément imaginer sa frustration.
Remarquant que la porte était entrouverte, Mac frappa juste une fois avant d’entrer. Son patron lui adressa un regard furibond avant de lui ordonner sèchement de s’asseoir.
– Euh non, je préfère rester debout si ça ne vous ennuie pas, lança le jeune homme, peu impressionné par le ton furieux de son chef.
Celui-ci tapota nerveusement les doigts sur le bureau puis se leva d’un bond pour aller jusqu’à la fenêtre d’où on pouvait apercevoir les grands immeubles de Los Angeles.
– Je viens d’avoir le Directeur Farrell en personne, ronchonna Paul, il a minimisé les faits pendant son compte rendu à la presse.
Il prit le temps de croiser les bras devant lui sans se retourner. Son visage hermétique reflétait sur la grande vitre.
– Mentir sur cette course poursuite au beau milieu de Palmdale pour finir à Lancaster, c’était facile ! Grommela-t-il, faire avaler aux journalistes qu’un camion défectueux était à l’origine de ce carambolage sur la sortie trente-cinq, ça aussi, c’était du gâteau.
Il poussa un long soupir désapprobateur et décida enfin de faire face au jeune homme. 
– Mais expliquer qu’un de nos agents a fait feu sur un groupe de personnes sous prétexte qu’un homme armé s’était glissé parmi eux, c’était une autre paire de manche. 
Mac leva les yeux au ciel d’un air exaspéré.
– Il se dirigeait vers eux, patron, rectifia-t-il, agitant les bras en guise d’impuissance, des gamins ! Il se dirigeait vers des mômes ! Il aurait pu leur faire du mal et je ne pouvais pas le laisser partir. Ce type était notre tueur de vieilles dames. Je devais agir avant qu’il s’en prenne à une dixième victime.
Paul Anderson attira lentement son fauteuil à lui puis s’assit en grimaçant. Une ancienne blessure à la cuisse droite lui interdisait de rester trop longtemps debout.
– Je sais, mais le Directeur ne voit pas cette intervention forcée comme une grande victoire, remarqua-t-il quelque peu contrarié à ce sujet.
Mac se tenait toujours debout devant lui. Son regard avait viré à la colère.
– Monsieur Farrell aurait peut-être apprécié ma prestation si cette grand-mère avait été la sienne ? Fit-il entre les dents.
– Ça suffit ! Pesta son chef, frappant son bureau du poing, il y a des règles à respecter et tu dois t’y tenir au même titre que les autres.
Epuisé par les festivités de la veille, le jeune homme se racla le visage. Il avait savouré sa victoire un peu trop vite à son goût.
– Très bien ! Qu’est-ce que je dois faire cette fois-ci ? J’ai des vacances forcées à prendre ? Une lettre de démission ? Vous voulez mon insigne et mon arme ? Dites-le-moi qu’on en finisse !
Son chef le détailla un court instant comme s’il était le seul à pouvoir prendre cette décision.
– Assieds-toi !
Comme le jeune homme s’obstinait à rester debout, il adopta un air renfrogné et pointa un index sur le siège en face de lui. Résigné, Mac obtempéra avec regret. Il n’aimait pas se retrouver dans cette pièce à devoir supporter encore et encore les sempiternels sermons de son patron. Qu’il donne la sentence ! Pensait-il à bout de patience.
– Farrell voulait le renvoi immédiat, avoua Paul sans ménagement, j’ai dû faire appel à son bon sens en lui rappelant que tu étais un de nos meilleurs agents. Je lui ai parlé de tes prouesses de policier ainsi que les résultats impressionnants de tes tests à Quantico. Il a bien voulu oublier que tu venais d’enfreindre une bonne dizaine de règles en arrêtant ce tueur en série… à une seule condition.
Il ouvrit un tiroir et en sortit trois dossiers qu’il balança vers lui. Mac échappa un rire ironique comme s’il s’attendait au pire. Après quelques secondes d’hésitation, il se pencha légèrement. Il prit connaissance du premier dossier sous les explications de son chef.
– Janet Brenan, trente et un an, professeur d’histoire à l’université de Chicago, retrouvée morte dans son appartement. Pas de témoin, ni d’empreintes.
Le jeune agent découvrit les photos prises sur les lieux du crime.
– Intestins, poumons, foie et estomac retrouvés dans des vases en terre cuite, le cerveau en bouillie, à moitié sorti par les narines, et le cœur sur le sol, écrasé.
– Charmant, remarqua Mac en passant au second dossier.
– Adrian Chase, vingt-neuf ans, architecte à Toledo dans le Michigan, retrouvé mort dans l’ascenseur. Même mode opératoire. Là non plus, aucun témoin.
Puis le chef Anderson ouvrit lui-même le dernier dossier.
– Robert McPhil, cinquante-sept ans, directeur de banque à Chicago, retrouvé mort dans la chambre forte, même topo. Et le meilleur… les caméras n’ont rien enregistré.
Paul referma les dossiers et les tendit à son agent.
– Félicitations, tu vas à Chicago !
– Chicago ! S’étonna Mac en fronçant les sourcils, mais patron, j’étais flic là-bas, je ne peux pas…
– Bien sûr que si tu peux ! Coupa Paul en soupirant, d’ailleurs, j’ai briefé le lieutenant Bading. Il semblait impatient de te revoir.
Mac ferma les yeux quelques secondes, le temps d’accuser la nouvelle.
– Je dois cauchemarder, ce n’est pas possible, lâcha-t-il comme à lui-même, je vais me retrouver avec mes anciens collègues.
Paul ne put réprimer un sourire.
– Je suis ravi que ça vous fasse rire, railla le jeune homme d’un air boudeur.
– Pourtant, Chester Bading semble beaucoup t’apprécier, observa le chef, croisant les bras devant lui, et puis, vois le bon côté des choses. Tu n’es plus policier. Tu es agent du FBI maintenant. C’est à moi que tu dois rendre des comptes et non à Bading.
Mac se passa une main nerveuse dans les cheveux.
– Mouais ! J’aurais quand même préféré la mise à pied, rumina-t-il en se levant.
Il prit les dossiers pour les étudier tranquillement à son bureau.
– Ah oui, j’allais oublier ! Lança Paul, en fouillant dans un autre tiroir, tu as un équipier pour cette affaire.
Mac était déjà dépité à l’idée de retourner dans l’Illinois. Cette nouvelle ne fit que l’achever.
– C’est une blague ! Pesta-t-il, je bosse toujours en solo.
– Pas cette fois ! La dernière victime, Robert McPhil était un pilier important de la ville de Chicago, expliqua son chef, le maire a appelé Washington et veut le coupable sous les verrous le plus tôt possible.
Le jeune homme leva les yeux au ciel.
– Alors quoi… vous envoyez Mulder sur une affaire complètement loufoque et on ne trouve pas mieux que de mettre Scully dans ses pattes, lança-t-il en écartant les bras du corps comme pour marquer ce qu’il allait ajouter, le directeur Farrell ne pouvait pas trouver mieux comme châtiment.
– Cesse de te plaindre ! Grogna Paul en lui tendant le dossier, ça aurait pu être pire.
Résigné, Mac attrapa la chemise sans l’ouvrir. Il n’était pas pressé de connaître l’agent avec lequel il allait travailler durant un temps indéterminé. Mais son chef ne lui laissa pas cette satisfaction.
– Takano Murakami. Il est d’origine coréenne, bosse au FBI de Washington depuis une bonne dizaine d’années et d’après ce que j’ai lu, il a de brillants états de service. Tu devrais lire attentivement son parcours parce que c’est certainement ce qu’il est en train de faire en ce moment même avec le tien.
Le jeune homme ne chercha même pas à dissimuler son désaccord vis-à-vis de cette perspective. Il prit la chemise bleue en esquissant une moue réprobatrice puis fonça vers la porte.
– Encore une chose !
Son mal de tête ne lui permettant pas de râler plus que de raison, Mac se retourna vers son chef non sans un soupir d’exaspération.
– Essaie de revenir en un seul morceau, lui conseilla Paul en rangeant grossièrement les papiers sur son bureau, je ne me suis pas fourvoyé devant Farrell pour que tu reviennes entre quatre planches.
C’était bien là, une réflexion qu’adoptait Paul pour demander à ses agents de faire attention à eux. Il n’était pas très démonstratif et préférait sortir ce genre de petite allusion pour faire passer le message. Certains de ses hommes prenaient ces mots au pied de la lettre. D’autres, comme Mac, déchiffraient facilement les recommandations de leur chef.
– Bien patron !


Le jeune homme s’affala sur son bureau, la tête dans les mains. Hormis cet affreux tambourinement qui martelait ses tempes, il avait l’estomac soulevé par une envie de vomir. Ses festivités de la veille, bien que justifiées à son goût, lui revenaient en pleine figure comme une bourrasque de vent à contre sens.
– Alors ?
Son collègue, le regard fureteur, venait au renseignement. Jerry n’était pas un mauvais bougre, mais son plus gros défaut était sans nul doute sa grande curiosité. Mac leva à peine la tête vers lui.
– Qu’est-ce que je t’ai déjà dit ? Marmonna-t-il, enlève tes fesses de mon bureau.
– Allez ! Dis-moi ! Insista son interlocuteur sans pour autant bouger.
Mac commençait sérieusement à fumer de colère devant l’obstination de son collègue.
– Bordel, Jerry ! Tu chies, tu pètes avec ton cul et tu te mets assis sur mon bureau, lança-t-il entre les dents pour ne pas réveiller davantage son mal de tête, dégage de là !
Jerry leva les yeux au ciel d’un air exaspéré.
– Ça va, ça va ! Fit-il en se redressant, voilà, monsieur est content.
Il adopta son attitude de chien battu, croisant les bras devant lui. Une méthode quelque peu déconcertante qu’utilisait le jeune agent pour obtenir ce qu’il voulait même si dans le cas présent, Mac n’était pas d’humeur à parler. Pourtant, celui-ci céda d’un soupir agacé.
– On m’a refilé une affaire de merde à Chicago, laissa-t-il entendre en se massant les tempes douloureuses.
– Chicago ! Mais ce n’est pas là où…
– Si ! Coupa net Mac afin d’éviter le sujet.
Il adressa un regard noir à son interlocuteur pour le dissuader d’aller plus loin dans ses pensées.
– Ah bah, ce n’est pas cool ! Se contenta de dire Jerry en se grattant nerveusement la tête.
Le bruit de l’ascenseur retentit dans les locaux, suivi d’un claquement de talons aiguilles qui foulaient le carrelage. Joanna, la co-équipière de Jerry, apparut quelques secondes plus tard, deux grands cafés dans les mains. La jolie brune afficha un large sourire et se planta devant le bureau de Mac.
– Voilà ! Un grand moka avec crème, deux doses de sucre et double expresso pour mon héros du jour, dit-elle en posant le gobelet sur le bureau.
Mac leva la tête vers la jeune femme et la gratifia d’un sourire reconnaissant.
– Tu es mon sauveur, la remercia-t-il avant d’avaler une gorgée du liquide chaud.
Plutôt fière de son entrée, Joanna rencontra le regard étonné de Jerry.
– Quoi !
– Bah et moi ? Je n’ai pas droit au café encore une fois !
Sa collègue haussa les épaules sans masquer son indifférence.
– Prends l’ascenseur et descends ! C’est juste en face de l’immeuble, lâcha-t-elle d’un air détaché avant de foncer vers son bureau. Demande Greg. C’est mon barista préféré.
Elle s’installa sur son fauteuil tout en dégustant son moka puis prit la peine de rehausser ses longs cheveux avec une pince avant d’entamer son travail. Jerry pinça les lèvres de mécontentement en se penchant vers son collègue. 
– Tu es certain qu’il n’y a rien entre vous, murmura-t-il sans lâcher la jeune femme du regard, parce que je trouve qu’elle est drôlement aux petits soins pour toi. Je me demande si ce n’est pas pour ça que…
Mac lâcha un soupir accentué d’un léger grognement qui dissuada son collègue de poursuivre. Celui-ci n’insista pas davantage. Il se redressa lentement tout en détaillant l’un après l’autre les deux agents, puis croisa les bras devant lui.
– J’ai compris. Je vais aller me servir une tasse de ce café infect que nous fait cette machine hideuse et bruyante.
Il tourna les talons vers la pièce de repos, se grattant nerveusement la tête. Un sourire espiègle sur les lèvres, Joanna le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus dans son champ de vision puis reporta son attention à son voisin d’en face.
– Alors ? Je vois ton insigne sur ton bureau. J’en déduis que tu n’es pas viré.
Relevant la tête de ses dossiers plutôt macabres, Mac se frotta négligemment le visage. Il n’avait pas beaucoup dormi ces derniers temps à cause du tueur de vieilles dames et sa seule nuit de repos, il l’avait passé à siffler des bières jusqu’à pas d’heures.
– J’ai hérité d’un autre tueur en série, lâcha-t-il après avoir avalé une gorgée de café, encore plus malade que le précédent.
Joanna pouvait aisément voir une partie des photos étalées devant le jeune homme. 
– Ça a l’air tout aussi dégueu ! Observa-t-elle en se calant dans son fauteuil.
Jerry revenait avec une tasse dans la main, la mine toujours boudeuse. Il traversa la grande salle des bureaux, passant devant plusieurs collègues.
– Nathan et Richard pataugent toujours avec cette affaire d’enlèvement, grimaça-t-il, le gamin a disparu depuis quatre jours déjà.
Mac se pencha légèrement pour regarder les deux agents affalés sur leurs bureaux, rassemblant tout ce qu’ils avaient amassé durant leur enquête. C’était une des choses qu’il détestait dans ce métier. Ne rien trouver, ne rien savoir, perdre le contrôle de soi devant une affaire déconcertante, la frustration de l’échec.
Au même moment, le chef Anderson apparut en haut, les mains posées sur la barrière.
– Miller ! Benson ! Il vient ce rapport ? Cria-t-il d’une voix grave.
– Oui monsieur ! Lança Jerry qui se dépêchait de mettre des papiers dans une chemise.
– Et toi Campbell ? Qu’est-ce que tu fais encore là ?
Mac leva les yeux vers son chef en agitant le dossier de son futur équipier comme pour montrer qu’il y jetait un œil.
– Prends ta journée ! Décréta Paul sans prêter attention au regard étonné des deux autres agents. Tu pars pour Chicago demain matin.
Il n’y avait donc plus aucune échappatoire pour Mac qui esquissa une grimace à cette idée. Tout semblait avoir été décidé à l’avance comme pour le sanctionner. Il avait débarrassé la ville d’un dangereux criminel et son supérieur le remerciait en l’envoyant là où il s’était juré ne jamais revenir.
Alors qu’elle grimpait les escaliers qui menaient au bureau du chef, Joanna agita discrètement la main en guise de salutation. Jerry quant à lui, toujours à la traîne, tapota amicalement l’épaule de son collègue.
– Fais gaffe à tes fesses, lui conseilla-t-il avant d’imiter co-équipière.
Mac se leva lentement et prit les dossiers. Comme il ne savait pas quand il serait de retour, il rangea grossièrement ses affaires. Après un dernier coup d’œil autour de lui, il mit ses lunettes de soleil et fonça en direction de la sortie.


Walter Abbott, directeur du FBI de Washington, finissait un entretien avec son meilleur agent, Takano Murakami, vivement recommandé par son chef pour une enquête sur de violents meurtres.
– Je ne vous cache pas que cette affaire est plutôt étrange, reconnut-il sans détour. Le tueur est très méticuleux. Il ne laisse rien au hasard et, comme si on en avait vraiment besoin, il semble avoir un certain goût prononcé pour l’informatique. Sinon, je ne vois pas comment il aurait pu détourner les caméras de cette banque ainsi que celle de l’ascenseur.
Takano avait déjà pris connaissance des dossiers. Les photos n’étaient pas agréables à regarder mais l’agent semblait avoir l’habitude.
– Il y a un intervalle de cinq jours environ entre chaque meurtre, continua Walter, les victimes n’ont aucun point en commun. Inutile de vous dire que la police de Chicago patauge complètement. Des questions ?
L’agent posa les papiers sur le bord du bureau.
– Pourquoi la criminelle de Chicago ? Demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– Tout d’abord parce qu’il y a eu deux meurtres dans cette ville et ensuite parce que le maire en a demandé la primeur. Toledo n’a émis aucune objection. De toute façon, c’est le FBI qui se charge de l’enquête et vous disposez de toute l’aide nécessaire, bien entendu.
Walter poussa un soupir puis se laissa aller contre le dossier de son large fauteuil en cuir.
– Encore deux choses ! Fit-il en fouillant dans un tiroir, le lieutenant Chester Bading ne porte pas les agents fédéraux en haute estime.
– Pourquoi ?
– Il y a une quinzaine d’années, alors qu’il venait tout juste d’être nommé lieutenant, sa femme et son fils aîné ont été pris en otage avec trente autres civils à la Fédérale Réserve Bank de Chicago. Le FBI est intervenu ainsi que le SWAT malgré le désaccord du négociateur. Le fils de Bading et un banquier sont morts pendant l’intervention. Nous avons eu de grosses pertes aussi.
– Oh, je vois, comprit Takano, je m’efforcerai de rester très discret… et la deuxième chose ?
Le directeur Abbott esquissa une petite moue puis jeta une chemise verte sur le bureau.
– Vous aurez un équipier pour cette enquête.
Son interlocuteur ne parut pas apprécier cette perspective.
– Mais monsieur, sauf le respect que je vous dois, je travaille toujours seul, protesta-t-il poliment.
– Je sais mais cette affaire commence à prendre des proportions qui font parler d’elle en haut lieu et nous devons y mettre un terme au plus vite, avança Walter en se redressant, vous êtes mon meilleur agent et un excellent profiler. Je sais également que vous garderez la tête froide quelle que soit la situation comme toujours. Ce qui ne sera certainement pas le cas de votre partenaire.
Après avoir bien assimilé la dernière réflexion de son patron, Takano hésita quelques secondes avant de prendre le dossier.
– Michael Alexander Campbell ! Déclara Walter, trente-deux ans, né à Sioux Falls dans le Dakota du Sud. Il a été policier à la criminelle de Chicago pendant cinq ans avant de faire une demande d’affectation au FBI.
– A Chicago ! C’est un peu gênant non ? Ça ne va pas poser de problème ?
– Pas plus qu’à vous ! Bading a reçu des ordres de ses supérieurs. Il devra s’y tenir, répondit le directeur en agitant la main vers le dossier, les tests de Campbell à Quantico sont très impressionnants, presqu’aussi bons que les vôtres. Sa dernière affaire remonte à deux jours. Le tueur de vieilles dames.
– On en a parlé dans les bureaux, déclara Takano en faisant mine de se rappeler ce qu’il avait entendu. Un tueur qui enlevait des dames âgées. Il leur rasait le crâne, leur arrachait les ongles et faisait un trou dans chaque talon. Une fois que les pauvres femmes étaient vidées de leur sang, il les jetait dans une ruelle.
– C’est exact ! Campbell a mis fin à ses agissements en lui mettant une balle dans la tête au beau milieu d’une foule, expliqua Walter, ce qui n’a pas été du goût du directeur Farrell. Pourtant, on a retrouvé en vie la dernière victime de ce malade grâce à une clé qu’il gardait sur lui. Le tueur louait un box dans un entrepôt.
L’agent Murakami prit le temps de bien lire les états de service de son futur équipier.
– Je vois que notre homme a un sérieux problème avec la hiérarchie, remarqua-t-il en levant les sourcils.
Il échappa un long soupir sachant pertinemment que tout n’était pas noté dans ce genre de dossier.
– Qu’est-ce que je dois savoir à propos de ce Campbell ? Demanda-t-il d’emblée.
La question fit sourire Walter Abbott qui, apparemment, s’attendait à cette réaction. 
– J’ai longuement parlé avec Paul Anderson ce matin, avoua-t-il en croisant les bras devant lui.
Impatient de connaître un peu plus de détails, Takano demeurait attentif.
– D’après lui, Campbell est un bon agent qui opère par instinct. Hormis un sale caractère et un franc-parler, il est intègre et met un point d’honneur à clôturer une affaire quel que soit le temps que ça peut lui prendre. C’est un excellent tireur. Il est brillant. Ses capacités physiques sont impressionnantes. D’ailleurs, il a un dossier médical plutôt vierge. Jamais malade, pas même la varicelle. On parle seulement d’une maladie qu’il aurait contracté quand il avait sept ans et qui a bien failli le tuer mais depuis…
Walter se gratta nerveusement la tête, l’air quelque peu confus.
– Vu comme ça, ce type a l’air énigmatique mais Anderson semble beaucoup l’apprécier, continua-t-il en se levant, il m’a demandé de ne pas le juger en fonction de son dossier. Donc, je vous recommande ce conseil. Un avion vous attendra demain matin à l’aéroport.
Takano imita son directeur sans dissimuler son inquiétude quant à cette nouvelle enquête. Il allait quitter Washington pour plusieurs jours, peut-être plus.
– Si cela ne vous ennuie pas, j’aimerais partir demain soir, sollicita l’agent, comme vous le savez sûrement, mon divorce a été prononcé la semaine dernière et j’aimerais profiter de ma fille avant mon départ.
Le directeur Abbott ne prit pas la peine de réfléchir. Il accepta aussitôt la requête de son agent.
– Je ne connais que trop bien cette situation, confia-t-il d’un sourire gêné, avec cette fonction qui me prend le plus clair de mon temps, je vois très peu mes enfants. Un reproche que me fait constamment mon ex-femme.
Il tapota amicalement sur l’épaule de son interlocuteur.
– Prenez votre journée, Takano ! Profitez de votre petite Alicia au maximum ! J’appelle le pilote pour reporter le vol à demain soir.
L’agent Murakami le remercia d’un simple signe de tête puis quitta le bureau avec les dossiers en main.
4
Mise en avant des Auto-édités / La contemplation des lignes de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 11 avril 2019 à 15:54 »
La contemplation des lignes de Isabel Komorebi

1.


— Te souviens-tu du jour où tu es mort ?
— Non.
— Pourquoi me mens-tu ?
— Je ne mens pas.
— Si. Je l’entends au ton de ta voix. Dis-moi. Dis-moi où tu étais.
— Vous ne pourriez pas comprendre.
— Essaye, s’il te plaît.
— Vous voulez savoir si je l’ai vu, n’est-ce pas ?
— Qui ça ?
— Dieu.
— Eh bien, oui, j’avoue que j’aimerais le savoir.
— Je suis désolé, mais vous allez être déçu. Car je n’ai vu ni dieux, ni anges, ni démons.
— Mais tu as bien vu quelqu’un ?
— Oui.
— Alors qui est-ce ? Qui dessines-tu sur toutes ces pages ? Qui est cette personne ?
— C’est difficile à expliquer.
— Dis-moi, s’il te plaît. Qui est-ce ?
— Celle qui m’a sauvé.
— Pardon ?
— Celle qui m’a demandé de vivre. Celle que je dois attendre. Celle que je vais aimer.

2.
La fille


Je descends du train en faisant bien attention aux marches glissantes. Il a plu une bonne partie du trajet, et je n’ai aucune envie de me casser la figure. Je suis la dernière à sortir. J’ai laissé le wagon se vider avant de me lever de mon siège. J’ai pris mon petit sac de voyage sous le bras, passé mon coupe-vent pour me protéger de la fraîcheur extérieure, et je me suis jetée dehors.
Je n’avais pas prévu de m’arrêter ici. Je pensais aller plus loin, me laisser porter par le train plus longtemps, mais peu importe, c’est mon choix, c’est ainsi. Je me retrouve sur le quai de la gare et je lève le nez. Il fait froid, humide, brumeux, et je vais vite me retrouver gelée si je ne bouge pas. Il doit à peine faire dix degrés, et je ne porte qu’un jean, des ballerines et un petit pull léger. Je maudis la météo, car à cette période de l’année, il devrait pourtant faire beau et chaud. Le train siffle, bouge, et reprend sa route, me laissant dans un endroit que je ne connais pas. Je le regarde s’éloigner, le cœur serré, essayant de me convaincre que je n’ai pas fait une erreur en m’arrêtant ici, dans un lieu inconnu dont je ne sais rien.
Il n’y a pas grand monde sur le quai, à part quelques familles venant accueillir l’un des leurs, ainsi qu’un couple d’amoureux qui s’enlace et qui s’embrasse. La gare semble minuscule, j’en conclus donc que je suis dans une petite ville, et j’espère tout de même que je vais y trouver un loueur de voitures. Je n’en pouvais plus du train, de ses contours exigus, de son balancement régulier. J’aime voir le paysage défiler devant mes yeux, j’aime voir les montagnes succéder aux prairies, les lacs succéder aux canyons, les déserts succéder aux forêts. Mais cette fois, j’ai eu besoin de prendre l’air, de me lever, de marcher, de courir, de crier, de hurler.
Je me dirige vers l’accueil. Une dame me désigne le commerce que je cherche et me donne l’adresse en me dessinant rapidement un plan de la ville.
— Quel type de véhicule recherchez-vous, mademoiselle ? C’est petit ici. Vous risquez de ne pas avoir de choix, m’explique-t-elle d’un ton navré.
— Ça n’a aucune importance, lui dis-je.
Et c’est la vérité, car je me moque bien de louer une citadine ou un 4X4, tant que je peux rouler en toute liberté, ça me convient. Ça fait maintenant des années que j’engloutis les kilomètres, me laissant porter, me laissant guider.
Guider par quoi ? Par les lignes ? Dans quel but ? Pourquoi je m’inflige tout ça ?
Une première goutte tombe sur mon nez et me sort de mes songes. Une deuxième. Une troisième. Il commence alors à pleuvoir, d’une petite pluie bruineuse qui ruisselle et s’insinue dans tous les pores de ma peau pour me frigorifier. Je tords le nez, j’ai froid, j’ai faim.
Je décide de reporter mon projet de location de voiture le temps de me restaurer, et surtout de me réchauffer. Je rentre dans un café au sol recouvert d’un beau damier noir et blanc, d’un large comptoir et de grosses banquettes rouges. J’adore ce genre d’endroit, accueillant, familier, je m’y sens bien. Je me choisis une banquette au fond, à l’abri des regards, et j’ai à peine le temps de m’asseoir et de me saisir du menu qu’une serveuse me sert une tasse de café fumante. L’odeur de la caféine emplit alors mes narines, et je sens une odeur agréable de cannelle et de fruits rouges me monter à la tête.
— Que désirez-vous manger, madame ? me demande la serveuse. On a une excellente tarte au citron, tout est fait maison ici. Et le chef fait les meilleurs pancakes de la région, ajoute-t-elle d’une voix enjouée.
Je lève le nez et je l’observe. Elle est jeune, très jeune. C’est une petite rousse toute fine, au visage bardé de taches de rousseur et aux yeux verts pétillants, la taille impeccablement cintrée par son tablier blanc, et les cheveux grossièrement attachés avec un ruban violet. Je regarde son étiquette et je plisse les yeux, ma serveuse s’appelle « Lucy ».
— Alors, si le chef est si doué que ça, allons-y pour les pancakes. Et des œufs brouillés, s’il vous plaît.
La jeune serveuse me fait des grands yeux étonnés.
— Waouh ! Vous venez de Californie ? me demande-t-elle, apparemment surprise.
Je sursaute et je me cale au fond de ma banquette.
— Euh… oui. Comment le savez-vous ?
— Vous avez l’accent.
— Ah.
Depuis le temps que j’ai quitté mon État natal, j’aurais pu croire que je l’avais perdu mon accent. Apparemment, non.
— Et qu’est-ce qui vous amène par ici ? continue-t-elle.
Sa question est parfaitement innocente, dénuée de tout jugement et de toute curiosité. Elle cherche juste à être polie et pourtant je reste plantée face à elle sans rien dire. Car, en vérité, je ne sais pas quoi lui répondre.
Je ne sais absolument pas ce que je fais ici.
— Oh ! Pardon, reprend la jeune serveuse au bout d’un moment, gênée. Veuillez m’excuser, ça ne me regarde pas.
Et je la vois s’éloigner, clopinant avec grâce sur ses petites bottines, demandant à d’autres clients s’ils ont besoin de quelque chose. Puis, mon attention se reporte sur le set de table qui désigne le Colorado et ses plus grandes villes. J’y vois aussi des dessins de plaines, de chevaux, de bétails et de montagnes. Je reste ainsi pensive sur ma banquette pendant de longues minutes, le temps que Lucy me rapporte ma commande. Elle se fend d’un large sourire en déposant mon assiette garnie à ras bord, et je me maudis d’avoir été si impolie avec elle.
— Pardon, lui dis-je. Pouvez-vous me dire où est l’office du tourisme ici ? J’aurais besoin d’un plan de la région.
— Oh ! C’est juste à côté de l’hôtel de ville, me répond-elle de toutes ses dents blanches. C’est le grand bâtiment sur la place de la ville, là-bas, en partant sur votre droite. Vous ne pourrez pas le rater.
Je la remercie vivement et je dévore mon plat. Je commence à mieux réfléchir, réchauffée et le ventre plein, même si mes pieds sont toujours gelés. Il faudra que je songe à m’acheter prochainement de vraies chaussures, si je ne veux pas finir grippée.
Je laisse mes doigts courir puis taper nerveusement sur la table et j’observe tout ce que je vois autour de moi. Les clients vont et viennent, sourient, se saluent, s’embrassent. Je suppose que beaucoup sont des habitués et qu’ils doivent peut-être même tous se connaître. Je me demande alors bien ce que je fais ici, dans le café de cette petite ville, à des milliers de kilomètres de chez moi.
Mais je n’ai plus de chez moi.
Mon cœur rate alors un battement, et je sens soudain une vague de panique m’envahir. Je ferme les yeux. J’inspire. J’expire. Et je recommence plusieurs fois, jusqu’à ce que je me calme. Puis je secoue la tête, et je me lève. Je récupère mon sac, mon coupe-vent, je règle mon repas, salue poliment ma jeune serveuse à qui j’ai laissé un gros pourboire et je me retrouve dans la rue. Il fait toujours aussi froid, mais la pluie a cessé, se transformant en un faible crachin. Le sol est trempé, saturé de grosses flaques d’eau, et les voitures font bien attention à ne pas rouler trop vite, pour ne pas éclabousser les passants. Je suis surprise pas tant d’attention de leur part, car dans les grandes villes, les conducteurs ne se priveraient pas d’arroser toute la chaussée.
Je regarde le sol et ses lignes blanches qui strient la route. J’inspire à fond, et je prends à droite.
Je récupère tous les prospectus possibles à l’office du tourisme, mais comme je n’y trouve aucun plan détaillé de l’État, j’en achète un dans une petite supérette, et j’en profite pour prendre quelques affaires supplémentaires pour mon voyage, car j’ignore quand je ferai mon prochain arrêt.
Et, les bras surchargés, je me dirige enfin vers le loueur de voitures. Je ne vois sur le parking que quelques voitures, et j’espère vraiment que je vais pouvoir louer l’une d’entre elles, sinon, je n’aurais plus qu’à retourner à la gare et continuer ma route autrement.
Je pousse la porte et une sonnette stridente retentit. Il n’y a personne, mais j’entends un bruissement et une forte toux venir de l’arrière-boutique.
— J’arrive ! crie une voix rauque.
Je regarde à droite, puis à gauche. Tous les murs sont blancs, c’est propre, mais triste, et pas vraiment accueillant.
Je n’attends pas longtemps et un monsieur assez âgé apparaît derrière le comptoir. Il est chauve, aborde une épaisse barbe grise, une chemise à carreaux et de grosses lunettes.
— Je peux faire quelque chose pour vous, ma p’tite dame ? me demande-t-il en toussant.
— J’aimerais vous louer une voiture s’il vous plaît, lui dis-je en m’avançant.
Le monsieur âgé sort alors une pile de papiers et commence à griffonner dessus.
— Pour combien de temps ?
— Un mois environ, je lui réponds.
— Vous êtes ici pour le travail ou en congés ?
Je secoue vigoureusement la tête, gênée.
— Ni l’un ni l’autre.
Le vieux monsieur tord le nez.
— Et vous pensez la ramener ici, ou dans une autre agence ?
— Une autre agence.
Il continue de griffonner ses papiers, puis m’explique qu’il n’a que trois véhicules de disponibles. Je réponds que ça n’a pas d’importance, et que le petit pick-up fera parfaitement l’affaire, que je n’ai pas besoin de plus.
Je le regarde relever mon numéro de permis de conduire et celui de ma carte bancaire. Puis, je ferme les yeux et mon esprit s’évade. Je me mords les lèvres et les larmes me montent aux yeux. Alors, je repense soudain aux lignes blanches, et je me demande si cette fois, elles vont enfin se décider à m’amener enfin quelque part.
Quelque part où je me sentirai enfin en paix.
Quelque part où je serai enfin heureuse.
— Ça ne va pas, ma p’tite dame ? me demande le vieux monsieur de sa voix rauque.
Je dois avoir l’air bien pâle et bien accablée, car il semble s’inquiéter sincèrement pour moi. Je hoche la tête et me redresse de toute ma hauteur. Puis, je me force à sourire, alors que pourtant, à cet instant-là, j’ai juste envie de m’écrouler et de pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps.
— Si, pardon. Veuillez m’excuser.
— Il n’y a pas grand-chose à voir dans la région, ma p’tite dame, continue-t-il d’une voix douce. Vous comptez faire quoi par ici ?
Je refoule mon chagrin et je lui réponds en inspirant lourdement :
— Rouler.
5
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Résultats du Trophée Anonym'Us 2018/2019
« Dernier message par Apogon le dim. 31 mars 2019 à 16:32 »
Le podium du Trophée Anonym'us 2018/2019

Gagnant : Balthazar Tropp
avec la nouvelle Autoportrait


Deuxième : Katia Campagne
avec la nouvelle Quand la Terre mourra


Troisième :  Nick Gardel
Avec la nouvelle Faut bien se nourrir



4e et 5e ex-aequo :

Histoire d'oreille de Frédérique Hoy

Et

Rédemption de Céline Denjean

Pour en savoir plus sur la totalité des participants au concours :
Rendez vous sur la page officielle du trophée en cliquant
ICI
6
Mise en avant des Auto-édités / Hazadef, le nouveau monde T2 de Ana Kori
« Dernier message par Apogon le jeu. 28 mars 2019 à 17:07 »
Hazadef, le nouveau monde T2 de Ana Kori

CHAPITRE 1 – Nouveau monde Échapper aux harpies

Butant sur une souche, le cheval chute, désarçonnant Kédal qui roule dans le dévers. Après une série de culbutes, le nain reste quelques instants étourdi puis il se redresse bien décidé à escalader la pente pour se remettre en selle, mais alors qu’il s’agrippe aux premières racines, il entend un hurlement. Son poney hennit furieusement, appel de détresse bientôt couvert par des cris stridents : elles sont déjà
là. Kédal se ravise et prend finalement la direction opposée.
Malheureusement, ses petites jambes l’empêchent de progresser efficacement. Il est
occupé à enjamber une nouvelle branche lorsque l’un de ces monstres atterrit derrière lui. Kédal se retourne, à califourchon sur le tronc et voit la harpie satisfaite. Elle le toise, savoure cet instant qu’elle préfère : celui durant lequel la partie est finie. Ces quelques secondes qui précèdent la mise à mort, quand la proie se sait perdue, quand elle abandonne la lutte, résignée, offerte.
— Nous manger nain ! salive une nouvelle harpie qui a rejoint la première. — Non, maître dire apporter à lui, comme autres nains.
Xinépée s’avance pour saisir Kédal, mais elle stoppe soudain son geste. Le nain sent le tronc bouger alors même qu’il voit les monstres reculer. Le frôlant, un énorme loup blanc et jaune vient s’interposer entre lui et les harpies. Pendant un court instant, chacun hésite, mais finalement, c’est le loup qui se décide et saute à la gorge d’une harpie juste à droite de Xinépée. Ses crocs se plantent dans le cou, la mâchoire se serre broyant les vertèbres. Le groupe se fige puis la plus grande d’entre elles grogne, ouvre ses ailes et s’envole, bientôt imitée par toutes les autres.
Kédal n’a pas bougé, toujours à califourchon sur le tronc. Il voit alors le loup se retourner, cette fois-ci, les babines baissées. La bête passe devant lui, fait quelques pas puis s’arrête, attendant qu’il se décide à la suivre. Le nain regarde une dernière fois le corps de la harpie sur le sol puis descend de l’arbre couché, trottinant derrière son improbable sauveur.
La nuit est tombée depuis plusieurs heures lorsqu’ils atteignent un camp dans la forêt. De vastes tentes sont dressées autour d’une grande table au bout de laquelle brûle un magnifique feu. À l’opposé du foyer, une femme blonde préside les festivités et rigole aux blagues racontées par l’un des convives. Elle se verse une nouvelle fois du vin, aperçoit le loup qu’elle désigne de son verre.
— Hioule, te voilà revenu de ta chasse !
Le loup baisse la tête comme pour la saluer puis va se coucher non loin, révélant alors le nain qui hésite derrière lui. La femme l’interpelle.
— Alors donc messire nain, Hioule vous a gardé pour plus tard, il me semble ! — Pour... ? Comment ça ? bredouille Kédal.
— Venez vous asseoir ! Fitelli, sers-lui un verre, un nain qui n’a rien à boire n’a rien à dire !
Kédal accepte l’invitation et grimpe sur la chaise proposée, saisit la coupe de vin tendue et la vide d’une traite. Quelqu’un veille à la remplir aussitôt, ainsi trois fois. Enfin calmé et rassasié, il se décide à poser la coupe devant lui et à regarder son hôtesse.
Elle a moins de trente ans, elle est blonde, a de grands yeux verts, une bouche pulpeuse et porte une légère cicatrice sur l'une de ses pommettes. Elle est vêtue d’une chemise blanche mal fermée qui s’ouvre sur son corset dont des seins généreux cherchent à s’échapper à chacun de ses mouvements. Elle a un corsaire noir en partie recouvert de cuissardes beiges.
— Je m’appelle Marinarha. Et toi jeune nain, quel est ton nom ?
— Je me nomme Kédal, Kédal le Grand ! Cette dernière précision déclenche l’hilarité des convives.
— Kédal le Grand, qu’est-ce qui t’a conduit jusque sur mes terres, en Fleurya ? — Je fuis la grande purge.
— La grande purge ? Qu’est-ce que ceci ?
Kédal raconte à l’assemblée attentive que, depuis des dizaines de lunes, les nains disparaissent ou sont exterminés. Des camps entiers ont été rasés, attaqués par des hordes de harpies. Certains survivants racontent que les plus jeunes sont emportés alors que les adultes sont systématiquement tués. Kédal avait trouvé refuge chez son cousin, sur l’île qui abritait leur congrégation, mais elle a été attaquée à son tour. Cette fois, les harpies étaient accompagnées de mages qui ont incendié les fortifications, poussant les fuyards à se réfugier dans des grottes. Alors, l’un des mages a secoué la montagne qui s’est délestée de son sommet, ensevelissant la plupart des nains sous des tonnes de roches. Kédal s’est embarqué sur un navire humain qui avait fait escale. Une fois au large, lorsque les marins l’ont découvert, ils ont craint que les harpies ne les poursuivent. Ils l’ont mis dans un canot et il est arrivé sur cette île. Mais alors qu’il venait d’acheter un poney, elles sont arrivées. Un groupe de harpies qui devait le suivre depuis le départ. Kédal raconte la fuite jusqu’à l’intervention de Hioule.
À la fin de son récit, les rires ont tout à fait cessé et la femme a reposé son verre. Celui qui se nomme Fitelli pose la main sur l’épaule du nain.
— Je suis désolé, poveraccio piccolo !
— Ton cousin, c’est le chef de ta confrérie ? Celui qui se nomme Fronsombre ?
— Se nommait, oui, c’était lui, mais il n’est plus. C’est lui qui m’a aidé à atteindre le
navire et pour me laisser le temps de me cacher, il a affronté des dizaines de ces horreurs. Sa hache a fendu quelques crânes noirs avant de céder.
Marinarha prend le temps d’assimiler la nouvelle. Elle se lève, attrape un pichet de vin et se dirige vers sa tente.
— Obocco, assure-toi que notre invité est bien installé. Reposez-vous messire nain, ici, vous êtes à l’abri.

Le loup se lève et la suit alors qu’un homme s’approche de Kédal.
— Venez avec moi, je vais vous indiquer où dormir.
— Messire Obocco, elle a semblé troublée en apprenant la nouvelle de la mort de
Fronsombre.
— C’était un de ses amis, elle a remporté quelques batailles à ses côtés. Marinarha
ne l’avouera pas, mais messire Kédal, vous venez de lui faire grande peine.
Le nain jette un dernier regard vers les pans de la tente à présent fermés pensant que c’est la providence qui l’a conduit en ces lieux.

***

Pogam guide Okriana, Arkel, Valué et Ariom à travers les rues. À cette heure du jour, l’animation rend la circulation compliquée et la petite troupe peine à avancer. Pogam s’amuse des regards étonnés et des coups de coude d’Okriana à Arkel chaque fois qu’elle découvre une chose nouvelle : un fruit inconnu, un étal de vêtements, un nain, des femmes portant de larges robes qui semblent n’avoir rien d’autre à faire que d’acheter des bijoux. Pogam se souvient encore de sa surprise lorsqu’il a découvert Dhalifa et voir ses amis aussi décontenancés que lui à l’époque, l’amuse.
Au détour d’une rue, ils arrivent sur une grande place. Pogam leur annonce que les quartiers du Prévôt se trouvent dans le grand bâtiment de l’autre côté. Ils accélèrent, soulagés d’être enfin arrivés, mais soudain, Okriana s’arrête. Elle n’a aucun doute, à part l’estrade qui manque, c’est la place sur laquelle elle est venue lors de sa cérémonie de la Révélation. C’est sur cette place que sa sœur hazadhul, Sasha, était jugée. Remarquant qu’elle est restée en arrière, Ariom fait demi-tour.
— Et alors, qu’est-ce que tu fais ?
— Rien. Un instant, j’ai cru reconnaître l’endroit... — Impossible ! Allons, viens !
Il lui attrape le bras et l’entraîne.
Une fois devant le Prévôt, Pogam présente Okriana, précisant qu’elle est reine de son continent d’origine. Cette nouvelle semble laisser le dignitaire indifférent. Il sourit à chacun d’entre eux et tapote les doigts sur le parchemin qu’ils ont interrompu, visiblement impatient d’en reprendre la rédaction. C’est finalement Okriana qui prend la parole.
Nouveau monde, nouvelles règles

— Comme vous l’avez compris, nous venons d’arriver et notre premier souci est de savoir comment fonctionne cet endroit et... Le magistrat l’interrompt.
— Jeilfen, cet endroit s’appelle Jeilfen. C’est le nom de l’île principale et de sa capitale, ainsi c’est plus simple.
— L’île principale ?
— Oui, Jeilfen est un archipel regroupant des milliers d’îles. Ces terres sont toutes à conquérir, mais retenez que gagner sa terre est l’unique moyen de prétendre au titre de noble. Ainsi, il ne suffit pas d’être bien né pour jouir des avantages de la noblesse.
— Et si l’on ne souhaite pas guerroyer ?
— Ceux qui ne peuvent réunir une armée doivent se mettre au service des seigneurs, comme mercenaires. Aucun séjour durable n’est possible sinon, à moins d’être artisan ou marchand.
— Comment se déroulent les combats ?
— La méthode est identique pour tous : un certain nombre de seigneurs, accompagnés de soldats, sont envoyés sur une île. Une fois arrivés, ils doivent soumettre les populations autochtones, avec ou sans alliés. Alors, les combats commencent. Pour que la terre soit réputée pacifiée et détenue, un seigneur seul ou associé à deux autres maximum doit en revendiquer la victoire.
— On doit se battre les uns contre les autres ?
— C’est cela. Cependant, nous préférons éviter que les seigneurs et dames soient systématiquement tués aussi, il suffit de défaire les armées ennemies. Les nobles vaincus sont escortés jusqu’à un navire qui les rapatrie ici.
— Et une fois la paix signée, que se passe-t-il ?
— Vous m’envoyez le traité ainsi, il sera enregistré dans la bibliothèque des propriétés et affiché quelques lunes sur la place publique. Vous pourrez alors disposer de votre nouvelle terre comme il vous plaira et si vous aimez les batailles, vous pourrez recommencer aussi souvent que vous le souhaitez.
— Dans quel but ? s’interroge Ariom.
— Certains seigneurs se sont mis en tête de détenir plus de terres que les autres, une espèce de concours. Sinon, il y a aussi les besoins des confréries qui peuvent exiger de conquérir certaines îles pour s’en approprier les richesses.
— Des confréries ? Qu’est-ce que c’est ?
Cette fois, c’est Valué qui pose la question provoquant un long soupir agacé du Prévôt.
— Bien ! Pour résumer, les nains ont leur confrérie, les humains aussi, les femmes qui n’aiment que les femmes, les vampires, les bardes, les... Bref, si vous souhaitez revendiquer une identité quelconque avec d’autres personnes, vous montez une confrérie pour vous retrouver entre vous. Vous devez juste la déclarer ici.

— Vous dites que les îles sont habitées, que deviennent les habitants, ceux qui vivaient là avant ? s’étonne Okriana.
— Hé bien, disons que c’est laissé à discrétion des gagnants et de la nature des indigènes...
— Vous n’intervenez en aucun cas ? Vous ne vous souciez pas de savoir si ces actes entraînent l’extinction de certains peuples ou races ? insiste-t-elle agacée.
— Non, pas même lorsque tous les belligérants sont tués ainsi, tout le monde a sa chance !
— Sauf que les autochtones n’ont rien choisi, eux !
— Chaque continent a ses règles, je ne me permettrais pas de porter un jugement négatif sur les vôtres ou sur la manière dont vous gérez votre monde ! lui répond sèchement, le Prévôt.
Lorsque les bras chargés de rouleaux divers, le groupe sort de l’ambassade, ils sont tous un peu assommés par la masse et la nature des informations recueillies. Le Prévôt leur a signifié leur inscription pour la conquête d’une nouvelle île : Nostréya. Ils ont à peine quelques lunes pour profiter de la capitale avant leur départ en bateau.
Pogam les conduit jusqu’à une auberge tenue par des religieux ayant l’habitude de recevoir des nobles. Après s’être répartis dans plusieurs chambres, ils se retrouvent à la taverne principale pour un repas. Lors du dîner, ils reviennent sur les indications du Prévôt et sur le prochain départ. Ariom informe sa sœur qu’il ne souhaite pas les accompagner, car il se juge peu adapté aux défis militaires et préfère explorer les lieux pour se familiariser avec les coutumes locales.
En réalité, le jeune prince veut, en toute discrétion, entreprendre des recherches pour retrouver les Vépiraés.
À la fin de leur dîner, ils voient arriver plusieurs seigneurs dans la taverne qui échangent des politesses ainsi que quelques boutades sur des batailles passées ou anecdotes diverses. Certains se font remarquer par leur voix puissante là où d’autres semblent rester en retrait, observant et commentant à peine les conversations. Le groupe de nouveaux venus ne passe pas longtemps inaperçu et c’est Pogam qui répond au guerrier qui les interpelle sur la raison de leur venue. Le pirate évoque avec malice le désir de combattre pour une terre, ce qui semble convenir à tous les curieux.
À un moment, un homme portant un long manteau sombre vient poser une chaise tout près de la reine pour s’asseoir presque contre elle. Arkel saisit la garde de son poignard, mais Okriana lui fait signe de ne pas bouger. L’étranger croit-il que cela signifie qu’il a carte blanche ? En tout cas, dans la seconde qui suit, il pose sa main au-dessus du genou de la jeune femme puis la remonte en appuyant fermement, le long de la cuisse, ses yeux brillants d’envie. Okriana le dévisage, lui sourit puis vient poser sa main sur la sienne tout en se penchant vers son oreille, le temps de lui murmurer quelque chose. Il se lève alors

brutalement. Il secoue la main, hurle, gesticule, tombe puis se relève le bras en feu courant vers la fontaine dans laquelle il se jette. Dans la taverne, les discussions ont cessé et tous les regards convergent quelques instants vers le petit groupe.
Un homme, portant la cape des mages et qui n’a rien raté de la scène, s’adresse à la salle. — On peut dire que certains idiots brûlent d’amour pour les belles femmes !
Tout le monde s’esclaffe. Les conversations reprennent et le mage s’incline légèrement vers Okriana qui lui rend son salut d’un signe de tête.
Plus tard dans la soirée, Okriana rejoint sa chambre promettant à la petite souris sur son épaule que le lendemain matin, elles iront chevaucher hors de la ville. Avant de se séparer, ils ont tous convenu de ce que le rang d’Okriana et d’Ariom devait être gardé secret. Inutile d’attirer la convoitise ou le danger dans ce monde qui semble régi par des lois bien étranges... Pour des étrangers !

***

Nostréya
Simurgh fait des cercles au-dessus de la colline. Okriana, restée dans son campement, est allongée, veillée par Arkel. À l’aide de son Haza de possession animale, elle dirige son wakri et explore chaque jour les lieux grâce à lui et ce qu’elle voit aujourd’hui ne la rassure pas. Les grottes en dessous du volatile sont occupées par des non-vivants. Les prémices de fortifications apparaissent tout autour et si rien n’est fait, cette place sera bientôt inexpugnable. Alors que Simurgh fait un dernier passage, il remarque un homme caché par de la végétation, équipé d’une longue-vue, il observe également l’endroit. Sans aucun doute, il s’agit de l’espion d’un autre seigneur.
Depuis leur arrivée sur Nostréya, ils ont découvert cinq ennemis. Ils en ont déjà attaqué et éliminé deux puis se sont emparés de leur matériel.
Quant à leur propre base, Arkel a astucieusement choisi leur emplacement au bord d’une large falaise limitant les accès pour les belligérants ainsi que la quantité de bois nécessaire à la construction des remparts. Les prisonniers faits lors des assauts précédents ont grossi les rangs des bâtisseurs et combattants, encore un avantage indéniable à en juger par l’état des autres campements jusque-là détectés.
Lorsque l’espion adverse se décide à s’en retourner, Okriana demande à Simurgh de prendre de la hauteur pour le suivre discrètement. Assez rapidement, l’oiseau repère les quartiers du seigneur auquel appartient l’espion, lieux qui semblent jouir d’un développement exceptionnel. L’emplacement se trouve être idéal, à la cime d’une

petite montagne, dans laquelle des grottes, ainsi que de larges escarpements, offrent des refuges naturels. Le tout a été aménagé, renforcé et au sommet, ce qui sera sous peu une vaste tour est en cours d’achèvement. Le wakri vient se poser sur un pin énorme, pour laisser le temps à Okriana de détailler les environs, mais soudain, une flèche frôle l’oiseau qui s’envole aussitôt. Un second projectile passe tout prêt, Simurgh change de cap évitant de justesse deux autres flèches. Okriana, consciente que la taille de son wakri en fait une cible trop facile, lui intime de foncer vers les archers, ce qu’il fait.
En contrebas, sous l’impulsion de leur capitaine, les soldats ajustent leurs tirs lorsque l’animal fait volte-face et plonge vers eux. Un frisson parcourt les hommes, mais le capitaine leur ordonne de tirer. Simurgh replie les ailes, projetant son corps à une vitesse folle vers le sol. Arrivé à quelques mètres, il se redresse, ouvre les ailes et tend ses pattes vers l’avant. Il attrape deux archers, reprend de l’altitude, vire à droite et les lâche sur un autre groupe de soldats. C’est la panique lorsque l’oiseau décide d’attaquer à nouveau. Affolés, tous se mettent à courir dans tous les sens alors que le capitaine leur hurle de tenir la position. Mais alors que Simurgh ouvre à nouveau les ailes se préparant à en faucher d’autres, une voix forte s’élève.
— Assez ! Par pitié, nous sommes alliés !
L’oiseau tourne la tête et un éclair vient le frapper.
Okriana se redresse, haletante. La connexion avec Simurgh est rompue. Arkel comprend aussitôt que quelque chose est arrivé à l’oiseau. Il appelle les Hazadhuls et Valué, ainsi, en à peine quelques minutes, ils sont tous à cheval.
Illya et Okriana guident les cavaliers vers le nord de l’île. À la tombée de la nuit, des lumières en hauteur leur indiquent qu’ils sont presque arrivés. Ils décident d’attaquer sans attendre et empruntent le chemin qui conduit au sommet. À mi-parcours, des torches apparaissent visiblement portées par un groupe qui vient vers eux. Sans hésitation, chacun se saisit de son arme, prêt à en découdre. Un dernier virage et ils feront face à la cohorte qui vient à leur rencontre. Okriana, qui vire la première, voit des hommes à cheval au pas qui ne semblent pas enclins au combat. Celui en tête lève le bras faisant signe de s’arrêter. Illya ralentit bientôt imitée par tous les chevaux. Okriana reconnaît alors l’homme qui mène le cortège. Il s’agit de celui qui est intervenu dans la taverne après l’incident, celui qui portait une cape des mages. Arrivée à sa hauteur, elle ne montre aucune sympathie.
— Où est mon wakri ?
— Wakri ? Il doit s’agir de votre oiseau... Je vais vous conduire à lui, jeune fille, si vous rengainez votre sabre.
— Et pourquoi ferais-je ça ?
— Mais je vous l’ai dit, parce que nous sommes alliés ! — Nous n’avons pas d’alliés ici, intervient Arkel.

— Je le sais Messire, et c’est regrettable, car voyez-vous, vous allez être attaqués dans deux lunes et sans mon aide, rien ne pourra vous sauver.
C’est maintenant Pogam qui s’avance :
— Comment savez-vous cela ?
— Parce que l’on m’a invité à la fête, comme assaillant, et que j’ai promis d’y être,
j’ai juste oublié de préciser le rôle que je souhaitais y jouer...
— Pourquoi nous aider ? demande Okriana.
— Mais parce que vous êtes une énigme, et que je sens que votre venue ici revêt
des intérêts tout autres que la simple conquête insulaire.
— J'ai presque envie de vous retourner le compliment...
— Ne préférez-vous pas venir jusqu’à mes quartiers, constater que votre oiseau va
bien ? Ainsi nous pourrons converser plus agréablement.
Le groupe de la reine échange quelques mots, les Hazadhuls font demi-tour afin de retourner assurer la défense du camp alors que Valué, Okriana, Arkel et Pogam décident de suivre le mage.
Arrivée au pied de la tour, Okriana constate en effet que cet endroit est une forteresse naturelle et ce n’est pas le regard inquiet d’Arkel qui lui indiquera le contraire. Il est évident qu’il sera difficile de refuser l’alliance avec ce seigneur. Un cri aigu attire la reine, elle trouve Simurgh enchaîné par les pattes, un sac noué sur sa tête. Leur hôte fait signe à ses hommes. Les soldats du mage viennent dénouer les nœuds pendant que d’autres ouvrent les bracelets de métal. Sitôt libéré, l’oiseau ouvre les ailes et secoue la tête pour se défaire de ce masque, puis il s’envole. L’oiseau passe au- dessus de la reine et va se poser sur le grand pin.
Okriana s’inquiète.
— Est-il blessé ?
— Non, j’ai juste dû l’endormir afin qu’il cesse de massacrer mes archers. Enfin, nous avons préféré l’attacher, car nous nous doutions que son ou sa propriétaire viendrait le chercher. Je suis ravi que ce soit vous. Suivez-moi.
L’homme les invite à le suivre dans une grotte. Un couloir étroit débouche bientôt sur une vaste salle dont la voûte s’ouvre, formant une cheminée qui permet de laisser brûler un feu sans risquer d’étouffer. Elle a été aménagée avec les quartiers du maître des lieux. Une petite tente abrite son lit, une autre, son bureau et une dernière qui sert de laboratoire équipé de divers alambics, pierres, plantes, boules de visions.
À droite, une table avec des chaises à laquelle il les invite à prendre place. Il fait un signe et sitôt, des adolescents apportent des fruits, de la viande et de la boisson, servant le tout généreusement. Pourtant, ni Okriana ni aucun de ses compagnons ne touche à rien. Constatant ce fait alors qu’il lève son verre pour trinquer, le mage paraît pendant une courte seconde, agacé. Il se ravise aussitôt et s’adresse à Okriana.

— J’ignore quelles sont les coutumes dans votre terre natale, ma chère, mais ici, il est d’usage de boire avec ses amis.
— Ce que je fais, chaque fois que l’occasion m’en est donnée, mais vous, mage, j’ignore qui vous êtes.
— Certes, quel idiot je fais ! Je me présente, je suis Magnist, Grand Sénéchal de l’Ordre des Justes. Et vous, belle enfant, qui êtes-vous ?
— Elle se nomme Okriana, intervient Pogam. Quant à ses amis ici présents, il y a Arkel, Valué, et moi-même, Pogam. Soyez sûr qu’aucun de nous n’est véritablement un enfant.
— Je n’en doute pas, et croyez bien que je ne voulais pas vous vexer, Reine Okriana. — Pourquoi pensez-vous que je suis reine ?
— Je vous ai observés, vous tous, à la taverne, et encore ce soir. Le respect que
porte chacun de vos compagnons à votre égard relève soit de votre statut royal, soit de la crainte que vous leur inspirez. Ma chère enfant, n’y voyez aucune nouvelle flagornerie de ma part, mais je doute que vous soyez une tueuse sanguinaire !
Okriana sourit à cette dernière remarque et se saisit de la coupe remplie, sitôt imitée par ses compagnons. Après avoir trinqué, les coupes sont vidées. La discussion peut reprendre et Magnist explique être venu sur cette île, accompagné de deux seigneurs de son Ordre. Leur unique objectif étant de permettre à Okriana de remporter cette terre afin de s’assurer qu’elle disposera d’un endroit, d’une base à elle, sur Jeilfen. Lorsqu’il est de nouveau interrogé sur ses motivations, il répond encore qu’il est certain que la venue de la reine n’est pas un hasard et qu’il doit, en qualité de Sénéchal de l’Ordre des Justes, tout mettre en œuvre pour épauler les grands projets de paix.
La conversation se poursuit une bonne partie de la nuit et quand, au petit matin, les invités se préparent à repartir, Magnist vient saluer Pogam.
— Cher Pogam, je détecte en vous une véritable intelligence et une réelle sagacité, sachez les utiliser pour conseiller Okriana, elle doit apprendre à user de diplomatie. — Vous êtes habile Magnist, sans aucun doute, mais vous vous trompez sur elle.
— À quel sujet ?
— Le respect que nous lui portons tous n’est pas lié à son titre.
— Serait-ce donc une tueuse sanguinaire ?
— Je vous souhaite de ne jamais savoir répondre à cette question.
Sur le chemin du retour, Okriana échange avec Pogam et ils arrivent tous deux à la même conclusion : cette alliance est nécessaire même s’ils pressentent une grande ruse et surtout, une soif de pouvoir chez le Grand Sénéchal de l’Ordre des Justes.
Ariom cherche Vépiraés

***

Le guerrier fait signe à Ariom de le suivre.
Cet homme, que Pogam a payé le jour de leur départ pour Nostréya, s’est avéré être digne de confiance, malgré son air bourru et son manque de vocabulaire. Le jeune pirate a passé un marché avec lui : il devait accompagner partout Ariom, le défendre et s’assurer qu’il reste en vie. Apparemment, Pogam l’a rencontré lors de sa première venue ici et lui a rendu un grand service, c’est pourquoi ce guerrier semble si dévoué.
Cela fait deux lunes qu’ils chevauchent, car un marchand a affirmé avoir fait négoce avec des femmes de petite taille, vêtues de noir, dans un village à l’ouest. Ariom veut absolument retrouver celle avec qui il a partagé quelque vingt et une nuits alors qu’il était encore sur Hazadef. Sans pouvoir s’en expliquer, il est persuadé qu’un enfant est né de cette liaison fugace.
La forêt s’éclaircit enfin, les premières maisons apparaissent.
— Il était temps, soupire Ariom. Il va faire nuit et je n’aurais pas aimé devoir encore dormir dans cette obscure forêt !
Son compagnon émet un grognement dont il lui est impossible d’affirmer s’il s’agit d’une approbation ou non.
Ils mettent pied à terre et enroulent les rênes des chevaux aux barrières. Malgré l’obscurité qui grandit, aucune torche ne brille dans le village. Ils avancent prudemment, mais chaque mètre leur renvoie la désagréable sensation que l’endroit est abandonné.
Armé de son épée, le guerrier désigne ce qui devait être une auberge, également plongée dans le noir. Arrivés devant la porte, ils trouvent celle-ci entravée, solidement fermée de l’extérieur à l’aide de cordes. Ariom commence à pester, mais l’homme lui pose la main sur la bouche lui montrant des traces de sang séché à leurs pieds. D’instinct, ils reculent et au même instant, une main décharnée apparaît entre les planches, cherchant frénétiquement à les attraper.
La surprise est telle que le jeune Ariom a basculé en arrière. Bientôt, des coups répétés secouent la porte. Encouragés par l’odeur des proies, les monstres tambourinent violemment.
Sans échanger un seul mot, les deux compères font demi-tour et courent vers leurs montures alors que dans leur dos, un fracas indique que la porte vient de céder. Des goules se ruent alors dehors.
Une horde affamée, humant l’air, bavant, fouillant le sol à quatre pattes, cherchant de droite et de gauche, lorsque l’une d’elles les voit. Elle couine et accélère sa course sitôt suivie par les autres. Ariom commence à monter sur son cheval, mais le guerrier lui attrape le bras pour le jeter au sol avant de détacher les montures, de leur fouetter l’arrière-train, pour les envoyer vers les horreurs qui se rapprochent.
Le temps qu’il se relève, Ariom est tiré de nouveau par le bras dans la première maison puis l’homme commence à barricader la porte. Le guerrier pousse des meubles

contre les ouvertures lorsque les hurlements des chevaux s’élèvent, recouvrant quelques instants les grognements infâmes.
— Allume un feu dans la cheminée. Ces goules ont peur du feu et quand elles auront terminé ce repas, elles voudront passer au suivant !
Passé l’étonnement d’entendre son compagnon faire une phrase, Ariom acquiesce et s’empresse de réunir de quoi faire jaillir les flammes.
Durant de longues heures, ils sont restés sans échanger le moindre mot, subissant les sons infâmes de succions, de mastication ou autres bruits de chair que l’on arrache. Il leur fallait résister aux images que cela faisait naître dans leur esprit, ne pas penser qu’il pourrait s’agir de leur propre corps.
Ils ont pris les pieds des chaises, les ont taillés en pointe avant de les coincer dans l’enchevêtrement du mobilier. À l’orée du jour, Ariom a senti la fatigue l’envahir. Il a fermé les yeux, un bref instant, juste deux minutes, avant d’être sorti de son sommeil par le guerrier. Reprenant ses esprits, il constate que la porte a cédé, ainsi que les meubles positionnés en remparts. Une forme sombre s’avance vers eux, baignée d’une lumière matinale, Ariom ne parvient pas à distinguer le visage des assaillants. Le guerrier se place devant lui et lève le bras, mais stoppe aussitôt son geste.
— Dame Siwen ? Que faites-vous ici ? — Ne traînons pas. Suivez-moi !
Le guerrier fait signe à Ariom qui lui emboîte le pas à la suite de leur mystérieuse alliée. Le groupe traverse le village. En passant, Ariom constate que les goules ont été massacrées, toutes décapitées, leur corps reposant près des carcasses des chevaux dévorés. À l’extrémité du village, une cohorte paraît les attendre. La femme fait un signe de tête à un homme en armure qui leur désigne deux chevaux. Bientôt, les cavaliers empruntent un chemin qui serpente jusqu’à rejoindre une large allée. Une demi-lune se passe sans qu’aucun mot ne soit échangé et lorsqu’il pénètre dans la cour d’un manoir, Ariom ne sait quoi penser.
Il descend de sa monture et suit le guerrier. Ils sont conduits vers l’entrée. Leur hôtesse retire son long manteau puis les invite dans un vaste salon. Là, Ariom se risque enfin à poser une question.
— Qui devons-nous remercier ?
— Je suis Siwen, des mers du Nord. Siwen de Landal, exactement.
— Merci dame Siwen, merci de nous avoir tirés de cet enfer et de nous accueillir.
Sommes-nous chez vous ?
— En effet, Messire Ariom.
— Comment connaissez-vous mon nom ?

— Votre nom m’a été donné par la brume, ainsi que votre destination, et le danger que vous encouriez. C’est pourquoi je suis venue vous chercher.
— Vous êtes une magicienne pour ainsi connaître l’avenir ?
— Non, messire Ariom, je ne suis qu’une simple immortelle.
— Immortelle ? Qu’est-ce que ceci ?
— Un vampire ! lui répond le guerrier, avant d’ajouter : Et l’un des plus redoutables !
Ariom, qui ne semble pas connaître cette race, dévisage la femme qui s’approche de lui. Elle est grande, mince, sa peau est claire, laiteuse, ses yeux sont verts et ses cheveux roux tirant franchement sur le rouge sont longs et noués dans une élégante tresse. Son corps athlétique est cintré dans une tunique de couleur sombre. De ses doigts délicats, elle replace une mèche rebelle derrière son oreille.
— À vrai dire, prince Ariom, je vous cherchais. — Pourquoi ?
— Parce que je sais ce que vous avez fait.
— Et, qu’ai-je fait ?
— Vous avez permis que ma race perdure ! ***
Retour à la capitale
Kédal aperçoit, soulagé, les faubourgs de Jeilfen. Depuis leur départ de Fleurya, il y a eu le trajet à cheval jusqu’au bateau, puis la mer durant deux jours. Deux longs jours durant lesquels ils ont peu dormi, secoués par d’immenses vagues et saoulés par un vent tempétueux. Encore presque trois jours ensuite à nouveau à cheval, car ses guides ont préféré éviter le port de la capitale qu’ils soupçonnent d’être surveillé par ceux qui sont à l’origine de l’extermination des nains.
La troupe stoppe à l’entrée de la ville et laisse les chevaux. Marinarha fait signe à Kédal de la suivre et comme si chacun savait exactement ce qu’il a à faire, ils se séparent. Fitelli part dans une ruelle, suivi de quelques comparses. Obocco file seul dans une autre artère de la ville, laissant le nain avec la femme et le loup, car le reste des troupes se dispersent tout à fait.
— Où vont-ils tous ?
— Se renseigner. Un homme seul posant des questions est moins repérable qu’un groupe menant enquête. Qui plus est, la plupart de ces malandrins n’ont aucun engagement avec moi, certains vont donc probablement s’enrôler avec d’autres seigneurs ou dames.
— Comment ? Ils ne sont pas vos guerriers ?
— Non, messire nain, chez les Zangaras, chacun est libre de venir et de partir, quand il le souhaite.
— Les Zangaras ! Vous êtes des Zangaras ? demande-t-il médusé de cette nouvelle.

— Oui Kédal, tu n’avais pas deviné ? Tu es moins malin que tu veux bien le croire !
— C’est que, ils sont réputés artistes, voleurs, conteurs et surtout lâches... Jamais conquérants et encore moins soucieux du devenir des autres.
Marinarha rigole franchement ce qui fait réaliser à Kédal combien il vient de se montrer maladroit. Elle s’arrête et lui pose la main sur l’épaule.
— Kédal, promets-moi de ne jamais dire la vérité au sujet de mon peuple.
— Mais... Pourquoi ? Je ne comprends pas ?
— Parce qu’il est impossible de vivre sereinement avec le poids de l’honneur sur les
épaules. Allons, pressons-nous, nous y sommes presque.
Kédal comprend alors qu’elle se dirige vers les quartiers du Prévôt. Parvenu à l’entrée de la bâtisse, Hioule stoppe et renifle le sol puis il regarde Marinarha, les babines frémissantes. Elle acquiesce et demande à Kédal de se tenir prêt à courir à la moindre alerte.
Le Prévôt les accueille dans son grand bureau d’un œil distrait, occupé à signer des parchemins de sa longue plume rouge dont il plonge délicatement la pointe dans l’encre avant chaque paraphe.
— Prévôt, je viens ordonner une enquête.
— Qui est le plaignant ? répond-il sans relever la tête.
— Messire Fronsombre Millevies.
— La nature de la requête ? continue-t-il, toujours aussi indifférent. — Purge totale.
Cette fois, le Prévôt a stoppé son geste et relève enfin la tête pour observer le trio qui se tient devant lui. Il repose la plume, croise les mains sur le parchemin, puis dévisage Kédal.
— Vous n’êtes pas Messire Fronsombre, me semble-t-il ?
— Non, Prévôt, je suis son cousin, Kédal le Grand.
— Ah ! Ces nains ! Ils ont le sens de l’humour quand il s’agit de se baptiser ! Hé bien,
Messire Kédal ! pourquoi votre cousin ne vient-il pas lui-même exposer sa requête ? — Parce que Messire Fronsombre n’est plus de ce monde, intervient Marinarha.
— C’est regrettable, à plus d’un titre, et notamment lorsqu’il s’agit d’adresser une
requête au Prévôt, et ce, au nom d’un mort.
— Prévôt, l’enquête est demandée en son nom, car il était le protecteur du peuple
nain sur Jeilfen, peuple qui est actuellement chassé et tué. Elle doit donc être inscrite en son nom, à titre posthume, pour que les seigneurs volontaires puissent se faire connaître de vos services. Ainsi ils pourront protéger légalement les survivants et enquêter pour découvrir les raisons de cette purge, et si possible, la faire cesser.

— Dame Marinarha, vous voici bien au fait de nos lois ! lance le Prévôt, visiblement agacé. Vous n’êtes donc pas sans ignorer que ces mêmes lois interdisent l’introduction d’animaux sauvages dans la capitale, s’ils ne sont pas attachés ou enfermés dans une cage.
— Faites-vous référence à moi-même ou à mon chien ?
— Votre chien ?
— Hioule, que vous avez visiblement trop rapidement assimilé à un féroce loup, est
un chien d’une célèbre race chez les Zangaras, et à ce titre, il peut demeurer sans entraves.
— Comme c’est pratique !
— Et pour l’enquête ? s’impatiente Kédal.
— Elle sera annoncée et affichée, dès demain Messire nain.
Le trio fait demi-tour et se dirige vers la porte lorsque le Prévôt les interpelle.
— Il me faut également vous prévenir que Messire Fronsombre Millevies n’étant plus de ce monde, tous ses territoires pourront désormais être proposés pour conquête sauf, si bien entendu, l’armée de ses héritiers suffit à faire renoncer les postulants...
— Espèce de croque-sandales ! Vous savez très bien que je n’ai pas d’armée !
Kédal a traversé la pièce pour se tenir juste devant le grand bureau.
— C’est aussi la loi. Soit vous parvenez à dépêcher des guerriers pour défendre les terres jusqu’ici occupées par votre peuple soit elles seront conquises par d’autres. Sans compter que chacun connaît le don des nains pour découvrir des richesses, je pense que les volontaires vont se bousculer pour s’emparer des trésors miniers !
Kédal fulmine et la moue réjouie du Prévôt ajoute à sa frustration. Marinarha vient vers lui et l’invite d’un geste tendre à la suivre. Ils quittent le bâtiment sans échanger un seul mot, se dirigeant vers la taverne.
À l’intérieur, ils retrouvent Obocco qui est attablé avec un homme. Kédal les rejoint alors que Marinarha salue certains buveurs apparemment ravis de la revoir. Ces retrouvailles se font à l’aide de quelques verres, accompagnés de récits de batailles et d’anecdotes issues d’un passé visiblement agité. Le nain vide sa seconde chope lorsque Marinarha les retrouve enfin.
L’homme qui accompagnait Obocco est parti, mais avant, il a raconté avoir eu le bras brûlé à cause d’une jeune humaine arrivée il y a peu sur Jeilfen. Dans sa version, elle l’a agressé parce qu’il se refusait à elle, ce dont personne n’est vraiment dupe. Kédal sort soudain de sa mélancolie.
— Une humaine, avec des pouvoirs, accompagnée d’un jeune architecte ? Mais je les connais !
— Tu connais une humaine qui a des pouvoirs ? intervient Fitelli qui vient d’arriver.

Kédal révèle qu’il a rencontré, il y a déjà plusieurs centaines de lunes, un jeune aventurier, qui se disait architecte. Ils ont sympathisé et ont passé quelques lunes ensemble. Le nain lui servant de guide dans Jeilfen, enfin, surtout dans la capitale et les cités naines. Il explique que ce jeune aventurier venait d’un monde nommé Hazadef, monde dans lequel vivait une jeune princesse dotée de pouvoirs puissants, comme toutes les guerrières de ce monde. Kédal précise que le jeune homme souhaitait pouvoir l’emmener ici un jour.
— Tu te souviens de son nom ?
— Lui se nomme Pogam, et la princesse, Okriana. — Fitelli, veux-tu aller vérifier ?
L’homme sort rapidement de la taverne alors que Marinarha s’étonne que Kédal ait retenu les noms, surtout celui d’une femme jamais rencontrée.
— Oh ! mais Pogam en parlait tout le temps, car il l’aimait profondément. Il m’a tellement raconté leur vie, ce monde, son peuple, j’ai toujours rêvé de pouvoir y aller un jour.
Fitelli revient avec un parchemin arraché dans la main.
— Nostréya, depuis douze lunes, en son nom à elle.
— Remporté ?
— Non, ils ont débarqué sur Nostréya il y a douze lunes. Et... Magnist est avec eux.
Marinarha prend le parchemin pour vérifier ce que vient de lui annoncer Fitelli, elle parcourt les noms des seigneurs et arrête son doigt sur celui du Sénéchal ; elle soupire.
— Cette jeune personne attire décidément tous les cancrelats de Jeilfen !
— Alors que faisons-nous ?
— Demain, l’enquête sera annoncée au nom de Fronsombre. Recueillons les
volontaires et allons sur les territoires nains pour les défendre face aux harpies et autres charognes qui tenteront de s’emparer des restes.
— Et pour l’humaine ?
— Attendons de voir, si elle est réellement exceptionnelle, elle ne tardera pas à s’emparer de son premier continent.
Marinarha se lève et invite Kédal à aller se coucher. Elle longe le comptoir et claque le postérieur d’un seigneur salué précédemment qui répond en lui saisissant la taille et en l’entraînant vers la sortie.

***

Une victoire pour trois
Okriana retire la lame du corps sans vie et lance un éclair sur une goule qui rampait vers elle. Elle grimpe rapidement sur un rocher puis escalade le remblai pour faire face au reste des troupes. Le seigneur des lieux, un mage noir, psalmodie en direction des sans âme les encourageant toujours plus. Il fait tournoyer des flèches sombres au-dessus de lui qu’il envoie tour à tour contre les assaillants.
Soudain, il réalise qu’un sillon sanglant se dessine face à lui et que des éclairs se rapprochent dangereusement. Il rappelle ses sbires qui viennent se positionner en cercle tout autour pendant qu’il vise, de ses flèches argentées, l’humaine qui avance. Le premier projectile vient se planter dans le bras de la femme, qui geint une seconde avant de retirer la pointe de sa chair et de reprendre sa progression.
Elle court maintenant. Une esquive à droite puis à gauche, elle pose un pied sur un rocher, décapite une goule à chacun de ses mouvements et continue de sauter, rouler, zigzaguer. Le mage lance ses flèches, mais cette fois, aucune n’atteint la cible. Il enrage, incapable d’anticiper les mouvements de cette femelle. Les dernières goules se préparent à se jeter sur Okriana, elle lève son bras qui devient rouge, puis ferme le poing déclenchant l’embrasement des corps. Le mage noir recule, effrayé par les horreurs qui hurlent sous la morsure des flammes. Alors, la jeune femme enjambe les corps carbonisés puis vient placer la lame qui dégouline d’un sang épais et sombre sous la gorge du seigneur des lieux.
— Épargne-moi, femme, tu ne le regretteras pas.
— Je veux que tu danses d’abord.
— Que je danse ?
— Oui, n’as-tu pas aimé ma danse ? C’est la danse des Hazadhuls, montre-moi la danse des mages noirs.
— Les mages ne dansent pas, femme !
— Ah... C’est pour ça qu’ils sont si mauvais guerriers.
Sayf Almundra, le sabre de la reine, s’illumine juste avant de prendre la vie de celui qui régnait jusqu’à présent sur ces terres. Okriana nettoie la lame de son sabre, le regard perdu sur les corps éparpillés. Elle sort de l’enclave où s’était réfugié le mage et retrouve ses troupes. Quelques soldats ont succombé. Aucune Hazadhul n’a perdu la vie, les guerrières ayant bénéficié d’une efficace protection avec les flèches, toujours aussi rapides et précises, de Valué.
Arkel lui sourit. Si leurs alliés ont tenu leur promesse, ils viennent de conquérir leur première île.

De retour au campement, le constat est positif : Magnist a tenu sa parole et a défendu le camp de la reine alors qu’elle attaquait la forteresse sombre du seigneur de ces terres. Le Sénéchal n’est pas venu en personne, mais il leur a laissé une invitation pour le lendemain soir afin que soit officiellement pacifiée cette nouvelle terre. Après presque seize lunes, ils ont débarrassé cet endroit du mage noir qui faisait rayonner ses goules et quelques harpies depuis sa forteresse troglodyte. Ils ont, au passage, chassé des seigneurs venus conquérir ces terres et qui avaient pactisé avec le mal. Okriana est cependant triste, car malgré des restes de villages trouvés, cette île ne semble abriter aucune peuplade autochtone et elle redoute que si un peuple vivait là avant, il ait été décimé par celui qui commandait aux sans âme.
Enfin, il y a eu ce seigneur qui s’est présenté au camp d’Okriana pour offrir son aide. Il a cependant refusé de participer aux combats et a dit n’être venu qu’avec quelques pisteurs, dans le but de cartographier cette terre. Il était arrivé un matin, accompagné de deux hommes et avait proposé de fournir des données précises sur la topographie et la situation des autres seigneurs. Apparemment enclin à aider les nouveaux sur Jeilfen, il leur avait indiqué comment tirer meilleur profit des ressources de ces lieux.
La veille de l’assaut final, il était venu trouver Okriana pour la prévenir qu’il reprenait la mer.
— Si nous sommes victorieux demain, ce sera en partie grâce à vous seigneur. Ne voulez- vous pas revendiquer cette île en notre compagnie ?
— Votre bonté vous honore Okriana, mais je possède bien assez de terres dans cet archipel, et je serai ravi d’être invité par vous sur Nostréya à l’avenir, pour trinquer à votre premier continent.
— Pourquoi n’avoir pas voulu que je vous présente à mon allié, Magnist ?
— Parce que le Sénéchal se méfie de tout le monde et savoir que je vous aide aurait introduit le poison de la défiance entre vous et lui, et ça, je ne le voulais pas.
— Vous vous connaissez donc ?
— Certes.
— Mais vous ne vous appréciez guère ?
— Vous êtes perspicace !
— Et je suis certaine que vous ne me direz pas pourquoi vous ne vous aimez pas ?
— Si vous me le permettez jeune reine, la beauté et l’inexpérience ne suffisent pas à percer tous les secrets des hommes.
— Que voulez-vous ! Je m’en serai voulu de n’avoir pas tenté !
Pendant que Magnist s’avance vers elle, les bras ouverts, ravi de fêter leur victoire, Okriana se surprend à sourire. Elle accepte l’accolade et dépose même un baiser sur la joue de

l’homme qui reste un instant interdit par cette démonstration quelque peu étonnante, et sans conteste, hors protocole.
Arkel, Valué et surtout Pogam, lui jettent un regard réprobateur, mais elle hausse les épaules et suit le Sénéchal qui l’invite à la signature du traité de paix.
Nostréya est attribuée à Okriana, sous protectorat de l’Ordre de Justes. En effet, Magnist a indiqué souhaiter laisser l’île pleine propriété de la jeune reine. Il a juste demandé que le nom de son Ordre apparaisse comme protecteur de ce royaume.
— Et ceci vous permettra également de réclamer notre concours, si vous étiez un jour débordée par des assaillants ou toute autre catastrophe. Alors l’Ordre des Justes sera obligé de venir à votre secours.
— Secourir une jeune reine en détresse, je suis sûre que votre esprit chevaleresque frétille à cette idée !
Pour toute réponse, Magnist s’incline.
Pogam est assis seul depuis un moment, les yeux perdus dans son verre. Okriana enjambe le banc et vient s’asseoir face à lui. Elle claque sa coupe en métal contre celle de son ami et l’invite du regard à boire. Soudain, il comprend que pour la première fois depuis bien longtemps, les yeux de la reine semblent de nouveau briller. Elle lui sourit, passe ses doigts sur sa joue, glisse sa main sur sa nuque tirant délicatement sa tête vers elle puis sans un mot, elle l’embrasse. Ce baiser, si imprévu, si intense, réveille en Pogam le feu qui s’éteignait. Il lui saisit la taille pour la coller contre lui, brûlant d’un désir profond, oubliant que leur fougueuse étreinte est observée par tous les convives. Le silence s’étant fait autour d’eux, ils stoppent et parcourent l’assemblée du regard. Arkel lève son verre en leur direction, comme approuvant leurs retrouvailles. Valué pose ses doigts sur son front, signe de la bénédiction hazadhul. Mais alors que Pogam s’apprête à proposer à Okriana de rentrer au camp, il remarque le regard de Magnist.
Le Sénéchal ne bouge pas, tel un prédateur fixé sur sa proie, il regarde intensément la jeune femme. Il ne paraît même pas savoir que Pogam se tient juste à côté. Il la dévore des yeux et le jeune homme reconnaît la lueur du désir. Au même instant, Okriana remarque la même chose, ce qui provoque une espèce de gène si bien qu’elle se dégage de Pogam et se lève.
Tout bouillonnant, l’architecte vient se planter devant Magnist.
— Elle pourrait être votre fille !
— Et vous, mon fils. Un problème ?
— Je vois comme vous la regardez, sachez je ne vous laisserai pas faire !

— Faire quoi ?
— Elle n’est pas pour vous, vous n’êtes pas à la hauteur.
— Je le sais, mais vous, le savez-vous ?
— Nous sommes faits l’un pour l’autre. Je le sais depuis le premier jour de notre rencontre. — Étiez-vous le père de l’enfant ?
Pogam sursaute et se saisit du bras de Magnist pour l’éloigner du groupe. Arrivé à ce qu’il juge être la bonne distance pour ne pas être entendus, il le lâche.
— Comment savez-vous ?
— Elle vit, se bat et aime comme quelqu’un qui a perdu quelque chose de précieux, et quoi de plus précieux qu’un enfant...
Tout en parlant, le Sénéchal pose la main sur l’épaule du jeune homme.
Pogam se radoucit et accepte l’invitation de Magnist à venir s’asseoir à l’écart. Un jeune garçon vient leur remplir leur coupe puis les laisse seuls.
— Elle a tant perdu, si jeune, et elle a tant souffert. — Vous ne m’avez pas répondu, étiez-vous le père ? — Non.
Magnist ne relève pas, il pose une fois encore sa main sur l’épaule du jeune homme qui a perdu toute sa fougue et qui regarde cette fois tristement Okriana, discutant avec Valué.
— Les Hazadhuls sont belles et courageuses, mais elle est leur reine. Et je sais que tous les hommes la désirent, même vous, je le vois bien, vous cédez à ses charmes... Même Borvo !
À l’annonce de ce nom, Magnist se fige une seconde.
— Qui ?
— Borvo, celui qui nous a aidés. Puis remarquant la mine étonnée du Sénéchal, Pogam lui demande s’il le connaît.

— Il est aussi connu que moi sur Jeilfen. Pourquoi ne pas m’avoir parlé de lui ?
— Je ne sais pas, c’est surtout Okriana qui a traité avec lui, mais moi je voyais bien comment il la regardait et...
— Il vous a aidés à quoi ?
Mais l’arrivée d’Okriana suspend la conversation. Elle indique qu’ils vont devoir rentrer à leur campement, pour laisser le temps aux troupes de Magnist de plier bagage et de prendre la mer. Mais alors qu’elle termine sa phrase, le Sénéchal la coupe sèchement.
— Pourquoi ne pas m’avoir parlé de Borvo ?
— Mais parce que je ne vous dois rien.
— Comment ? Et cette victoire ? Cette nouvelle terre ?
— Voyons Magnist, vous savez comme moi qu’avec ou sans vous, je l’aurais remportée. J’ai juste accepté de vous laisser l’impression d’être mon sauveur, car je vous sais sensible au sauvetage des ingénues, jeunes et jolies de préférence.
— Il suffit de votre arrogance, jeune fille !
Magnist s’est levé, rouge de colère, mais Okriana fait un pas vers lui.
— Non, il suffit de VOTRE arrogance. Vous vouliez m’aider, vous l’avez fait. J’ignore quels plans vous nourrissiez à mon encontre, mais sachez que je suis libre. Libre comme la flamme qui fait briller mon sabre. Libre comme les feux qui sortent de mes mains. Libre comme toutes les Hazadhuls et aussi vaste que soit votre influence en ces lieux, apprenez qu’il est stupide de défier les guerrières d’Hazadef.
Sans lui laisser le temps de répondre, Okriana remonte sur Illya, sitôt suivie de toutes les Hazadhuls qui jettent un regard de défi à l’homme resté debout. Il n’entend pas les salutations de Pogam, Arkel et Valué tant sa colère et sa frustration sont grandes.
Une fois revenu dans sa chambre, il marche quelques instants de long en large lorsque le sol se dérobe sous ses pieds. Il est aspiré dans un vortex de sable sombre et termine lourdement sa chute sur un sol rocailleux. Ses yeux clairs sont rougis. Il les frotte quelques secondes, puis réalise qu’une gueule béante se tient juste devant lui.
— Alors ?
— C’est fait, Monseigneur.
7
Mise en avant des Auto-édités / Aléas Assassins de Justine Obs
« Dernier message par Apogon le jeu. 14 mars 2019 à 17:04 »
Aléas Assassins de Justine Obs


Léa



La journée était belle, ensoleillée, les oiseaux chantaient la vie. Léa se surprit à sourire, elle avait passé une de ses tenues préférées, une robe cintrée au niveau de la taille. On eût dit que le vêtement avait été fait sur mesure tant cela la mettait en valeur. Elle se sentait belle et cela constituait l’essentiel en cet instant.
Célibataire et sans enfants, elle s’était résolue à ne jamais fonder de famille. Léa en avait l’habitude, elle, l’enfant de la DDASS. Désormais, cadre dynamique dans les Ressources Humaines, elle vivait sa vie à pleines dents. Entre son travail et ses voyages, son planning était plutôt bien rempli.
Récemment, elle avait été débauchée de son travail pour intégrer une grosse société de BTP dans la région parisienne. Le patron, Monsieur Landy, ayant fortement insisté pour qu’elle rejoigne ses équipes. Au départ, la jeune femme ne comprit pas très bien cet engouement, pour la convaincre, il alla jusqu’à lui proposer une rémunération au double de ce qu’elle percevait, alors elle n’avait pas résisté longtemps.
La vie n’ayant pas été tendre avec Léa, elle prenait cette réussite comme une revanche sur tous ses malheurs.

   Le métro était bondé de monde ce matin-là, la chaleur suffocante et le contact avec des inconnus transpirants à grosses gouttes semblait malheureusement inévitable. Cela lui donna la nausée.
Au bureau, elle avait prévu, en tout début de matinée, un rendez-vous très important à neuf heures. Un licenciement. Cela faisait partie de son lot quotidien mais, même avec son expérience aguerrie, ce n’était pas sa tasse de thé. Annoncer à des pères de famille qu’ils avaient perdu leur job, rien de réjouissant.
   Après cet entretien des plus pénibles, elle referma la porte de son bureau et soupira. Le gars avait pleuré. Il fallait maintenant qu’elle se concentre sur le reste de la journée. La vie continue…
C’est alors que l’équipe de la paie vint la déranger pour une sombre histoire d’heures supplémentaires à attribuer à un salarié absent. Les filles de ce service se disputant constamment pour des broutilles, celles-ci venaient souvent la voir afin qu’elle tranche. Cela avait le don de l’agacer, les deux plus fortes têtes faisaient tout pour la convaincre que chacune avait raison. Un vrai dialogue de sourds ! Elle appréciait leur dévouement pour leur travail mais de là à venir faire un esclandre dans le bureau de la Directrice des Ressources Humaines, il y avait tout de même une nuance.

Léa leva une main et les deux se turent instantanément :

 — Ça suffit Mesdames ! Le salarié a réellement fait ces heures supplémentaires avant son absence ? Alors payez lui ! Pas la peine de tergiverser !

Les deux femmes repartirent en soufflant et en se jetant des regards noirs. Choquée par cette attitude, Léa décida d’organiser une réunion des équipes « R.H » dès le lendemain matin afin de remettre les pendules à l’heure.
Après avoir envoyé son email de convocation, elle entendit presque immédiatement des plaintes. Elle leva les yeux au ciel, parfois les couloirs prenaient la forme d’une cour de récréation. La réunion n’allait pas être triste.

   Le soir venu, elle reprit son métro en direction de chez elle, puis, arrivée à bon port, son corps fatigué s’affala sur le canapé sans aucune retenue. Toute la journée, elle prenait des airs de grande dame mais en fin de journée, son naturel revenait au galop. Léa était une fille assez simple.
   Son chat Dudule sauta alors sur ses genoux. Il la regarda de ses beaux yeux verts, hypnotisants. Elle l’avait recueilli à la SPA à ses trois ans, personne ne voulait l’adopter car « trop vieux » et pour couronner le tout : il était entièrement noir. Son histoire l’ayant émue, elle décida de repartir avec lui. Bien que son nom soit un peu spécial, voire même très particulier, elle l’avait conservé pour ne pas perturber l’animal. Et puis, elle se l’avouait, ce nom la faisait bien rire.
S’ensuivit alors des heures de jeux et de rigolades avec Dudule qui lui rendait bien la chance qu’elle lui avait offerte. Il s’évertuait à lui faire des câlins en lui décochant des violents coups de tête emplis de ronrons. Très vite, une complicité était née entre eux. Dudule comprenait sa maîtresse même quand elle n’allait pas bien, dans ces cas-là, il « tricotait » de ses petites pattes sur son ventre pour lui faire savoir qu’il était là pour elle.

   Le lendemain, à l’heure prévue, Léa tint sa réunion avec ses équipes. Elle savait qu’il allait falloir user de diplomatie car l’ambiance était à couteaux tirés entre les Gestionnaires des Ressources Humaines et les Techniciens de la Paie. Tout ce beau petit monde représentait tout de même vingt personnes. Lorsqu’elle fit son entrée dans la salle, cela suffit à couper toutes les discussions en cours.

 — Bien, bonjour à toutes et à tous, merci d’être présents.
 — On n’a pas vraiment eu le choix ! entendit-elle au fond de la salle.

Aussitôt, d’autres plaintes s’élevèrent dans un brouhaha insupportable.

 — Je vous demanderai de bien vouloir faire silence s’il vous plaît !

Les choses semblaient débuter assez mal.

 — Si je vous ai demandé de venir, c’est parce que, ces derniers temps, j’ai pu observer un climat assez détestable.

Les deux filles venues la veille prirent soudainement une mine bougonne. Léa préféra ne pas relever et continua dans sa lancée.

 — Pour le bien des nombreux salariés dont nous nous occupons, je vous demande une réelle connexité entre les différents services. Au cas où vous ne vous en rappelleriez pas, la masse salariale approche les 4000 collaborateurs. Ainsi, que vous le vouliez ou non, le Service Paie a besoin du Service R.H pour réaliser les paies correctement. Un contrat de travail bien établi équivaut à un bulletin bien établi. Je ne le répéterai jamais assez…
Et inversement le Service R.H a besoin du Service Paie pour traiter correctement les dossiers des salariés notamment en matière de prévoyance et de mutuelle.

Léa reprit sa respiration et constata que tout le monde la regardait avec attention.

 — Mettez-vous bien cela en tête : JE-NE-VEUX-PLUS de rivalité quelle qu’elle soit. Vous devez avancer main dans la main pour, je le rappelle, le bien de nos salariés. Ils n’ont pas à pâtir de vos querelles enfantines. Je ne vise personne en particulier, je vous demande juste d’être vigilants. Merci pour votre écoute, je ne vous monopolise pas plus longtemps. Bonne journée à tous !

   Tous se levèrent dans un grincement de chaises assourdissant. Quelques « bonne journée » se détachèrent du lot et le silence revint rapidement.
Léa rejoignit son bureau et relâcha la pression en s’étirant sur son fauteuil. Elle espérait que ce petit rappel porterait ses fruits au moins durant quelques mois. Ainsi installée, elle se mit à songer à ce qu’elle allait faire durant son weekend. Tous ses amis étant casés, elle était devenue la « vieille fille » pour tous. Cela l’exaspérait au plus haut point surtout quand les fatales questions surgissaient en pleine soirée.
 — Alors, quand est-ce que tu nous présentes un mec ?
 — L’horloge tourne, tu as réfléchi si tu voulais avoir des enfants ?

   Rien qu’à y repenser, elle tressaillit. Sa vie était certes parfois morose mais au moins elle n’avait de comptes à rendre à personne. Pas même à son patron, Monsieur Landy. Celui-ci lui laissant carte blanche pour gérer l’administration de l’ensemble des salariés. Jamais il ne venait mettre son nez dans ses dossiers et cela était très appréciable pour cette jeune femme « self-made-woman ».

   Pendant qu’elle était totalement plongée dans ses pensées, il fit son apparition discrètement dans le bureau. Léa leva les yeux précipitamment et sursauta.

 — Veuillez m’excuser Léa, je ne voulais pas vous effrayer.
 — Ce n’est rien Monsieur Landy, je vous en prie, que puis-je faire pour vous ?
 — Hé bien à vrai dire, rien de plus que ce que vous faites déjà.

Léa l’observa alors avec un regard inquiet.

 — Je suis maladroit décidément ! Non, je voulais vous remercier de votre travail en vous offrant cette bouteille de vin. Ce n’est qu’un maigre présent mais j’espère que cela vous plaira.

Elle ne comprenait pas tout mais accepta de bon cœur.

 — Oh mais… Année 1962… C’est une bouteille d’une grande valeur Monsieur… Merci beaucoup.
 — Je vous en prie Léa, je vous laisse !

   Léa trouva cette démarche particulière, est-ce que tous les autres responsables avaient reçu ce même cadeau ? Elle préféra garder cela pour elle. Il y avait assez de rivalité dans les équipes. De toute manière, elle n’était pas proche de ses collègues. Elle souhaitait garder une distance professionnelle.

   Lorsque Léa rentra chez elle ce soir-là, la fatigue la prit complètement au dépourvu. Elle se coucha sans dîner après avoir rangé soigneusement la bouteille.
Au petit matin, elle s’éveilla comme une fleur et, en examinant son horloge elle s’aperçut qu’elle avait dormi douze heures d’affilée. Au bureau, l’ambiance semblait tendue, Léa jeta des regards inquiets un peu partout. Personne n’était dans les bureaux. Après avoir déposé ses affaires sur son fauteuil, elle partit à la chasse aux informations.

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’elle retrouva toutes les équipes réunies dans la grande salle. Elle entra alors à tâtons et constata que tout le monde avait la tête baissée.
Le Directeur Général prit immédiatement la parole.

 — Mes chers collègues, merci à tous de vous être rassemblés ce matin, je dois porter à votre connaissance une bien triste nouvelle. Notre président, Monsieur Landy, a eu une attaque cardiaque cette nuit. Il a pu être pris en charge mais visiblement cela était trop tard… Il est désormais dans le coma entre la vie et la mort… Les médecins sont très pessimistes. Il semblerait que ses fonctions cérébrales aient été atteintes, son pronostic vital est engagé… Et… Je…

   À ces mots, le « D.G » éclata en larmes sans pouvoir terminer sa phrase.
Léa le regarda, bouche bée. Elle avait assez peu l’habitude de voir ce « requin » montrer ne serait-ce qu’une once d’émotion. Il se reprit alors.

 — Comme vous pouvez le voir, je suis très affecté par cette nouvelle. Je vous prie de m’excuser, je vais me retirer dans mon bureau.

   Il quitta l’assemblée et, instantanément, les chuchotements battirent leur plein. Léa en profita pour faire signe à ses équipes de regagner leurs postes et retourna dans son bureau.
Au prix d’un grand effort, elle résistait aux larmes qui pesaient sous ses paupières. Elle connaissait pourtant Monsieur Landy depuis tout récemment mais s’était prise d’affection pour cet homme d’une douceur incomparable malgré sa position hiérarchique. Léa repensa alors à sa visite de la veille. Il n’avait pas semblé être mal. En imaginant son patron sur un lit d’hôpital, elle frissonna. Quelle tristesse…
Tout le reste de sa journée de travail lui sembla comme une pénitence, les minutes s’écoulaient lentement. Elle avait hâte de rentrer pour pouvoir se recueillir. Impossible de se concentrer dans ces conditions. Heureusement, c’était vendredi.

   De retour à la maison, sans prendre la précaution de tout ranger comme à son habitude, Léa se débarrassa de son manteau et de ses chaussures en les balançant au sol. Elle s’affala ensuite dans son canapé. Dans le silence, elle fixait le vide. Les larmes lui vinrent enfin et cela la déchargea un peu. Et puis, toute à sa tristesse, ses yeux se posèrent sur la bouteille de vin. En se levant, elle hésita. Cette bouteille d’une valeur inestimable devait être bue pour une grande occasion. Elle haussa alors les épaules.
   Monsieur Landy apprécierait sûrement qu’on lui rende hommage de cette manière. En fouillant longuement dans ses tiroirs, elle dégota enfin un tire-bouchon. Sans trop se poser de questions, elle enfonça l’outil dans le liège et celui-ci céda gentiment.
   Malgré l’âge de la bouteille, tout était encore solide, ce qui plut à Léa. Elle détestait que le vin ait un goût de bouchon. Contre toute attente, le breuvage s’avéra divin dès la première gorgée. Sachant que ce genre de millésime délicat devait être dégusté en prenant son temps, Léa avait un peu honte de son manque de bonnes manières. Mais, il lui sembla que plus elle buvait et plus cela était bon.
   Au bout de quelques minutes, elle fut un peu assommée par l’alcool et se jeta dans le fond de son canapé comme si elle était happée par l’arrière. Désormais, ses pensées étaient légères. Elle se surprit même à rire sans vraiment savoir pourquoi.
Pour se familiariser plus amplement avec ce vin bienfaiteur, elle scruta l’étiquette.
D’où venait-il ?
Une gravure représentant un château y figurait comme bien souvent sur les bouteilles de vin. Elle lut l’inscription « Château du Loir ». Un loir bien dynamique trônait au-dessus du bâtiment à la manière d’une salamandre royale. L’ensemble se distinguait majestueusement. Elle continua à tourner la bouteille à la recherche d’autres informations. En passant son doigt sur le papier usé, elle heurta un coin qui dépassait. Celui-ci était juste pris entre la bouteille et l’étiquette. Elle l’ôta et constata que c’était un morceau minuscule plié plusieurs fois sur lui-même. Intriguée, elle ouvrit le papier avec une petite pointe de stress.
Monsieur Landy savait-il que cette bouteille contenait un petit mot caché ?
Elle sourit à cette éventualité. Mais tandis que l’ensemble fut défait, Léa eut un mouvement de recul presque immédiat. Un temps de latence eut lieu entre la lecture et la compréhension des mots inscrits.


Après une lecture, aidée de ses yeux plissés, il sembla à Léa qu’elle avait fini par décrypter le texte :


« Léa LAURENT
Née le 10 août 1982
Parents inconnus »




Le cœur de la jeune femme s’emballa.
Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ?
8
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°21 : Faute grave
« Dernier message par ChrisTaffo1 le lun. 4 mars 2019 à 07:52 »
Nous sommes sur le qui-vive tout d’abord, puis nous nous  projetons dans une direction avant d’être emmenés sur un autre chemin. Une nouvelle qui aiguise notre curiosité. Bien sympathique à lire.
9
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°21 : Faute grave
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 3 mars 2019 à 16:05 »
Bonjour à tous 😀
21e et dernière nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😢😭
Jusqu’où seriez-vous prêts à aller si votre vie basculait ? 😱😓
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Faute grave


Julia ne comprenait pas pourquoi elle devait s’obliger à revivre cette scène, encore et encore. Cette technique ne fonctionnait pas. Elle ne cessait de le dire. Loin de calmer ses angoisses, cela ne faisait qu’augmenter son sentiment de culpabilité. À quoi bon lui rappeler qu’elle était la seule à s’être sortie indemne de ce massacre ? Comment ce médecin pouvait-il croire que ça l’aiderait à surmonter ce traumatisme qui l’empêchait de reprendre sa vie en main ?
Depuis un an, Julia appréhendait ses nuits encore plus que ses journées. Éveillée, elle pouvait contrôler sa pensée, mais, lorsque les lumières de sa chambre s’éteignaient, elle savait que des fantômes attendaient patiemment dans un coin de la pièce pour venir la hanter. Les premiers temps, elle avait accepté les somnifères qu’on lui donnait sans rechigner, espérant que ce sommeil artificiel lui offrirait quelques heures de répit. Le constat fut sans appel. Aucune chimie ne pourrait effacer ses souvenirs.
Ce sang… Ces corps… Comment oublier ? Julia n’était de toute façon pas sûre d’en avoir le droit. Son quotidien était peut-être devenu un enfer depuis ce funeste jour, mais elle était encore en vie. Elle le regrettait parfois, souvent même, mais elle était là, et sa seule présence en ces murs était en soi un privilège. Oublier aurait été un manque de respect à l’égard de ses collègues, de ces hommes et de ces femmes qu’elle fréquentait depuis presque dix ans.

Une soupe aux lentilles. Voilà ce qui l’avait sauvée. Une simple soupe qu’elle avait préféré consommer au comptoir de ce petit commerce. C’était une première. Julia ne se mêlait d’ordinaire pas à la foule. Elle aimait la solitude, le bruit feutré de son bureau. Déjeuner entourée d’inconnus ne lui ressemblait pas. C’est pourtant ce qu’elle avait fait ce jour-là. Ce vendredi noir comme elle l’appelait désormais.     
Dès lors, comment ne pas s’interroger sur le destin ? Ce karma dont elle avait entendu parler sans que cela ne lui évoque quoi que ce soit. Ce n’était pas son heure, diraient certains. Peut-être. Sûrement même, puisqu’elle était là pour en témoigner. Admettre cette théorie lui posait cependant un problème. Cela revenait à accepter que c’était en revanche le moment opportun pour ceux qui n’avaient pas survécu. Gilbert, ce comptable à six mois de la retraite, qui ne cessait de parler de ses projets. Noémie, cette jeune femme de trente-trois ans, qui était contente d’avoir trouvé une nounou pour ses enfants de deux et cinq ans. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas ses amis. Elle n’aurait certainement pas participé à leur pot de départ et n’aurait jamais pris de leurs nouvelles s’ils avaient été remerciés. De là à accepter leur mort sans ciller…

Julia se souvenait parfaitement de l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait quelques minutes encore avant le drame. Elle revenait de sa pause déjeuner, l’humeur légère. Il ne lui restait plus que quelques heures à travailler avant de pouvoir profiter de son week-end. Elle n’avait rien prévu de particulier, mais l’idée de pouvoir se détendre deux jours d’affilée, au calme dans son appartement, suffisait à embellir sa journée. Le livre qu’elle avait commencé l’attendait bien sagement sur sa table de chevet. Ses chats se loveraient sur ses cuisses tandis qu’elle vivrait mille aventures sans bouger de son canapé. C’est comme ça qu’elle aimait sa vie. Seule et sans danger. Sans concession ni discussion. À quelques semaines de ses quarante ans, Julia aimait sa vie solitaire malgré les remontrances à peine voilées de sa mère qui la poussait à se ranger. « Se ranger ». Une expression qu’elle vomissait. N’avait-elle pas plus de valeur qu’un plaid qu’on met au placard quand arrive l’été ? De toute façon, à force de refuser les invitations de ses collègues, les sollicitations s’étaient faites de plus en plus rares au fil des années, jusqu’à disparaître totalement, et cela lui convenait parfaitement. Julia donnait le change toute la semaine pour renvoyer l’image qu’on attendait d’elle : une femme discrète, mais avenante, aimable et performante. Une personne dévouée qui savait se faire oublier. En d’autres termes, une employée modèle. Le samedi et le dimanche étaient donc sacrés. Ils n’appartenaient qu’à elle. Personne ne pouvait les lui voler. C’est à ces heures futures que Julia pensait en entrant dans les locaux de cette petite imprimerie de quartier.
Le reste de ses souvenirs étaient flous et certainement déformés. Elle entendait encore résonner un glas au loin. Le médecin évoquait pour sa part une allégorie. Une représentation de son macabre décompte. Douze sons de cloche pour douze cadavres. 
Gilbert, Noémie, Arthur, Solène, Vincent, Jacques, Patrick, Laurent, Béatrice, Bertrand, Sophie et Denis. Huit hommes et quatre femmes. Ce manque de parité semblait dérisoire aujourd’hui. Tous ses collègues étaient morts, sans exception. La lame du couteau n’avait fait aucune distinction de genre.
Non, définitivement, Julia ne voulait pas se revivre cette scène et ce médecin ne pourrait pas l’y obliger.

*


– Ce que vous me dites, c’est qu’il n’y a toujours pas de progrès, c’est bien ça ?
– Pas dans le sens où vous l’entendez, mais Julia va mieux, c’est indéniable.
– Mieux ? J’espère que vous plaisantez !
– Le traitement que nous lui prescrivons répond parfaitement à nos attentes. Son humeur est stabilisée et je peux vous assurer qu’elle ne représente plus aucun danger pour elle ou pour autrui.   
– Désolé, mais il va m’en falloir un peu plus. Que je sache, elle est toujours dans le déni !
– Et elle le restera peut-être toute sa vie, vous devez vous y préparer. Cela ne veut pas dire qu’elle recommencera. Et puis je suis obligé de tempérer vos propos. Même si Julia n’a pas encore pris conscience de ses actes, elle a récemment admis avoir une part de responsabilité dans ce qui s’est passé. De manière détournée, je l’admets, mais c’est un début.
– Vous vous parlez de cette histoire de film ?
– Que Julia ait reconnu avoir ressassé ce scénario des dizaines de fois est une petite victoire en soi !
– Une victoire… Une échappatoire, oui ! Un leurre ! Elle vous mène par le bout du nez, voilà ce que je pense !
– Sauf que c’est mon avis qui compte dans ces murs et je ne partage pas votre point de vue. Julia est persuadée d’avoir influé sur le cours du destin. De manière involontaire, bien sûr, mais elle ressent une certaine culpabilité. N’est-ce pas ce que vous attendez de sa part ? Le début d’un remords ?
– Ne jouez pas sur les mots avec moi, docteur ! Je ne suis pas un de vos patients que vous pouvez embobiner avec des images ou autres métaphores. Julia ne regrette rien pour la simple et bonne raison qu’elle refuse de voir la vérité en face. Ce film dont elle vous a parlé, je l’ai visionné, figurez-vous !
– Et qu’en avez-vous déduit ?
– Que Julia se moque de nous dans les grandes largeurs ! Cette scène dont elle ne cesse de vous parler n’a rien avoir avec celle que j’ai découverte ce jour-là. Vous n’y étiez pas, moi si, et croyez-moi quand je vous dis que je ne suis pas près de l’oublier.
– Vous avez raison, je n’y étais pas, cela ne veut pas dire que je ne prends pas cette affaire au sérieux. Vous ne voyez pas le rapport avec ce film car vous ne cherchez pas à comprendre ce qu’il s’est passé dans la tête de Julia au moment des faits. Vous voulez une explication rationnelle, un élément concret qui vous permette d’accepter une vérité qui vous dérange. Malheureusement, dans mon domaine, il n’est pas rare que certaines questions restent sans réponse. On peut supposer, présumer et parfois même concevoir une certaine logique, même si celle-ci nécessite de faire abstraction de sa propre raison.
– Très bien, alors expliquez-moi ce que je ne conçois pas !

Le lien était facile à démontrer, mais le médecin savait qu’il s’adressait à une oreille réfractaire. L’homme qui lui faisait face était de toute évidence en colère. Il ne cherchait pas une explication, mais une justice. Un signe qui lui prouverait que cet acte ne resterait pas impuni. Ce que le patricien dirait n’y changerait rien. Ce dernier le savait, pourtant il se plia à l’exercice sans se faire prier.
La vie de Julia avait basculé dix-huit mois plus tôt. Il n’avait fallu qu’un simple grain de sable dans son train-train quotidien pour que tout son monde s’écroule.
Une grippe contractée au contact d’un de ses collègues. Une grippe mal soignée qui l’avait mise hors-jeu un temps. Voilà ce qui avait ruiné la vie de cette femme. Elle y croyait dur comme fer, en tout cas. Julia s’était toujours targuée de ne jamais poser un jour de congé. Elle ne prenait même pas les cinq semaines qu’elle cotisait dans l’année. Dévouée à son travail, Julia était persuadée d’être un élément indispensable à son patron, c’est pourquoi elle n’avait pas été étonnée d’être remplacée le temps de ses trois semaines d’arrêt-maladie. Le travail qu’elle abattait chaque jour ne pouvait attendre. Julia avait d’ailleurs tenu à vérifier chaque soir auprès de l’intérim qu’aucun retard n’était accumulé. Pour Julia, il ne faisait aucun doute que cette jeune femme ne pourrait pas faire illusion bien longtemps.   
Quand son patron lui avait annoncé à son retour que cette petite pimbêche — seul prénom que Julia consentait à lui donner — allait rester dans l’équipe, Julia ne s’était tout d’abord pas inquiétée. Au contraire, elle y a vu une certaine reconnaissance de la part de son supérieur. Il paraissait évident que Julia méritait d’être assistée dans son travail.
Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Julia comprit que sa propre présence au sein de l’entreprise n’était plus si appréciée. Les remontrances devenaient quotidiennes, pour un oui ou pour un non. Elle qui n’avait jamais commis la moindre erreur se voyait reprocher toutes sortes de peccadilles. Une faute de frappe dans un mémo interne, une conversation trop forte dans un couloir, ou encore un café trop corsé qu’elle préparait pour toute l’équipe chaque matin et dont elle n’avait pourtant jamais changé le dosage. Bref, chaque soir Julia quittait son poste avec un goût amer. Elle ne ressentait plus cette satisfaction du travail bien fait qui lui tenait tant à cœur.     
Affectée par cette situation, Julia commença à perdre de son assurance. Elle avait la sensation que son supérieur lui attribuait des missions de plus en plus compliquées à réaliser. Prise de doute quant à ses capacités, Julia revenait sans cesse sur son travail au point d’accumuler du retard dans ses tâches quotidiennes, qu’elle gérait pourtant depuis dix ans presque les yeux fermés. Son tempérament avait changé, lui aussi. De plus en plus irascible envers ses collègues, notamment avec la fameuse « pimbêche » que tout le monde avait adoptée, Julia se retrouvait chaque jour un peu plus isolée. Seule Sophie, la maquettiste, passait encore une tête, de temps à autre, dans son bureau pour la saluer.   
Quand son patron la convoqua pour un entretien, Julia se présenta à lui avec l’espoir d’une petite fille cherchant le réconfort et les encouragements d’un parent aimant. La veille, il l’avait surprise en train de pleurer devant son ordinateur. Il n’avait rien dit et s’était contenté de refermer la porte. Par pudeur, certainement. C’est en tout cas ce qu’avait pensé Julia sur l’instant. Elle respectait énormément ce chef d’entreprise, de quinze ans son aîné, qui prenait soin de ses employés sans jamais s’immiscer dans leur vie privée. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi Gilbert se tenait debout, à ses côtés. Julia ne voyait en lui que le comptable qui lui validait ses bons de commande et notes de frais, elle oubliait qu’il était également en charge des Relations Humaines de la société.
L’air accablé qui se lisait sur le visage des deux hommes laissait penser qu’un de leurs collègues venait de décéder. Julia dut relire trois fois la lettre que Gilbert lui avait tendue avant de comprendre de quoi il retournait.
« Faute grave ». Voilà les deux mots qui avaient changé le cours de la vie de cette employée qu’elle estimait modèle. Deux mots qu’elle n’aurait jamais cru lire ou entendre à son sujet. Bien sûr, l’erreur était avérée. Julia avait tardé pour envoyer le courrier en recommandé que lui avait transmis son patron, mais ce n’est pas elle qui l’avait rédigé. Cette mission avait été confiée à la « pimbêche », la nouvelle chouchoute attitrée ! C’est elle qui aurait dû être chargée de le poster. Elle encore, et son patron bien sûr, qui savait à quel point cette lettre ne pouvait attendre. Comment Julia aurait pu deviner que de la date de son envoi dépendait un gros contrat avec l’État ? Aujourd’hui, on lui reprochait un manque à gagner de cinquante mille euros pour la société. C’était injuste, Julia le savait et le cria d’ailleurs haut et fort, mais le combat était perdu d’avance. Un dossier à charge avait été constitué à son encontre. Tous les petits manquements qu’elle avait accumulés depuis plusieurs semaines avaient été consignés. Gilbert avait également noté ses retards répétitifs avec la précision d’une horloge suisse. Certes, ils n’excédaient jamais plus d’un quart d’heure, mais, mis bout à bout, ils devenaient pénalisants. Le DRH avait pris un air navré en lui donnant le coup de grâce. Dans la pochette qu’il tapotait du bout des doigts se trouvaient aussi des témoignages de ses collègues jurant sur l’honneur que Julia avait un comportement agressif qui nuisait à l’ambiance générale de la société.
Son patron n’avait même pas daigné la regarder dans les yeux. Il tapotait sur son téléphone portable quand Gilbert avait signifié à Julia qu’elle avait le droit de faire appel à un représentant pour défendre son dossier, mais qu’il allait dans l’intérêt de tous que ce licenciement se passe de manière apaisée. Julia avait essayé de réagir, d’argumenter chaque point qui lui était reproché, mais son patron lui avait coupé la parole en annonçant que l’entretien était terminé, les yeux toujours rivés sur son écran. Il n’avait ajouté qu’un point : elle était tenue d’effectuer sa période de préavis en télétravail afin d’éviter tout malaise.
Abasourdie, Julia était sortie rapidement de la pièce, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.   

– Vous devez comprendre que ce travail représentait plus qu’un passe-temps ou un moyen de gagner sa vie, précisa le médecin. Il était la clé de voûte de Julia, son seul point d’ancrage avec la société.
– Vous oubliez sa famille !
– Pardonnez ma franchise, mais cela fait un an que je m’occupe de votre sœur et pas une fois elle ne m’a parlé de vous ou de vos parents. Et sans vouloir minimiser la responsabilité de Julia dans ce qui s’est passé, il est clair que de nombreux signes auraient dû vous alerter.
– Quoi, parce que ma sœur avait du mal à encaisser son licenciement et qu’elle a été marquée par une scène de film, je devais m’attendre à ce qu’elle se prenne pour Robert Redford découvrant tous ses collègues massacrés en rentrant de sa pause déjeuner ? Votre raisonnement n’a aucun sens ! Dois-je vous rappeler que dans ce scénario, Redford n’est pas le coupable ? Julia, si !
– Vous saviez que votre sœur nourrissait une haine démesurée envers ses anciens collègues.
– Je pensais que ça lui passerait. Qu’elle nous ferait une mini-dépression comme à son habitude et qu’elle s’en remettrait ! Croyez-vous sincèrement que je ne serais pas intervenu si j’avais su ce qui se tramait dans sa tête ?
– Ne vous avait-elle pas fait part de ses doutes ?
– Quels doutes ?
– D’avoir été la victime d’un complot. Que tous ses collaborateurs avaient une part de responsabilité dans son éviction.
– Si, bien sûr ! Cette idée l’obsédait. Mais j’étais censé faire quoi ? Apporter du crédit à sa paranoïa ?
– Vous comprenez que le monde parallèle qu’elle s’était créé ne pouvait pas être sans conséquence.
– Qu’est-ce que vous cherchez à me dire, à la fin ? vociféra le frère. Que j’aurais dû deviner ce qui allait se passer ? Que j’aurais pu empêcher ce massacre ?
– Le transfert qu’elle avait opéré n’a pas dû vous échapper, quand même.
– C’est facile à dire aujourd’hui, docteur, mais à l’époque je ne connaissais pas le prénom de ses collègues !
– Noémie, Laurent, Sophie, Gilbert… Admettez que c’est peu commun.
– Quoi donc ? Donner ces prénoms à douze chatons pour les égorger ensuite ?
– Oui, par exemple.


10
Mise en avant des Auto-édités / La Maison de Leo Rutra
« Dernier message par Apogon le jeu. 28 févr. 2019 à 16:50 »
La Maison de Leo Rutra


Prologue


— Ne restez pas là tous les deux !
La réaction du chat ne se fait pas attendre. Ses griffes patinent dans le vide pendant une seconde avant d’adhérer sur le béton brut et il s’enfuit en rasant le sol, la queue recourbée entre ses pattes. Il ralentit en arrivant sur le seuil de la porte entrouverte et se retourne pour chercher son maître d’un regard effrayé. Puis il disparaît de la vue de l’enfant.
Le bruit des énormes machines s’accentue. Un grondement sourd dont l’onde se répercute en vibrations violentes dans toute la pièce. Elles ressemblent à des animaux sauvages sur le point d’attaquer, trépidant au gré des secousses de leurs moteurs qui tournent déjà à plein régime, prêtes à bondir à tout moment. À des montagnes d’acier dont les sommets viennent gratter le haut plafond du sous-sol en crachant des volutes de fumée tantôt épaisse tantôt diffuse.
Les écrans de contrôle clignotent sporadiquement tandis que le système d’alarme projette de brefs flashs rouges agressifs pour prévenir de l’imminence de l’allumage du projecteur.
N’importe quel enfant aurait pris ses jambes à son cou sans avoir besoin d’en recevoir la consigne, pris de panique face à l’état d’alerte dans le laboratoire. Mais pas celui-là.
Il a fait du laboratoire son terrain de jeu depuis longtemps, s’inventant des aventures extraordinaires pendant que son père passait des jours entiers à répéter les calculs et les tests, à affiner ses tests et peaufiner ses théories. Le garçon n’est jamais loin, tournant autour de lui comme un satellite autour d’une étoile.
Ce qu’il a toujours aimé par-dessus tout, c’est d’observer les particules danser dans la lumière crue de l’éclairage artificiel. Il passait des heures à les regarder voleter, la bouche légèrement entrouverte, fasciné par le spectacle grandiose.
La chaleur ne le dérange pas, il s’y est habitué. Même la fumée âcre des machines ne le gêne plus, c’est tout juste si elle le fait tousser de temps en temps. Pour lui c’est toujours mieux que l’odeur rance qui règne hors du laboratoire, la puanteur pernicieuse et tenace de la maladie, le parfum insupportable et nauséeux de l’absence.
Autour de lui, toutes les barres de néons explosent dans des gerbes d’étincelles, réduisant les sources de lumière aux écrans de contrôle. L’enfant sursaute. Il croit percevoir des frottements, le même bruit qui le réveille parfois, la nuit, quand sa mère déambule dans les couloirs. L’éclairage secondaire prend aussitôt le relais, mais peine à éclairer tout le laboratoire avec sa lumière rougeâtre. L’alarme pousse une série de bips stridents.
N’importe quel enfant serait mort de trouille. Mais pas celui-là.
Celui-là redoute plus la mélodie malsaine du silence morbide qui émane de la chambre de sa mère. L’enfant regarde son père pianoter furieusement sur les écrans en marmonnant des mots noyés par le vacarme.
Et ça l’emplit d’espoir.

***

L’enfant se réveille en sursaut. Le cauchemar est familier, mais il n’en conserve que quelques images floues. Il entend immédiatement les frottements du tissu, celui des semelles en caoutchouc. Il se lève lentement et ouvre doucement sa porte, poussé par le besoin intense de voir sa mère autrement qu’étendue dans l’obscurité de sa chambre. Elle est dans le couloir, à quelques mètres de lui, une silhouette courbée, qui se traîne difficilement, une main en appui contre le mur. Il voudrait tendre le bras pour la toucher. Les relents acides qu’elle dégage lui font l’effet d’une gifle.
— Maman ?
Le murmure lui échappe. Sous la lueur de la lune, la forme drapée se fige avant de pivoter lentement sur elle-même pour lui faire face. Le garçon retient son souffle.
Les longs cheveux sombres retombent autour d’un visage blafard. Il peut distinguer les veines violacées qui serpentent sous la peau vitreuse. Les traits sont déformés, creusés de rides profondes et les lèvres invisibles. Enfoncés dans leur crevasse, deux yeux pâles roulent péniblement pour s’arrêter sur lui.
L’enfant est pétrifié, convaincu que la chose qui s’arque au-dessus de lui n’est pas sa mère.
Un bras décharné se lève et des doigts squelettiques se déploient vers le visage du garçon. Les yeux vides sont braqués sur lui. La peau craquelée s’étire et se déchire pour ouvrir un orifice à l’endroit où devrait se trouver la bouche. Les mâchoires de la chose se déboitent bruyamment et le trou noir s’agrandit. Le cœur de l’enfant se glace. Il voudrait faire un pas en arrière, claquer la porte de sa chambre et se blottir sous sa couette, mais il est pétrifié. Il pousse un hurlement de terreur lorsque la pulpe du doigt, rugueuse et froide, vient caresser son visage joufflu.
Il veut hurler à nouveau, mais sa gorge se serre. Il ne peut plus respirer. La panique le fait suffoquer.
Il n’entend pas les pas lourds qui remontent le couloir, ne remarque pas l’ombre de son père qui surplombe la sienne sur le mur. Il est hypnotisé par cette gueule immonde qui n’en finit plus de s’ouvrir à seulement quelques centimètres de lui. Les os se brisent les uns après les autres. Crac ! Crac ! Crac ! Un parfum de mort reflue et s’imprègne sur sa peau humide et poisseuse.
Un liquide noir, épais et vaseux, déborde lentement hors du trou, dégouline sur le menton de la chose, goutte sur la robe de chambre qui couvre le reliquat de son humanité. L’enfant sait que s’il reste immobile, la gueule se refermera sur lui pour l’engloutir.
Comme un boa avec sa proie.
Petit à petit.
Centimètre après centimètre.
Doucement.
Sans le tuer.
Pas tout de suite.
Une main froide se referme sur son avant-bras et le garçon devine que c’est la fin, qu’il va mourir là, dévoré par cette chose qui se fait passer pour sa mère.
— Bonhomme ? Bonhomme !
La tête de l’enfant roule en arrière. Et tout devient noir.
Lorsqu’il revient à lui, il est dans son lit et son père dépose un plateau sur sa table de chevet. Un grand verre de lait et deux gâteaux secs. Puis il se penche vers le garçon et le scrute avec intensité.
tu m’as fait peur, bonhomme, à hurler comme ça
Son père prend sa main et lui raconte calmement les événements de la nuit, sa crise d’angoisse et les convulsions qui ont suivi.
ça faisait longtemps que ça ne t’était pas arrivé, pas à ce point-là
tu nous as inquiétés, ta mère et moi
Dans un flash douloureux, le souvenir de la chose apparaît à l’esprit du garçon. Il tente de décrire ce qu’il a vu, ces images qui le hantent. Ces yeux vides. Ces griffes sur son visage. Et cette gueule désarticulée, ouverte sur le néant. Son père fait mine de l’écouter, un sourire forcé sur les lèvres, avant de poser une main chaude sur son front froid.
je sais bien que ta mère n’est pas au meilleur de sa forme, mais tu ne penses pas que tu exagères un peu ?
Sa voix est calme, détachée.
tu as fait un cauchemar, bonhomme, rien de plus
Le garçon déteste quand son père l’appelle par ce sobriquet ridicule. À chaque fois, il se demande pourquoi certains mots oublient de se perdre dans les méandres du temps. Bonhomme. Il ne ressent pas l’affection que ce terme est censé évoquer. À la place il se sent rabaissé, humilié. Son père trépigne, trop pressé de retourner à ses calculs et ses expériences. Rien d’autre ne compte vraiment, à ses yeux. L’enfant sait que ce qu’il a vu n’était pas le fruit de son imagination, il peut encore sentir l’haleine fétide de la chose. Pourtant il n’insiste pas. Son père ne peut pas – et ne veut pas – entendre certaines choses. Le garçon acquiesce puis détourne la tête pour ne pas le regarder quitter la chambre. Une fois seul, il laisse germer en lui l’idée que, peu importe ce que tente son père, il ne reverra jamais sa mère. Qu’elle sera réduite à cette chose pour l’éternité.

***

L’espoir perce la muraille de ses certitudes et l’enfant se prend à croire que son père a raison. Que les heures passées dans le laboratoire du sous-sol ont fini par payer et que le miracle s’accomplit enfin. Il ne comprend pas très bien tout ce que fait son père. Les symboles et les chiffres sur les tableaux n’ont pas vraiment de sens pour lui. Tout ce qu’il sait, c’est que si son père réussit, alors tout ira bien. Pour toujours.
— Je ne plaisante pas, bonhomme ! Je vais débuter l’expérience, il faut que tu remontes !
La voix de son père est pleine d’excitation. L’enfant le regarde s’agiter dans tous les sens, circuler entre les machines dans sa longue blouse de travail pour faire des relevés et des ajustements, revenir s’activer sur les écrans puis courir jusqu’aux tableaux vérifier une donnée.
Le garçon est subjugué. Son père n’est plus son père. C’est un super-héros, au même titre que ceux dont il lit parfois les aventures. Super-Scientist. Son superpouvoir, c’est sa superintelligence. Son costume, sa blouse. Dès qu’il l’enfile, il n’est plus cet homme triste et abattu, dépassé par la vie, qui a tout sacrifié pour une présence absente.
Le bruit assourdissant s’accentue, étouffant jusqu’aux pensées les plus profondes de l’enfant. Au lieu d’obéir et de remonter au rez-de-chaussée, il va s’asseoir dans un coin et ferme les yeux pour se laisser bercer par les sons de l’expérience. Il s’imagine qu’ils sont dans une fusée sur le point de décoller pour les transporter dans l’espace.
Il ne voit pas son père serrer les dents en se précipitant comme un dératé vers l’ordinateur central.
L’enfant sourit. Il se dit que cette fois, c’est la bonne.
Les machines s’emballent pour de bon et se mettent à pousser ce qui ressemble à des hurlements de douleur. Le garçon rouvre les yeux au moment où le projecteur s’actionne. Le canon à particules crache son faisceau laser contre le mur en verre trempé.
Son père lui tourne le dos, pianote frénétiquement pour modifier les réglages. La puissance du rayon est trop élevée, le garçon n’a pas besoin de voir les traits crispés de son père pour le deviner. Il lui suffit de voir les bulles qui naissent sur la surface de l’énorme plaque de verre.
Quelque chose ne va pas.
L’enfant se demande alors ce qu’il adviendra lorsque le rayon transpercera le verre et se retrouvera libre. Creusera-t-il un tunnel autour du noyau de la Terre jusqu’à revenir à son point de départ ou fusera-t-il tout droit dans le cosmos ?
L’épaisse paroi de verre se craquelle dangereusement. Dans un geste désespéré, son père court-circuite le projecteur pour éteindre le fusil à protons, en songeant déjà aux mois de travail nécessaires pour réparer les dégâts.
Le faisceau se coupe une demi-seconde trop tard. La plaque de verre trempé explose sans un bruit. Le temps se suspend un instant. Puis le projecteur se transforme en un éclat vif qui irradie le laboratoire. Le garçon est obligé de se couvrir les yeux, aveuglé.
Tout n’est alors plus que lumière.
Une lumière qui recouvre toute forme, tout son.
Une lumière blanche, splendide, chaude et rassurante.
Une lumière entière.
Une lumière éternelle.
Puis le chaos.
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