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Mise en avant des Auto-édités / Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur
« Dernier message par Apogon le jeu. 11 juil. 2019 à 15:06 »
Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur

— Chapitre 1 —

Tanguy

À peine avais-je démarré la voiture que je fus convaincu qu’il s’agissait là de la pire bêtise de ma vie. J’avais déjà du mal à garder les yeux ouverts ce soir-là, je n’aurais jamais dû prendre ce satané volant, je le savais. Et pourtant, j’étais là, installé sur le couvre-siège à billes de bois offert par une mère admirable, soucieuse du confort de son fils aîné amené à parcourir des centaines de kilomètres une fois par mois juste pour l’embrasser et passer le week-end avec elle et ses deux petits frères. J’adorais ma mère, j’aurais fait n’importe quoi pour elle comme elle l’avait toujours fait pour moi. Mais en ce début de soirée du 30 juin 2018, après la semaine qui venait de s’écouler et qui avait commencé et s’était terminée sur les chapeaux de roues, le massage bienfaisant induit par ces petites sphères de bois ne m’aiderait pas à rester éveillé, bien au contraire.
Quatre longues années de dur labeur au sein de la prestigieuse école des Gobelins venaient de prendre fin par une succession d’examens dont je croyais ne jamais voir le bout. J’avais bossé comme un forcené pour intégrer ce cursus si convoité par les aspirants concepteurs de films d’animation ou autres professionnels de l’image. Je faisais partie de cette génération bercée par les dessins colorés et animés dont on avait gavé les enfants pendant des décennies. Pas forcément fan des grosses productions de Disney-Pixar, je vouais un véritable culte à celui qui représentait pour moi un dieu vivant, le dessinateur, réalisateur et producteur de films d’animation japonais, Hayao Miyazaki. Moi qui barbouillais des feuilles blanches depuis que j’étais en âge de tenir un crayon, j’étais complètement fasciné par les lignes pures esquissées au pinceau, à la peinture ou à l’encre. Des tracés à la fois candides et réalistes mis bout à bout pour créer une histoire originale avec des messages forts. Des thèmes récurrents comme la protection de l’environnement, l’absurdité des conflits militaires, des héroïnes fortes au caractère complexe, et représentées par Miyazaki comme plus raisonnables que les hommes. Alors très jeune, j’ai voulu me donner les moyens de réaliser mon rêve, celui de rejoindre la cour des grands, le cercle très fermé des professionnels du long-métrage animé. Au-delà du dessin, j’ai appris à manier tous les logiciels à la pointe du graphisme. Bien sûr, venant d’un milieu modeste, je n’avais pas le budget pour me les offrir, alors j’ai dû contourner quelques règles… Quoi ? On n’a rien sans rien et quand je disais que je voulais m’en donner les moyens, je n’ai pas précisé qu’ils étaient tous légaux ! C’était pour la bonne cause, mon avenir était en jeu. Ce rêve, j’étais déterminé à le toucher du doigt, mais j’avais bien conscience que sans un travail acharné et surtout sans argent, intégrer une école comme les Gobelins allait s’avérer compliqué.
Depuis le nouveau départ que notre petite famille bancale avait pris dix ans plus tôt, je n’avais pas ménagé mes efforts, et ma mère non plus, pour espérer pouvoir un jour suivre cette voie royale. Lorsque cette femme courageuse a quitté mon père, au-delà du soulagement de nous passer de la présence de cet être toxique, ivre du matin au soir, nous avons enfin pu respirer et commencer à vivre… avec sans doute encore moins de moyens, mais vivre quand même, sans la peur, les cris, les coups parfois aussi. Je n’avais que douze ans quand cette libération a eu lieu, bien jeune pour devenir chef de famille, mais je me suis toujours juré que Catherine Verdier n’aurait jamais rien à reprocher au fils que j’étais. Et, de fait, j’ai bossé dur pendant toute ma scolarité, lui ramenant des bulletins exemplaires à la maison. Ah ! Le bonheur de voir la fierté illuminer son visage d’un sourire à la lecture des mots « Félicitations du conseil de classe » en bas de mes bilans trimestriels.
Ce fut sans doute la période de ma vie où je vis ma mère réellement heureuse… jusqu’à ce qu’elle rencontre son fameux Marc. Un mec de prime abord sympa, plutôt banal, mais qui était vite devenu un vrai parasite, une larve incapable de garder un job plus de deux jours et qui avait un certain don pour les tours de magie : aussitôt que la paye de ma mère tombait sur son compte en banque, elle disparaissait en moins de soixante-douze heures. Un véritable Houdini ! On n’a jamais réellement su comment il dépensait l’argent censé payer le loyer et nous nourrir. Prendre, il savait le faire, mais donner en retour ne relevait pas de ses habitudes. Le seul cadeau qu’il ait jamais offert à ma mère, c’est la petite graine qu’il a semée en elle et qui a donné naissance à mes deux frères neuf mois plus tard. Deux adorables bambins qu’il n’a jamais jugé utile de reconnaître puisqu’il avait pris ses jambes à son cou dès que ma mère lui avait annoncé sa grossesse. Elle s’est depuis lors juré de ne plus jamais faire entrer d’homme dans sa vie, et elle a tenu bon. Sans compagnon depuis maintenant sept années, elle clamait à qui voulait bien l’entendre que les seules personnes qui comptaient désormais dans son existence étaient ses trois fils. Personne d’autre n’aurait droit à son amour.
Alors bien sûr, pour une maman célibataire avec trois bouches à nourrir, la vie n’était pas simple, mais elle ne s’était jamais plainte de quoi que ce soit. Elle a continué à travailler dur pour nous payer le minimum vital, souvent même davantage, se saignant aux quatre veines pour nous offrir quelques séances de ciné et un hamburger de temps en temps, soucieuse que nous ayons l’enfance et l’adolescence les plus normales possible. Je savais qu’avec son seul salaire et les aides qu’elle touchait, il lui serait impossible de m’offrir la scolarité aux Gobelins en cas de réussite au concours d’entrée. Mais avec une bonne bourse d’études, une autre au mérite, et les quelques heures de soutien dans différentes disciplines que je proposais régulièrement pour pouvoir manger à ma faim et m’acquitter du loyer exorbitant de mon studio en bordure de Paris, tout me paraissait possible. Lorsqu’on a vingt-deux ans, tout semble l’être !
Je ne m’en suis pas trop mal sorti sur le plan financier pendant ces quatre années. Non, le souci était les heures de travail, le rythme effréné des cours, les nuits quasi sans sommeil qui s’accumulaient et qui faisaient que je ressemblais bien plus à un zombie tout droit issu de Walking dead qu’à un jeune adulte plein d’énergie toujours prêt à faire la bringue. La fête, je ne la faisais jamais, ou presque. Je n’avais pas le temps. M’amuser et draguer les filles en soirée auraient dû faire partie de mes préoccupations, comme elles étaient celles de la plupart des mecs de mon âge, mais tout cela était tellement loin de mes priorités. Les sacrifices que ma mère et moi avions faits ne devaient pas être vains. Je devais réussir, je n’avais pas le choix.
Cette fête dans laquelle je me rendais était l’unique que je m’accordais depuis des mois, mais aujourd’hui j’y avais droit, comme une récompense après tous ces efforts, cette lutte acharnée pour tout donner et faire partie des meilleurs. Mais plus je roulais vers ma destination et plus je me disais que j’aurais préféré passer cette soirée dans mon lit pour rattraper toutes les heures de sommeil que j’avais en retard. C’était une putain de mauvaise idée de prendre la voiture alors que mes yeux se fermaient presque tout seuls, que mon corps, libéré de toutes les tensions que je lui faisais subir depuis plusieurs semaines, demandait grâce et n’aspirait qu’à s’allonger sur un matelas moelleux et confortable… Encore plus confortable que ce couvre-siège à billes de bois qui me massait les lombaires avec bienfaisance depuis que j’avais démarré la poubelle ambulante qui me faisait office de voiture.
La discothèque où Joseph et Nathan, mes potes aux Gobelins, m’avaient demandé de les rejoindre se situait à moins de cinq kilomètres de mon studio, mais en plein cœur de Paris. Elle avait récemment ouvert ses portes et les deux joyeux lurons qui me servaient d’amis avaient décidé que ce serait l’endroit idéal pour fêter la fin de nos examens. L’entrée était sélective, mais Joseph, qui avait son nom en tête de liste VIP, de par la renommée de sa famille, n’avait eu aucun mal à nous en faciliter l’accès. À l’heure où j’arriverais devant la boîte de nuit, je savais que mes amis seraient déjà à l’intérieur en bonne compagnie, mais que Jo avait tout prévu pour m’éviter de poireauter dans la file d’attente interminable qui s’étendait déjà probablement sur plusieurs centaines de mètres d’un trottoir parisien.
Bizarrement, Paris me sembla endormie… presque autant que moi. Je ne devais pas être dans le bon quartier, assurément. Les rues que j’arpentais brillaient par leur absence d’animation. Les façades des immeubles étaient classieuses, d’un blanc clinquant qui me laissait penser que les gens qui y vivaient ne connaissaient certainement pas les mêmes fins de mois que mon humble personne. Je tournais en rond et ma vigilance se réduisait à peau de chagrin à mesure que mon sens de l’orientation, embrouillé par la fatigue, faussait ma perception des choses. C’est à peine si je sentais mon pied se faire de plus en plus lourd sur la pédale d’accélérateur, aussi lourd que ma tête qui se rapprochait dangereusement du volant.
Ne t’endors pas !
Surpris par cette voix tout droit sortie de mon inconscient, je relevai le menton et me forçai à ouvrir grand mes yeux. Ce fut à ce moment que je la vis, presque irréelle. Une silhouette féminine fantomatique vêtue d’une robe blanche vaporeuse, de longs cheveux blonds encadrant un visage un peu brouillon. Là, en plein milieu de la chaussée, les yeux écarquillés par… la peur ? Était-ce de la peur ? Je n’aurais su le dire. Mes pensées étaient trop embrumées par le sommeil tant convoité. Ces mêmes pensées qui retardèrent en cet instant le réflexe le plus basique d’un conducteur lambda face à un obstacle : freiner. Je l’ai fait… Je crois…
Mon dernier souvenir avant de sombrer fut le bruit mat de son corps sur le capot dépareillé de ma vieille voiture et puis… plus rien, le trou noir.
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Mise en avant des Auto-édités / Océane Rose de Maude Perrier
« Dernier message par Apogon le jeu. 27 juin 2019 à 17:04 »
Océane Rose de Maude Perrier

Chapitre 1


Le bruit des vagues la tira de son sommeil. Elle tendit le bras, attrapa son téléphone et coupa le réveil. Attirée par la lumière des notifications, elle cliqua dessus et découvrit un nouveau commentaire sur le chapitre qu’elle avait posté la veille : De besoin de lire à Oceane Rose : encore touchée !
Chère Océane, je viens de terminer le chapitre 12 et je dois encore une fois vous dire waouh! J’ai tout simplement adoré. Pristia est juste topissime ! Quelle imagination vous avez ! Et quelle plume ! C’est vraiment un régal que de vous lire. Chaque semaine j’attends la suite avec impatience. Quelquefois je suis même frustrée. Avez-vous déjà pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Je suis persuadée qu’ils vous le prendraient tellement l’histoire est passionnante.
En tout cas une chose est sûre, je serais la première à courir acheter vos livres. Je crois d’ailleurs que je ne serais pas la seule.

Vivement mardi prochain. Merci encore à vous et continuez surtout, vous êtes très talentueuse.
Ce commentaire positif qui la cueillait au réveil, lui donna immédiatement le sourire. Malia s’attacha à remercier besoin de lire pour ses encouragements, puis elle repoussa sa couette. L’aube n’était pas levée, mais déjà, elle se sentait pleine d’énergie, prête comme chaque matin, à conquérir le monde.
Dans un geste automatique, elle attrapa les béquilles au pied de son lit et se redressa.
Comme tous les jours, elle commença par la salle de bains avant de préparer son petit-déjeuner et de le savourer tranquillement, en peignoir, son portable à la main. Il y avait d’autres commentaires sur Maudite Succube et une question qui revenait en boucle : avez-vous pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Ils étaient nombreux à l’inciter à envoyer ses manuscrits. Quelquefois, elle leur répondait en une ou deux lignes, la plupart du temps, elle se limitait à une émoticône : un smiley ou un cœur.
Que pouvait-elle leur dire de plus ? Qu’elle avait essayé ? Qu’être publiée était son rêve secret, mais que jusque-là, toutes les tentatives s’étaient soldées par un échec. En tant qu’Océane Rose, les portes s’ouvraient en grand, pour Malia Ndongo, femme noire de 33 ans, unijambiste de surcroît, elles étaient verrouillées. Elle aurait peut-être trouvé preneur si elle avait écrit un témoignage sur le handicap ; pour de la fantasy grand public en revanche, il y avait peu de chance. Les éditeurs qu’elle avait rencontrés ne le lui avaient pas dit clairement, mais quelques-uns – les plus honnêtes – avaient laissé entendre que son apparence pourrait rebuter ou même, faire peur. Malia s’en était offusquée au début puis elle s’était résignée. Elle se battait sur suffisamment de fronts, pour ne pas avoir besoin d’en rajouter. Et puis, Océane Rose connaissait malgré tout son quart d’heure de gloire. Les millions de vues sur la plateforme où elle sévissait étaient déjà une récompense. Probablement la plus belle.
Malia termina son petit-déjeuner puis se prépara. Comme tous les mardis, elle avait rendez-vous dans l’espace coworking, à deux arrêts de bus de chez elle, avec Carole, sa coach sportive, son associée et amie. Elle choisit son pull en laine turquoise, l’un de ses préférés, une chaussette « papillon » pour son moignon, un pantalon noir assez ample pour dissimuler sa prothèse. Elle n’en avait pas honte, depuis quatre ans maintenant, elle la considérait comme un prolongement de son corps, elle voulait juste éviter les regards et les remarques maladroites, parfois brutaux, des passants qu’elle croiserait en chemin.
Elle s’occupa ensuite de Rubis, son chartreux au pelage doré qu’elle avait transformé en chat parlant dans Maudite Succube. Pendant qu’il reniflait sa gamelle, elle effectua les mouvements de fitness que lui avait enseignés Carole puis elle s’assit en tailleur, le dos bien droit et ferma les yeux un moment. À l’image des étirements, la méditation était un rituel matinal auquel elle ne dérogeait jamais. Après chaque séance, elle se sentait armée pour la journée.
Quand Rubis vint chercher son câlin en se frottant contre sa hanche, elle ne se montra pas avare. Avec ses amies, il était tout ce qui, de près ou de loin, constituait sa famille.
— Prêt pour de nouvelles aventures mon gros ? Je ne te garantis pas qu’elles seront aussi excitantes que celles de ton double dans Maudite Succube ; mais j’imagine que ça te convient bien ainsi.
Comme s’il avait compris, Rubis ronronna, la faisant pouffer.
— On va dire que tu approuves... Amuse-toi bien.
Après s’être habillée, Malia se dirigea vers son meuble à chaussures. Elle, qui n’avait jamais éprouvé de plaisir particulier à s’en acheter jusque-là, s’en était fait une passion depuis son accident. Les étagères étaient pleines à craquer de bottes, de tennis et de baskets multicolores. Elle opta pour ses préférées : des bottines à bout pointu.
— Rubis, cette fois, j’y vais !
Occupé à jouer avec un fil de laine accroché à son arbre à chat, Rubis ne lui accorda aucune attention. Malia leva les yeux au ciel avant d’attraper le sac à dos qui contenait son ordinateur.
Habitant le rez-de-chaussée, elle ne mit que quelques secondes avant de se retrouver dehors, le nez au soleil. Machinalement, elle fit descendre ses lunettes et se rendit, d’une démarche légèrement boiteuse, à l’arrêt de bus. Quelques passagers attendaient déjà, la tête baissée sur leur téléphone portable. Malia se plut à imaginer que parmi eux, certains étaient inscrits sur la plateforme d’écriture plumes inspirées et lisaient les aventures de Pristia, chasseuse de prime et succube révoltée évoluant à Las Vegas.
Quand le chauffeur s’immobilisa, elle monta et trouva une place assise. Un homme debout, accroché à la barre, la dévisagea et lui sourit, mais à la seconde où il repéra le bout de métal sous son pantalon, se détourna. Malia haussa mentalement les épaules. Cela lui arrivait tout le temps, en particulier lorsqu’elle sortait avec ses amies. Attirés par son beau visage, des inconnus l’abordaient pour lui payer un verre ou l’inviter à danser, mais dès qu’ils remarquaient sa prothèse, ils avaient tous le même mouvement de recul. Certains avaient peur, d’autres se sentaient totalement dépassés, d’autres étaient rebutés. Au début, la jeune femme avait tenté de les rassurer, de leur expliquer qu’elle pouvait parfaitement boire ou danser. Peu, très peu, s’étaient laissé convaincre. Ils la trouvaient magnifique jusqu’à la taille, après, c’était une autre histoire. Même si ce comportement la blessait encore par moment, Malia s’était résignée. Tant pis si les hommes la fuyaient. De toute manière, elle n’avait pas besoin d’eux pour être heureuse. Elle avait déjà le plus important : elle pouvait se déplacer et mener une existence presque comme tout le monde, avait des amies, et une petite société. Et puis, elle était Océane Rose, l’une des romancières phare du site plumes inspirées. Les aventures de Pristia - son héroïne mi-femme mi-succube, totalisaient près d’un million deux cent mille vues, quelque cinq cent mille like et pas moins de cent douze mille commentaires. Ses textes étaient parmi les mieux classés de toute la plateforme. Chaque jour, des inconnus lui rappelaient à quel point elle était géniale.
Avait-elle besoin de plus ? Possible, mais elle refusait de s’apitoyer pour autant. Elle ne l’avait pas fait quand les médecins lui avaient appris qu’ils avaient dû lui couper une jambe, elle n’allait pas commencer.
Arrivée la première à l’espace de coworking, Malia commença par acheter un café au distributeur puis s’installa à un bureau et alluma son ordinateur portable. En attendant Carole, elle écrivit la suite des aventures de Pristia, en prise avec un cambrioleur particulièrement futé.
— Salut ma grande !
Si Malia s’était apprêtée pour ressembler à une cheffe d’entreprise, ce n’était pas le cas de Carole. Vêtue d’un jogging bleu ciel et de baskets blanches, elle donnait plus l’impression d’aller à la salle de sport qu’à un rendez-vous d’affaires.
Carole sortit de son sac son ordinateur ainsi qu’une bouteille de jus d’orange.
— Les commandes de la semaine passée sont très encourageantes. La tendance est franchement au fluo.
Voilà ce que Malia aimait le plus chez son associée. Malgré les apparences, elle prenait au sérieux chacune de ses activités. Que ce soit en tant que coach sportive ou comme e-commerçante, Carole s’impliquait à deux cents pour cent.
— Il va falloir revoir le catalogue.
— Oui... j’ai commencé à plancher là-dessus. Les modèles à rayures sont en perte de vitesse. Les chaussettes avec des têtes de mort mexicaines, pleines de couleurs vives, ont en revanche le vent en poupe. Tout comme celles bariolées...
— ... et les fluo, compléta Malia.
— C’est ça.
— Et les accessoires pour customiser les prothèses ? — Ils cartonnent. Rien à dire de ce côté-ci.
Malia sourit, ravie de ce qu’elle entendait. Maudite
Succube et So Socksy, la petite boutique en ligne qu’elle avait ouverte avec Carole, étaient ses deux bébés. Les voir prendre forme, se développer et séduire toujours plus de monde était pour elle une vraie victoire. Aucun de ces deux projets ne lui permettait de vivre, mais elle avec le secret espoir qu’un jour prochain, les choses seraient différentes. Elle n’aurait alors plus besoin des aides de l’État ou des associations ; elle pourrait enfin s’assumer, sans avoir de compte à rendre. Elle montrerait aux autres et surtout à celles et ceux en centre de rééducation, qu’être amputé n’était pas si dramatique. Une jambe ou un bras en moins n’empêchait ni d’avoir des rêves plein la tête ni de les réaliser.
— Le shooting pour les nouvelles chaussettes se fera jeudi.
Malia opina.
— Noté.
Si elle avait mis du temps à se sentir à l’aise devant l’objectif d’un appareil photo, à présent, elle adorait jouer les mannequins et représenter sa marque. Encore plus lorsque les séances se faisaient avec son amie Emmeline, une toute jeune amputée, pleine d’une force et d’une énergie incroyables.
Les deux femmes discutèrent ensuite comptabilité, charges et chiffre d’affaires puis, comme chaque mardi, elles se répartirent les tâches. Parce qu’elle savait manier les mots et qu’elle pouvait parler d’expérience, Malia aurait pour mission de rédiger toutes les nouvelles fiches produit ; elle s’occuperait aussi de gérer la communication de So Socksy sur les réseaux sociaux. Carole quant à elle, se rendrait en Bretagne pour négocier avec leur fabricant. Et toutes les deux se retrouveraient en fin de semaine pour un moment de détente bien mérité au Bol d’air, leur brasserie préférée.
Tellement concentrée, Malia ne remarqua pas l’homme qui la dévisageait avec une certaine insistance par-dessus l’écran de son ordinateur. C’est le sourire éloquent de Carole, à qui rien n’échappait, qui l’interpela.
— Quoi?
Carole lui fit un signe discret. Lorsqu’elle jeta un œil dans sa direction, son admirateur fit mine d’être absorbé par son travail, et baissa la tête.
— Il est plutôt beau mec, s’amusa Carole.
En réponse, elle esquissa un sourire gêné. À la première occasion, elle le regarda de nouveau.
— Tu devrais lui parler.
— Nous sommes ici pour bosser !
— On peut aussi faire des rencontres intéressantes...
allez vas -y, je suis certaine qu’il n’attend que ça. Lui n’ose pas s’approcher à cause de moi.
— Je doute d’être son style.
— Alors pourquoi te dévorerait-il autant du regard ? — Pour commencer, il ne me dévore pas, et puis...
Enfin, tu sais. Il ne voit pas tout.
Les sous-entendus étaient suffisamment clairs pour
Carole qui fronçât les sourcils. Son amie était la femme la plus battante qu’elle connaissait, sauf dans deux domaines : les hommes et ses romans. Quand il en était question, elle devenait étonnamment fragile. Elle perdait beaucoup de sa confiance en elle. Si elle clamait haut et fort qu’elle se moquait du regard des autres, il était évident que ce n’était toujours pas le cas.
— Moi je crois que si, insista Carole.
Elle éteignit son ordinateur, et se leva promptement. — On se téléphone.
— Mais non, arrête...
Trop tard. Carole, après un dernier sourire, sortit de
l’espace coworking.
Il n’en fallut pas davantage pour que l’homme se levât.
Les mains dans les poches de son jean de marque, il affichait un air très décontracté,
— Salut, commença-t-il d’une voix très grave.
Malia feignit la surprise.
— Bonjour...
Son amie avait raison. Brun aux yeux bleus, il était
vraiment mignon.
— Est-ce que je peux vous offrir un autre café ?
— Oui, s’enhardit Malia, vous pouvez.
Elle se leva pour se rendre en sa compagnie dans
l’espace cafétéria. À l’instant où il la vit marcher, un voile traversa le beau regard azur. Malia tenta de faire comme si elle ne l’avait pas remarqué et continua de lui sourire.

— Je m’appelle Louis, et vous ?
— Malia.
— Enchanté Malia... Je suis infopreneur. Je vends des
formations sur l’immobilier.
— Intéressant... Mon amie et moi avons lancé une
boutique en ligne de produits pour personnes souffrant de handicap.
Nouveau regard voilé.
— Ah oui ?
— Des chaussettes principalement et de quoi
customiser les prothèses.
— Et ça marche ?
— Figurez-vous que oui. Les amputés ont envie de
faire une force de leur handicap. Ce genre de choses les y aident.
— Si vous le dites...
Il semblait de plus en plus mal à l’aise ; Malia changea aussitôt de sujet.
— Et l’infoprenariat alors ? C’est un domaine qui a le vent en poupe, je crois, non ?
— Complètement !
Louis expliqua un peu son travail et les résultats qu’il dégageait, mais le malaise entre eux demeurait. Dévoré par la curiosité, Louis cherchait à deviner si elle était amputée, et d’où. Agacée, Malia lança :
— De la jambe gauche.
— Pardon ?
— Je n’ai plus de jambe gauche. Elle a été coupée juste
au-dessus du genou.
Lentement, elle remonta son pantalon, découvrant
ainsi sa bottine, et la prothèse en titane. Louis blêmit si rapidement que Malia, malgré elle, s’en amusa.
— Ne tombez pas dans les pommes, vous voulez ? Ce n’est pas grand-chose.
Il écarquilla les yeux.
— Vous plaisantez ? C’est horrible !
La situation ou bien elle ?
— On s’y habitue, observa-t-elle platement.
— C’est quand même dommage.
Il ne termina pas sa phrase, mais cette fois, Malia saisit
l’allusion. Elle comprit que jamais plus Louis ne lui proposerait un café. S’il avait été séduit par sa première apparence, la réalité de ce qu’elle était l’avait finalement rebuté.
Dans un geste un peu rageur, Malia ramassa ses affaires.
— Merci pour le café, Louis, lança-t-elle. Je dois y aller.
Il ne tenta pas de l’en dissuader. Dans son dos, elle sentit tout le poids de son regard, la scrutant, cherchant peut-être à apercevoir encore une fois un bout de sa prothèse. Elle ne le vit pas, mais elle se le représenta parfaitement grimaçant de déconvenue.


Chapitre 2


« J’adore comment Pristia a affronté Landry. »
« Je suis fan de cette nana ! Elle n’a peur de rien, c’est génial ! »
«Océane, tu as tellement de talent. Tu es mon écrivaine favorite ! »
Toutes les fois où Malia avait un peu le cafard, elle se précipitait sur sa plateforme d’écriture préférée pour lire les commentaires et les compliments adressés à Océane Rose, et retrouver le sourire. Même si elle était habituée et qu’elle tentait de se raisonner, elle ne parvenait pas totalement à passer outre les remarques et l’attitude d’un homme comme Louis. « C’est dommage », lui avait-il dit. Il n’y avait eu aucune ambiguïté dans son propos : il regrettait qu’elle ait une jambe en moins. Dans le cas contraire, il l’aurait trouvée jolie, intéressante, et lui aurait probablement invité à boire un verre en extérieur, peut-être à dîner... peut-être même plus si affinité. Hélas, les hommes comme Louis s’arrêtaient à des détails qu’ils jugeaient insurmontables ; un homme comme lui avec une fille comme elle ?
Une nouvelle fois, Malia s’interrogea sur son avenir sentimental. Certes, il passait après Océane et So Socksy, mais il lui importait quand même. Elle n’avait que 33 ans. Elle aspirait encore, comme tant d’autres à retrouver l’amour et le bonheur. Était-ce trop demander ? Alors qu’elle se détaillait dans le miroir collé tout près de sa porte d’entrée, elle réalisa qu’il était possible qu’elle soit trop gourmande. Après tout, elle avait frôlé la mort. Qu’elle soit en vie était en soi un cadeau énorme. Qu’elle ait trouvé l’écriture comme source de plaisir et l’entrepreneuriat comme moyen de rebondir, était un bonus gigantesque. Pouvait-elle exiger davantage ? Elle voulait croire que oui. Elle avait des exemples sous les yeux, des amis même dépourvus de pied, de jambe ou de bras, qui avaient retrouvé l’amour. Elle en connaissait qui étaient devenus parents, avec une conjointe ou un conjoint valide. Pourquoi pas elle ?
D’un œil critique, elle étudia son visage à la peau chocolat, ses yeux aux pupilles d’un noir profond, ses lèvres peintes d’un rouge sombre tirant sur le bordeaux, ses traits parfaitement dessinés, ses cheveux qu’elle gardait naturels parce qu’elle n’aimait ni les lisser ni porter de perruque, son corps mince qu’elle entretenait avec des exercices de fitness quotidiens et un peu de course à pied. Sa jambe valide, fine et musclée, et la partie qui lui restait de la gauche, douce et propre. La cicatrisation avait fait son travail. Les crèmes aussi. Il n’y avait rien de repoussant en elle, rien qui puisse justifier le c’est dommage formulé par Louis ni le mouvement de recul de certains.
Toujours autant éprouvée par le comportement de l’infopreneur, Malia se tourna vers l’unique chose qui pouvait encore lui rendre son sourire : Pristia, son héroïne sexy et populaire, qui faisait chavirer bien des cœurs. Un seul regard, un claquement de doigts et les hommes tombaient à ses pieds comme des mouches. Pour s’amuser et aussi parce que cela lui procura un peu de plaisir, elle créa un personnage qu’elle appela délibérément Louis. Dès qu’il croisa la belle succube, il s’en emmouracha et tenta maladroitement de la séduire. Malia, sadique, le tortura au point que Louis se retrouva à genoux devant Pristia, pour la supplier d’accepter un verre, une danse, une nuit. Celle-ci le suivit sur la piste, puis à son appartement. Alors qu’il se débattait avec ses vêtements, elle s’empara de ses lèvres. Pantelant, en proie à la plus forte et la plus douloureuse des excitations, il la fit basculer sur son canapé. Pristia se laissa faire. Elle était une succube après tout. Elle avait besoin d’une dose quotidienne de sexe pour rester en vie. Tant pis si les hommes qui la prenaient y perdaient deux ans de leur propre existence. Ou dans le cas de Louis, tant mieux.
Sa vengeance assouvie, Malia se cala dans son fauteuil et croisa les bras. Un sourire satisfait flottait sur ses lèvres. Bien fait pour toi, Louis ! Mes lecteurs vont adorer te voir souffrir.
Elle se réjouissait encore du pouvoir des mots sur ses maux quand une notification lui annonça qu’Océane Rose venait de recevoir un message. Un bref instant, elle crut que c’était Joël Dicker tant la photo du profil lui ressemblait. Son nom pourtant était différent : Connor Martin. Malia grimaça. Fan ou casse-pied cherchant à draguer Océane ? Elle hésita longuement avant de se décider à lui répondre.
— Bonsoir Océane. Je m’appelle Connor Martin.
— Bonsoir.
— Je vous lis avec intérêt depuis un moment sur plumesinspirées. J’aime beaucoup vos romans. Le personnage de Pristia est fascinant.
Si elle n’écrivait pas pour un public particulier, Malia avait toujours cru que seules les femmes pourraient apprécier son héroïne, dévoreuse d’hommes. D’après les statistiques, il n’en était rien. Son lectorat se partageait équitablement entre les deux sexes.
— Merci, Connor, c’est vraiment très gentil.
— Je sais reconnaître le talent lorsque je le rencontre, et vous, Mademoiselle Rose, vous en êtes pétrie. N’avez- vous jamais pensé soumettre votre histoire à une maison d’édition ?
— Oui, confia Malia, qui avait eu cette discussion des centaines de fois, mais il y a toujours eu un truc qui ne collait pas.
— Du genre ?
Moi.
— Les éditeurs veulent tout contrôler et moi, je n’ai pas envie de faire autant de compromis.

C’était un mensonge, elle en avait bien conscience, mais elle ne se voyait pas lui avouer que son physique pouvait poser problème. Pristia était sensuelle et sexy. Océane Rose était mystérieuse et pour beaucoup, elle était blonde aux yeux bleus. Personne n’imaginait une femme noire handicapée. Quand ils l’avaient découvert, frileux, ils avaient tous claqué la porte.
— Dommage pour eux, tant mieux pour moi.
Malia fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Je suis l’un des fondateurs des éditions Maverick.
Peut-être connaissez-vous ?
Ce nom lui rappela vaguement quelque chose...
Fiévreusement, elle ouvrit une fenêtre de son navigateur et se rendit sur le site... et poussa un cri de surprise.
— C’est vous qui publiez Tatiana Meadows ?
— Entre autres, oui.
— J’adore cette romancière !!
— Moi aussi, répondit Connor. La rejoindre sur notre
catalogue vous tenterait ?
Encore sous le choc, Malia cliqua sur tous les différents
onglets à sa disposition. Elle tomba sur l’à-propos, et sur le portrait des deux fondateurs de Maverick : Connor Martin et Fabien Darchet. L’un tout sourire, l’autre très sérieux même un peu austère.
— Vous aimeriez publier Maudite Succube, c’est ça ?
— Vous rencontrer dans un premier temps, et réfléchir à ce que nous pourrions faire ensemble. Pristia a sa place dans une collection d’Urban fantasy comme la nôtre.
Pristia peut-être, mais pas Malia Ndongo. De près ou de loin, elle n’avait vu aucune des autrices de Maverick, qui lui ressemblaient.
—Je suis extrêmement flattée, assura Malia de nouveau maitresse d’elle-même, mais je vous l’ai dit, les éditeurs et moi, ça ne colle pas.
— Probablement parce que vous n’avez pas eu les bons interlocuteurs en face de vous. À ce stade, je ne vous promets rien bien sûr, mais pourquoi ne pas en discuter lors d’un déjeuner ou d’un dîner ? Si vous préférez, nous pouvons aussi organiser une rencontre chez Maverick. J’aime bien faire connaissance dans un endroit moins formel, mais je sais m’adapter.
— Je ne crois pas...
— N’avez-vous pas envie de donner sa chance à Pristia? Elle pourrait être découverte et adorée par énormément de personnes.
— C’est déjà le cas, objecta Malia. Maudite Succube est suivie par plusieurs centaines de milliers de lectrices et de lecteurs. Être en maison d’édition ne ferait pas beaucoup plus.
— Cela ferait une grande différence au contraire, et pour vous aussi. N’aimeriez-vous pas voir vos livres dans les rayons des librairies ?
— Si, admit la jeune femme sans même y réfléchir. Si, bien entendu. C’est, je crois, le rêve de toute personne qui écrit...
— Alors ? Pourquoi ne pas saisir cette occasion ?
Un sourire triste se dessina sur les lèvres de Malia. Elle refusait d'être encore une fois déçue.
— Permettez-moi d’y penser, vous voulez bien ?
—Si j’étais à votre place, ce serait tout vu, j’accepterais ce rendez-vous.
— Précisément monsieur Martin, vous n’y êtes pas. Vous en êtes même très loin.

Presque aussitôt après avoir validé son commentaire, Malia le regretta. Par chance, son interlocuteur ne releva pas.
— Prenez le temps qu’il vous faut, ce n’est pas un problème. Vous pouvez aussi jeter un œil à ce que nous faisons pour la promotion et la mise en avant de nos auteurs... Les éditions Maverick sont une maison sérieuse et professionnelle qui travaille en partenariat avec les écrivains. Chez nous, les choses se décident ensemble.
— J’y ferai un tour, je vous le promets.
— Super, j’attends de vos nouvelles alors.
Malia se limita à lui envoyer un pouce en l’air. Elle
savait que sinon, elle aurait cédé. Être dans la même maison que Tatiana Meadows aurait pour elle, eu une saveur vraiment particulière. Si seulement...
Un appel par Skype l’empêcha de s’épancher plus longtemps sur la question. C’était Carole car toutes les deux avaient rendez-vous pour parler du shooting prévu le lendemain.
Dès qu’elle aperçut sa mine dépitée, Carole fronça les sourcils.
— Le type au coworking ?
— Quoi ? Qui ?
— Le mec qui ne cessait de te dévisager...
Il fallut quelques secondes à Malia pour qu’elle se
remémore Louis.
— Oh lui... rien à dire finalement. Laisse tomber.
— Ah bon ? Pourtant je l’ai vu faire un bond à peine je
t’ai tourné le dos.
— C’est vrai, mais il a déchanté à la seconde où il a
compris que je n’avais pas tout à fait le corps qui le faisait fantasmer. J’ai même eu le droit à un c’est dommage, genre c’est dommage que tu sois amputée, tu étais à mon goût sinon.
— Quel con, siffla Carole ! Mais quel con !
— Un de plus, sourit Malia. Ne t’inquiète pas, je m’y suis habituée depuis le temps.
— Quand même ! Ce que les gens sont limités !
Malia éclata de rire.
— Attends la suite... je viens de faire la connaissance
du sosie officiel de Joël Dicker.
— Je te demande pardon ?
— Un homme m’a contactée sur Messenger et pendant
une fraction de seconde, rien qu’en regardant sa photo, j’ai cru que c’était l’écrivain, mais non, rien à voir, il s’appelle Connor Martin.
— Oh, tu as toute mon attention, là. Continue.
— Il voulait me rencontrer – enfin, Océane, pas moi, parce que Maudite Succube l’intéresse.
— Super ! Quand est-ce prévu ?
— Jamais.
Sur l’écran d’ordinateur, le sourire s’effaça.
— Comment ça, jamais ? Tu as refusé ?
— J’ai dit que j’allais y réfléchir, mais c’est tout vu. Je
n’ai pas envie d’entendre encore une fois que finalement non, les choses ne pourront pas se faire, soi-disant parce que l’histoire n’a pas le potentiel imaginé, alors qu’en réalité, c’est Moi qui ne l’ai pas. Je n’intéresse pas les éditeurs, sauf si j’avais écrit un témoignage ou un guide pour les amputés.
— Arrête de dire n’importe quoi !
—Je te jure! S’il n’y avait qu’Océane, Maudite Succube serait déjà publiée, mais il faut compter avec Malia Ndongo. Ce n’est pas grave, je m’en moque. Je suis heureuse avec mon fidèle lectorat sur plumes inspirées. Et puis, j’ai autre chose à penser en ce moment, comme la collection printemps/été de chaussettes par exemple.
— Tu sais que tu m’agaces quand tu parles de la sorte ? Et si ce Connor Martin regardait au-delà des apparences. Et s’il était réellement intéressé et qu’il ne s’arrêtait pas à des préjugés stupides. Et si au lieu de fermer les portes, tu les gardais ouvertes ?
— Carole, il s’imagine une nana canon. Dès qu’il me verra, avec ma boiterie, ma prothèse et ma couleur de peau, il va se liquéfier sur place.
— Tu es sûre que c’est ce qu’il attend ? Une fille canon ?
— Ils le veulent tous, parce qu’en terme d’image ça vend. Regarde Tatiana Meadows ! Elle est chez eux... elle est superbe, cette femme. Elle passe bien partout où elle se trouve : dans les salons, pour les photos, à la télé et à la radio. Elle charme tout le monde...
— Et bien entendu, toi, tu es incapable de faire pareil. Malia secoua la tête.
— Je constate que le travail que nous avons fait pour
que tu retrouves confiance en toi n’a pas servi à grand- chose finalement, observa Carole, profondément agacée.
— Évidemment que si...
— La preuve que non. Tu te défiles dès que tu sens que ça devient compliqué.
— Tu exagères, Carole. N’oublie pas où j’en suis ni ce que j’ai fait ! Merde ! Ne dis pas que nos efforts ont été vains.
— Excuse-moi, mais tu n’es pas beaucoup allée au- delà de ta zone de confort. Tu restes sur tes acquis.
— Faux ! Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis active et sors tous les jours. Le regard des autres ne m’arrête pas.
— Tu n’oses pas péter ce plafond de verre au-dessus de ta tête.
— Comment veux-tu ? Avec des Louis qui me rappellent à chaque fois que j’essaie, que je suis différente et plus bonne à vivre avec les valides ? Avec des éditeurs qui me sourient, mais ont du mal à masquer leur déconvenue ? Je n’ai pas envie de me prendre des râteaux toute ma vie.
— Tu veux être éditée ou non ?
— Oui, admit Malia, et tu le sais, mais il se peut que cela ne se fasse jamais et je l’accepte. Océane Rose plaît, elle fait un carton, c’est déjà énorme.
— Malia Ndongo mériterait de connaître le succès d’Océane Rose.
— Un jour peut-être...
Après un court silence, Carole demanda :
— Je peux te donner un conseil ou tu t’en moques ? — Vas-y. Ceci dit, je me doute de ce dont il s’agit.
— Même si ça ne marche pas cette fois encore, cela ne
doit pas t’empêcher d’y croire et de saisir toutes les occasions. C’est comme pour tout ma belle, comme pour So Socksy. Tu as fait preuve de volonté, de courage et de résilience. Pourquoi ne pas faire pareil avec tes bouquins ?
— Ce n’est pas la même chose.
— Pourquoi ?
— Océane Rose n’existe pas vraiment. Elle a une
présence en ligne, mais rien de plus. Ce n’est que virtuel. — Tes livres sont très réels pourtant.
— Oui, mais...
—Malia, va voir cet éditeur. Ne laisse aucune opportunité de coté, on ne sait jamais...
— ... laquelle peut changer notre vie. Je connais cette règle par cœur puisque tu n’as pas arrêté de me la répéter. — Alors go ma grande ! Dis à ce Connor que tu as réfléchi et que tu acceptes de le rencontrer. Tu n’as rien à
perdre.
Si, songea Malia, mais cela, Carole était incapable de
le comprendre. Malgré tout, elle non plus n’était pas à sa place. Personne ne l’était.


Chapitre 3

Malia avait ruminé les propos de Carole toute la nuit. Son amie avait raison, bien sûr, et Malia le savait. Si elle voulait être publiée pour de vrai, elle devait répondre aux sollicitations de tous les éditeurs intéressés. Puisque l’autoédition, un temps considérée, ne la tentait plus, elle n’avait aucune alternative. Soit elle prenait le risque d’être rejetée, soit elle continuait à poster ses chapitres sur la plateforme de lecture gratuite sans rien changer ni rien espérer de plus. La Malia résiliente, combattante, celle qui avait surmonté un tas d’épreuves toutes plus traumatisantes les unes que les autres, grimaçait à l’idée de reculer devant l’obstacle. La Malia vulnérable, échaudée, le comprenait. Elle l’y encourageait même, parce que face à une Tatiana Meadows, il était évident qu’elle ne faisait pas le poids.
En une fraction de seconde, sa décision fut prise. Malia attrapa son téléphone portable et d’un clic, supprima la conversation qu’elle avait eue avec Connor Martin et le raya de son historique. Puis elle se força à penser à son shooting photo pour ne surtout pas regretter son geste.
Emmeline arriva la première.
— Salut, salut ! fit celle-ci en la serrant contre elle. Comment vas-tu ?
— Bien et toi ?
— Impec ! La chorégraphie prend forme... c’est excitant tu peux pas t’imaginer. J’ai hâte d’être en juin !
Malia considéra un moment son amie aux yeux marrons, aux cheveux bleus. Emmeline était une leçon pour tous, y compris pour elle. Amputée à 17 ans de l’avant-bras droit après un banal accident de la route, elle avait dû renoncer à la vie telle qu’elle et ses parents l’avaient envisagée. Pour eux, cela avait été le drame. Pour elle, l’occasion de se consacrer à cette passion qui la dévorait depuis son plus jeune âge : la danse. Emmeline s’y était jetée à corps perdu, montrant un enthousiasme, une détermination et une énergie suffisants pour balayer tous les obstacles, des plus petits au plus gros. Et maintenant, à 19 ans, elle était à l’affiche d’une comédie musicale parisienne.

Un parcours comme celui d’Emmeline inspirait et motivait les amputés. Il démontrait qu’avec le mental et l’attitude appropriés ainsi qu’un peu d’imagination, il n’y avait pas de limite à ce qu’ils pouvaient accomplir. Malia l’avait connue au centre de rééducation et avait noué avec elle une belle et franche amitié. Dans les moments difficiles, les deux femmes s’étaient mutuellement soutenues. Tandis que les parents d’Emmeline, effondrés, perdus, doutaient de l’avenir de leur fille, Malia n’avait eu de cesse que de croire en elle, et de la pousser à réaliser son rêve. Elle était persuadée que la jeune femme irait loin. En réponse, cette dernière n’avait pas ménagé sa peine. Malgré la douleur, elle avait travaillé avec un rare acharnement, avait défoncé toutes les portes et s’était imposée dans des castings où a priori, elle n’avait aucune chance.
Et finalement, elle avait été prise. En se rappelant les confidences de son amie, Malia sourit. Elle lui avait dit que ses parents imaginaient qu’au mieux, elle occuperait un poste intéressant dans un bureau, si possible, dans une grande entreprise. À la place, elle courait les auditions, se produisait sur scène et allait maintenant jouer dans une comédie musicale ! Et elle était aussi mannequin ! S’il y en avait une qui avait brisé le plafond de verre, c’était bien cette jeune femme.
Avec une certaine tendresse, Malia observa Emmeline tandis qu’elle retirait son pull sans le moindre complexe, et glissait sur son moignon une chaussette imitation résille.
— Elle est super belle, je l’adore !
— Moi aussi, approuva-t-elle.
On sonna à la porte au moment où Emmeline entrait
dans sa salle de bains pour se recoiffer.
— Pas besoin de regarder ma montre, je sais qu’il est
dix heures, lança-t-elle gaiement avant de disparaître. Tout en allant accueillir Rodrigue, Malia pouffa.
— On dirait que la tornade est déjà dans la place,
observa ce dernier en remarquant le joyeux bazar sur le canapé.
Malia acquiesça.
— Attention les yeux, le prévint-elle au moment où Emmeline réapparaissait, très sexy et glamour.
Elle portait un pantalon noir très moulant. Sa taille basse révélait son ventre plat, et le petit piercing dans son nombril. Pour le haut, Emmeline n’avait qu’un soutien- gorge rouge en dentelle et sa chaussette.
Rodrigue déglutit avec peine, fixant Emmeline avec une adoration. Malia s’en amusa, la principale intéressée ne remarqua rien. Occupée par autre chose que sa vie amoureuse, elle ne soupçonnait pas un instant les sentiments qu’elle inspirait à Rodrigue.
— Hey salut bel étranger !
Rodrigue se retint de passer un bras autour de sa taille pour la serrer contre lui. Inconsciente de son émoi, Emmeline se suspendit à son cou et fit claquer un baiser sur sa joue. Puis elle esquissa quelques pas de danse.
— Qu’est-ce que tu penses de cette chaussette ? Classe, non ?
Absorbé par la contemplation de son corps en mouvement, Rodrigue ne réagit pas. Il lui fallut un léger coup de coude de Malia pour qu’il se ressaisisse. Il se détourna alors d’Emmeline pour préparer les différents accessoires nécessaires à sa séance de shooting. Se faisant, il retrouva son professionnalisme et oublia, pour un instant, la jeune femme au tempérament de feu qui lui faisait tourner la tete.

Après une série de prises réalisées à l’intérieur de l’appartement de Malia, tous les trois sortirent dans le parc non loin de chez elle et s’installèrent près d’un lac où nageaient paisiblement canards et cygnes.
— Vous êtes superbes, les filles, s’exclama Rodrigue en les mitraillant sans relâche. C’est vraiment de l’excellent travail ; des pros ne feraient pas mieux.
—C’est parce que nous sommes canon, répliqua Emmeline, et que nous avons un photographe du tonnerre !
Malia le vit perdre ses moyens une fraction de second. Elle aurait aimé l’aider, mais il n’y avait rien à faire. Quand elle essayait d’en discuter avec Emmeline, elle se heurtait à une espèce de mur. La jeune femme refusait d’envisager une quelconque histoire sentimentale. Ses objectifs pros comme elle les appelait, passaient avant tout le reste. « Malia, je n’ai pas le temps de m’encombrer avec ça. Sérieusement. Je veux d’abord m’affirmer en tant qu’artiste, en tant que danseuse.» Malia cependant n’était pas dupe. Comme elle, Emmeline redoutait de dévoiler son corps dans l’intimité, de l’exposer au regard d’un homme, de se soumettre à son jugement, à ses critiques et peut-être, à son rejet. L’une et l’autre impressionnaient par leur force et leur détermination, mais au fond, elles restaient très vulnérables.
— Waouh ils ont déplacé le musée des horreurs sans nous avertir ?
Trois adolescents passèrent à côté des deux femmes et rirent à gorge déployée. L’un d’eux les photographia même avec son smartphone.
— Vous avez oublié d’être drôles, vous le savez ? lança Malia.
Les jeunes la montrèrent du doigt en gloussant, mais ne s’arrêtèrent pas.
— Merdeux ! Allez, on continue. Ce ne sont pas trois morveux qui vont nous gâcher notre shooting pas vrai ?
— Absolument, décida Emmeline.
Les deux femmes se sourirent, et la séance reprit. La bonne humeur dura jusqu’au passage d’une petite fille et de sa mère.
— Maman, tu as vu les dames ! s’exclama-t-elle. Il y en a une avec une jambe en moins et une autre qui n’a pas de bras, comment ça se fait ?
— Ne regarde pas, Julia, tu vas faire des cauchemars toute la nuit.
— Sympa ! grommela Emmeline.
— Laisse tomber, ce n’est pas important.
— Mais maman, comment elles ont eu ça ? insista la
petite fille en se retournant sur Malia et Emmeline.
— Julia ! Ne dévisage pas ces pauvres malheureuses,
cela ne se fait pas.
— Pourquoi elle n’a pas de jambe ?
— Peut-être qu’elle n’a pas été obéissante avec ses
parents et que le Bon Dieu l’a punie.
— Alors ça pourrait m’arriver à moi aussi ?
— Eh bien si tu n’es pas sage...
La fin de la phrase n’atteignit pas les oreilles de Malia
ni celles d’Emmeline.
— Il faut s’accrocher quand même, siffla Emmeline,
profondément agacée.
Malia haussa les épaules ; si elle avait été heurtée par
les propos de la petite et plus encore, par ceux de sa mère, n’en montra rien.
— Franchement, cette femme est atroce, commenta un Rodrigue sidéré.
— Elle est juste maladroite.
— Et les trois crétins ?
— Ils se croient malins, mais ne se rendent pas compte.
Tant pis pour eux.
— Tu es étonnante, Malia.
Malia croisa le regard de la jeune amputée.
—Je ne suis pas toujours zen, confia-t-elle en
choisissant l’honnêteté à l’hypocrisie. Il y a des jours où je bloque à cause de ce genre de comportement... des jours où je n’arrive pas à passer outre tant ça me brise le cœur et me décourage.
— Comment fais-tu pour repartir alors ?
— Je me rappelle que j’aurais pu mourir.
— Moi aussi, souffla Emmeline, soudain très émue. À
chaque fois que j’ai peur ou le trac, c’est ce que je me dis. — Toi, tu fais des miracles, ma belle. Vise un peu tout ce que tu as accompli ! Tu as parcouru un tel chemin en si peu de temps ! Tu es bien plus avancée que je ne l’étais
au même stade.
Le regard d’Emmeline se porta un moment au loin,
puis lentement, il revint vers Malia.

— Lorsque je me suis réveillée dans cette chambre d’hôpital, je n’ai pas pensé à ce qui me manquait. J’ai songé que j’étais en vie et ça m’a donné, je crois, beaucoup de force. Après, quand j’ai vu d’autres amputés, ceux qui n’avaient plus du tout de bras ou de jambe, ceux qui parfois avaient subi des opérations des quatre membres, j’ai trouvé que j’avais beaucoup de chance. J’ai perdu un bout de mon bras oui, mais cela ne m’empêche pas de vivre. Grâce à ça, j’ai trouvé le courage de me lancer dans ce que je voulais faire. Je rêvais d’être danseuse professionnelle, mais mes parents m’ont dit que c’était impossible, que je n’y arriverais pas, qu’il y avait beaucoup d’appelés pour très peu d’élus et que je ferais mieux d’envisager une carrière tout ce qu’il y a de plus classique et stable. Ils me voyaient comptable, juriste, assistante... J’aurais probablement embrassé l’une de ces carrières si je n’avais pas eu mon accident. Au lieu de ça, je suis danseuse et je vais bientôt me produire dans une comédie musicale, d’abord à Paris, puis dans plusieurs grandes villes de France, peut-être d’Europe. Pour moi, ce morceau de bras en moins est une bénédiction.

Rodrigue la dévisagea avec une telle intensité, que Malia crut un instant qu’il allait tomber à genoux.
—Moi aussi j’étais heureuse d’être en vie, bien consciente que c’était une vraie chance. Pour autant, je n’ai jamais eu ta force de caractère.
— Toi ? Tu as monté une boîte et tu écris des histoires qui font un carton. On est toutes les deux des Wonder Woman, Malia.
— Je confirme, martela Rodrigue en les photographiant toutes les deux pour le simple plaisir d’immortaliser ce moment de grande complicité. Vous êtes des femmes admirables. Le monde entier devrait vous connaître.
— C’est bien parti pour on dirait, lança Emmeline en faisant un clin d’œil à Malia.
À la fin du shooting, les trois amis rentrèrent se changer puis Malia les invita au restaurant. Quand ils se séparèrent, la première chose qu’elle fit, fut de s’asseoir devant son écran. Son cœur battait la chamade, ses mains devenaient moites. Elle ouvrit son navigateur, puis sa page Facebook. Plusieurs messages attendaient Océane Rose, mais elle les ignora. Avec un peu de nervosité, elle chercha Connor Martin et lui écrivit.
— Où et quand pouvons-nous nous rencontrer ?
3
La petite voix qui chante au fond de votre cœur de Isabel Komorebi

1.

On me demande souvent pourquoi je fais ça.
Et à cette question, je réponds invariablement :
« Parce que certains ont besoin de moi. »
Ils sont durs à repérer, mais parfois je les vois distinctement.
Ils sont comme les deux pièces d’un puzzle.
Un puzzle que je dois aider à recomposer.


2.
Le garçon.


— Et lui ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Je regarde le CV que me tend mon boss et je hausse les épaules. Il peste, et moi je lui lance un regard lui signifiant que ce n’est pas à moi de m’occuper des recrutements.
Devant mon mutisme, il finit par pousser un long soupir couplé à un grognement.
— Nolan, tu m’écoutes ?
Non, je n’écoute pas. J’ai l’œil rivé sur le planning des consultations, je cherche le nom du gamin qui est venu la semaine dernière avec une main en sang. Je lui ai fait des points de suture aux urgences, et il doit venir les faire enlever aujourd’hui. Je veux m’en occuper, et ne pas laisser ce travail à un collègue ou à une infirmière.
Je me concentre sur les noms qui défilent sur le planning et je grimace. J’ai beau chercher, je ne me souviens pas comment il s’appelle. C’est terrible, je n’ai aucune mémoire des noms. Ah ! Si, voilà. Jared Wayling, 8 ans, rendez-vous à 14 h 45. Je me tourne vers Anna, une des secrétaires du pôle pédiatrie.
— Anna ?
Elle relève le nez de sa paperasse.
— Oui, Nolan ?
— Tu pourras m’appeler quand le petit Wayling arrivera, s’il te plaît ? C’est moi qui l’ai soigné à son arrivée. Et comme sa plaie était vraiment vilaine, je veux vérifier que ça cicatrise bien.
Anna redresse ses lunettes rondes sur son nez, tapote sur son clavier et m’adresse un grand sourire. Elle me regarde comme si j’étais un enfant qui ramène une bonne note de l’école, comme une mère attendrie qui est fière du travail de son enfant.
Anna m’a toujours regardé comme un gamin.
— Ça marche ! me dit-elle joyeusement. Je te bipe dès qu’il arrive.
— Merci.
— Tu aimes bien les enfants, n’est-ce pas ? me lance-t-elle. Tu es à l’aise avec eux.
Je hausse les épaules sans arriver à trouver une réponse correcte, car je me trouve à l’aise avec tous mes patients.
— Pourquoi tu n’as pas fait pédiatrie ? continue-t-elle.
— Parce qu’il veut soigner tout le monde, et pas que les enfants, lâche mon boss d’un ton exaspéré.
Il dépose avec fracas une pile de feuilles sur le bureau du secrétariat, qui glisse et s’échoue au sol. Il râle de plus belle et maudit le monde entier en regardant les CV tombés par terre.
— Et voilà, tout est mélangé ! peste-t-il.
Puis, il me jette un regard noir et ajoute :
— Et tout ça, c’est de ta faute !
Je lui retourne son regard mauvais.
— Ma faute ?
— Je n’aurais pas besoin de recruter un nouveau médecin si tu acceptais de rester, s’énerve-t-il.
Je le regarde et mon cœur cesse de battre quelques instants. Je ne peux pas rester. Je ne supporte plus New York. Cette ville, c’était son idée à elle, pas la mienne. Je ne peux plus vivre une année de plus ici, je ne le supporterais pas. J’étouffe, ça fait des années que je meurs à petit feu, j’ai besoin d’air. Mais ça, il le sait déjà.
— Je ne pars que dans trois mois, fais-je remarquer. Tu as encore largement le temps de trouver quelqu’un pour me remplacer.
Mon boss plisse tellement les yeux que je ne vois plus que deux fentes noires qui me foudroient. J’entends Anna glousser et taper frénétiquement sur son clavier. Je me suis toujours demandé comment une fille aussi douce avec les êtres humains pouvait être aussi peu délicate avec les machines.
Mon patron se penche et ramasse ses feuilles.
— Bureau, me grommelle-t-il.
Je secoue la tête, c’est peut-être mon supérieur, mais on m’attend ailleurs.
— Je dois retourner aux urgences.
— Et les urgences attendront.
Et voyant que je le dévisage, il ajoute plus calmement :
— J’en viens des urgences, je te cherchais. C’est calme, il n’y a presque personne.
Il baisse les yeux vers Anna qui lui offre un sourire, puis il reporte son attention sur moi.
— Bureau, répète-t-il.
Je le suis jusqu’au fond du couloir où il appelle un ascenseur réservé au personnel. Il est de mauvaise humeur, je ne comprends pas pourquoi. D’habitude, il est toujours d’humeur joyeuse lorsqu’il descend en pédiatrie. L’ascenseur arrive et nous dépose au quatrième étage. Son bureau est large, plongé dans la lumière grâce aux baies vitrées. La vue est à couper le souffle, et donne sur le Madison Square Park. C’est le début de l’automne, et les feuilles des arbres commencent juste à rougir. Je balade mon regard sur la pièce qui est grande, mais austère, à part les murs qui sont recouverts de dessins multicolores. C’est le bureau qui glace d’effroi tous les parents qui y accompagnent leurs enfants. Le lieu des meilleures nouvelles, comme des pires.
— Assieds-toi, m’ordonne-t-il en me désignant un des fauteuils.
Je m’exécute, tandis qu’il s’assoit sur le fauteuil en face du mien, et pas sur celui de son bureau. C’est peut-être mon boss, mais il a l’habitude de me parler en médecin, d’égal à égal. Il est dur, mais il est juste, et c’est ce que j’apprécie chez lui.
— Dans trois mois, tu auras fini ton contrat, me dit-il de but en blanc. Je n’ai vraiment aucun moyen de te faire rester ?
Je réponds un peu trop brutalement :
— Non.
Il me fixe de ses grands yeux. Il a les yeux d’un bleu aussi profond que l’océan. Un océan de glace.
— Tu es un excellent médecin, Nolan, me dit-il d’un ton presque agacé. Tu es à l’écoute des patients, tu as du sang froid, tu es travailleur et minutieux.
Il jette la pile de CV sur son bureau et croise les bras face à moi.
— Tu as été formé ici, et sincèrement, je doute de trouver plus consciencieux et capable que toi.
Il est contrarié, mais je ne me laisse pas démonter.
— Je t’avais prévenu dès le départ que je ne resterais pas, je ne te l’ai jamais caché.
Il hoche la tête.
— C’est vrai. Mais je t’avoue que j’espérais pouvoir te faire changer d’avis.
— Non, fais-je, laconique.
— Tout le monde t’adore ici ! contre-t-il.
Je soupire. Il ne m’aura pas comme ça.
— Vous êtes une super équipe, vous aimez tout le monde.
Il m’adresse un sourire crispé.
— C’est parce que je les paie bien !
— Non, c’est parce que tu es un bon chef.
Il a l’air surpris de ma réponse. S’il croit que son personnel reste uniquement pour les salaires, il se trompe. Sa clinique est aussi réputée pour ses soins que pour les conditions de travail qu’elle offre à ses employés.
— OK, lâche-t-il. Si c’est vraiment ce que tu veux.
— C’est ce que je veux, dis-je en reprenant ses propres mots.
— Même avec un très gros salaire ?
Il vient d’abattre sa dernière carte sans y croire. Je secoue la tête.
— L’argent ne m’intéresse pas. Tu le sais bien.
Il lève les bras au ciel puis se relève.
— Oui, je sais. Hélas ! Pourquoi ? demande-t-il sur un ton théâtral faussement tragique.
Je me mets à rire.
— Tu es un bien piètre acteur, heureusement pour le monde artistique que tu as choisi la médecine. C’est bon, tu as fini ? Je peux retourner aux urgences maintenant ?
Il contourne son bureau, s’assoit à son siège et regroupe la pile de CV qu’il a éparpillés une seconde fois, fourre le tout dans une pochette et me la tend.
— J’ai fait une présélection, me dit-il. Si tu ne veux pas rester, aide-moi au moins à te trouver un remplaçant. Trouve-moi ton jumeau professionnel parmi tous ces candidats. Je te laisse quarante-huit heures pour me rendre ton avis.
Là, c’est mon chef et plus le médecin qui me parle, je ne peux pas refuser. J’opine et prends la pochette, je regarderai tout ça ce soir, au calme. Puis je le salue, et alors que je me dirige vers la porte, il reprend :
— Nolan ?
Je me retourne. Il me regarde avec le plus grand sérieux de monde, comme s’il allait m’annoncer que je suis condamné.
— Tu es jeune, tu es brillant, me dit-il d’un ton las. Tu as le droit de recommencer à vivre, tu sais.
Je marque une pause devant la porte. Je ferme les yeux et je respire. Puis, je tourne la poignée et je l’ouvre.
— Si tu le dis.
Et je referme la porte.

***

C’est aujourd’hui que je me lance.
C’est le dernier jour de cours, demain ce sont les grandes vacances. Alors, c’est maintenant ou jamais.
Je l’attends à la sortie du lycée, je me cache presque, j’ai l’air d’un idiot. Ça fait des semaines que j’essaie de l’approcher.
Mina Becker.
Cette fille, elle est pour moi. Enfin, j’espère. Je ne suis même pas sûr qu’elle sache que j’existe. Mais aujourd’hui, ça va changer. Ou pas. Soit j’ai une chance, soit ce sera le râteau du siècle.
Ça y est, elle sort. Il fait chaud aujourd’hui. Elle porte une petite robe verte qui fait ressortir ses longs cheveux noirs. Elle est belle. Si belle que j’en oublie presque de respirer.
J’observe autour d’elle. Elle est seule, c’est rare. D’habitude, il y a toute une meute de filles avec elle. Car une fille, ça ne se déplace qu’avec ses copines, ce qui rend les tentatives de contact encore plus difficiles. Elle fouille dans son sac et semble attendre. Alors, je m’inquiète. J’angoisse qu’elle attende un autre que moi, qu’elle se précipite dans ses bras, et qu’elle parte avec lui, un grand sourire accroché aux lèvres.
Un groupe de dernière année passe devant elle. Elle ne les voit pas, elle fouille toujours dans son sac, l’air perplexe. Mais moi, je vois le regard salace que l’un d’eux lance en direction du haut de ses jambes. Ça me rend dingue, mais ça me ramène à la réalité. Une fille comme elle, ça ne reste pas seule longtemps. Je sais qu’elle est toujours célibataire, je sais qu’elle a déjà repoussé les avances de plusieurs gars. Mais un jour, l’un d’eux la séduira. Il se pavanera avec elle à son bras, l’amènera au lac et au cinéma, la fera danser au bal, l’embrassera à s’en meurtrir les lèvres et goûtera sa chance quand son corps sera nu contre le sien.
Ce gars qui fera tout ça, ce sera moi.
Mais là, il va falloir que mon pauvre petit cœur se calme. Car au rythme où il s’emballe, il risque de lâcher avant que j’aie pu approcher l’être de mon désir.
Le groupe part et elle relève enfin la tête. Elle a sorti un petit chapeau blanc de son sac. Elle fait la moue en voyant qu’il est à moitié écrasé, et mon cœur se tord en voyant qu’elle est encore plus belle quand elle grimace.
Elle commence à marcher. Je sais qu’elle n’habite pas loin. Je le sais parce que j’emprunte le même chemin qu’elle pour rentrer chez moi. Une petite brise fait virevolter sa robe et ses cheveux. À ce moment-là, je me dis que si je meurs aujourd’hui, je voudrais être réincarné en brise, pour pouvoir la toucher à ma guise.
Je la suis. Je reste assez loin pour ne pas attirer l’attention, il le faudrait bien pourtant. Elle ralentit son allure, lève le nez à droite et à gauche, et joint ses mains derrière son dos. On dirait qu’elle fait exprès de marcher moins vite.
La brise devient plus forte, et son chapeau s’envole vers moi. Mina se retourne et me regarde.
C’est ma chance.
C’est maintenant.
Le chapeau commence à rouler sur la route, et je me jette dessus avant de le lui ramener et de le lui tendre sans arriver à décrocher un mot. Elle me lance un regard à la fois étonné et reconnaissant. Elle a la peau dorée, et de grands yeux de noisettes que je voudrais dévorer. Elle me dit :
— Merci, Nolan.
Mon cœur rate un battement et je reste sans voix. Elle connaît mon prénom, je m’attendais à tout sauf à ça.
— On… on est en cours d’art et d’espagnol ensemble, continue-t-elle en regardant ses chaussures.
Ses joues deviennent rouge pivoine, et cette couleur devient pour moi le plus beau rouge du monde. Elle continue de regarder le sol, se mord les lèvres et joue nerveusement avec ses cheveux.
— Tu… tu fais quelque chose pendant les vacances ? finit-elle par me demander.
Alors je souris comme un idiot, et je comprends elle m’avait remarqué comme je l’avais remarquée. Qu’elle m’attendait comme je l’attendais. Je retrouve ma voix, qui est teintée de joie et d’assurance :
— Oui. Je vais les passer avec toi.
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Mise en avant des Auto-édités / Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 30 mai 2019 à 17:31 »
Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir



Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces.
Leur univers n'est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre.
Mais eux, du moins, courent jusqu'au bout de leur destin.
Albert Camus



Chapitre 1

Même les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures... tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n'existe pas.
Kafka sur le rivage (2002)
Haruki Murakami


Un gros choucas survolait la vallée encaissée, à moins que ce ne fût un faucon. L’oiseau était trop haut, à peine un point obscur dans un ciel d’un bleu presque trop lumineux, pour que quiconque puisse certifier son identité. Peu importait, profitant des courants ascendants, il planait sans effort, inclinant à peine ses longues rémiges, son regard braqué sur le moindre mouvement dans les broussailles en contrebas. Une garrigue épineuse dévalait depuis la route en lacets jusqu’à une rivière qui ondulait tout au fond. Rien ne pouvait échapper à sa vigilance, pas même un vieux 4X4 au châssis rehaussé qui lui donnait un faux air de vétéran de raid. D’ailleurs, il abordait les virages dans cet état d’esprit !
Le rapace n’y accorda aucune attention, se concentrant sur l’infime tressailli produit par un campagnol un peu trop actif à cette heure du jour. La voiture, elle, poursuivit sa route ; deux mondes parallèles se croisant et s’ignorant.
La Jeep, conduite avec un mélange d’habileté et d’audace maîtrisée, affrontait la route escarpée avec une avidité enjouée. Pourtant, à la sortie d’une longue courbe, un triangle posé sur le bas-côté et, plus loin, la lumière intermittente d’un gyrophare la firent ralentir. Elle s’immobilisa tout à fait lorsqu’un pompier, en veste et treillis bleu marine à bandes réfléchissantes, se planta au milieu de la route et, levant la main, lui fit signe de stopper. Il s’approcha d’un pas vif tandis que la vitre se baissait, laissant filtrer une musique qui ne pouvait qu’être du métal. Il se pencha afin de s’adresser plus aisément au conducteur. Cependant, ce qu’il aperçut en premier ce fut deux cuisses fuselées, joliment dévoilées par une robe pull un peu courte. Un sourire le cueillit alors qu’il remontait au long de la délicate silhouette, agréablement moulée par le lainage beige pâle. Une main fine tourna le bouton du volume, réduisant la musique à un simple chuchotis de basses.
— Bonjour ! Que se passe-t-il ? s’enquit une voix, dont le timbre à la fois vif et mélodieux le déstabilisa. Il mit une fraction de seconde avant de répondre, lui renvoyant un sourire plus large que professionnel.
— Un accident entre deux véhicules vient juste de se produire, les deux voies sont bloquées. Donc, pour l’instant, mieux vaut que vous fassiez demi-tour. La gendarmerie ne devrait plus tarder et installera une déviation.
Dans un geste contrarié, la jeune femme grignota l’un de ses doigts aux ongles courts, dépourvus de bague ou de vernis. C’était assez étonnant pour s’y arrêter. Elle hocha toutefois la tête, faisant flamboyer ses longues mèches rousses.
Presque à regret, il la salua et partit répéter son petit discours à un C15 cahotant, qui venait d’arriver. Ce dernier ne tarda pas à tourner, alors que la Jeep n’avait toujours pas bougé. À la fois intrigué et stupéfait, il vit la conductrice sortir de sa voiture, ou plutôt sauter sur l’asphalte afin de s’avancer jusqu’au bas-côté. Là, elle considéra la montagne avec une sorte d’intérêt, la tête rejetée en arrière, ses longs cheveux d’un roux profond descendant en cascade jusqu’à ses reins, soulignant ainsi la courbe douce de ses hanches. Elle parut réfléchir, puis remonta d’un air décidé dans son 4X4. Elle enclencha la marche arrière afin de faire face au talus qui montait à l’assaut d’une prairie. Le pompier, effaré, comprit aussitôt son intention. Il s’élança en courant, rattrapant le 4X4 qui cahotait en s’élançant vers la côte. Il se planta devant la voiture, s’appuyant sur le capot, forçant la conductrice à s’arrêter. Elle pila. Une fois fait, il s’avança jusqu’à la portière, éberlué et quelque part admiratif.
— Vous pensez faire quoi là ? s’exclama-t-il.
Elle lui retourna un coup d’oeil affirmé, comme si c’était une évidence et qu’aucune question ne se posait. Montrant son GPS, elle expliqua d’un ton posé :
— Comme vous le voyez, il y a un chemin qui passe juste là, au-dessus de cette prairie puis redescend sur la route bien après votre carambolage. J’ai un rendez-vous très important au restaurant La Grenouillère qui est à peine à dix minutes d’ici, alors je ne vais pas faire un détour de plus de cinquante kilomètres. Pour quoi ? Être en retard ? C’est idiot !
Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle poursuivit d’un ton plus ferme :
— Je vais donc grimper cette minuscule et insignifiante côte. Si vous me laissez passer et si, d’ici une heure, vous venez par hasard à La Grenouillère, je pourrai sans doute vous offrir un café…
Elle plongea son regard clair, d’un vert doré presque velouté, dans le sien. Il perdit tous ses moyens. Il se maudit, sachant qu’elle ne faisait qu’user de son charme, le pire étant qu’il avait tout à fait conscience de la manipulation. Cependant, il eut beau se redresser et détourner son regard, il savait qu’il était cuit et qu’il capitulerait. Il tapota le toit de la Jeep, maugréa un bref « Allez-y » avant de s’écarter afin de l’observer grimper le raidillon. Elle lui lança un sourire étincelant qui le remua bien plus qu’il n’était nécessaire. Enfin, démarrant son moteur, elle s’élança. En quelques minutes, l’ancienne Jeep avait franchi la difficulté avec une résolution opiniâtre, qui démontrait un vrai talent de la part de la conductrice, outre des compétences techniques.
Intrigué sur bien des points, il retourna sur les lieux de l’accident afin de collaborer avec les gendarmes qui survenaient enfin. L’esprit néanmoins plus préoccupé par la ravissante rousse que par autre chose. Pas une seconde il ne se demanda s’il irait au rendez-vous qu’elle lui avait proposé. Tout ce qu’il pensa se réduisit à : est-ce que tout serait fini en moins d’une heure ?
Par chance, les blessés étaient légers et les voitures purent être rapidement évacuées. Il laissa le soin à ses hommes de finir, sautant lui-même dans son véhicule d’interventions. Moins d’une heure plus tard, il se garait sur le parking gravillonné de la Grenouillère.
Le restaurant longeait la départementale, niché entre repli de montagne et courbe de la route. Il faisait face à la vallée. La vue, s’étendant en enfilade, se perdait dans les moindres méandres de la rivière qui s’écoulait en contre-bas dans un chuchotis imperceptible. Des genêts, exubérants de jaune, poussaient en touffes rêches autour de roches grises de lichen. Le restaurant, lui, affichait la façade rude d’une ancienne ferme, pierre et bois, qui au fil du temps avaient pris une semblable teinte uniforme et minérale. Seule une luxuriante bignone promettait d’apporter une touche de gaieté dans cette austérité. Bientôt, ses fleurs orange en forme de trompettes amèneraient la douceur nécessaire. Pour l’instant, seul l’arôme entêtant des genêts égayait les alentours.
Il gara son véhicule rouge vif à côté de l’antique Jeep, un sourire adoucissant une seconde son regard sombre. Elle était encore là. D’un pas décidé, il poussa la porte et entra dans la salle. Ses rangers poussiéreuses et son uniforme attirèrent l’attention de quelques clients qui le considérèrent avec un mouvement de surprise. La serveuse s’avança vers lui, un brin inquiète. Il la rassura d’un mot. Quand la jeune femme l’aperçut, elle releva la tête, agrippant son regard. Tout en elle était souriant, ouvert, joyeux. Il sentit un poids glisser de ses épaules comme si cette invitation était la réponse à tout ce qu’il attendait. Elle se redressa, renvoyant en arrière ses longs cheveux fauves, illuminant soudain cette journée de printemps, grise et maussade. Elle fit signe à la serveuse qu’il était avec elle. En trois pas, il fut à sa table et prit place sur la banquette en cuir brun lui faisant face.
— Alors cet accident ?
Il haussa une épaule.
— Pas grand-chose, de la tôle et quelques bobos. Et vous, ce rendez-vous ?
Elle lui sourit, but une gorgée de café, avant d’expliquer :
— Oh c’était pour le boulot, mais ça s’est bien passé et ce, grâce à vous. Alors, puis-je vous offrir un café pour vous remercier ?
Il hocha la tête, ne pouvant se retenir de la dévisager avec gourmandise. Son visage aux traits délicats, saupoudré de quelques taches de rousseur, ses gestes à la fois affirmés et doux, le séduisaient plus qu’il ne pouvait le souhaiter. Et puis elle l’intriguait, il devait se l’avouer : sa dextérité au volant de son 4X4, dévoilait une rare force de caractère.
Elle commanda un autre café, avant de se pencher vers lui, ses cheveux, si longs, effleurant son bras.
— Et si vous me disiez votre nom ?
— Lowen, je m’appelle Lowen Le Guen.
— Oh ! Vous voilà bien loin de votre terre bretonne, sergent Le Guen, qu’est-ce qui vous a amené par ici ?
Il releva un sourcil étonné, surpris qu’elle connaisse son grade. Il n’en dit cependant rien, se contentant de répondre en éludant :
— Les aléas de la vie et des mutations, rien de bien mystérieux. Et vous ?
Elle touilla son café, repoussa ses cheveux dans un geste machinal, avant de se lancer :
— Je suis originaire d’Orange, donc pas si loin d’ici et… mon nom est Félix.
Il la dévisagea, hésitant, ne sachant trop quoi penser. Se fichait-elle de lui, ou bien était-elle vraiment sérieuse ? Elle éclata de rire, sans doute habituée depuis longtemps à de telles réactions.
— Oui, je sais, c’est un prénom ridicule ! Mais lorsque ma mère a accouché, mon père venait tout juste de rentrer de mission, il était tellement désarçonné que lorsqu’il a fallu épeler mon prénom à l'officier d'état civil, il était si bafouillant que ce dernier n’a rien compris. Au lieu de Félicité, je suis Félix.
Il se retint de rire, esquissa un sourire tandis que ses yeux dévoilaient la gaieté soudaine de son âme. Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était senti aussi détendu, c’était déstabilisant. D’autant plus déroutant que ce soit en compagnie de cette fille, rencontre de hasard, improbable, et pourtant… Il ne pouvait détacher son regard de sa silhouette délicieusement moulée dans une robe pull-over toute simple, dont la couleur d’un blanc cassé ou d’un beige clair, il ne savait au juste, rehaussait le vert de ses yeux et soulignait la flamboyance de sa chevelure.
Ces derniers mois n’avaient pas prêté à sourire. Alors, il décida qu’il n’allait pas bouder l’occasion de retrouver une part de légèreté. Il la contemplait donc, sans rien dire, captivé par ses manières, par ses gestes qui révélaient une détermination et une âme de feu, sous son allure sage. Sans doute était-elle sportive, ses ongles courts, ses avant-bras fins, mais musclés, en disaient plus sur elle qu’elle ne le réalisait. Sa gestuelle était affirmée avec cependant une douceur sous-jacente que son regard clair ne faisait que confirmer. Il aurait pu rester des heures, plongé dans l’effervescence dorée de ses yeux et bercé par sa voix pleine d’énergie, vibrante de soleil et de vie. Comme observant la scène de l’extérieur,
il se voyait, assis de toute sa grande carcasse, son dos tendant le polo bleu marine barré de rouge des sapeurs-pompiers. Il avait laissé sa veste F1 dans son véhicule, ce qui n’était pas plus mal… Il avait suffisamment chaud comme ça en fixant la jeune femme !
Il l’écoutait, esquissait un sourire en la dévorant des yeux : c’était tout ce qu’il pouvait faire, même s’il se trouvait ridicule. Outre son prénom étrange, il se demandait encore si ce n’était pas une blague bizarre, elle était pleine de contradictions qui faisaient monter en lui des flots de questions accompagnés par une curiosité qu’il n’avait plus éprouvée depuis fort longtemps. Il devait se l’avouer, il était beaucoup plus captivé par sa silhouette que par ses apparentes contradictions et tant pis pour son prénom idiot ! La douceur de ses courbes avait tout balayé, le laissant subjugué.
Elle lui posait des questions auxquelles il répondait par monosyllabes, cela ne semblant même pas la déstabiliser. Il se serait battu de paraître aussi rustre, voire stupide, mais pour l’heure, il avait perdu le peu de répartie qu’il pouvait avoir. Elle ne s’en formalisait pas, riant et souriant du moindre semblant de réponse qu’il pouvait fournir.
À un moment, elle jeta un coup d’oeil à son smartphone, poussa un court juron entre ses dents, finit son café d’une seule gorgée et se leva avec une grâce qui l’acheva. Elle attrapa son sac, ses clefs, s’écriant à mi-voix :
— Il est presque dix-neuf heures, je dois y aller. J’ai été très heureuse, ravie de vous rencontrer, Lowen.
Elle laissa traîner sa voix une fraction de seconde sur son prénom, ce qui fit bondir stupidement son coeur dans sa poitrine.
À son tour, il se leva en répliquant :
— Je dois y aller aussi, je vous raccompagne à votre voiture ?
Elle approuva d’un sourire qui pétilla jusque dans ses yeux, comme si traverser le parking en sa compagnie était le rêve de sa vie ! Cela le flatta même s’il s’en défendit. Dehors, une nuit fraîche, débordante des senteurs de la garrigue était tombée sur la vallée et la montagne, tandis que, une à une, les étoiles s’allumaient dans le ciel, les astres, projetant leur lumière d’un monde passé sur cette planète perdue dans la voie lactée.
Sans un mot, dans un silence à la fois confortable et tendu, ils se dirigèrent vers leurs voitures respectives, leurs pas s’accordant sans effort, leurs corps se frôlant sans le vouloir ou sans doute sans pouvoir s’en empêcher. Elle ouvrit sa jeep, posa son sac, puis se tourna vers lui, repoussant ses mèches fauves dans un geste d’une sensualité qui l’électrisa. Il déglutit avec peine, se sachant stupide, se trouvant idiot et sans doute l’était-il !
Elle fit un pas vers lui, relevant la tête afin de le fixer dans les yeux, et murmura :
— Eh bien, bonsoir Lowen…
Sans même le vouloir, l’avoir pensé ou prémédité, son corps réagit avant son esprit hébété. Il se pencha vers elle et l’embrassa au coin de la bouche. Elle eut une sorte de mouvement à la fois surprise et troublée. Il se redressa aussitôt, rougit, tout à coup terriblement gêné :
— Pardon, je suis désolé… je ne voulais pas… enfin si…
Plus il parlait, plus il s’emmêlait. Elle éclata d’un rire clair, avant de se hausser sur la pointe des pieds et de poser ses lèvres sur les siennes, en chuchotant :
— Ne t’en fais pas…
La suite, il eut du mal à se l’expliquer. Lui d’ordinaire d’une parfaite maîtrise de lui-même et de ses émotions, ne résista pas. Comme un barrage qui se rompt, il sentit une onde irrépressible de désir et d’adrénaline parcourir son corps. Répondant à son baiser, il la plaqua contre la Jeep, osant enfin poser ses mains sur ses formes si douces. Elle gémit imperceptiblement lorsqu’il releva sa robe en fin lainage. Elle s’agrippa à ses épaules lorsqu’il la souleva avec une facilité déconcertante. Elle était fine, légère, elle ne pesait rien entre ses bras, cependant que sa douceur le rendait fou. Son corps se tendit alors qu’elle retint dans son cou un cri de jouissance.
Ils restèrent quelques secondes blottis l’un contre l’autre, avant que la réalité ne les rattrape. Avec délicatesse, il la reposa au sol. Elle rajusta sa robe d’une main malhabile, tout en tâtonnant à la recherche de sa petite culotte égarée. Ses doigts tremblaient, son cœur battait la chamade. Outre le bouleversement de ses sens, elle ne savait plus quoi penser, son cerveau semblant tout autant flageolant que ses jambes.
Les pensées en déroute, elle n’avait qu’une solution : une fuite rapide et sans condition !
Alors qu’elle ouvrait la portière de sa voiture, il se pencha vers elle, effleura son visage, dégageant l’une de ses mèches bousculées par l’aventure.
— Donne-moi ton 06 et…
Elle ne lui laissa même pas la possibilité d’en dire davantage. D’un ton sec, elle jeta à mi-voix un « non » ferme, tout en sautant dans sa jeep. Il retint la porte qu’elle s’apprêtait à lui claquer au nez, son regard noir brillant d’une incompréhension totale :
— Mais pourquoi ?
Elle se mordit les lèvres, saisit sa ceinture, la bouclant dans un clic qui résonna dans le calme de la nuit.
— Je ne peux pas, Lowen… chuchota-t-elle avant de fermer sa portière, puis de démarrer, lançant le V6 de son moteur dans un rugissement.
Il resta planté là, quelques instants, regardant les feux arrière du 4X4 disparaître dans la nuit, plus ébahi et décontenancé qu’il ne l’eût été de toute sa vie.
5
Chroniques Service Presse / La Bibliothèque Tome 2 : Vivre de Pauline Deysson
« Dernier message par La Plume Masquée le lun. 27 mai 2019 à 17:42 »
Synopsis :

Imaginez un monde où ni la misère, ni l’inégalité, ni l’amour n’existeraient plus. Le technomonde.
Imaginez un lieu au cœur de la pensée, qui abriterait les rêves et les derniers livres de l’humanité. La Bibliothèque.
Imaginez que ces deux univers se rapprochent.
Héritière au pouvoir fragile, qui doit-elle suivre pour faire d'Alma le pays idéal ? Trois voies s'offrent à elle : le fastueux royaume d'Abyss, le riche archipel de Promété ou la pieuse principauté de Zénit.
Mais le rêve d'Émilie est truqué, car derrière l'un des personnages se cache son pire ennemi...
L’accompagnerez-vous ?


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et pour l’envoi de ce nouveau tome au résumé toujours aussi alléchant.
Ayant déjà eu la joie de lire son tout premier roman que j’avais particulièrement apprécié, la chronique ici, j’étais très curieuse d’enfin découvrir ce nouvel opus.
Nous voici de nouveau dans la Bibliothèque où Émilie continue son apprentissage. Elle a grandit et a maintenant 15 ans. Elle devient une belle jeune femme, remplie de souvenirs à la fois merveilleux et douloureux, forgeant pas à pas sa personnalité.
Une fois son deuxième livre ouvert, oubliés ses amis proches, elle va laisser de côté qui elle est réellement, afin d’incarner le personnage principal de sa seconde histoire : une nouvelle réalité, une nouvelle vie.
Pourtant, à son insu, deux personnes plus ou moins bien avisées vont s’immiscer dans son propre rêve...
À peine les premières pages avalées, nous voici plongés, immergés, enferrés dans une histoire complexes aux multiples facettes, à des lieux du premier tome.
Nous découvrons donc Émilie, princesse du royaume de Corasone, venant d’apprendre la mort du souverain son père. De son vivant, celui-ci l’avait fiancé à un homme de confiance qu’il considérait comme son propre fils.
Désormais livrée à elle-même, Émilie entend bien mener sa vie comme elle le souhaite, faire ses propres choix, sans pour autant oublier le bien-être de son peuple et de son royaume. L’accession au trône sera donc pour elle en tant que femme libre et indépendante, dans un monde de paix, de  respect et d’égalité. L’homme qui l’accompagnera sera celui qu’elle jugera le plus adéquat pour son royaume.
Mais avec quelle contrée ?
La riche Abyss dirigée de manière archaïque par un roi omniscient, mais contre laquelle son père était en guerre ?
La progressiste Prométhée, montagne de technologie œuvrant pour « le bien-être de tous» ; une société en recherche permanente de progrès techniques mais à quel prix ?
Ou encore la pieuse Zénith, dirigé par des hommes de foi où tout est possible au nom de la religion, nous replongeant au temps de l’Inquisition ?
À moins qu’elle ne choisisse tout simplement de se marier avec quelqu’un d’Alma, dit la savante où jeune fille selon les religions ?
Cependant, Émilie est un peu perdue. Elle a l’impression qu’ici ce n’est pas son monde, mais celui de « l’Autre » qui est au fond d’elle même. Des images d’un techno monde, d’un autre langage, se mélangent à cette vie dans laquelle elle n’a d’autre choix que d’avancer sans tout comprendre.
Tout comme Notre héroïne, les questions nous taraudent : que donneront ses choix ?
Quelle genre de personne deviendra Émilie ?
Et les deux personnes qui sont entrées avec elle dans le rêve, sous quels personnages se cachent-ils ? Lui voudront-ils du mal ou du bien ? 
Toutefois, malgré une intrigue rondement menée, certains écueils ont par moments freinés ma lecture
En effet, j’ai été quelque peu perdue par les très nombreux personnages, les différents royaumes traversés, ainsi que la mythologie à appréhender.
De plus, le côté appuyé de la politique, la thématique davantage ancrée dans le réel m’a moins captivé que dans le tome précédent. Cela ne veut pas dire que ce deuxième opus est moins abouti, simplement la thématique plus concrète ne m’a malheureusement pas convaincue.
Pour autant, le monde dépeint est encore une fois excessivement riche, bien construit, cohérent et d’une imagination sans limite.
Grâce à la qualité de la plume toujours aussi immersive, maîtrisée et  poétique, la plongée dans ce récit mi fantastique, mi philosophique se fait facilement, avec le besoin compulsif de connaître le dénouement.
Comme vous l’aurez compris, malgré les quelques écueils sus-cités, j’ai beaucoup aimé cette histoire prenante qui incite le lecteur à chercher par lui même, à critiquer le monde qui nous entoure, à se remettre en question.

Alors si vous aimez les histoires originales et complexes, à mi-chemin entre la science-fiction, la fantasy et la philosophie, ce tome deux est fait pour vous  :pouceenhaut:. N’hésitez pas, vous passerez un excellent moment de lecture :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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Site de l'auteur : Pauline Deysson
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Mise en avant des Auto-édités / Le fou de Layla de Nadia
« Dernier message par Apogon le jeu. 16 mai 2019 à 17:48 »
Le fou de Layla de Nadia

Prologue

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours connu Saïd.

Il y a des croyances que l’on garde de l’enfance et le jour où elles sont confrontées à la réalité, c’est comme si le voile qui sépare de l’âge adulte soudain se déchire, vous sentez que vous êtes irrémédiablement passé de l’autre côté. Vous réalisez déjà l’immensité de ce que vous perdez et le sentiment de cette perte est la pire sensation que vous puissiez ressentir.

Mes plus lointains souvenirs sont avec Saïd et je n’ai jamais douté que Saïd fasse partie de mes derniers. Je me suis souvent demandée ce qu’auraient été nos vies si je n’avais pas ouvert les yeux sur sa présence rassurante à mes côtés, mais surtout, je n’ai jamais cessé de m’interroger sur ce qu’aurait été sa vie s’il n’avait pas eu comme mission de veiller sur moi.

Je vais essayer de tout vous raconter ici en commençant par le passé et peut-être parviendrai-je à donner du sens à ce qui s’est passé pour tenter d’avancer vers mon « après ».

PARTIE 1
ENFANCE INNOCENCE

A-t-on jamais connu sur terre plus amoureux que Qaïs le fut de Layla ?

« Il était une fois, il y a bien longtemps,
Le beau Qaïs, fils d’une illustre famille de Bédouins.
Il passait le plus clair de son temps en compagnie de sa douce cousine Layla.

Enfants, ils jouaient et s’amusaient inlassablement, innocemment.
Les jours se succédaient paisiblement dans l’insouciance, les rires et la joie,
Et rien n’était plus beau ni plus évident, aux yeux de chacun, que la présence de l’autre… »

Majnoun Layla
 
 
El Dar El Beida

Nous habitions Casablanca, pas la Casablanca que vous connaissez aujourd’hui, cette mégalopole schizophrène, polluée et surpeuplée, anonyme et se recherchant, un pied en Afrique, un pied en Occident. Non, ma Casablanca à moi se situe dans les années quatre-vingt, autant dire une éternité, un autre monde, certes nimbé des beaux atours de ma mémoire.
J’y avais sept ans en 1987.
Elle avait alors un côté suranné, ses quartiers avaient chacun une personnalité et un cachet.
À l’évocation d’un nom de rue, vous saviez tout de suite dans quel quartier vous étiez. Les rues du Maârif vous faisaient voyager dans les montagnes françaises, les Alpes ou les Pyrénées, celles d’Aïn Sebaâ, « La source du lion », parlaient d’arbres comme les Mimosas ou les Amandiers, et celles du quartier de l’Oasis avaient de drôles de noms d’oiseaux, rue des Pigeons, des Chardonnerets ou encore des Moineaux.
La ville avait encore une dimension humaine où chacun connaissait son voisin, où moul el hanout(1) , l’épicier du quartier, tenait un compte de crédit pour les familles sur un cahier d’écolier. La ville conservait un charme désuet et une nonchalance qui en faisaient un lieu de vie tout à fait convenable et il faisait bon y vivre.

Notre villa se situait en haut de la colline d’Anfa, surplombant l’océan et je croyais alors naïvement que ma ville s’appelait Casa Blanca en l’honneur de notre maison blanche, El Dar El Beida(2) . Je dis notre maison, mais en fait, bien que nous y habitions tous, mes parents, Khadija, Ali, Saïd et moi, nous n’y habitions pas vraiment ensemble.

Saïd était le plus jeune fils de Khadija, notre gouvernante, et d’Ali, notre chauffeur. De deux ans mon aîné, il était mon compagnon de jeu et nous étions inséparables. Il était grand et mince avec les cheveux noirs et raides et la peau foncée. Ses yeux étaient d’un noir si profond qu’il était impossible de distinguer la pupille de l’iris mais ils étaient toujours brillants et expressifs. Quand il riait, une fossette se creusait sur sa joue gauche et j’adorais comme ses sourcils épais se fronçaient lorsque je le contrariais, ce qui arrivait souvent.

Pourtant, bien que nous partagions notre quotidien, une frontière sociale, délimitée par le jardin, séparait nos deux mondes. Tandis que nous vivions, mes parents et moi, à trois dans notre grande maison avec cinq chambres, un double salon et une immense terrasse, Saïd et ses parents vivaient dans une pièce unique, exiguë et adjacente au garage où les deux voitures familiales étaient garées et entretenues avec soin et fierté par Ali.

Ali était petit de taille, foncé de peau ou smer(3) , comme on dit chez nous. Il était aussi très maigre, brun avec une petite moustache touffue qui cachait sa bouche et lorsqu’il parlait, j’avais l’impression que c’était sa moustache qui s’animait et prenait la parole.
Ses yeux très noirs, dont avait hérité Saïd, se plissaient lorsqu’il riait jusqu’à presque disparaître. Je m’efforçais toujours de le faire rire afin de voir son visage se transformer comme par magie. Ça n’était jamais difficile à faire tant il m’adorait. Il avait un regard bienveillant et était toujours d’humeur égale.
Il ne se passait pas une journée sans qu’Ali ne s’affaire à laver à grandes eaux les deux voitures de mes parents, sa préférée restant la Mercedes noire de fonction de mon père. Il le conduisait chaque matin à son bureau boulevard Zerktouni, au centre de Casablanca, en se tenant droit comme un piquet, fier avec sa casquette et son uniforme trop grand pour lui. Je ne l’ai jamais vu autant sourire qu’au volant de cette voiture qu’il chérissait.

Khadija, son épouse, était ce qu’on appelle une khedama(4), qui littéralement veut dire une travailleuse et qui désigne en fait une bonne à tout faire. Mais pour moi, elle était bien plus que tout cela. Khadija n’ayant eu que des fils, j’étais la fille qu’elle avait toujours rêvée d’avoir et elle était pour moi ma deuxième maman.
Tandis que ses deux fils aînés travaillaient déjà, l’un à l’usine, l’autre dans un garage au bled, Saïd, son dernier, m’accompagnait dans chacune de mes activités avec, pour mission officieuse, de veiller sur moi. Nous étions inséparables et naturellement, nous nous chamaillions comme frère et sœur.

J’avais une maman, mais Khadija était ma dada(5) : c’est elle qui m’a portée sur son dos, bébé, sanglée dans un drap, ballottée par ses mouvements tandis qu’elle s’affairait aux tâches ménagères. Ma mère m’a toujours dit que je refusais de m’endormir si je n’étais pas harnachée sur son dos, bercée par les comptines berbères de son village qu’elle me chantait inlassablement. Encore aujourd’hui, à l’heure de basculer dans les bras de Morphée, je me surprends à fredonner ses chansons oubliées dont les paroles ne veulent rien dire, mais dont le rythme lancinant évoque pour moi ces doux moments de l’enfance.
Khadija était beaucoup plus jeune qu’Ali, son mari, mais les années de dur labeur, aux champs d’abord pour aider ses parents au bled, et ensuite à la ville dans les cuisines avaient eu raison de ses années de jeunesse. Elle devait avoir quarante ans tout au plus, mais en paraissait facilement dix de plus. Elle portait l’ouchem(6), un tatouage comme il était de tradition dans son village du Moyen Atlas. D’une couleur bleu nuit, je me rappelais fascinée, tracer avec mon doigt d’enfant son motif géométrique, le long de son menton. Elle m’expliquait fièrement que ce tatouage était le seul héritage légué par son père.
C’est elle qui me frottait les gencives avec ses doigts tatoués de henné pendant la poussée de mes premières dents, elle qui était à mon chevet à me réciter des prières quand la fièvre s’emparait de moi, elle qui me préparait des laits à la cannelle pour m’aider à dormir, des crêpes au miel le dimanche, elle encore qui démêlait mes cheveux indisciplinés à l’huile d’olive, dont je détestais l’odeur, mais qui était, je devais l’avouer, un redoutable soin. Elle était aussi d’une superstition chronique et maladive et elle a nourri mon enfance de ses récits et de ses grigris. Quand nous rencontrions quelqu’un qui me complimentait un peu trop à son goût, elle touchait son pendentif de main de fatma orné d’un petit œil au centre dont elle ne se séparait jamais, tout en murmurant « cinq sur ton œil » comme une litanie afin de nous préserver du mauvais œil. Elle refusait que je siffle dans la maison, s’angoissait si je m’enfermais dans les toilettes pour pleurer, et elle veillait à ne jamais verser d’eau chaude dans un évier, effrayée que nous puissions, par nos actes inconsidérés, attirer ou ébouillanter un djinn(7) . Elle me tendait parfois la paume de sa main tatouée de henné en m’intimant :
—   Frottez Mademoiselle Layla, frottez.
Quand c’était la gauche, elle se réjouissait :
—   Voyez donc ça Layla, je vais recevoir de l’argent, ah mais frottez bien, ça me gratte beaucoup, je vais donc être comblée.
Quand c’était la droite, elle soupirait :
—   Ah il va falloir que je distribue de l’argent, que le Très Haut dans sa grande générosité puisse me donner de quoi donner.
Tout était sujet à interprétation : elle prédisait l’arrivée d’invités au chant de l’hirondelle, si son œil tressautait, elle tremblait d’un malheur à venir et deux chaussures se chevauchant étaient annonciatrices d’un voyage imminent pour son propriétaire.
Chaque fois qu’elle entrait dans une pièce ou avant d’allumer la lumière, elle saluait les esprits indéniablement présents déclarant qu’elle entrait en paix, tentant ainsi de s’assurer que les habitants invisibles des lieux seraient bienveillants, nous n’étions jamais suffisamment prudents. Je n’oublierai jamais les récits qu’elle me contait et mon imaginaire d’enfant était peuplé de djinns malfaisants, de talismans protecteurs, de sorcières et de chimères.

À cette époque, j’étais loin d’être ce qu’on appelle une enfant facile, ce serait même un euphémisme tant j’étais ingérable et difficile.
Dès que j’avais un moment de libre, je me réfugiais dans la petite pièce où Khadija et sa famille vivaient. Je m’ennuyais dans notre grande maison souvent silencieuse et j’adorais regarder Khadija préparer les repas dans la petite cuisine de la dépendance. Je suivais avec elle les émissions télévisées. Les foyers marocains n’étaient pas encore à cette époque abreuvés de chaînes satellitaires déversées par les paraboles qui ont poussé comme des champignons, vissées à n’importe quelle toiture, aussi modeste soit-elle.
Non, en ce temps-là, on suivait exclusivement le programme de la RTM(8) , la première et unique chaîne marocaine. Khadija appelait la « première », « Rabat », comme le nom de la capitale, pour une raison qui m’échappait. Elle adorait tellement la télé qu’il lui arrivait souvent d’allumer leur minuscule poste, bien avant le début des programmes. Elle s’installait sur une modeste banquette, dure comme une planche de bois, avec, calé sur ses genoux, un plateau en fer-blanc. Elle triait alors avec dextérité des lentilles ou des haricots blancs, séparant d’une main experte les cailloux des grains. Parfois, elle écossait des petits pois ou des fèves et je l’aidais avec joie, même si la moitié de ma récolte se retrouvait éparpillée aux quatre coins de la pièce.
Nous regardions alors, de manière fascinée et hypnotique, le cercle en couleurs fixe sur l’écran, tout en écoutant la radio qui était diffusée avant le début des programmes. L’excitation était à son comble quand une page du Coran apparaissait à dix-sept heures précises: Khadija s’arrêtait alors pour écouter dans un silence religieux la sourate(9)  du jour que son absence d’éducation rendait inintelligible, mais accentuait d’autant plus son respect et son humilité. Moi, je cachais un bâillement tandis que secrètement, j’attendais ce qui me fascinait chaque jour : le moment de l’hymne national. Quand enfin il commençait, je regardais fièrement les images du clip défiler. On y voyait les paysages variés de notre pays, des montagnes de l’Atlas au désert du Sahara, des usines tournant à plein régime aux champs verts, l’océan et les barrages, avant de se terminer par une foule marchant fièrement avec le drapeau marocain en étendard. Je n’étais pas peu fière, mais étant nulle en arabe, je chantais n’importe quoi. Khadija bien entendu, n’en savait rien et me regardait fièrement. Quand la fin arrivait, je braillais alors les seules paroles dont j’étais sûre, en cadence militaire :
« Allah, Al Watan, Al Malik » (Dieu, la patrie, le roi) accompagnée, cette fois-ci, en chœur par Khadija.
Je n’aurais pour rien au monde manqué ce rituel quotidien.

  1 Moul el hanout signifie littéralement celui qui possède l’épicerie et donc désigne l’épicier en Darija, le dialecte marocain.
  2 Dar El Beida est le nom arabe de Casablanca et veut dire littéralement la maison blanche.
  3 Smer signifie foncé de peau ou métisse dans certains cas.
  4 Khedama est l’appellation donnée aux bonnes et gouvernantes qui travaillent à domicile chez certaines familles marocaines.
  5 Dada est le surnom donné parfois aux nounous ou nourrices.
  6 Ouchem désigne un tatouage berbère.
  7 Djinn désigne un esprit invisible, un génie, un esprit magique ou maléfique.
  8 La RTM signifie Radiodiffusion Télévision Marocaine et désigne le sigle de la première chaîne de télévision marocaine.
  9 Sourate désigne une unité du Coran et ce mot est souvent traduit comme « chapitre ». Une sourate est composée de versets.



7
Chroniques Service Presse / Secrets Salvatʉeurs à Hawksbury de Elsa Gallahan
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 30 avril 2019 à 17:38 »
Synopsis :

En 1868, une femme se présente au Manoir des Hawksbury un bébé dans les bras, et un secret à conserver à tout prix.
La maîtresse des lieux, l’intransigeante Comtesse, lorsqu’elle pose un regard sur l’enfant décide de la prendre sous son aile au grand dam de son fils qu’elle néglige.
19 ans plus tard, ce dernier, le cœur lourd d’un secret, revient au domaine assumer l’héritage familial malgré des différends passés et une absence de 7 ans.
Sa mère nourrit des projets précis à son encontre pour l’avenir de leur dynastie, et préserver son propre secret.
Le bébé, lui, devenu femme, passe outre l’hostilité soudaine que lui manifeste la Comtesse. Lhessiane n’a d’yeux que pour Cederic, le nouveau Comte, qu’elle aime depuis sa plus tendre enfance.
Il semble déchiré entre attirance et un mépris à son égard. Partagera-t-il un jour ses sentiments bien que promis à une autre ?
Chacun se battra pour parvenir à ses fins. Mais au jeu de la vérité, qui survivra ? Et l’amour trouvera-t-il son chemin ?

 
 
Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce nouveau roman au résumé fort alléchant.
Ayant déjà eu la joie de lire son tout premier roman que j’avais particulièrement apprécié, la chronique ici, j’étais très curieuse d’enfin découvrir cette nouvelle histoire si prometteuse.
Nous faisons la rencontre de Lhessiane, fille de Gladys employée comme cuisinière dès son arrivée en la demeure des Hawksbury alors qu’elle n’était qu’un adorable nourrisson.
Prise en affection par la maîtresse des lieux, la jeune Lessie recevra une parfaite éducation, supervisée de près par la comtesse, délaissant  délibérément son propre fils Cederic. Personnalité  tourmentée et manipulée, ce dernier souffrira toute sa vie du désintérêt de sa génitrice et décidera de quitter cet enfer au grand désarroi de sa compagne de jeux.
Les premières pages à peine avalées, nous voici happés, plongés, engloutis au cœur d’une histoire familiale où les secrets et les non-dits sont légions. Aussitôt, de nombreuses questions nous taraudent :
Que cache Gladys en débarquant ainsi sur le domaine des Hawksbury, un bébé dans les bras ?
Quels secrets entourent la naissance de l’enfant ? Que renferment ces lettres ?
Pourquoi la comtesse est-elle si hostile à sa progéniture, voyant pourtant la souffrance qu’elle lui inflige ? Quels sombres projets nourrit-elle envers celui qui doit assurer sa dynastie ?
Pourquoi Cederic repousse-t-il celle avec qui il a grandit alors que l’attirance le consume ? Quel secret honteux et destructeur cache-t-il ?
Toutefois, malgré une intrigue rondement menée, de légers désagréments ont par moments freinés ma lecture
En effet, j’ai été quelque peu déroutée par le style de l’époque ; de nombreuses phrases manquant un peu de légèreté, notamment dans certaines tournures de phrases. Je félicite néanmoins l’auteur d’avoir osé employer un tel style d’écriture.
Mais ce qui m’a le plus gêné, ce sont le nombre de termes redondants, de répétitions. Conséquence immédiate : un alourdissement malheureux du texte.
Plusieurs moutures se sont succédées, alors peut-être ai-je reçu une versions antérieure ? 🤔
Chose d’autant plus dommageable que la plume de l’auteur est fort belle, tantôt douce et sensible, tantôt incisive et percutante.
J’ai beaucoup aimé suivre la transformation de Lhessiane, la voir passer de fillette douce et innocente à jeune femme courageuse et entêtée, prête à se battre pour ses convictions, préférant écouter les messages de son cœur plutôt que de se laisser faire pour d'injustes questions de statut ou de rang.
 Nous apprécierons également l’évolution de Cederic dont la vie n’a pas été tendre, le passage de son calvaire intérieur, à sa prise de conscience,  jusqu’à sa lutte pour partir à la recherche de lui-même afin de devenir l’homme dont il pourra être fier...
Entre secrets inavoués, mystères du passé et complots en tout genre, cette histoire est captivante. De nombreux rebondissements jalonnent le récit et les nombreux personnages, qu’ils soient perfides ou simples pantins, servent au mieux la complexité de l’intrigue.
Les pages se tournent à toute allure, et l’envie de connaître le dénouement nous tenaille jusqu’au bout. La présence de fantastique, même en toute petite touche, renforce grandement l’immersion.
Vous l’aurez compris, malgré ces petits écueils, j’ai beaucoup apprécié cette histoire aux différentes facettes, une plongée historique au cœur de tourments familiaux.
Alors, si vous aimez les histoires d’amours contrariées teintées d’une touche de surnaturel, les histoires familiales et les secrets, ce roman est fait pour vous :pouceenhaut: vous passerez un excellent moment de lecture... :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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Mise en avant des Auto-édités / Le Sabre de Bès de Christelle Morize
« Dernier message par Apogon le ven. 26 avril 2019 à 17:51 »
Le Sabre de Bès de Christelle Morize



Premier Chapitre


Il n’y avait pas pire réveil qu’un affreux mal de tête, un lendemain de cuite. Mac eut énormément de difficulté à émerger de son sommeil mais son téléphone n’arrêtait pas de sonner, résonnant inlassablement comme un écho vicieux. Un simple coup d’œil à sa montre lui fit comprendre qu’il était en retard. Ce n’était pas la première fois qu’il arrivait au bureau, quelques minutes après l’heure autorisée mais ce lundi, il savait que son chef l’attendait de pied ferme. Il balança le drap et bondit hors du lit, fonçant directement dans la salle de bains prendre une douche bien chaude. Une fois prêt, avec un simple café dans l’estomac, les clés de sa Buick Lacrosse en main, il quitta son appartement et préféra utiliser les escaliers plutôt que l’ascenseur, évitant ainsi Marina Gardner, la jolie blonde qui occupait l’appartement au fond du couloir. Non pas qu’il n’appréciait pas cette jeune femme mais celle-ci se pavanait chaque matin sur le palier de sa porte en tenue affriolante. Et comme chaque matin, elle tentait de l’attirer dans ses filets, affichant ses plus beaux atouts dans une dentelle de soie. Mais pas aujourd’hui, pensa Mac, soupirant à l’idée de cette énième convocation dans le bureau du chef Anderson. Arrivé dans le hall de l’immeuble, il enfila enfin sa chemise bleue et rehaussa ses lunettes de soleil. Très peu enclin à entamer cette journée qui s’annonçait longue, le jeune homme poussa les grandes portes de l’immeuble pour se retrouver dans les rues effervescentes de Los Angeles.


Chicago, sept heures du matin

Gary Marshall était arrivé le premier sur place comme tous les jours. Il vérifiait que les alarmes des lieux étaient bien activées, faisait un rapide briefing avec l’équipe de nuit avant que celle-ci ne soit remplacée par celle de jour, visitait toutes les pièces et bureaux. C’était son rôle de gardien à la banque. Il aimait son métier et s’évertuait à le faire correctement même si dans ce petit coin de la ville, il ne se passait rien de bien trépidant.
Aussi, quand Landon, le plus âgé des veilleurs de nuit, lui apprit que le directeur était le dernier à avoir quitter la banque mais avec beaucoup de discrétion, il fronça les sourcils. Le futur retraité qui avait dû s’absenter aux toilettes à plusieurs reprises confirma pourtant que les lieux étaient vides à son retour dans le petit local de surveillance mais Gary ne voulait rien laisser au hasard. Il refit un tour plus minutieux des bureaux et finit par remarquer que les affaires personnelles ainsi que la veste du directeur étaient toujours à leur place. Robert McPhil ne semblait pas avoir quitté les lieux, la veille.
Comme la procédure le demandait, il appela le sous-directeur, Barney Jones pour vérifier le contenu du coffre-fort. En cas d’une effraction ou d’un vol, il lui incombait également de prévenir la police. Gary espérait ne pas en arriver là. Robert McPhil était un homme intègre et très sympathique. Il ne l’imaginait pas en complice de vol. Une bonne heure avant l’ouverture de la banque, Barney arriva enfin. Son visage bouffi était écarlate à force d’avoir couru, ce qui ne devait pas être dans ses habitudes matinales.
– Je suis désolé de vous avoir forcé à venir plus tôt mais je ne trouve pas normal que ses affaires soient encore dans son bureau, expliqua Gary face au regard mécontent du banquier, Rob est un homme méticuleux. Jamais il n’aurait laissé son bureau en désordre.
– Rob perd la tête, grommela gentiment Barney en composant le numéro du coffre.
Une fois fait, il tourna la poignée ronde avec une grande difficulté puis Gary l’aida à tirer la lourde porte. Alors qu’il était toujours aussi rouge d’avoir fait autant d’effort, le sous-directeur de la banque manqua un battement de cœur quand il vit l’intérieur.
Tout semblait à sa place. Aucun coffre n’avait été forcé, pas une seule effraction n’était visible. Cependant, au beau milieu de la petite pièce gisait le corps de Robert McPhil, le ventre ouvert du bas jusqu’en haut, le visage tuméfié, les yeux révulsés, le nez gorgé de sang. Juste à côté de lui, on pouvait voir quatre vases en terre cuite contenant ses intestins, ses poumons, son foie et l’estomac dans le dernier. Son cœur lui avait été également retiré puis posé près de sa tête. Il semblait avoir été écrasé.
Ecœuré, Gary eut un mouvement de recul, une main affolée sur sa poitrine comme pour vérifier que son propre cœur battait toujours. Quant à Barney, après avoir vomi toutes ses tripes, il s’évanouit lourdement sur le sol.


Mac sortit de l’ascenseur puis se dirigea vers les bureaux. Plusieurs de ses collègues étaient déjà là, au téléphone ou tapant leur rapport. D’autres devaient être en mission comme c’était son cas la semaine passée.
– Eh Mac ! Ça va encore être ta fête, le chambra son voisin de bureau.
– La ferme, Jerry ! Grogna le jeune homme sans s’arrêter.
Il traversa les bureaux puis grimpa les quelques escaliers qui menaient à celui du grand patron.
Paul Anderson était un homme de taille moyenne, ventru et grisonnant. Il gardait toujours un air renfrogné. Son travail n’était pas des plus faciles, contrairement à ce que pouvaient penser certains agents. Ses décisions devaient être bien prises, au risque de mettre son personnel en danger. Il n’avait pas le droit à l’erreur quant au choix des hommes qu’il devait envoyer sur le terrain et ceux qu’il affectait à une mission bien précise. Si quelque chose tournait mal, c’était encore lui qui se faisait remonter les bretelles par ses supérieurs et à en juger par la colère qui suivait chaque appel, on pouvait aisément imaginer sa frustration.
Remarquant que la porte était entrouverte, Mac frappa juste une fois avant d’entrer. Son patron lui adressa un regard furibond avant de lui ordonner sèchement de s’asseoir.
– Euh non, je préfère rester debout si ça ne vous ennuie pas, lança le jeune homme, peu impressionné par le ton furieux de son chef.
Celui-ci tapota nerveusement les doigts sur le bureau puis se leva d’un bond pour aller jusqu’à la fenêtre d’où on pouvait apercevoir les grands immeubles de Los Angeles.
– Je viens d’avoir le Directeur Farrell en personne, ronchonna Paul, il a minimisé les faits pendant son compte rendu à la presse.
Il prit le temps de croiser les bras devant lui sans se retourner. Son visage hermétique reflétait sur la grande vitre.
– Mentir sur cette course poursuite au beau milieu de Palmdale pour finir à Lancaster, c’était facile ! Grommela-t-il, faire avaler aux journalistes qu’un camion défectueux était à l’origine de ce carambolage sur la sortie trente-cinq, ça aussi, c’était du gâteau.
Il poussa un long soupir désapprobateur et décida enfin de faire face au jeune homme. 
– Mais expliquer qu’un de nos agents a fait feu sur un groupe de personnes sous prétexte qu’un homme armé s’était glissé parmi eux, c’était une autre paire de manche. 
Mac leva les yeux au ciel d’un air exaspéré.
– Il se dirigeait vers eux, patron, rectifia-t-il, agitant les bras en guise d’impuissance, des gamins ! Il se dirigeait vers des mômes ! Il aurait pu leur faire du mal et je ne pouvais pas le laisser partir. Ce type était notre tueur de vieilles dames. Je devais agir avant qu’il s’en prenne à une dixième victime.
Paul Anderson attira lentement son fauteuil à lui puis s’assit en grimaçant. Une ancienne blessure à la cuisse droite lui interdisait de rester trop longtemps debout.
– Je sais, mais le Directeur ne voit pas cette intervention forcée comme une grande victoire, remarqua-t-il quelque peu contrarié à ce sujet.
Mac se tenait toujours debout devant lui. Son regard avait viré à la colère.
– Monsieur Farrell aurait peut-être apprécié ma prestation si cette grand-mère avait été la sienne ? Fit-il entre les dents.
– Ça suffit ! Pesta son chef, frappant son bureau du poing, il y a des règles à respecter et tu dois t’y tenir au même titre que les autres.
Epuisé par les festivités de la veille, le jeune homme se racla le visage. Il avait savouré sa victoire un peu trop vite à son goût.
– Très bien ! Qu’est-ce que je dois faire cette fois-ci ? J’ai des vacances forcées à prendre ? Une lettre de démission ? Vous voulez mon insigne et mon arme ? Dites-le-moi qu’on en finisse !
Son chef le détailla un court instant comme s’il était le seul à pouvoir prendre cette décision.
– Assieds-toi !
Comme le jeune homme s’obstinait à rester debout, il adopta un air renfrogné et pointa un index sur le siège en face de lui. Résigné, Mac obtempéra avec regret. Il n’aimait pas se retrouver dans cette pièce à devoir supporter encore et encore les sempiternels sermons de son patron. Qu’il donne la sentence ! Pensait-il à bout de patience.
– Farrell voulait le renvoi immédiat, avoua Paul sans ménagement, j’ai dû faire appel à son bon sens en lui rappelant que tu étais un de nos meilleurs agents. Je lui ai parlé de tes prouesses de policier ainsi que les résultats impressionnants de tes tests à Quantico. Il a bien voulu oublier que tu venais d’enfreindre une bonne dizaine de règles en arrêtant ce tueur en série… à une seule condition.
Il ouvrit un tiroir et en sortit trois dossiers qu’il balança vers lui. Mac échappa un rire ironique comme s’il s’attendait au pire. Après quelques secondes d’hésitation, il se pencha légèrement. Il prit connaissance du premier dossier sous les explications de son chef.
– Janet Brenan, trente et un an, professeur d’histoire à l’université de Chicago, retrouvée morte dans son appartement. Pas de témoin, ni d’empreintes.
Le jeune agent découvrit les photos prises sur les lieux du crime.
– Intestins, poumons, foie et estomac retrouvés dans des vases en terre cuite, le cerveau en bouillie, à moitié sorti par les narines, et le cœur sur le sol, écrasé.
– Charmant, remarqua Mac en passant au second dossier.
– Adrian Chase, vingt-neuf ans, architecte à Toledo dans le Michigan, retrouvé mort dans l’ascenseur. Même mode opératoire. Là non plus, aucun témoin.
Puis le chef Anderson ouvrit lui-même le dernier dossier.
– Robert McPhil, cinquante-sept ans, directeur de banque à Chicago, retrouvé mort dans la chambre forte, même topo. Et le meilleur… les caméras n’ont rien enregistré.
Paul referma les dossiers et les tendit à son agent.
– Félicitations, tu vas à Chicago !
– Chicago ! S’étonna Mac en fronçant les sourcils, mais patron, j’étais flic là-bas, je ne peux pas…
– Bien sûr que si tu peux ! Coupa Paul en soupirant, d’ailleurs, j’ai briefé le lieutenant Bading. Il semblait impatient de te revoir.
Mac ferma les yeux quelques secondes, le temps d’accuser la nouvelle.
– Je dois cauchemarder, ce n’est pas possible, lâcha-t-il comme à lui-même, je vais me retrouver avec mes anciens collègues.
Paul ne put réprimer un sourire.
– Je suis ravi que ça vous fasse rire, railla le jeune homme d’un air boudeur.
– Pourtant, Chester Bading semble beaucoup t’apprécier, observa le chef, croisant les bras devant lui, et puis, vois le bon côté des choses. Tu n’es plus policier. Tu es agent du FBI maintenant. C’est à moi que tu dois rendre des comptes et non à Bading.
Mac se passa une main nerveuse dans les cheveux.
– Mouais ! J’aurais quand même préféré la mise à pied, rumina-t-il en se levant.
Il prit les dossiers pour les étudier tranquillement à son bureau.
– Ah oui, j’allais oublier ! Lança Paul, en fouillant dans un autre tiroir, tu as un équipier pour cette affaire.
Mac était déjà dépité à l’idée de retourner dans l’Illinois. Cette nouvelle ne fit que l’achever.
– C’est une blague ! Pesta-t-il, je bosse toujours en solo.
– Pas cette fois ! La dernière victime, Robert McPhil était un pilier important de la ville de Chicago, expliqua son chef, le maire a appelé Washington et veut le coupable sous les verrous le plus tôt possible.
Le jeune homme leva les yeux au ciel.
– Alors quoi… vous envoyez Mulder sur une affaire complètement loufoque et on ne trouve pas mieux que de mettre Scully dans ses pattes, lança-t-il en écartant les bras du corps comme pour marquer ce qu’il allait ajouter, le directeur Farrell ne pouvait pas trouver mieux comme châtiment.
– Cesse de te plaindre ! Grogna Paul en lui tendant le dossier, ça aurait pu être pire.
Résigné, Mac attrapa la chemise sans l’ouvrir. Il n’était pas pressé de connaître l’agent avec lequel il allait travailler durant un temps indéterminé. Mais son chef ne lui laissa pas cette satisfaction.
– Takano Murakami. Il est d’origine coréenne, bosse au FBI de Washington depuis une bonne dizaine d’années et d’après ce que j’ai lu, il a de brillants états de service. Tu devrais lire attentivement son parcours parce que c’est certainement ce qu’il est en train de faire en ce moment même avec le tien.
Le jeune homme ne chercha même pas à dissimuler son désaccord vis-à-vis de cette perspective. Il prit la chemise bleue en esquissant une moue réprobatrice puis fonça vers la porte.
– Encore une chose !
Son mal de tête ne lui permettant pas de râler plus que de raison, Mac se retourna vers son chef non sans un soupir d’exaspération.
– Essaie de revenir en un seul morceau, lui conseilla Paul en rangeant grossièrement les papiers sur son bureau, je ne me suis pas fourvoyé devant Farrell pour que tu reviennes entre quatre planches.
C’était bien là, une réflexion qu’adoptait Paul pour demander à ses agents de faire attention à eux. Il n’était pas très démonstratif et préférait sortir ce genre de petite allusion pour faire passer le message. Certains de ses hommes prenaient ces mots au pied de la lettre. D’autres, comme Mac, déchiffraient facilement les recommandations de leur chef.
– Bien patron !


Le jeune homme s’affala sur son bureau, la tête dans les mains. Hormis cet affreux tambourinement qui martelait ses tempes, il avait l’estomac soulevé par une envie de vomir. Ses festivités de la veille, bien que justifiées à son goût, lui revenaient en pleine figure comme une bourrasque de vent à contre sens.
– Alors ?
Son collègue, le regard fureteur, venait au renseignement. Jerry n’était pas un mauvais bougre, mais son plus gros défaut était sans nul doute sa grande curiosité. Mac leva à peine la tête vers lui.
– Qu’est-ce que je t’ai déjà dit ? Marmonna-t-il, enlève tes fesses de mon bureau.
– Allez ! Dis-moi ! Insista son interlocuteur sans pour autant bouger.
Mac commençait sérieusement à fumer de colère devant l’obstination de son collègue.
– Bordel, Jerry ! Tu chies, tu pètes avec ton cul et tu te mets assis sur mon bureau, lança-t-il entre les dents pour ne pas réveiller davantage son mal de tête, dégage de là !
Jerry leva les yeux au ciel d’un air exaspéré.
– Ça va, ça va ! Fit-il en se redressant, voilà, monsieur est content.
Il adopta son attitude de chien battu, croisant les bras devant lui. Une méthode quelque peu déconcertante qu’utilisait le jeune agent pour obtenir ce qu’il voulait même si dans le cas présent, Mac n’était pas d’humeur à parler. Pourtant, celui-ci céda d’un soupir agacé.
– On m’a refilé une affaire de merde à Chicago, laissa-t-il entendre en se massant les tempes douloureuses.
– Chicago ! Mais ce n’est pas là où…
– Si ! Coupa net Mac afin d’éviter le sujet.
Il adressa un regard noir à son interlocuteur pour le dissuader d’aller plus loin dans ses pensées.
– Ah bah, ce n’est pas cool ! Se contenta de dire Jerry en se grattant nerveusement la tête.
Le bruit de l’ascenseur retentit dans les locaux, suivi d’un claquement de talons aiguilles qui foulaient le carrelage. Joanna, la co-équipière de Jerry, apparut quelques secondes plus tard, deux grands cafés dans les mains. La jolie brune afficha un large sourire et se planta devant le bureau de Mac.
– Voilà ! Un grand moka avec crème, deux doses de sucre et double expresso pour mon héros du jour, dit-elle en posant le gobelet sur le bureau.
Mac leva la tête vers la jeune femme et la gratifia d’un sourire reconnaissant.
– Tu es mon sauveur, la remercia-t-il avant d’avaler une gorgée du liquide chaud.
Plutôt fière de son entrée, Joanna rencontra le regard étonné de Jerry.
– Quoi !
– Bah et moi ? Je n’ai pas droit au café encore une fois !
Sa collègue haussa les épaules sans masquer son indifférence.
– Prends l’ascenseur et descends ! C’est juste en face de l’immeuble, lâcha-t-elle d’un air détaché avant de foncer vers son bureau. Demande Greg. C’est mon barista préféré.
Elle s’installa sur son fauteuil tout en dégustant son moka puis prit la peine de rehausser ses longs cheveux avec une pince avant d’entamer son travail. Jerry pinça les lèvres de mécontentement en se penchant vers son collègue. 
– Tu es certain qu’il n’y a rien entre vous, murmura-t-il sans lâcher la jeune femme du regard, parce que je trouve qu’elle est drôlement aux petits soins pour toi. Je me demande si ce n’est pas pour ça que…
Mac lâcha un soupir accentué d’un léger grognement qui dissuada son collègue de poursuivre. Celui-ci n’insista pas davantage. Il se redressa lentement tout en détaillant l’un après l’autre les deux agents, puis croisa les bras devant lui.
– J’ai compris. Je vais aller me servir une tasse de ce café infect que nous fait cette machine hideuse et bruyante.
Il tourna les talons vers la pièce de repos, se grattant nerveusement la tête. Un sourire espiègle sur les lèvres, Joanna le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus dans son champ de vision puis reporta son attention à son voisin d’en face.
– Alors ? Je vois ton insigne sur ton bureau. J’en déduis que tu n’es pas viré.
Relevant la tête de ses dossiers plutôt macabres, Mac se frotta négligemment le visage. Il n’avait pas beaucoup dormi ces derniers temps à cause du tueur de vieilles dames et sa seule nuit de repos, il l’avait passé à siffler des bières jusqu’à pas d’heures.
– J’ai hérité d’un autre tueur en série, lâcha-t-il après avoir avalé une gorgée de café, encore plus malade que le précédent.
Joanna pouvait aisément voir une partie des photos étalées devant le jeune homme. 
– Ça a l’air tout aussi dégueu ! Observa-t-elle en se calant dans son fauteuil.
Jerry revenait avec une tasse dans la main, la mine toujours boudeuse. Il traversa la grande salle des bureaux, passant devant plusieurs collègues.
– Nathan et Richard pataugent toujours avec cette affaire d’enlèvement, grimaça-t-il, le gamin a disparu depuis quatre jours déjà.
Mac se pencha légèrement pour regarder les deux agents affalés sur leurs bureaux, rassemblant tout ce qu’ils avaient amassé durant leur enquête. C’était une des choses qu’il détestait dans ce métier. Ne rien trouver, ne rien savoir, perdre le contrôle de soi devant une affaire déconcertante, la frustration de l’échec.
Au même moment, le chef Anderson apparut en haut, les mains posées sur la barrière.
– Miller ! Benson ! Il vient ce rapport ? Cria-t-il d’une voix grave.
– Oui monsieur ! Lança Jerry qui se dépêchait de mettre des papiers dans une chemise.
– Et toi Campbell ? Qu’est-ce que tu fais encore là ?
Mac leva les yeux vers son chef en agitant le dossier de son futur équipier comme pour montrer qu’il y jetait un œil.
– Prends ta journée ! Décréta Paul sans prêter attention au regard étonné des deux autres agents. Tu pars pour Chicago demain matin.
Il n’y avait donc plus aucune échappatoire pour Mac qui esquissa une grimace à cette idée. Tout semblait avoir été décidé à l’avance comme pour le sanctionner. Il avait débarrassé la ville d’un dangereux criminel et son supérieur le remerciait en l’envoyant là où il s’était juré ne jamais revenir.
Alors qu’elle grimpait les escaliers qui menaient au bureau du chef, Joanna agita discrètement la main en guise de salutation. Jerry quant à lui, toujours à la traîne, tapota amicalement l’épaule de son collègue.
– Fais gaffe à tes fesses, lui conseilla-t-il avant d’imiter co-équipière.
Mac se leva lentement et prit les dossiers. Comme il ne savait pas quand il serait de retour, il rangea grossièrement ses affaires. Après un dernier coup d’œil autour de lui, il mit ses lunettes de soleil et fonça en direction de la sortie.


Walter Abbott, directeur du FBI de Washington, finissait un entretien avec son meilleur agent, Takano Murakami, vivement recommandé par son chef pour une enquête sur de violents meurtres.
– Je ne vous cache pas que cette affaire est plutôt étrange, reconnut-il sans détour. Le tueur est très méticuleux. Il ne laisse rien au hasard et, comme si on en avait vraiment besoin, il semble avoir un certain goût prononcé pour l’informatique. Sinon, je ne vois pas comment il aurait pu détourner les caméras de cette banque ainsi que celle de l’ascenseur.
Takano avait déjà pris connaissance des dossiers. Les photos n’étaient pas agréables à regarder mais l’agent semblait avoir l’habitude.
– Il y a un intervalle de cinq jours environ entre chaque meurtre, continua Walter, les victimes n’ont aucun point en commun. Inutile de vous dire que la police de Chicago patauge complètement. Des questions ?
L’agent posa les papiers sur le bord du bureau.
– Pourquoi la criminelle de Chicago ? Demanda-t-il en fronçant les sourcils.
– Tout d’abord parce qu’il y a eu deux meurtres dans cette ville et ensuite parce que le maire en a demandé la primeur. Toledo n’a émis aucune objection. De toute façon, c’est le FBI qui se charge de l’enquête et vous disposez de toute l’aide nécessaire, bien entendu.
Walter poussa un soupir puis se laissa aller contre le dossier de son large fauteuil en cuir.
– Encore deux choses ! Fit-il en fouillant dans un tiroir, le lieutenant Chester Bading ne porte pas les agents fédéraux en haute estime.
– Pourquoi ?
– Il y a une quinzaine d’années, alors qu’il venait tout juste d’être nommé lieutenant, sa femme et son fils aîné ont été pris en otage avec trente autres civils à la Fédérale Réserve Bank de Chicago. Le FBI est intervenu ainsi que le SWAT malgré le désaccord du négociateur. Le fils de Bading et un banquier sont morts pendant l’intervention. Nous avons eu de grosses pertes aussi.
– Oh, je vois, comprit Takano, je m’efforcerai de rester très discret… et la deuxième chose ?
Le directeur Abbott esquissa une petite moue puis jeta une chemise verte sur le bureau.
– Vous aurez un équipier pour cette enquête.
Son interlocuteur ne parut pas apprécier cette perspective.
– Mais monsieur, sauf le respect que je vous dois, je travaille toujours seul, protesta-t-il poliment.
– Je sais mais cette affaire commence à prendre des proportions qui font parler d’elle en haut lieu et nous devons y mettre un terme au plus vite, avança Walter en se redressant, vous êtes mon meilleur agent et un excellent profiler. Je sais également que vous garderez la tête froide quelle que soit la situation comme toujours. Ce qui ne sera certainement pas le cas de votre partenaire.
Après avoir bien assimilé la dernière réflexion de son patron, Takano hésita quelques secondes avant de prendre le dossier.
– Michael Alexander Campbell ! Déclara Walter, trente-deux ans, né à Sioux Falls dans le Dakota du Sud. Il a été policier à la criminelle de Chicago pendant cinq ans avant de faire une demande d’affectation au FBI.
– A Chicago ! C’est un peu gênant non ? Ça ne va pas poser de problème ?
– Pas plus qu’à vous ! Bading a reçu des ordres de ses supérieurs. Il devra s’y tenir, répondit le directeur en agitant la main vers le dossier, les tests de Campbell à Quantico sont très impressionnants, presqu’aussi bons que les vôtres. Sa dernière affaire remonte à deux jours. Le tueur de vieilles dames.
– On en a parlé dans les bureaux, déclara Takano en faisant mine de se rappeler ce qu’il avait entendu. Un tueur qui enlevait des dames âgées. Il leur rasait le crâne, leur arrachait les ongles et faisait un trou dans chaque talon. Une fois que les pauvres femmes étaient vidées de leur sang, il les jetait dans une ruelle.
– C’est exact ! Campbell a mis fin à ses agissements en lui mettant une balle dans la tête au beau milieu d’une foule, expliqua Walter, ce qui n’a pas été du goût du directeur Farrell. Pourtant, on a retrouvé en vie la dernière victime de ce malade grâce à une clé qu’il gardait sur lui. Le tueur louait un box dans un entrepôt.
L’agent Murakami prit le temps de bien lire les états de service de son futur équipier.
– Je vois que notre homme a un sérieux problème avec la hiérarchie, remarqua-t-il en levant les sourcils.
Il échappa un long soupir sachant pertinemment que tout n’était pas noté dans ce genre de dossier.
– Qu’est-ce que je dois savoir à propos de ce Campbell ? Demanda-t-il d’emblée.
La question fit sourire Walter Abbott qui, apparemment, s’attendait à cette réaction. 
– J’ai longuement parlé avec Paul Anderson ce matin, avoua-t-il en croisant les bras devant lui.
Impatient de connaître un peu plus de détails, Takano demeurait attentif.
– D’après lui, Campbell est un bon agent qui opère par instinct. Hormis un sale caractère et un franc-parler, il est intègre et met un point d’honneur à clôturer une affaire quel que soit le temps que ça peut lui prendre. C’est un excellent tireur. Il est brillant. Ses capacités physiques sont impressionnantes. D’ailleurs, il a un dossier médical plutôt vierge. Jamais malade, pas même la varicelle. On parle seulement d’une maladie qu’il aurait contracté quand il avait sept ans et qui a bien failli le tuer mais depuis…
Walter se gratta nerveusement la tête, l’air quelque peu confus.
– Vu comme ça, ce type a l’air énigmatique mais Anderson semble beaucoup l’apprécier, continua-t-il en se levant, il m’a demandé de ne pas le juger en fonction de son dossier. Donc, je vous recommande ce conseil. Un avion vous attendra demain matin à l’aéroport.
Takano imita son directeur sans dissimuler son inquiétude quant à cette nouvelle enquête. Il allait quitter Washington pour plusieurs jours, peut-être plus.
– Si cela ne vous ennuie pas, j’aimerais partir demain soir, sollicita l’agent, comme vous le savez sûrement, mon divorce a été prononcé la semaine dernière et j’aimerais profiter de ma fille avant mon départ.
Le directeur Abbott ne prit pas la peine de réfléchir. Il accepta aussitôt la requête de son agent.
– Je ne connais que trop bien cette situation, confia-t-il d’un sourire gêné, avec cette fonction qui me prend le plus clair de mon temps, je vois très peu mes enfants. Un reproche que me fait constamment mon ex-femme.
Il tapota amicalement sur l’épaule de son interlocuteur.
– Prenez votre journée, Takano ! Profitez de votre petite Alicia au maximum ! J’appelle le pilote pour reporter le vol à demain soir.
L’agent Murakami le remercia d’un simple signe de tête puis quitta le bureau avec les dossiers en main.
9
Mise en avant des Auto-édités / La contemplation des lignes de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 11 avril 2019 à 15:54 »
La contemplation des lignes de Isabel Komorebi

1.


— Te souviens-tu du jour où tu es mort ?
— Non.
— Pourquoi me mens-tu ?
— Je ne mens pas.
— Si. Je l’entends au ton de ta voix. Dis-moi. Dis-moi où tu étais.
— Vous ne pourriez pas comprendre.
— Essaye, s’il te plaît.
— Vous voulez savoir si je l’ai vu, n’est-ce pas ?
— Qui ça ?
— Dieu.
— Eh bien, oui, j’avoue que j’aimerais le savoir.
— Je suis désolé, mais vous allez être déçu. Car je n’ai vu ni dieux, ni anges, ni démons.
— Mais tu as bien vu quelqu’un ?
— Oui.
— Alors qui est-ce ? Qui dessines-tu sur toutes ces pages ? Qui est cette personne ?
— C’est difficile à expliquer.
— Dis-moi, s’il te plaît. Qui est-ce ?
— Celle qui m’a sauvé.
— Pardon ?
— Celle qui m’a demandé de vivre. Celle que je dois attendre. Celle que je vais aimer.

2.
La fille


Je descends du train en faisant bien attention aux marches glissantes. Il a plu une bonne partie du trajet, et je n’ai aucune envie de me casser la figure. Je suis la dernière à sortir. J’ai laissé le wagon se vider avant de me lever de mon siège. J’ai pris mon petit sac de voyage sous le bras, passé mon coupe-vent pour me protéger de la fraîcheur extérieure, et je me suis jetée dehors.
Je n’avais pas prévu de m’arrêter ici. Je pensais aller plus loin, me laisser porter par le train plus longtemps, mais peu importe, c’est mon choix, c’est ainsi. Je me retrouve sur le quai de la gare et je lève le nez. Il fait froid, humide, brumeux, et je vais vite me retrouver gelée si je ne bouge pas. Il doit à peine faire dix degrés, et je ne porte qu’un jean, des ballerines et un petit pull léger. Je maudis la météo, car à cette période de l’année, il devrait pourtant faire beau et chaud. Le train siffle, bouge, et reprend sa route, me laissant dans un endroit que je ne connais pas. Je le regarde s’éloigner, le cœur serré, essayant de me convaincre que je n’ai pas fait une erreur en m’arrêtant ici, dans un lieu inconnu dont je ne sais rien.
Il n’y a pas grand monde sur le quai, à part quelques familles venant accueillir l’un des leurs, ainsi qu’un couple d’amoureux qui s’enlace et qui s’embrasse. La gare semble minuscule, j’en conclus donc que je suis dans une petite ville, et j’espère tout de même que je vais y trouver un loueur de voitures. Je n’en pouvais plus du train, de ses contours exigus, de son balancement régulier. J’aime voir le paysage défiler devant mes yeux, j’aime voir les montagnes succéder aux prairies, les lacs succéder aux canyons, les déserts succéder aux forêts. Mais cette fois, j’ai eu besoin de prendre l’air, de me lever, de marcher, de courir, de crier, de hurler.
Je me dirige vers l’accueil. Une dame me désigne le commerce que je cherche et me donne l’adresse en me dessinant rapidement un plan de la ville.
— Quel type de véhicule recherchez-vous, mademoiselle ? C’est petit ici. Vous risquez de ne pas avoir de choix, m’explique-t-elle d’un ton navré.
— Ça n’a aucune importance, lui dis-je.
Et c’est la vérité, car je me moque bien de louer une citadine ou un 4X4, tant que je peux rouler en toute liberté, ça me convient. Ça fait maintenant des années que j’engloutis les kilomètres, me laissant porter, me laissant guider.
Guider par quoi ? Par les lignes ? Dans quel but ? Pourquoi je m’inflige tout ça ?
Une première goutte tombe sur mon nez et me sort de mes songes. Une deuxième. Une troisième. Il commence alors à pleuvoir, d’une petite pluie bruineuse qui ruisselle et s’insinue dans tous les pores de ma peau pour me frigorifier. Je tords le nez, j’ai froid, j’ai faim.
Je décide de reporter mon projet de location de voiture le temps de me restaurer, et surtout de me réchauffer. Je rentre dans un café au sol recouvert d’un beau damier noir et blanc, d’un large comptoir et de grosses banquettes rouges. J’adore ce genre d’endroit, accueillant, familier, je m’y sens bien. Je me choisis une banquette au fond, à l’abri des regards, et j’ai à peine le temps de m’asseoir et de me saisir du menu qu’une serveuse me sert une tasse de café fumante. L’odeur de la caféine emplit alors mes narines, et je sens une odeur agréable de cannelle et de fruits rouges me monter à la tête.
— Que désirez-vous manger, madame ? me demande la serveuse. On a une excellente tarte au citron, tout est fait maison ici. Et le chef fait les meilleurs pancakes de la région, ajoute-t-elle d’une voix enjouée.
Je lève le nez et je l’observe. Elle est jeune, très jeune. C’est une petite rousse toute fine, au visage bardé de taches de rousseur et aux yeux verts pétillants, la taille impeccablement cintrée par son tablier blanc, et les cheveux grossièrement attachés avec un ruban violet. Je regarde son étiquette et je plisse les yeux, ma serveuse s’appelle « Lucy ».
— Alors, si le chef est si doué que ça, allons-y pour les pancakes. Et des œufs brouillés, s’il vous plaît.
La jeune serveuse me fait des grands yeux étonnés.
— Waouh ! Vous venez de Californie ? me demande-t-elle, apparemment surprise.
Je sursaute et je me cale au fond de ma banquette.
— Euh… oui. Comment le savez-vous ?
— Vous avez l’accent.
— Ah.
Depuis le temps que j’ai quitté mon État natal, j’aurais pu croire que je l’avais perdu mon accent. Apparemment, non.
— Et qu’est-ce qui vous amène par ici ? continue-t-elle.
Sa question est parfaitement innocente, dénuée de tout jugement et de toute curiosité. Elle cherche juste à être polie et pourtant je reste plantée face à elle sans rien dire. Car, en vérité, je ne sais pas quoi lui répondre.
Je ne sais absolument pas ce que je fais ici.
— Oh ! Pardon, reprend la jeune serveuse au bout d’un moment, gênée. Veuillez m’excuser, ça ne me regarde pas.
Et je la vois s’éloigner, clopinant avec grâce sur ses petites bottines, demandant à d’autres clients s’ils ont besoin de quelque chose. Puis, mon attention se reporte sur le set de table qui désigne le Colorado et ses plus grandes villes. J’y vois aussi des dessins de plaines, de chevaux, de bétails et de montagnes. Je reste ainsi pensive sur ma banquette pendant de longues minutes, le temps que Lucy me rapporte ma commande. Elle se fend d’un large sourire en déposant mon assiette garnie à ras bord, et je me maudis d’avoir été si impolie avec elle.
— Pardon, lui dis-je. Pouvez-vous me dire où est l’office du tourisme ici ? J’aurais besoin d’un plan de la région.
— Oh ! C’est juste à côté de l’hôtel de ville, me répond-elle de toutes ses dents blanches. C’est le grand bâtiment sur la place de la ville, là-bas, en partant sur votre droite. Vous ne pourrez pas le rater.
Je la remercie vivement et je dévore mon plat. Je commence à mieux réfléchir, réchauffée et le ventre plein, même si mes pieds sont toujours gelés. Il faudra que je songe à m’acheter prochainement de vraies chaussures, si je ne veux pas finir grippée.
Je laisse mes doigts courir puis taper nerveusement sur la table et j’observe tout ce que je vois autour de moi. Les clients vont et viennent, sourient, se saluent, s’embrassent. Je suppose que beaucoup sont des habitués et qu’ils doivent peut-être même tous se connaître. Je me demande alors bien ce que je fais ici, dans le café de cette petite ville, à des milliers de kilomètres de chez moi.
Mais je n’ai plus de chez moi.
Mon cœur rate alors un battement, et je sens soudain une vague de panique m’envahir. Je ferme les yeux. J’inspire. J’expire. Et je recommence plusieurs fois, jusqu’à ce que je me calme. Puis je secoue la tête, et je me lève. Je récupère mon sac, mon coupe-vent, je règle mon repas, salue poliment ma jeune serveuse à qui j’ai laissé un gros pourboire et je me retrouve dans la rue. Il fait toujours aussi froid, mais la pluie a cessé, se transformant en un faible crachin. Le sol est trempé, saturé de grosses flaques d’eau, et les voitures font bien attention à ne pas rouler trop vite, pour ne pas éclabousser les passants. Je suis surprise pas tant d’attention de leur part, car dans les grandes villes, les conducteurs ne se priveraient pas d’arroser toute la chaussée.
Je regarde le sol et ses lignes blanches qui strient la route. J’inspire à fond, et je prends à droite.
Je récupère tous les prospectus possibles à l’office du tourisme, mais comme je n’y trouve aucun plan détaillé de l’État, j’en achète un dans une petite supérette, et j’en profite pour prendre quelques affaires supplémentaires pour mon voyage, car j’ignore quand je ferai mon prochain arrêt.
Et, les bras surchargés, je me dirige enfin vers le loueur de voitures. Je ne vois sur le parking que quelques voitures, et j’espère vraiment que je vais pouvoir louer l’une d’entre elles, sinon, je n’aurais plus qu’à retourner à la gare et continuer ma route autrement.
Je pousse la porte et une sonnette stridente retentit. Il n’y a personne, mais j’entends un bruissement et une forte toux venir de l’arrière-boutique.
— J’arrive ! crie une voix rauque.
Je regarde à droite, puis à gauche. Tous les murs sont blancs, c’est propre, mais triste, et pas vraiment accueillant.
Je n’attends pas longtemps et un monsieur assez âgé apparaît derrière le comptoir. Il est chauve, aborde une épaisse barbe grise, une chemise à carreaux et de grosses lunettes.
— Je peux faire quelque chose pour vous, ma p’tite dame ? me demande-t-il en toussant.
— J’aimerais vous louer une voiture s’il vous plaît, lui dis-je en m’avançant.
Le monsieur âgé sort alors une pile de papiers et commence à griffonner dessus.
— Pour combien de temps ?
— Un mois environ, je lui réponds.
— Vous êtes ici pour le travail ou en congés ?
Je secoue vigoureusement la tête, gênée.
— Ni l’un ni l’autre.
Le vieux monsieur tord le nez.
— Et vous pensez la ramener ici, ou dans une autre agence ?
— Une autre agence.
Il continue de griffonner ses papiers, puis m’explique qu’il n’a que trois véhicules de disponibles. Je réponds que ça n’a pas d’importance, et que le petit pick-up fera parfaitement l’affaire, que je n’ai pas besoin de plus.
Je le regarde relever mon numéro de permis de conduire et celui de ma carte bancaire. Puis, je ferme les yeux et mon esprit s’évade. Je me mords les lèvres et les larmes me montent aux yeux. Alors, je repense soudain aux lignes blanches, et je me demande si cette fois, elles vont enfin se décider à m’amener enfin quelque part.
Quelque part où je me sentirai enfin en paix.
Quelque part où je serai enfin heureuse.
— Ça ne va pas, ma p’tite dame ? me demande le vieux monsieur de sa voix rauque.
Je dois avoir l’air bien pâle et bien accablée, car il semble s’inquiéter sincèrement pour moi. Je hoche la tête et me redresse de toute ma hauteur. Puis, je me force à sourire, alors que pourtant, à cet instant-là, j’ai juste envie de m’écrouler et de pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps.
— Si, pardon. Veuillez m’excuser.
— Il n’y a pas grand-chose à voir dans la région, ma p’tite dame, continue-t-il d’une voix douce. Vous comptez faire quoi par ici ?
Je refoule mon chagrin et je lui réponds en inspirant lourdement :
— Rouler.
10
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Résultats du Trophée Anonym'Us 2018/2019
« Dernier message par Apogon le dim. 31 mars 2019 à 16:32 »
Le podium du Trophée Anonym'us 2018/2019

Gagnant : Balthazar Tropp
avec la nouvelle Autoportrait


Deuxième : Katia Campagne
avec la nouvelle Quand la Terre mourra


Troisième :  Nick Gardel
Avec la nouvelle Faut bien se nourrir



4e et 5e ex-aequo :

Histoire d'oreille de Frédérique Hoy

Et

Rédemption de Céline Denjean

Pour en savoir plus sur la totalité des participants au concours :
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