21/01/19 - 22:07 pm


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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°15 : Contrechamp
« Dernier message par La Plume Masquée le Hier à 16:04 »
Bonjour à tous 😀
15e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand un tournage tranquille se finit mal 🎥📽🎬
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:


Contrechamp


Pas un Grec, pas une épicerie. Rien.
Je pousserai jusqu’à Gare du Nord, pour dîner. Il y a le petit libanais qui fait l’angle avec la rue La Fayette. En marchant bien, j’y serai en dix minutes. C’est pas mal, là-bas. Le seul problème, c’est la sauce. Leurs machins rouges me fusillent le bide. Des coups à chier dans son camion, comme Rico l’an dernier, sur le tournage de la pub Merco. Quelle bande de bras cassés, cette prod. Avec eux, plus jamais. Pour se faire payer à coups de fusil, en plus. Pas question. Même si j’ai pas mes heures, je m’en fous. Je ferai autre chose. Trop longtemps que je garde des places vides pour ces trous de balle.
Ça y est, je me souviens. Des radis rouges. Voilà, c’est ça qu’ils mettent dans leurs sandwichs, les libanais. Tiens, le p’tit nouveau.
— Yo ! Gibson, c’est ça ?
— Ouais.
Le voilà qui me donne du Yo en m’appelant par mon surnom.
— T’as pas du feu, s’te plaît ?
— Ouais, tiens.
— Bien vu le Zippo, il est frais.
Encore un qu’allume sa clope comme un bédo. La coupe à la mode, cheveux longs, rasés sur les côtés, les Nike et le futal de sport qui moule les chevilles, mais pas le reste. Quelle mode à la con.
— Qui c’est qui t’a dit mon blaze, fils ?
— C’est Rico et Poêle-à-frire, ils sont dans la rue d’à côté. Vous faites golris les anciens, je te jure, avec vos blazes de ouf là. Moi, c’est Ted.
— Didier. Mais tu peux m’appeler Gibson, comme les autres.

La pogne solide. Les yeux bien droits quand il cause. Lino dirait que c’est bon signe. Pas un mytho. Et puis il a l’air content d’être là, le môme. Sincèrement. Bien sûr, il se fait enculer. Mais ça, il le sait pas encore, c’est un môme. Sauf que maintenant, c’est un môme qui bosse pour le Cinéma. Ouais, un veinard, qui démarre sur les chapeaux de roues, en plus. Un gros film avec des stars et du matos, des rues bloquées et des cascades, des projos de dix mètres gros comme des lunes qui sortent des fenêtres accrochés par des câbles, des boules chinoises, des figurants, encore des figurants, des légions de putains de figurants qui viennent bouffer du quatre quarts sur des tables régies longues comme des plages, des plages de bouffe merdique colportée par des stagiaires qui sont contents d’en être, et puis encore du matos, des camions de matos dont on n’utilise pas la moitié pour le tournage, mais on s’en fout, c’est la prod qui paye ; et ces escadrilles de techniciens-tatoués-qu’ont-connu-la-planète-entière-dans-leur-carrière, des putains de Larousse du cinéma illustrés, avec une barbe et des clopes à rouler. Bon, ils ont pas tellement évolué depuis la grande époque, à part un ou deux divorces et un pavtar » en banlieue. Mais putain, ils ont kiffé quand même. Ouais, grave. Parce qu’au final, c’est pour ça qu’on y va tous. On se dit qu’on est dedans. Pas comme ces cons qui vont à l’usine, ou dans leurs bureaux merdiques, pomper le nœud d’une huile en cravate pour un salaire minable. Non, nous, on est bien mieux. Au-dessus. Pas des artistes, mais pas loin quand même. Une équipe. Une Famille. Merde, une putain de famille ! Avec le père, le réal, le mec touché par la grâce, genre génie visionnaire, torturé, suspendu entre l’auteur et l’homme de terrain en casquette et mocassins. Et puis à ses côtés, l’équipe mise en scène : des armées d’assistants fraîchement émoulus de leur école de ciné à une plaque l’année, tous plus dévoués les uns que les autres. Une bande de minots un peu branleurs, persuadés d’être des génies en gestation. Tellement cinéphiles qu’ils peuvent se mater l’intégrale de Rohmer deux fois de suite, comme ça, pour le kiff. Tellement interchangeables qu’on leur a filé des numéros. Premier assistant, deuxième assistant, troisième, quatrième, y a pas de limite en fait. Plus le réal en a une grosse, et plus y en a pour lui lustrer. Logique. Et tout ce petit monde sait que s’il lui mijote une bonne turlute, au patron, une flûte comme il les aime, peut être que dans sa grande mansuétude, l’illustre, le sage, il les rappellera pour un prochain film. Et ça, c’est le jack-pot. L’assurance de travailler à nouveau. D’enchaîner, comme on dit. Et enchaîner, et enchaîner. Encore et encore. En-chaî-ner. Comme avec des chaînes et des boulets. Et au bout de cette autoroute de la pipe, l’espoir de passer d’assistant-fiotte à chef. Une vie à tailler des plumes pour une épithète. CHEF. Y a que ça sur un film : chef électro, chef machino, chef opérateur, chef déco, chef costumier, régie-chef, chef monteur, chef, chef, chef... Un putain de régiment d’infanterie.
Et aux pieds de la caserne, à la cave de la grande maison du cinéma : le bâtard. Le fils qu’on a eu avec la bonne, en rentrant au petit jour, un soir de bringue (« Oups ! Désolé, Papa s’est trompé de chambre »). Le mouflet pas vraiment cinéphile, même si ça lui déplaît pas. Le paumé, le technicien déchu, ou encore la canaille qu’a fait un peu de ballon pour des conneries, y a longtemps.
Nous, les ventouseurs.
La ventouse, comme une ventouse pour les chiottes. Sûrement que ça vient de là d’ailleurs, parce qu’on se tape le boulot le plus merdique de l’usine à rêves : garder les places vides dans les rues pour que les camions de tournage se garent. Douze heures par jour et par nuit. En hiver et en été. Dans la rue. A se faire chier sévère, dans nos camions. Avec des cônes de Lübeck et des rouleaux de rubalise tendus entre chaque plot, devant des places vides. Et tout ça pour une seule raison, notre mission divine : que ces connards de riverains ne se garent pas où on est. Et ils essayent. Oh, que oui ! Immanquablement. Alors, après avoir essuyé gentiment quelques insultes, on dialogue, on explique : « Non, Madame Trouduc', vous pouvez pas vous garer ici. Oui, on a des autorisations, regardez. C’est un tournage de cinéma, c’est du sérieux, avec Patrick Prunelle qui tient le premier rôle. Si si, le vrai, avec sa permanente et sa gueule d’ange figée dans le temps, comme au Grévin. En plus, c’est un grand film, réalisé par Gérard Bidule, le mec qu’a tellement de palmes d’or qu’il s’est bâti une case en Belgique avec, pour se protéger quand il pleut des impôts. Alors, Madame Trouduc', vous et votre Clio en leasing, vous n’empêcheriez tout de même pas des millions de gens de rêver, hein ? Parce que si les camions de matos peuvent pas se garer dans votre quartier de rupin à 15 000 balles du mètre carré, il y aura plus de films. Rien. Nada. Un gouffre culturel. La plèbe se noiera dans un océan de conneries hertziennes, et tout ça à cause de vous. »

Merde, voilà que le môme veut faire la causette. Comme si mon feu lui suffisait pas.
— Ça vient d’où, Gibson ? C’est à cause de l’acteur ?
— Non. C’est une marque de guitare.
— Ah ouais. Tu joues ?
Je suis tombé sur un putain de prix Nobel.
— Ouais, à l’époque j’avais plusieurs groupes sur Paname. Je faisais des remplacements, des concerts et tout.
— Pourquoi t’as arrêté ?
— La tune, fils. Ça paye plus que dalle la zique. Un jour, je me suis retrouvé dans la mouise. Grave. Les huissiers qui débarquent le matin et tout le bordel. On venait juste d’avoir ma fille, ma femme et moi. Alors comme j’avais remplacé pas mal de zicos sur des tournages, un copain régisseur m’a proposé mes premières ventouses. Ça s’est fait comme ça, par hasard. Au début, je me suis dit que c’était temporaire. Ça fera vingt piges le mois prochain.
— Ouais, je vois le délire. Moi, je suis dans la mécanique à la base. Et puis j’ai eu des galères de taf, pareil. C’est Jo, le neveu de Rico qui m’a mis sur le plan. C’est un bon soss, Jo. Il savait que je kiffe de ouf le ciné.

Jo, le fils de la frangine à Rico. Une belle famille de cinéphiles, ceux-là. Genre, Les Enfants du paradis en caravane dans la Beauce. Aux dernières nouvelles, le petit de Sylvie donnait plus dans la zipette et les BM chouraves que dans les tournages de films. Mais bon, les gens changent, paraît-il.
— Et tu le connais d’où, Jo ?
La question à dix plaques. Concentre-toi sur ses yeux : en bas, à gauche. Les pupilles qui se dilatent, et ça repart : en haut, à droite. Vas-y, gamin, sors-le-moi ton mytho.
— En fait, Jo et moi on a bossé ensemble dans un garage, à Osny, pendant deux ans et quelques. On est restés potes depuis.
Un garage à Osny. Avec des barreaux aux fenêtres, ouais. En tout cas, c’est pas pour escroquerie qu’il est tombé, le môme. Les mythos c’est définitivement pas son truc.
— Hey Gibson, je veux pas te manquer de respect et tout, mais pourquoi tu mates mes yeux comme ça ?
— C’est le Grand Lino qui m’a appris ça.
— Lino, le rappeur ? Sérieux, tu le connais ? C’est un tueur de ouf, je kiffe depuis l’époque d’Ärsenik...
— T’enflamme pas, fils. On parle pas du même. Lino Ventura, le comédien.
— A ouais, à l’ancienne. Si si, Les papys flingueurs et tout.
— Ouais, c’est ça. J’ai été son chauffeur pendant plusieurs années. On a fini par devenir potes. Tu vois, les Lino, Gabin, Blier, toute cette clique, c’étaient des Messieurs. Je veux dire, jamais un mot plus haut que l’autre, respectueux de tout le monde sur un plateau. Ça serrait la pince à l’équipe le matin, toujours un petit mot pour les ventouseurs et les techniciens : « Ça va les gars ? Pas trop dure, la nuit ? Venez prendre un café. » C’étaient des mecs qu’avaient eu une vraie vie, avant le cinéma. Pour ça qu’ils étaient bons à la face, d’ailleurs.
— Je vois ce que tu veux dire. Et c’était quoi son délire avec les yeux, à ton gars ?
— Lino avait fait carrière dans la lutte, avant de jouer la comédie. Un de ses entraîneurs lui avait appris un truc : guetter l’endroit où les yeux partent, pendant le combat. Pas facile. Mais quand tu y arrivais, ça te permettait d’anticiper une feinte ou une projection. Le truc marche aussi hors du tapis. Et Lino, avant qu’il te connaisse, te posait toujours une ou deux questions en te gaulant le regard. Avant même que tu répondes, il savait si tu mentais, si c’était un souvenir ou autre chose. Un genre de test, j’imagine. Pour voir si t’étais une trompette ou si t’étais réglo. Des années plus tard, j’ai maté un documentaire là-dessus. Ce truc-là, c’est une science, en fait. Ils appellent ça PNL...
— PNL ? Comme le groupe de rap ?
— T’arrêtes jamais avec ton rap, toi. Non, ce truc veut dire Programmation Neuro quelque chose. En gros, c’est des mecs qu’étudient la façon que t’as de bouger les yeux, les bras et le reste quand tu causes, pour voir si t’es un faisan ou pas.
— Lourd. Oh putain, regarde là-bas ! C’est Faguet, avec le réal et la petite assistante. Ils retournent sur le décor à cette heure-ci ?
— Ils vont répéter pour la scène de demain, à coup sûr.
— Elle est fraîche l’assistante, hein ? Par contre elle se la raconte grave, c’est abusé.

Pas faux. Bêcheuse comme pas deux, la gamine. Elle te dit bonjour comme elle te cracherait à la gueule. Avec la moue, mi-hautaine, mi-écœurée de la petite bourge découvrant un étron sur le tapis persan de sa grand-mère.
Mais sa tronche me dit quelque chose. J’ai déjà dû la croiser, cette môme.
Peut-être bien qu’elle ressemble à ça, ma fille, aujourd’hui. Dire qu’on s’est pas revus depuis ce foutu jour de l’an. Ça fait quoi, quatre ans ? Peut-être plus. Faudrait que je l’appelle.
— Hey, Gibson, tu crois que c’est abusé si je demande un selfie à Faguet ? Ma daronne kiffe trop cet acteur. Si je lui envoie la photo, elle va péter un câble.
— Laisse tomber, c’est un tocard. Je peux pas l’encadrer, lui et sa caravane de vingt mètres.
— Vingt mètres !
— Vise là-bas, au bout de la rue. Le gros truc impossible à garer, c’est plus une loge, c’est un Airbus, le bordel. Y a même un putain de jacuzzi à l’intérieur. Juste pour ses putes.
— T’es sérieux ? Faguet, il se tape des putes ?
— Pas plus de deux par jour, rassure-toi. Mais ça l’empêche pas d’emmerder les maquilleuses. Les pauvres gamines sont terrorisées à l’idée de rentrer dans sa turne. Une fois sur deux, il est à poil. D’ailleurs, l’an dernier il a dérapé.
— Genre ?
— C’était le film pour lequel il a eu le César. Le truc engagé, sur un chômeur. Tu parles. Ça les empêchait pas de s’en foutre plein le pif jusqu’à pas d’heure, tous les soirs. Bref. Notre bon Faguet national, engnôlé jusqu’à la moelle, a agressé une assistante-maquilleuse qu’avait le malheur d’être un peu gaulée. Mauvais timing. La môme a débarqué dans sa loge en pleine orgie. C’était pas la première fois que ce genre de connerie arrivait. Sauf que là, le lendemain, les parents de la gamine se sont pointés sur le plateau, et la prod s’est chiée dessus. Mais bon, comme toujours, notre vedette a acheté le silence de la môme et ses vieux, à grands coups de biftons.
— Quel fils de pute.
— Comme tu dis. Des histoires comme celle-là, je pourrais en remplir un bottin.
 
Allez, maintenant ça serait bien que tu te casses, le nouveau. J’avais pas prévu de tenir un colloque. J’ai la dalle, moi.
— Au fait, ça vient d’où le blaze, Poêle-à-frire ?
— T’es un curieux, la bleusaille. Ça date, ce truc. C’était un jour où on bossait dans un quartier chaud. Y avait Polo, Boban, Gros-Vlad et moi. Rico bossait pas sur ce film, il venait d’avoir son fils. La prod avait pas voulu raquer le caïd du coin pour qu’il nous foute la paix. Erreur de débutant. Du coup, ça a pas fait un pli, deux cailleras sont venues pour nous faire un camion de matos, pendant la nuit. Et c’est tombé sur ce bon Michel. Le con s’est pas dégonflé, il les a montés en l’air avec le seul truc qu’il avait sous la main.
— Une poêle à frire ?
— Exact. Ce mec, c’est le plus chiant que je connaisse quand il s’agit de casser la croûte. Rien n’est jamais assez kasher ni assez bon pour lui. Alors, il se prépare sa tambouille tout seul, dans son camion, sur son réchaud. Pour ça qu’il est équipé. D’ailleurs, en parlant de bouffe, je vais aller me chercher un sandwich au Libanais de gare de Nord.
— Vas-y, ça roule. Bon appétit, Gibson. On se capte plus tard.





*
La nuit, t’es seul comme un rat. Paraît que « les choses de la nuit ne s’expliquent pas à la lumière du jour ». Moi, j’ai connu que ça, la nuit. Un crépuscule interminable. Un chemin nocturne, balisé de rades anonymes, où des pèlerins sans bâtons se font taper, planter, gerber, baiser, mendient, philosophent ou se marient, tout ça sur un carré d’asphalte. Un bout de trottoir. Tous à fourrager dans les bas résille puants de Paris. La demi-mondaine. La bimbo sentimentale qui jure qu’elle est à toi, et à personne d’autre. « Juré, mon chou ! », qu’elle te fait, avec un clin d’œil aviné. Et l’instant d’après elle te jette à la gueule ce que t’auras jamais. Ce que personne n’aura jamais. La piste aux étoiles : ses rues, ses places, ses cafés et ses ports. La grande illusion.
J’aime ce spectacle. J’y suis accroc.

*

Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Une détonation de fusil à pompe, derrière mon camion. Ça y ressemble. Je vois que dalle dans le rétro. Tu parles d’un réveil. Allez mon Didou, va falloir prendre ses couilles à deux mains. Mais qu’est-ce que j’ai foutu de ma batte, bordel ? Ah, la voilà. Quel con. Endormi à cause de ce putain de sky. Résultat des courses, les keufs vont débarquer et je pue la gnôle et le shit, pire qu’une cellule de garde à vue un samedi soir. Et cette putain d’alarme de bagnole qu’arrête pas de gueuler. Attends, mais c’est quoi ça ? Bah, merde alors...
Pas de César pour Faguet, cette année. À part peut-être celui de la plus grosse pizza au champagne. Je crois que je vais gerber. Ce con s’est cassé la gueule du balcon de l’appart » où ils tournent. Cinq étages. Un gros plat sur le ventre à l’arrivée. Droit sur le toit de la bagnole, juste derrière mon camion, à quatre du mat.






*
Un appart » haussmannien de 200 mètres carrés : cheminées en marbres, moulures au plafond, parquet tellement ciré qu’on a peur de marcher dessus, des projecteurs, des réflecteurs, des caisses et des câbles partout qui t’empêchent d’avancer. Un décor de cinéma.
J’imagine pas le pot belge que ce con de Faguet s’est envoyé avant de faire le grand saut. Déjà qu’en temps normal, ce type a la réputation d’un aspirateur Dyson, mais là, il a dû sacrément dépasser les prescriptions du toubib. Ses cloisons nasales en or massif auront pas tenu le coup, dommage. Mais qu’est-ce qu’il foutait encore sur le décor à cette heure ?

La voix du nouveau, Ted, sur la terrasse. Des cris, plutôt. Des larmes en bruit de fond. Merde, la petite assistante est là aussi.
— Eh, oh, gamin ! Baisse d’un ton, tu veux.
— Putain, Gibson ! C’est la merde, Faguet s’est cassé la gueule du balcon !
— J’aurais deviné tout seul. À trois mètres près, la vedette terminait son saut carpé sur mon camion. Mais toi, qu’est-ce que tu fous ici avec la demoiselle ?
— Selma. Je m’appelle Selma.
Première fois qu’elle m’adresse la parole, en un mois. Elle a l’air sacrément choqué, la gamine, à grelotter dans sa couverture, les yeux dégoulinant de maquillage. Et dire que ce soir, c’était la quille. Un tournage tranquille, qui devait finir par une nuit tranquille. Tu parles. Au lieu de ça, avec quatre piges de placard au compteur, c’est à moi qu’échoit le rôle du limier dans l’affaire de l’été. Beau casting.
— L’un de vous deux peut m’expliquer ce qui s’est passé ?
— Putain Gibson, quelle merde !
— Calme-toi, fils.
Les yeux de la bleusaille se barrent à nouveau : en haut, à gauche.
— OK. Je m’endormais dans mon camion, alors je suis venu me faire un café sur le décor, dans l’appart', pour tenir le coup. Rico voulait que je lui en ramène un, aussi. Quand je suis arrivé, j’ai entendu des hurlements, je suis allé voir sur la terrasse. Et là, j’ai vu Selma et Faguet en train de s’embrouiller. J’ai essayé de venir les séparer, ce con allait lui mettre une patate, tu vois. Il gueulait, je captais rien tellement il était raide. Et puis, il m’a mis une droite, je suis tombé, et quand je me suis relevé il basculait de la rambarde. Il était fonsedé de ouf, j’ai pas pu le rattraper.
— Tu confirmes ce qu’il vient de dire ?
Pas le temps de répondre à ma question, la voilà qui répand ses tripes sur le carrelage de la terrasse.
— Laisse tomber, Gibson. Elle est rôtie, elle arrive à peine à parler.
— Fils, va chercher un verre d’eau dans la cuisine, s’il te plaît. Poêle-à-frire a appelé les poulets, ils devraient pas tarder.


*
— Hey, Gibson, t’as raconté quoi aux flics pendant deux heures ?
— Ce que j’avais vu en arrivant là haut, Rico.
— Ouais, et pourquoi ils t’ont pas emmené, toi ? Ils ont bien embarqué Ted et l’assistante, pour les cuisiner.
— Je sais pas, Rico. Peut-être qu’ils veulent juste les entendre, une fois qu’ils seront calmés.
Les carreaux humides de Rico se font la malle. Direction : en bas, à gauche.
— Je l’aime bien, ce petit. C’est un pote de mon neveu. Je crois qu’il a pas toujours filé droit, tu vois ce que je veux dire ?
— Je vois.
— Je voudrais pas que tout ça lui attire des emmerdes.
— Ça va aller. T’inquiètes pas pour ton lascar.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— J’ai essayé de causer un peu avec l’assistante réal, entre deux vomissements. M’est avis qu’elle a de la famille dans le métier. Peut-être même une frangine. Dans le maquillage, par exemple.
— C’est que t’es un putain de Columbo, hein, Gibson ? L’autre con de Faguet est tombé parce qu’il était raide, c’est tout.
— Ça, pour être raide. Aucun doute là-dessus. Pour le reste...
— Je t’écoute.
— La tête de la petite me disait quelque chose depuis le début du tournage. J’étais pas sûr. Avant ce soir, je l’avais pas vraiment vue de près. Et puis ça a tilté, une fois sur la terrasse. La ressemblance avec la maquilleuse que Faguet avait agressée était flagrante. Sa frangine, à coup sûr. Alors, je lui ai posé quelques questions, pas grand-chose. Et je crois bien avoir eu ma réponse.
— Ses yeux, j’imagine ? Encore le truc de Ventura dont tu parles tout le temps, hein ?
— Je te demande pas de me croire, Rico.
— Et où est-ce qu’elles allaient ce coup-ci, ses billes ?
— Dans un coin, toujours le même. Un coin que j’ai déjà vu.


2
Mise en avant des Auto-édités / Muette de Emily Thibault
« Dernier message par Apogon le jeu. 17 janv. 2019 à 17:51 »
Muette de Emily Thibault

   Même si j'ai l'impression de bien dormir, je sens une main sur mon épaule. Ma mère… Ou un voleur ! J'ouvre de grands yeux. La lumière est allumée, je me sens aveuglé. Doucement, je me redresse, mon dos me fait mal, je suis resté trop longtemps dans une position trop inconfortable. Je fais craquer mon dos pour me sentir mieux.
— Est-ce que je t'ai fait peur ?
— Assez.
   Dès que j'ai ouvert les yeux, c'est comme si tous mes sens étaient revenus. J'ai senti son parfum, j'ai donc su que ce n'était pas un voleur. Son parfum est si particulier. Piper l'embêtait tellement pour avoir le même. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas senti, parce qu'elle refusait de le porter, je pense qu'il lui rappelait trop ce qu'elle a perdu. Moi aussi, je l'aimais bien ce parfum et je suis content que ce soir elle l'ait mis. Elle a fait un grand pas en avant, je le sais.
— Bonne soirée mam's ?
— Oui. J'ai apprécié. Tu devrais aller te coucher dans ton lit, ce sera mieux que sur la table.
— Oui, sûrement.
   Je vais pour commencer à rassembler mes affaires jusqu'à ce que je me rende compte que quelque chose à changer. Ce n'était pas comme ça quand je me suis endormi. Oui, j'étais bien sur mon dessin, alors que là, il n'est plus sous mes bras. Je la fixe, est-ce qu'elle a regardé ce que j'ai dessiné ? Tout de même, je rassemble mes feuilles.
— Je suis contente de te voir à nouveau dessiner.
— Je suis content de dessiner à nouveau, dis-je.
   En la regardant, je me rends compte que ça lui brûle les lèvres de me demander qui j'ai dessiné tout comme moi ça me brûle de lui demander avec qui elle était ce soir, qui est-ce de si important pour qu'elle remette du parfum.
— C'est une fille de la classe, annonçais-je en lui montrant le dessin.
— Montre lui, je suis sûre que ça lui ferait plaisir.
— Ce n'est pas comme ça que l'on drague une fille aujourd'hui. Il t'avait dessiné ?
— Qui ? Ton père ? Oh non, il dessinait comme un pied ! Je ne sais pas de qui tu tiens ce talent.
— D'accord.
   Je tarde à me lever pour aller me coucher dans mon lit. Elle a l'air de le remarquer. Il y a trop de questions qui s'emmêlent dans ma tête, c'est le vrai bordel.
— Est-ce que tu vois quelqu'un ?
   Voilà, c'est dit, je ne pouvais plus garder cette question pour moi. Maintenant, je ne me sens pas si bien que ça, est-ce que ce n'est pas à une mère de demander cela à son fils et pas l'inverse ? Elle prend son temps pour me répondre, elle va même se faire couler un thé pour venir s'asseoir à la table avec moi.
— Je suis contente que tu poses cette question, je ne savais pas comment le faire venir dans la conversation.
   Pour simple réponse, je ris nerveusement, comme si je suis soulagé qu'elle ne le prenne pas mal.
— Oui, tu as raison. Je vois quelqu'un.
   Je hoche la tête à sa révélation, qui n'en ai pas vraiment une, car c'est ce que je pensais. Elle boit une gorgée de son thé pour une nouvelle fois faire tarder la réponse. Elle a répondu à ma question, mais j'ai envie d'en savoir plus et je pense qu'elle l'a compris. Mais en la regardant, j'ai l'impression qu'elle cache plus qu'une simple relation.
— Je ne sais pas comment te le dire.
— Oh maman !
— Je fréquente une femme, avoue-t-elle.
   Je la regarde, perplexe. Je ne pensais pas du tout qu'elle était de ce genre-là. Je pensais qu'elle aimait les hommes, mais peut-être qu'elle a été dégoûtée par le comportement de certains. Une femme ? Pourquoi une femme ? Où l'a-t-elle rencontrée ? J'ai l'impression d'être son parent, je ne dois pas lui poser toutes les questions que je me pose.
— Ça te dérange Xander ?
— Euh… Non, je ne pense pas. Tu fais ce que tu veux, je pense que tu es assez grande pour savoir quoi faire.
   Je gagne un rire un peu niais. Vu son âge, bien sûr qu'elle sait ce qu'elle fait… Ou peut-être pas. Peut-être que c'est le contraire de la certitude de ses actions. Si ça se trouve, elle est complètement perdue et la seule personne qui a su répondre à ses demandes, c'est cette femme. Ou est-ce en rapport avec Piper ? Ce serait bizarre mais totalement possible. Pourquoi pas ? Après tout, elle ne vit plus qu'avec un garçon maintenant, elle ne peut plus jouer à s'échanger ses fringues avec sa fille.
— Je l'ai rencontrée au travail.
   A nouveau, je la dévisage. Je sais ce qu'elle fait comme travail, elle fait le ménage chez des gens, qu'ils soient plus ou moins riches, plus ou moins jeunes. Elle ne me parle jamais de ce qu'elle fait là-bas, d'avec qui elle parle.
— Comment ça ?
   Elle se racle la gorge avant de le répondre.
— C'est l'une des propriétaires des maisons dans lesquelles je travaille. Elle s'appelle Michelle.
   Dès qu'elle me donne son prénom, il y a un sourire qui apparaît sur son visage. Elle doit la rendre heureuse. Puis elle devient rouge, j'ai envie de rire, on dirait une adolescente.
— Elle est mariée ?
   Je pose la question qui fâche parce que je ne vois pas l'intérêt d'avoir quelqu'un qui fait le ménage chez soi si on est célibataire et pas vieille. Elle rougit encore plus et baisse la tête vers son thé.
— Oui, murmure-t-elle.
— Maman ! Tu es l'amante de cette femme !
— Oui et alors ?
— Ça ne se fait pas !
— Je sais… Vraiment, je sais que je ne devrais pas faire ça mais… Mais on parle bien, on rit ensemble. Elle me fait me sentir bien quand je suis avec elle, même contre elle.
— Je ne veux pas de détails. Tu n'aimerais pas que si tu étais avec elle, elle ait une amante !
— Je ne suis pas son stupide de mari qui ne rentre jamais avant dix heures du soir.
— Fais attention maman.
— Roooh ! Je sais ce que je fais.
— Je ne crois pas.
— Occupe toi de ta belle que tu dessines, me lance-t-elle sans que je m'y attende.
— Tu n'as pas le droit de me dire ça, de changer de sujet. Je ne suis pas amoureux d'elle.
— Ben moi je suis amoureuse de ma patronne, j'y peux rien. Tu comprendras assez rapidement que ça ne choisit pas ! Sinon je n'aurais pas eu de relation avec ton père.
   Amoureuse ? Déjà ? Sûrement qu'elle travaille chez elle depuis un long moment. Oui, elle a eu le temps de la connaître. Est-ce qu'elle la connaissait avant l'année dernière ? Est-ce qu'elle a réussi à l'aider alors que moi j'en étais incapable.
— Si elle te rend heureuse. De toute façon, ici, tu ne l'es plus.
— Détrompe toi Xander, j'adore être ici avec toi. Je t'aime tellement, tu le sais.
— Mais je ne suis pas Piper.
— Comme elle n'était pas toi. Je vous aimais tellement, vous étiez beau ensemble. Elle me manque beaucoup. J'essaie juste de me sortir la tête de l'eau.
— Je sais.
— Je suis entrain d'y arriver. J'aimerais tellement que toi aussi t'y arrive.
— Mais tu mets trop d'envie en cette femme, dis-je en haussant le ton. Je ne veux pas que tu sois à nouveau triste s'il y a quelque chose qui ne se passe pas comme tu le voulais. Et si au final elle reste avec son mari et qu'elle te dégage. Tu as assez souffert à cause de l'autre !
   Elle me regarde avec de grands yeux et je continue mon discours pour ne pas perdre le fil.
— Je suis content que tu t'en sortes, j'en suis limite jaloux mais si tu redeviens triste, je n'arriverais toujours pas à t'aider ! Je suis incapable de te rendre heureuse, moi tout seul. J'y arrivais qu'avec Piper ! Maintenant je suis seul, complètement seul !
   Elle pose sa tasse sur la table, se lève de sa chaise et vient me prendre dans ses bras. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je fonds en larmes. Elle mérite tellement d'être heureuse que si cette relation se termine, elle sera anéantie et moi aussi par la même occasion. Elle caresse mes cheveux et murmure les mots doux d'une mère.
— Va te coucher mon grand, tu es fatigué. Ça ira mieux demain.
   J'ai envie de rire parce que c'est tellement irréel. Demain ça ira mieux. Qu'est-ce qui ira mieux demain ? Ma sœur va réapparaître ? Non demain sera juste un autre jour où j'irai au lycée, où je me ferai passer pour quelqu'un que je ne suis pas à cause d'une envie de pouvoir de ma première année. Rien n'ira mieux demain.
3
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°14 : Elle a peur, peut-être
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 13 janv. 2019 à 15:49 »
Bonjour à tous 😀
14e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Un retour de plage très particulier... 😓
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Elle a peur, peut-être

Sur la plage, je ne l’ai pas vue. Mais dans les bois, si, je la vois. Je la regarde partir vers le parking. Le soleil incendie des lignes rouges et jaunes à travers les pins. Par endroit, l’air semble cramer. L’ombre des troncs s’allonge jusqu’à enfermer ceux qui marchent sur les sentiers de sable.
Je suis en sueur à l’ombre de la forêt.
Pourquoi n’a-t-elle pas attendu le coucher du soleil pour partir ? C’est pourtant super beau le soleil qui tombe dans l’Atlantique. D’habitude, les filles adorent ça, les couleurs chaudes, l’ambiance romantique, la lumière éblouissante, tout ce cinémascope hollywoodien qui se déploie gratuitement dans le ciel tous les soirs avant de se faire foutre dehors par la nuit. Tu t’assois sur le sable et tu mates le truc sans réfléchir. Tu laisses ta tête partir où elle veut. Tu plonges avec le soleil en te demandant si tout ça est bien réel.
Elle s’est rhabillée, elle a replié et rangé sa serviette dans son sac et elle a dû partir sans même se retourner vers la mer laquée d’ambre et de solitude. Elle est brune. Elle porte une robe qui s’enfile d’un coup. Légère la robe. Et un chapeau aussi, avec un rebord si large qu’il cache parfois son visage. Elle a grimpé la dune et s’est enfoncée parmi les pins. Elle préfère rentrer avant la nuit peut-être.
Elle a peur peut-être.
Elle n’a pas vu l’homme derrière elle. Il a gardé ses lunettes de soleil. Il n’est habillé que d’un bermuda bleu. Ses cheveux blonds sont coiffés en arrière. Ils sont mouillés par l’océan et la transpiration.
Il la suit.
Il est encore loin d’elle.
Elle marche en regardant le sol. Sûrement parce qu’elle n’a pas de chaussures et qu’elle ne veut pas se faire mal aux pieds.
Je la vois à travers les pins rougis par le soleil. Des fois, ce n’est plus qu’une silhouette noire et blanche entre les arbres. Comme si elle se dissipait de temps en temps. Dans le bois, la pénombre ruisselle lentement, mais de plus en plus, entre les branches, par nappes de plus en plus sombres et de moins en moins aériennes.
Lui est plus près. Beaucoup plus près. De plus en plus près. Sur le même chemin qu’elle. Il avance plus vite qu’elle. Il va forcément la rattraper, la dépasser.
Elle marche et elle ne l’a pas remarqué. Elle marche et il se rapproche. Elle marche et je la regarde.
Plus personne ne rentre vers le parking. Il est tard, déjà tard et les gens sont depuis longtemps retourné vers leur location, leur tente ou leur maison secondaire. Les gens n’aiment pas quand la nuit se penche sur la forêt. Les gens ont peur du noir.
Il n’y a que nous entre les pins.
L’homme arrive à la hauteur de la femme seule. Je vois tout. Juste avant de la dépasser, il tend sa main et lui prend le bras. Elle se retourne comme on tressaille. Elle se retourne comme on tombe d’une chaise. Le geste n’est pas violent. Il est presque doux. Elle est surprise.
Elle a peur, peut-être.
L’homme lui dit un truc. Il tient toujours son bras. Il ne le lâche pas. Elle ne bouge plus mais il la retient quand même. Son chapeau, blanc et grand le chapeau, est tombé par terre au moment où elle s’est retournée. Des cheveux bruns encore humides de la plage font des lignes noires et fines sur sa joue. La sueur colle sa robe légère à son dos. Je vois tout : ses yeux sont comme des gouffres noirs.
L’homme parle encore. Elle ne répond rien.
La forêt arrête de respirer. L’air brûlé s’écrase contre les troncs longs et durs comme des pylônes de mirador. La lumière rouge du soleil s’aplatit, exténuée et vaincue sous le noir du ciel.
L’homme tend son autre main et attrape l’autre bras de la femme seule. Il la tient des deux côtés et il lui parle toujours. Et elle, comme asphyxiée, reste muette et immobile.
J’entends tout.
— Tu me matais sur la plage tout à l’heure hein ?
—…
— Pourquoi tu pars dans les bois comme ça ? Tu me cherches ?
— …
— C’était pour que je vienne ? Pour que je te rattrape ? Pour qu’on soit plus tranquille ?
—...
— T’as peur ?
—…
Elle est effrayée.
Elle pue la frousse.
Elle sent bon.
L’homme relâche sa main droite et la fait glisser lentement sur le tissu léger. Vers le haut. Sur l’épaule de la femme seule. Puis, plus bas, vers le sein sous la robe. La main dessus, qui reste et qui caresse. La robe si légère qu’il sent le téton qui pointe. Il le prend entre ses deux doigts. Il serre un peu. Et puis beaucoup. Il aime ça. Sa bite commence à durcir. Il n’a pas de slip. Son début d’érection se voit à travers le bermuda. 
— T’aimes hein ? T’aimes ma main sur toi, je le sais.
—…
La main de l’homme sur le sein gauche. Puis sur le sein droit. Le sourire sur les lèvres desséchées de l’homme. L’autre bras qui ne lâche pas la femme seule. Et la sueur sur son front. Comme sur son front à elle. La sueur sur mon front aussi, la sueur dans mon dos, la sueur qui mouille mon tee-shirt, la sueur partout.
L’homme ne dit plus rien. Il regarde sa main toucher le corps de la femme seule. Il se penche vers la gorge. Il pose ses lèvres sur la peau bronzée. Sa langue touche l’épiderme chaud et salé.
Il croit entendre un soupir.
Maintenant il bande. Il bande vraiment.
La main de l’homme lâche le sein droit pour descendre doucement sur le ventre de la femme seule. À plat sa main sur le tissu, comme des ondes sous sa paume, les battements de sa peur à elle sous ses doigts, le pouls de tout ce qui se passe à l’intérieur.
La femme seule comme gelée dehors et bouillante dedans. Tenue par le bras qui étrangle son biceps. Le sang qui n’ose plus circuler. Seule la peur va et vient dans ses veines. Son souffle bute sur la panique.
Il n’y a que nous dans cette forêt capturée par le soir.
La main de l’homme, tremblante la main, douce la main, implacable la main, jusqu’à l’aine et puis entre les cuisses de la femme seule. La main de l’homme, puissante pour écarter les jambes de la femme seule au-dessus des aiguilles de pin jonchant le sentier de sable.
— T’es une belle salope toi… T’es une putain de belle salope…
—…
Sa bite si dure qui frotte contre le bermuda. Sa bite en pleine combustion si près de la chatte de la femme seule. Il la touche avec sa main. Sans même penser à relever la robe. Sans même sentir le nylon du maillot. La toucher comme ça lui suffit. Écouter les vibrations de son haleine lui suffit. La tenir, même, lui suffit.
Et quand je jouis, je ferme les yeux.
Et quand je jouis, mes couilles éclatent de douleur.
« Putain de taré ! »
Son genou si violemment contre ma queue.
« Putain de malade ! »
Plié en deux, à tomber sur le sable chaud.
Plié en deux, à avoir mal, putain, si mal.
Mes yeux ouverts.
Son pied.
« Putain de pervers, tiens connard ! »
Mon crâne comme une vitre qui se brise.
Un parpaing lancé du sixième étage sur ma tempe.
La salope.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui me crache dessus.
« Va te faire couper la bite, espèce de maniaque ! »
Des élancements brûlants dans mon ventre.
Mon cerveau descellé du reste.
Mes yeux ouverts sur la femme seule qui court, loin.
Son chapeau est resté là.
Il fait nuit dans la forêt.
Dans ma tête aussi.
Je vais la rattraper cette pute.


4
Synopsis :

« Il est la Lance qui unit les peuples,
Il est le Feu qui régit les steppes,
Tous sont nés pour le servir
Et sous sa bannière plier et obéir. »

Agni est un enfant pas comme les autres. Voué à devenir le futur chef d’une immense tribu de guerriers, il est né sous le signe d’une ancienne prophétie. Il est le Feu des Steppes, celui que les dieux ont envoyé pour reconquérir les plaines. Il est né sans père, et a grandi dans l’ombre protectrice de sa mère, la régente de leur clan. En prenant les rênes du pouvoir, Zayya, reine des Alasaïs, s’est élevée contre les traditions de leur peuple et a défié ces hommes fiers à la culture profondément patriarcale. Elle est l’exemple d’un changement à venir, un changement qu’elle a amorcé et qui ne semble pouvoir être stoppé. Un changement qui forme l’héritage d’Agni.
Seulement, quand on est enfant, un tel poids est bien lourd à porter… Agni se sent différent des autres, et cela l’empêche de trouver tout à fait sa place. Il aimerait n’être qu’un simple membre de la tribu, mais les dieux ne cessent de prouver à tous qu’il est bien l’élu qu’on attend depuis des générations. Et puis, en lui, des énergies et pulsions étranges se réveillent peu à peu. Il ignore d’où elles lui viennent, et ne sait comment les maîtriser…
Intégrale épisodes 1 à 4


Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier l’auteur pour sa patience et l’envoi de son SP au résumé for alléchant.
Dans cette première saison, nous découvrons donc Agni, chef des Alasaïs, l’élu des Dieux, dont le rôle complexe consistera à mettre de l’ordre dans les steppes, à unir toutes les tribus et apporter la paix.
Nous faisons sa connaissance dès sa naissance, puis lors de son évolution dans son clan jusqu'à en être le chef. Il va faire la rencontre d'Ymir qui deviendra, au fil des épisodes, l'un de ses plus proches amis.
Des les premières lignes, nous voici happés, embarqués, plongés au cœur d’un univers aussi dépaysant que mystérieux.
Malheureusement, malgré une histoire prenante et atypique, j’ai été rapidement perdue par le grand nombre de personnages ainsi que les nombreuses lois et coutume, sans oublier le côté politique jalonnant le récit.
En effet, j’ai eu la désagréable sensation de plonger dans un dédale d’informations où je ne comprenais plus, qui était qui, qui était lié à qui....
Conséquence immédiate : obligation de retourner en arrière pour bien comprendre tous les enjeux, freinant irrémédiablement la fluidité de ma lecture. Peut-être, aurait-il fallu expliquer davantage, par quelques lignes succincte, ce, afin de gommer au mieux ce sentiment ?
Choses d’autant plus dommageable, que la plume de l’auteur et vraiment agréable, tantôt nerveuse et pétillante, tantôt solaire et sensuelle.
 L’univers créé par l’auteur est saisissant de réalisme, les scènes très bien décrites... si bien que par moments, une étrange sensation d’y être nous habite...
Les personnages sont également bien construits, hétéroclites dans leur caractère, servant au mieux les intérêts de l’histoire. Agni, grâce à son évolution, est particulièrement attachant. J’ai également beaucoup aimé Zayya, pour sa lutte pour la cause des femmes, ainsi que Naran Bataar, Chuluun et Kayla.
Évidemment, je n’oublie pas Ymir le réfléchi en comparaison de son ami Agni la tête brulée. Le choc des cultures qu’il apporte avec lui est intéressant, nous faisant aussi découvrir un Agni différent.
 Une fois tous ces éléments assimilés, on appréciera les rebondissements qui jalonnent le récit, nous invitant à tourner les pages toujours plus vite, dans le but ultime de savoir ce que nous réserve l’auteur...
 De plus, cet intégrale nous fait réfléchir sur une diversité de sujets comme le féminisme, l’homophobie, l’acceptation de soi, ou encore la liberté, notamment incarnée par notre héros, complètement entravé par son destin, dans l’impossibilité de vivre sa vie aussi librement qu’il le souhaiterait....
En conclusion, malgré un début un peu compliqué pour moi, je dois dire que j’ai passé un moment fort agréable en compagnie de nos nombreux héros :clindoeil:
Alors, si vous aimez la fantasy, les romans atypiques, des héros en quête d’identité, ce livre est fait pour vous, vous passerez un excellent moment :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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5
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°13 : Trois âmes pour seule arme
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 6 janv. 2019 à 13:08 »
Bonjour à tous 😀
13e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand, sur une île paradisiaque, les projets immobiliers ne voient jamais le jour... 😅
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Trois âmes pour seule arme

Marie avait d’abord eu cette intuition qu’il y avait une espèce de conjonction, d’alignement des choses (des planètes ?) permettant que cela arrive. Le passé revenait par bribes, par sensations qui lui tiraillaient le ventre, la réveillaient la nuit et la plongeaient dans un abîme de doutes et d’angoisse. Désormais, elle ne croyait plus en la fatalité. Depuis cette tête retrouvée sans corps sur la grève comme un trophée sanguinolent offert par un chat à son maître. Non, la fatalité ne pouvait plus être invoquée pour expliquer tous ces drames et elle était terrorisée à l’idée d’être mêlée de très près à ce qu’elle appelait désormais des meurtres en série.
***
D’un geste sec et précis, Michel décapsula sa troisième Lager sur le rebord du bureau. Le spectacle de la mousse brunâtre et du liquide ambré s’entremêlant dans le verre rompit un instant son ennui. En soupirant, il reporta son regard vers le ciel qui restait obstinément vide. Voilà plus d’une heure que ce maudit hélico aurait dû atterrir et lui était toujours coincé là, à brasser de l’air.
Ils envoyaient une femme cette fois, drôle d’idée. Il se demandait si on lui avait parlé des problèmes. Il ricana. « Problèmes », c’est le moins qu’on puisse dire. Il chassa une mouche qui s’intéressait d’un peu trop près à sa bière et en profita pour avaler une longue gorgée bien fraîche. Il avait tellement à faire ; la neige avait enfin fondu et le printemps explosait littéralement. Sur l’île tout était plus fort qu’ailleurs, il n’y avait pas de demi-mesure. L’hiver durait huit mois, les autres saisons se partageaient les miettes dans une violente précipitation. Sans signe avant-coureur, les orages venaient percuter le ciel tendre d’un printemps à peine éclos ; le temps d’une pluie torrentielle et les fleurs aux couleurs vives recouvraient l’île d’un patchwork bourdonnant d’insectes et pullulant de ces satanés maringouins qui vous pourrissaient la vie. Puis, au bout de cette folie venait l’été. Quelques divines semaines d’accalmie. L’île baignait alors dans une lumière surnaturelle et devenait le plus bel endroit du monde, le paradis sur terre. On se disait que, finalement, ça valait le coup de rester. Mais nous n’en étions pas là.
Depuis le redoux, Michel n’avait inspecté qu’un dixième du territoire dont il avait la responsabilité et il enrageait d’être coincé dans ce bureau. Il avait hâte de retrouver la profondeur de la forêt, le parfum sucré des jeunes pousses de pin qui embaumait l’air jusqu’à l’enivrement, les sous-bois regorgeant de baies. Il ressentait une vitalité absolue dans cet isolement total, dans cet environnement sylvestre vierge de toute présence humaine. Dans un geste d’impatience, ses deux poings s’abattirent sur la table. Il serait bien allé faire une tournée d’inspection tantôt… encore un projet auquel il allait devoir renoncer.
***
L’île lui sembla plus grande que sur les relevés topographiques qu’elle étudiait depuis quelques mois. Elle repéra immédiatement l’Œil de Caïn, un vaste trou d’eau émeraude dont la transparence laissait apparaître, comme une pupille au milieu de l'iris, de sombres masses rocheuses profondément enfouies sous la surface. Au nord, des falaises de calcaire surplombaient l’océan, partout ailleurs, une forêt d’épineux, d’érables et de bouleaux couvrait l’île d’un camaïeu de verts. L’hélicoptère décrivit une courbe à 180 degrés, et la côte sud apparut, majestueuse, ourlée de dunes et découpée de baies. Son esprit superposa instantanément, comme un calque, le plan qu’elle connaissait par cœur : là l’hôtel de luxe, là le golf 18 trous, ici la piscine extérieure chauffée et les chalets haut de gamme équipés de jacuzzis. Elle sentit l’adrénaline se répandre dans son corps. Ce projet c’était la cerise sur le gâteau, un cadeau du ciel qu’elle n’espérait plus. Des millions de dollars comme s’il en pleuvait. Transformer la matière brute, la modeler à ses idées pour en faire surgir la perfection, être l’esprit qui imagine, conçoit, réalise, le pied total. Encore quelques minutes avant d’atterrir et de fouler sa terre promise. Ce trou perdu, elle allait en faire de l’or.
***
Depuis le début de la matinée, Lili tournait en rond se sentant perdue, seule dans sa maison, comme si elle lui était devenue étrangère. C’est pourtant ici, dans la demeure du gardien de phare de l’Anse aux Baleines qu’elle était née. Elle ressentait un trouble toujours plus profond ; quel souci de ne plus savoir où trouver les objets familiers ! Dieu, ils disparaissaient tout le temps, à croire qu’une autre personne vivait avec elle et lui jouait des tours. La seule chose qui restait en place était son piano. Elle passa sa main sur l’instrument installé face à l’océan derrière la baie vitrée. Son regard clair se perdit dans le ciel limpide où, au loin, un hélicoptère se dirigeait vers l’île, sûrement la visiteuse qu’elle attendait, se dit-elle. Puis elle scruta l’océan à la recherche de la première baleine qui viendrait longer la côte pour se nourrir dans les eaux riches en krill. Même après toutes ces années, c’était un bonheur sans pareil de repérer un souffle à la surface de l’eau, de voir apparaître un dos noir et parfois le spectacle d’une queue émergeant de l’océan. Il y avait eu l’accident bien sûr, les deux géologues avaient tragiquement disparu en mer, leur kayak renversé par une baleine à bosse qu’ils avaient approchée de trop près. Elle les avait mis en garde pourtant : il fallait garder ses distances. Ces bêtes sous leurs abords pacifiques n’en étaient pas moins colossales. On était vite fasciné par le spectacle et c’est alors que l’erreur fatale survenait. Fascinantes, elles l’étaient pour sûr. Elles l’avaient toujours ensorcelée. Son cœur se serra à cette pensée ; jamais elle ne pourrait vivre ailleurs, elle aimait son île passionnément. Elle ressentit de tout son être cette ivresse familière qui la rassurait et poussa un petit cri de soulagement. Elle avait hâte de les voir arriver même si, aujourd’hui, la mer restait vide. La tension ressentie quelques minutes plus tôt était retombée. Elle s’assit sur le siège de velours pourpre, souleva le couvercle du piano. Ses doigts trouvèrent le chemin du clavier, son pied nu s’approcha de la pédale et les premières notes de l’Andantino de Khatchaturian dispersèrent le silence de la pièce.
***
— Hello, ça va bien ? cria Michel dans le vrombissement des rotors
Jude Spencer tendit une main ferme et un sourire aux dents parfaitement blanches. Ses yeux bleus plongèrent dans ceux du garde-forestier et s’y attardèrent quelques secondes.
— Oui, merci de m’accueillir.
Michel se saisit de la valise tendue par le pilote puis ils coururent ensemble en direction de la cabane qui servait de bureau tandis que l’hélico redécollait déjà.
— Vous avez fait bon voyage ?
— Parfait, le temps est superbe par ici. Il pleut des cordes à Toronto.
— À cette époque, il faut se méfier, ça ne dure jamais bien longtemps. Je vous propose un verre ?
— Non ça ira. Pouvez-vous m’appeler un taxi pour me conduire à mon logement ?
Michel sourit en secouant la tête :
— pas de taxi chez nous. Bienvenue au bout du monde ! J’ai mon auto par ici, si vous avez quelques minutes, le temps que je ferme le bureau…
— Ce sera parfait, avec plaisir.
Michel l’observa à la dérobée. C’était une belle femme brune, la quarantaine, peut-être plus- allez savoir avec les citadines -, une silhouette mince parfaitement moulée dans un tailleur pantalon gris et un chemisier blanc largement échancré. Il se racla la gorge comme pour évacuer les images qui lui montaient à la tête. Voilà ce que c’était de vivre en ermite depuis trop longtemps.
— On peut y aller, dit-il en lui montrant le chemin vers la sortie. Alors comme ça, ils ont relancé le projet ?
— On dirait bien ! Ça ne fera pas de mal un peu d’animation dans le coin…
Michel fronça les sourcils mais ne répondit rien, se contentant de jeter un œil inquisiteur sur le décolleté de sa passagère. Elle n’avait pas l’air de vouloir revenir sur le passé. Peut-être n’était-elle pas au courant. Elle n’était pas la première à avoir débarqué sur l’île, plein de beaux projets dans la sacoche. Aucun ne s’était concrétisé… et pour cause… il y avait eu tous ces accidents. Pas un de ces fringants entrepreneurs n’était reparti vivant et la vie sur l’île avait suivi son cours, immuable.
Ils continuèrent à discuter de choses et d’autres, Michel la renseignant sur l’activité insulaire et les principales commodités, elles n’étaient pas nombreuses, juste un dépanneur et un bar au centre du seul village de l’île. Pour le reste, il fallait se débrouiller. Pas de médecin, pas d’école, pas de bureau de poste, à quoi bon pour une petite centaine d’habitants ?
— Mais de quoi vivez-vous ici ?
— De la pêche, du bois, un peu d’agriculture, un peu de commerce, il y a une communauté d’artistes aussi et quelques-uns d’entre nous travaillons pour l’administration : je suis moi-même employé de la SEPAQ et un peu l’homme à tout faire de l’île. Beaucoup sont partis, les jeunes surtout. La plupart ne reviennent pas une fois leurs études terminées.
— Le projet donnera du travail à tous ! L’île va se réveiller !
— De la job très saisonnière…
— Pas tant que ça. Qui travaille en hiver ici actuellement ? Pas grand monde, je suppose.
— Ah oui l’hiver, c’est calme, enfin façon de parler, c’est sûr qu’il ne fait pas bon sortir !
— Et où fait-il bon sortir dans le coin ?
— Bien, il y a l’embarras du choix, dit-il en balayant le paysage de son bras libre.
— Je veux parler de divertissements, boire un coup, danser, s’amuser quoi !
— Oh pour ça, le bar de Jean a toujours fait l’affaire, répondit-il en hochant la tête.
— Le bar de Jean, répéta-t-elle, je vois…
Mais déjà ils arrivaient devant la maison de Lili. Ils descendirent simultanément, le temps qu’il s’empare de sa valise, elle frappait déjà à la porte. Il l’observa sans retenue, son regard s’attardant sur ses fesses, comme malgré lui. Décidément elle lui faisait de l’effet, c’était presque magnétique cette attirance, tous ses signaux étaient aux rouges, ses hormones mâles en surchauffe. Elle se retourna et surprit son regard. Un sourire amusé se dessina sur ses lèvres.
— Michel, si ça vous dit de prendre un verre chez Jean ce soir, repassez vers 18 heures !
La journée prenait finalement une tournure plutôt sympathique et il lui restait même du temps pour aller faire un tour du côté de la colonie.
***
Le regard de l’enfant n’avait pas cette âme qu’elle recherchait dans sa peinture. Marie soupira en jugeant d’un œil sévère le résultat de deux jours de travail. Non décidément, rien n’allait. Elle n’arrivait plus à peindre depuis que le passé refaisait surface ou était-ce depuis qu’elle avait quitté l’île ? Elle avait toujours mieux peint là-bas, comme si la lumière unique de l’île pénétrait ses toiles pour les magnifier. Mais cette fois, ses doutes étaient trop forts, elle n’avait pas pu rester. Et à qui en parler ? Tout ceci était tellement irrationnel. N’était-elle pas moitié indienne ? Ses racines ne la portaient-elle pas à fantasmer une réalité ou à chercher des explications surnaturelles ? Elle était obnubilée par les souvenirs qui remontaient de plus en plus précisément et tournaient en boucle, toujours plus effarants. Elle avait beau se raisonner, à chaque fois, elle en arrivait aux mêmes conclusions.
***
Michel ne se rendait qu’une fois par an aux falaises abritant les fous de Bassan, une colonie de plusieurs milliers d’individus unique au monde. L’odeur de goémon y était irrespirable, le vrombissement des mouches follement excitées lui soulevait le cœur. Les fous n’étaient jamais aussi bien nommés que quand ils labouraient le ciel en tous sens de leurs vols nets, puissants, incisifs, puis piquaient vers la mer dans des plongées tranchantes qui poignardaient la surface de l’eau de centaines de blessures. Une sauvagerie sidérante pour ces oiseaux à la beauté doucereuse. Mais cette beauté ne l’émouvait plus. Il y avait cette image lancinante, cette vision cauchemardesque du cadavre qui remontait tout droit de son enfance. Ces années d’insouciance où ils disparaissaient pendant des heures avec Marie, trompant la vigilance de Lili, libres mais oh combien à la merci de cette nature sauvage. Il avait caché les yeux de son amie pour masquer la vue terrifiante de ce corps en lambeaux, là au milieu des oiseaux, dépouillé de son humanité par des centaines de becs avides. Mais il savait que derrière ses doigts enfantins, elle avait gardé ses yeux grands ouverts. Comme lui, elle avait vu les trous sombres des yeux, la gorge transpercée de toutes parts, le carmin des plaies béantes. Tous deux, ils avaient vu le sang souiller le plumage blanc. Ils n’en avaient jamais reparlé entre eux. Le silence de la sidération. Mais en ce jour de printemps, l’activité de la colonie était normale : les mâles paradaient, les femelles couvaient, les premiers oisillons gris et ébouriffés exigeaient d’être nourris sans discontinuer. Les cris gutturaux des oiseaux étaient assourdissants. Michel se contenta d’un regard circulaire puis fit demi-tour, laissant derrière lui cette vie frénétique et avide.
***
-Je me sens perdue ma chérie. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Tout ceci m’échappe. Je ne retrouve plus rien dans ma propre maison. Et il y a cette femme que je ne connais pas. Elle est chez moi. Elle est venue avec Michel. Elle me fait peur. Elle n’est pas comme nous. Et les baleines, elles ne viennent pas cette année, que se passe-t-il ?
Marie resta sans voix au bout du fil. Interloquée. Mais qu’arrivait-t-il à Lili, sa vieille Lili ? Elle avait cette voix fluette de petite fille apeurée, cette voix plaintive qui ne lui appartenait pas, qui ne lui ressemblait pas. Elle aurait voulu la rassurer mais elle sentait bien que les mots- les maux, devaient sortir. Elle la laissa poursuivre. Lili hoqueta, des sanglots dans la voix :
—  Je ne suis plus bonne à rien Marie. Mes semis ont crevé dans leurs bacs, je perds tout, soupira-t-elle. Reviens, tu me manques tellement. La maison est grande. Ta chambre est prête, la rose avec les petites fleurs liberty sur les murs, tu te souviens ? Il faudra changer le papier un jour, il est un peu défraîchi. Je demanderai à Michel, c’est un gentil garçon Michel, j’aurais tellement aimé vous marier tous les deux, vous auriez vécu ici, avec moi, comme avant et je n’aurais plus jamais eu peur.
— Je vais venir Lili. Ne t’inquiète pas. Je téléphonerai à Michel ce soir. Il viendra me chercher. Dans quelques jours je serai près de toi. Tout ira bien. Les baleines sont en route. Nous irons les voir ensemble à la Pointe-Noire. Bientôt.
Marie raccrocha, le cœur meurtri. Lili n’allait pas bien, elle avait besoin d’être tranquillisée, de l’avoir auprès d’elle. Même si elle s’était promis de ne jamais revenir, son retour sur l’île semblait désormais inéluctable. Elle appréhendait déjà les conséquences. Elle le sentait, l’engrenage venait de s’enclencher, une nouvelle fois.
***
Ils étaient installés côte à côte sur la banquette du bar, à écouter distraitement cette musique country un peu démodée qui passait à la radio. C’était leur deuxième rendez-vous et ce soir il avait bien l’intention de passer aux choses sérieuses. Après une troisième bière, Jude avait pris les devants en l’embrassant et Michel laissait désormais ses doigts s’aventurer de plus en plus loin sur sa peau soyeuse. Tout son corps était électrisé et il s’en voulait de n’avoir pas l’esprit totalement disponible et serein. Le matin, il était allé chercher Marie au traversier. Marie… Son cœur se serra. Marie revenait après avoir littéralement fui l’été dernier. Elle était partie quelques jours après la mort des trois architectes qui travaillaient sur le projet repris par Jude. Bouleversée, elle s’était sentie coupable de leur avoir indiqué le plus joli coin où garer leur camping-car, comme si elle y pouvait quelque chose ! Une falaise qui s’effondre, ils se trouvaient là au mauvais moment c’est tout. Lui-même n’avait-il pas annulé un rendez-vous alors qu’ils auraient dû être ensemble, loin de la falaise à ce moment précis ? Le destin pouvait se montrer cruel parfois.
Michel se ressaisit. Il fallait que les choses soient claires dans son esprit : Marie était revenue pour Lili, pas pour lui. Il n’allait pas gâcher sa soirée, d’autant que Jude venait de constater qu’il manquait la clef de la porte d’entrée sur le trousseau que lui avait remis Lili avant de sortir. Il était trop tard pour appeler la vieille dame. Michel s’était empressé de lui proposer le gîte. Il projetait de l’emmener dans sa cabane, au bord de la rivière qui prenait sa source dans le lac de Caïn. C’était son refuge d’homme des bois, aménagé avec tout le confort nécessaire. Il plairait à Jude.
— On y va ? murmura-t-il à son oreille.
— Allons-y et voyons où la nuit nous mène, répondit-elle gaiement en lui prenant la main.
C’est Marie qui a découvert la tête de Jude le lendemain, au bord de la rivière où elle cueillait ses agates, près de la cabane de Michel. C’était tout ce que l’ours avait laissé d’elle.
***
Il y avait eu sept morts violentes sur l’île. Elle avait fait la liste. Toutes liées au projet. Toutes liées à eux trois : elle, Lili, Michel. Depuis le premier entrepreneur tué par les oiseaux dans la colonie alors qu’ils étaient encore enfants et jusqu’à Jude dernièrement. Tous les trois avaient joué un rôle, même infime, dans les sept disparitions. Tous les trois connaissaient les victimes, leur avaient parlé, les avaient plus ou moins menées à la mort par des concours de circonstances qui s’étaient enchainées. Implacablement. Dans ce petit coin du monde, la nature se rebellait, elle en avait désormais la certitude. Pas de superstition, pas de surnaturel. Juste la nature, le Grand Esprit qui se servait d’eux, comme de prêtres sur l’autel sacrificiel, comme d’une arme pour éliminer ceux qui souhaitaient la soumettre. Tous trois soudés irrémédiablement par quelque chose de plus fort qu’eux et qui les dépasse... Chacun jouant, à son insu, un rôle indispensable dans chaque tragédie. Tous les trois, liés par ce rapport intime et puissant entre eux et cette île. Elle savait qu’elle devrait fuir, mais tout désormais l’en empêchait.
***
2 ans plus tard.
Marie est allongée depuis quatre mois. Le temps a passé si lentement. Les oies bernaches sont reparties vers le sud et déjà des bouffées d’hiver tambourinent aux portes des maisons. Quelques jours encore et elle découvrira les deux petits qui pour le moment se tiennent bien au chaud à l’abri de son ventre. Une fille et un garçon. Des enfants de l’île.
Elle entend Lili chantonner dans la cuisine. Chère Lili. La maladie fait des ravages. Son esprit s’égare chaque jour davantage dans la contemplation de la mer et du ciel. Marie et Michel assistent impuissants à ce naufrage. Leur seul réconfort est d’être présents à ses côtés. Pouvait-il en être autrement ? C’est à leur tour de veiller sur elle comme Lili a toujours été là pour veiller sur eux.
Elle se fait du souci pour Michel aussi. La Sepaq n’a plus les budgets suffisants pour l’employer. Trop expérimenté, trop cher. Michel cherche des solutions et passe plusieurs jours par semaine sur le continent. Elle le sent si préoccupé. Une famille à charge et plus de travail. Marie trouve qu’il a un peu trop le goût de boire ces derniers temps.
Depuis la mort de Jude, l’île semble plongée dans un long sommeil, bercée seulement par le rythme des saisons. Il arrive à Marie de repenser aux événements et alors, l’angoisse l’étreint.
Mais tout est calme. Rien ne se passe.
Jusqu’à aujourd’hui.
Marie entend la porte s’ouvrir. Michel entre dans la chambre avec dans son manteau, un peu de l’air glacial du dehors. Il s’approche d’elle, il a l’air heureux, confiant. Il embrasse doucement ses lèvres puis dépose un baiser sur son ventre rond.
— Tu ne devineras jamais ! Le projet redémarre sur l’île et cette fois, c’est à moi qu’ils ont confié les rênes !
Marie se pétrifie puis sa main se pose sur son ventre. Leurs enfants chéris, leurs héritiers. Elle sait qu’une fois encore rien ne pourra arrêter l’engrenage.


6
Mise en avant des Auto-édités / Les carnets de Lou-Anne T2 de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 3 janv. 2019 à 16:36 »
Les carnets de Lou-Anne T2 de Isabelle Morot-Sir
La Questrice


« Relève-toi seul, n’attends rien de personne »
Renan de Dunvar


Une brise venue de l’océan, effleure les corolles des fleurs à papillons qui poussent en grappes dans des pots suspendus à la rambarde du balcon. Elle caresse ma joue dans un même mouvement, m’apportant une moiteur salée me rappelant Marseille, ma ville natale. Elle soulève les feuilles de mon carnet, amenant en plus de l’odeur des embruns, la fraîcheur piquante de l’automne. Je frissonne, mais je ne renoncerai pas au plaisir d’être là, dans cette tranquillité, suspendue au-dessus des flots apaisés de la Fleur, la rivière qui traverse la petite bourgade, et lui a offert son nom du même coup.
Vivefleur est une minuscule ville côtière, toujours animée, plus bruyante et agitée qu’on pourrait l’imaginer. Alors, installée dans l’alcôve protégée de mon balcon, je peux laisser mes pensées vagabonder, loin du bruit des ruelles qui ne monte qu’imperceptiblement vers moi. Parfois un batelier me hèle depuis sa barque. Il passe en un chuintement délicat sur les eaux qui l’emportent vers la place du marché. Je réponds d’un geste, d’un sourire et je retrouve ma quiétude. Quelques papillons, ultimes survivants de l’été, viennent encore hardiment butiner les dernières fleurs. Je contemple leur vol, fragile, tout en suçotant mon stylo Bic, seul anachronisme que je me permets. Oui j’avoue, je ne parviens toujours qu’avec maladresse à me servir d’une plume d’oie ! D’un geste plus inconscient que réfléchi, je tripote la clef qui ne me quitte jamais, et qui reste cachée dans la chaleur de mes seins.
Elle recèle tout ce que je suis, que j’étais, ce passé pas si lointain où j’avais un avenir tout tracé sous un uniforme qui n’appartient pas à cette réalité. Mes pensées s’égarent encore. Ma main hésite sur ce qu’elle doit écrire, et pour l’instant, ce carnet promet d’être aussi décousu que le précédent. Voilà que j’y parle de fleurs, de papillons et… n’ai-je pas des mois de retard à rattraper sur mes confidences ?
Il faut dire que Sir Robert vient tout juste de me laisser ce nouveau carnet entre les mains, m’assénant, de son ton péremptoire, qu’il était plus que temps que je poursuive mon histoire. Comme toujours, j’ai hoché la tête, autant pour lui faire plaisir que parce que je sais qu’il a raison. J’ignore qui lira mes lignes, qui se plongera dans ces mots, ils ne sont que les retranscriptions de mes actes et de mes pensées, rédigés comme ils me viennent. À cela Sir Robert hocherait les épaules, rejetant cette question dans un abîme de dédain. 
Comme je ne peux rien lui refuser, je suis là, tirant un châle sur mes épaules et m’évertuant à ânonner quelques phrases. Il faut dire que le vieux Chevalier a pris une place centrale dans ma vie, il est devenu ce père dont rêvent toutes les petites filles, éclipsant mon père biologique qui, resté dans mon propre univers, ne peut rien pour moi. Sir Robert lui, est là. Nous voici réunis tout autant par le hasard, que par une solide affection. Je peux bien l’avouer sur ces feuilles, après tout qui ira les lire, surtout en français ? J’aime ce vieux héros, j’aime son regard sans filtre sur le monde, son monde, j’aime même le ton sentencieux qu’il emploie afin de corriger les fautes que je commets encore dans l’emploi du Commun, cette langue véhiculaire que tous parlent, quelles que soient leurs origines.
Si cela le rassure que je m’épanche sur papier, alors soit.
Je frissonne malgré le châle et ma robe. Du bout de l’orteil je retire une sandale et glisse mon pied nu dans la tiédeur douce, moelleuse, diffusée par Baveux, qui dort, comme à son habitude, répandu en tas sous la table. Sous la caresse de mon pied, il exhale un soupir et s’étale un peu plus. Sous son poids la table vacille. J’en ai pris l’habitude, je retiens ma tasse de tisane d’une main, mon carnet de l’autre, attendant la stabilisation qui ne tarde pas. Mon pied gratouillant le monceau endormi, les sourcils froncés, je me demande par quel bout je vais pouvoir débuter le résumé de ces six mois de vie. Tout en délicatesse mon compagnon laisse vrombir d’amples ronflements, me faisant sourire et peut-être trouver le bout de mon histoire.
Baveux a débarqué dans mon quotidien, cela fait déjà quelques mois. En réalité, les événements se sont enchaînés après que Sir Robert m’a officiellement adoptée comme sa fille légitime. La courte cérémonie s’était déroulée devant le Baron Vartag de Dunrad, évidemment secondé par la silhouette incontournable de son Chevalier, le capitaine de cette petite cité, Renan de Dunvar. Rien dans les visages âpres des deux Darvars n’indiquait la moindre émotion, alors que mon propre cœur faisait des bonds : j’étais à présent non plus Lou-Anne Deschamps, mais Lou-Anne de Malandre des Champs de France. C’était beaucoup plus prestigieux, j’en conviens !
En signant le parchemin, je vis la main de mon vieux héros trembler imperceptiblement : nous nous étions tous deux trouvé une nouvelle famille et filiation, et ce choix n’avait rien d’anodin. À la suite de cet événement, Sir Robert décréta que je devais avoir mon indépendance. En dédommagement, certes bien inégal, de son château de Malandre, rasé durant la guerre, il avait reçu une petite maison dans la ville de Vivefleur. Il l’avait cependant méprisée, car rien ne remplacerait le château érigé par ses ancêtres ! De surcroit une maison de bourgeois confortable ne convenait pas à un Chevalier, du moins n’était-il pas assez vieux pour ça. Il avait donc préféré la rude solitude de la tour de baleine, désaffectée depuis le décret interdisant la chasse aux cétacés. Là, en compagnie de Tybur, il pouvait ressasser ses histoires de batailles, à peine troublé par les clameurs aigres des mouettes.
La maison, elle, était toujours là, attendant que quelqu’un veuille bien venir l’occuper. Un soir, alors que je lisais, rencognée contre le feu qui repoussait la fraîcheur printanière, Sir Robert me considéra de son œil incisif, lâchant d’un ton, qui je crois, n’admettait aucune réplique :
—  Il est temps que tu ailles voler de tes propres ailes, tu ne peux pas rester toute ta vie entre deux vieux.
— Mais…
— Pas d’argutie ! Tu as une vie à vivre, des expériences à mener, des rencontres à faire et ce n’est pas ici que tu y parviendras. Dès demain nous irons à Vivefleur où j’ai une habitation.
J’ai encore tenté d’ouvrir la bouche, mais son expression me l’a fait refermer. Après tout il n’avait pas tort, je menais seule ma vie, et ce depuis des années avant que le destin ou le hasard ne conduise mes pas jusqu’ici, jusque dans cette tour. Il était sans doute temps que je reprenne mon indépendance.
J’ai alors seulement murmuré, posant ma main sur l’une des siennes, abimées par tant de combats :
— Vous me manquerez… Nos soirées me manqueront.
— Nous ne serons pas si loin, et tu as autre chose à faire que rester au coin du feu, tu es bien trop jeune et jolie pour ça !
La discussion était close. Dès le lendemain matin, il m’emmenait comme il l’avait proposé, voir cette fameuse résidence. C’était une petite maison à colombages et torchis crème, pour l’heure les deux en piètre état. Elle comportait un étage qui s’avançait en encorbellement au-dessus de la ruelle la desservant, lui donnant un air à la fois dynamique et doux. Par un côté elle surplombait la Fleur, tandis que par un autre elle donnait sur une petite cour fermée par une écurie, et les murailles grises des fortifications de la ville. Elle me plut instantanément. Il en est ainsi des coups de foudre, et ce fut mon cas ce matin-là : je tombais raide amoureuse de cette modeste demeure, malgré ses défauts, malgré sa vétusté, elle était je crois le foyer dont j’avais toujours rêvé.
La porte d’entrée arrondie s’ouvrait sur un hall minuscule que je jugeais cependant très pratique : je me voyais déjà y ranger mes bottes boueuses et ma cape trempée de neige. On continuait ensuite sur une pièce d’un beau volume dans laquelle trônait une imposante cheminée en granite. Un escalier, lui aussi en pierre, partait à l’assaut de la pièce unique de l’étage. De là où j’étais, je ne pouvais qu’en deviner les contours, car déjà Tybur m’entraînait vers la pièce principale à son avis : la cuisine. Il n’avait pas tout à fait tort. La cuisine occupait une belle et grande salle rendue lumineuse grâce à deux larges fenêtres à meneaux, donnant à la fois sur la cour et sur la ruelle. Une porte vitrée permettait un accès rapide vers un potager que j’imaginais déjà dans un recoin ensoleillé. Quelques plants de courgettes grimperaient hardiment sur un pan de la grange, tandis que des pieds de tomates s’épanouiraient dans des buttes tirées au cordeau. Je voyais déjà un rosier illuminer la façade de son éclatante douceur, tandis qu’il embaumerait toute la maison de ses fragrances délicates. Mais Tybur me secoua, me ramenant dans le présent de cette cuisine poussiéreuse et pleine de promesses. Une grande cheminée, vis-à-vis de celle de la précédente pièce, permettrait de mijoter maintes soupes, tandis qu’un four attenant n’attendait que de pouvoir cuire pâtés et gratins. L’œil de Tybur s’illuminait à ces évocations, alors que le fumet d’une bouillabaisse venait insidieusement titiller mon imagination. Un évier en pierre devant la fenêtre, permettait de laver la vaisselle, tout en gardant un œil sur la rue et ses possibles commérages. De lourdes planches polies par l’usage, constituaient un plan de travail en L, occupant deux murs à lui seul. Des étagères complétaient l’aménagement.
Tybur bavait, sa capacité imaginative semblant aussi étendue que la mienne. Sir Robert, ultime pragmatique, me lança un coup d’œil mi-interrogatif, mi-goguenard :
— Alors cette idée d’indépendance, qu’en dis-tu ? 
Bien sûr je ne pouvais qu’en penser le plus grand bien, étant à présent sous le charme de cette demeure, qui semblait dessinée pour moi.
Fidèle à son esprit de décision, il ne lui fallut que quelques jours pour qu’il trouve des ouvriers susceptibles de réviser la toiture en lauze et refaire un torchis neuf sur toute la façade. Ensuite armés de brosses et d’huile de coude, nous nous sommes attaqués, Tybur et moi, à un intense et vigoureux nettoyage. Aucune poussière ou saleté ne semblait devoir résister à la poigne du vieux soldat, tandis que je peinais sur le balayage des grandes dalles du rez-de-chaussée. J’étais donc là, en train de chasser des armées d’araignées nichées traîtreusement dans des recoins, lorsqu’un bruit sourd de pas, accompagné d’un cliquetis d’acier et froissement de cuir, me fit sursauter. Je me retournais, armée de mon balai en paille, prête à en découdre, quand je me retrouvais face au capitaine de la garde de Vivefleur, Renan de Dunvar. Il me décocha un coup d’œil un peu trop moqueur, tandis qu’il occupait soudain toute la salle de sa silhouette aussi massive qu’une armoire normande. Je reposais mon balai, tentant sans y parvenir, de retrouver un semblant de dignité. Hélas, quelques toiles crasseuses s’accrochaient dans mes cheveux, tandis que ma robe et mon visage, je peux en être certaine, me faisaient passer pour le sosie de Cendrillon.
Je relevais la tête, carrais les épaules, réajustant une mèche échappée comme des dizaines d’autres de ma queue de cheval. Cela n’eut pour seul effet que d’étaler un peu de poussière sur ma joue. Tant pis. Après tout, qu’est-ce que ce monceau d’arrogance venait faire dans mon futur bureau et salon, hein ?
Il abaissa vers moi son regard gris, aussi clair que les glaces de ses contrées natales, et comme toujours un frisson d’agacement me parcourut tout entière. Je fronçais les sourcils, me retenant de lui balancer mon balai. Je me contentais de lâcher d’un ton énervé :
— Capitaine, vous venez m’aider à combattre les araignées ?
Sa voix roula, prononçant le Commun comme le ferait un concasseur.
— Du tout, vous vous en sortez parfaitement sans moi ! J’ai juste ouï dire que vous comptiez emménager, seule, dans cette masure.
Furieuse qu’il traite ma future habitation d’un terme aussi dévalorisant, je me redressais de toute ma taille, qui, j’en avais bien conscience, semblait ridicule face à un tel colosse. « Peu importe, les plus grands tombent de plus haut », ricanais-je en mon for intérieur.
— Oui et alors ? J’enfreins une loi quelconque de vouloir habiter seule dans cet adorable cottage ?
Ma voix appuya plus que nécessaire sur les derniers mots, alors que mon regard soutenait le sien.
Une brève crispation parcourut ses traits, tandis qu’il serrait les mâchoires, réprimant un soupir irrité.
— Non évidemment ! Mais il est toutefois fort imprudent qu’une damoiselle, même…hum, telle que vous, reste seule.
Dans son regard je pouvais lire à la place du « hum » un « même une furie telle que vous » qui paradoxalement me mit en joie. Tiens je lui tapais tout autant sur les nerfs que je le supposais ! J’ouvris la bouche afin de répliquer vertement, soutenue par plusieurs générations de féministes, mais il poursuivit sans même me laisser le plaisir de répliquer :
— J’ai donc songé qu’il vous faudrait un garde du corps, et le voici.
Sur le coup je crus avoir mal saisi ; je restai stupide, avant de comprendre enfin qu’il me montrait son chien, assis comme un poney à côté de lui. Le mastard noiraud bâilla, montrant une dentition digne d’un T-Rex.
C’est ainsi que Baveux, aimable croisement entre un dinosaure et un quadripode impérial ou TB-TT, entra dans ma vie. Ne manquait plus que la musique de Star Wars résonne, accompagnée par un chouette menu déroulant jaune sur fond de ciel étoilé, et tout aurait été parfait. Je m’étais donc retrouvée avec le chien, dont le nom en Darvar m’était imprononçable. Une vague ressemblance phonétique, et je le surnommais Baveux, aimable molosse au grand cœur et à la capacité de sommeil sans limite. J’espérais simplement que jamais le capitaine ne puisse comprendre un seul mot de français et sache comment j’avais renommé le gros tas velu. Pardon, son noble chien de combat.
À la vue du poney canin Sir Robert n’avait émis aucune réflexion, tout juste avait-il soulevé un sourcil interrogateur, auquel j’avais répondu d’un vague haussement d’épaules. Tybur lui, avait râlé et vitupéré, pire que Rosita après son boulanger de mari ! Un quart d’heure plus tard il partageait avec lui un saucisson…
 
Oh quelqu’un toque à la porte, je reconnais le bruit sourd et impérieux du heurtoir. Baveux redresse la tête, tandis que j’entends Monsieur Caillou se déplacer et ouvrir la porte d’entrée. Je reprendrai mes confidences plus tard. Une nouvelle affaire m’attend, du moins je l’espère !
7
Chroniques Service Presse / 364 jours pour t’oublier de Audrey Keysers
« Dernier message par La Plume Masquée le ven. 28 déc. 2018 à 17:49 »
Synopsis :

Sandra, jeune trentenaire parisienne, est assistante juridique dans un cabinet d’avocats. Elle partage sa vie avec Jean-Sébastien, un homme ombrageux au douloureux passé, qui est aussi le frère de sa cheffe.
Lorsque le célèbre photographe Raphaël Sorrentino débarque au cabinet pour attaquer un magazine et défendre les droits de ses photos, Sandra tombe aussitôt sous le charme du bel Italien. L’attrait qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est immédiat et bouleverse leurs existences. Un regard échangé, une nuit magique à ses côtés : Sandra est amoureuse. Mais elle déchante rapidement lorsque Raphaël lui dit que pour préserver la beauté de leur rencontre, il ne veut plus jamais la revoir…
Coincée entre une lourde culpabilité dans sa relation avec Jean-Sébastien et l’incapacité de renoncer à Raphaël, Sandra lui pose un ultimatum : se retrouver une seule fois par an, à la date d’anniversaire de leur premier rendez-vous, tous les 364 jours…
Leur amour résistera-t-il à cette incroyable privation ?


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de son roman au résumé fort alléchant.
Assistante juridique dans un cabinet d’avocats, Sandra est une jeune trentenaire parisienne. En couple avec Jean-Sébastien depuis quelques années, sa vie semble devenue triste et sans saveur.
De nature généreuse et attentive, elle n’hésite pas à mettre de côté son propre bonheur afin que son couple fonctionne jour après jour. Malgré tous ses sacrifices, son compagnon reste un homme énigmatique et ombrageux, peu enclin aux confidences et aux concessions. Ses envies de voyages, tout comme son désir de fonder une famille, restent désespérément sans appel...
Devant tant de frustrations et de non-dits, devant tant d’attentes opposées, les questions se bousculent : Leur relation a-t-elle un avenir ?
Peut-on rester avec une personne qui ne nous rend pas heureux, de peur de rester à jamais seul ?
Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur de cette histoire de couple, comme il peut en exister tellement autour de nous.
Les premiers chapitres à peine avalés, nous nous demandons déjà : que va faire Sandra ? Va-t-elle rester avec Jean-Sébastien même si elle n’est pas heureuse ? Le sacrifice vaut-il vraiment le coup ?
Alors, quand elle rencontre le célèbre photographe Raphaël Sorrentino lors d’un rendez-vous à son cabinet d’avocats pour défendre ses droits sur ses photos, c’est l’électrochoc, le tsunami émotionnel. Son existence en est si bouleversée que nous entrevoyons déjà un avenir plus serein... va-t-elle enfin connaître le bonheur ? Lequel va-t-elle choisir ?
Mais, contre toute attente, malgré la magie de leur rencontre, Raphaël n’hésite pas à mettre fin à cette histoire pour préserver la beauté de leur histoire. Ne pouvant se résoudre à renoncer au beau Raphaël, Sandra propose alors un jeu dangereux : se voir une fois par an, à la date d'anniversaire de leur premier rendez-vous. Une manière de garder un lien, magique et éternel avec celui dont elle est tombée amoureuse au premier regard, en mettant de côté la culpabilité qui la dévore...
Toutefois, malgré un intérêt croissant pour l’histoire, ainsi qu’une plume fluide et agréable, quelques écueils ont entravé ma lecture :
Le choix du « je », pourtant si naturel pour ce genre de roman, m’a semblé ici quelque peu réducteur et étriqué vu l’étendue du sujet.
En effet, si le point de vue central de Sandra semblait la manière la plus adéquate de traiter ce sujet, j’aurais grandement apprécié accéder aux pensées des deux hommes de sa vie : connaître leurs ressentis, leurs vécus face à cette situation. À mon humble avis, un tel ajout aurait, sans nul doute, apporté beaucoup plus de profondeur aux personnages masculins ainsi qu’au récit.
De plus, même si le personnage de Sandra devient vite attachant, j’ai eu beaucoup de mal avec les choix et l’inertie de l’héroïne.
Certes, nous comprenons ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses indécisions, son besoin de renouveau, Raphaël apportant à Sandra cette touche d'originalité dont elle avait tant besoin... cependant, je n'ai pas trouvé que cela soit correct vis-à-vis de son conjoint, car cela ne se déroule pas sur quelques mois, mais sur plusieurs longues années.
Cela étant, ce roman nous force à nous interroger : à la place de Sandra ? Que ferions-nous ? Quel chemin emprunterions-nous ? Conserverions-nous la stabilité de notre vie de couple tout en vivant des instants magiques mais défendus ? Ferions-nous un choix éprouvant mais nécessaire, au risque de tout perdre ?
Avec réalisme et honnêteté, l’auteur aborde ici l’amour sous une forme complexe : celui de l’adultère et de ses pièges mortifères qui gangrènent le couple peu à peu...
Quoi qu’il en soit, outre ces petites déceptions, j’ai passé un très bon moment de lecture, où j’ai aimé suivre Sandra dans son cheminement intérieur, dans sa quête personnelle à la recherche d’elle-même et de son bonheur.
Alors, si vous aimez les romances atypiques qui sortent des sentiers battus, ce livre est fait pour vous, vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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Mise en avant des Auto-édités / Lachaon n'est plus parfait T1 de Inès Abdesselam
« Dernier message par Apogon le jeu. 20 déc. 2018 à 18:06 »
Chroniques du parfait monde de Inès Abdesselam
Tome 1 : Lachaon n'est plus parfait


Iola, il s’en va
Que dire
Maudire


Elle restait là, comme figée, les yeux voyeurs.
La vue d’une telle désolation, d’une telle désillusion était invivable. Pourtant il lui était impossible de détourner le regard.
Les portes de l’enfer s’ouvraient à elle.
Un effroyable frémissement la traversa. La clameur et les pleurs s’amplifiaient à mesure que les éclairs se multipliaient dans la Grande Plaine. Le ciel était devenu rouge sang.
- Ils ont détruit le Volcan ! Fuyez, nous sommes perdus !
Elle ne connaîtra plus jamais l’enivrement des balades à travers la Grande Plaine ni cette passion partagée. C’était un sentiment infernal qui ne la quitterait plus jamais. Elle lâcha tout doucement l’épée qu’elle tenait dans sa main droite. Lentement. L’éclat du fer contre le sol restera gravé dans sa mémoire tel un souvenir obsédant.
- Iola, ne reste pas là ! Viens ! lui cria son frère de sang, Gabrielismos.
Il ramassa son épée et l’emmena par le bras. Elle se laissa emporter. Ils coururent tous deux longtemps sans but. Ils n’avaient nulle part où aller. L’air était de plus en plus opaque et la terre ne cessait de trembler sous la terreur envahissante. Soudain, Iola s’effondra au sol sous l’effet de la douleur lancinante qu’elle ressentait au plus profond d’elle.
- Il est peut-être mort… murmura-t-elle.
Gabrielismos s’agenouilla auprès d’elle et la prit par les épaules.
- Il prenait des risques et il le savait. Nous devons fuir, maintenant.
- Peut-être…
Elle dissimula son visage dans ses mains. Elle ne pleurait pas. Elle ne voulait plus savoir la vérité. Les autres autour d’eux couraient jusque l’horizon. Des Floreanius se pressaient de mettre à l’abri leurs descendances. Ils allaient sûrement être exterminés jusqu’au dernier. Elle sentit les bras de Gabrielismos l’enlacer chaleureusement.
- Lâche-moi. Pars devant, je te rejoins.
Il se leva, embarrassé et se mit en route. Seule, Iola regarda son monde s’écrouler. Elle perdait tout.
C’est curieux, elle ne peut s’empêcher d’espérer. Il la cherche sûrement. D’une minute à l’autre elle sera dans ses bras.
Rien n’arriva.
Alors elle se leva à son tour. Elle sentait son âme s’endurcir à l’image de son amour intarissable.
« Tu n’auras jamais été aussi fascinant » lui avait-elle lancé avant de le laisser partir.
Il s’appelait Hardan.

PARTIE 1 : Lachaon et le Zériphon Marbré


1.  Le Parfait-Monde
Lachaon c’est bien long
Rien ne sera
Rien que toi


Lachaon était un adolescent parfait. Il avait des traits parfaits, un corps parfait, des cheveux parfaits. A l’école, il avait des amis parfaits, des résultats parfaits. Ses parents le considéraient comme un enfant parfait et Lachaon considérait ses parents comme des parents parfaits. A sa connaissance tout le monde était aussi parfait que lui. Son passé, son présent et son avenir étaient parfaits tout comme ceux de son entourage. On ne pouvait agir plus parfaitement que lui.
Mais voilà c’est qu’il ne l’est plus. Il ne le sut pas tout de suite. C’est en observant ses semblables, si l’on peut dire, qu’il remarqua chez eux cette singularité dorénavant absente chez lui. Il ignore les origines de cette soudaine distinction. Mais la différence qui existe entre lui et les gens qui l’entourent, est flagrante et déstabilisante. Il est désormais incapable de les comprendre, de se conduire comme eux, de partager leurs centres d’intérêts. D’ailleurs, il ne se souvient pas un jour en avoir été capable. Ils semblent si sûrs d’eux, si déterminés, si robustes, presque invincibles et lui est si gauche, si mal à l’aise, si vulnérable. Tout en eux lui est étranger. Il est un étranger.
Il ne les supporte même plus. C’est horrible, il ne supporte plus son existence qui en devient risible. Il n’a rien à faire là, pense-t-il alors qu’il est à la fenêtre de sa chambre. Il a vécu jusqu’ici dans cette petite chaumière douillette de bois. Sa chambre est au premier étage et de là, Lachaon a une vue sur l’effroyable jardin juxtaposé à la maison. La petite fille qu’il a sûrement auparavant appelée « petite sœur » s’y amuse beaucoup trop à sentir le parfum des fleurs parfaitement regroupées en massifs. Ce geste lui inspire un amer déplaisir. La parfaite personne sait profiter des plaisirs simples de la vie. « Quelle fadaise », pense-t-il. La futilité de leurs existences n’en est que plus réelle. Ils se donnent tout entier à des vies dérisoires. Mais Lachaon ne peut leur en vouloir. Il sait qu’ils ne sont que des victimes. On lui a comme soufflé cette conviction qui l’obsède depuis peu. Ce sont les victimes d’un fatalisme grotesque, d’une mise en scène cruelle. Ils ne sont pas les maîtres de leurs vies, on les contrôle. Ils ont tous ces mêmes désirs et ces mêmes aspirations déterminées. Ils ont tous une place bien définie dans la communauté qu'ils ne quitteront jamais. C’est un sentiment étrange de savoir de telles choses mais de n’en rien comprendre. Ses parents lui ont-ils seulement une fois montré, lui ont-ils seulement parlé ? Les souvenirs sont vidés de toute parole, alors qu’il regarde ailleurs. Les questions se bousculent, elles en perdent leur importance. Sens, le maître mot. Quel est le sens de tout ceci, de la levée le matin, du coucher le soir, du sourire et des larmes. Les images que lui renvoie ce monde, perdent de leur intensité au fil des jours. Il voudrait crier, courir, détruire, mourir peut-être. Cela changerait peut-être quelque chose. Il les suivrait tous, les hommes, les femmes, qui lui parleront enfin.
La nuit, il est libre. Il part de la maison discrètement - toutes actions de ce type ne doivent être remarquées - et prend le sentier. Tout le monde est rentré, le soleil va bientôt se coucher. De ce point de vue, la perfection se traduit par une synchronisation parfaite de tous les êtres vivants à chaque minute, à chaque seconde. Sauf pour Lachaon qui va passer la nuit à errer dans le village. Toutes les habitations sont en bois et d’égale grandeur. Elles sont dominées par un château sans vie et disposées de telle façon qu’en les considérant en hauteur, elles forment une spirale, métaphore cynique. Il s’en est aperçu, posté sur la terrasse surélevée du château abandonné. Il adore se tenir là pour contempler la cité parfaite. Lachaon trouve évidemment étrange qu’un tel château tombant en ruine puisse exister là et que personne ne semble l’avoir remarqué. Il faut dire que les parfaites personnes ne regardent jamais plus haut qu’elles ne le doivent ou ne le sont autorisées. L’accès à ce domaine est donc presque facilité et Lachaon n’a aucun mal à s’y rendre. Il n’ose néanmoins pénétrer dans l’édifice, l’immense parc qui l’entoure le suffit grandement. Au centre de celui-ci, se tient un imposant motif floral qui dessine un « F ». Même dans l’obscurité il apprécie l’incroyable scintillement des fleurs et des arbres de ce jardin dont l’imperfection en est sûrement l’origine. La fragrance si douce qui y règne, le trouble. Il se sent particulièrement bien ici, il est comme chez lui.
Cet endroit est la preuve qu’une autre vie existe. Il est maintenant certain que cette perfection est anormale et que les parfaites personnes doivent être délivrés de ce joug. Ce n’est donc pas pour rien qu’il n’est plus parfait. On l’a libéré pour qu’il les délivre ensuite. Il ne sait comment prendre cette sorte d’honneur qu’on lui fait. Il va devoir faire preuve de courage et de discernement, se montrer digne de ce devoir. Enfin c’est ce qu’il se plait à croire.
« A qui appartenait ce château ? » se demande-t-il.
Il reste des heures à imaginer la vie qu’on pouvait mener dans ce domaine, la vie dont il rêve ardemment. Ses rêveries sont vagues, un mélange d’émotions et d’impressions que lui inspire le bel éclat de la verdure. Une vie dont il ne connaît rien mais qui doit être la sienne et pour laquelle il devra se battre.
Chaque nuit, Lachaon se rend au château avec une certaine excitation. Il contemple les fleurs et les arbres, il admire encore une fois l’immense « F » au milieu du jardin, il regarde comme toujours le château jaune sans vouloir y entrer. Il sent la présence des anges, tout autour de lui, ils ne se montrent pas et le laissent en-dehors de leur ronde. Le balcon au fond du jardin donne sur le monde qu’il quitte toutes les nuits et il le trouve joli, de ce point de vue. Soudain, on lui conseille de grimper à l’arbre. Il le fait, et se perche à une de ses grosses branches. La vision est alors stupéfiante. Les anges sont là, tout autour de lui. Ils sont d’une blancheur éblouissante mais le vert ne s’estompe pas. L’autre, celle qui ne danse pas, est toute noire et attend devant la porte du château. Il ne comprend jamais pourquoi. Ce sont des larmes colorées qui tombent et elles se mélangent aux fragrances du ciel. C’est un mouvement infini qu’il ne peut que regarder s’éloigner. Les anges l’abandonnent là, dans un adieu éternel. Une société blanche où chacun a sa place, Lachaon devine une sorte de protocole entre les individus. Ils se saluent comme dans un bal et rendent hommage au « F » fleuri, au centre du jardin. Avec quelle curiosité les regarde-t-il. Les voiles tournoient, ils sont nombreux. Il se demande sûrement pourquoi la vie qu’ils mènent lui semble plus belle. Ils obéissent de même à des règles, leurs actes ne sont pas seuls fruits de leurs désirs. Peut-être alors Lachaon les préfère-t-il car ils sont au service d’une plus belle liberté, d’une beauté qui lui échappe un peu. Il sent qu’il ne sera jamais aussi libre que dans un tel bal puisqu’il aura choisi cette vie. Celle qui correspond le plus à sa personnalité, à sa personne toute entière qui n’existe pas encore.
Mais l’aube arrive bientôt, un rayon de soleil lui blesse cruellement les yeux. Les anges disparaissent à jamais, exposés à cette nouvelle lumière. Tout s’accélère alors. Il descend de l’arbre, rejoint à reculons la petite allée qui mène à l’autre monde. Comment quitter cet endroit qu’il adore ? Par un effort incommensurable, il se retourne et se met à courir vers la chaumière. Devant la porte de celle-ci, il regarde une dernière fois le château jaune qui reflète la lumière du soleil. Il est beau.
Il rentre sans bruit et passant devant la chambre de ses soi-disant parents, il s'interroge une nouvelle fois, que peuvent-ils bien faire, allongés ainsi les yeux fermés ? Il lui arrive aussi de fermer les yeux mais dans ce cas, rien ne se passe en lui. Il est encore très tôt. Il se permet d’entrer dans leur chambre et de les regarder un peu dormir. Ils semblent si sereins, si paisibles, comme absents. Lachaon aimerait partir comme eux, même un court instant seulement. Puis il rejoint lentement sa chambre et se glisse dans son lit. Ses parents ne tardent pas à reprendre leurs esprits et à venir les voir, lui et sa sœur. Sa mère est une grande et belle femme, toujours souriante et joyeuse. Son père a les mêmes caractéristiques. Ils l’incitent à les retrouver dans la cuisine après qu’il se soit habillé. Ce qu’il fait. Toute la famille est assise à table devant leurs assiettes parfaitement garnies. Il prend place devant la sienne. Ils aiment beaucoup ce moment de « partage et de retrouvailles » que Lachaon redoute. Ils se mettent alors à enfourner dans leurs bouches le plus naturellement du monde ces substances chaudes servies par maman. Etrange coutume qui se reproduit trois fois par jour. Ignorant la signification de ses actes, Lachaon les imite et fait semblant d’apprécier. Il lui est toutefois absolument impossible de gober ces choses qui lui sont superflues. Il a donc acquis une technique, une sorte d’artifice fondé sur une observation attentive de sa famille, pour donner l’illusion de manger et qu’il améliore tous les jours. Sa vie ne se résume en fait qu’à imiter et faire semblant.
Comme chaque jour, ses parents et sa sœur parlent avec entrain de leur emploi du temps de la journée et se réjouissent du bonheur pur que leur apporte la vie. Ils sont toujours heureux de vivre, à n’importe quelles circonstances et moments de la journée. Ils ne détestent rien et aiment plus que tout. Cette joie omniprésente ne fait qu’intensifier le sombre désespoir de Lachaon. Parfois ce sont eux qui lui paraissent supérieurs. Ils ont sûrement compris contrairement à lui ce qu’est la vie et Lachaon n’est qu’un idiot orgueilleux. Les libérer de leur perfection serait les libérer du bonheur et de la gaieté. Les libérer de l’instant présent. Susciter les doutes et répandre la noirceur qui le submerge constamment. Puis Lachaon se rend à l’évidence que leur jubilation puisqu’elle n’est motivée que par sa seule nature, sonne creux. Leurs sourires niais lui apparaissent alors tout à coup ridicules. Et Lachaon se sent incroyablement lucide et supérieur. Il comprend d’où viennent la force et le zèle des personnes parfaites. Elles ne présentent ces qualités seulement parce qu’elles sont qualités absolues qui se trouvent en toute perfection et non par sagesse, expérience de la vie ni par recherche de s’améliorer. Bien sûr, Lachaon admire ces vertus mais il les considère plutôt comme un idéal auquel il tend. Il sait qu’elles sont mères de justice, de sagesse, de quiétude et de bonheur quand elles sont exercées. Toutefois les avoir « d’office » est contre nature. La vie est en fait ce constant devenir de notre être, ce désir d’être meilleur chaque jour. Il est conscient évidemment que sa définition de la vie n’est pas complète car centrée sur l’homme. Néanmoins, de ce point de vue-là, les personnes parfaites respirent, parlent, travaillent, sourient, marchent mais ne vivent pas. C’est peut-être pour ça qu’ils aiment la vie, ils ne la connaissent pas.
Ces pensées l’emmènent jusqu'à la fin de la journée, à la bibliothèque. Comme tous ses camarades, Lachaon a une feuille blanche devant lui. Ils la noirciront à l’image du devoir, celui que les professeurs leur donnent en toute bienveillance. Lachaon, lui, ressent une toute autre liberté, candide et inspiratrice. Le blanc est une invitation au voyage. Il prend son crayon. L’instrument du devoir deviendra moyen de divertissement. Le premier désir à l’aube de la création est de rire, il blanchit le désespoir.
Iris, sa sœur, le fait beaucoup rire. Il écrit, d’abord, ce nom, Iris. Rien que cela, il se détend. C’est presque criminel car personne n’y penserait. Ecrire autre chose que l’utile, écrire autre chose que ce qui répond à la demande du professeur, d’un supérieur hiérarchique quel qu’il soit. Le nom représente une personne et jusque-là, Lachaon n’écrivait un nom que pour évoquer une personne réelle. Iris, aujourd’hui sur le papier, devient une toute autre entité. Un personnage. Une chose de papier dont il peut faire ce qu’il veut, modeler à sa manière, modeler selon ses désirs. Mais quels sont ses désirs ? Peut-il seulement en avoir d’autres, peuvent-ils être autres que ceux de ses modèles, ses parents, ses camarades, ses professeurs ? Il doit s’efforcer à les oublier. Il choisira les anges qu’il voit la nuit, dont il ne connait rien. Lachaon qui écrit ce nom, est un ange, un étranger et il recrée la vie d’Iris. Elle devient alors un personnage pour lequel il développe une belle affection et pour lequel il reconnait n’avoir aucune empathie. Il amène un autre point de vue, le sien. Il se détend car, enfin, il devient lui-même. Il s’impose comme autre et trouve sa place dans la vie des autres. Peut-être s’en rend-t-il compte. Il apprendra beaucoup de cette expérience, sur sa sœur, sur lui, sur la création.

« Iris, ma sœur. Je pense qu’une sœur doit me ressembler. Si elle me ressemble, voilà comment serait sa vie. Si je dois la décrire comme elle est effectivement, voilà comment serait sa vie. Malheureusement, je dois reconnaître que le résultat des deux conditions n’est pas le même. Je sais que je ne pourrais jamais vérifier ce que je vais écrire. Ce n’est pas grave.
Iris est une jeune fille qui a toujours vécu à mes côtés. Elle parle avec une jolie voix mais ses paroles, je ne les entends plus. Les mêmes sujets reviennent, la santé, la réussite, la joie, l’école. De toutes les phrases qu’elle prononce, je préfère néanmoins celles qui parlent de joie. J’ai l’impression qu’elles sont les seules véritables car Iris est joyeuse. Toujours joyeuse. Au risque de devenir ridicule. Iris a des amis, ils sont comme elles. Elle parle avec eux, ils parlent avec elle. Ça se passe comme ça : - Bonjour Iris, comment vas-tu ? Il fait beau, nous avons de la chance. Embrasse tes parents pour moi. Et d’autres banalités comme la bonté des adultes et le bonheur de se voir. Mais puisqu’ils se voient tous les jours, invariablement, pourquoi ? Je suis partagé entre la jalousie et le vide. Iris, le soir, rentre avec son frère et sur le chemin, elle me racontera la même chose. Heureusement, je n’ai pas à combler le vide d’un silence. Elle croit en l’importance des événements, moi, rien ne m’importe au point de faire l’objet d’une pensée puis d'une pensée partagée par le discours. Il y a l’amour aussi. Avec l’expérience, je crois qu’on le lit dans son sourire parfait. Il perd de son intensité chaque jour mais je l’apprécie toujours, à ma manière. Je le lui rends quelque fois. Arrivés à la maison, elle court vers ses parents d’une façon un peu exagérée. Je n’ose lui faire remarquer qu’elle les a quittés il y a à peine quelques heures. Je ne dis rien non plus car je fais pareil. Nous allons ensuite dans nos chambres respectives, en attendant de dîner. Moi, j’attends avec hâte le coucher du soleil et je me demande ce qu’Iris peut bien attendre avec hâte dans sa vie. Il n’y a personne dans le couloir. J’entreprendrais de l’espionner discrètement. Pour rire, je verrais Iris se peigner les cheveux pendant des heures, n’ayant qu’un souci dans la vie, la traque de la moindre mèche rebelle. Elle râlerait gentiment contre sa chevelure, à défaut de ne connaître aucune autre difficulté dans l’existence. Iris, ne pourrais-tu jamais me voir un jour, pour me parler de tes doutes, de tes peurs, de ma timidité maladive ? Pour être tout à fait honnête, ce n’est pas sa seule activité. Elle va dans le jardin, elle échange des signes avec les voisins, elle se détend sur une chaise ou un fauteuil.
Une fois, elle m’a dit que la famille, c’était important. J’y ai beaucoup pensé. Je crois que la famille se construit avec le temps. Avec tout le temps passé ensemble, il est vrai que la famille est le lien le plus solide. Mais c’est tout ce que je reconnais, la solidité du lien. Je n’en éprouve aucun plaisir, aucune joie. L’amour, j’espère que ce n’est pas que le sourire quotidien et les questions banales. Ou c’est en famille que les choses les plus banales deviennent importantes ? Pourtant, pour moi, elles restent banales, même en famille. Iris pense aussi au passé parfois car elle m’en parle. Elle fait remarquer comme tout le monde qu’il ne faut pas le regretter, que l’avenir est brillant. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle n’a en fait rien à raconter. Je n’ai jamais la force de lui dire. C’est sa parole contre la mienne. Elle détient la vérité ou je détiens la vérité, comment savoir. Je me contente donc de réfléchir. La vie d’Iris est facile mais je l’aime bien quand même. Au lieu de me moquer, je voudrais tellement l’aider. Et qu’elle me raconte mon passé, notre passé. J’ai tellement peur de ne pas vivre, d’être transparent. »

Il se détend parce qu’il quitte sa condition et peut y penser comme une tierce personne. Comme s’il savait tout, le passé, le présent et l’avenir. Le confort du temps soudainement arrêté. Il s’est arrêté pourtant d’écrire, le temps reprend. Il est surpris de la longueur de son texte. Il le contemple, sa première création, la première preuve de son existence. Sur la feuille, sa vie, pauvre vie par procuration.
Ce soir-là, il pensera à l’autre en noir, dans le jardin du château jaune. Comme elle est différente. Comme elle est unique. Elle est intense et pour la première fois, il a peur qu’elle se fane, qu’elle devienne une pauvre habitude. Il ne peut s’empêcher de croire que la banalité naît de l’habitude et que les choses banales furent, un jour pour lui, extraordinaires, comme elle.

Seules les pensées et les réflexions peuvent donner à chaque journée un goût différent. Il se souvient d’une matinée d’école où il s’était amusé à imaginer. Il regardait avec insistance (ce dont il n’était pas conscient) une des filles de sa classe. Il la voyait de dos et devinait son visage. Il l’imaginait alors se lever, tout à coup. Elle se retournerait d’un air de défi. Toute la classe aurait les yeux écarquillés d’une surprise totale et absolument formidable. Elle se mettrait à danser comme les anges, comme ses anges. Son uniforme gris se transformerait en tissu léger et candide, en robe, en parfum, en couleur dans les airs. Lachaon assistait sans le savoir à son premier spectacle, l’exhibition consentie pour le bonheur des sens, de la souffrance d’un homme ou d’une femme. A travers ce fantasme, Lachaon faisait parler les personnes qui autour de lui parlaient mais étaient d’un mutisme sidérant et horrible. Il lui faisait exprimer sa douleur et son désespoir, son enfermement dans ce personnage grotesque parce que parfait. Lachaon portait sur ses épaules toute la misère de ce monde, la fille qui dansait, l’aurait allégé pour un moment de ce poids. Si elle danse, elle souffre et elle se reconnaît souffrir. Il se souviendra toujours de ce matin si particulier mais qui ne devait se reproduire. Lachaon prenait soin de ne jamais créer une habitude, héritage de ce monde. Ce n’est pas avec des habitudes qu’il se construira et qu’il construira un passé.

- Et toi, Lachaon, ne trouves-tu pas qu’Iris embellit de jour en jour ?
Encore une fois autour de cette fichue table à faire semblant de se nourrir. Lachaon lève machinalement ses yeux vers elle. C’est vrai qu’elle est jolie. Mais ces dents éclatantes de blancheur et ces cheveux soyeux qu’il retrouve dans chaque jeune fille commencent à le lasser sérieusement. Elle sourit, Iris.
- Non.

La veille, il avait encore relu son texte. Il se demandait ce qu’il pouvait bien dire sur lui, pour le compléter. Mais comment s’observer soi-même ? Il y a le miroir, celui qu’Iris utilise souvent. Il y a peut-être aussi les pensées des autres, auxquelles il n’aura jamais accès. Il continuait tout de même, Iris c’est lui.
« Iris est toujours en devenir. Plus tard, lui demande ses parents et ses proches, que feras-tu ? Maintenant, bientôt, plus tard, quelle importance ? Quel regret ensuite, surtout. Plus tard, elle regrettera de ne plus faire ou de ne plus pouvoir faire ce qu’elle faisait hier. Et elle languira à propos de ce qu’elle pourra faire, seulement dans quelques années. Moi… »
Le mot qu’il venait d’écrire ne le surprend qu’alors.
« Moi, j’ai l’impression ni de grandir, ni d’avancer vers un « plus tard » idéalisé. Je crois que ça me manque. Je ne vais pas me moquer, je voudrais y croire aussi. C’est toujours pareil, c’est leur parole contre la mienne. Si j’ai tort ou raison, je ne saurais peut-être jamais. Quel silence ! »
C’est vrai, quel silence. On allait se rendre compte de son absence chez lui. Tout le monde avait quitté la bibliothèque, il n’avait rien entendu. Il rentrerait chez lui nonchalamment.

Elle sourit toujours, Iris. Sa mère, qui a posé la question, tourne vivement la tête vers Lachaon, surprise de sa réponse :
- Ah ? s’étonne-t-elle. Je respecte ton avis, Lachaon. Toutefois, cet aveu met en question ta perfection.
Elle a pris un ton exceptionnellement sévère, sûrement pour l’impressionner. Iris finit tranquillement son assiette pendant que ses parents se parlent du regard afin de décider de ce qui est à faire. Lachaon attend avec curiosité. Le père prend ensuite la parole :
- Bon, je répète la question, Lachaon (nous te donnons une ultime chance) : ne trouves-tu pas qu’Iris embellit chaque jour ?
Lachaon ne peut alors résister à répondre :
- Non.
La mère pousse un petit cri qui le fait sursauter. Elle paraît soudainement alertée alors que le père reste grave.
- Polamire ! Notre fils… !
Lachaon est perplexe de la brusque excessivité de sa réaction. Iris ne sourit plus.
- C’est le déshonneur. Nous devons le dénoncer, déclare le père.
A Lachaon d’être soudainement alarmé. Le dénoncer ?
- Tu penses vraiment qu’il n’est plus… ?
Le père observe Lachaon un moment :
- Il n’y a aucun doute.

Le dimanche, la famille se promène dans les bois. L’itinéraire est toujours le même et s’approche chaque fois dangereusement du château jaune. Lachaon se dit qu’ils finiront par le remarquer et que ce serait une catastrophe. Au moment fatidique, il se met toujours à leur parler, leur raconter une histoire d’une voix très forte, pour les distraire. Ils sont très gentils et l’écoutent gentiment. Merci.
Ils ne croisent plus que son regard, et rien du jaune féérique du château. Lorsqu’ils s'éloignent enfin de ce passage délicat, Lachaon regrette un peu son geste. Pourquoi leur refuser cette part de rêve, ce dépaysement si délicieux ? Ce serait comme un dévoilement brutal et impréparé de son intériorité. Ce serait insupportable. C’est un trop gros risque pour des personnes qui, de plus, n’y comprendraient rien.
Ils marchent l’un à côté de l’autre et comme une affreuse coïncidence, ils sont rangés du plus âgé au plus jeune. Lachaon est donc toujours entre sa mère et sa sœur. Il réalise souvent à quel point il déteste cette place lorsque les deux femmes de la famille parlent entre elles une langue incompréhensible, celle d’une filiation bienheureuse, et que, muet, il doit se faire tout petit. Il a plusieurs combines pour éviter les bousculades. Il marche imperceptiblement un peu moins vite, de façon à esquiver les gestes trop expressifs qu’on ne lui adresse jamais mais qu’il reçoit tout de même dans le nez. Ou il essaye de paraître intéressé par la conversation, le ton change alors presque instantanément. Ce n’est plus un dialogue intime, confiant mais du théâtre. Généralement, Lachaon préfère se faire oublier et accepter la compression. Il se perd dans ses pensées et se laisse guider, bercer à travers les sentiers. Bien plus qu’une habitude, c’est un autre sentiment qui l’habite. Il ne l’admettra que plus tard mais la répétition d’une action comme celle-ci, une promenade, à une fréquence régulière n’a pas le même goût dans sa bouche et ses yeux sensibles qu’une simple et triste habitude. Il ne ressent plus l’angoisse de la perte d’intensité. Car il regarde le paysage, et ce n’est pas des images d’arbres, de verdures et de ciel bleu qu’il voit. Ce sont des dimanches, de gros manteaux et des vestes plus légères que portent sa mère, des exclamations dans la voix grave de son père, des cheveux longs, courts, éclairs, présents de sa sœur, des impressions de sérénité comme de colère, des perspectives vers le lointain, des interrogations qui, maintenant, sont remplacées par d’autres, des souvenirs. Des souvenirs ? Non, ce ne peut être cela. Ils ne peuvent naître d’une habitude. Pourtant. Lachaon voudrait bien qu’un dimanche, la famille décide de s’arrêter quelque temps, juste pour admirer le paysage tranquillement.  La beauté est toujours furtive, c’est embêtant. Est-ce la rançon du plaisir ?
Il titube dans sa chambre, avec son air froncé, un peu dur. En ce dimanche soir, et ce depuis longtemps, les lumières changent. C’est bientôt les beaux jours. Et les belles nuits chaudes dans les jardins jaunes et verts sur la colline, le château jaune, l’éternel. Il restera à sa fenêtre toute la nuit. Il pourrait très bien s’enfuir, courir vers ce point, la perspective qu’il aperçoit très lointaine de sa fenêtre. Et il considère le confort du retrait, derrière sa vitre protectrice, derrière ce personnage qu’on lui a imposé. Il se sent bien, caché du monde, recouvert d’un or impénétrable. Il est maintenant persuadé que la beauté réside dans chaque chose grâce à la sensibilité qu’il a aiguisée pendant ces longues années. Il récolte en quelque sorte les fruits de ce travail, il peut se reposer. Le château jaune en devient presque inutile. Un jour, il regardera cette période de sa vie et ne pourra s’empêcher de sourire. « J’étais bien naïf de penser, de me révolter contre le bonheur évident de ma famille. Une sotte jalousie. Ce château n’était qu’un leurre, de quoi avoir honte. » Il perdrait peu à peu ses convictions, ses envies de libération. Il se contenterait de la fadeur, des habitudes, des sourires injustifiés de cette vie.

        Car il y a des jours d’accalmie. Un de ces jours qui ne lui inspirent que délicatesse et bienveillance à l’esprit. Le matin, le chemin lui semble plus doux qu’auparavant. Tout est plaisir devant lui. Il est heureux de chaque pas, de chaque geste, de chaque regard échangé. Rien n’est laissé soudain au hasard, l’absence de détermination ne l’entrave plus. Profondément, c’est calme. A l’étude, l’activité la plus ennuyeuse du monde devient presque agréable. Lachaon, en entrant dans la salle qu’il connaît maintenant par cœur, reconnaît un air de familiarité, une odeur, un silence chuchoté, une habitude. Et cette re-connaissance le fait sourire. Toutes ces chaises et ces tables parfaitement rangées, jamais interrogées, finissent par lui plaire. Assis à la même place, un peu dans le coin, il regarde les surveillants faire leur travail. Ce qu’il trouve en temps normal parfaitement inutile puisque toujours les mêmes actions exécutent-ils et toujours de la même manière. Comme un système imperturbable. Cette fois, il leur adresse toute son affection. Le parquet grince un peu. Les vitraux aux murs montrent d’autres couleurs. Le vent siffle derrière lui. Le plafond s’éloigne de sa tête encore un peu. Le bois des rambardes, qui font le tour de la salle, est parfait en tout point. Il aime la lumière, il aime ce confinement, cette sécurité, cette beauté discrète. Les formes de l’enseignement plus que son contenu. Faire partie d’un tout, plus qu’en partager les valeurs. Encore moins qu’avant, il n’a pas envie de parler. Peut-être plutôt écrire. Ou se laisser aller au destin. Le temps lui a brodé cette étoffe pour se réchauffer les mauvais jours. Cet éveilleur de beauté.
Alors il se fait soudain violence, se cogne intentionnellement la tête contre la fenêtre. Il se punit de cet affront : trouver cette perspective agréable, comme un renoncement. Il manque d’air, il ouvre alors la fenêtre. Il retrouve le froid du noir, le vent un peu brutal et l’odeur extérieure moins aseptisée. Ses joues sont mouillées, ses yeux sont brillants et le sel, inquiétant.

La mère désormais évite le regard de Lachaon et commence à débarrasser la table, la tête basse. Le père s’installe dans le fauteuil près de la cheminée. Iris monte dans sa chambre. Lachaon la suit :
- Excuse-moi pour tout à l’heure. Je ne le pensais pas.
Iris ne répond pas et claque la porte de sa chambre. Cela le fait sourire. Il regagne alors la sienne et s’assoit sur le lit. La lumière matinale un peu bleutée caresse les barreaux de sa fenêtre. Devant lui, il voit son reflet dans le grand miroir gris. Il est loin d’être parfait. Sa chevelure d’une couleur indéfinie, il croit même y apercevoir des mèches vertes, ses yeux trop clairs, presque blancs, ses traits de visage tourmentés, lui donnent un aspect féerique. Enfin il est surtout ridicule dans son uniforme d’école dont la couleur vive renforce le teint livide de sa peau.
- Comment peux-tu dire une chose que tu ne penses pas ? Je ne comprends pas.
Lachaon n'avait pas entendu Iris revenir auprès de lui. C’est curieux, il n’avait jamais vu chez sa « sœur » cette expression d’inquiétude.
- Pourquoi veux-tu taire tes pensées ? ajoute-t-elle. Elles sont parfaites, elles ne sont donc pas à cacher.
Lachaon se lève et regarde Iris dans les yeux.
- Justement. Je ne suis pas parfait, Iris.
- Mais si, rassure-toi, Lachaon ! Comment peux-tu évoquer une telle horreur ?
Cependant presque simultanément à ses paroles, Iris recule brusquement d’épouvante.
- Han ! Ton… Tu as mal boutonné ton…
Lachaon se rend compte un peu tard qu’il a décalé d’un bouton la rangée de boutonnières de son cardigan. Iris en tremble d’effroi, les mains sur les joues.
- Mon pauvre Lachaon !
Elle ne tarde pas à quitter la pièce. Lachaon se sent alors plus seul que jamais. Il frémit lui aussi de frayeur maintenant. D’autant plus qu’il ne sait à quoi s’attendre. La vérité éclate enfin et il le regrette presque. Mais c’est ce qu’il a décidé.
- En route ! s’écrie la mère en bas.
Iris et Lachaon descendent l’escalier tournoyant. Et sans un regard, ils prennent la route de l’école. C’est un bâtiment au tempérament décoloré qui les attend. Le porche tristounet leur souhaite la bienvenue. Dans la cour, les enfants sont rangés devant leur classe attendant le signal du professeur. Iris rejoint son rang. Lachaon est arrêté par son père qui se dirige vers le bureau du proviseur. Lachaon et sa mère le suivent, la tête basse. Le directeur de l’école les y accueille gentiment.
- Tenez-vous droit, jeune homme.
Il s’élève doucement. Il voit alors comme prévu l’éminent directeur qui le toise mais c'est derrière celui-ci qu'une surprise l’attend. Il ne manque pas de la remarquer : à travers une immense fenêtre d’une flatteuse clarté se dessine le château qu’il adore. Est cristallisé devant lui le magnifique château au teint safrané reposant sur la blanche colline. Cette vision de rêve l’enhardit. Il dépasse le directeur sans un regard et ouvre la fenêtre.
- Enfin, jeune homme ! Que faites-vous ?!
Lachaon le regarde alors d’un air de défi.
- N’êtes-vous pas assez parfait pour le savoir ?
- Veuillez immédiatement fermer cette fenêtre !
Lachaon soupire exagérément et marmonne :
- J’admirais la vue, c’est tout.
Il prend un des papiers sur la table :
- Ouh là ! Mais c’est que vous consultiez des documents très importants avant notre intrusion !
Lachaon pose une main sur l’épaule du directeur, horrifié :
- Je comprends. Vous êtes un homme très occupé. On va vous laisser.
Et à l’attention des parents :
- Allez les nullards, on se tire !
Pourquoi « les nullards » ? Il ne va de toute façon pas s’en tirer comme ça.
- Em… Emmenez-le devant la statue Sainte-Parfaite ! s’écria le directeur.
Deux sbires venant de nulle part l'immobilisent et l’emmènent dans le couloir. Pour la mise en scène, Lachaon se débat outrageusement. A la tête du cortège, il ne voit pas la réaction de ses tuteurs mais il l'imagine amusante. Arrivés au bout du couloir, ils en ouvrent la dernière porte et entrent dans une immense pièce vide. Enfin presque, adossée à un des murs en brique grise, une statue (parfaite) de femme (parfaite) les observe. Sans parler, les sbires abandonnent Lachaon devant celle-ci et ferment la porte à double-tour.
Alors ils ont réellement inventé une punition pour les gens comme moi ? Rester seul dans une grande salle ? Un tête-à-tête avec une statue ? Il n’y a que des parfaites personnes pour trouver des sanctions aussi tordues. Ils vont me laisser seul ici quelques jours et avec l’expérience de la solitude, ils pensent que je retrouverai ma sagesse et ma tempérance d’antan. Ou un problème technique est survenu. Il sera réglé et un monstre va entrer me faire peur. Ou alors, c’est la statue qui est censée m’effrayer. Non, cette statue est assez sympathique, elle sourit même.
Lachaon s’approche d’elle. Elle est même très belle. Elle est faite d’une matière très luisante et douce au toucher. Un regard presque vivant, de minuscules rides au coin de l’œil, une expression de bienveillance, chaleureuse comme… Il ne peut plus détourner le regard de cette sculpture. Il a l’impression qu’elle l’approuve, qu’elle l’accepte comme il est. Elle voit au plus profond de son être. Son appel devient irrésistible. Leurs esprits vont bientôt se rejoindre. Il le sent. Leurs désirs, leurs histoires, leurs idées ne seront plus qu’un. Une fusion presque accomplie. Presque. Quelque chose l’en empêche.
Brusquement, la pièce s’obscurcit. Cela révèle la barrière éblouissante s’imposant entre eux deux.
- Désolé, la perfection sera pour une autre fois.
Lachaon se retourne. Une jeune femme a escaladé le mur extérieur et vient de s'asseoir sur le rebord de l’unique fenêtre. Elle bouche ainsi l’entrée de lumière dans la pièce. Elle saute à l’intérieur et s’approche de Lachaon. Elle est tout de noir vêtue, comme des chaussons de danse au pied, les traits de visage un peu grinçants, qui n’inspirent guère la sympathie. Une vision mi- effrayante mi- glaçante.
Elle lui prend le bras et essaye d’ouvrir la porte, l’air de rien. La simple force physique ne suffisant pas, elle frappe quelques coups et demande du secours prétextant qu’on l’avait enfermée ici par inadvertance. Le plus étrange est qu’une personne ait bien voulu leur ouvrir. Instantanément, cette courageuse personne s’évanouit comme sous l'effet d'un puissant envoûtement.
La sauveuse l’entraîne alors dans l’enfer des couloirs de l’école. Chaque employé qu’ils croisent, s’évanouit à leur passage. Même le directeur sereinement assis à son bureau, dont la porte reste toujours ouverte. Le regard de sa bienfaitrice s’est alors arrêté net à la vue du château à travers la grande fenêtre. Mais elle ne tarda pas à l’en détacher. Ils sortent donc de l’école, traversent la cour vide. Lachaon n’ose parler, ni montrer signe de présence.
Dernier obstacle, le porche fermé. Elle essaye alors rageusement de le forcer en vain.
- Pourquoi enfermer des êtres bornés pour toujours ?
Elle se tourne vers lui, impuissante. Leur situation la fait ensuite sourire ou peut-être est-ce son air ahuri.
- Je pense que tu connais le lieu mieux que moi. Montre-moi donc une autre issue !
Le temps de reprendre ses esprits, le gardien vient à leur rencontre.
- Qu’est-ce que… !
Il est vrai qu’après avoir passé sa vie dans ce monde parfait, rencontrer ces deux énergumènes doit être déstabilisant. Etant parfait, le trouble est difficile à concevoir. De toute façon, à peine a-t-il croisé le regard de la jeune femme qu’il leur ouvre presque spontanément le porche. Lachaon admet qu’elle sait se montrer persuasive, à sa manière.
Ainsi délivrés, ils prennent le chemin de…
- Où habites-tu ?
Lachaon, toujours aussi abasourdi, lui indique la direction du doigt. Elle sourit alors de nouveau. Ils arrivent devant la maison.
- Il n’y a personne à l’intérieur ?
Lachaon secoue la tête.
- Mais la porte est fermée. Encore.
Elle prend alors son courage à deux mains et donne un coup sur le carreau d’une des fenêtres. Elle introduit sa main à travers le verre brisé et parvient à en actionner la poignée. Lachaon la suit toujours, même dans l'effraction de son domicile.
- L’anomalie doit se trouver ici.
À l'intérieur, elle se met à fouiner un peu partout, tâtant les murs et écartant négligemment les bibelots sur les meubles. Lachaon réussit enfin à prendre la parole :
- Que faites-vous ?
Elle se tourne vers lui pour le dévisager.
- Je ne sais pas si tu as remarqué mais tu n’es pas des leurs. Tu n’es pas censé vivre ici. Tu n’es absolument pas censé vivre ici. Tu es une erreur.
Elle s’avance dangereusement et ajoute, dans un sourire furtif :
- Une erreur en notre faveur.
Elle sort dans le jardin puis, tout en furetant chaque carré de pelouse, elle continue son discours censé l’éclairer :
- Ce monde a donc réagit le plus sainement possible. Il te donne à tout moment la possibilité de rejoindre le tien. Une erreur en entraîne une autre. Quand nous aurons trouvé l’anomalie, tu…
Elle s’immobilise soudainement devant une brique bleue, nichée dans le mur de briques rouges au fond du jardin. Il s’approche donc d’elle. Elle pose la main sur la brique. Une trappe s’ouvre à leurs pieds.




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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°12 : Nos chers voisins
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 16 déc. 2018 à 15:26 »
Bonjour à tous 😀
12e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand des voisins sans gêne rendent votre vie infernale... 😅
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Nos chers voisins

Je les ai croisés pour la première fois dans le hall d’entrée, près des boîtes aux lettres, alors que je m’apprêtais à sortir mon chien. Il était environ vingt-deux heures. 
— Bonsoir ! Nous sommes vos nouveaux voisins du dessus. Nous venons d’arriver. Voici ma femme. Et ma fille, Pami.
Je leur ai aussitôt souhaité la bienvenue, c’est une chose qui se fait.
Je ne les rencontrais pas souvent. Parfois, le matin, quand je sortais de chez moi pour emmener ma fille à l’école, je voyais la femme surgir en trombe de la cage d’escalier, traînant dans son sillage la fillette ensommeillée. La mère courait devant sans lui tenir la porte, mais elle ne s’en préoccupait pas, elle avançait au rythme d’un pas cadencé que la fillette peinait à suivre. Ça me faisait mal pour l’enfant qu’on venait à peine d’extirper de son lit et qui suivait bon an mal an.
Passe encore qu’on soit obligé de courir une fois pour pallier un défaut de réveil. Mais pratiquement tous les jours, ça me dépasse. Il suffirait de s’organiser un peu.
Ces fois-là, la femme me saluait à peine, un « bonjour » forcé, soufflé comme un coup de vent, à peine audible. Et, pour compléter le tableau, un regard dur, rivé au sol. Elle faisait la tête. En permanence.
Leur attitude me consternait. Se montrer poli et souriant est la moindre des choses. Je pense pour ma part être une personne joviale, j’estime que je n’ai pas à faire peser mes états d’âme sur ceux qui m’entourent. D’ailleurs, la gamine aussi était avare de sourire. Que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats.
Au début, nos voisins étaient des gens plutôt discrets.
Jusqu’à cette nuit-là.
Alors que je tenais mon chien en laisse — c’était l’heure de la dernière balade —, j’ai trouvé l’homme dans le couloir, très excité. Il m’a montré un mot accroché à la porte vitrée que j’ai survolé rapidement. Il a commenté : « C’est nous, c’est pour l’anniversaire de ma fille, on s’excuse, on risque de faire un peu de bruit, on voulait prévenir. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, vous comprenez. » J’ai souri de bonne grâce et j’ai transmis mes bons vœux. Puis je l’ai observé qui faisait la circulation derrière la grille de la cité et qui accueillait ses invités. Ils s’annonçaient nombreux ; autant de personnes dans un si petit appartement, cela me laissait perplexe. Alors, au moment où je suis rentrée avec mon chien, comme l’homme était encore là, je l’ai prévenu :
— Essayez de ne pas faire trop de bruit quand même.
— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Madame.
Résultat, à l’aube, la fête battait encore son plein. Une musique assourdissante, des éclats de voix avinées, des talons qui claquaient sur le parquet. Mon mari et moi avons vibré au rythme de leurs vociférations jusqu’à sept heures du matin. En début d’après-midi, la musique a repris de plus belle. Mon époux était énervé, il voulait monter. Normal. J’ai tenté de l’apaiser : je n’aime pas les conflits, et on ne sait jamais sur qui on tombe : ces gens étaient peut-être des détraqués. Mais mes protestations n’ont pas pu entamer sa détermination : il s’y est rendu. C’est la femme qui lui a ouvert. Elle a obtempéré illico. J’étais rassurée.
Le surlendemain soir, nous regardions un film à la télévision lorsque la musique s’est à nouveau mise à trompéter. Des hommes parlaient si fort que j’avais l’impression qu’ils étaient au milieu de mon salon. Je regardais mon époux qui soupirait ostensiblement. Il perdait patience.
Je n’aime pas quand mon mari s’énerve, j’ai peur de ce qu’il pourrait advenir, je m’imagine toujours le pire, une bagarre, une dispute qui se termine mal, ce n’est pas si rare. Du coup, cette fois, j’ai pris les devants et je suis montée. La femme m’a ouvert. Il y avait du monde chez eux. Elle a refermé la porte juste derrière elle afin que ses invités ne me voient pas. Je lui ai demandé s’il était possible de faire moins de bruit, arguant que ma fille devait se rendre à l’école le lendemain. « Comme la vôtre, je suppose », ai-je ajouté afin de stimuler sa conscience maternelle. Elle a hoché la tête, m’a jeté un « d’accord » de principe avant de disparaître. Deux heures plus tard, je me trouvais à nouveau sur leur pallier, excédée par le bruit qui n’en finissait pas et fébrile d’avoir dû calmer mon époux qui menaçait de prendre le relais avec une virulence qui m’effrayait. Un des invités m’a ouvert, un grand homme carré, en costume, empestant l’eau de toilette.
— Écoutez, ai-je fait en tentant de réprimer mes tremblements, ça fait trois heures, le bruit, les voix, les talons sur le parquet, le volume est trop haut, il faut baisser.
Il a tangué en me dévisageant d’un regard torve.
— Ouais, on s’en va de toute façon.
Mon cœur s’est remis à battre normalement, mon mari resterait au bercail, j’aurais eu raison des malotrus. Mais au petit matin, des voix ont éclaté. Le voisin beuglait des paroles incompréhensibles tandis que sa femme hurlait « Au secours, lâche mon téléphone, lâche-moi, au secours ».
J’ai pivoté vers mon mari dont les yeux étaient rivés au plafond. La minute suivante, notre fille, effrayée, est venue se réfugier dans notre lit.
— Il ne manquait plus que ça, ai-je lâché, les voilà qui se disputent. Décidément…
Les vociférations allaient croissant, l’homme continuait à aboyer, et la femme, à hurler comme une hystérique.
— Il va lui faire mal ? s’est alarmée notre fille.
— Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, essaie de dormir, ai-je murmuré.
J’ai quand même interrogé mon mari, histoire d’être en ordre avec ma conscience :
— Tu crois qu’il faut faire quelque chose ?
Il a secoué la tête, j’ai soupiré d’aise : que l’un de nous s’en mêle alors qu’on ne connaissait rien à l’affaire ne me paraissait pas très prudent : on n’est jamais à l’abri de se méprendre, ou, pire, de récupérer une balle perdue. Chacun chez soi, chacun ses problèmes.
— Et la petite fille ? a insisté notre fille.
— Si la petite fille pleure, je monte, ai-je promis pour avoir la paix.
Le jour s’est levé sur nos cernes et nos mines blafardes. En début d’après-midi, rebelote, voix, musique. Ils dépassaient les bornes.
— Et puis merde, j’y vais, ai-je crié à mon mari depuis le couloir.
Le locataire m’a ouvert.
— Vous vous rendez compte ? La fête qui s’est terminée à pas d’heure, la musique à fond, le volume sonore des discussions, et, cette nuit, la dispute avec votre femme…
— On s’est pris la tête, m’a-t-il répondu, penaud.
Je me suis radoucie, il n’était pas dans mon intérêt de le braquer. Et puis, il avait l’air sincère. Les hommes qui souffrent m’ont toujours inspiré de la sympathie.
— Ça nous arrive à tous, évidemment, mais la prochaine fois, essayer de baisser d’un ton, ou sortez faire ça dehors… Vous savez, vos cris ont vraiment fait peur à ma fille. Je n’imagine même pas la trouille de la vôtre.
Les mains dans les poches, il a haussé les épaules pour toute réponse.
— Bref, ai-je conclu, de deux choses l’une, ou bien ça se calme tout de suite, ou bien je préviens le bailleur.
— Ah bah non, il ne faut pas.
— Je suis entièrement d’accord, je n’ai pas envie non plus d’en venir là. Nous avons toujours vécu en HLM et nous n’avons jamais eu de problème jusqu’à présent.
J’étais fière : j’étais parvenue à dire ce que j’avais à dire, avec diplomatie, mais sans mâcher mes mots. Une main de fer dans un gant de velours.
Mes menaces ont porté leurs fruits, les nuisances sonores ont cessé dès la nuit suivante. J’ai cru que l’homme avait compris, j’ai pensé que son civisme dépassait celui de son épouse.
J’ai rapidement déchanté : les cris, la musique, le bruit, les rires, les disputes ont repris. Elles étaient d’ailleurs d’une violence inouïe, la dernière supplantant systématiquement en hargne la précédente. Je plaignais la pauvre enfant qui était témoin de ce déferlement de haine. Je l’imaginais inquiète au fond de son lit, en train de se ronger les ongles, en attendant que le calme succède à la tempête.
Chez moi, l’ambiance devenait électrique et je passais des heures à tempérer mon mari par crainte du débordement, ce qui finissait par nous rendre agressifs l’un envers l’autre. J’entendais mon époux soupirer d’exaspération et cela me rendait nerveuse. Je faisais mon possible pour atténuer le préjudice, quitte à forcer un peu le trait. « Mais non, ce n’est pas si fort après tout, il faut être un peu tolérant, ils ne sont pas responsables de la mauvaise isolation des appartements. », répétais-je en me montrant le plus convaincante possible.
On n’imagine pas à quel point le bruit peut vous prendre en otage. Je n’en dormais plus, j’étais sur le qui-vive en permanence, les oreilles dressées dès que je distinguais le moindre craquement. J’en voulais à mon mari de ne pas prendre sur lui et, lassée de faire tous les efforts toute seule, je le bombardais de reproches : « Tu réagis comme un vieux grincheux », « Tu focalises », « Trouve-toi une occupation », « Achète-toi un casque ».
La vie devenait compliquée. J’étais sans cesse écartelée entre les voisins avec qui je ne voulais aucun problème et l’énergie folle que je dépensais pour canaliser mon époux tandis que lui ne prenait pas la peine de dissimuler son agacement. Il n’avait que ses nerfs à gérer, j’étais en garde de tout le reste.
Les semaines passaient et augmentaient notre malaise. Nous n’existions plus qu’au rythme des voisins, les nerfs en pelote en permanence. Je me rassérénais quand je les entendais partir, je guettais leur retour avec fébrilité. Je n’étais complètement sereine que le matin, après huit heures, quand je savais que l’homme dormait et que la femme n’était pas là. C’était une sorte de répit. Parfois, je m’autorisais une petite vengeance : lorsque la nuit avait été abîmée par leur rixe, je faisais courir sur le chauffage en fonte le dos d’une cuillère en bois, ricanant à l’idée que cela réveillerait le voisin qui dormait tranquillement alors que j’étais sur le point d’exploser. Même ma fille subissait le préjudice : je l’enjoignais sans arrêt à retenir ses rires et à se taire, prétextant que nous nous devions d’être irréprochables pour conserver notre crédibilité.
Ce soir-là, ma fille et moi étions devant la télévision. C’était la finale de The Voice. Un peu plus tôt, mon mari exaspéré s’était retiré dans notre chambre. Au-dessus, le bruit était assourdissant. Plusieurs fois d’affilée, j’ai augmenté le son du téléviseur dans l’espoir de couvrir le raffut des voisins et de détourner l’attention de mon époux dont je me doutais qu’il devait être en train de fulminer tout seul dans notre lit. Tout en appuyant sur la télécommande et en m’esclaffant ostensiblement sur la tenue de telle ou telle chanteuse en herbe, je sentais monter en moi une irrépressible rage. Rien à faire, je n’arrivais pas à suivre le programme. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, claqué la porte de chez moi, monté les marches quatre à quatre. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai sonné. La femme a ouvert, en décochant un œil méfiant vers son époux. J’ai compris qu’elle espérait qu’il ne viendrait pas s’interposer. Rond comme une queue de pelle, j’ai entendu celui-ci vociférer :
— C’est encore la voisine, c’est tous les jours, on peut rien faire ici, elle vient toujours nous faire chier.
L’accueil m’a raidie : comment osaient-ils se montrer si impolis alors que je faisais mon possible pour leur éviter des déboires désagréables ? La voisine a fermé la porte derrière elle. Nous nous sommes retrouvées seules dans le couloir. Elle a prononcé à voix basse :
— C’est pour le bruit, c’est ça ?
Non, c’est pour vous arracher le cœur, ai-je failli répliquer à cette imbécile aux yeux bovins.
— Oui, c’est vraiment impossible, je ne sais pas si vous vous rendez compte du calvaire que nous vivons. Je vous préviens, c’est la dernière fois que je monte. La prochaine fois, c’est signalement à l’office d’HLM. Il est vingt-trois heures, ça fait plus de deux heures que ça dure, on n’en peut plus.
— Deux heures ? Ah, je ne savais pas, je viens de rentrer…
Son mari continuait à aboyer derrière la porte comme un chien derrière sa grille.
— On n’a qu’à les faire chier encore plus, grondait, hilare, un de ses potes.
J’ai fait la grimace. La femme a reculé avant de me claquer la porte au nez. J’ai pensé qu’elle allait s’expliquer avec son mari et qu’elle reviendrait dès qu’ils auraient échangé sur la bonne attitude à adopter.
J’ai attendu en vain, la porte est restée désespérément close. J’étais outrée. Non seulement personne ne s’était excusé, mais en plus j’avais dû essuyer les insultes de cette bande de soiffards alors que ma famille était littéralement en train d’imploser à cause de leur manque de savoir-vivre. C’était trop.
Dès le lendemain, j’en avisais la gardienne qui me promit d’intervenir.
— Vous avez bien fait de m’en parler avant d’envoyer un courrier, il vaut mieux que ces choses-là se règlent d’un commun accord.
Je me suis retenue de répondre qu’il n’y avait aucun commun accord à trouver, qu’il fallait seulement qu’ils se taisent ou qu’ils fassent capitonner leur appartement, que je n’avais rien à me reprocher. Je suis repartie chez moi, légère d’avoir enfin sauté le pas et persuadée que les choses se tasseraient.
Deux heures après, j’ai trouvé un sac-poubelle sur mon palier, rempli de détritus nauséabonds.
Bon.
Un peu plus tard, ma fille et moi étions en train de sortir le chien. Elle avait voulu jouer sur les tourniquets qui donnaient sur notre immeuble. Elle sautillait sur les graviers quand une bouteille a atterri par terre, à ses pieds. À quelques centimètres près, le verre se serait fracassé sur le crâne de mon enfant. Éberluée, j’ai observé le tesson éclaté sur le sol, avant de lever les yeux vers les fenêtres. Au premier étage, un rideau venait de bouger. Un goût âcre a envahi mon palais. Coïncidence, ai-je songé en m’efforçant de contenir l’angoisse qui commençait à se déployer au creux de mon ventre, ou problèmes de courants d’air. J’ai saisi le bras de ma fille, encore interdite de ce à quoi elle venait d’échapper.
— Viens, on rentre.
Elle m’a suivie en silence.
Mon mari m’a conseillé de déposer une main courante. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas l’intérêt, étant donné que je ne savais pas d’où avait été tiré le projectile. On ne se rendait pas au commissariat avec de vagues suppositions, les policiers allaient me rire au nez. Après tout, un rideau qui bouge n’est pas une tentative d’assassinat.
Le lendemain matin, alors que ma fille, cartable au dos, attendait dans le hall que je ferme la porte de l’appartement à clé, la voisine est apparue, fidèle à elle-même, pressée, tête baissée, regard vide tourné vers ses chaussures, répondant à mon « bonjour » d’une voix éteinte, presque brisée, sa fille courant derrière. Elles sont passées à hauteur de la loge de la gardienne que cette dernière était en train de balayer.
— Bonjour, vous allez bien ? a prononcé, enjouée, ma voisine.
Les bras m’en sont tombés. Elle savait donc se montrer aimable. Et avec la gardienne en plus.
— Très bien, je vous remercie, a répliqué l’autre.
Puis, s’adressant à la fillette :
— Tu vas à l’école, ma puce ?
La gosse a dodeliné de la tête. Une inquiétude viscérale, sourde, m’a submergée. La gardienne m’a saluée. Je n’ai pas aimé son sourire.
Le soir même, je me suis retrouvée nez à nez avec le voisin. Il faisait nuit. Il se tenait sous un réverbère, avec sa fille. Je me suis émue en moi-même du fait que l’enfant n’était pas encore couchée à cette heure tardive. J’ai voulu le contourner. Raté.
— Bonsoir ! C’est votre chien ? Comme il est mignon… Regarde, Pami, tu veux caresser le chien ?
J’ai pensé qu’une demande d’autorisation aurait été bienvenue, mais, résignée, j’ai tenu mon chien pour que la fillette puisse le toucher. Après tout, l’enfant n’était pas responsable de la mauvaise éducation de ses géniteurs. Le père, à son tour, s’est penché. Il sentait l’alcool à plein nez. Mon chien semblait nerveux, il cherchait à se dégager de son emprise et secouait vigoureusement ses petites pattes dans le vide. Mal à l’aise, j’ai écourté l’échange, prétextant un mal de gorge carabiné, et j’ai traîné mon chien à plusieurs mètres de là, tout en épiant le voisin. Lui, immobile sous son réverbère, me saluait de la main dès qu’il rencontrait mon regard et chuchotait des paroles à sa fille qui, sans lever les yeux, opinait du chef. Il était évident que mon désarroi les amusait. Je me suis sentie prise au piège.
Plus tard, leurs braillements nous ont réveillés. Plusieurs hommes vociféraient, la femme s’égosillait, les portes claquaient, des objets éclataient. De temps à autre, la fillette gémissait.
— Il faudrait peut-être faire quelque chose, maugréa mon époux, las.
— Ah non, je ne monte pas ! me suis-je insurgée.
— Je vais y aller.
— Sûrement pas, ai-je protesté, ce sont des fous, on ne sait pas ce qui se passe, leurs histoires ne nous regardent pas.
J’espérais qu’ils s’entretuent.
— On devrait appeler la police…, a lâché mon époux.
Le sourire glaçant de la gardienne a tamponné ma mémoire.
— Pour que ça nous retombe dessus, alors là, de la crotte ! On ne s’en mêle pas !
Soudain, le fracas d’une chute. Puis le calme.
— Cette fois, ça suffit ! a hurlé mon mari en s’éjectant du lit.
Je me suis redressée, aux abois :
— Tu vas où ?
— Causer avec eux.
J’ai pensé à la bouteille balancée sur la tête de notre fille, à ce rideau replacé à la va-vite, aux immondices déposées sur notre paillasson, au regard glauque de l’homme dans la nuit sous le réverbère, au rictus de la gardienne, à cette gamine qui ne dormait jamais. J’ai bondi hors de notre chambre et me suis postée devant la porte pour empêcher mon mari de passer.
— Tu ne te rends pas compte, ils vont te faire du mal, ils ne sont pas comme nous, ils sont… bizarres !
— Arrête ton char, a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Ça peut plus durer. Je te garantis qu’ils vont finir par entendre raison.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire au juste ?
— Leur rappeler qu’il y a des règles. Leur bordel me tape sur le système.
Je me suis agrippée au chambranle de toutes mes forces.
— Tu n’iras pas, je refuse.
— C’est ce qu’on verra.
Il a attrapé mon bras.
— Mais enfin, a-t-il crié pendant que je me débattais, tu es devenue complètement sinoque ma parole !
Je refusais qu’il aille se frotter à ces gens au risque de faire déraper une situation que j’avais encore sous contrôle. Qui sait si ces empaffés n’allaient pas trouver d’autres moyens pour nous pourrir l’existence ? Si ça se trouve, ils attenteraient à la vie de mon époux, ils étaient plusieurs là-haut. Une contrariété et hop, un coup de canif. Ils étaient capables de tout.
Mon chien s’est mis à aboyer en lacérant nos mollets de ses griffes minuscules et notre fille, alertée par notre charivari, est arrivée dans le couloir, les yeux remplis de larmes.
— Tu vois, ai-je hurlé, tu fais peur à ta fille et à ton chien !
Mon mari m’a poussée en grognant. Il était bien plus fort que moi. J’étais furieuse, il ne se rendait pas compte des risques qu’ils nous faisaient courir. À cause de ses actes inconsidérés, notre fille pleurait maintenant à chaudes larmes et notre chien était au bord de l’apoplexie. S’il montait, l’équilibre fragile serait rompu, les efforts de ces derniers mois pour tenter de négocier notre bien-être seraient vains, la violence aurait gagné, tout s’écroulerait. Je ne pouvais me résoudre à assister à ce gâchis, mon époux n’était pas en état d’évaluer les paramètres, les nerfs confisquaient sa jugeote, je devais l’empêcher coûte que coûte de monter voir les voisins.
À court d’arguments, j’ai saisi le pot en terre cuite qui tenait lieu de fourre-tout sur la desserte du couloir. Le pot fabriqué au centre aéré par notre fille lors d’un atelier poterie.
Au moment où la main de mon mari a atteint la poignée de la porte, j’ai lancé le pot. Mon homme s’est écroulé de tout son long, des morceaux de terre cuite éparpillés tout autour de lui. J’avais gagné du temps.
Ma fille s’est mise à crier et s’est jetée sur son père.
— Papa dort, ne t’inquiète pas mon ange, il se réveillera demain matin…
Et là, quelqu’un a sonné. Trois drings secs, éclaboussant le silence étrange qui venait de se déposer dans notre intérieur. J’ai regardé par le judas. C’était le voisin.
— Oui ?
— Je suis désolé, a-t-il prononcé gentiment, le bruit, c’est un peu fort…
Pour une fois, ai-je immédiatement songé avec amertume. La gêne du voisin était palpable.
— Excusez-nous, ai-je répondu, soudain mal à l’aise à l’idée d’avoir nourri de mauvaises pensées à l’égard de cet homme qui, somme toute, ne cherchait que le sommeil. Ça ne se reproduira plus.
— Merci, bonne soirée…
— Bonne soirée à vous aussi !
J’ai décoché un regard vers mon mari têtu qui gisait sur le sol au milieu des débris et je suis partie récupérer la balayette, histoire de nettoyer un peu avant d’appeler une ambulance. Je n’avais pas envie que ma fille s’entaille la plante des pieds. Ou que les secouristes se blessent. On n’est quand même pas des sauvages…


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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°11 : The champion
« Dernier message par KOWALSKI SYLVIE le dim. 9 déc. 2018 à 22:07 »
 :bravo: Encore une bonne nouvelle
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