12/04/21 - 22:20 pm


Sites amis

Messages récents

Pages: [1] 2 3 ... 10
1
Synopsis :

Il y a Ben et Clafoutis. Clafoutis et Ben. Ils ont 15 ans et s'aiment avec cet absolu qui ne laisse aucune place au doute : Ben n'est ni plus grand ni plus beau que les autres, mais il est spécial et Clafoutis l'est tout autant pour lui !
Être spécial aux yeux de l'autre peut-il suffire dans ce monde d'incertitude ?


Mon avis :

Déjà, je dois préciser que cet ouvrage est différent de ce que l’auteure a l’habitude de nous proposer, puisqu’il s’agit ici d’une nouvelle autobiographique. Cela dit, quand on connaît un peu Isabelle, qu’on a lu la totalité de ses autres romans, on ne peut que remarquer que celui-ci entre en résonance et complète tous les autres.
En effet, même si on retrouve un peu d’elle dans chacun de ses ouvrages, celui-ci est une sorte de clef, un retour à la genèse, pour nous permettre de comprendre la totalité du chemin parcouru.
Après avoir appris en MP les bouleversements qui ont secoués la vie d’Isabelle, elle m’annonce vouloir raconter toute son histoire, écrire une novella pour dire le pourquoi, le comment d’une telle révolution. Qu’est-ce qui lui a fait en arriver à attendre sur un trottoir de Mulhouse sous la pluie.
Touchée par une telle décision, consciente de la difficulté de sa démarche, j’ai donc accepté d’en faire une chronique, et me voila, le cœur serré en train d’entamer cette lecture autobiographique, pour comprendre ce par quoi Clafoutis alias Isabelle est passée...
Au travers de ce roman, on découvre donc la jeunesse de Clafoutis. Dans les années 80, la voila débarquée dans un nouveau lycée, où elle se fait très vite des amis, dont Ben. Le coup de foudre est immédiat, total et une jolie histoire d'amour commence entre les deux jeunes gens. Mais Ben doit déménager, la vie les sépare et Clafoutis a le cœur brisé.
Dévastée, meurtrie au plus profond d’elle-même, Clafoutis relèvera la tête, bien déterminée à avancer, mais a ne plus jamais souffrir.
Elle a finalement continué son bout de chemin, fondé sa famille entourée par l’amour inconditionnel de nombreux compagnon à pattes, et s’est fait un nom dans le monde de l'auto-édition avec la publication d’excellents romans dont je ne loupe jamais la sortie.
 Pour autant, elle n’a jamais oublié le passé. Combien de fois n’a-t-elle pas imaginé ce qu'aurait pu être sa vie si Ben était resté, ou si elle l'avait suivi, ou s'ils s'étaient revus par hasard... mais les regrets, les rêves sont restés cloitrés tout au fond de son cœur, comme une graine dont la fleur n’a jamais pu éclore.
Puis un jour, comme quand la lumière traverse les nuages, l’impensable, l’inimaginable : un contact, un mot, un rien... et le passé si longtemps enfoui refait surface.
Un sursaut, un souffle de vie trop longtemps tarit, palpite, jaillit et fait apparaître l'évidence, la révélation, la certitude ; l'impression folle que le vide si longtemps ressenti, vient d’être rempli, comblé, pour, enfin, former ce « tout » si unique.
Alors, malgré les peurs et les doutes, en lutte contre sa raison, Clafoutis est tentée de suivre son cœur...
Tel un vrai conte de fées, nous suivons l’histoire de ces deux êtres séparés dans leur jeunesse, nous retrouvons l'insouciance, la passion débordante que vit chaque ado face à son premier amour. Nous ressentons leurs émois, leurs désillusions, leurs rêves avortés... jusqu’à leur retrouvailles si émouvantes.
Transporté par la plume délicate et tout en sensibilité de l’auteur, ce roman se déguste par petites touches, à la façon d’un bonbon acidulé.
J’ai souri, j’ai pleuré, je suis passé par un arc en ciel émotionnel. J’ai adoré ce témoignage bouleversant, atypique, mais tellement vivifiant par l’espoir qu’il dégage, le message qu’il transmet : quoi que l’on fasse, toujours suivre son cœur ; l’amour est plus fort que tout !
La nouvelle est entraînante, bien pensée dans sa construction. Elle montre les aléas de la vie, les tourments du cœur, les affres par lesquels on passe, et qui font tant souffrir...
Elle questionne aussi sur les ruses que le destin déploie parfois :
Selon vous, pensez-vous que chaque détail de notre destin est tracé à l’avance, ou bien est-on l’architecte de notre propre vie ?
N’hésitez pas à me répondre en commentaire ;)
Vous l’aurez compris, j’ai plus qu’adoré ce roman, à la fois poignant et bouleversant. J’ai pris mon temps, relu certains passages, retardant sans cesse le moment de refermer cet ouvrage...
Alors, vous non plus, n’hésitez plus ; foncez découvrir cette petite pépite vraie et authentique, poignantes et porteuses d’espoir... vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile:

Pour vous le procurer : Amazon




 

2
Mise en avant des Auto-édités / Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 08/04/2021 à 16:37 »
Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi

Mel.


« J’ai toujours comparé l’amour à une plume.
Douce, légère, soyeuse.
Elle virevolte, se pose sur votre cœur, le caresse.
Mais elle peut se retourner et sa pointe vous piquer.
La douceur et la douleur sont un tout, ne forment qu’un. Elles font partie du sentiment puissant qu’est l’amour ; une ambivalence, une dualité permanente.
Je t’ai aimé si fort. Je n’ai aimé que toi.
C’était il y a longtemps. Pourtant, mon cœur est encore à vif, saigne chaque jour de t’avoir perdu.
Parfois, je regarde dans le miroir, y vois mon reflet écrasé de regrets. L’image se brouille, tu t’avances vers moi, embrasses ma nuque, me prends dans tes bras. Notre enfant tire sur ma robe, quémandant notre attention. Tu ris, le grondes gentiment, le soulèves, et le chatouilles avant de l’inonder de baisers.
Je souris à notre bonheur.
Puis, tout s’efface. La plume s’envole, l’amour aussi. Il ne reste que moi.
Alors, je pleure.
Je pleure la vie que j’aurais dû avoir avec toi. »




PARTIE 1
Hank
Celui qui a verrouillé son cœur.



Wise men say
Les hommes sages disent
Only fools rush in
Que seuls les fous s’y précipitent
But I can't help falling in love with you
Mais je n’y peux rien si je t’aime
Shall I stay?
Devrais-je rester ?
Would it be a sin
Serait-ce un péché
If I can't help falling in love with you?
Si je ne peux m’empêcher de t’aimer ?

Can’t help falling in love
Elvis Presley



25 ans plus tôt.
Prologue.


— Ne sois pas triste.
Je ne réponds rien, les yeux rivés sur mes pieds. Je refuse de croiser son regard, car si je le trouve, je vais m’y noyer et je vais m’écrouler. Il m’est impossible de pleurer devant elle, même si mon cœur est brisé. Je m’effondrerai lorsqu’elle sera partie, quand je pourrai hurler ma rage au monde, quand je ne serai plus que douleur.
— Je t’en prie, dis-moi quelque chose.
Je secoue la tête, ravale mes larmes.
— Julian…
Mes yeux se troublent. Sous les pleurs, sous le malheur. J’avais enfin trouvé un équilibre, un sens à ce qu’était ma courte vie. Sens qui vient d’éclater en un millier de grains de sable échoués sur cette plage. Ses lèvres bougent à nouveau. Je stoppe ses mots de ma main.
Non, s’il te plaît, ne dis rien. Il n’y a plus de Julian, il est mort aujourd’hui sur cette plage en même temps que notre histoire.
Ma moitié de cœur se rapproche, crochète nos doigts, comme elle aime tant le faire. Une promesse est une promesse, comme on dit. Or, comment la respecter, alors qu’on va me l’enlever ?
« Toi et moi, seuls au monde, Julian, le reste est sans importance. »
— Parle-moi…
Elle insiste, ma Melody, la jolie demoiselle nichée au fond de mon âme. Mais les mots ne viennent pas, restent coincés dans ma gorge. J’ai toujours su que notre histoire finirait ainsi. Mel est inaccessible, une énigme. Pourtant, j’y suis allé, j’ai foncé. Foutu cœur qui a donné une claque à ma raison. C’est elle que j’aurais dû écouter, si mon palpitant n’avait pas explosé face à l’évidence que cette fille était faite pour moi.
Je sentais qu’elle partirait un jour, qu’elle m’échapperait. Que notre histoire était réglée comme une vieille horloge, dont le « tic-tac » ne pouvait pas être remonté à l’infini. Et qu’un matin, son « dong » sonnerait la fin de notre amour.
Mais qu’y puis-je si j’ai besoin d’elle ? Elle a toujours été à mes côtés, dès le premier jour où je l’ai rencontrée.
Au début, des gamins qui crapahutaient ensemble, qui comptaient les grains de sable, qui partageaient leur goûter, qui revenaient de l’école côte à côte. Et puis, très vite, autre chose. Un déclic où tout devient différent. Un petit boum dans le cœur, un frisson qui vous parcourt l’échine. L’envie de lui tenir la main, de la prendre dans vos bras. Et, pour finir, la jalousie, l’horreur de comprendre qu’elle pourrait en choisir un autre que vous.
Ce moment étrange où elle devient autre chose, où vous admettez qu’elle est bien plus qu’une amie, qu’elle s’est lovée en douceur dans votre cœur.
« Tu es jeune, tu t’en remettras. » qu’on m’a dit.
Connerie.
« Tu l’oublieras. »
Connerie. Connerie.
« Tu rencontreras d’autres filles. »
Connerie. Connerie. Connerie, je ne veux qu’elle !
Et les larmes viennent, coulent, mouillent le sable. Ce monde manque d’eau paraît-il, foutaises ! Avec le déluge dégoulinant de mes yeux, je pourrais faire pousser une forêt entière !
Mel se colle contre moi, s’enroule, s’agrippe. Mes bras se referment sur elle dans l’espoir de la retenir un peu.
— Je te retrouverai.
C’est tout ce que j’arrive à lâcher, alors que je devrais tomber à genoux et lui crier que je meurs d’amour pour elle.
— Je sais, me répond-elle.
Un klaxon beugle du fond de la plage, beugle et beugle encore. Faisant s’envoler les mouettes. Tout beugle et tout s’envole, comme les cris qui hurlent dans mon cœur.
Mel me chuchote des mots d’amour, m’offre une dernière fois le goût de ses lèvres, s’écarte pour me faire face, le visage blême, les yeux rougis de peine.
— Merci, murmure-t-elle. Pour nous deux. Pour tout ce qu’on a vécu. Et… pour cette nuit.
Elle rougit devant son aveu. Et je lui dirais les mêmes mots et plus encore si je n’étais pas aussi fier et con.
Et en colère.
Mel m’offre un sourire mélancolique. Elle est ainsi, un beau mélange de fougue et de retenue, de folie et de tristesse. Je n’ai jamais compris ce qu’elle m’avait trouvé, pourquoi elle s’était accrochée à moi le jour où l’on s’est rencontrés. Je suis commun, sans intérêt, une petite étoile faiblarde qui a trop voulu s’approcher du soleil et qui s’est brûlée.
Nouveau beuglement. Mel qui tourne la tête, qui me lâche.
Et ma vie qui s’en va dans un dernier soupir, dans un ultime regard.
Et dans un flot de larmes.
Ses pas sont lourds, s’enfoncent dans le sable, comme moi je m’enfonce dans le vide.
Elle rejoint la route, ouvre la portière. Mon cœur éclate, meurt. Allez, trois petits mots, ce n’est pas si dur, dis-lui !
— Je t’aime ! je lui hurle.
Elle se retourne, surprise, m’offre son dernier sourire, son dernier cri.
— Je t’aime aussi !
Une main la presse à l’intérieur. Avant de rentrer dans ce véhicule qui me l’enlève, de m’échapper à jamais, nous crions nos ultimes mots en même temps :
— Pour toujours !
Et cette hideuse bagnole noire de partir et de m’arracher le cœur.
Il paraît que ça ne pèse pas lourd le cœur d’un gamin. C’est des conneries. Car ce n’est plus un cœur que j’ai dans la poitrine depuis ce jour. C’est un poids, un morceau de ferraille émietté qui me lacère les chairs.
J’ai passé les plus belles années de ma vie avec elle. Les suivantes, seul. À survivre, à faire semblant de vivre.
Vingt-cinq ans qu’elle a quitté notre plage. Et, pourtant, je la sens encore, elle est toujours là, en moi. Y a un truc qui avait poussé dans mon cœur quand elle était là. Une jolie petite pousse, pure, sincère, qui entourait mes entrailles et pulsait dans mes veines.
Maintenant, il n’y a plus rien. La petite pousse s’est fanée, a fini par crever.
Elle est comme moi, la douleur l’a bouffée.
À plus de 40 ans, il ne me reste rien, à part les souvenirs d’un passé lointain.

De nos jours.
1.


— Mr Harving, vous devez comprendre que nous sommes extrêmement inquiets quant aux décisions financières que vous prenez actuellement.
Je retiens un soupir d’exaspération. Et voilà, on y est, c’est parti pour les reproches et les longs blablas. Pognon par-ci, pognon par-là. Bordel, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de leurs conneries ? J’abandonne ma position nonchalante, redresse le dos, relève le menton. Pour me maintenir droit devant eux, pour leur montrer qui est le patron.
Car, le boss, ici, c’est moi.
J’étire mes jambes de tout leur long sous le bureau. Mes os craquent, je fais rouler mon cou dans l’espoir de me détendre. Peine perdue, j’ai mal partout, la nuit a été trop courte. Et devoir causer avec tous ces emmerdeurs ne va pas arranger mon humeur de la journée.
Je consulte l’horloge en grimaçant. À peine 9 h 20. Penny est en retard. Eh, merde !
Je soupire, me pince l’arête du nez. Tous sont tournés vers moi comme si j’étais le messie. Sauf que moi, je ne multiplie pas les petits pains, je multiplie les billets verts.
Pourquoi j’ai accepté de les recevoir déjà ?
Je relève la tête et lance un regard assassin à l’assistance de costards-cravates qui me dévisage. Je ne savais pas qu’on pouvait autant écarquiller les yeux, ça me fait marrer. Mes lèvres s’étirent et je ricane tout seul, j’adore leur faire mon regard de tueur. Bien que ce soit un coup de poker, ça marche à chaque fois, juste pour leur rappeler qui commande ici.
Certains se tortillent sur leur chaise, d’autres baissent les yeux. Quelques-uns sont proches du malaise. Ils attendent tous ma sentence, et mon coup de gueulante. Ils ont l’habitude avec moi, j’adore taper des crises pour leur foutre la trouille.
Je m’enfonce à nouveau dans mon siège, croise les bras et retiens le gloussement qui cherche à se sauver de ma gorge. Se moquer de la gueule de ses banquiers, peu oseraient, pourtant la sagesse n’est pas une de mes qualités, alors je fonce. J’ai été clair avec eux. Pire, j’ai été patient ; c’est mon fric, à moi seul, j’en fais ce que je veux. Libre à moi de le jeter par la fenêtre si ça me chante.
Plus d’un an qu’ils me font chier. C’est le problème quand vous avez trop d’argent sur votre compte en banque, certains pensent avoir un droit de regard dessus, alors que les chiffres alignés sur l’écran ne leur appartiennent pas.
— Mr Harving, si nous sommes là, c’est que nous nous inquiétons pour votre capital.
C’est Ganner qui a parlé. Il est pile en face de moi, à l’autre bout de la table. De chaque côté, cinq gugusses qui ne savent pas où se mettre et qui retiennent leur souffle. Il replace ses lunettes avant de s’enfoncer dans son siège, de croiser les bras et de plonger son regard dans le mien. Je n’en reviens pas de son audace, il me singe. Le mimétisme pour tenter l’intimidation. Ok, message compris. Donc, tu veux jouer à ça ?
— Mon capital ? Qu’est-ce que vous en avez à foutre de mon capital ?
Ses yeux s’élargissent, choqués.
Premier round, c’est parti.
Je peux me permettre d’être rentre-dedans et grossier. Pas lui. Le client est roi, même s’il est con, c’est la règle de base. Surtout quand ledit client est riche à millions et qu’on se doit de lui faire des courbettes si on veut avoir sa part.
Ganner déglutit, ses narines se dilatent. Il soupire, cherche ses mots, le meilleur moyen de ne pas me vexer. Peine perdue, c’est déjà fait. Tous les deux, on ne s’entend pas, et ce n’est pas près de changer. Je le connais depuis des années, il n’y a pas pire requin que lui. Impossible de s’en débarrasser, il est intouchable. Il gère une partie de mes actifs, j’ai bien demandé à bosser avec un autre interlocuteur plusieurs fois, il arrive toujours à les évincer pour prendre leur place. Il s’accroche à mon fric comme une sangsue sur une vilaine plaie.
J’ai chaud, bous intérieurement, mes vêtements me serrent, ma cravate m'étrangle. Je ne suis pas dans mon élément ici, mais je suis bien obligé de faire semblant pour m’imposer face à tous. Je ne rêve pourtant que de virer toutes ces fringues pour me jeter dans la piscine.
Ganner m’observe toujours, les autres sont aussi mutiques que des poissons rouges. Je les passerais bien tous par la fenêtre, avant de me rappeler qu’elles sont dotées de sécurité pour éviter le problème du patron colérique qui a des envies de meurtre.
Nouveau coup d’œil à l’horloge. 9 h 22. Autant en finir au plus vite.
Le rictus sur mes lèvres s’étire encore plus. Je suis doué à ce petit jeu, si Ganner me cherche, il va me trouver. Je ne lui laisse même pas le temps de continuer son baratin, je reprends ma position lascive, installe mes pieds sur le bureau. J’entends des « Oh » et des « Ah » choqués. Ouais, ça ne se fait pas, mais je m’en fous, je ne bouge pas. Marquage de territoire. Ici, c’est chez moi.
— J’ai été très clair quand j’ai lancé ce projet. Il ne sera jamais rentable et je n’en ai rien à foutre. Ce que j’ai sur mon compte ne vous concerne en rien.
Second round engagé.
Ganner rejette mon argument d’un revers de main.
— Vous devez comprendre que cela pourrait mettre en péril vos autres actifs. Au rythme où vous perdez de l’argent, vous allez subir des déficits énormes.
J’écarquille les yeux alors qu’il appuie sur le mot « énorme ». Il se lève, fouille dans son attaché-case pour en sortir un dossier gros comme la Bible. J’arque un sourcil face à l’épaisseur de la paperasse.
Je suis peut-être bien le messie moderne entouré d’apôtres en costard tout compte fait.
Le dossier passe de main en main avant que gugusse sur ma droite me le tende sans oser me regarder. Il est stressé, sue à grosses gouttes. Je lui arrache des mains en me demandant bien pourquoi Ganner amène tous ces types à chaque fois. Je dois lui fais si peur qu’il refuse de m’affronter seul.
Il faut croire que la lâcheté est innée chez les profiteurs.
J’ouvre le dossier du bout des doigts. La paperasse, c’est pas mon truc, c’est celle d’Erick, c’est lui qui gère toutes ces conneries, qui relit tout, qui valide ou qui s’oppose. Les papiers, c’est sa passion, il ne se déplace jamais sans. Il les enlace, les embrasse presque. Ils lui collent au cul pire qu’une maîtresse. Ça ne m’étonnerait pas que sa copine soit jalouse de l’attention qu’il leur porte.
Je parcours les premières pages, y vois des graphiques, des feuilles de calcul, des bilans. Tout ce que je déteste et qui me fait perdre mon temps.
— Page 338. Paragraphe 4, alinéa 7.4, m’explique Ganner dans un gloussement.
Autour de moi les apôtres retiennent des ricanements. Je grince des dents. Ganner sait parfaitement que je ne lis aucun document, que d’autres le font pour moi, et que je me contente de les signer. En revanche, s’il croit pouvoir se foutre de ma gueule dans mon propre bureau, il fait une grave erreur.
Je referme le dossier, le pousse jusqu’en bout de table où il échoue dans la poubelle. Le bruit de chute ressemble à celui d’une enclume. Nouveaux « Oh » et « Ah » choqués. Et Ganner qui devient livide.
— Je vous paie pour me faire des synthèses, pas pour m’imprimer un bouquin, j’ai des comptables pour ça, je siffle. Je perds combien de capital dans votre prévisionnel ?
— Mr Harving…
Le plat de ma main claque sur la table, les apôtres décollent de leurs fauteuils en frôlant la crise cardiaque.
— Ne m’obligez pas à répéter. Combien ?
— Trois pour cent, finit-il par lâcher.
Heureusement que je suis assis, sinon j’en tomberais de ma chaise.
— C’est tout ? Vous débarquez à onze pour trois pauvres petits pour cent ?
Il lève les paumes en l’air, presque paniqué.
— Mr Harving, cela représente la somme de plusieurs millions et …
— Et quoi ? J’avais dit que j’investirais jusqu’à douze pour cent de mon capital dans ce projet. Et vous m’emmerdez pour trois ? Vous déconnez, j’espère !
— Soyez réaliste, s’énerve Ganner. Douze pour cent, c’est impensable !
— C’est mon argent, mon entreprise et…
— Veuillez m’excuser, mais vous n’êtes pas seul à décider. Vous êtes trois associés à parts égales et…
Le reste de son argumentaire se perd dans les limbes. Je me cale à nouveau dans mon fauteuil. Le problème est donc là ; deux collaborateurs bossent effectivement avec moi. Enfin, normalement, j’ai tendance à l’oublier et à n’en faire qu’à ma tête, comme d’habitude. Je voulais incorporer ce projet à l’entreprise pour lui donner plus de poids et de moyens. Si j’avais su que mes banquiers me feraient autant chier, je l’aurais créé sur mes fonds propres.
— … et si vous perdez trop d’argent, vous finirez par devoir revendre une partie de vos parts à vos cousins, vous deviendrez de fait minoritaire pour toutes les décisions.
Fin du second round.
Pour l’instant, j’ignore qui mène. Ganner me toise, fier de son pitch. Je commence à comprendre où il veut en venir. Les apôtres prennent un air penaud.
— Vous croyez que mes cousins oseraient me virer de ma propre entreprise ?
Il hausse les épaules.
— Ça s’est déjà vu, malheureusement.
Connard.
J’en ai assez de sa provoc’, je n’ai pas de temps à perdre avec ces conneries. Je me racle la gorge, crache avec tout le mépris du monde :
— Vous êtes là parce que vous avez peur de voir filer votre prime de fin d’année ou pour créer des tensions au sein de ma famille ?
Je fais mouche.
Ganner se ratatine, se pince les lèvres, puis se balance nerveusement sur son siège.
— Je sais que c’est une affaire familiale, se dédouane-t-il. Notre banque est fière de vous suivre depuis le début. Votre grand-père a monté cette entreprise, l’a fait prospérer et il n’approuverait sans doute pas que…
— Le grand-père, il est mort et enterré, je siffle.
Nouveaux « Oh » choqués de l’assemblée.
Merde, je n’aurais pas dû. J’ai beau être grossier, cracher sur les morts, ça ne se fait pas. Je prends un air désolé pour rattraper le coup.
— Je reconnais qu’il nous a laissé un empire, alors… euh… paix à son âme, dis-je maladroitement.
Une petite silhouette se profile enfin sur les vitres du couloir. 9 h 37. Les renforts arrivent, pas trop tôt. Je lance le troisième round.
— Ok. Vous n’approuvez pas mes choix et je m’en fous. Mes associés, mes cousins, ma famille sont avec moi sur ce projet. On s’entend sur tout en affaires. Nous sommes une putain de Sainte Trinité et vous n’avez rien à dire.
Je pointe un doigt accusateur vers eux pour les achever :
— Vous tous, vous ne créez rien. Vous êtes inutiles, des profiteurs juste bons à prendre le fric qui ne vous appartient pas. Des spéculateurs qui emmerdent ceux qui cherchent à investir. Vous êtes qui pour vous croire plus puissants que les autres ? Vous n’êtes rien à part des sangsues à dollars. Le monde se porterait bien mieux sans vous et vos histoires malsaines de pognon !
Mon baratin a gelé l’ambiance déjà tendue, les apôtres en restent bouche bée. La porte s’ouvre enfin dans un grand fracas et une petite nana de mon âge entre en trombe dans la salle. Les costards-cravates se retournent tous vers elle. Ganner se lève automatiquement pour lui laisser sa place. Elle jette ses sacs sur le fauteuil avant de dévisager l’assemblée.
Une gonzesse au milieu d’un bataillon de mecs.
Bon courage à eux. Si moi je suis le messie, elle, elle est le Saint-Père.
— La vache, vous en tirez une de ces tronches ! lance-t-elle joyeusement.
Dernier round enclenché.
J’en ricane d’avance.
Bienvenue Penny.

3
Avis : auteurs auto-édités / L'Histoire d'amour d'Anna B de Anne-Marie Bougret
« Dernier message par marie08 le mar. 30/03/2021 à 13:45 »
C’est le troisième roman que je lis de Anne-Marie Bougret, et encore une fois, elle ne m’a pas déçue, loin de là.
Dans cette belle romance autobiographique, j’ai retrouvé sa belle plume, fluide, sensible et délicate qui enchante le lecteur.
Avec ce roman, l’auteure nous livre un passage de sa vie où l’amour passion s’ajoute à celle qu’elle nourrit depuis toujours : la danse avant de joindre celle de la littérature. Alors commence un véritable ballet entre son présent bien installé avec un compagnon adorable et le futur qu’elle entrevoie avec cet homme qui a surgi dans son existence.
Parviendra-t-elle résister à l’amour que ce bellâtre lui inspire ou au contraire cédera-t-elle à ce sentiment violent ? Vous ne le saurez qu’en lisant cette belle romance autobiographique.
Pour ma part, je trouve que Anna B a parfois des réactions qui m’exaspère. Mais je ne peux lui en tenir rigueur sachant combien notre chair est faible.
Cela dit, je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, lisez ce roman, vous ne le regretterez pas.
Bravo et merci à l’auteure de nous avoir dévoilé cette partie de sa vie.


https://www.amazon.fr/Lhistoire-damour-dAnna-autobiographie-litt%C3%A9rature/dp/2957158620/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1617104358&sr=8-1
4
Synopsis :

Mutée depuis peu à la Criminelle de Lyon, le commandant Nathalie Lesage, mise à l'écart par sa supérieure, va devoir se battre pour trouver sa place…
Très vite, une série de meurtres atroces va la plonger dans les entrailles et les arcanes de la Ville des Lumières, lui réservant de bien sombres surprises…
Un thriller haletant où vont s'entrechoquer assassinats violents, sociétés secrètes, Histoire et sciences dans un Lyon ésotérique…



Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier Joël des « Éditions Taurnada » pour sa confiance, et pour m’avoir permis de découvrir ce nouveau roman en avant-première.
Pour débuter, je dois préciser que je n’ai pas lu Lésions intimes, le premier tome de cette saga. Ce thriller n’est pas une suite, et peut être lu indépendamment puisque  l’auteur nous donne suffisamment d’éléments sans avoir lu le premier opus.

De retour après une affaire éprouvante qui lui a valu une mise au vert en Irlande pendant 18 mois, nous retrouvons le commandant Nathalie Lesage plus déterminée que jamais à reprendre du service avec une nouvelle enquête. Une certitude cependant : elle ne veut plus travailler à la brigade de répression du proxénétisme, mais à la CRIM. La voilà donc mutée à Lyon, la magnifique ville Lumière, où elle va être aux prises avec d’obscurs secrets.
Pour autant, son arrivée sous la direction du commissaire Faivre ne se passe pas comme prévu ; cette dernière ne supportant pas de se retrouver devant le fait accompli. Entre elles deux, les relations vont être tendues, voire explosives ; Nathalie devra faire ses preuves afin de trouver sa place.
Pour couronner le tout, elle devra faire équipe avec une toute jeune recrue : le lieutenant Cyrille Sauvage, fraîchement sorti de l’école de police. Travailler avec quelqu’un de moins expérimenté est loin d’être à son goût, mais malheureusement elle n’aura pas son mot à dire.
Ils n’ont toutefois pas le temps de s’appesantir, une nouvelle affaire va très vite les occuper :  le meurtre atroce d’un médecin, suivi d'un autre tout aussi éprouvant. Des points communs sont retrouvés : la même violence et un organe mutilé chez chacun des défunts.
Ont-ils à faire au même assassin ?
Sont-ils en présence d’un tueur en série ?
Très vite, le ton est donné, les questions nous taraudent. Une piste sérieuse est rapidement envisagée, les soupçons convergent vers la  Franc-maçonnerie ;  les deux victimes ayant fait allégeance à cette mystérieuse société secrète.
Le prologue à peine avalé, nous voici plongés, embarqués, enferrés dans une ambiance insoutenable. Nous sommes en 1985, en Bolivie, où un médecin se livre à d’étranges et bien sombres expériences sur des bébés morts...
Qui est-il ? Pourquoi pratique-t-il de telles horreurs ? À quelles fins ?
Que recherche-t-il ? À quoi peuvent-elles servir ?
Et pourquoi se retrouve-t-on 33 ans plus tard ?
C’est ce que nous allons chercher à comprendre. Sous l’écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteur, une enquête périlleuse va alors débuter, nous amenant jusque dans les mystérieux souterrains de Lyon, où vont se mêler  ésotérisme et secrets historiques bien gardés. Attention à ceux qui voudraient déterrer d’impensables secrets, pénétrer ces milieux très fermés connus des seuls initiés.
Les pages se tournent à toute allure ; on veut savoir. Le rythme est nerveux, enlevé, précis. Le style incisif, ainsi que les descriptions de la ville et l’énorme travail de recherche, permettent une immersion totale. L’histoire nous captive, nous malmène, nous balade jusqu'à l'éclatement final qui nous surprend autant qu’il nous anéantit. Et une fois libérés, nous restons interdits, pantelants, essorés, et on en redemande.
Quant à nos deux protagonistes, ils ne sont pas en reste, et sont fort bien campés.
Sous un physique d’apparence fragile, Nathalie demeure une femme de caractère. Décidée , elle ne baisse jamais les bras devant les obstacles ; elle se plait au contraire à les affronter à la manière d’un challenge.
Cyrille, lui, apporte de la fraîcheur, de la légèreté à cette enquête sordide mais ô combien prenante et bien menée. Malgré son inexpérience, il se montre avenant, volontaire, énergique et fait preuve d’initiatives.
Si au début, leur collaboration peine à trouver ses marques, leurs personnalités arriveront à se compléter parfaitement, pour devenir une équipe soudée et efficace.
D'investigation en rebondissements, de découvertes en révélations, Nathalie et son équipe ne seront pas au bout de leurs surprises. Cette enquête la précipitera dans un univers élitiste et secret.
Vous l’aurez compris, j’ai fortement apprécié ce roman à l’ambiance particulière avec ses symboles et ses grands mystères ; cette plongée au cœur de la franc-maçonnerie et des mystérieux souterrains de cette magnifique ville lumière.
Alors, si vous aimez les thrillers haletants, l’Histoire, les sciences dans un Lyon ésotérique, ce thriller est fait pour vous :pouceenhaut: foncez, vous passerez un excellent moment de lecture :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer : Éditions Taurnada     Amazon

 
Réseaux sociaux : Twitter     Facebook

5
Avis : auteurs auto-édités / La petite dame Sans de Alexandre Page
« Dernier message par Antalmos le sam. 27/03/2021 à 13:33 »
La petite dame Sans est ce genre de lecture dont on appréhende d'arriver à la fin tant on voudrait que ça dure encore et encore. Mais ne dit-on pas que les plus belles histoires ont une fin ?
Dès le départ, j'ai eu un véritable coup de cœur pour cet ouvrage composé de nombreuses histoires courtes, inspirées de faits réels, dont la subtilité du titre prend tout son sens dès la lecture du premier récit.
De Paris à Carcassonne et de Bretagne à Gérardmer, Alexandre Page nous livre ici, au travers d'une plume soignée et un style qui n'est pas sans rappeler celui de Maupassant, 31 affaires criminelles survenues certes au dix-neuvième siècle, mais que l'on pourrait facilement transposer à notre époque, nous rappelant, s'il en était encore besoin, que la face sombre de l'être humain, mais aussi ce qu'il a de plus beau, traverse le temps et les frontières.
Si certaines affaires (beaucoup) se terminent tragiquement et m'ont révoltées, d'autres m'ont aussi émues et parfois même fait sourire.
En résumé, je remercie l'auteur pour cet excellent moment de lecture et j'espère qu'il nous concoctera très prochainement un deuxième volume avec des récits tout aussi extraordinaires.
6
Mise en avant des Auto-édités / Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin
« Dernier message par Apogon le jeu. 25/03/2021 à 16:37 »
Les couleurs de la nuit de Sylviane Blin



Mise en garde

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, les dates et certains lieux de ce roman sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne serait qu’une pure coïncidence.
L’auteur ne pourrait être tenu pour responsable quant à une mauvaise utilisation de ce récit.

La légende du fil rouge


Selon une vieille légende extrême-orientale, il est dit que nous sommes tous unis par le fil rouge d’un grand amour dans notre vie.
Peu importe qu’il se détende, qu’il se tende ou qu’il fasse plusieurs fois le tour de la Terre, les chemins de ces deux personnes attachées par ce fil rouge finiront toujours par se croiser, même si cela doit avoir lieu juste avant leur mort. Ce fil rouge est dirigé par le Destin, c’est pour cela que, quoi qu’il arrive, il ne pourra jamais se rompre.
Ces personnes peuvent très bien vivre chacune aux antipodes de la planète, ce fil s’allongera suffisamment pour leur permettre de se rencontrer.

Voici ce que raconte cette légende :

Un beau soir, un jeune voyageur nommé Wei Gu, de passage dans la ville de Songchen, descendit dans une auberge pour la nuit. Devant l’entrée et sous le clair de lune, il y rencontra un vieillard.
Ce vieil homme était appuyé contre un sac en toile et consultait un livre étrange. Intrigué, Wei Gu l’interrogea, lui demandant ce qu’il y cherchait. Le vieillard lui répondit que ce livre contenait toutes les unions matrimoniales du monde. Il ajouta que le sac de toile contre lequel il était appuyé contenait des fils de soie rouge qui, une fois attachés aux pieds de deux personnes, les vouaient à être ensemble et ce, quelle que fût la distance sociale ou géographique qui les séparait actuellement. Wei Gu lui demanda alors qui serait sa femme. Le vieillard lui répondit qu’il s’agissait de la petite fille de la marchande de légumes. Pensant qu’il se moquait de lui, Wei Gu monta se coucher.

Le lendemain, curieux, Wei Gu alla tout de même jeter un coup d’œil à l’étal de la vieille marchande de légumes. Il fut vexé de voir que la jeune fille était assez laide ; il la poussa alors qu’elle passait à côté de lui avant de s’éclipser, énervé et honteux.

Bien des années plus tard, il épousa une jolie jeune femme et, comme le veut la tradition, il ne découvrit son visage que le soir du mariage. Elle avait une mouche entre les deux sourcils. Intrigué, Wei Gu lui demanda pourquoi. Elle lui répondit que lorsqu’elle était petite, un voyou l’avait fait tomber sur le front et qu’elle en avait gardé une cicatrice. Wei Gu comprit que c’était lui le voyou dont elle parlait et que le vieil homme avait eu raison : l’union de Wei Gu et sa femme était prédestinée. 



CHAPITRE 1

 
Cette grille, combien de fois l’ai-je observée ? Comme si je pouvais, de par ma simple volonté, retourner en arrière et dynamiter le temps qui s’est écoulé. Comme si je pouvais réécrire l’histoire de mon enfance. Ces images floues me reviennent sans cesse en mémoire : ma mère, silhouette frêle, sanglée dans un manteau de laine foncé. Elle me tient par la main jusqu’à ce qu’une femme autoritaire vienne ouvrir, s’en empare et referme ce monstre de fer. J’entends encore les sanglots de maman, je revois ses doigts accrochés aux barreaux. Le bruit de ses pas s’éloignant résonne toujours dans ma tête. Elle est partie sans se retourner, me laissant seule avec cette femme que je ne connaissais pas. J’ai d’abord pleuré, hurlé et me suis peu à peu calmée, me persuadant que mon passage ici ne serait que provisoire. J’avais tort. Le temps s’est égrené, je l’ai mesuré avec haine et ressentiment. Lorsque j’ai compris que jamais plus elle ne reviendrait me chercher, j’ai appris ce qu’était le mal de vivre. Dès lors, ce sentiment d’être de trop sur cette terre ne m’a plus quittée. Jamais je n’aurais dû exister. C’est un peu comme si l’on coupait les ailes d’un jeune oiseau qui commence à goûter à l’ivresse de ses premiers vols. Depuis ce jour, le silence est devenu mon refuge, la solitude ma meilleure amie et l’isolement le plus solide de mes remparts. Les médecins, psychiatres, instituteurs et même la directrice ont tenté bien des fois de me faire parler, en vain. Que pouvaient-ils comprendre à mon mal-être ? Une petite fille qui est privée d’amour à l’âge de cinq ans est une chose qui leur échappe totalement. Je suis un peu comme cet oiseau blessé, qui est le seul à se rappeler qu’il a su voler. Bien sûr, j’aurais pu me confier à d’autres enfants, mais chacun d’entre eux avait sa propre histoire et son fardeau à porter. Pourtant, cela ne les empêchait pas de se rassembler, de jouer, de discuter ensemble. Me joindre à eux était pour moi quelque chose d’insurmontable. J’avais tellement peur de déranger, d’être de trop, d’un nouveau rejet tout simplement. Je crois bien que ce sentiment subsistera en moi jusqu’à la fin de mes jours.
Rester silencieuse, dans l’ombre, tenter du mieux que je le peux d’être transparente, inexistante, un fantôme en quelque sorte… C’est l’unique façon pour moi de ne plus me sentir exclue, abandonnée. Ainsi, mes blessures pourront peut-être un jour se cicatriser, mais j’en doute réellement. L’ombre est mon abri, le seul endroit dans lequel je suis bien. Il y aura bien un moment dans ma vie où quelqu’un essaiera de m’en faire sortir, me fera vivre à nouveau cette situation de rejet. Cela m’effraie, mais c’est inévitable. La perversité, l’incompréhension et la bêtise sont partout. Chose que je m’interdis de faire, car nul ne sait les blessures profondes d’une personne. Malgré le malheur que nous avons toutes et tous en commun, j’ignore pour quelle raison, mais j’ai toujours eu l’impression d’être différente, celle dont la présence est indésirable. Il m’est arrivé une fois de m’approcher d’un petit groupe de filles, elles se sont alors tues et m’ont toutes dévisagée. J’ai senti le doute frissonner en moi et je n’ai pas été capable de faire un pas de plus. J’ai tourné les talons et suis allée m’enfermer dans la bibliothèque. Un mal pour un bien, sans doute. J’ai compris ce jour-là que la seule façon de m’évader, et d’être « autre chose » que moi, se trouvait dans les livres. J’ai mangé beaucoup de mots, de pensées et vécu tellement d’histoires bien plus belles que la mienne. Je pouvais voyager et fuir la solitude. C’était déjà un début. Il ne me restait plus qu’à découvrir un moyen pour abandonner le silence. Comment faire lorsque l’on refuse de parler à quiconque ? Se parler à soi-même ? Cette idée semblait friser la folie. Jusqu’au jour où j’ai pris entre les mains le livre de Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, je venais d’avoir douze ans, âge prématuré pour ce genre de littérature. Mais cette histoire — celle d’un homme qui tente d’échapper à la torture mentale, au néant de la solitude et du silence en apprenant à jouer aux échecs — a été pour moi une sorte d’élément déclencheur. Le silence détruit, le silence rend fou et désorganise les pensées. Je devais, moi aussi, trouver un moyen pour me confier, exprimer toutes mes douleurs et me libérer de mes souffrances. La seule idée qui m’est venue à l’esprit était de mettre des mots sur mes maux. C’est à partir de ce moment que, chaque soir, j’ai commencé à noircir des pages et des pages. Chaque phrase n’était que chagrin, désespoir et rancœur. Chaque larme ruisselant sur mes joues devenait mot s’inscrivant sur les lignes de mes carnets, parce qu’ils m’assignaient à revivre le passé. Pourtant, je n’avais plus pleuré depuis mon arrivée dans cet établissement. L’écriture était devenue un véritable exutoire à ma peine. Elle était parvenue à exorciser toutes les noirceurs de mon âme. C’est au travers de la lecture, de l’écriture et de l’observation des personnes que je me suis construite. La bibliothèque regorgeait d’ouvrages parlant de la psychomorphologie. Grâce à cela, j’ai pu acquérir ce don. J’ai commencé à contempler les autres et, au travers de leur comportement et de l’expression de leurs visages, j’ai beaucoup appris sur eux, leur façon de penser et leurs valeurs. Elle me sera très utile dans la vie pour me protéger des esprits mal intentionnés. C’est une sorte de clairvoyance qui me permettra de connaître les gens et notamment de percer à jour les fielleux en dépit de leur dissimulation. Cependant, si j’ai réussi à développer cette aptitude, cela n’a pas soigné pour autant le mal qui me ronge. Car, lorsque tout est écrit, que l’histoire est racontée et qu’il ne reste plus rien à ajouter, les démons refont surface et la nuit noire de l’âme reprend sa course. La tristesse et tout son cortège d’ombres vous assaillent de nouveau, pour faire naître de nouvelles idées beaucoup plus morbides. À trois reprises, j’ai cédé à la tentation du néant en faisant couler mon sang. Paraît-il que cet établissement est le plus réputé de la région ? Peut-être bien. Nous ne sommes que vingt pensionnaires. L’enseignement que nous recevons est rigoureux. L’institution dispose d’un immense parc et d’un centre équestre. Au fil des années, je suis devenue une cavalière aguerrie et j’ai obtenu mon galop 9, le plus haut niveau. L’équitation m’a toujours procuré un sentiment de liberté. Lorsque je m’élançais avec mon équidé dans un triple galop, il n’y avait plus que mon corps et mes jambes enserrant ses flancs. Je fendais l’air, mes cheveux au vent, avec cette sensation de puissance absolue de pouvoir m’échapper de moi-même et de laisser mon âme torturée derrière moi. Ma courte vie est couchée sur ces quelques cahiers, quant à mon avenir… En ai-je un ? J’aimerais retrouver ma mère, cet espoir ne m’a jamais quittée, mais je pense qu’elle s’y opposera. Ai-je un père quelque part sur cette terre, une famille ? Je n’ai gardé aucun souvenir des jours d’avant… Je revois uniquement les instants qui ont précédé ce moment tragique. Je tiens fièrement la main de maman, je sautille à ses côtés, je suis heureuse d’être avec elle. Dans ma tête de petite fille, c’est une promenade comme je les aime. Je suis loin de me douter de ce qui m’attend. Jusqu’à ce qu’elle reparte, sans moi, emportant avec elle ma confiance et me laissant en monnaie d’échange la défiance. Alors, pourquoi continuer ? Aujourd’hui, c’est la dernière fois que je contemple cette grille, je dois quitter ce pensionnat. Je viens d’avoir vingt ans, mais j’ai l’impression d’être beaucoup plus âgée. Je ne sais même pas où aller, ni que faire de ma vie. J’ai bien vu une annonce dans le journal, la semaine dernière. Un film doit être tourné dans la région et le réalisateur est à la recherche de plusieurs figurants. J’ai hésité un long moment et puis j’ai rédigé une lettre de motivation. Mais au moment de la glisser dans l’enveloppe, je me suis ravisée. Je l’ai déchirée. L’éventualité que tous les autres candidats soient retenus sauf moi s’est insinuée en moi. À peine sortie de ce pensionnat et déjà une estocade qui me laisserait à terre, meurtrie, blessée dans mon cœur et dans mon âme, sans personne à mes côtés pour m’aider à me relever. La crainte de l’échec m’a immédiatement intimé l’ordre de renoncer. J’ai tellement peur que ce schéma destructeur se répète éternellement. Je dois me préserver de ce genre de situations, les éviter, rester sur la défensive. L’abnégation me séduit bien plus que l’âpreté de l’anathème. Fonder une famille ? Il faudrait d’abord que je sois capable d’aimer et surtout d’accepter l’amour d’autrui. Totalement hors de question, cette illusion n’est plus pour moi, je refuse de me laisser prendre dans ce piège. Cette herse, Dieu sait que je la hais du plus profond de mon cœur, parce qu’elle m’a séparée de l’être que j’aimais le plus au monde. Et pourtant, elle était jusqu’à aujourd’hui une sorte de rempart protecteur contre les mauvais coups du destin. Je sais d’ores et déjà que lorsque je la franchirai de nouveau, mon chemin sera parsemé d’embûches, sur lesquelles je vais m’effondrer à chaque fois. Tant de questions foisonnent en ce moment dans mon esprit que j’ai juste envie d’en finir, d’ouvrir cette fenêtre et de me jeter dans le vide, afin de ne plus penser, plus jamais… Après tout, qui sur cette terre se souviendra de moi ? À qui manquerai-je ? Qui me regrettera ? Personne, c’est évident…


Perdue dans ses affres, le regard dans le vague, elle n’avait pas bougé depuis plus d’une heure. Le front appuyé contre la vitre embuée par son souffle, elle tenait entre ses mains ses nombreux journaux intimes. Dehors, le vent automnal se déchaînait et les feuilles de sycomores virevoltaient, tourbillonnaient et venaient se poser sur la grande allée pour y former un splendide tapis mordoré. Ce magnifique spectacle échappait totalement à l’attention d’Emily Madès.
Sur le lit, sa valise était prête, mais pas encore bouclée. Quelques coups frappés à la porte l’arrachèrent à ses sombres souvenirs. Elle s’ouvrit sur la silhouette d’une femme au visage austère, casquée par une mise en plis de fer.
— Emily, il est l’heure de partir, je vous invite à me suivre dans mon bureau afin que nous nous entretenions avant votre départ, fit madame Storm d’un ton autoritaire.
Emily hocha la tête, glissa ses écrits dans sa valise avant de la refermer et de l’empoigner. Elle balaya sa chambre une dernière fois du regard et emboîta le pas à la directrice. Dans le long couloir, quelques portes s’ouvrirent sur son passage. Des visages de jeunes filles au regard triste l’observèrent. Emily ne leur accorda aucune attention et suivit la directrice d’un pas lourd et traînant. Madame Storm s’arrêta devant son bureau, se retourna et adressa à la jeune femme un sourire crispé.
— Entrez, Emily, et installez-vous. J’ai beaucoup de choses à vous dire.
La jeune femme scruta la pièce, déposa sa valise et s’assit sur une chaise tandis que madame Storm s’emparait de son dossier.
— Bien, avant toute chose, j’aimerais que vous continuiez à consulter le médecin régulièrement. Il est important que vous ne cessiez pas votre traitement. Vous souffrez depuis l’enfance de troubles dépressifs majeurs et s’il vous prenait l’envie de l’arrêter, je…
Madame Storm se tut un instant afin de s’éclaircir la voix, devenue chevrotante. Malgré tout, elle s’était attachée à la jeune femme et son vécu l’avait profondément bouleversée. Emily, la tête baissée, observa les cicatrices au niveau de ses poignets. La jeune femme sursauta lorsque madame Storm parla de nouveau.
— Je suis terriblement inquiète, reprit-elle tout en gardant les yeux rivés sur le dossier. Le fait d’interrompre votre médication pourrait être dangereux. Vous devez vous préserver de vous-même.
Emily planta un regard un brin insolent dans celui de madame Storm.
— Pouvez-vous me le promettre ? insista la directrice en déposant une main maternelle sur celle de la jeune femme.
Emily l’ôta immédiatement, refusant tout geste d’affection et de compassion. Elle ne souhaitait plus être l’objet d’une quelconque attention et ne voulait surtout pas se sentir protégée. Depuis ce terrible jour, l’amour, quel qu’il soit, devait être banni de son existence. La haine du monde entier était devenue son fer de lance, la seule arme dont elle disposait pour se défendre.
— Pour l’amour de Dieu, Emily ! Avant que vous quittiez l’établissement, vais-je avoir le bonheur d’entendre votre voix ? implora madame Storm.
Emily hocha la tête en signe de négation.
— Bien, je vois que je n’ai aucune chance de ce côté-là… Mais si vous m’accordez votre attention et que vous suivez mes conseils, j’aurai au moins réussi quelque chose, ajouta-t-elle en soupirant.
Elle ouvrit le dossier et en sortit une enveloppe jaunie par les années. Emily l’observa d’un air inquisiteur.
— Votre… Votre mère avait pris toutes les dispositions nécessaires avant de vous amener ici. Elle m’a fait promettre de ne vous en parler que le jour de votre départ. J’ai respecté ses volontés. Ce jour est arrivé et il est temps que je vous révèle certaines choses, qui, je vous préviens, vont être assez pénibles à entendre.
Madame Storm s’interrompit, ôta ses petites lunettes rondes et se mit à mordiller nerveusement l’une des branches. Elle inspira profondément et reprit la parole.
— Votre mère souffrait d’un mal incurable et c’est la raison pour laquelle elle a souhaité nous confier votre éducation. Je pense que, de ce côté-là, elle a pris une sage décision, car j’ai… j’ai appris son décès quelques mois après. Lorsque vous êtes arrivée dans cet établissement, il ne lui restait que très peu de temps à vivre.
Un rideau de larmes aveugla la jeune femme, le cœur étreint par un mal neuf. Jusqu’à ce jour, jamais elle n’avait su que sa mère était malade et aujourd’hui décédée. Elle se leva brusquement et arracha l’enveloppe des mains de madame Storm.
— Elle… Elle était malade, mais qu’avait-elle ? demanda la jeune femme d’une voix étranglée par les sanglots. Et pourquoi ne m’avoir rien dit ? s’insurgea-t-elle.
— Enfin ! J’entends le son de votre voix ! Je commençais à croire que vous en aviez totalement perdu l’usage.
— Peu m’importe ce que vous pensez, répondez-moi ! J’ai besoin de savoir et de comprendre, après toutes ces années, vous me devez bien ça ! De quelle maladie souffrait ma mère ?
— Jeune femme, je ne vous dois rien ! Je ne suis pas la cause de tout ce qui est arrivé à votre mère. En revanche, vous me devez un minimum de respect et même si vous avez du chagrin, votre arrogance dépasse les limites de l’acceptable.
Emily baissa la tête. Elle se rendit compte qu’elle était allée trop loin.
— Veuillez m’excuser, madame Storm, fit-elle d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure.
La directrice observa quelques instants Emily avec compassion.
— Vous savez, Emily, ici, à Graven, les rumeurs se répandent vite. C’est un petit bourg et votre maman avait une existence assez dissolue. Ce qui lui a valu de contracter cette… cette maladie sexuellement transmissible. Je ne suis pas là pour la juger, elle gagnait sa vie comme elle le pouvait, continua madame Storm avec une mine défaite.
— De quoi souffrait ma mère ? insista Emily, les yeux emplis de larmes.
— Elle ne voulait pas l’admettre, mais votre mère était atteinte de syphilis. Malgré la gravité de cette maladie, elle a toujours refusé de se soigner et a fini par perdre la vie.
— Non, ce n’est pas possible ! Ma mère n’était pas celle que vous décrivez, contesta Emily, la voix complètement étranglée par le chagrin et la colère.
— Que vous le vouliez ou non, c’est la vérité, Emily. Il faudra vous y faire et personne ne peut réécrire la vie de votre défunte maman, c’est ainsi. Vous savez, tous les enfants qui ont grandi dans cet établissement ont un passé similaire au vôtre. Eux également ont eu leur lot d’infortune. La différence avec vous, c’est qu’ils n’ont pas eu la chance d’avoir un parent aussi soucieux de leur avenir que l’a été votre mère. Dans votre malheur, elle a tout de même fait tout ce qui était en son pouvoir pour vous assurer une vie meilleure. Si vous avez pu suivre des cours d’équitation, passer votre permis de conduire et obtenir vos diplômes, c’est grâce à l’argent que votre mère a versé à l’établissement.
Emily était dans un état de nervosité absolue et ne pouvait plus retenir ses pleurs. D’un geste brusque et fébrile, elle s’empara de l’enveloppe et la dépouilla.
— Emily, s’il vous plaît, reprenez-vous et donnez-moi ce courrier. Vos yeux sont brouillés par vos larmes et vous ne pourrez rien lire.
Madame Storm se leva et alla chercher un verre d’eau. Elle ouvrit ensuite le tiroir de son bureau et attrapa une boîte de tranquillisants. Elle tendit le verre à la jeune femme tout en lui ordonnant de prendre un comprimé.
— Vous ne pensez pas que j’en ai assez pris durant quinze ans ? Je ne suis pas folle, simplement un être humain meurtri par la douleur !
— Non, coupa madame Storm, ils sont nécessaires à la stabilité de votre santé. Ils vous protègent de vous-même. Au fil des années, vous avez développé une très grave dépression. Vous souffrez de bipolarité et, croyez-moi, si vous cessez votre traitement, c’est l’asile psychiatrique qui vous guette et peut-être même pire que cela… Par pitié, Emily, écoutez-moi et faites-moi confiance, je ne souhaite que votre bonheur et votre guérison. Il faut essayer de prendre sur vous et, aussi pénible soit le chemin qui se dresse devant vous, il va falloir y faire vos premiers pas. Une nouvelle vie s’offre à vous et vous devez gommer les pages du passé. Je sais que cela va être très difficile, mais vous allez y arriver, j’en suis persuadée.
Madame Storm déplia soigneusement la correspondance et en prit connaissance. Durant ce temps, Emily recouvra peu à peu son calme et avala son comprimé.
— Il s’agit d’un simple courrier du notaire précisant que, le jour de votre départ, vous devrez passer le voir afin qu’il vous informe des volontés testamentaires que votre mère a formulées avant son décès. Rien d’autre n’est indiqué et cela se comprend, car il est tenu au secret professionnel. Mais avant tout, vous devez rendre visite au docteur Louis Morand, nous avons fait transférer votre dossier médical chez lui. Il était le médecin de votre mère et c’est lui qui vous suivra dorénavant. Un taxi vous attend devant la grille et va vous y conduire.
Sur ces mots, madame Storm se leva, ouvrit la porte de son bureau et invita Emily à lui emboîter le pas. La jeune femme essuya ses joues d’un revers de manche, empoigna sa valise et suivit la directrice de l’établissement. Elle se sentait vidée. Madame Storm s’immobilisa quelques instants devant la porte d’entrée, la main posée sur la clenche.
— Le vent d’automne souffle fort, Emily. Fermez votre manteau, je vais vous accompagner.
Une violente bourrasque s’engouffra dans la longue chevelure brune et bouclée de la jeune femme. D’un pas hésitant, elle franchit le seuil et son regard se figea instinctivement sur la grande grille en fer forgé au bout de l’allée gravillonnée. Madame Storm l’observa.
— Soyez courageuse, Emily. Nos chemins se séparent ici et aujourd’hui. N’oubliez jamais que, durant toutes ces années et malgré la rudesse de mon caractère, je me suis profondément attachée à vous. Cela me ferait plaisir de vous revoir de temps en temps. Vous serez toujours la bienvenue, sachez-le. Allez, jeune femme, il faut partir à présent. Le chauffeur du taxi va s’impatienter.
Emily toisa longuement madame Storm, puis, sans un mot, se dirigea vers cette maudite grille. Elle avait peu de chemin à parcourir pour l’atteindre, mais elle eut l’impression que cette allée s’allongeait encore et encore, à chaque pas qu’elle faisait… comme dans un mauvais rêve. Lorsqu’elle arriva devant, elle lâcha sa valise et se mit à sangloter. Elle revoyait les doigts de sa mère s’accrocher désespérément à ces tubes d’acier rouillés. Une main réconfortante se posa sur l’une de ses épaules.
— S’il vous plaît, Emily, lâchez prise, je dois l’ouvrir.
Emily recula, ses larmes lui brouillaient la vue et son corps était secoué par les sanglots. Madame Storm inséra une grosse clé dans la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement lugubre. Elle se tourna vers Emily et lui tendit les bras, l’invitant à venir se serrer contre elle. La jeune femme les observa l’un après l’autre, saisit sa valise et sans un ultime regard, elle se dirigea vers le taxi.
— Au revoir, madame Storm, fit-elle d’une voix presque éteinte.
— Au revoir, Emily.
Madame Storm regarda le taxi s’éloigner avant de fondre en larmes.
— Ma pauvre enfant, que Dieu te protège à présent, fit-elle en se signant, avant de refermer la grille et regagner le grand bâtiment gris.
7
Avis : auteurs auto-édités / Chimères de Simon Perdrix
« Dernier message par Antalmos le mer. 24/03/2021 à 11:23 »
Il y a des romans comme ça qui errent dans nos Pal, faute à un nombre conséquents d'ouvrages, et puis un beau jour on en sort un et, surprise, il se révèle être une véritable pépite.
Chimères, de Simon Perdrix, est de ceux-là. Et ne vous fiez pas au nombre de pages (220), car il se passe beaucoup de choses dans ce polar musclé sur fond de surnaturel et agrémenté d'une petite touche d'érotisme. Oui, Simon Perdrix mélange les genres, sans en faire de trop, juste ce qu'il faut pour ne pas perdre le lecteur.
Paul Ayer est un personnage comme je les aime, que la vie a rendu amer, torturé, bourru et alcoolique, anti héros par excellence, un flic qui était toujours guidé dans ses missions par un sens de la justice, mais évincé par ses supérieurs que son franc parler parfois dénué de diplomatie a fini par irriter.
Abandonné de plus par Evelyne, l'amour de sa vie, dont il va avoir du mal à se remettre, le voilà reconverti en détective privé pour faire bouillir la marmite. Mais cette nouvelle activité ne lui plait guère et son destin va être bouleversé sous la forme d'une visite imprévue qui l'informe de la disparition subite d'Evelyne qui semblerait se trouver dans un quartier de Londres. Et c'est sans hésitation qu'il va partir à sa recherche, au mépris du danger, entre bagarres et règlements de comptes. Mais ce qu'il va trouver au bout de son voyage dépasse l'entendement. Je n'en dirai pas plus.
Ce roman fut vraiment une belle découverte pour moi. En plus d'un excellent scénario que n'aurait pas renié un certain Tarantino pour une adaptation au cinéma, la plume soignée de Simon Perdrix met le lecteur en immersion complète dans l'environnement du héros, servi par des descriptions riches en détails qui créent certes parfois de longues phrases, mais terriblement efficaces.
Je recommande vivement sa lecture. Quant à moi, j'espère que l'auteur nous servira prochainement de nouvelles aventures avec Paul Ayer. En attendant, je vais me tourner volontiers vers "Route de nuit", un de ses autres ouvrages.
8
Avis : auteurs auto-édités / Le vent emporte les hurlements Alexandre Rabor
« Dernier message par Antalmos le mer. 17/03/2021 à 13:28 »
Deuxième roman que je lis d'Alexandre Rabor après "Mes hiers assassinés" que j'avais beaucoup aimé. le style Alexandre Rabor se confirme à nouveau à la lecture de ce deuxième roman "Le vent emporte les hurlements". On aime ou on n'aime pas. Moi, j'aime.
On identifie rapidement la patte de l'auteur tant il se démarque des autres par son style, la structure du récit, des phrases et des dialogues. Par l'intrigue aussi, mêlant romance et flirtant avec le fantastique, toujours auréolée de mystère qui tient le lecteur en haleine et le pousse à tourner les pages pour lever le voile sur les zones d'ombre.
Bien que je n'ai pas retrouvé le même style poétique que dans son
premier roman, j'ai néanmoins passé un très bon moment de lecture.
Deux frères jumeaux tombent dans le coma en même temps. Tandis que l'un se réveille et n'a plus qu'une obsession : partir à la recherche de ce frère dont il n'a plus aucune nouvelle, l'autre fait toujours le même rêve et se retrouve en 1954, dans une ville qu'il a baptisée "nulle part".
Cette fois, l'auteur nous livre un roman qu'on peut également qualifier de policier, puisque ça parle d'un meurtre perpétré des années plus tôt, d'une enquête de police, de potentiels suspects, mais, et c'est ce qui amène du piment à l'histoire, le meurtrier court toujours. Bien malin le lecteur qui arrivera à l'identifier.
J'émettrai juste un petit bémol. Le contraste qu'il y a entre le début de l'histoire et le dénouement extraordinaire me fait prendre conscience que l'ensemble aurait mérité d'être mieux exploité.
En résumé, bien que je n'ai pas retrouvé dans ce roman la magie poétique de "Mes hiers assassinés", j'ai beaucoup aimé l'intrigue, relevée surtout par un dénouement surprenant, bluffant, par la révélation de sombres secrets de famille et par l'identification du meurtrier que je n'attendais pas.
Je recommande donc cet ouvrage de l'auteur. Quant à moi, je lirai avec plaisir son troisième roman "Le bleu des capricornes".
9
Avis : auteurs auto-édités / Ludovic et le voleur de regard de Anne-Marie Bougret
« Dernier message par marie08 le lun. 15/03/2021 à 15:52 »

J’avais déjà beaucoup aimé le premier roman de Anne Marie Bougret « Intrigue chez Virginia Woolf » aussi, lorsque je me suis plongé dans la lecture de « Ludovic et le voleur de regard » j’étais persuadée que je l’aimerai tout autant. Et je ne me suis pas trompée.
Dans ce second roman où pointe une fois de plus le surnaturel, j’ai retrouvé la belle plume, fluide, délicate et sensible de l’auteure.  Dès les premières pages, on tombe sous le charme de Ludovic et cela ne cesse de grandir au fil de l’histoire. On l’aime, on l’adore, parce qu’il est habité par toutes les valeurs qu’on souhaiterait voir chez un Être Humain autant vers ses semblables qu’à l’égard de nos compagnons à quatre pattes.
Mais Anne Marie ne s’arrête pas là. Elle dénonce également un fait horrible qui touche le trafic notamment sur les enfants.
Tout est si bien orchestré qu’on se prend à rugir de colère, à pleurer d’émotion ou encore à sourire devant la naïveté de Ludovic.
En un mot, j’ai passé un très bon moment de lecture. Aussi, je ne peux que vous le recommander vivement.
Et merci Anne Marie Bougret pour cette belle leçon d’humanité.


https://www.amazon.fr/Ludovic-voleur-regard-Anne-Marie-Bougret-ebook/dp/B08BFNJTSH/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&crid=16YJVZWLTE65A&dchild=1&keywords=ludovic+et+le+voleur+de+regard&qid=1615819789&sprefix=ludovic+%2Caps%2C191&sr=8-1
10
Mise en avant des Auto-édités / Jef, ombre et lumière de Guy Boisberranger
« Dernier message par Apogon le jeu. 11/03/2021 à 15:25 »
Jef, ombre et lumière de Guy Boisberranger

Chapitres 2 à 4 fournis par l'auteur


CHAPITRE 2


L’avion les posa à Louxor au petit matin. Les « voyageurs » avaient encore au programme la visite du temple d’Amon avant de reprendre l’avion pour Paris. Jef ne se joignit pas à eux. Un taxi, commandé par Anah, l’attendait pour le conduire sur le site de Deir El-Bahari, au temple d’Hatchepsout. Florence, sous un prétexte futile, voulut l’accompagner. Il refusa :
   — Je dois y retourner seul. Je veux comprendre ce qui m’est arrivé. C’est là que tout a commencé.
Le chauffeur du taxi, un jeune homme d’une vingtaine d’années, se présenta dans un français très approximatif : Il s’appelait Mario, il était chrétien, copte. Il étudiait pour devenir assistant social et faisait le chauffeur pour payer ses études. Il aurait aimé bavarder toute la route, mais Jef était plongé dans son passé. Il le contraignit au silence.
Il voulait s’imprégner du contexte de la visite familiale au temple d’Hatchepsout. C’était il y a vingt ans. Il avait 19 ans à l’époque, en 1997. Depuis la rentrée il était étudiant à Montpellier, université Paul Valéry, en première année de sociologie, et il logeait à la cité universitaire du Vert-Bois. À peine installé, les cours juste annoncés, les premiers copains à peine repérés, il avait repris l’avion pour Le Caire. Il était venu rejoindre sa famille, père, mère et jeune sœur, pour fêter le double anniversaire de ses parents, nés il y avait cinquante ans, à six jours d’intervalle. Il avait insisté pour participer à cet évènement familial hautement symbolique. C’était tout du moins ce qu’il avait prétexté pour les décider à lui payer le voyage. En réalité, il voulait rentrer pour retrouver Catherine, la belle qui lui enflammait le cœur.
La famille de Jef était installée au Caire depuis trois ans. Son père, Claude Sainte-Croix, était prof d’histoire-géo au lycée français. Et pas seulement : il intervenait également à l’université du Caire et il accompagnait souvent, en tant qu’égyptologue reconnu, les visiteurs francophones de marque dans leurs périples sur les sites antiques. Sa maman, également enseignante de son métier, avait obtenu un congé pour suivre son mari, ce qu’elle faisait du mieux qu’elle pouvait en s’intégrant notamment à la vie très mondaine des « expats » français et plus généralement, occidentaux. Sa sœur, Laurence, de presque deux ans sa cadette, était une élève choyée du lycée, parce que championne en gymnastique. Cela lui permettait de passer plus de temps à vaquer avec ses copines qu’à somnoler en cours. Catherine, justement, avait été sa grande amie jusqu’à ce que Jef s’en mêle.
Jef avait fréquenté ce même lycée jusqu’à son bac, en juin dernier. Il n’avait pas eu besoin, lui, de protection. Il avait eu une scolarité modèle, disputant la première place à deux rivales, et réussi son bac avec mention Très Bien. Ce challenge ne l’avait pas empêché d’être de toutes les sorties en ville, de toutes les « party’s » privées dont profitait cette jeunesse très privilégiée. Mais, à y regarder de plus près, il y paraissait plus observateur que véritable participant. Pas une de ces jolies adolescentes qui lui faisaient les yeux doux n’arrivait à lui arracher plus qu’une sympathie convenue. Aucun de ses camarades boutonneux ne sut l’amener à adhérer à leurs emballements. Pas d’ami, pas de petite amie. Pas d’excès de boissons, pas de drogues.
Cela s’était passé ainsi, sans histoire, deux pleines années, et la moitié de la troisième. Il fallut cette soirée de milieu de terminale pour qu’il se révèle enfin.
Cette « party » avait débuté comme les autres. C’était le samedi de février qui suivait la semaine du bac blanc. Ils avaient rendez-vous chez Olivier. Les parents du garçon saluèrent les premiers arrivants puis s’éclipsèrent pour un dîner en ville. Jef vint, accompagné par sa sœur, Laurence, alors élève de première, et par son inséparable amie, Catherine.
Dès la porte franchie les deux jeunes filles s’envolèrent pour rejoindre le petit groupe de fans qui tournoyaient autour d’Étienne. C’était un beau garçon au teint mat, aux yeux sombres, coiffé d’une longue mèche romantique, le visage traversé par le sourire dents blanches et régulières de rigueur. Il était la coqueluche de ces filles. Jef, qui ne le connaissait que bon dernier de sa classe, ne comprenait pas cette fascination.
Comme à son habitude il alla s’installer sur le canapé qui jouxtait la chaîne hi-fi et se mit à consulter la collection de CD. Il ne fallut pas longtemps pour que l’un ou l’autre de ses camarades de classe ne vienne l’interroger sur quelques points des épreuves de ce bac blanc. Dès lors, il partagea son temps entre eux, le buffet où il venait se rassasier et la chaîne qu’il fournissait en musiques.
Jusqu’à ce que, relativement tard, sa sœur n’accoure, affolée, et le tirant par la main, le sorte de son canapé.
— Il faut que tu viennes. Vite ! C’est grave, il se passe des choses dans la chambre des parents.
Jef ne comprit rien mais la suivit. Elle se précipita vers l’escalier, grimpa en courant et frappa fort à la porte de la chambre, fermée à clé.
Une jeune fille au regard apeuré leur ouvrit. Sur le lit étaient assises, jambes croisées, deux autres filles, également apeurées. Face à elles, accroupis sur le sol, deux garçons, comme paralysés. « Tous des élèves de première » pensa Jef. Sur le lit, entre filles et garçons, une bouteille de whisky bien entamée. Dans l’air, l’odeur très forte du cannabis.
— Ils sont dans la salle de bains, ils sont enfermés. Il y a du grabuge !
C’était la jeunette qui avait ouvert qui parlait.
Laurence corrigea :
— Ce n’est pas ils ! C’est Elle, Catherine, qui est enfermée.
— Quoi, Catherine ? demanda Jef.
— C’est Catherine, avec Étienne. Elle a crié et tambouriné à la porte pour sortir. Il ne veut pas.
Jef l’entendit pleurer.
Il n’était pas du genre à se mêler des affaires des autres, encore moins de cette sorte d’affaires de cul. Il n’était pas non plus du genre à chercher la bagarre. Mais là, c’était Catherine : celle qui est comme chez elle à la maison ; celle dont la chevelure rouquine flambe dans les contre-jours ; celle qui vous accroche de ses yeux verts ; celle dont le visage ponctué de points de rousseur donne envie de les compter un par un, juste pour déclencher son rire cristallin. C’était la Catherine-copine-de-sa-sœur, qu’il taquinait et provoquait quand il la voyait grignoter son chocolat noir : « Tu vas bientôt être si ronde qu’on ne pourra plus se croiser dans le couloir ».
Et maintenant il l’entendait pleurer dans la salle de bains.
Il cogna à la porte : « Étienne, tu ouvres ! » Il cogna plus fort et agita la clenche. « Étienne fissa, où j’enfonce la porte ». Laurence, qui était à ses côtés, appela : « Cathy, ça va ? Cathy, réponds ! » Cathy pleurait toujours. On entendait Étienne la gronder.
Jef bouscula la porte de ses épaules, une fois, deux fois.
— Étienne, si tu n’ouvres pas tout de suite, je défonce la porte.
— Un instant, merde, elle s’habille.
Jef vit rouge, prit de l’élan. Laurence se plaqua à lui pour le retenir.
— Attends, elle s’habille.
En suivit un long silence. Puis on entendit le loquet tourner. La porte s’entre-ouvrit. Étienne glissa sa tête, le sourire béat. Rassuré de ne voir aucun adulte, il se coula lentement dehors, de biais, et lança fièrement à sa petite troupe :
— La salle de bains est libre, profitez-en au lieu de vous morfondre.
Par la porte entrebâillée Jef distingua Catherine, enveloppée dans un peignoir de bain beige, les yeux humides et rouges, complètement tétanisée.
Laurence voulut rentrer dans la salle de bains mais Étienne lui barra le chemin.
— Attends un instant, chacune son tour !
Elle le gifla. Il voulut l’agripper. Jef s’interposa. Étienne, interloqué, se laissa tirer dans la chambre. Jef se planta contre la porte de la salle de bains.
— Maintenant vous sortez tous. Et pas un mot de ce qui s’est passé. Allez sortez. Étienne dehors ! Laurence s’il te plaît, tu évacues tout ce petit monde.
Ils s’éclipsèrent, têtes basses.
Jef ferma la porte de la chambre à clé et se dirigea vers la salle de bains. Il frappa légèrement à la porte : « Je peux ? ». La porte s’ouvrit et Catherine, en larmes, se jeta dans ses bras. Il sentit ses seins, son ventre, ses cuisses chaudes contre lui. « Excuse-moi, dit-elle, c’est tout de ma faute. Pardonne-moi. »
Elle appuie sa tête sur sa poitrine ; elle le serre, se love contre lui.
Jef est troublé. Elle n’est que la copine de sa sœur. Leurs contacts physiques se limitaient à des bousculades d’ados, à des jeux de mains à peine coquins. D’instinct, il la console, la caresse : les cheveux, le visage, la nuque. Il a peur de savoir. Il hésite à demander. La question fuse avant qu’il n’ait décidé.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Il m’a forcée, j’ai crié… C’est une brute.
— Mais… Tu es à poil ?
— Pardonne-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Par défi, pour faire la nique aux autres filles, parce qu’elles m’agaçaient avec leurs manières. J’avais bu et fumé…
— Fumé quoi ? Du shit ?
— Oui, il nous a fait fumer.
— Je ne comprends pas. Pourquoi ?
— Je t’ai dit, je ne sais pas. Pardonne-moi, s’il te plaît pardonne-moi.
Pardonner ? Pourquoi lui ? Pardonner quoi ?
Mais elle lui avait pris son visage entre ses deux mains et déjà posé un baiser sur ses lèvres.
***
Ce baiser dont vingt ans plus tard, à cet instant même dans le taxi, Jef sent la douceur comme s’il venait d’être posé. Il était mouillé de larmes, il était léger comme un souffle, tendre et tiède. Il était magique, si bref qu’il ne pouvait qu’attiser son désir.
Il avait à son tour pris son visage entre ses mains et murmuré son nom à l’infini. « Catherine, Catherine, Catherine… », comme les plus belles notes de musique qu’il puisse enchaîner.
Mario, le chauffeur de taxi, l’interpelle.
— Vous me dites quelque chose ?
Il se secoue.
— Non, non ! Juste, je pensais… Merci Mario.
Il regarda par la fenêtre. Mario avait tourné à gauche. Ils allaient arriver.
***
C’était le 17 novembre, l’année 1997, quelques jours après son retour au Caire. Son père avait décidé de fêter leurs anniversaires par une visite des plus beaux sites archéologiques de la Haute Égypte : trois jours pour contempler les deux temples d’Abou Simbel, celui d’Hatchepsout sur le site de Deir el-Bahari et pour finir, le grandiose domaine de Karnac. Il avait proposé à quelques amis très proches de se joindre au cercle familial. Étaient venus les Marquais, autre couple d’enseignants, installés en Égypte depuis toujours, et surtout les Bars qui avaient accueilli les Sainte-Croix à leur arrivée et les avaient initiés aux us et coutumes de la société cairote. Michel Bars était un résident suisse, hôtelier aussi discret que bien introduit, qui demandait parfois à Claude Sainte-Croix d’accompagner ses riches clients dans leurs périples en Haute Égypte. Ils avaient d’autant plus sympathisé que leurs filles, Laurence et Catherine, étaient devenues des amies inséparables.
***
Mario avait stoppé son taxi devant l’entrée du cirque de falaises au fond duquel s’élève, majestueux au milieu des vestiges des autres, le temple de la très fameuse reine pharaon Hatchepsout. Il avait ouvert la portière de Jef sans que celui-ci ne manifeste la moindre intention de s’extirper.
—   C’est là-bas Monsieur Jef, pour prendre le billet, le bâtiment à gauche.
—   Je sais, Mario, je connais.
Mario attendit patiemment que cet étrange visiteur s’extraie de la voiture.
Jef s’avança lentement vers le guichet, puis le poste de contrôle. Il marcha un instant sur l’esplanade, vers le temple, encore à l’ombre, puis s’arrêta. Le ciel était d’un bleu intense, des bourrasques soulevaient des nuages de sable. Il tendit sa main ouverte ; elle fut saisie par le vent, comme par une autre main.
C’était main dans la main, qu’ils avaient attaqué la longue rampe qui mène en haut du temple. Sa sœur, Laurence, était quelques mètres devant eux, froissée d’avoir été reléguée au rôle de chaperon. Les parents étaient encore au parking, en cercle autour de son père, officiant en place du guide.
Jef aurait mille fois préféré rester au Caire avec Catherine. Son père s’était inquiété de son manque de curiosité pour ce qu’il appelait « l’origine de toutes les civilisations ». Jef avait cédé. Le principal était d’être avec elle.
Ils étaient éclos amoureux de cette sinistre soirée de débauche de février 1997. Ils ne s’étaient plus quittés. Laurence s’était d’abord réjouie de cette liaison entre son frère et son amie mais avait vite déchanté. Certes les apparences n’avaient pas changé : Catherine continuait à fréquenter quotidiennement la maison des Sainte-Croix. Mais elle ne faisait plus qu’une courte apparition dans la chambre de Laurence, juste pour lui demander d’être complice, avant de rejoindre longuement la chambre de son frère. Pour les familles, Jef était toujours le chaperon des sorties nocturnes des deux filles, alors qu’en vérité les rôles étaient inversés.
Ils s’étaient jurés de s’aimer pour la vie, mais ne se sentaient pas libres pour autant. Ils restaient perturbés par les circonstances dans lesquelles leur amour avait vu le jour. Catherine était dévorée de honte et Jef voulait se démarquer, aux yeux de sa belle, du machisme d’Étienne. Entraînés par la passion, leurs mains, leurs bouches avaient parcouru réciproquement leurs corps et découvert des plaisirs délicieux. Mais ils avaient refoulé d’un commun accord le plus fort de leur désir. Jamais, jusqu’à la nuit passée, n’avaient-ils fait l’amour.
Cette dernière nuit avait été sublime. Ils étaient arrivés à l’Estabe Hotel de Louxor dans l’après-midi. Tard dans la nuit, Jef avait toqué à la porte de la chambre des filles. Laurence avait ouvert et compris. Elle prit la clé de la chambre de son frère et se retira avec un sourire amer.
De faire l’amour, ces jeunes connaissaient tout, par les films, les livres, les confidences. Mais du mystère de l’accomplir, ils ne savaient rien. Ils furent éblouis. Nus, serrés l’un contre l’autre pour n’être qu’un, sans autre préliminaire que la main de Catherine guidant le sexe de Jef, ils s’étaient unis avec une extrême douceur, s’obligeant à garder les yeux dans les yeux, alors que la crispation de leurs visages et le rythme de leurs souffles disaient combien chacun était plongé au plus profond de lui-même. L’émotion qui les possédait n’avait pas de mot pour se dire. Ils franchirent en silence les frontières du plaisir extrême pour s’ouvrir, unis, à un éden où seul l’amour permet d’accéder. Cela se fit une première fois plus vite qu’ils n’auraient voulu, puis d’autres fois, les propulsant plus loin encore sous ce nouveau Ciel.
C’est toujours possédés par l’intensité de leurs sentiments qu’ils avaient attaqué, le lendemain matin, main dans la main, ces longues rampes qui conduisent au cœur du temple de la reine Hatchepsout. Ils n’eurent pas le temps de réaliser ce qui se passait. Les claquements des tirs firent se retourner Laurence. Ce fut en lisant l’effroi sur son visage que Jef sortit de son ravissement. Il se retourna et vit, derrière eux, ces hommes en noir, la kalachnikov portée en avant, crachant leurs rafales, et la panique s’installer.
Laurence l’appelait.
— Jef, vite ! On saute !
Elle courut vers le bord de la rampe, déjà haute de quelque trois mètres, et s’élança dans le vide du haut du parapet.
Jef agrippa Catherine, figée sur place, peut-être déjà par la peur ou peut-être encore par son enchantement. Il la tira de toutes ses forces vers le bord de la rampe et la hissa sur le parapet. Il la sentit déséquilibrée, mais il ne la lâcha pas.
— Saute, Catherine ! Vite ! Saute !
Trois mètres de haut, elle n’osait pas.
Il fit alors l’erreur de sa vie. Au lieu de se mettre derrière elle pour la protéger des tirs et la pousser à sauter, il fit autrement.
Il sauta en premier. Il roula au sol et se redressa, bras écartés, pour la recevoir.
— Catherine, vas-y, saute ! Je te reçois dans mes bras…
Elle restait là, au-dessus de lui, frissonnante, paralysée.
Le crépitement des Kalachs se rapprochait, les cris de panique s’intensifiaient.
Il la vit alors se redresser brusquement, la tête tirée en arrière. Puis elle s’affaissa, déséquilibrée et chuta lourdement en avant. Il voulut la recevoir dans ses bras. Il tomba à son tour. Elle était là, à côté de lui, au sol, inerte, les bras étales, la tête ensanglantée, les yeux révulsés.
Jef se mit à genoux, penché sur elle, incapable de respirer, incapable de crier, de pleurer, du moindre geste.
Laurence accourut. Elle avait tout compris. Elle attrapa la main de Jef. Elle le souleva, forte de tout ce qu’elle avait acquis dans ses épreuves athlétiques, petite sœur héroïque, fantastique. Elle courut plaquée le long de la rampe, le tirant derrière elle.
Ils s’abritèrent dans les ruines. Ils entendaient les échos sourds des claquements secs des tirs, les cris de terreur, les gémissements de douleur, le crissement des pas affolés, le bruit mat des chutes. Puis vint le silence, interminable. Laurence serrait fort son frère, agité par un tremblement continu. Jef se souvint des mains fermes qui l’empoignèrent pour le déposer sur un brancard. Puis plus rien.
***
Les mains de Mario venaient de le saisir pour l’aider à se redresser. Il était là, au bas de la rampe, tombé à genoux, courbé, les mains sur le visage, à pleurer. Il n’arrivait pas à maîtriser les longs gémissements qui le secouaient.
— Monsieur Jef, j’ai compris. Vous auriez dû me le dire. C’était horrible, mes parents m’ont raconté.
Un groupe de touristes chinois, agité et bavard, les dépassa sans même les regarder. Il essuya ses larmes d’un pan de sa chemise. Il se laissa conduire jusqu’au taxi. Ils reprirent la route, silencieux. À l’arrivée à l’aéroport de Louxor, après avoir réglé sa note, prêt à rejoindre son groupe de voyageurs, il fut retenu des deux mains par Mario.
— Monsieur Jef, s’il te plaît, il faut nous pardonner.
Jef ne sut pas quoi répondre. Il se demanda pourquoi c’étaient toujours les innocents qui demandaient pardon.
***
 
CHAPITRE 3


Quand Jef sort de l’hôpital international de Louxor, le corps de Catherine a déjà été mis en bière et rapatrié en Suisse. Très dépressif, il est reconduit chez ses parents, au Caire. Il ne veut pas y rester. Il rejette brutalement les appels à la raison de son père, les approches plus tendres de sa mère, même les élans affectueux de sa sœur. Il demande à repartir au plus vite, sans même attendre les vacances de Noël. La tension familiale est telle que son père se résout à écourter son séjour.
Il atterrit à Montpellier le mardi 2 décembre 1997, à la nuit tombée. Il fait froid. Personne pour l’accueillir, personne pour le conduire. Il prend un taxi et se fait déposer dans sa résidence universitaire. Il se retrouve seul dans sa chambre d’étudiant. Il pleure comme un gamin. Le lendemain il sèche les cours, les jours suivants également. Les congés d’hiver arrivent. La cité se vide sans même qu’il s’en aperçoive.
Sa peine s’est muée en un profond sentiment de culpabilité. Il a eu très vite l’idée de rejoindre sa bien-aimée, idée aussi vite abandonnée parce qu’insensée pour l’athée intégral qu’il est, « de naissance », comme disait son père. Il se souvient de Camus, du mythe de Sysiphe décortiqué en cours de philo, et décide d’assumer l’absurdité de sa vie.
Il passe le réveillon de Noël dans sa chambre. Le 31 au soir, il flâne, le vague à l’âme, au milieu de la foule qui clame sa joie place de la Comédie. Au lieu de se laisser arracher au désespoir par ce feu de vie, il s’accroche à des pensées macabres ; il déraisonne.
Il commence le second trimestre dans cet état d’esprit. Il s’installe dans la solitude. Il ne répond à aucun des courriers véhéments de sa mère, il ne reçoit pas les avances timides de ses camarades. Il déambule dans la cité, il erre dans la fac. Il assiste bien à quelques cours, certains qui n’ont aucun rapport avec son cursus, mais ne se présente à aucun des examens partiels de février 98. Il ne réagit pas aux premières menaces d’exclusion qui lui arrivent de l’administration universitaire.
***

Car l’administration ne l’a pas oublié. Là-bas, au Service de la Scolarité, son dossier grossit jour après jour, des notifications d’absences aux cours, aux travaux pratiques et aux examens et des signalements, par la comptabilité, de l’absence de règlement des loyers. La Chef de service, pourtant laxiste, décide de se couvrir en confiant le sort de Jef à la commission adéquate. Encore faut-il préparer les pièces à remettre et rédiger la note de synthèse.
Elle a son idée, une petite mesquinerie pour la « nouvelle » qu’on lui a imposée et qu’elle n’aime pas. Avant de quitter le service, toujours la dernière, elle dépose le dossier ficelé accompagné de ses consignes, bien en vue, sur le bureau de Patricia.
Patricia trouve le dossier et le post-it en arrivant le matin. Elle s’agace de se voir attribuer en catimini cette tâche rebutante. Car il s’agit de préparer l’exclusion d’un petit étudiant qui, très probablement, veut simplement profiter de l’université pour manger et coucher ! Elle maudit sa chef et pousse le « paquet » dans un coin de son bureau.
Jef ne sait rien de ce qui se trame. Il est habité par des idées de plus en plus noires. Si finalement « l’enfer est sur terre », Sisyphe a tort d’insister. Autant se laisser mourir. Il ne mange plus, reste affalé sur son lit à regarder les nuages qui défilent. Catherine l’obsède, arc-boutée sur le parapet, versant dans le vide, sanglante à ses pieds.
Mourir ! Mais la mort ne viendra pas toute seule. Il doit la provoquer tant qu’il en a l’énergie. Demain…
Patricia laisse le dossier de côté toute la journée. Elle en parle le soir à Sophie, qui s’offusque de son laxisme. Elle l’ouvre le lendemain matin, dès son arrivée au bureau.
Elle passe en revue la fiche d’inscription de Jef : elle s’arrête sur la photo, de belle facture, laissant deviner un joli garçon. Elle consulte la copie de sa carte d’identité : elle tilte sur sa taille : imposante ! Elle relit par deux fois son adresse familiale : en Égypte s’il vous plaît ! En plus, des parents enseignants, catégorie A, la meilleure des bourses, une chambre en cité U… Pas de quoi se plaindre, le jeune homme !
Plus loin dans le dossier, sont classées les notifications d’absences et d’impayés. Des masses ! Pas très justifié, tout ça. Peut-être un branleur, à l’université juste pour draguer et baiser…
Tout en dessous du dossier, elle découvre cette enveloppe timbrée d’Égypte, tamponnée de la date de réception – le 16 décembre 1997 - à laquelle est agrafée une lettre élégamment calligraphiée.
Elle est du père, Monsieur Sainte-Croix. Il voulait excuser et surtout expliquer l’absence de son fils. Il parlait d’un voyage familial à la découverte de la Haute Égypte et de leur présence malencontreuse sur les lieux de l’attentat d’Hatchepsout. Non, il ne leur était rien arrivé, à aucun de sa famille ; mais son fils, Jef, avait de ses yeux vu l’exécution de sa petite amie, et était parti rejoindre l’université Paul Valéry encore très traumatisé.
Dans un dernier paragraphe, il priait l’administration universitaire de faire preuve d’indulgence à son égard et, surtout, de le prévenir de la moindre manifestation dépressive de son fils.
La première réflexion très professionnelle de Patricia est que cette lettre aurait dû être dirigée vers les services sociaux, qui auraient probablement convoqué ce jeune homme.
Une soudaine intuition la fait revenir sur ce passage où le père parle d’un attentat. « Hatchepsout » lui rappelle quelque chose… Ah oui, il parle aussi de Deir El-Bahari. D’où se souvient-elle de ces noms étranges ?
Ça lui revient.
Elle se souvient de l’article de Libé sur l’attentat, monstrueux massacre des touristes, tirés comme des lapins. Il laissa très peu de survivants.
Et là, elle en tenait un !
Elle doit le coincer : peut-être ce midi, dans la queue du resto-U.
Jef s’est levé ce même matin avec les idées claires. Il avait examiné les fixations de la rampe de son escalier. Il savait ce qu’il lui restait à faire. Il sortit, négligea le petit-déjeuner, et prit le bus pour le centre-ville. Il trouva sans mal le magasin qu’il cherchait, questionna le vendeur et acheta le matériel, qu’il fit mettre dans un sac. Il prit le chemin de retour, cette fois-ci à pied. Il arriva sur le campus juste à l’heure du déjeuner. Ça se bousculait dans le hall du resto-U.
C’est alors qu’il est accosté par cette fille. Elle l’a repéré de loin, dépassant les autres têtes. Elle se présente comme « journaliste ». Il veut fuir mais elle l’appelle par son nom, elle dit le reconnaître et connaître son histoire. Il reste pantois. Elle lui demande un récit de l’attentat.
Il ne cherche pas à comprendre. Il oppose un refus net à la requête et s’éloigne. Mais la journaliste, « Patricia », se fait collante à ses pas. Elle veut une explication : pourquoi lui refuse-t-il un « sujet » ? Ce n’est pas juste. C’est son avenir qui est en jeu, elle ne lui veut aucun mal, rien qu’un témoignage.
Il s’arrête.
— Cela ne peut pas être « rien » qu’un témoignage !
Il a lâché cela sans réfléchir. Elle renchérit :
— Expliquez-vous !
Il fait sa mauvaise tête, bougonne et s’éclipse encore.
Mais on ne se débarrasse pas si facilement de Patricia. Elle a du répondant : Vingt-neuf ans de galère depuis que, « née sous X », elle a été remise à la DASS. Elle est du Bas-Chaville, du quartier de la Mare Adam, d’une de ces grandes barres de l’avenue Roger Salengro. Elle y a passé son adolescence, malmenée par des voyous. Avant c’était du n’importe quoi, ballottée de foyers de l’enfance en familles d’accueil. Après, elle s’était prise en main : départ pour Montpellier, petits boulots et cours au Greta. Elle est maintenant en CDD au Service de la Scolarité de l’université Paul Valéry. C’est là qu’elle a découvert l’histoire de Jef. Ce fut le déclic : elle avait trouvé son sujet pour asseoir sa candidature au poste de journaliste.
Car, de journaliste elle n’en a pour l’instant que l’ambition. Elle est simple correspondante, en charge de reporter les évènements marquants de la vie universitaire et estudiantine. Ses piges sont bien reçues au journal : « Vous écrivez bien ; c’est vivant et documenté. Continuez comme cela et vous aurez toutes vos chances d’intégrer la Maison. »
Pour elle, c’est simple : il faut que Jef lui déballe son histoire !
Elle récupère son adresse dans le dossier : chambre 121, bâtiment A, Cité du Vert-Bois. Elle s’y rend le soir même et cogne à sa porte. Il ouvre, l’aperçoit et s’apprête à refermer. Agile comme une chatte, elle s’est déjà faufilée dans la petite chambre. Tout de suite elle le rassure :
— Je ne suis pas en train de te draguer, je n’aime que les filles.
— Que me voulez-vous ?
— Tu peux me tutoyer, je ne suis pas si vieille que ça. J’ai une info pour toi.
Jef s’énerve :
— Que me voulez-vous ?
— Je viens de te le dire. J’ai une info pour toi et tu ferais bien de m’écouter.
Jef cède :
— Allez-y.
— C’est à propos de ton exclusion… Mais on pourrait peut-être s’installer, c’est un peu long.
Elle a fait de ses yeux le tour de la chambre et choisi la chaise qui jouxte la table de travail.
— Tu vas terminer SDF si nous n’agissons pas !
Jef comprend de moins en moins. Elle poursuit :
— Je travaille à la scolarité de l’université. C’est moi qui gère ton dossier. Ils veulent t’exclure. Je peux mettre le dossier sous le coude un moment. Mais tu imagines le risque que je prends.
— Mais… Vous n’êtes pas journaliste ?
Ah, cette Patricia, quel bagou !
— Si, pigiste. Je t’explique.
Elle lui raconte l’histoire, lui décrit sa situation, ses ambitions.
— Tu comprends, ce qu’il me faut pour qu’ils me recrutent, c’est ton sujet.
— Vous voulez parler du massacre ?
—  Oui, de l’attentat. J’ai besoin de ton témoignage. Le deal : tu me racontes ton histoire, ce qui s’est passé, ce que tu as vu, entendu. Juste du vrai. Et moi je t’évite d’être éjecté.
Il y a un silence.
Jef s’assoit sur le lit, les coudes sur les genoux, la tête dans ses mains. Il n’en est plus là, à se préoccuper de son sort terrestre.
Patricia renchérit :
— Je bloque ton dossier ; cela te laisse le temps de te ressaisir ; et l’article te servira pour te justifier.
Mais Jef ne se sent plus capable d’affronter le monde des vivants. Il ne veut se souvenir que de Catherine. Catherine son amour, Catherine qui s’arrête au bord de la rampe, lui qui saute, Catherine qui chute, déjà morte, dans ses bras. L’attentat ? Le massacre ? Il veut chasser à jamais ce cauchemar qui le réveille toutes les nuits, trempé de sueur.
— Je ne peux pas, vous comprenez ça ? J’étais dedans. C’était l’horreur. Je ne veux plus le revivre toutes les nuits.
Il se lève. Il est furieux. Il va à la porte et l’ouvre.
— Sortez, fichez-moi la paix !
Patricia reste assise sur sa chaise. Elle le regarde, ce grand garçon trop maigre, cramponné à la porte, dont la colère déjà s’effrite, dont l’assurance commence à faire défaut. Elle comprend qu’elle a réveillé un traumatisme insoutenable. Elle connaît la douleur, elle en a eu son compte. Elle comprend aussi qu’il s’est épuisé à tenter de chasser l’horreur de son esprit. Elle pense à s’effacer, franchir la porte, la tête rentrée dans les épaules. Elle oubliera l’opportunité qui l’a conduite ici. Quelle importance ! Il en viendra d’autres.
Elle allait partir quand elle voit le sac au pied de la table, ce même sac bleu et blanc qu’il tenait en main ce midi, dans le hall. Il est entrouvert ; elle devine, non, elle voit clairement le rouleau de corde.
La question n’est plus « reportage ou pas » ! C’est d’instinct qu’elle ne peut plus le lâcher. Cela a toujours été comme ça. La souffrance des autres lui colle à la peau. Normalement elle la sent venir et arrive à s’éloigner avant d’être touchée. Mais là, toute à ses affaires, elle a été surprise.
Elle doit agir.
— Désolée, désolée Jef. Reviens t’asseoir, on va faire autrement. On va te sortir de là. Viens, on va trouver une solution.
De toute façon Jef ne tient plus debout. Il retourne s’asseoir sur le lit, de nouveau les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Patricia va fermer la porte qu’il a laissée ouverte et vient s’asseoir à ses côtés. Elle le sent misérable. Elle lui frotte le dos de sa main, une fois, deux fois, suffisamment de fois pour qu’elle le sente, imperceptiblement, se décrisper.
— Écoute, je suis désolée. Je vais bloquer ton dossier le temps qu’on me rappelle à l’ordre. On verra pour la suite. Mais tu ne peux pas rester là, Jef. Il faut qu’on fasse quelque chose.
Jef est paumé. Il n’est plus lui. Il renonce à refouler la chaleur de cette main qui pénètre son dos. Cela fait si longtemps qu’il est seul, qu’il a froid.
— Je n’en peux plus.
— Je sais, on va t’aider.
— Tu ne peux pas m’aider. Je l’ai tuée.
— On ne va pas discuter là, je vais t’emmener chez moi. Tu vas d’abord te reposer.
— Mais je l’ai tuée !
— Laisse-moi faire. T’inquiète pas. Tu vas juste souffler, après on verra. Je connais, tu sais…
Elle est debout, elle le tire par le bras. Il se lève.
— Allez, on y va. Pour tes affaires, on verra plus tard.
Il la suit, elle ferme la porte. Ils traversent la cité, retrouvent sa voiture. Il s’assoit et se laisse conduire.
Patricia habite rue Subleyras, à l’ouest de Montpellier, un petit appartement au troisième, sous les toits. Le bâtiment est un peu délabré, l’appartement est une antiquité, ce qui lui vaut un loyer plutôt modeste. Elle y vit chez son amie, Sophie, en déplacement ces jours-ci ; il pourra dormir sur le canapé-lit, dans la pièce qui tient lieu de bureau. Patricia lui explique tout, chemin faisant. Comme cela ne suffit pas à occuper le temps, et qu’elle ne veut pas le laisser plonger dans son passé, elle lui parle encore de son histoire : son âge, 29 ans, d’où elle vient, et surtout comment elle a rencontré Sophie :
— Tu verras, elle est super, bien plus belle que moi, surtout plus intelligente ! Elle est prof au Greta, là où j’ai fait ma formation. J’ai tout de suite tilté sur elle et je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’elle aussi devait être lesbienne. Voilà, je suis partie à sa conquête et ça a marché. J’ai joué à la petite misérable qui avait besoin d’elle. Elle m’a pris sous son giron, jusqu’à m’inviter à loger chez elle ; et là c’est moi qui ai pris, si on peut dire, les choses en main !
Elle aurait bien poursuivi, bloqués qu’ils étaient dans les bouchons. Mais elle se dit que l’amour n’était pas le sujet à développer dans son état, et laissa la fin du parcours se faire en silence.

***

CHAPITRE 4


On est en février 1998. La tramontane souffle en rafales 3 jours durant. Les fenêtres tremblent et laissent passer le vent froid. Le chauffage, fait d’appareils hétéroclites et vétustes, est inefficace. Jef s’emmitoufle et se recroqueville dans ses pensées.
Patricia part tôt le matin. Pendant trois jours ils se voient peu, juste pour dîner. Il l’écoute. Elle lui parle du journal, de son chef, qui ne sait pas qu’elle est homosexuelle : « s’il l’apprend, il me vire » ; de son projet : « entrer au journal par la petite porte et me faire reconnaître comme vraie journaliste » ; de son couple, avec Sophie : « enfin le bonheur ! ».
Elle l’entend crier la nuit. Elle ne bouge pas.
Puis Sophie débarque un après-midi.  Elle trouve Jef, seul, assis sur le canapé, dans le bureau. Il n’explique rien, elle ne comprend rien. Elle se réfugie dans sa chambre. Le soir les deux filles se frittent. Sophie sort de l’appartement en claquant la porte. Patricia vient s’asseoir dans le bureau, le visage crispé, le regard sévère. « Tu aurais quand même pu t’expliquer. J’ai beau dire, elle croit maintenant que nous sommes amants… Et que c’est moi qui te drague. »
Jef s’excuse, se lève, se dit prêt à partir. Juste, qu’elle lui évite l’expulsion quelques jours encore, qu’il puisse se retourner.
— Non, tu n’as pas compris, Jef. Il n’est pas question que tu partes. J’ai des idées, on va trouver une solution.
— De quoi tu parles ? Quelle solution ?
— Attends, je vais m’expliquer avec Sophie et on va parler tous les trois. Tu verras, elle est super. On va trouver.
Elle sort à son tour. Elles reviennent toutes les deux dans la nuit. Jef n’a pas mangé ; il s’est couché sur le canapé ; il a éteint les lumières du bureau ; il ne dort pas.
Elles s’installent dans la cuisine ; il les entend pouffer. Elles doivent boire et fumer. Fumer quoi ? Il se retourne contre le mur. Il écoute encore quand elles vont à la salle de bains. Elles se taquinent et poussent de petits cris. L’une pisse et tire la chasse, l’autre se brosse les dents. Puis, elles vont dans leur chambre. Il les entend distinctement s’aimer. Elles lui rappellent Catherine, ses soupirs de plaisir ce soir-là. Alors, il n’y peut rien, il bande, la première fois depuis leur nuit d’amour. « Catherine, je t’aime ». Il s’endort avec elle.
Au réveil, le vent a tourné au sud. Il pleut, il fait presque chaud. Il se lève, à entendre les filles bavarder bruyamment. Il les trouve toutes les deux, la brune et la blonde, prenant leur petit-déjeuner à la cuisine. Elles le convient à se joindre à elles. À les voir là, détendues, encore en pyjama, sans fards, les cheveux défaits, il réalise qu’ils sont en week-end.
Sophie est une blonde ; un visage délicieux où s’épanouissent deux joues toutes rondes ; des seins fermes qui tirent sur l’échancrure du pyjama ; des poignets comme des allumettes, de petites mains aux longs doigts effilés. Son regard très bleu plonge dans celui de Jef et ne le quitte pas. Il y discerne de la bienveillance. Elle va, simplement à le regarder, absorber son attention tout le temps du petit-déjeuner, jusqu’à ce que Patricia, qui s’est rassise après avoir débarrassé la table, lui prenne la main et, d’une voix ferme, pose les termes de la suite :
— Jef, maintenant nous devons parler sérieusement !
Jef ne sait rien faire d’autre que d’écouter.
— Sophie et moi avons décidé de nous occuper de toi. Nous allons te sortir de ce trou noir dans lequel tu t’es perdu. Ta douleur est à toi, ne t’inquiète pas, nous ne te la prendrons pas. Mais maintenant, toi, tu es des nôtres. Cela s’est fait comme cela : ni toi, ni nous n’y pouvons rien, nous sommes maintenant une communauté. Une communauté fraternelle ! Sophie et moi, nous tenons la corde qui va te ramener à la surface. Puis, une fois les deux pieds sur terre, tu pourras emporter ta douleur où tu voudras.
Sophie lui attrape l’autre main et la serre entre les deux siennes. Elle ne dit rien, juste retient le trop-plein d’émotion qui lui crispe la mâchoire.
Ainsi tenu en mains, Jef se livre. Il ne comprend pas comment c’est arrivé. Il a disjoncté. Ce n’est pas la faute à la douleur, comme elles disent, ce n’est pas même la culpabilité de ne pas avoir sauvé son amie, ni même la culpabilité tout court d’être en vie : tout cela, on le lui a expliqué, c’est son fardeau pour la vie. Mais peuvent-elles un instant imaginer l’invraisemblable barbarie, sauvagerie, qu’il a vécue ? Ces hommes en noir, à la voix rauque, aux gestes assurés qui sèment froidement la mort ! Les hurlements, le sang partout, les touristes qui s’écroulent ! Les barbares qui progressent sur la rampe, qui cherchent les rescapés, qui tuent encore ! Soixante-dix morts, peut-être plus de blessés, il ne sait pas. Peuvent-elles comprendre que c’est sa vision du monde qui bascule ? Que c’est la négation de tout ce qu’il avait compris de la vie ?
Les deux filles ne lui lâchent pas les mains. Sophie a les larmes aux yeux, Patricia a gardé, elle, toute sa maîtrise. Jef parle encore longtemps de ce monde qu’il ne reconnaît plus, de ses camarades qui lui paraissent des étrangers, de son père qui l’a tanné toute son enfance avec la civilisation, de sa mère dont l’immense tendresse est d’une planète à des années-lumière de celle qu’il découvre…
Mais alors qu’il raconte, le regard profond de Sophie doucement le pénètre, le possède et dissout progressivement ses pensées funestes ; au point que, soudainement, son discours s’épuise : il reste sans voix, à les regarder.
— Nous sommes là, Jef. Tout va bien se passer. On va t’expliquer.
Elles l’emmènent en voiture vers le littoral. Ils se garent au Grand Travers, entre La Grande Motte et Carnon. Ils marchent le long de la plage. Le vent de sud, qui souffle fort, chasse la pluie. Les nuages rasent la dune. La mer est grosse. Les vagues déferlent. Il faut crier pour se faire entendre.
— Parle-nous de toi : qui es-tu, d’où viens-tu ?
Jef raconte ses parents enseignants à Grenoble, lui élève à l’école primaire du Jardin de Ville, puis collégien à Stendhal, jusqu’en juin 1994. Ils habitaient dans la vieille ville, rue Chenoise, un de ces antiques immeubles faits de pierres de taille, avec l’escalier majestueux qui grimpe de la cour vers les galeries extérieures qui desservent les entrées d’appartements. C’était un quartier où coexistaient, à l’époque, deux communautés : la Maghrébine, montante, et la Sicilienne, qui lui cédait peu à peu la place.
Au début tout se passait bien. Sa famille entretenait de bons rapports avec tout le monde. Sa maman faisait ses courses indistinctement chez les uns et les autres. Jef jouait avec eux, au club de foot du quartier. Son père s’émerveillait de l’intégration de tous et en tirait toutes sortes de leçons optimistes sur l’humanité.
— Et puis lentement les choses se gâtèrent.
Jef s’avance devant elles et se retourne, pour mieux se faire entendre :
— D’abord il y eut ce cambriolage, l’été 92, les pleurs de ma mère à qui on avait volé ses bijoux qui étaient surtout des souvenirs, la rage de mon père à trouver l’appartement saccagé en retour de vacances. Il y eut surtout, derrière les beaux discours paternels, la méfiance qui s’installa.
Il marche maintenant à reculons et s’agite.
— Puis il y eut ce drame, un soir, dans la cour de notre immeuble. C’était au printemps de l’année suivante. On avait des amis à dîner. Cela discutait fort, je crois de politique. C’était au printemps, les fenêtres étaient ouvertes. Il y eut des cris, des pas précipités, des appels au secours. Puis des coups de feu qui venaient de la cour. Et lentement une mélopée s’est élevée, faite des voix aiguës des femmes et des grondements des hommes. Nous sommes sortis sur la galerie et avons vu toute la cour envahie. Au milieu, au sol, un jeune garçon dans une flaque de sang.
Il s'arrête, troublé par le souvenir.
— Nous avons su, le lendemain, qu’il s’agissait d’un règlement de comptes entre les deux communautés, sur fond de lutte pour le contrôle du trafic de la drogue.
Il retourne à leurs côtés pour conclure.
— Les choses ne furent plus jamais pareilles. Mes parents avaient peur pour nous. Laurence, ma jeune sœur, n’avait plus le droit de sortir qu’accompagnée. Mes copains du foot n’étaient plus les bienvenus. Un autre jour, en juillet 1993, ma mère trouva dans notre montée d’escalier, un paquet de drogue caché sous une pierre. Elle avertit la police qui se saisit du paquet et procéda à des perquisitions. Depuis, nous recevions des menaces de mort. Ma mère voulait que nous déménagions.
Peu de temps après, en novembre, mon père nous annonça qu’il était muté au lycée français du Caire et que nous partions nous y installer dès la fin de l’année scolaire : « Vous verrez là-bas le vrai visage accueillant de l’Afrique. Ici, ils vont mal ; c’est nous qui n’avons pas su les accueillir ».
Jef se tait. Le bruit mêlé des vagues et du vent reprend le dessus. Sophie passe sa main sous le bras de Jef et s’arrête face à la mer.
Patricia se poste devant eux. Elle crie.
— On a un plan.
Et elle explique : Son journal est continuellement à la recherche de stagiaires pour faire du terrain « pas cher » pour le compte des rédacteurs. Par exemple, là, celui qui s’occupe du tourisme va devoir remplacer celle qui termine son stage et n’a pas l’intention de rempiler. C’est simple : il s’agit de ramasser des infos sur les activités touristiques de la région, de visiter des équipements, et principalement de préparer le fascicule destiné aux vacanciers de l’été.
Jef voudrait l’interrompre pour lui dire qu’il n’y connaît rien à tout cela. Mais elle lui signifie d’un geste de la main de la laisser poursuivre.
— Ils ne peuvent prendre en stage, c’est la loi, que des jeunes en cours de formation. Ils cherchent dans les domaines correspondants à leur spécialité. Enfin c’est vague : la fille qui termine était à la fac de langues !
Jef lève les deux bras, mains croisées.
— Oui, je sais, poursuit Patricia, tu es en sociologie ; et en plus je te vois mal obtenir un certificat confirmant ton assiduité. Cela n’a pas d’importance : Sophie va te délivrer une attestation du Greta, comme quoi tu es en formation d’accompagnateur de tourisme. Et moi, je le connais ce rédacteur. Je vais te présenter : cela passera comme une lettre à la poste !
Elle se tait. On n’entend plus que le grondement des vagues. Les trois reprennent lentement leur marche. Sophie prend la main de Patricia. Jef ramasse un bois flotté. Des goélands planent, immobiles, au-dessus d’eux. Les filles se sourient. Puis elles se plantent devant Jef.
— Alors, ça te dit ?
— Vous êtes folles, complètement folles ! Ça ne marchera jamais !
Patricia éclate de rire.
— Et en plus, je dirai que tu es mon chéri. Cela rassurera mon chef !
Sophie joue à se rebiffer.
— Attends un peu, que je vous y prenne !
Elle rit à son tour :
— On a aussi pensé que tu pouvais rester loger chez nous. Le deal serait, comme tu as du temps et nous pas, qu’en contrepartie tu fasses les courses et les repas du soir.
Et Patricia renchérit…
— Comme cela, pour le journal, nous habitons ensemble ! Tu seras ma couverture !
…Puis prend Sophie dans ses bras, la soulève et l’embrasse sur la bouche. Libertines, ravies de leur coup, elles se lancent dans une valse folle, trébuchent, et courent attraper Jef par les mains pour l’entraîner dans une ronde. Jef résiste à peine, freine la ronde mais leur sourit. Elles le regardent et attendent.
— Alors, tu décides quoi ?
Il sourit sans complexe.
— Ah les filles !
Elles rient.
— Alors c’est oui ?
— Vous êtes super. Il faut que je réfléchisse. On rentre.
Ils retournent vers la voiture. Ils s’activent, courent presque. Ils se dispersent, s’entrecroisent, se regroupent puis se dispersent encore. L’une ramasse un coquillage, l’autre trace de son pied un cœur dans le sable, lui agite ses poings.
— Tu l’auras, ton témoignage.
C’est venu tout seul. Elle le regarde, victorieuse. Elle claque son poing dans sa main.
— Alors c’est oui…
Il la regarde de face et répond, solennel :
—   C’est oui !
Sophie a entendu. Elle ne dit rien, se détourne, trop émue.
Ils prennent la route, retrouvent une pluie battante avant Montpellier. Ils s’arrêtent un temps dans un bistrot pour avaler un sandwich. L’après-midi, avec Sophie cette fois, il va chercher ses affaires à la résidence universitaire. Au bas de la résidence, il jette discrètement la corde dans la poubelle.
Sur le retour, elle parle avec émerveillement de sa copine. Il l’écoute vaguement, encore incrédule de ce qui lui arrive. Mardi, Patricia le présente au rédacteur « tourisme ». Il commence son stage la semaine suivante. Le soir même ils ouvrent une bouteille de crémant et trinquent « à la fraternité ».
Pour Jef, c’est l’espérance d’une nouvelle vie.
Pages: [1] 2 3 ... 10