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Chroniques Service Presse / Fin d’été de Lyne Caputo Editions Edilivre
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 15 sept. 2019 à 17:27 »
Synopsis :


Lili n’en finit plus de supporter une vie où plus rien n’a de sens, y compris l’attitude de son mari bien intentionné et le comportement de son amie un brin manipulatrice. Jusqu’au jour où le destin, la Providence, ou encore le hasard, se met en tête de jalonner son chemin de bien étranges rencontres, aussi inattendues que magiques avec un être déconcertant. Entre la Louisiane, l’Angleterre et la France, la vérité qui se cache derrière l’existence même de David, un homme qu’il semble bien difficile de garder en place, va chercher à prendre forme. A condition de pouvoir donner du sens à ce qui ne semble guère en avoir.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur ainsi que les Éditions Edilivre pour leur confiance et pour l’envoi de ce SP au résumé fort intrigant.
Professeur de français, Lili, originaire du centre de la France, décide de s’installer en Angleterre pour suivre son mari James, directeur d’une école privée pour garçon. Ils se sont rencontrés lors d’un échange entre leurs deux écoles, et tout est allé très vite entre eux : le déménagement de la jeune femme, leurs fiançailles et leur mariage.
Habituée à se contenter de ce que la vie lui réserve, Lili s’accommode de cette relation simple mais sans relief. James n’est certes pas l’homme idéal, celui qu’elle espérait, mais Lili a compris depuis longtemps que la vie n'est pas un conte de fées.
 Malgré les difficultés financières qu’il rencontre, James a souhaité offrir à sa femme des vacances dans une charmante maison d'hôte à la Nouvelle Orléans. C’est en ce lieu chargé de souvenirs, qu'à quelques jours du départ, Lili fait l'étrange rencontre de David ; un jeune homme aussi charmant que mystérieux, au look tout droit sorti des seventies, lui aussi en vacances dans cette plantation.
Ces brefs instants passés en compagnie de cet inconnu vont inexplicablement chambouler Lili. David l’envoute complètement ; ce dernier ayant la capacité d'apparaître et de disparaître en un instant. Cette rencontre va dès lors fortement raisonner en elle, jusqu’à la hanter.
De retour en Angleterre, la jeune femme n’a plus le goût à rien, et considère désormais sa vie monotone, terne et sans saveur. Portant un jugement plus accru sur son existence, elle prend soudain conscience qu’elle ne répond jamais à ses propres désirs, mais trop souvent à ceux des autres. Serait-elle devenue trop docile ?
 Plus James et Lili rencontrent des désaccords et affrontent des difficultés, plus l’envie de revoir David s’implante en elle. En pleine détresse, ce besoin devient de plus en plus impérieux pour se transformer en véritable obsession...
Leur couple, déjà mis à mal par un quotidien fade et tiède, s’essouffle lentement et inexorablement. Et c’est comme ça qu’un matin, un mouchoir plaqué sur sa conscience et n’écoutant plus que son cœur, elle quitte tout et s’envole pour la Louisiane, pour tenter de retrouver David.
Mais au fait... David, qui es-tu ? Lili va tenter de le découvrir...
Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enchaînés au cœur d’une intrigue captivante, dans une sorte de rêve éveillé, mêlant illusion et réalité.
Avec finesse et intelligence, l’auteur tisse un récit particulièrement bien construit : la quête identitaire de deux êtres dont le point commun est de subir leur destin. Ensemble, ils vont tenter de donner un sens à leur vie.
Grâce à une écriture subtile et maîtrisée, nous suivons l'errance de Lili avec émotion. Nous la voyons tâtonner, s’accrocher pour reprendre sa vie en main, chercher des réponses aux questions qui la taraudent.
« Qui suis-je ? Qui est cet autre (David) en qui je me reconnais ? »
Au cours de ma lecture, j’ai eu l’impression d’avancer dans un genre de clair-obscur émotionnel, un peu comme quand on espère voir le soleil apparaître entre les nuages. J’ai été captivée par les sensibles descriptions, par la magnifique écriture d’atmosphère toute en nuances, par l’histoire que l’on ne peut pas lâcher avant le dénouement.
Quant aux personnages, ils ne sont pas en reste ; étoffés avec soin et magnifiquement travaillés. Je me suis volontiers laissée charmer par David et son aura de mystère ; décontenancée par le comportement ambivalent de ce mari aussi attentionné que manipulateur ; plus qu’agacée face aux initiatives et aux propos maladroits de l'expansive Wendy. Et bien sûr, je me suis inévitablement attachée à cette Lili, si désorientée mais ô combien émouvante, où, chacun de nous peut se retrouver aisément.
En conclusion, un merveilleux moment passé en compagnie de Lili, James et David 😍

Alors, si vous aimez les ouvrages où se mêlent histoire d’amour et quêtes d’identité, foncez découvrir ce roman  :pouceenhaut: Une lecture parfaite surtout en cette fin d’été  :clindoeil: 
Pour ma part, plus qu’une envie : attaquer très vite le tome 2 😋


Ma note :

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Mise en avant des Auto-édités / Les héritiers de Nàdar (Alba) de Terry Dunes-Carreto
« Dernier message par Apogon le ven. 6 sept. 2019 à 16:48 »
Les héritiers de Nàdar (Alba) de Terry Dunes-Carreto



PREMIÈRE PARTIE

CHIMÈRES


1 AU COMMENCEMENT

La douleur fut brève mais intense, si bien qu'elle m'obligeât à me relever brutalement, dans un fugace espoir de retrouver un brin de souffle. Cette impression qu'on essayait de m'arracher la colonne vertébrale : cette marque, le long de mon dos, avait beau se trouver là depuis ma naissance, j'en ressentais encore les morsures, telle une brûlure vive, chaque matin qui m'était donné. Lorsque mon regard tenta en vain de chercher un objet ou une forme rassurante autour de moi dans le but de m'apaiser, la première chose que je vis fut mon reflet dans le grand miroir de la coiffeuse posée en face, parsemée de rayures et d'irrégulières traces de poussière. Le souffle court, le visage ruisselant, une bouffée de chaleur désagréable et une unique larme coulant lentement sur ma joue droite, je n'eus d'autres choix que de scruter les lignes distinctes de mon visage, déformées par les aspérités de ce vieux miroir. Je restais pourtant là, assise sur mon immense lit à baldaquin et passais longuement mes doigts entre les plis des draps tout en m’agrippant, comme si une force surhumaine était sur le point de m'en arracher.
Une pluie forte et assourdissante frappait les carreaux des fenêtres. Seul un petit lampadaire sur St. George's Mews éclairait la pièce par l'ouverture et laissait apparaître les murs usés de la chambre. Je posais mon regard sur le vieux papier-peint qui se décollait légèrement ; à d'autres endroits, c'était l'humidité et la moisissure qui avaient envahi les moulures et le plafond. Quel triste tableau... Près de la fenêtre, seule une petite commode aux formes incurvées avait été posée là, tentant désespérément d'orner le mur sale et la tapisserie décolorée. Il fallait que je fasse quelque chose, je ne pouvais plus vivre dans un tel endroit... Un vent léger commença à souffler et quelques branches du jeune cognassier de l'arrière-cour claquèrent en rythme sur les carreaux. Il en résulta une gigantesque et funèbre danse, presque fantomatique, de leurs ombres sur le pan de mur juste en face, tout près de moi. Je frissonnais alors. La pièce, d'ordinaire démodée et inintéressante, se montrait ici sur son jour le plus effrayant. La scène aurait pu m'encourager à me lever mais je restais silencieuse et béate à la vue du spectacle. Peut-être était-ce le fruit de mon imagination lorsque j'entrevis les ombres chinoises de deux branches qui s'entrelaçaient majestueusement dans une remarquable étreinte. La beauté de ma vision me fit sourire et j'y trouvais là un apaisement probant. Ma douleur semblait s'atténuer peu à peu. Bien sûr, elle ne disparaissait pas... jamais.
Un bruit sourd de verre brisé au rez-de-chaussée interrompit la semi-plénitude dans laquelle je me trouvais. Après un sursaut puis un juron, je me précipitai vers le coffre au pied de mon lit pour attraper ma robe de chambre. Je parcourus ensuite à tâtons le pan du mur se trouvant près de la porte de la chambre pour allumer la lumière, mais lorsque j’enclenchai l'interrupteur, rien ne se produisit.
— Classique..., marmonnai-je, en levant les yeux au ciel.
Je saisis alors une lampe de poche dans le petit tiroir de la table de chevet, après l'avoir pratiquement arrachée de son coffre en forçant l'ouverture, puis descendis les marches de moquette usée qui menaient à l'entrée de la maison. Le compteur se trouvait dans une petite boîte électrique à l'intérieur du placard de l'entrée. Seule une porte tenait encore sur ses gonds et des toiles d’araignées d'une épaisseur phénoménale parementaient le fond des étagères. Je levai la petite manette pour rétablir l'électricité mais rien n'en découla.
— Non... pas maintenant... grommelai-je.
En espérant de tout cœur que la panne fût générale, je pris soin de vérifier par l'immense fenêtre du salon si le réverbère devant l'entrée de la maison, les porches des voisins ainsi que les minuscules et lointaines fenêtres de l'immeuble de Hill View sur Primrose Hill Road, avaient ne serait-ce qu'une seule petite loupiote allumée, mais, encore une fois, le néant. Devant moi, bien sûr, à travers l'allée d'arbres et de buissons, l'obscurité du parc de Primrose Hill. Un second bruit de fracas retentit derrière moi, et, après m'être maudite de sursauter au moindre bruit un soir d'orage, je me dirigeai vers la salle à manger en prenant soin de ne pas manquer les deux marches qui séparaient les pièces et qui m'avaient si souvent, depuis mon arrivée, emportée face contre terre. La grande baie-vitrée de la salle à manger, donnant sur une ancienne mais majestueuse véranda ouvrant elle-même sur l'arrière-cour, semblait ne présenter aucun dommage. C'est lorsque j'entrevis une marre d'eau derrière le vieux fauteuil élimé de famille que je compris que plusieurs branches du cognassier avaient traversé les carreaux sous la force du vent. Après avoir enfilé des bottes et une parka, je courus vers la petite remise qui se trouvait au fond du jardin. La pluie battait à mes oreilles et je sentais déjà la fatigue me ronger progressivement. J'étais pourtant bien habituée à ce genre d'averses, puisque ma dernière demeure se trouvait dans le sud de la France. Là-bas, le temps y était en général ensoleillé et doux dans l'année et pratiquement caniculaire l'été. Mais parfois, à mon grand désespoir, les orages, associés à la chaleur, y était violents et assourdissants. Dans tous les cas, le seul moment de l'année où je me sentais quasiment en harmonie avec l'atmosphère extérieure était durant le printemps, ce qui m'emmena à penser à quel point j'avais été idiote de m'installer à Londres en plein mois de novembre !
Comme le reste de la maison, du sous-sol au grenier, en passant par leur propriétaire, la remise était dans un piteux état : deux pelles reliées par une multitude de toiles d'araignées, un seau en plastique fendu ne contenant rien de bien connu à ce jour ; quelques étagères tenaient encore sur leurs supports mais l'une d'entre elles avait succombé au poids d'une cagette pleine d'outils rouillés. Sur le sol, j'aperçus une grande bâche recouverte de terre. J’entrepris de m'en servir de protection pour recouvrir une partie de la véranda : la tâche ne fut pas aisée, puisque cette même véranda devait faire plus de deux mètres cinquante de hauteur et le carreau cassé se trouvait sur la partie pentue juste au-dessus de l'ossature principale. Je pris l’escabeau posé sur la façade de la maison, puis m'agrippai à la structure et à la gouttière métallique. Il ne me restait plus qu'à attacher les ficelles de la bâche sur le fleuron, et la tendre en la reliant au tronc de l'arbre et à un piquet dans l'herbe, pour permettre à l'eau de s'écouler sur la pelouse du jardin, et non dans ma véranda. L'affaire aurait été terminée en quelques minutes si je n'avais pas été aussi faible ou si le déluge actuel ne m'obstruait pas la vue dès que je levais la tête ; bien sûr, pour couronner le tout, l'escabeau était extrêmement glissant. C'est d'ailleurs ce dernier qui faillit mettre un terme aux deux semaines dans le nouveau boulot que j'avais entamé, en me fracturant la cheville, me laissant ainsi dans le plâtre pendant qu'un jeune novice viendrait certainement me voler la place. Étrangement, ma chute fut beaucoup plus douillette que ce que j'aurais pu penser : je sentis quelque chose de rugueux m'attraper la jambe et la tirer. Au lieu de tomber sur ma jambe droite, je me retrouvai allongée sur le dos, les quatre pattes en l'air. À ce moment-là, j'aurais juré entrevoir une ombre fine et rapide s'évanouir dans les airs. En me relevant brusquement, je pris soin de jeter un coup d'œil à la surface sur laquelle je m'étais littéralement étalée : là où aurait dû se trouver un amas de mousse ou bien même de l'herbe fraîche et dense, jonchaient vulgairement de nombreux cailloux aux surfaces irrégulières et de hautes orties. Comment avais-je pu ne pas me blesser en tombant sur tout ceci ? Une large flaque d'eau entourait le pied du cognassier qui me surplombait. L'espace d'un instant, je crus y entrevoir plusieurs tâches de lumière qui scintillaient de façon extrêmement irrégulières. Pourtant, lorsque je levai la tête, ma perception fut, une nouvelle fois, mise à l'épreuve puisque les nombreux coings bien mûrs qui se balançaient au rythme de lourdes gouttes d'eau, avaient pourtant une couleur bien terne, reflétant la teinte sombre du ciel. Ces visions incessantes ne m'encourageaient guère à m'affirmer sur ma normalité.
Comme la France ne me manquait guère, tout ce qui pouvait éloigner mes pensées de ce pays de malheur me rendait d'autant plus joyeuse : la bruine, la grisaille, la verdure, l'architecture brute et ancienne de ma maison et les traditions, déversées sur cette étoffe écossaise de famille aux carreaux verts et aux lignes bleu-violettes qui gisait sur la petite table basse. Fuir la France aurait dû m'apporter stabilité et plénitude, pourtant je le sentais au fond de moi... depuis mon arrivée, même si mon corps perpétuait cette volonté de me nuire comme il l'avait toujours fait, ce fut toute ma raison qui s'éloignait à présent de moi. Je restai là un moment à observer le comportement et la résistance de la bâche que je venais d'attacher. Malgré les inconvénients qu'incombait un déménagement au mois de novembre dans une ville comme Londres, je me surprenais à apprécier ces moments où je pouvais, seule, faire le vide et écouter fredonner le vent et tambouriner la pluie. Je m'assis dans le vieux fauteuil et, emmitouflée dans une chaude couverture de laine à carreaux aux couleurs du clan Reid, je fermai les yeux, sentant mon corps tourmenté devenir extrêmement léger et ma tête s'enfoncer dans le dossier... à mon plus grand plaisir, je m'endormis.

Je pus vérifier, tous les matins depuis mon arrivée, si j'étais faite pour cette vie londonienne. Les Londoniens avaient cette façon si paisible, ancrée dans une normalité affligeante, et si obstinée de se diriger vers les transports en commun et leurs lieux de travail. L'empressement permanent de la populace n'empêchait en aucun cas les uns et les autres de rester courtois face aux longues queues d'attente ou aux quais de métro bondés, ce qui n'aurait certainement pas été le cas dans une ville comme Paris.
Le lendemain de mon arrivée, deux semaines auparavant, j'avais trouvé important de chercher du travail au plus vite, bien qu'il n'y eût aucune urgence, ni aucune nécessité, grâce à l'argent que j'avais de côté et celui de la vente de la maison en France. J'avais donc entamé des recherches pour donner des cours à domicile, démarche qui s'avéra très efficace puisque je fus très vite remarquée par une association qui cherchait une personne polyglotte. Mes journées furent vite bien remplies. Le petit Jack, sur Eton Avenue, rattrapait son retard en français, exactement comme le vieux Douglas, mon voisin de rue, désireux d'apprendre toujours plus ; les jeunes Alice, de High Barnett, et Emma, du quartier de Brixton, avaient sérieusement besoin d'aide en espagnol ; enfin un groupe de trentenaires, faisant partie d'une autre association sur Stukeley Street, désiraient s'initier au mandarin.
— Vous avez toujours été enseignante ? me demanda l'une des élèves un matin.
— À vrai dire, c'est la première fois, avouai-je.
L'élève semblait déconcertée par ma réponse.
— J'ai passé de nombreuses années à étudier les langues... entre autres.
— Entre autres ? Vous avez étudié autre chose ? demanda l'élève.
— La communication et l'audiovisuel.
— Mais quel âge avez-vous, si je peux me permettre ?
— Vingt-huit ans.
Encore une fois, l'élève fut décontenancée.
— J'ai fait plusieurs cursus à l'université... en même temps.
Bien sûr, je n'allais pas lui narrer toute l'histoire : les raisons de ces études mais surtout les épreuves que j'avais traversées pour en arriver là où je me trouvais aujourd'hui. Elle me sourit légèrement mais semblait pensive.
— Vous dites que vous avez étudié l'audiovisuel ?
J'acquiesçai sans trop savoir ce que j'avais déclenché. Alice  me questionna alors sur le genre de carrière que j'espérais avoir et il parut important que je mentionne ma volonté d'utiliser le plus grand nombre de mes compétences dans l'avenir. L'élève me demanda l'autorisation de donner mon numéro de téléphone à une connaissance à elle sans réellement me dire de quoi il s'agissait. J'acceptai alors sans trop me poser de questions. Pourquoi pas ? Cependant, un sentiment étrange m'envahit lorsque je repris la route à pied pour rejoindre la station métro de Tottenham Court Road. Ce genre de prise de risques inconsidérée n'aurait jamais été une option de là où je venais.
Je m'assis nonchalamment sur une banquette du métro et attendis patiemment le départ. Embarquée sur la Northern Line , je ne fis pas tout de suite attention aux gens qui se trouvaient autour de moi. Quelle erreur de ma part ! À ma droite, une mère de famille tentait désespérément de calmer son enfant en hurlant près des portes et, à sa gauche, trois jeunes filles, habillées de minijupes et ayant un penchant pour les décolletés plongeants, gloussaient à s'en rompre les cordes vocales. Sur la banquette, à côté de moi, une femme d'un certain âge poussa un juron presque indistinct dirigé vers ces adolescentes puis dodelina la tête en ma direction. Elle semblait vraisemblablement vouloir obtenir mon approbation. Je lui souris poliment en signe de réponse, puis détournai la tête pour éviter d'engager la conversation. Bien que je n'eus, à ce moment-là, aucune admiration envers ces jeunes filles qui, à mon goût, étaient bien trop jeunes pour adopter un style pareil et qui, il faut le dire, me cassaient les oreilles, je n'appréciais guère ce genre de remarques publiques et encore moins cette manie de vouloir absolument prendre à parti un entourage inconnu.
À chaque arrêt, le vent frais s'engouffra par les portes du métro et je dus maintenir plusieurs fois mes cheveux, beaucoup trop longs selon moi, pour éviter de gêner la personne à mes côtés, déjà bien remontée par les déboires amoureux sans intérêts des jeunes filles « dénudées » de la rame. Je m'attardai sur le nouage de mes cheveux d'un geste presque répétitif et ennuyeux, les yeux rivés sur le sol. Jetant encore une fois un coup d’œil autour de moi, je remarquai alors que je n'étais pas la seule rouquine du wagon, ce qui fut des plus plaisants : rares furent les moments où ma couleur de cheveux ne fut pas mentionnée au détour d'une conversation lorsque j'habitais en France, et les moqueries allaient bon train... J'arrêtai mon regard sur un personnage que je n'avais pas encore observé et qui se trouvait pourtant juste en face de moi. L'homme cerné, le visage creux, les dents jaunes et un sourire malveillant aux lèvres, me fixait avec insistance. Sentant le malaise s'installer, je jetai plusieurs coups d’œil à ma montre et m'efforçai de l'ignorer. Mais l'homme marmonna quelques mots incompréhensibles ; je pus, cependant, très clairement entendre les mots « bonne », « nana » et « putain » à de nombreuses reprises. Je remarquai une bouteille de bière dans sa main droite et pus admirer l'étendu de la propreté de cet homme quand je vis l'état de ses ongles. Il se redressa légèrement, le regard vitreux mais affamé, en laissant échapper un relent nauséabond, mélange d'alcool et de cigarette froide. J'entendis la vieille dame à côté de moi grommeler en signe de protestation avant de se lever pour aller s'asseoir plus loin. Même si cette femme ne pouvait en aucun cas m'aider dans la situation actuelle, je me sentis abandonnée et horriblement seule face à l'individu. Au lieu de l'ignorer, je préférai alors affronter son regard et son odeur désagréable plutôt que de fuir.
— T'en veux ? dit-il rapidement en me montrant sa bouteille de bière.
Malgré ma volonté de ne pas lui montrer mon dégoût, mon angoisse ou encore ma lassitude, je ne pus contrôler les prémices d'une légère grimace et fis « non » poliment de la tête.
— Dommage... t'aurais besoin d'un bon remontant d'après moi ! reprit-il en pointant du doigt son propre visage, faisant apparemment référence à la pâleur habituelle de ma peau.
Il s'avança encore pour se rapprocher de moi si bien qu'il oscillait maintenant au bord de la banquette, les bras appuyés sur les genoux, sa bouteille passant régulièrement de sa main gauche à sa main droite. Il parcourut le moindre espace découvert de mon visage, puis de mon cou, puis descendit ses yeux sur le reste de mon corps comme si son imagination, très certainement exacerbée par l'alcool, pouvait transpercer les vêtements d'hiver que je portais. Emplie d'un vif sentiment de malaise, et comme pour bloquer sa vision, je fermai machinalement les pans de ma veste tout en croisant les bras. C'est à ce moment que je décidai de faire mine de regarder ailleurs. L'erreur...
— Hé, beauté, faut pas avoir peur de moi, hein ?
Au moment où il finit sa phrase, il s'avança encore plus et posa sa main la plus crasseuse sur mon genou gauche. D'un mouvement violent, partagée entre l'aversion et la peur, je repoussai son bras du revers de la main.
— Dégagez vos sales pattes de là ! protestai-je, le regard noir.
Je décidai de me lever et de me rapprocher d'une zone du wagon beaucoup plus peuplée, mais une douleur fugace à l'estomac me figea sur place. Je fus alors incapable de me lever, ni de bouger un seul membre de mon corps. Une bouffée de chaleur m'envahit soudain lorsque l'ivrogne, visiblement en colère, fit mine de se lever vers moi, la main levée. Je fermai les yeux par réflexe, comme si cela pouvait me protéger des coups que j'allais recevoir. Rien ne se produisit. J'ouvris les yeux pour finalement les lever prudemment et contempler cette silhouette sombre au-dessus de moi m'empêchant toute vision de mon agresseur. L'inconnu resta dos à moi un long moment, lui faisant face, son bras gauche tendu comme pour refermer son aura protectrice autour de moi. Je frissonnai à présent et me sentis légèrement vaciller lorsque mon regard se troubla. J'étais habituée aux malaises mais cette fois-ci, ce n'était pas qu'une simple faiblesse... quelque chose se produisait à l'intérieur de moi... quelque chose d'inconnu. Les sièges d'à côté étaient vides, le wagon ne devait pas contenir plus d'une dizaine de personnes... pensai-je, alors pourquoi donc cet homme s'était positionné à cet endroit précis si ce n'était pour me sauver la mise ? Je ne le voyais que de dos mais, ne pouvant me lever ou bouger, je pris soin de l'observer longuement : il était grand, mince et arborait une capuche qui ne laissait rien entrevoir de ses cheveux ou de son visage. Il portait une veste en cuir à manches longues et son jean, délavé et légèrement serré, me laissait imaginer des jambes longues et arquées. Ses bottines en cuir, dont les lacets avaient été négligemment noués, recouvraient le bas de son jean. Sa main droite était agrippée fermement à la barre de sécurité au-dessus de moi et je pus alors apercevoir un tatouage autour de son majeur qui s'apparentait à une sorte de bague celtique.
Le métro ralentit légèrement à l'approche d'une station fermée pour travaux. Malgré le brouhaha de la rame et ce sifflement incessant à mes oreilles, je pus entendre quelques bribes de leur conversation animée.
— Tu permets, ducon, je parlais à la d'moizelle, grommela l'ivrogne.
— La demoiselle n'a pas envie de vous parler, laissez-la tranquille, répondit l'homme calmement.
Sa voix était grave mais suave, presque envoûtante.
— J'te demande pas ton avis...
J'entrevis l'inconnu bouger le bras gauche qui me protégeait en avant. Il me semblait qu'il venait de repousser l'agresseur sur sa banquette avec vivacité et force. Le métro, en pleine accélération, ne me permit plus d'entendre quoique ce soit, mais la discussion entre eux parut particulièrement houleuse au vu de leurs mouvements. J'avais d'ailleurs l'impression que l'homme au blouson faisait son possible pour éviter que l'ivrogne ne pose les yeux sur moi et, de ce fait, l'obligeait à se tenir dos à moi. Le wagon ralentit puis entra en gare de Camden Town.
 — Terminus, tu descends là, dit brutalement l'homme.
Sa voix était beaucoup moins douce et on pouvait y déceler toute la colère qui l'habitait. Il attrapa l'ivrogne par le col, lui-même tentait de se débattre, et l'attira vers les portes du wagon. Tapant plusieurs fois sur le bouton qui contrôlait l'ouverture, l'inconnu poussa un « Ferme-la ! » sonore couvrant ainsi les différents jurons que l'autre homme poussait à tue-tête. Ils sortirent tous les deux de la rame et, exténuée par la douleur, je me précipitai vers la fenêtre en m'accrochant aux barres de sécurité, puis les deux mains plaquées sur la vitre. L'inconnu poussa le soûlard sur le bord du quai et tenta de lui faire peur en le menaçant. Les portes se refermèrent sur eux et j'eus à peine le temps d'articuler « Merci » à travers la fenêtre.
Il m'avait été impossible de mettre un visage sur mon mystérieux sauveur cet après-midi-là et je fus incapable de penser à autre chose qu'à ce qu'il s'était passé toute la soirée : que lui avait-il dit pour qu'il change de comportement ? Pourquoi cet inconnu avait-il tenu à intervenir ?
C'était un fait, je détestais me faire accoster ou siffler dans la rue même si j'en avais aujourd'hui l'habitude. Je ne savais jamais comment me comporter : fuir, baisser la tête ou alors rire aux éclats telle une poule au milieu d'une brochette de coqs en rut. Mes amies, lorsque j'habitais encore en France, me répétaient incessamment que je devrais prendre ces « attaques » à la rigolade ou bien me sentir flattée. On m'avait parfois fait comprendre que je représentais une attraction pour les jeunes hommes là-bas : attirés par l'inconnu ou l'étranger, ce physique si « british » et le nombre infime de jeunes femmes rousses à la peau pâle et aux yeux clairs dans le sud du pays ne pouvaient qu'encourager les hommes à m'aborder par curiosité. Malheureusement, depuis plusieurs années maintenant, je n'avais pas la force, ni le cœur à me laisser gentiment draguer. Mes forces m'avaient, elles, abandonnée bien avant l'âge de raison et mon cœur, justement, n'avait plus la volonté de s'ouvrir.
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Mise en avant des Auto-édités / 7 jours pour tout se dire de Florence Clerfeuille
« Dernier message par Apogon le jeu. 22 août 2019 à 17:23 »
7 jours pour tout se dire de Florence Clerfeuille

Extrait fourni par l'auteur



Prologue

Ma mère vivait tant bien que mal avec le cancer depuis près d’un an. Je sais, en général, on dit qu’on se bat contre cette maladie. Mais se battre, ce n’était pas son truc. Non pas qu’elle ait été faible ou peureuse. Mais elle avait toute violence en horreur. Quelle qu’elle soit. Se battre, ce n’était pas pour elle. Faire front, oui. Résister. Continuer à aller de l’avant et à distribuer de la bonté autour d’elle. Mais pas combattre.
La saloperie l’avait attaquée à la mâchoire. Sur la mandibule droite, très exactement. Une atteinte typique des alcooliques et des fumeurs. Sur elle, qui n’avait jamais porté une cigarette à sa bouche et buvait si peu. La saleté avait fait preuve d’un humour sadique. Mais c’est un peu sa spécialité, non ?
Bref, les rayons et la chimio, qu’elle avait vaillamment supportés sans se plaindre (mais de toute façon, elle ne s’était jamais plainte en plus de quatre-vingts ans de vie), avaient d’abord laissé croire que l’affaire était close. Sauf que l’autre, planquée dans les recoins d’une mandibule irradiée, se marrait en reprenant des forces.
Elle avait fini par resurgir.
On avait alors sorti l’artillerie lourde, tenté l’opération de la dernière chance : remplacer l’os en déconfiture par une prothèse en titane. Quelle connerie, à bien y réfléchir... Bien sûr, il y avait eu les « dommages collatéraux » : la trachéotomie, l’impossibilité de se nourrir normalement ou de parler. Que du bonheur ! Sur son lit d’hôpital, on l’avait munie d’une ardoise sur laquelle elle écrivait ce qu’elle voulait dire. Parfois, elle se moquait d’elle-même et des crachotements qui jaillissaient de son cou. Elle avait gardé un certain sens de l’humour.
La dernière fois que je l’ai vue, elle était dans une espèce d’hôpital de jour. Elle avait maigri. Ses cheveux, qu’elle portait toujours permanentés, étaient aplatis sur son crâne. La voir comme cela m’avait serré le cœur. Mais elle, toujours vaillante, toujours soucieuse de ne pas inquiéter les autres, m’avait accueillie avec le sourire. Enfin, ce qu’elle pouvait faire de plus approchant avec sa bouche rafistolée.
Ses yeux bleu clair souriaient pourtant bel et bien. Il suffisait de se concentrer sur eux pour la retrouver telle que je l’avais toujours connue.
Il y avait aussi de la fierté dans ses yeux (un peu d’amusement aussi ; peut-être de l’autodérision) quand elle me montra comment elle avalait quelques menues cuillerées de gélatine. C’était un exercice difficile : privée de toute sensation autour de la bouche, elle avait du mal à bien viser ; et puis, il fallait réapprendre à déglutir...
Après, elle a voulu s’asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. Sans doute pour me montrer qu’elle n’allait pas si mal, puisqu’elle était capable de quitter son lit. Nous avions du mal à communiquer. Seuls quelques borborygmes arrivaient à franchir ses lèvres. Il fallait bien plus qu’un peu d’imagination pour deviner ce qu’elle pouvait avoir envie de dire. Alors je parlais pour deux. Je lui racontais l’extérieur. La vie qui continuait, déjà un peu sans elle.
Et puis, j’ai dû partir. Je l’ai embrassée, serrée contre moi. Je lui ai dit que je l’aimais (ce que nous ne faisions jamais, ni l’une ni l’autre), sans arriver tout à fait à retenir les larmes qui me montaient aux yeux, et je me suis arrachée à elle. Elle toujours stoïque et souriante dans son fauteuil.
La reverrais-je un jour ? À cet instant, je n’en savais rien. Pourtant, quelque chose me disait que rien n’était moins sûr. Alors, à la porte de sa chambre, quand je me suis retournée pour lui dire au revoir une dernière fois, pour m’emplir les yeux et le cœur de son image, j’ai eu un temps d’arrêt. Elle agitait doucement sa main en m’enveloppant de ce regard qui m’avait aidée à grandir. J’ai refermé la porte, avant que le hurlement muet qui me dévorait ne me fasse tituber.
Dans le couloir, je me suis appuyée contre le mur. En moi, la douleur, la peur et la colère se mélangeaient. Je tremblais de la tête aux pieds.
Pourquoi elle, bon sang ? Pourquoi cet acharnement à la détruire à petit feu ?
Les mâchoires serrées pour ne pas crier, les yeux débordants de chagrin, je me suis dirigée vers la sortie. Les portes se sont ouvertes devant moi. J’ai descendu les quelques marches qui se trouvaient là et me suis arrêtée, agressée par les rayons du soleil. Le chuintement des portes automatiques, derrière moi, avait le goût d’un adieu.
Sans trop savoir comment, les jambes mues par un automatisme atavique, j’ai rejoint ma voiture. Mes lunettes de soleil épargnaient au monde le spectacle de mes larmes. Quand elles ont arrêté de couler, j’étais déjà sur l’autoroute. J’avais parcouru plus de cinquante kilomètres sans rien voir d’autre que cette silhouette agitant une main frêle devant la fenêtre d’un hôpital.
Quatre jours plus tard, elle était morte. Et moi j’étais orpheline. À plus de quarante ans, évidemment, ce n’est plus si grave, n’est-ce pas ?  N’empêche... N’empêche que cela faisait drôlement mal et qu’à partir de ce jour-là, j’ai marché en équilibre au bord du vide.
Le dernier rempart entre la mort et moi venait de s’écrouler.
 



1 – Vendredi

Il était 15 h quand le Dr Leblanc m’a appelée pour la première fois. Je n’ai rien entendu. J’étais dans mon atelier, occupée à peindre. Comme toujours dans ces cas-là, il y avait de la musique. En l’occurrence, un vieux tube de Manu Chao : Clandestino. Je sais que c’était sur ce morceau, parce qu’il venait juste de se terminer quand la tonalité caractéristique du message enregistré a retenti.
Je n’ai pas essayé d’écouter ; j’ai juste regardé qui venait de tenter de me joindre. S’il s’était agi de Coline ou de Lucas, j’aurais fait l’effort de me nettoyer les mains et de rappeler : pour mes enfants, je suis toujours disponible. Enfin... Disons plutôt que je me rends toujours disponible. Ils passent avant tout le reste dans ma vie. Plus exactement : avant tous les autres. C’est la peinture qui passe avant tout le reste.
Quoique... Si je devais choisir entre mes enfants et la peinture, je ne sais vraiment pas ce que je ferais. Dans un cas comme dans l’autre, j’aurais l’impression de m’arracher une partie du cœur.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas un coup de fil de mon médecin qui va me faire lâcher le pinceau !
Deux heures étaient passées et j’étais en train de me faire chauffer de l’eau pour préparer une infusion quand mon téléphone a sonné. Cette fois, j’ai répondu. C’était encore le Dr Leblanc.

« Madame Chouvier, enfin, j’arrive à vous joindre ! Vous n’avez pas eu mes messages ?
— Non. J’étais occupée. Je n’ai pas entendu le téléphone. »
Ce n’est pas tout à fait vrai, mais pas faux non plus. Et ce qui est bel et bien vrai, c’est que je n’ai pas écouté ses messages. Pourquoi « ses », d’ailleurs ? Il a appelé plusieurs fois ?
« Je vous ai appelée à trois reprises. »
Il y a du reproche dans sa voix, alors je me sens obligée de me justifier.
« J’étais dans mon atelier et la musique était un peu forte. Mais je vous écoute. Qu’est-ce que vous vouliez me dire ?
— Je voudrais que vous passiez me voir. J’ai reçu les résultats de vos examens.
— D’accord. La semaine prochaine, je suppose ?
— Non. Maintenant.
— Maintenant ? C’est si urgent ?
— Assez, oui.
— Bon... Le temps de me changer, je peux être là dans trois quarts d’heure. Ça ira ?
— Je vous attends. »
Mon téléphone muet posé devant moi, je reste songeuse. Pourquoi le Dr Leblanc veut-il me voir si vite ? Un vendredi soir, qui plus est. Qu’est-ce que ces analyses ont bien pu donner comme résultats ?
Cela fait des mois que je me sens fatiguée, que je manque d’énergie. À la sortie de l’hiver, surtout quand il pleut la moitié du temps, c’est un peu normal, non ? Manque de lumière, de chaleur... Ce n’est bon ni pour le moral ni pour le physique. Si cela n’avait tenu qu’à moi, d’ailleurs, je ne serais jamais allée le voir, le Dr Leblanc. Mais ils s’y sont tous mis : Jean-Baptiste, Coline, Lucas... Soi-disant que j’étais pâlotte et que j’avais maigri.
Finalement, c’est plus pour avoir la paix à la maison que je suis allée voir le médecin. D’ailleurs, il n’a pas eu l’air inquiet du tout. Lui aussi a dû se dire que la météo n’était pas propice à un déferlement d’énergie. Quand il m’a prescrit des analyses de sang, j’ai eu l’impression très nette que c’était, de son côté aussi, pour avoir la paix.
Alors, pourquoi est-ce qu’il insiste tant pour me voir tout de suite ?
La question tourne en boucle dans mon cerveau tandis que j’éteins la bouilloire, puis prends une douche rapide avant de m’installer au volant de ma voiture. Là, dès que je démarre, la musique qui sort de mon autoradio me fait passer à autre chose. Et quand je sors de mon véhicule, après m’être garée sur le parking du cabinet médical, c’est en chantonnant.
À l’accueil, il n’y a plus personne. Dans la salle d’attente non plus. D’ailleurs, sur le parking, il n’y avait plus que la voiture du Dr Leblanc. Je serai sa dernière consultation de la journée. De la semaine aussi : il n’est pas là le samedi.
Avant que j’aie le temps de m’asseoir, la porte du cabinet s’ouvre.
« Entrez, dit le médecin en me désignant l’intérieur de la pièce, je vous attendais. »
Vaguement mal à l’aise, je m’installe sur l’une des deux chaises qui font face à son bureau. Celle de gauche. Pourquoi celle-là ? Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr, c’est que je ne me souviens pas m’être jamais assise sur celle de droite. La force de l’habitude, quand même...
« Je vous ai demandé de venir parce que les résultats de vos analyses sont inquiétants », attaque tout de suite mon vis-à-vis.
Les sourcils froncés, je l’observe. C’est une impression ou il a l’air fatigué ? Non. Indécis, peut-être. Pas sûr de lui. D’ailleurs, il ne me regarde même pas. Je dirais même plus : son regard me fuit. Il manipule des papiers sur son bureau (les fameux résultats, sans doute), laissant le silence entre nous s’éterniser.
« Inquiétants comment ? finis-je par demander.
— Très inquiétants. »
La façon dont il a appuyé sur le « très » ne me dit rien qui vaille. Et quand il finit par vriller ses yeux dans les miens, d’un air grave, je me dis que tout cela sent vraiment mauvais.
« Vous êtes atteinte d’une maladie grave. Un cancer du sang.
— Une leucémie ?
— Oui. Mais une forme particulièrement sévère. »
Ses mains, posées à plat devant lui, se sont calmées. Il se tait. Continue à me regarder. Avec une douceur que je ne lui ai jamais vue et qui me trouble. Qu’est-ce que c’est que ce truc dont il me parle ? Une forme particulièrement sévère, il a dit... Un cancer. Aigu. Petit à petit, les mots se faufilent dans ma conscience, y font leur trou. C’est pour ça qu’il se tait : pour laisser le temps à mes neurones de dépasser l’état de sidération dans lequel son annonce vient de les plonger.
Quand je reprends la parole, ma voix tremble un peu.
« Une forme sévère ? Qu’est-ce que vous entendez par là exactement ? »
Avant de me répondre, il appuie ses deux coudes sur le bureau. Se penche en avant et incline la tête. Comme pour adoucir ce qu’il va dire.
« C’est une forme mortelle. Contre laquelle on ne peut pas grand-chose. En tout cas, lorsqu’elle a atteint un certain stade. »
Une fraction de seconde, je ferme les yeux. Je crois que j’ai compris. Je m’agite un peu sur ma chaise, me carre contre le dossier, finis par croiser les bras sur ma poitrine. Cela évitera toujours à mes mains de trembler.
« Et ce stade, je l’ai atteint ? »
Ma voix est plus rauque que d’habitude. Comme si une saloperie venait de s’agripper à mes cordes vocales.
Le Dr Leblanc ne dit d’abord rien. Il se contente de hocher la tête, les yeux toujours accrochés aux miens.
Je me force à me concentrer sur ma respiration. Ventrale. Inspiration, expiration. Inspiration, expiration. Plus lentement. Plus profond. Dans un clignement de paupières, je coupe ce fil qui nous reliait jusque-là et me perds dans la contemplation du jardinet qui se trouve de l’autre côté de la fenêtre. Un buisson de forsythia est en fleurs. Taillé en boule, il illumine le monde de ses pétales jaunes, tel un soleil. Le printemps démarre. La saison du renouveau. De la vie.
Pas pour tout le monde.
« Si je comprends bien, vous m’annoncez que je vais mourir... Enfin... Comme tout le monde ! Mais un peu plus tôt que le reste du monde. C’est ça ?
— C’est ça.
— Et... Vous pouvez être plus précis ? Vous avez une idée de l’échéance ? »
 



2 – Vendredi

À nouveau, il hoche la tête. Puis prend une longue inspiration avant de se jeter à l’eau.
« De l’ordre d’une semaine. »
Mes bras se décroisent tout seuls. Ma bouche s’ouvre. J’ai l’impression que tout mon sang (malade, faut-il le rappeler ? presque déjà mort, en fait) m’a abandonnée. Je ne suis plus assise sur une chaise ; cette chaise est tout ce qui m’empêche de glisser et de m’écraser au sol. Intérieurement, je tombe, tombe, tombe... Une chute qui a l’air de ne jamais vouloir s’arrêter. Je connais cette sensation ; je l’ai déjà vécue une fois. C’était quelques mois après la mort de ma mère. J’étais couchée, dans mon lit, à l’abri sous ma couette, et pourtant, pendant d’interminables secondes, j’avais eu cette sensation de tomber dans le vide sans rien trouver à quoi me raccrocher. La quasi-certitude d’être en train de perdre la raison. Jusqu’à ce que cette chute s’arrête. Sans plus de raison qu’elle n’avait eu de commencer.
« Madame Chouvier, vous vous sentez bien ? » s’inquiète le médecin.
À ton avis, connard ? Tu m’annonces qu’il me reste une semaine à vivre et tu te demandes si je me sens bien ? Mais tu l’as eu où, ton diplôme de médecin ? Dans un paquet de Bonux ? Tu l’as gagné au loto ? Non, mais c’est pas possible, d’être aussi con !
« Une semaine, vous dites ?
— Environ. Vous vous doutez bien que je ne peux pas être précis au jour près.
— Un jour de plus ou de moins, sur une semaine, c’est énorme. »
Cette fois, c’est moi qui vire complètement débile. Qu’est-ce que c’est que cette remarque à la con ? Comme si je n’avais que cela à faire de pinailler sur un nombre de jours...
Le Dr Leblanc ne relève pas. Il doit avoir l’habitude d’en entendre des vertes et des pas mûres, dans son cabinet. Mais quand même, c’est vrai, non, qu’un jour de plus ou de moins, sur sept jours, c’est beaucoup. Près de quinze pour cent. Quand on a une réduction de quinze pour cent sur quelque chose, on est content. Quand sa taxe foncière augmente de quinze pour cent, on l’est nettement moins. Et mon espérance de vie, là-dedans, de combien de pour cent elle est en train de dégringoler ? Bon sang, je n’ai même pas cinquante ans !
Je n’aurai jamais cinquante ans.
Une espèce de grondement résonne dans mes oreilles. Et puis des sifflements. Comme des acouphènes. Je sens les pulsations de mon cœur dans la carotide. À l’intérieur de moi, c’est la débâcle. La retraite de Russie. Un effondrement total. En même temps, dans mes tempes, ça bourdonne. J’ai l’impression que mes alvéoles pulmonaires sont en train de rétrécir. Mon sang, ce traître, est en train de me détruire. Et moi, je suis là, assise sur cette chaise, immobile et muette. Apparemment très calme. Juste apparemment.
« Je suis désolé », dit le Dr Leblanc.
Tu parles, ça me fait une belle jambe...
« Il n’y a rien à faire ? »
Quelque chose, en moi, veut encore y croire. Se dire qu’il y a forcément une solution. Un moyen de repousser l’échéance. Au moins un peu. Je ne demande pas la lune, juste quelques années. Quelques mois, peut-être ?
Le Dr Leblanc se carre au fond de son fauteuil. Il a l’air d’avoir repris de l’assurance. Maintenant qu’il a lâché le morceau, le plus dur est fait. Et comme je ne me suis pas complètement écroulée, en tout cas pas de façon visible, il peut entrer dans des considérations techniques. Tellement plus faciles à manipuler que cette foutue psychologie, à laquelle personne ne demande à un docteur en médecine de s’intéresser.
« Il existe un traitement, qui nécessite une hospitalisation.
— Et qui permet de guérir ? »
Je n’ai pas pu empêcher une note d’espoir de se glisser dans ma voix. Saleté d’instinct de survie...
« Malheureusement, non. Il peut tout au plus retarder l’échéance.
— De combien ?
— Quelques mois. Peut-être.
— Peut-être ? Vous voulez dire que ce n’est même pas sûr ? Et que tout ce que je risque de gagner, c’est de passer le temps qui me reste dans un hôpital ?
— C’est à peu près ça, oui.
— Ça donne envie, dites donc ! »
Encore une fois, il s’abstient de répondre. De toute façon, qu’est-ce qu’il pourrait bien me dire ? À part son « désolé » de tout à l’heure ? Rien. Rien que j’aie envie d’entendre, en tout cas.
Dehors, le buisson de forsythia est éclairé par les derniers rayons du soleil couchant. Je suis comme ce buisson ; je suis encore pleine de couleur et de lumière, mais pas pour longtemps.
Je croise mes jambes et soupire.
« En résumé, si je comprends bien, j’ai deux options. La première : entrer à l’hôpital comme on entre au couvent, sans espoir d’en sortir. La seconde : profiter du temps qui me reste. En sachant que ce temps va osciller entre très court et très très court. C’est ça ?
— C’est ça.
— Vous avez besoin d’une réponse maintenant ?
— Si vous souhaitez tenter le traitement, vous vous doutez bien que le plus tôt sera le mieux. Donc oui, une réponse rapide est nécessaire. »
De toute façon, vu ce qu’il vient de m’annoncer, il va falloir que j’apprenne à tout décider très vite. Je n’ai plus le temps de tergiverser. Plus le temps de réfléchir. Plus le temps de me poser. Plus le temps de rien, en fait.
« Je vous laisse mon numéro de portable, dit le Dr Leblanc en me tendant un post-it. Tenez-moi au courant. »
Sans un mot, je prends le numéro, le regarde furtivement avant d’enfouir le papier dans mon sac. En sors mon chéquier et ma carte Vitale.
« Je vais vous régler. »
Il prend ma carte, l’insère dans son lecteur et se met à pianoter sur son clavier pendant que je remplis le chèque. Une partie de moi se dit que tout cela est complètement surréaliste. Je viens d’apprendre que je vais crever. Là, maintenant, ou presque. Lui vient de me l’annoncer. Et nous sommes là, tous les deux, à faire comme si de rien n’était, de la même façon qu’après une consultation de routine. On nage en plein délire.
Je lui tends mon chèque, il me rend ma carte Vitale. Je la range dans mon sac et me lève.
« Je vous appelle ou je vous envoie un message dès que je me suis décidée.
— N’attendez pas trop.
— Ce soir, promis.
— Ça va aller ? Vous avez du monde autour de vous ? »
En fait, je suis seule à la maison. Jean-Baptiste est à Paris pour un colloque d’architectes et ne rentrera que dimanche en fin de journée. Coline et Lucas sont dans leur logement respectif : un studio pour Lucas, une colocation pour Coline. Mais je n’ai pas envie de raconter ma vie au Dr Leblanc. Enfin, ce qu’il en reste.
« Ça va aller, oui. Ne vous inquiétez pas. »
En plus, c’est moi qui le rassure. Le monde à l’envers, vraiment !
 



3 – Vendredi

En mode pilotage automatique, je me dirige vers ma voiture, sur le parking. M’assieds au volant. Démarre et prends la direction de la maison. Dans ces rues que je connais par cœur, alors que l’autoradio continue de diffuser sa musique, le poids de ce que je viens d’apprendre commence à se déposer sur mes épaules.
Une semaine.
À peu près.
Et si ce n’était que six jours ?
Cinq ?
Arrêtée à un feu rouge, je me mets à trembler. Mes pieds tressautent sur les pédales, mes dents s’entrechoquent. J’enserre le volant de toutes mes forces pour ne pas voir mes doigts s’affoler aussi.
« Merde ! Pourquoi ? »
J’ai gueulé comme jamais. Deux ados, sur le passage piétons, se tournent vers moi et se marrent. Elles doivent me croire folle. Folle de rage, oui ! Comment est-ce que je pourrais garder mon calme dans un moment pareil ? Alors que je me prends la certitude de ma mort imminente en pleine gueule ?
Derrière moi, on klaxonne. Et merde, je n’ai pas vu le feu passer au vert... Difficile d’être concentrée sur la conduite dans un moment pareil.
Au carrefour suivant, un panneau bleu m’accroche le regard. L’autoroute. Sans réfléchir, je mets le clignotant à droite et m’éloigne du centre-ville. Je n’ai pas envie de rentrer sagement chez moi. De faire comme si de rien n’était. De toute façon, personne ne m’y attend. Alors, pourquoi me forcer ? Si je ne fais pas ce dont j’ai envie maintenant, je ne le ferai jamais.
Cette certitude me fait l’effet d’un coup de poing dans le sternum. J’en perds mon souffle. Au sens propre.
L’expression « maintenant ou jamais » prend tout son sens : tout ce que je ne fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Jamais.
Maintenant sur la rocade, je me laisse aller dans le flux de véhicules. Cela me permet de réfléchir.
Une semaine de liberté ou quelques mois dans un hôpital. Peut-être. Le choix est vite fait, finalement. Quitte à avoir peu de temps devant moi, autant en profiter. Surtout que le « peut-être » du médecin ne me dit rien qui vaille.
Je n’irai pas à l’hôpital.
Juste après le péage de l’autoroute, je m’arrête sur le parking. Sors mon téléphone de mon sac et envoie un SMS au Dr Leblanc : Pas de traitement. C’est succinct, mais clair. Il va pouvoir passer un week-end tranquille, sans se préoccuper d’organiser mon hospitalisation. Le veinard.
Je viens à peine de remettre mon téléphone à sa place qu’un bip s’échappe de mon sac. Sûrement le Dr Leblanc qui accuse réception. Et je n’ai aucune envie de savoir ce qu’il s’est cru obligé de me dire. Bon courage ? Prenez soin de vous ? Bien reçu ? Rien d’utile, de toute façon. Rien de sincère non plus.
Mais peut-être que c’est quelqu’un d’autre ? J’hésite une seconde à faire comme si de rien n’était et à redémarrer, mais la curiosité est la plus forte. Et puis, l’expression « maintenant ou jamais » continue à me perforer les tympans. Maintenant. Ou. Jamais. Va pour maintenant.
D’un doigt rageur, je déverrouille mon téléphone. C’est bien le toubib et son message est tellement court que je n’ai pas besoin de l’ouvrir pour le lire. OK. Ouah... Encore plus succinct que tout ce que j’avais pu imaginer. J’avais bien vu qu’il n’était pas du genre loquace avec les futurs ex-patients, mais à ce point, tout de même...
Un nouveau bip me tire de la stupéfaction dans laquelle ces deux lettres m’ont plongée.
Cette fois, c’est Jean-Baptiste.
En route pour l’after. Tout va bien. JTM
Là aussi, c’est succinct. Mais c’est notre mode de communication. Jamais de longs bavardages par clavier de smartphone interposé. Nous sommes d’une génération pour laquelle taper un message sur des touches de quelques millimètres carrés est laborieux.
Après un temps d’hésitation, je tape ma réponse.
Amuse-toi bien. Bisous
Je ne peux quand même pas lui apprendre la nouvelle par texto. Je sais bien que de nos jours, tout se fait comme ça : les demandes en mariage, les ruptures... mais j’ai de toute façon besoin de digérer un peu avant d’en parler à qui que ce soit. Que Jean-Baptiste profite de son after. Cela ne peut pas lui faire de mal. Et puis ce sera peut-être sa dernière soirée légère avant longtemps.

Téléphone remisé au fond de mon sac, les deux mains posées sur le volant, je me perds dans la contemplation des voitures qui repartent à l’assaut de l’asphalte après la pause obligatoire au péage. Ça accélère, ça se croise dans tous les sens. Parfois, ça klaxonne. J’imagine les insultes qui fusent à l’intérieur des habitacles. Les mouvements d’humeur. Les majeurs brandis en l’air.
Le conducteur d’une Audi gris métallisé ne supporte pas de s’être fait doubler par un Peugeot Partner et reprend ce qu’il estime être sa place dans la circulation en faisant hurler son moteur. Un nerveux. S’il continue comme ça, il ne va pas faire de vieux os.
Un ricanement muet me secoue les côtes. Ne pas faire de vieux os ! Tu parles ! Ça me va bien, de penser ce genre de truc maintenant !
D’un coup, je me sens comme une vieille baudruche poreuse. Ramollie. En pleine chute libre. Ma vue se brouille et je me sens trembler. Ah non ! Je ne vais pas me mettre à pleurer, comme ça, toute seule au bord de l’autoroute ! C’est trop con, trop... pathétique.
Nerveusement, je secoue la tête. Prend une grande inspiration. Tourne la clé de contact. Démarre.
Roule, ma fille. Roule et arrête de penser. Tu ne fuis rien ; tu prends ta vie en main. Ce n’est pas parce qu’il n’en reste que des miettes qu’il faut se laisser aller.
Sourcils froncés, je m’insère dans le flot de véhicules. Me stabilise à cent trente kilomètres-heure. Mets la radio sur 107,7 FM. Je ne sais pas où je vais, je ne sais pas pourquoi je suis là, dans ma voiture, à jouer les oiseaux migrateurs du vendredi soir, mais je roule, roule, roule. M’éloigne de tout ce qui fait ma vie. Et surtout, de ce cabinet médical dans lequel tout a basculé.
Un panneau central affiche les prochaines destinations possibles : Montauban, Agen, Bordeaux... Paris ! Je peux rouler toute la nuit si je veux. Mais Paris ne me tente pas. Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Retrouver Jean-Baptiste ? Non, ça n’aurait pas de sens. Je veux partir, m’éloigner, mais je veux aussi prendre l’air. J’ai besoin d’air. De grand air. Va pour Bordeaux.

Le trafic est dense et irrégulier. Tant mieux : cela m’oblige à rester concentrée sur ma conduite. Donc à ne pas gamberger.
La radio diffuse ses informations habituelles entre deux morceaux de musique.
« Un véhicule en panne au kilomètre 208, dans le sens Bordeaux-Toulouse, provoque un ralentissement sur deux kilomètres. Vous ne pouvez circuler que sur une seule voie... Au kilomètre 183, dans le sens Toulouse-Bordeaux cette fois, on nous signale un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. »
J’ai beau écouter d’une oreille distraite, la dernière phrase s’invite dans mon cerveau. Un matelas sur la bande d’arrêt d’urgence. Sans doute un déménagement un peu olé-olé.
Je me souviens, avec Jean-Baptiste, cela a été notre tout premier achat commun : un matelas. Une façon d’officialiser notre relation ! Bon, il faut aussi ajouter que je venais m’installer chez lui, que son matelas n’était pas tout neuf, et que l’idée d’y avoir été précédée par un tas de filles ne m’enchantait pas. Déjà que quand il était à moitié endormi, il avait tendance à m’affubler du prénom de sa dernière ex...
Bref, nous avions décidé d’acheter un matelas neuf et étions allés dans un magasin d’une grande chaîne d’ameublement. Choisir n’avait pas été simple. Nous avions bien essayé une dizaine de matelas différents parmi tous ceux qui étaient en exposition avant de nous décider. Enfin, quand je dis essayer, je veux juste dire que nous nous étions assis dessus, puis allongés, puis nous étions retournés d’un côté et de l’autre pour voir comment la bête réagissait.
Tout cela pour pas grand-chose : finalement, c’était notre budget qui avait largement décidé pour nous.
Toujours est-il qu’au moment d’aller récupérer celui qui allait nous accompagner pendant plus d’une décennie, il avait fallu se rendre à l’évidence : il ne rentrerait jamais dans la voiture. Même plié en deux. Même en biais. Même en le laissant dépasser un peu par le coffre ouvert.
Louer une camionnette pour le transporter n’était pas envisageable : nous avions déjà dépassé le budget initialement prévu pour le matelas, il n’était pas possible de rallonger la facture. Bref, il fallait se débrouiller. Ne restait donc qu’une option : le mettre sur le toit de la voiture.
Coup de chance, il traînait une sangle et une corde dans le coffre. Nous avions donc tant bien que mal arrimé le matelas au toit de la voiture, en faisant passer lesdites sangle et corde par les fenêtres ouvertes. Fenêtres par lesquelles nous avions dû ensuite nous glisser pour entrer dans la voiture. C’est dans ce genre de situation qu’on apprécie d’être relativement mince et souple ! Ensuite, nous avions parcouru au ralenti les dix kilomètres qui séparaient le magasin de notre appartement. Chacun de notre côté agrippé au matelas qui menaçait sans arrêt de s’envoler.
Tout cela pour dire que le coup du matelas sur l’autoroute, cela aurait pu nous arriver...
Mine de rien, je guette les panneaux kilométriques. Vais-je le voir, ce fameux matelas, ou aura-t-il déjà été enlevé ? La question me tient encore un peu éloignée de ce qui frémit au fond de mon cerveau. Ou plutôt, elle maintient bien au fond de mon cerveau ce qui va me péter à la gueule d’ici peu.
 



4 – Vendredi

Petit à petit, la nuit m’enveloppe et les véhicules se raréfient sur l’autoroute. J’aime ça. Me sentir seule, au milieu d’un monde endormi. J’ai toujours aimé ça. Conduire de nuit a toujours été un plaisir. C’est même le seul moment où j’apprécie de conduire sans musique. Aucun bruit, autre que celui du moteur. Aucune lumière, autre que celle des phares qui balaient le bitume, avalant les tirets blancs.
Je n’ai pas vu le matelas. Je me sens forte. J’exulte. Je vis.
Un sourire un peu niais est scotché sur mon visage depuis un bon bout de temps quand tout à coup, ça me revient. Une semaine. Une putain de semaine. La fulgurance de la douleur est telle que je me plie littéralement en deux sur mon volant, mon pied droit relâchant instinctivement la pédale d’accélérateur.
Une semaine.
Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de cette foutue semaine ? Pourquoi ça me tombe dessus, comme ça ? Je vais bien, bordel ! Je suis fatiguée, d’accord, mais ce n’est rien, la fatigue ! Non ? On ne meurt pas d’être fatigué, tout de même ! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Et si le toubib avait tort ? Non, il a forcément tort ! Je le sentirais, non, si j’étais malade à ce point ? Au point de crever dans...
Une semaine.
Purée, une semaine... Sept jours.
Je jette un œil à ma montre : trois heures ont déjà passé depuis que j’ai quitté le Dr Leblanc. Sept jours moins trois heures, ça fait... Je calcule mentalement. Sept fois vingt-quatre... Sept fois vingt égale cent quarante. Sept fois quatre égale vingt-huit. Cent quarante plus vingt-huit égale cent soixante-huit. Moins trois égale cent soixante-cinq.
Un tremblement incontrôlable me secoue des pieds à la tête : même en heures, ce qui me reste à vivre est d’une brièveté ridicule.
« Merde ! »
Du plat de la main, je viens de frapper le centre de mon volant. La paume me brûle. Ça résonne dans mes oreilles, comme un Larsen.
Calme-toi, Fred, calme-toi... Manquerait plus que tu déclenches l’air bag avec tes conneries.
Me calmer. Elle en a de bonnes, la fille qui parle dans ma tête. Comment est-ce que je pourrais me calmer, alors que... Putain, cent soixante-cinq heures, ce n’est rien ! C’est moins que rien. C’est...
Je prends une longue inspiration en plissant des paupières pour retenir les larmes qui ne demandent qu’à se faire la malle. Pleurer ne m’aidera pas. Tout au plus, ça m’empêchera d’y voir clair. Manquerait plus que j’aie un accident ! Un ricanement me secoue les épaules : franchement, qu’est-ce que ça changerait, au fond ? Cent soixante-cinq heures de plus ou de moins, est-ce que c’est si important ?
Cette fois, ce qui résonne dans mes oreilles, ce n’est pas un Larsen, c’est un hurlement de désespoir. Et c’est moi qui viens de le pousser.

Je suis sur la rocade de Bordeaux. L’A630. Un nom se fraye un chemin dans mon cerveau en ébullition : Arcachon. C’est ça. Le bord de mer, c’est ce qu’il me faut. De l’air, du vent, de l’eau salée. Avec un peu de chance, il y aura du vent. Une tempête. J’ai besoin d’affronter les éléments. De ressentir la violence du monde à l’extérieur de moi.
Parce qu’à l’intérieur, elle ravage tout.
A63, A660, j’enquille les chiffres sans y penser. L’océan. Il faut que j’arrive à l’océan. Peut-être même qu’avec un peu de chance, je vais pouvoir arriver sur une jetée, continuer sans m’arrêter et plonger dans l’eau avec ma voiture. Me noyer. Ouais, c’est bien, ça. En finir une bonne fois pour toutes. Après tout, pourquoi s’emmerder à la vivre, cette saloperie de ridicule petite semaine ? Qu’est-ce qu’elle va m’apporter ? Hein ? Quelqu’un peut me le dire ?
De nouveau, un nom accroche mon regard : Dune du Pilat. Des souvenirs me reviennent. Lucas devait avoir dix ans. Douze, peut-être. Nous étions montés sur la dune avec des amis qui avaient deux enfants, eux aussi. Deux filles. Camille était à peine plus jeune que Lucas, Lou-Anne avait à peine cinq ans. Autant dire que pour cette dernière, grimper au sommet de la dune, ça avait été tout une histoire...
Lucas et Camille étaient partis devant, en mode course de côte : le premier au sommet. Le reste des deux familles suivait derrière, s’adaptant au rythme de Lou-Anne, qui refusait de se faire porter. Résultat : lorsque nous avions enfin atteint le sommet, les deux grands étaient loin. Au début, personne ne s’était affolé. Après tout, ils n’étaient plus si petits que ça. Et puis, ne nous voyant plus, ils allaient bien finir par faire demi-tour. Nous nous étions installés dans le sable pour discuter en profitant du panorama.
Deux heures plus tard, l’ambiance avait un peu changé...
Le raisonnement initial tenait toujours, certes. Mais deux heures ! Tout de même... Ils auraient dû remarquer notre absence, depuis le temps, non ? Et puis, deux enfants, seuls... Allez savoir sur qui ils avaient bien pu tomber ! Parce qu’en ce mois de mai, si ce n’était pas encore l’affluence des grands jours au sommet de la dune, jours fériés oblige, il y avait tout de même du monde.
Jean-Baptiste était reparti vers les voitures. Des fois que... L’autre père avait opté pour la direction opposée : après tout, la dune faisait près de trois kilomètres de long. La mère de Camille et moi étions restées sur place, en vigie, avec les deux petites. Lou-Anne s’amusait sans prêter attention à l’agitation des adultes, mais Coline s’inquiétait.
« Il est où, Lucas ? Et Camille ? » ne cessait-elle de répéter.
Tant bien que mal, j’essayais de la rassurer, mais elle sentait bien que mes paroles sonnaient faux. Que je n’en savais rien.
Jean-Baptiste avait fini par revenir bredouille du parking. Autant dire que cela n’avait tranquillisé personne, même si nous ne croyions pas beaucoup à cette option. Il avait encore fallu attendre une bonne demi-heure avant de discerner, au loin, trois silhouettes : deux petites, accompagnées d’une grande qui agitait les bras.
« C’est eux ! Là-bas ! » avait hurlé Jean-Baptiste.
Il avait eu beau la jouer flegmatique, son cri ne laissait place à aucun doute : il avait flippé. Au moins autant que moi.
« Putain, il va m’entendre, Lucas !
— Papa ! s’était écriée Coline, choquée. T’as dit un gros mot !
— Pardon, ma puce. T’as raison, c’est pas bien. »
Cela avait suffi à le calmer. Les enfants sont parfois prodigieux. Là où moi, il m’aurait fallu user de diplomatie pendant de longues minutes, elle, en une phrase, elle l’avait séché. Ma Coline. Une fonceuse qui ne s’en laisse pas compter. Un sourire me vient aux lèvres en pensant à elle. Qu’est-ce que je l’aime, ma fille... C’est simple, elle est exactement la jeune femme que j’aurais rêvé d’être à son âge. Une version améliorée de moi, en somme, puisque physiquement, elle me ressemble.
Lucas et Camille s’en étaient bien tirés sur ce coup-là. Le temps qu’ils arrivent jusqu’à nous, le soulagement avait fait son oeuvre : plus personne n’avait vraiment le cœur à les engueuler. Bon, ils avaient quand même eu droit à un rappel à l’ordre, il ne faut pas exagérer. Mais les choses s’étaient faites calmement. Il est vrai que dès qu’ils nous avaient rejoints, ils s’étaient excusés : le père de Camille leur avait fait la leçon !
En fait, pris dans leurs discussions, les deux gosses avaient marché, marché, marché... jusqu’à atteindre l’extrémité de la dune. Là, ils s’étaient assis pour nous attendre. Au bout d’un certain temps, commençant à s’ennuyer, ils avaient fait demi-tour... et avaient fini par retrouver le père de Camille.
« C’est sûr qu’assis les uns à un bout de la dune, les autres à l’autre bout, on ne risquait pas de se retrouver... »
Et si je me la refaisais, la dune du Pilat ? Après tout, c’est aujourd’hui ou jamais. Enfin, presque.
 



5 – Vendredi

Il fait nuit noire quand j’arrête la voiture sous les arbres de la forêt qui borde la dune. Dommage que ce ne soit pas la pleine lune : j’aurais commencé mon ascension tout de suite. Là, c’est tout de même moyen. Il y a bien quelques étoiles, mais de là à pouvoir s’orienter... En même temps, ce n’est pas bien compliqué : il suffit de monter. Tant que ça grimpe, on est dans la bonne direction.
Je coupe le contact, éteins les phares. Seuls quelques cliquetis s’échappent du capot de la voiture. On dirait un animal qui se tortille et cherche sa place avant de se laisser couler dans le sommeil. Mes paupières papillotent. Bon sang, je suis crevée...
Je sors de voiture, fais quelques pas, m’étire, les yeux vers le ciel. Une étoile filante traverse l’horizon. Un vœu, il faut que je fasse un vœu.
D’habitude, j’en trouve un très vite. Là...
Qu’est-ce que je pourrais bien souhaiter ? Vivre ? Je sais que c’est foutu. Autant dire que ça restreint drôlement les possibilités.
Alors ?
Un vœu, bon sang, ça n’est pas si compliqué !
Les visages de Jean-Baptiste, Lucas et Coline s’imposent à mon esprit. Je voudrais qu’ils ne souffrent pas trop. Voilà. Mon vœu, c’est ça.
Même si je sais pertinemment que là aussi, c’est foutu.

Jean-Baptiste est très amoureux de moi. Trop pour que la perspective de ma mort ne provoque pas un cataclysme dans son univers. Parfois, en riant, il dit que je suis sa drogue. Ou son oxygène. Ce qui est sûr, c’est que malgré nos vingt-cinq ans de vie commune, nous sommes toujours un couple fusionnel. Le genre où l’un termine les phrases que l’autre a commencées. Le genre qui se comprend à demi-mot et qui rit des mêmes choses.
Pourtant, sur le papier, cela n’avait rien d’évident au départ.
Lui, jeune architecte plein d’ambition (pour ne pas dire jeune loup aux dents longues) et moi, qui ne portait aucun intérêt à la réussite professionnelle, quelle qu’elle soit, ayant pour seul objectif de m’exprimer par la peinture. Autant dire que notre première rencontre a eu lieu sous le signe de l’indifférence réciproque. Mais nous avions un mentor commun : le peintre qui m’avait prise sous son aile et qui, dans une autre vie, avait dirigé le cabinet d’architecture dans lequel Jean-Baptiste faisait ses armes.
Grâce à (ou à cause de !) cet homme, nous nous sommes revus régulièrement et une alchimie a fini par apparaître entre nous. À ma plus grande surprise, je dois le dire !
Toutes ces années de vie commune n’ont pas effacé nos différences, loin de là. Elles ne se sont pas déroulées sans anicroche non plus. Comme la plupart des couples, nous avons eu des désaccords. Notamment en ce qui concerne l’éducation des enfants. Un grand classique. Universel et intemporel. Mais bon an mal an, nous avons toujours réussi à nous rejoindre sur des compromis.
Bon, la façon qu’a Jean-Baptiste de vouloir m’expliquer le fonctionnement du marché de l’art, alors que je le connais dix fois mieux que lui, m’agace encore, je dois le reconnaître. Mais je me suis fait une raison. Rien ni personne ne le fera changer d’attitude. Après tout, il n’est que le produit d’un système dans lequel les hommes, par définition et par principe, doivent tout expliquer aux femmes. Parce qu’ils savent tout mieux qu’elles. Et parce qu’ils ne les écoutent pas.
Pour être honnête, Jean-Baptiste n’est pas tout à fait comme ça. Il a réussi à ne pas endosser tous les éléments du costume du patriarcat. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que nous sommes toujours ensemble. Un « vrai mâle », toujours sûr de lui et incapable d’exprimer la moindre émotion, m’aurait très vite lassée.
C’est sans doute ce que j’apprécie le plus chez lui : le fait qu’il ne soit pas du tout aussi solide qu’il veut bien essayer de le faire croire. Je voulais épouser un homme. Ni une machine ni une pierre. Je crois que j’ai réussi.
Évidemment, s’il avait eu la fibre artistique, cela aurait été encore mieux. Nous aurions pu communiquer plus en profondeur. Mais il ne faut pas demander l’impossible non plus. Pour échanger à ce niveau-là, j’ai les artistes et les gens que je rencontre lors de mes expositions. C’est là que je me nourris vraiment. Dans cet univers-là.
Plus éloigné du cartésianisme de Jean-Baptiste, tu meurs !
Au sens propre, en l’occurrence...

Une nouvelle étoile filante accroche mon regard et je repense à mon vœu.
Lucas et Coline.
Mes bébés. Mes autres moi-même. Mon avenir.
Une boule se forme dans ma gorge et m’étouffe. J’ai beau serrer les paupières le plus possible, les larmes s’en échappent en ruisseaux ininterrompus. Un sanglot écorche mes cordes vocales. Je veux encore les voir grandir !
Je ne veux pas que ça s’arrête. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas...
Encore une fois, mon propre hurlement me déchire les oreilles. Je suis là, à genoux dans le sable, les poings serrés, le cœur brisé, une boule de douleur incandescente. J’ai l’impression de brûler de l’intérieur.
Je ne veux pas, bon sang, je ne veux pas ! Pas crever maintenant, si tôt, si brusquement, si injustement.
Comme si la mort pouvait être juste. Comme si elle n’arrivait pas toujours trop tôt... Relève-toi, Fred ! Arrête de t’apitoyer sur ton sort. Tu as une semaine ; profites-en. Commence par monter au sommet de cette putain de dune. Tu n’es pas venue jusque-là pour rien, non ?
Mais d’abord, je dois me reposer. Laisser le sommeil recouvrir cette fatigue anormale qui aura finalement eu raison de moi et que le stress de l’annonce a maintenue en laisse jusque-là. Je la sens qui se répand dans tout mon corps, grignote mes dernières velléités de résistance, anesthésie même ma colère.
Épuisée, tremblante, je monte à l’arrière de ma voiture, claque la portière et m’allonge tant bien que mal sur la banquette. Demain sera un autre jour. Demain, il me restera aussi un jour de moins à vivre. Mais l’énergie me manque pour pouvoir encore hurler de rage. En quelques minutes, je sombre dans le néant.
 



6 – Samedi

C’est la fraîcheur de l’aube qui me réveille. Engourdie et courbaturée, j’ouvre des yeux un peu perdus sur ce qui m’entoure. Le dossier des sièges avant de ma voiture, la fenêtre qui donne sur une forêt inconnue... Il me faut quelques minutes pour repasser à l’envers le film des événements de la veille. Quelques trop courtes minutes pendant lesquelles je ne sais plus où je suis et pourquoi je suis là.
Quand la mémoire me revient, j’ai l’impression de prendre un coup de pied dans l’estomac.
Sept jours. Moins un.
La colère, en moi, se réveille. Je la sens flamber. Mais contrairement à la veille, elle ne s’épanouit pas en un brasier incontrôlable. Elle ne produit plus que de petites flammèches qui me donnent l’illusion de ne pas accepter ce qui m’arrive.
Lentement, je m’assieds. Je regarde autour de moi. Il n’y a que des arbres et du sable. Et la route qui passe derrière. Le silence est total. Sans trop savoir ce que je vais faire maintenant, j’ouvre la portière. Le froid me saisit. Au moins, c’est la preuve que je suis toujours bien vivante. Je sors mes jambes, m’étire, me relève, fais quelques pas pour me réchauffer, puis, presque sans y penser, je ferme ma voiture à clé et entreprends l’ascension de la dune.
Grimper dans le sable, c’est l’archétype de l’effort inutile : on redescend aussitôt de moitié. L’avantage, c’est que ça réchauffe. Et que la répétition des gestes, qui me met en mode automatique, m’évite de gamberger. Une seule pensée occupe mon esprit : mettre un pied devant l’autre. M’élever. Au sens propre. Rejoindre l’horizon.
Le souffle court, les mollets raidis par l’effort, je m’obstine. Ce n’est pas une malheureuse petite nuit presque blanche qui va m’empêcher d’avancer. Ni la nouvelle de ma mort programmée. Ni la fatigue que je traîne sur mon dos depuis des mois. Inlassablement, les dents serrées, les poumons en feu, je gravis la pente. Une phrase tourne en boucle dans ma tête : « Quand tu penses que tu ne peux plus avancer, arrête de penser ».
Elle m’a servi plus d’une fois en course à pied. Notamment pendant mon premier marathon. Entre le trente-cinquième et le quarantième kilomètre. J’en avais déjà plein les jambes, il pleuvait à seaux, je courais seule dans les rues d’une ville déserte (les badauds s’étaient mis à l’abri) et je me demandais vraiment ce que je foutais là. Pourquoi je m’infligeais ça. C’est cette phrase, martelée à coups de pied sur le bitume trempé, qui m’a amenée au bout.
Éviter de penser. La voilà, la putain de bonne idée qui peut m’aider à survivre à cette semaine qui a démarré hier soir. Enfin, survivre, façon de parler, puisqu’en l’occurrence, la certitude, c’est justement que je n’y survivrai pas. Disons, faire avec. Arriver au bout sans avoir perdu la raison.
Plus j’avance, plus je monte et plus j’ai froid. Quand j’atteins le sommet de la dune, c’est un vent glacial, iodé, qui me fige sur place. Je ferme les yeux et me laisse aller... J’ai toujours aimé cette sensation du vent, qui me frappe et me contourne en même temps. Qui fait voler mes cheveux dans tous les sens. Volontairement, je mets de côté les sensations de froid. Je fais appel à mes ressources intérieures, je mobilise mes énergies. J’accueille la violence des éléments avec bonheur et gratitude.
Tant que je peux avoir froid, tant que je peux lutter contre le vent pour ne pas tomber, je suis vivante.
Lentement, je relève le menton et gonfle mes poumons. Comme pour m’imprégner de l’odeur du large. Mais au lieu d’expirer tranquillement, j’éructe ma colère à la face du monde. Le hurlement qui s’échappe de moi me donne la chair de poule et me laisse à genoux, complètement ratatinée, hoquetant. Pendant de longues minutes, je suis secouée par les répliques de ce tremblement de terre intérieur. C’est à peine si je me rends compte que des larmes coulent sur mon visage : le vent les assèche dès qu’elles apparaissent. C’est la brûlure de mes yeux, agressés par le sel (celui de mes larmes comme celui des embruns qui arrivent par intermittence jusque-là) qui me fait prendre conscience de ce qui se passe.
Jusqu’à présent, je n’avais pas pleuré. Il a fallu que j’épuise mon stock de colère pour pouvoir y arriver.
Épuisée, groggy, défaite, j’entame la redescente, sans prêter la moindre attention au soleil qui se lève sur la forêt. Ma gorge me fait mal, mes dents claquent et mon estomac me donne l’impression de vouloir se refermer à tout jamais. Comme un automate, je laisse le sable m’engloutir à chaque pas.
Éviter de penser. Encore.
En bien moins de temps que je n’en ai mis pour monter, je me retrouve à la voiture. Sonnée. Tremblante.
Et maintenant ? Qu’est-ce que je fais ?
Assise derrière le volant, j’accroche mon reflet dans le rétroviseur. J’ai les yeux rouges, des traces blanches sur les joues, de la morve séchée qui relie mon nez à mes lèvres. Tu parles d’un tableau.
En farfouillant dans mon sac à main, je retrouve un paquet de mouchoirs en papier. J’en sors un et me mouche à n’en plus finir. C’est à croire que mon nez ne peut plus s’arrêter de couler. Mes yeux non plus. Les larmes coulent doucement, silencieuses, obstinées. J’ai beau fermer les paupières, les serrer le plus fort possible, je suis incapable d’empêcher ces deux ruisseaux de couler. Je sens l’humidité glisser sur mes joues, se faufiler le long de mon cou, se perdre sur mon torse.
Bientôt, le mouchoir n’est plus qu’une boule de pâte à papier collante et gluante, que je jette au pied du siège passager. Et mes larmes coulent toujours.
Sans plus y prêter attention, je démarre. Fais demi-tour et reprend la route par laquelle je suis arrivée. Direction Arcachon.
C’est bien, Arcachon. Ca fleure bon les huîtres et les vacances.
Les huîtres. C’est drôle, je n’en ai jamais mangé que lors des repas de fin d’année. Autant dire que je n’en mangerai jamais plus, puisque ma fin à moi sera là bien avant celle de l’année.
Nos dernières vacances en famille me reviennent à l’esprit. Depuis quelques années, nous prenons une semaine tous les quatre pour Noël. Plus envie de participer aux grandes agapes familiales. Besoin de faire cohésion, de se sentir exister en tant que groupe. Envie de se suffire à soi-même.
Le dernier mois de décembre nous a vus partir pour l’Italie. Jusqu’à Venise. Je sais, c’est plus une destination pour les amoureux tout frais que pour les vieux couples avec enfants jeunes adultes, mais Jean-Baptiste et moi n’y étions jamais allés et les enfants avaient envie de découvrir la Sérénissime.
Sur le vaporetto, tôt le matin, il faisait à peu près aussi froid que tout à l’heure en haut de la dune.
Je me souviens de la brume sur les eaux grises. Des pieux de bois qui surgissaient de l’ombre. De la silhouette des maisons au loin. Un monde fantomatique apparaissait devant nous, lesté de sa gloire passée et de son histoire sanglante. Enfin, c’est comme ça que je le revois aujourd’hui, à travers le prisme de fin du monde dont le toubib m’a fait cadeau hier. À l’époque, ce qui avait retenu mon attention, c’était la façon dont les rayons du soleil levant illuminaient l’un des trésors de l’humanité.
Fichue semaine.
Donc, Arcachon. En quelques minutes, je traverse la ville, à peine éveillée en ce samedi matin. Je n’ai envie de rien. Surtout pas de voir des gens. L’idée d’adresser la parole à un être humain (vivant, par définition, le veinard) me donne la nausée. Autant dire que je n’ai aucune envie de m’arrêter. Un panneau attire mon attention : Pointe de l’Aiguillon.
Va pour la pointe : il ne devrait pas y avoir foule. Va pour l’aiguillon : je le sens bien, qui s’amuse à me transpercer le cœur.
Bon sang, Fred, jusqu’où tu vas fuir comme ça ? Comme si ça pouvait te faire du bien...
Dans un crissement de pneus, je m’arrête sur un parking au plus près de la pointe. Va te faire foutre, petite voix intérieure ! La mer est là, devant moi, surplombée d’un ciel dont la clarté à elle seule pourrait me démolir le moral s’il m’en restait encore une miette debout. La colère revient. Elle enfle. Me comprime les poumons.
Une jetée s’avance dans la mer. Je l’arpente d’un pas vif, saccadé. Le pas d’une femme qui sait où elle va et qui n’a pas l’intention de s’arrêter avant d’avoir atteint son but. Mais un cri me stoppe net.
« Hé ! »
Une voix d’homme. Pourtant, je suis seule sur cette jetée. Interloquée, je fais un tour sur moi-même. Quelques bateaux sont à l’ancre et se balancent au gré du vent, mais je ne vois personne.
Entendre des voix, ça faisait partie du package ? Le Dr Leblanc aurait pu me prévenir. Il ne manquait plus que ça. Déjà que je ne sais plus bien qui je suis et où j’habite, voilà que nous sommes plusieurs dans ma tête. Saloperie...
J’en suis là, à ne plus trop savoir si je dois avancer jusqu’au bout de la jetée, faire demi-tour ou me laisser bêtement tomber sur place quand un mouvement sur ma gauche attire mon regard. Une annexe émerge de derrière l’un des voiliers ancrés là et s’approche. Un homme manie les rames.
Figée, je le regarde approcher de la jetée. Attacher l’annexe à un poteau et se hisser sur les planches à quelques mètres de moi. Comme il s’approche, je l’interroge.
« C’est vous qui venez de crier ?
— Oui.
— Pourquoi ? »
Le type hésite une demi-seconde.
« Vous aviez l’air d’être partie pour faire une connerie, lâche-t-il finalement.
— Une connerie. C’est-à-dire ?
— Un truc comme sauter à l’eau et vous laisser couler. »
Sa voix rauque s’est presque éteinte sur le dernier mot et je me retrouve à fixer mes chaussures. Comment est-ce qu’il a pu deviner ce dont je n’avais même pas conscience moi-même ? Parce qu’en l’entendant, je sais. Je sais qu’il a raison. Que si son cri ne m’avait pas arrêtée, je me serais laissée couler. Au sens propre.
Les mains au fond des poches, je reste muette. Paumée. Alors, quand le type prend mon bras et m’entraîne vers le parking, je me laisse faire sans rien dire. Soulagée. Enfin. Enfin, quelqu’un prend les choses en main. Quelqu’un se charge de moi. Je ne suis plus toute seule avec ma dernière semaine.
Tout en marchant, je sens ma respiration s’alléger. Mes poumons se gorger d’air. Comme si la colère avait disparu.
« Je m’appelle Franck. Et vous ?
— Frédérique. Tout le monde m’appelle Fred. »
Sur le parking, nous dépassons ma voiture. En même temps, il n’a aucun moyen de savoir que c’est la mienne. D’ailleurs, il ne me pose pas de questions. Quand nous nous retrouvons à marcher sur un trottoir en direction de la ville, c’est moi, encore, qui l’interroge.
« Où est-ce qu’on va ?
— Je vous amène chez moi. Je suis sûr qu’une bonne boisson chaude vous fera du bien.
— Merci. »
Pour toute réponse, il sourit. Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que de ramasser une inconnue à moitié cinglée au milieu de nulle part et de lui offrir l’hospitalité. Ce type, Franck, est un mystère.
Ou alors je suis déjà morte et c’est un ange.
4
Mise en avant des Auto-édités / Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin
« Dernier message par Apogon le jeu. 8 août 2019 à 19:39 »
Les Gardiens du Sceau de Dominique Guenin


 Chapitre I



— Comment oser affirmer une telle aberration devant une Assemblée de vrais scientifiques !
— Vous êtes un clown Monsieur !
— C’est une honte !
— Laissez-moi juste quelques minutes pour vous exposer ma théorie et vous pourrez réagir ensuite, criais-je dans le micro !

 Il semblait tout à fait impossible de recouvrer le silence. Je m’époumonais en vain. De toutes parts fusait la véhémence de ces hommes et ces femmes, réunis pourtant dans un même esprit de progrès scientifique, du moins le pensais-je. Je tentai audacieusement de m’imposer encore :
— Vous ne me laissez aucune chance de développer mon concept ce soir, mais je vous prouverai ce que j’avance, chers amis… Je comprends aisément votre réaction aujourd’hui, mais bientôt vous m’enverrez vos lettres de félicitations…

Toute la salle se tenait debout, lançant sans retenue ses virulentes invectives. Les esprits s’échauffaient tant et plus, que les auditeurs, si attentifs tout à l’heure, ressemblaient à présent à des commères éméchées sur une place de marché. Mais j’étais bien décidé à leur tenir tête, tout seul sur mon estrade.

Profitant de la confusion, une main ferme agrippa ma manche pour me tirer au bas de mon piédestal à l’instant même où un projectile non identifié traça une large courbe depuis le troisième rang pour venir se ficher sur le pupitre.
— Tu ne pouvais pas mieux faire pour une première conférence mon vieux, félicitations !
— Merci mon ami…
— Pas de quoi ! Allons-nous-en.
— Attends une minute, j’ai oublié mes notes sur le portoir.
— On n’a pas le temps, laisse tomber !

Sans l’écouter, je m’élançai vers l’estrade. Il ne me fallut qu’un bref instant pour saisir la liasse de feuilles grossièrement empilées, sans même vérifier que l’ensemble de mon travail était sauf. Dans la salle, les scientifiques de tous bords, les représentants de laboratoires et les amateurs aguerris des sciences de la Terre venus écouter les mises à jour des grands théoriciens de l’Evolution et de la Tectonique des plaques, se prenaient à témoin les uns les autres. Chacun en allait de sa propre vision des choses, une partie acquiesçant aux paroles des uns, une autre rejetant tout en bloc, se faisant huer par une troisième, tout aussi assurée de la vérité.

Parmi tout ce parterre de têtes pensantes et savantes, je remarquai comme une apparition fugace, une jeune femme aux cheveux châtains mi-longs, se tenant en retrait au bout d’une rangée de chaises, les bras croisés. Elle observait ce spectacle insensé que des journalistes, invités pour agrémenter le journal de 20H,  filmaient avec un plaisir certain et qu’aucun service de sécurité ne venait tempérer. Elle souriait discrètement, peut-être pensait-elle au résultat de ce reportage, ce soir, à l’heure de grande écoute.

Je bondis enfin hors du champ des protestataires pour me précipiter dans la rue adjacente à l’entrée principale, au cœur d’une nuit déjà bien avancée. Un taxi nous attendait. A peine avions-nous pénétré à l’arrière du véhicule que le chauffeur démarra. Presque malgré moi, je me retournai lorsque la voiture atteignit le bout de la rue et je crus reconnaître la jeune femme de tout à l’heure. Sans pouvoir distinguer son visage, sa silhouette se dessinait dans la pénombre. Mais nous disparaissions déjà dans les quartiers préférés des noctambules parisiens. 

***

Arrivés à mon appartement, je claquai la porte derrière nous. En tâtonnant, je parvins à trouver l’interrupteur et une lumière franche se déversa dans l’entrée. Je conseillai à mon ami de s’installer au salon pendant que je m’occupais de nous ramener deux boissons fraîches salutaires. Mon invité me dévisageait avec une certaine amertume, le front plissé comme à son habitude, et sans même lever la main pour saisir l’objet.
 
     — Bon, nous sommes enfin seuls, commença-t-il, tu vas m’expliquer ce qui t’arrive, là, maintenant.
— Allez, prends ta bière Rudy et détends-toi, répondis-je avec un peu d’humour.
— Richard, tu n’as pas l’air de te rendre compte que tu viens de foutre en l’air le colloque le plus important de l’année !
— Oui, et c’est bien pour ça que j’ai tenu à ce que tu m’y inscrives, mon ami…
— Ton ami ! s’écria Rudy, ton spectacle de ce soir m’a prouvé que j’étais autre chose qu’un ami pour toi…
— Qu’est-ce que tu vas chercher encore… ricanais-je.
— Tu es un pauvre type et moi un abruti qui ne vaut pas mieux que toi !

Je ne pus retenir un éclat de rire. Je connaissais bien Rudy lorsqu’il se mettait en colère : son long front largement dégarni se plissait encore plus et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites, ses narines se dilataient comme celles d’un bœuf musqué prêt à charger et sa bouche se crispait avec force. Mais, surpris par ma réaction, il relâcha ses mâchoires et un léger rictus se dessina aux commissures de ses lèvres. Finalement, le rire salvateur s’échappa avec satisfaction. Quelques minutes d’hilarité après cette soirée mouvementée ne pouvaient qu’apaiser nos esprits surchauffés et faire à nouveau place à notre complicité habituelle.
— Bon allez, explique, lança Rudy à présent tout à fait serein.

Nous nous connaissions depuis bientôt dix ans et avions noué de solides liens d’amitié. Rudy venait de Philadelphie. A l’adolescence, il avait eu l’occasion de voyager en Europe avec ses parents et s’était épris de la France avec ses paysages et climats si diversifiés sur des distances bien moindres qu’aux Etats-Unis. Il s’était juré d’y revenir lorsqu’il serait adulte et d’y poursuivre sa vie professionnelle. Il honora donc la promesse qu’il s’était fait à lui-même dès son diplôme en poche. A vingt-quatre ans, après des études de paléo-géologie qui lui valurent un Doctorat et un important Prix d’Honneur pour ses recherches sur le Crétacé supérieur, il avait rejoint un consortium de scientifiques basé à Paris, spécialisé dans l’étude des roches anciennes de la Terre. Aidé de quelques amis en France qui lui trouvèrent rapidement un petit deux pièces dans la proche banlieue de la capitale, Rudy s’était immergé dans sa nouvelle vie sans aucun souci.  Il devint très vite un véritable « Américain à Paris ». Depuis quinze années maintenant, Rudy parlait un français parfait avec un très discret accent américain.

J’avais fait sa connaissance lors d’une expédition de recherches dans une des grottes de Crozon — ma Bretagne natale — où géologues, paléontologues et spéléologues collaboraient ensemble. J’avais tout juste vingt et un ans, je travaillais d’arrache-pied pour obtenir mon Diplôme d’Etat en spéléologie professionnelle, mon examen avait lieu quelques semaines plus tard. J’avais remarqué que Rudy avait cette hargne dans la volonté de faire les choses, cette obsession du détail,  une insatiable envie de « trouver ce qu’il était venu chercher ». Nous avions rapidement sympathisé.

— Tout le monde a le droit d’exprimer ses idées, cela s’appelle la démocratie, commençais-je, et tout le monde a le droit de me croire ou non, je n’oblige personne. J’offre mon point de vue à qui veut bien l’entendre. Mais je ne permettrai à aucun d’entre eux de me fustiger sans me laisser parler. Ils ne savent rien ! Ils n’ont pas à me juger sur un moignon de théorie qu’ils ne peuvent même pas envisager !
— Te rends-tu compte que tu t’es mis à dos tout le gratin de la profession, répondit Rudy sur un ton à nouveau irrité. Tu aurais pu y aller en douceur quand même.

Cet important Congrès National sur les Sciences de la Terre  se tient tous les deux ans depuis 1973 dans des villes françaises différentes. Quatre jours durant lesquels chercheurs et étudiants en fin de cursus exposent et débattent de thèmes en rapport direct avec les géosciences. C’est une inestimable occasion pour de jeunes doctorants de pouvoir parler en public de leurs propres sujets de recherches. Je n’étais plus étudiant, mais je n’étais pas non plus une tête pensante scientifique auréolée de reconnaissance par la profession. Je n’étais qu’un spéléologue explorant des gouffres ; pourtant, mes réelles connaissances en géologie, et ma passion pour cette science, avaient réussi à persuader les organisateurs de me laisser la parole pour un exposé de dix minutes. Je lui avais tellement rabattu les oreilles sur la nécessité vitale et absolue de ma participation à ce Congrès qui se déroulait enfin à Paris cette année, que Rudy s’était porté garant pour ma première apparition publique, acceptant même le secret qui entourait le contenu de mon intervention.

Le titre de ma thèse se tenait en dernière place sur le programme des conférenciers de ce dimanche 14 octobre au soir : « Le karst : un nouveau vecteur pour l’Evolution géologique ». J’avais, certes, écrit un exposé largement documenté sur le sujet et contresigné par l’organisation de l’événement pour que ma candidature soit acceptée, mais j’avais préparé un tout autre discours pour agrémenter ma prestation. Je savais que c’était totalement absurde, mais je n’avais pas pu me résoudre à faire marche arrière. Ce brave Rudy était un peu ma conscience depuis toutes ces années. Bien que notre amitié ait supplanté nos relations initiales de maître à élève, je gardais subrepticement au fond de moi, une certaine forme de respect, comme une trace indélébile liée à notre première rencontre. Ce soir encore, je devais à mon ami autre chose qu’une passable leçon de philosophie.
— Tu as le droit, Rudy, plus qu’aucun autre, de me donner tort ou raison. Et je te remercie encore d’avoir appuyé ma candidature.
— Et bien, tu connais mon point de vue à ce sujet, et tu as intérêt à ne plus me demander de faire une chose pareille !
— Je vais te mettre au parfum et même te montrer ce que j’ai découvert. J’ai besoin de savoir si tu me suis ou pas. Mais ne tarde pas trop, car je veux garder l’exclusivité de ma découverte avant que ces charognards ne me la piquent !

Je le regardai droit dans les yeux. Comme à son habitude, Rudy frotta vigoureusement son front en signe de pseudo-réflexion.
— Te connaissant, buté comme tu es, je n’ai d’autre choix que de t’écouter si je veux pouvoir aller me coucher !
— J’ai mieux que des mots Rudy…

Alors je me levai et me dirigeai vers la bibliothèque. Elle occupait toute la longueur du mur. J’aimais à contempler, parfois sans les ouvrir, les nombreux livres qui se tenaient fièrement de haut en bas, bien campés dans leurs reliures anciennes. Je les entretenais avec amour comme des joyaux uniques. Tous ces ouvrages étaient autant de pièces de valeur et j’aimais faire glisser mes doigts sur les couvertures comme pour insuffler à mon âme leur énergie et leur secret. Debout devant mes rayonnages, je frôlais avec délectation les livres de la rangée du haut comme si je les comptais à voix basse. Puis, je pris le huitième volume et le retirai de sa place. Je le caressai furtivement comme pour chasser quelque poussière indésirable. Je l’ouvris avec précaution et me mis à tourner les pages presque une par une. Rudy commençait à s’impatienter. J’appréciais ce moment. Puis, l’attente s’arrêta au détour de la page 56, j’y avais glissé quelques clichés photographiques.
 — Bon, ça suffit, tu m’as fait assez mijoter, tu me montres oui ou non ? s’énerva Rudy.
— Désolé mon pote, mais je ne peux toujours pas regarder ça sans avoir le palpitant qui s’emballe.
— C’est aussi sérieux que ça ?
— Tu n’as pas idée, répondis-je en tendant mon trésor vers mon ami.

Rudy observa les photographies une à une en clignant des yeux, cherchant à distinguer quelque chose. Mais la qualité d’image était bien mauvaise.
— Tu vois quelque chose, lançais-je néanmoins en m’impatientant à mon tour ?
— Et je devrais voir quoi? répondit Rudy en appuyant son charmant accent.
— C’est vrai que la qualité laisse à désirer, je n’ai hélas pas un appareil performant pour mes explorations sous-marines, par manque de subventions vois-tu… 
— Sans doute, reprit Rudy d’un air blagueur. Avec un peu d’imagination, je dirais que tu as trouvé un informe morceau de squelette de poisson démantelé.
— Faux ! Ce n’est pas un poisson !
— Je m’en serais douté, aussi mauvaises que soient tes photos, ce ne sont pas des arêtes. Alors, je t’écoute…
— Effectivement, ca ressemble plus à un squelette de mammifère, mon Rudy !
— Quelque chose comme une baleine, un dauphin, un phoque peut-être ?
— Peut-être bien, mais je suis certain qu’il s’agit d’autre chose.

Rudy se relâcha en arrière dans son fauteuil et m’asséna un regard acerbe. Je savais ce qu’il pensait à ce moment précis. Il me connaissait assez pour savoir que je n’aurais pas pris autant de risques ce soir à la Conférence pour un potin invérifiable. J’étais certes un passionné que les moindres découvertes faisaient léviter pendant quelques semaines, mais je n’avais encore jamais soulevé mes pieds pour un canular.
— De quoi tu parles à la fin ?
— Le problème, c’est que je n’ai que ces mauvais clichés et c’est une bien maigre preuve. Ce fossile était difficile à atteindre, enclavé dans la roche calcaire à plus de quarante mètres de profondeur. Le simple fait de m’en approcher pour le toucher a provoqué une réaction en chaîne, il s’est littéralement émietté avec la paroi sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire. Tu comprends pourquoi ces photos ne valent rien maintenant ! Mais je sais ce que j’ai vu avant qu’il parte en miettes. Un mammifère marin, oui ; très ancien, c’est indubitable, mais j’ai eu la sensation très forte que ce n’était pas aussi simple que ça. Je ne peux simplement rien dire de plus, car je ne pourrais même pas retrouver quelque chose si j’y retournais.
— Mais la biologie animalière n’est pas ton rayon que je sache ! me lança Rudy.
— L’Evolution de la Terre, répondis-je fièrement.
— L’Evolution… répéta Rudy machinalement.
— Les scientifiques aujourd’hui s’accordent sur une certaine logique de l’Evolution, ils ont mis au point une Horloge des temps géologiques qui les satisfait.
— Et tu veux lancer un grand coup de pied dans le résultat de décennies de recherches sur le sujet comme tu l’as dit ce soir à ces gens ?
— Justement Rudy, cela ne fait pas si longtemps que ça. Qui peut prétendre qu’elle est absolument exacte ? Tout semble coller, comme si on avait fait en sorte que tout colle parfaitement. Je trouve bien étrange qu’entre les premiers instants de la manifestation de la vie sur Terre et l’apparition des premiers vertébrés, il se soit écoulé plus de trois milliards d’années et subitement, en moins de cinq cents millions d’années, tout s’est accéléré : les animaux ont évolué dans des milliers de branches, l’Homme est apparu et en est arrivé à l’ère d’internet et des explorations spatiales !
— Et tu en déduis quoi ?
— Tu n’as pas remarqué que les périodes géologiques sont de plus en plus courtes. Regarde, l’ère précambrienne dure quatre milliards d’années, l’ère primaire deux cents quatre vingt millions, l’ère secondaire cent quatre vingt dix, et l’ère tertiaire soixante millions d’années. L’ère quaternaire n’est qu’un bébé de deux millions d’années jusqu’à aujourd’hui ! J’en déduis que pour combler un vide qui dérange, on préfère modifier sciemment certaines périodes, pour qu’elles viennent s’imbriquer entre elles. C’est plus facile et cela passe mieux que d’avoir à tout reprendre depuis le début en reconnaissant qu’on a foiré.

Rudy ne répondit rien. Réfléchissait-il à sa propre position dans cette sphère de scientifiques ? Paléo-géologue, il arpentait les ères géologiques établies comme l’on récite une table de multiplication. Pourtant, soucieux du détail, il ne laissait rien au hasard dans son travail. Quand il partait en mission sur les traces d’une roche vieille de plusieurs millions d’années, il aimait le mystère qui précède toute découverte, mais savourait plus encore sa valeur après des heures d’expériences pour la comprendre totalement. Son parcours universitaire l’avait programmé à évoluer au cœur de principes scientifiques avérés qu’il respectait. Mais il n’était toutefois pas dénué de fantaisie, conscient que la science évolue à chaque instant, à condition qu’il conserve ses points de repères comme arcs-boutants. Si mes propos n’étaient pas dénués de pertinence, je devais apporter bien plus que ces photographies floues et sombres. L’imagination humaine est si riche qu’elle est capable de donner vie aux plus fantasmagoriques des rêves, créer les plus étonnants spécimens comme dans les histoires de science-fiction. Alors comment mes seules pièces à conviction — mon imagination féconde et les photos inexploitables d’un fatras de poussières d’os —  pourraient-elles révolutionner la science si je ne les faisais pas parler un peu plus?

Chacun de nous suivait ses pensées respectives, quand la sonnerie du téléphone retentit soudain. Je m’empressai de répondre, la puissance du son semblait décuplée dans le silence de la nuit avancée.
— Oui c’est moi. Qui êtes-vous et que me voulez-vous à une heure pareille…Candice ? Candice comment ?… Barron… Quoi, vous avez mon carnet ?

Rudy faisait de grands signes à mes côtés, et je finis par actionner le bouton « main libre » pour qu’il puisse entendre  mon interlocuteur à l’autre bout.
— « Vous l’avez malencontreusement oublié sous le pupitre Mr Corlay et je me suis permis de le ramasser. Bien entendu, je vais vous le restituer, ne vous inquiétez pas. »
— Vous êtes qui au juste Mademoiselle, un maître-chanteur ?
— « Rassurez-vous Monsieur Corlay, juste une journaliste qui apprécie vivement les personnes qui ont le courage de leurs opinions. »
— Je prends ça pour un compliment de votre part, rétorquai-je en regardant Rudy un sourire au coin des lèvres. Mais, à propos, comment avez-vous eu mon numéro ?
— « Il est parfois très facile d’obtenir certaines informations, il suffit de savoir offrir un bel échange. »
— Ah, je vois, ces organisateurs me semblent peu scrupuleux quand il s’agit de vous permettre de noircir quelques pelures, vous les journalistes… Et vous allez donc me donner rendez-vous pour me rendre mon bien sans rien demander en retour ?
— «  Pas exactement à vrai dire.»
Rudy se frotta le front comme il le faisait à chaque fois qu’il se sentait piqué au vif. Je commençais à m’amuser de la situation, alors qu’il semblait frustré. Il aurait aimé s’emparer du combiné pour répondre lui-même à cette femme et lui expliquer de quoi il en retournait. Mais je restais calme et amical.
— Que diriez-vous de mardi, à l’heure du déjeuner ? Connaissez-vous le petit resto le Patacca, place Léon Blum ? C’est notre quartier général, à mon ami et moi.
— « Je trouverai, ne vous inquiétez pas. A mardi Mr Corlay. »
— Je suis impatient de faire votre connaissance Mlle Barron…

Déjà Rudy empoignait le portable pour mettre fin à la conversation, à présent rouge de colère.
— Mais qu’est-ce que tu fais !
— Que vas-tu imaginer Rudy ? Cette femme a trouvé mon carnet de notes, il est important pour moi et c’est très aimable à elle de me le rapporter.
— Tu ne pourrais pas rester sur tes gardes de temps en temps! Ses intentions ne sont peut-être pas aussi honnêtes que tu le crois, me répondit Rudy sur un ton paternel mais emporté.
— Alors tu ne me trouves pas si fou que ça ! Je le vois à ta réaction. Tu es en train de réagir comme quelqu’un qui a envie de croire à mes divagations. Super ! Mais arrête de t’inquiéter autant pour moi, je sais où je vais et je suis sûr de moi. Rien ni personne ne me fera barrage.
— Tu te trompes !  Je ne crois pas du tout à tes idées. Mais je sais qu’il a toujours fallu que je te surveille comme l’huile sur le feu depuis qu’on se connaît.

Je ne répondis rien. Je le connaissais assez pour savoir que mon histoire l’avait tout de même affecté et qu’il y penserait malgré lui. Mais, j’avais décidé de prendre les choses en mains depuis ma découverte et mon intention de prendre la parole au Consortium était tout à fait réfléchie. Après tout, j’étais tout à fait capable de m’occuper de moi. Mais Rudy avait toujours ressenti une certaine responsabilité en sa qualité d’ainé, nous étions un peu comme deux frères. Ce soir, la voix suave de cette mystérieuse personne me laissait imaginer qu’elle appartenait à la jeune femme que j’avais remarquée tout à l’heure. Pourquoi s’était-elle imposée à moi parmi toutes les personnes présentes ? Mon esprit un peu romanesque y allait de ses extravagances. Simplement parce qu’elle était là, discrète, elle avait attiré mon attention.

La nuit était bien avancée à présent. Notre conversation en resterait là, suspendue à ce postulat douteux qui n’arrangeait finalement pas mes affaires. Pourtant, je ne lâcherais rien, ce n’était pas dans mes habitudes. Les choses s’éclairciraient bientôt, j’en étais certain. Si mes premières minutes de parole à la conférence m’avaient pas donné les résultats espérés, mon esprit était capable de gommer ce revers pour repartir au Front avec la même énergie. Mais Rudy était exténué et allait rentrer chez lui. Il habitait à quelques pâtés de maison, à cinq minutes de marche à peine, dans la fraîcheur de la nuit.  Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil réparatrice. Pourtant, avant de refermer sa porte, je lui glissai à l’oreille quelques mots qui ne purent qu’attiser encore plus sa curiosité :
— Avec ce coup de fil, je n’ai pas eu le temps de te parler de mon second indice qui lui, est bien réel. Il s’agit d’une sorte de tablette ancienne. Elle contient des inscriptions et son âge est tout simplement inconcevable.

Rudy voulut réagir mais je l’en empêchai en refermant immédiatement la porte derrière lui, ce qui, je le savais, ferait monter la pression sous son crâne de scientifique. Deux options s’offraient à moi : soit, je ne le revoyais plus jamais, soit il allait se mettre en mode « intérêt obsessionnel ». Je comptais bien sur la seconde solution.
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Mise en avant des Auto-édités / Quelque chose de Marilyn de Marie Lerouge
« Dernier message par Apogon le jeu. 25 juil. 2019 à 17:51 »
Quelque chose de Marilyn de Marie Lerouge


Le syndrome de Bécassine
Je m’appelle Marie-Line Le Dantec.
Je suis née il y a vingt-huit ans au centre de la Bretagne et mon rêve le plus fou va se réaliser. Demain, je m’envole pour New York. Ça peut paraître banal, mais quand vous saurez que je ne me suis jamais aventurée au-delà d’un rayon de cent kilomètres autour de mon lieu de naissance, vous comprendrez. Ce n’est pas l’envie de m’éloigner de ma zone de confort qui m’a manqué jusque-là, c’est le temps, l’argent, et c’est aussi la crainte de passer pour une plouc. J’appelle ça le syndrome de Bécassine. Un vieux complexe d’infériorité qui colle à ma peau de blonde.
Et puis, pour se rendre à New York de chez moi, ça prend deux jours. Il faut d’abord faire escale à Paris.
Maman m’a accompagnée à la gare de Quimper. Quitte à perdre une demi-journée de travail, elle y tenait. Après tout, ce voyage, c’est à elle que je le dois. Ou plutôt, à sa copine Évelyne, mais j’y reviendrai.
Devant le portillon d’accès au quai, elle m’a étreinte jusqu’à l’étouffement, sans un mot. J’ai ravalé mes larmes. Peut-être en a-t-elle versées ? Je ne sais pas. En dépit de la pluie, elle portait des lunettes de soleil. Maman est intermittente du spectacle. Les lunettes noires ne cachent pas seulement son regard fatigué. Selon moi, elles lui donnent l’illusion d’être une star qui se déplace incognito.
Elle s’est détachée la première.
— File, sweetie, sinon le TGV risque de partir sans toi. Et demain matin, n’oublie pas de te réveiller. Ce serait trop bête de rater l’avion.
Ça m’amuse, à mon âge, d’être traitée comme une gamine. Disons que ma mère compense le fait d’être passée à côté de mon enfance.
— Ne t’inquiète pas, mon vol est à 14 heures et je dors à l’aéroport.
— Tu seras polie avec Évelyne et tu feras tout ce qu’elle te dira, promis ?
— Promis !
Rassurée, elle a fait demi-tour. Je suis certaine qu’elle a attendu le départ du train avant de
sortir de la gare et d’attraper un bus à destination de je ne sais où.
Maintenant que je suis installée dans le train, je peux évoquer tranquillement celle qui a généreusement financé mon billet d’avion en classe éco.
Évelyne est ma marraine. Elle vient de s’en souvenir et je viens de l’apprendre. Maman et elle se sont connues sur les bancs de l’école. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais à sa décharge, elle vit à New York depuis des années. Détail important : elle est « richissime ».
Son invitation à venir passer trois mois chez elle n’est pas entièrement désintéressée. Si j’ai bien compris, je vais faire office de dame de compagnie et de promeneuse de chien. Quand Maman m’a présenté l’affaire il y a un mois, j’ai objecté que j’étais surqualifiée pour le job – je suis infirmière gériatrique. Elle a fait valoir que ça tombait bien parce que j’aurai peut-être à m’occuper du mari d’Évelyne qui est beaucoup plus âgé qu’elle. Comme je ne peux rien lui refuser, j’ai accepté sans discuter. Annie, la directrice du Jardin d’Eden, la maison de retraite qui m’emploie depuis cinq ans, a été plus difficile à convaincre. Elle a fini par m’accorder un congé sans solde de deux mois, en plus de mes vacances. Je comprends sa réticence. Dégoter une intérimaire à la veille des vacances d’été n’a pas été de la tarte. Mais je suis remplacée et je peux partir plus tranquille. J’espère seulement que l’Ankou, la grande faucheuse bretonne, ne profitera pas de mon absence pour accomplir son sale boulot. J’y tiens à mes petits vieux. À force d’apaiser leurs douleurs et d’entendre leurs histoires, je fais un peu partie de leur famille.
J’ai emporté un roman, mais je suis trop anxieuse pour me concentrer sur ses pages.
Le TGV fait escale au Mans. Dans une heure je vais débarquer à Paris. Annie m’a expliqué l’itinéraire à suivre entre la gare Montparnasse et l’aéroport de Roissy. Elle est trop gentille, ma patronne. Quand elle a voulu savoir pourquoi je les plantais, elle et nos pensionnaires, j’ai répondu que j’avais besoin de souffler et de me dépayser. Elle m’a fait jurer de reprendre mon poste au bout des trois mois, et même avant si je ne me plaisais pas « là-bas ». J’ai juré sans croiser les doigts derrière mon dos pour une fois.
Placé en face de moi, un homme me dévisage avec insistance. Même si ça m’arrive souvent, je n’arrive pas à m’y habituer. Gênée et rougissante, je baisse les yeux sur mon roman.
Je ne le crie pas sur les toits, mais il paraît que j’ai « quelque chose » de Marilyn Monroe. Quand je croise mon reflet, ça ne me saute pas aux yeux et je ne fais rien pour cultiver cette ressemblance. Elle me dépasse tout simplement.
Mon rêve n’y est pas étranger, mon histoire encore moins.
Née de père inconnu
Pendant des années on m’a laissé croire que j’étais la petite fille de Marilyn. Et je l’ai cru, parce que ça m’a aidée à traverser une enfance pas très gaie.
Dans la vraie vie, mon unique grand-mère est éleveuse de poulets. Rien à voir avec le glamour hollywoodien.
Maman aime répéter que je suis née au milieu des poussins, aussi blonde et duveteuse qu’eux. En réalité elle a accouché à l’hôpital comme presque tout le monde.
J’ai passé mon enfance dans la ferme familiale. C’est Marie-Berthe, ma grand-mère, qui m’a élevée en toute liberté pendant que ses poulets purgeaient une peine de prison de quelques semaines dans des cellules surpeuplées avant de passer par le couloir de la mort pour finir sous blister dans les rayons de la grande distribution.
Je me suis souvent demandé comment se serait passée mon enfance si Marilyn avait engendré un fils caché qui aurait été mon père. Petite fille, j’aurais tellement aimé la connaître, me blottir au creux de son accueillante poitrine, juste entre les deux seins. Je me serais gorgée de son parfum. Elle m’aurait raconté des histoires, lu des livres. Je l’aurais accompagnée sur les plateaux de tournage. On aurait été fières l’une de l’autre et elle ne se serait pas suicidée à l’âge de trente-six ans d’une overdose de somnifères.
Trêve de rêve. Je suis née de père inconnu.
Pourquoi ma mère m’a-t-elle fourré dans la tête cette légende familiale ? Ça reste un mystère. Si elle avait voulu que je me forge une image paternelle, elle aurait pu choisir n’importe quel acteur célèbre de l’époque. Non, elle a misé sur un homme qui n’a jamais existé. Chapeau l’artiste !
Retour à la case départ
Juste après ma naissance, Maman a préféré intégrer une troupe de comédiens ambulants plutôt que la place qui lui était réservée dans l’usine locale de conditionnement des poulets. Comme la troupe s’apprêtait à partir en tournée, elle a refilé le bébé à sa propre mère. Marie- Berthe a d’autant moins apprécié que la tournée s’est indéfiniment prolongée. On peut la comprendre.
Monter sur les planches, c’était le rêve de ma mère depuis toujours. Un rêve trop grand pour la sienne. Alors elle s’est débrouillée pour prendre des cours de danse et de chant en cachette. Et dès le lendemain de ses dix-huit ans, elle s’est barrée à New York avec Évelyne, sa copine d’école tout juste élue Miss Finistère-sud. Maman se voyait déjà en haut de l’affiche d’une comédie musicale de Broadway qui ferait le tour des scènes du monde. C’est elle qui me l’a avoué des années plus tard, un jour où elle s’était pointée à la ferme pour embrasser « la petite » et quémander de l’argent à sa mère par la même occasion.
Hélas, la chance ne lui a pas souri. Retour à la case départ six mois plus tard, sans contrat, mais avec moi dans le ventre. Maman n’a jamais voulu dénoncer le « coupable » et Marie- Berthe ne lui a jamais pardonné la honte que ce retour peu glorieux faisait peser sur une famille « honorable ».
Avec le temps, j’ai fini par comprendre pourquoi ma mère avait fui l’atmosphère irrespirable de la ferme en abandonnant son nouveau-né.
Pendant mon enfance je n’ai vu aucun de ses spectacles, on me l’interdisait.
Un jour, je devais avoir cinq ou six ans, Marie-Berthe me lance : « Ta mère a le feu au derrière ». Trop jeune pour interpréter le sous-entendu, j’ai imaginé ma pauvre maman poursuivie par des flammes qui finissaient par la rattraper. Je venais d’assister à l’incendie de la grange d’un voisin. Mes cauchemars ont duré des mois.
Quand je la poussais à bout, ce qui arrivait souvent, ma grand-mère me punissait à coups de torchon sur la tête en me traitant de bâtarde. Un mot dont j’ai fini par aller chercher la définition dans un vieux dictionnaire poussiéreux qui traînait sur une étagère et que personne n’ouvrait jamais.
L’image la plus forte que je garde de mon enfance dans cette ferme est celle des tortillons de papier collant que Marie-Berthe suspendait dans les pièces à vivre. Le spectacle des mouches qui venaient s’y engluer me fascinait. Certaines se débattaient jusqu’à se briser les ailes. Je m’imaginais à leur place.
Un grain de beauté sur la joue gauche
Le jour où j’ai voulu savoir pourquoi mon papa ne venait jamais me voir, Maman a
répondu qu’il habitait trop loin, en Amérique et que je ne devais plus jamais en parler parce que ça lui faisait trop de peine, elle en avait bien assez comme ça, inutile d’en rajouter. Naturellement, j’ai obéi.
Sur Marilyn Monroe au contraire, je pouvais lui poser toutes les questions que je voulais. Elle collectionnait ses photos, elle avait vu tous ses films. Elle affirmait que c’était la meilleure actrice de tous les temps. Son modèle. Que j’avais de la chance d’avoir une grand- mère américaine aussi célèbre et aussi belle. À l’époque, j’ignorais que Marilyn était morte depuis longtemps. Quand je regardais ses photos dans un magazine, je pensais qu’elles dataient de la veille. Alors forcément, la comparaison ne jouait pas en faveur de la sévère et sèche éleveuse de poulets.
Les ennuis ont commencé dès que je me suis mise à me vanter de mes liens de famille à l’école. Plus je me faisais traiter de « sale menteuse » ou de « grosse mytho », plus j’en rajoutais. Ça se terminait en arrachage de cheveux, morsures et coups de griffes. Maman était souvent convoquée par la directrice. Comme elle brillait par son absence, sa mère s’y collait à sa place. J’étais doublement punie, mais ça m’était égal. Je me consolais en rêve dans les bras de ma lointaine grand-mère américaine, ma star, mon inaccessible étoile. Certaines nuits, quand le ciel était dégagé, je fixais l’étoile que je lui avais attribuée, et dont j’étais sûre qu’elle veillait sur moi.
Le jour où j’ai osé lui faire part de mes doutes, Maman m’a collé sous les yeux deux clichés de blondinettes à la bouille ronde et aux yeux bleus : moi, vers mes trois ans, sur une photo d’identité qu’elle gardait dans son portefeuille, et Marilyn, au même âge, sur la page d’un magazine de sa collection.
— Look, honey ! On dirait des jumelles et vous avez le même grain de beauté sur la joue gauche.
J’ai fait semblant d’être d’accord pour lui faire plaisir en espérant qu’en échange, elle me serrerait dans ses bras. Je la voyais si rarement et je manquais tellement d’affection.
Mais l’argument incontestable à ses yeux restait mon prénom choisi en son honneur.
— Je sais que sur ta carte d’identité, c’est marqué Marie-Line. Et pourtant je lui avais dit et répété, au type de l’État civil que ça s’écrivait en un seul mot avec le y à la fin. Tu parles ! Autant s’adresser à un mur.
L’erreur de l’incorruptible fonctionnaire ne me dérange pas. À l’oral, il n’y a pas de différence entre les deux versions de mon prénom et je reconnais qu’il m’arrive de tricher à l’écrit.
À force de fréquenter Marilyn auprès de Maman et plus tard à la médiathèque proche du lycée, je suis devenue incollable sur sa vie, son œuvre et sur les films américains que je regardais en VO. Je lui dois ma cinéphilie compulsive et le fait de parler anglais couramment avec l’accent américain, ce que mes profs ne manquaient jamais de me reprocher.
J’étais fière de ce que j’appelais en secret ma « part américaine ». Un jour, je me l’étais promis, je franchirais l’Atlantique pour partir sur les traces de ma grand-mère fantasmée, mais aussi et surtout sur celles de mon vrai père.
Bon voyage

Grace à Maman et à sa copine Évelyne, le compte de mes premières fois s’allonge à toute vitesse : hier premier voyage en TGV, première incursion à Paris – même si je n’en ai vu que la gare Montparnasse et les couloirs du métro –, première nuit seule à l’hôtel ; et aujourd’hui, baptême de l’air et premier voyage à l’étranger.
C’est aussi la première fois que je pose le pied dans un aéroport.
Bonjour, je m’appelle Bécassine !
Agrippée à la poignée de ma valise à roulettes toute neuve, mon passeport vierge et mon billet d’avion serrés dans l’autre main, je suis plantée devant le tableau des départs à la recherche de mon vol.
Quand je me présente devant le comptoir d’enregistrement d’Air France, je n’en mène pas large.
— Mademoiselle, vous n’êtes pas dans la bonne file, me signale poliment l’homme en uniforme qui examine mon billet. Ce comptoir est réservé à la classe Affaires.
Une vague de honte me submerge. Je sens le rouge envahir mon visage jusqu’à la racine de mes cheveux authentiquement blonds. Les yeux baissés, je bredouille :
— Pardon, monsieur. C’est la première fois que je prends l’avion.
Je suis Bécassine, mais j’assume.
Alors que j’empoigne ma valise pour rejoindre le comptoir de la classe éco devant lequel
serpente une longue file de candidats au voyage, il m’interpelle de sa belle voix grave.
— Attendez, mademoiselle ! Je vais voir ce que je peux faire faire pour vous. Posez votre
valise sur le tapis roulant.
Tandis qu’il tapote sur son clavier sans lâcher l’écran de son ordinateur de l’œil, j’en
profite pour le scanner en douce. La trentaine, brun aux yeux bleus, il a tout du beau gosse dans le genre classique et rassurant.
Quand il relève la tête, son sourire me fait presque fait défaillir. Cela fait des années que je n’ai pas ressenti le moindre émoi amoureux.
— C’est bon. Il restait de la place en business. Je vous ai surclassée comme on dit.
Sa gentillesse achève de me désarmer. Au lieu de le remercier, je bafouille :
— Pourquoi... pourquoi moi ?
— Parce que c’est votre baptême de l’air, et aussi parce que... vous ressemblez à Marilyn
Monroe. Je suppose qu’on vous l’a déjà dit.
Au moins cent fois !
De plus en plus gênée, je hoche la tête avant de m’enfuir lâchement sans un mot de remerciement. De quoi aurai-je l’air si, submergée par l’émotion, je me mets à pleurer devant cet inconnu ?
Dans la salle d’attente, je me pose dans le coin le plus discret.
Cette ressemblance, je ne la cultive pas et je suis toujours embarrassée quand quelqu’un l’évoque, surtout s’il s’agit d’un homme, encore plus quand je le trouve séduisant. Que répondre ? Que faire de ça ?
Marilyn était d’une beauté sidérante, ce qui est loin d’être mon cas. Dans ses films, que je connais par cœur, elle irradiait, mais je sais combien elle a souffert d’être jugée sur ce seul critère. Pire, d’être traitée d’idiote au prétexte de sa blondeur et de sa moue mutine alors qu’au contraire, elle débordait d’intelligence et d’humour.

Sa célébrité la rassurait et lui pesait à la fois. Pour échapper aux paparazzis, elle se déguisait, voyageait sous des noms d’emprunt. Peine perdue, la plupart du temps.
Je ne suis pas célèbre, mais quand on me regarde fixement ou qu’un macho me fait une remarque salace, je ressens ce qu’elle devait éprouver.
Me teindre en brune, ou en mauve, comme mes mamies, j’y ai pensé parfois, mais je ne serais plus moi.
L’embarquement va débuter. Le steward qui m’a « surclassée » contrôle l’accès des passagers prioritaires. Vu en pied dans son bel uniforme, il paraît encore plus séduisant. Quand je lui tends ma carte, il murmure :
— Excusez-moi, vous avez dû me trouver lourd tout à l’heure. Si je vous ai blessée, je le regrette.
Les yeux embués, je bredouille :
— Pas grave.
Et lui, à voix haute :
— Bon voyage, mademoiselle.
— Merci, monsieur. Grâce à vous, il commence très bien ce voyage.
Échange de sourires entre nous et accueil de star dans la cabine de la classe Affaires.
Un premier verre de champagne servi avant le décollage me détend. Malgré tout, je ferme
les yeux et je serre les accoudoirs quand l’énorme Airbus s’arrache du sol après sa course sur la piste.
À la fin de la montée, bien calée dans mon large fauteuil avec vue imprenable sur les nuages, je lève mon verre à la santé du beau steward et à la mémoire de Marilyn qui, depuis les étoiles, va veiller sur sa candide petite-fille d’adoption catapultée dans la Grosse Pomme.
New York, New York
New York, enfin ! Ou plutôt son aéroport, baptisé John Fitzgerald Kennedy en l’honneur d’un président que Marilyn aurait aimé trop follement et qui, selon la rumeur, ne serait pas étranger à sa mort. J’ai le temps d’y penser dans la longue file d’attente devant les postes de contrôle des passeports. Happy birthday Mr. President : la vidéo de cet épisode célèbre me revient en mémoire. Je la vois, je l’entends, Marilyn. Entre ses lèvres, cet hymne banal résonne comme un chant d’amour. Si passionné que ça en devient gênant.
Le tampon du visa claque sur mon passeport. Me voilà adoubée. Ma valise récupérée, je me retrouve un peu sonnée dans le hall d’arrivée où, d’après Maman, Évelyne est censée m’attendre. Quand je lui ai demandé comment je la reconnaîtrais, ça l’a fait rire : « Pas de panique, sugar, c’est elle qui te reconnaîtra. »
J’ai beau scruter d’un air anxieux les visages des femmes entre quarante et cinquante ans qui guettent les passagers, aucune d’elle ne semble me reconnaître. Un homme vêtu de sombre se dirige vers moi. Sans un mot il s’empare de ma valise et me fait signe de le suivre. Méfiante je ne bouge pas. C’est alors qu’il consent à se présenter, l’air de celui qui n’a pas la moindre envie d’être là :
— Félix, le chauffeur de madame Ava.
Ava ! Je tique un peu sur ce prénom, avant qu’il ne fasse tilt. Pressée de questions le jour où elle m’a proposé l’affaire, ma mère a consenti à lâcher quelques informations sur sa compagne de fugue. Pour résumer : Évelyne, auréolée de sa couronne toute neuve de Miss Finistère-sud, rêvait de se faire épouser par un milliardaire. Elle avait entendu dire qu’ils pullulaient à New York. Pour les deux copines qui rêvaient l’une, de célébrité, et l’autre, de fortune, c’était la destination idéale. Au final, seule Évelyne – rebaptisée Ava – a réussi son coup. Trevor Giuliani, sur lequel j’ai fait quelques recherches, est un «magnat de l’immobilier ». Il a vingt ans de plus qu’Ava qui, comme on s’en doute, est sa deuxième femme. Selon ce que j’ai lu aussi, Ava Giuliani consacre son temps et son argent de poche à quelques associations caritatives comme il se doit dans son milieu. D’après les photos que j’ai trouvées sur la Toile, Ava a dû prendre du poids depuis son élection et elle semble inséparable d’un caniche noir au collier aussi rutilant que devait l’être sa couronne de Miss. Si j’ose, je lui demanderai pourquoi elle a changé de prénom, même si je m’en doute un peu.
Quant au chien que j’aurai à promener, ça me rassure de constater qu’il tient plus de la peluche que du grand danois baveux ou du lévrier fragile et nerveux.
Nous roulons. Le nez scotché à la vitre teintée de la limousine, je découvre la ville. New York : ses ponts, ses gratte-ciels, ses avenues rectilignes, ses taxis jaunes, ses flics en casquette. Le rêve devient réalité. Je dois me pincer pour y croire.
Arrivée à destination, un immeuble de la très chic Park Avenue en plein cœur de Manhattan, je flotte toujours sur mon nuage. Le hall, tout en marbre et en miroirs, est gardé par un portier en uniforme. Un ascenseur doré m’emporte sans escale vers le duplex des Giuliani au sommet de l’immeuble. Dès que je pose une ballerine timide dans l’appartement, j’ai l’impression d’atterrir sur une autre planète.
Ava m’apparaît comme une femme mûre qui s’efforce de paraître dix ans de moins que son âge, sans y parvenir tout à fait. Vêtue d’un jean blanc savamment lacéré et d’un tee-shirt pailleté, elle m’accueille comme si j’étais l’enfant prodigue.
— Comme tu as grandi, ma chérie !
Même si je ne me rappelle pas l’avoir rencontrée à l’époque où j’étais petite, je veux bien la croire.
— Ne reste pas plantée là, approche-toi que je te voie mieux.
Étourdie par le décalage horaire – pour mon corps, il est minuit, quand il n’est que 18 heures à New York –, je tangue jusqu’à elle. Après un bref examen à l’œil nu, elle alpague ma mâchoire par en dessous, un peu à la manière d’un éleveur qui évalue une bête dans une foire agricole.
— Ta mère n’a pas tort. Tu as quelque chose de Marilyn.
Difficile de déterminer si ce constat lui fait plaisir ou pas ? Puis elle s’écarte et me fait tourner sur moi-même.
— Tu es un peu maigrichonne. Rien de grave. Au pays de Mc Do et de KFC, ça devrait s’arranger.
Sa propre vanne n’amuse qu’elle. Pour des raisons faciles à deviner, il est hors de question de me faire avaler la moindre bouchée de hamburger ou de poulet frit.
Vu ma pâleur, elle s’empresse de changer de sujet.
— Ta mère prétend que, grâce à elle, tu parles anglais couramment.
— Oui, enfin euh... grâce aux films de Marilyn surtout.
— C’est bien, dit-elle, attendrie.
Mes yeux papillonnent. Je meurs d’envie de passer sous la douche et de m’effondrer sur un
lit. Ava finit par s’en rendre compte.
— Nous reparlerons de tout ça plus tard. Je vais te montrer ta chambre. Tu pourras te
rafraîchir et te changer. Puis nous dînerons tôt toutes les deux. Trevor est en voyage d’affaires. Tu le rencontreras dans quelques jours. Ça nous laisse le temps de te relooker.
Elle jette un regard de pitié sur ma petite valise qui contient ma modeste garde-robe d’infirmière provinciale et gériatrique.
— Tu verras, on va bien s’amuser, promet-elle en tapant des mains comme la petite fille qu’elle n’est plus.
Symphonie en rose
Ma chambre ! Comment la décrire ? Des murs aux rideaux en passant par le dessus de lit et les coussins, c’est une symphonie en rose. Des bibelots kitsch sont semés sur toutes les surfaces et, cerise sur le cupcake, un bataillon de peluches se tient au garde-à-vous sur le lit.
— Ça te plaît ? demande Ava, visiblement émue.
Sous le choc de cette overdose de pink, je reste muette. D’accord, ma « marraine » ne m’a pas vue grandir, mais de là à imaginer que je suis atteinte du syndrome de Peter Pan !
— Bon, je te laisse te reposer. Je viendrai te chercher tout à l’heure.
Assise sur le lit, je tente de reprendre mes esprits. Le décor de cette vaste pièce paraît trop daté pour être récent. Les couleurs sont passées, comme usées par le temps. C’est le genre de chambre que j’aurais adoré avoir, petite fille. Une chambre de princesse. Si Ava n’a pas eu d’enfant, comme Maman le prétend, je ne me demande à qui elle était destinée.
Le lit étroit couine un peu, comme celui de ma chambre à la ferme. Couchée tôt, « avec les poules », comme disait Marie-Berthe, j’espérais l’improbable visite de ma mère. Il ne fallait pas compter sur ma grand-mère pour l’histoire et la bise du soir. Elle avait d’autres chats à fouetter.
J’ai dû m’assoupir. Réveillée en sursaut par des coups frappés à la porte, il me faut quelques secondes pour reprendre pied dans la réalité.
Ava passe la tête par la porte entrebâillée.
— Je peux entrer, dit-elle sans attendre ma réponse.
Le lit gémit sous son poids quand elle se perche près de moi. Ses doigts effleurent mes
cheveux, ma joue.
— Ma pauvre chérie, tu n’as pas dû avoir une enfance facile. Ta grand-mère était un
dragon. Elle a mené la vie dure à ta mère aussi. La pauvre, il ne faut pas trop lui en vouloir. Que répondre ? Même si je n’ai pas cessé de lui en vouloir pour ses absences répétées et
ses secrets bien gardés, j’aime ma mère, plus que tout.
Ava soupire.
— Tu sais, on a un peu perdu le contact après ta naissance. La distance ne facilite pas les
choses. Internet n’existait pas à l’époque, ni les portables, vous, les jeunes, vous ne pouvez pas vous rendre compte.
Je secoue la tete en me demandant où elle veut en venir.
— J’aurais dû mieux m’occuper de toi, mais on va se rattraper, hein ? Tu vas te plaire ici, j’en suis certaine.
En réponse, je lui offre un sourire crispé. Sur le point de se lever, elle change d’avis.
— Tu as laissé un amoureux chez toi ?
Sa question me surprend. Inutile de réfléchir trop longtemps, le dernier en date s’appelait
Jean-Laurent. Pas vraiment un amoureux, juste un coup d’un soir par semaine, le samedi, après sa courte visite hebdomadaire à sa grand-mère Gilberte, une de mes patientes octogénaires. Jean-Laurent était toujours pressé. Quand il faisait l’amour, aussi. Autant dire, qu’il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. J’appréciais seulement sa régularité. Il représentait une parenthèse rassurante dans ma vie de jeune femme sauvage et solitaire. Gilberte n’était pas censée être au courant de la liaison entre son petit-fils et son infirmière. Pourtant, le jour où elle m’a dit : « Ne va pas croire qu’il vient me voir par affection. Tout ce qui l’intéresse c’est de palper l’héritage le plus vite possible. Tu perds ton temps avec ce crétin », j’ai ouvert les yeux et j’ai rompu. Ça va faire deux ans. Depuis, je n’ai permis à aucun homme de m’approcher.
Ava semble attendre ma réponse avec intérêt.
— Non, pas d’amoureux, dis-je avec conviction.
Satisfaite, elle se décolle du lit.
— Eh bien, rien ne dit que tu n’en trouveras pas un ici, dit-elle en m’adressant un clin
d’œil, tandis que, d’une voix qui sonne comme un ordre, la bonne annonce que « Madame est servie ».
Comment épouser un millionnaire
Le repas est léger – Ava est au régime, sauf en ce qui concerne l’alcool apparemment. Elle me demande des nouvelles de ma mère, pour le principe car, au fond, mes réponses évasives ne l’intéressent pas. Grâce à mon expérience d’infirmière, je suis capable de cerner assez vite la personnalité des gens que je rencontre pour la première fois. L’être humain me fascine et me passionne. Je crois que c’est ce qui a déterminé ma « vocation », même si Yvon, mon grand-père ne m’avait pas trop laissé le choix : « Si tu veux que je te paye des études, ce sera pour faire instit ou infirmière. » J’ai coché la case 2 et je ne le regrette pas. Donc, j’ai vite compris que ma « marraine » ne s’intéressait qu’à sa petite personne, les autres ne servant qu’à l’aimer et à la rassurer.
Pour la relancer je lui demande comment elle a rencontré son mari.
— Tu ne vas pas me croire, mais c’est un peu un conte de fée.
— J’aime ça.
— Ta mère m’a dit que tu étais cinéphile, alors tu as certainement vu le film Diamants sur
canapé ?
— Bien sûr. J’admire Audrey Hepburn autant que Marilyn.
— Tu te souviens du moment, tout au début, où un taxi la dépose devant le bijoutier
Tiffany & Co ?

Si je m’en souviens ! C’est l’une de mes scènes préférées du film, quand la sublime actrice en robe du soir, gobelet de café dans sa main gantée, croissant et fume-cigarettes dans l’autre, est scotchée à la vitrine du célèbre bijoutier de la Cinquième Avenue, dans un Manhattan presque désert.
Mon acquiescement l’encourage à poursuivre :
— Eh bien, dès les premiers jours de mon arrivée à New York, je suis allée traîner devant les vitrines de Tiffany. À l’époque, ça me paraissait le spot idéal pour pêcher un millionnaire. Tu penseras que j’étais naïve, mais bien m’en a pris. Trevor se trouvait à l’intérieur en train de choisir un bracelet serti de diamants, un cadeau pour sa maîtresse du moment, comme il l’a avoué plus tard. Quand il m’a aperçue de l’autre côté de la vitrine, il est venu me chercher. Résultat, j’ai hérité du bracelet et six mois plus tard, on était mariés, le temps pour lui de divorcer. Entre temps, il m’avait sortie de la piaule qu’on occupait, ta mère et moi, pour m’installer dans sa garçonnière.
Elle plonge le nez dans son maxi ballon de vin pour masquer son embarras. Je me doutais déjà qu’une fois à l’abri, elle avait laissé tomber sa copine. Conclusion : elle ne m’a pas invitée chez elle pour me faire admirer sa réussite, mais pour se racheter. Je suis bien placée pour savoir que la culpabilité est un boulet lourd à traîner.
Nos pensées doivent se rejoindre car elle s’empresse d’ajouter :
— Ta mère a eu moins de chance que moi, c’est certain, mais elle était tellement naïve, aussi.
— Qu’est ce que tu veux dire ?
Elle feint de s’étonner.
— Elle ne t’a pas raconté comment elle s’était fait entuber par un producteur qui lui avait
promis un rôle dans une comédie musicale.
Je dois être tellement pâle que je la sens gênée, déjà prête à ravaler ses mots. Seulement il
est trop tard.
— Non, elle n’évoque jamais cette époque.
Ava hoche la tête. Je sens qu’elle balance le pour et le contre, fait le tri de ce qu’elle peut
me révéler ou pas. Je ne m’attendais pas à toucher au but dès le jour de mon arrivée. Du coup, mon esprit s’affole. Ai-je vraiment envie de connaître cette vérité que ma mère s’est appliquée à cacher jusque-là ?
— C’était un type pas net, du genre de ceux que les actrices balancent aujourd’hui. Un porc, quoi ! Attention, je ne veux pas dire qu’il s’agit de ton père. Je sais seulement qu’il lui a fait faire des « essais ». Finalement, elle n’a pas décroché le rôle, voilà. Peut-être qu’elle n’était pas taillée pour la comédie musicale. Va savoir ! Ici, pour réussir, le talent ne suffit pas. Des gens doués, il y en a des tas. Pour sortir du lot, il faut en vouloir et se battre, sans avoir peur de porter des coups bas. Ta mère n’était pas une guerrière. Moi je me suis bagarrée pour avoir Trevor, crois-moi, et depuis, je n’ai pas baissé la garde. Pas question de perdre ce que j’ai acquis à la force du poignet.
La connotation sexuelle de sa remarque me fait rire. Quand Ava pige l’allusion, elle rit aussi. Sans retenue, presque vulgairement. Évelyne perce sous le masque de respectabilité qu’elle s’est forgé.
— Allez, va te coucher, ma poulette, tu tombes de sommeil, je le vois bien.

Un caniche nommé Bijou
Quand Ava m’a présenté Bijou, troisième du nom, j’ai eu un choc. Le pauvre caniche venait de sortir du salon de coiffure pour chiens le plus chic de Manhattan. Il empestait le parfum et il ne lui restait sur le caillou que les six pompons de sa tête, de ses pattes et de sa queue. Le coiffeur n’y était pas allé de main morte avec la tondeuse.
Bijou se débattait comme un beau diable dans les bras de sa maîtresse qui l’étouffait sous l’assaut de ses baisers. Je l’ai saisi doucement pour le poser sur le sol et je me suis accroupie devant lui. Nous nous sommes plus au premier regard. Le caniche a compris que j’allais le traiter comme un animal et non pas comme un bébé à quatre pattes. Je sais y faire avec les chiens. Ceux de la ferme ont longtemps été mes seuls amis.
Son collier est tellement rutilant qu’on le croirait en diamants. Quand je lui ai innocemment posé la question, Ava a répliqué que c’était « du Swarovski » et qu’il n’en était pas moins précieux. J’en ai pris bonne note. Elle a également confirmé que le job de promeneuse de caniche faisait partie du deal conclu avec ma mère. Je n’ai pas osé lui demander si elle me considérait comme une invitée logée et nourrie en échange de quelques services ou comme une sorte d’au pair en droit de recevoir au moins de l’argent de poche. J’ai assez d’économies pour me passer de salaire pendant trois mois tout en continuant à régler le loyer de mon studio mais je préférerais qu’elles ne fondent pas trop au soleil de New York.
Hier, Ava m’a accompagnée pour la première promenade dans Central Park qui se situe à proximité de l’appartement. Je tenais la laisse de Bijou. J’ai remarqué qu’il s’étranglait dans son collier dès que l’un de ces gros écureuils gris qui pullulent dans le parc, croisait son chemin, avant de se tourner vers moi, l’air de supplier : « lâche-moi la grappe que je m’éclate un peu. »
À part les écureuils qui risquent de compliquer ma vie de promeneuse de caniche, je me dis que c’est un job plutôt agréable. Le cadre est idyllique, le spectacle fascinant et je commence à percevoir la réalité de mon rêve. Si j’avais l’occasion de croiser le fantôme de Marilyn en train de balader Hugo, son basset, planquée sous un foulard et des solaires, je ne serais même pas étonnée.
Les écureuils de Central Park
Ce matin donc, première promenade en solo. Ava a eu beau me rassurer en prétendant que je ne risquais pas de me perdre puisque Bijou connaissait l’itinéraire par cœur, je suis sur le qui-vive. En traversant l’immense place de Colombus Circus, j’ai peur qu’il m’échappe et se fasse écraser. Par chance, le caniche me facilite la tâche. Il pile devant les passages piétons et se retourne souvent pour vérifier que je le suis. J’ai plutôt l’impression que c’est lui qui me promène et qui s’inquiète pour moi.
À l’intérieur du parc, je me détends un peu et rallonge la laisse pour qu’il puisse s’ébattre sans trop de contraintes. Il se confirme que ce chien a une fascination pour les écureuils. Et justement, alors qu’il est en train d’en courser un qui galope en direction d’un arbre qui, par bonheur, ne bouge pas, un homme s’emmêle les baskets dans la laisse et s’étale de tout son long à mes pieds. Dans une langue bizarre que je n’ai jamais entendue, il lâche ce qui sonne comme une bordée d’injures
Embarrassée, je me penche vers lui.
—Je suis désolée. Vous n’êtes pas blessé, dis-je dans mon anglais aux accents marilyniens.
Pas de réponse. Quand il se relève, je suis rassurée de constater qu’il saigne juste du front et des paumes. C’est le zoom de son appareil photo qui a accusé le choc et qu’il examine d’un air plus que préoccupé. Une larme de sang s’écoule de son grand front que je prends l’initiative de tamponner à l’aide d’un mouchoir en papier parfumé.
— Oh mon Dieu, vous saignez !
J’ai dramatisé la situation, histoire de justifier la familiarité de mon geste.
L’homme – une trentaine d’années à vue de nez – me dévisage avec étonnement, comme
s’il s’apercevait seulement de ma présence. Sous ce regard insistant, je sens le rouge me monter aux joues.
— Française ? demande-t-il, alors que Bijou lui mordille les mollets en signe d’affection. Je hoche la tête.
— Et vous, touriste ?
Bizarrement, alors qu’il a vraiment le look touriste, ma question le déride.
— New Yorkais.
De plus en plus gênée, je balbutie :
— Je disais ça à cause de l’appareil photo. J’espère qu’il n’est pas trop abimé, je ne sais
pas comment...
Il indique un kiosque tout proche, entouré de quelques tables.
— Offrez-moi quelque chose à boire, si vous tenez absolument à vous faire pardonner.
— Avec plaisir, dis-je, gagnée par le soulagement.
Une fois installés avec nos canettes de Coca light, j’enfile la laisse du caniche dans le pied
de la table en me demandant de quoi ce parfait inconnu et moi allons pouvoir parler. J’avoue qu’il m’intimide. Surtout à cause de la façon dont il me dévisage sans la moindre gêne. De mon côté, je suis fascinée par la couleur inhabituelle de ses iris – un vert clair pailleté d’or – et la forme étirée de ses yeux qui lui donne presque un regard de loup.
— C’est quoi votre nom ?
— Marie-Line.
Il me tend la main en souriant par-dessus notre petite table.
— Enchanté, Marilyn.
J’aime la façon dont il fait sonner mon prénom.
— Moi, c’est Darius, finit-il par lâcher du bout des lèvres, comme s’il s’agissait d’un secret
de famille.
— Darius comme...
— Comme une tripotée de rois de Perse, oui.
Bijou qui, fatigué de chasser les écureuils, somnole sagement à ses pieds, se met à lui
lécher les baskets qui ont besoin d’un sérieux décrassage.
— Je ne connais que Darius le Grand, dis-je, pour me faire mousser, tout en espérant ne
pas être interrogée sur les dates du règne de ce grand roi, ni sur la géolocalisation de son empire.
— Mes lointains ancêtres sont originaires d’Iran, se croit-il obligé de préciser. Mais je suis le fruit du brassage des civilisations orientales.
Sous sa barbe broussailleuse et son épaisse tignasse en bataille d’un châtain tirant sur le roux, il est difficile de déterminer si ce « brassage » a produit un résultat harmonieux.
Nous éclusons nos sodas en débitant des banalités sur la géographie, la météo et les caniches nains. Une alerte se déclenchant sur son portable met fin à cet échange sans queue ni tête. Darius déploie sa grande carcasse.
— Il faut que je retourne bosser. Salut, Marilyn. À une prochaine fois, qui sait ?
— Qui sait ? réponds-je, l’air de celle qui n’y croit pas trop.
Scotchée à ma chaise en plastique moulé, je le regarde s’éloigner en vitesse de son long
pas élastique. Toujours prisonnier du pied de table, Bijou manque s’étrangler en tentant de le poursuivre.
Ma déception est dure à avaler. Je ne suis pas certaine de souhaiter revoir ce mystérieux photographe à la voix envoûtante, mais mon ego vient d’en prendre un coup. Il ne m’a même pas lâché son numéro de téléphone. Preuve qu’à ses yeux, je ne suis pas digne d’être revue autrement que par la grâce du hasard. Pour me consoler, je décrète qu’il est moche et que se planquer dans un buisson avec un objectif à zoomer à des kilomètres paraît plus que louche.
De là à soupçonner qu’il s’est attribué un faux prénom, juste pour m’embrouiller, il n’y a qu’un pas que je franchis sans état d’âme. Si ça se trouve, je suis tombée sur un pédophile qui prend en catimini des photos de petites filles et de petits garçons devant lesquelles il se masturbe le soir dans sa piaule sordide.
Bijou lorgne toujours d’un air dépité dans la direction du présumé pervers. Accroupie devant lui, j’ébouriffe ses oreilles bouclées.
— Te bile pas, doggy. Si on ne le revoit pas, on n’en fera pas une maladie ! Ce mec n’en vaut sûrement pas la peine.
Le caniche, qui, dès le début, a senti que je l’aimais bien, aboie en signe d’approbation et me lèche la joue en signe de compassion.

ooOoo

Je me présente, je m’appelle Darius et je crois nécessaire de me glisser discrètement dans ce récit. Rien ne m’y oblige mais personne ne peut m’en empêcher et surtout pas la narratrice. Si j’exprime mon point de vue ici, c’est pour donner un autre éclairage à l’histoire. Disons, un éclairage masculin. Et aussi pour me justifier. J’espère qu’on ne m’en voudra pas.
Revenons à Marilyn. Qu’elle m’ait pris pour un pervers, je peux le comprendre. Il est vrai que la filais discrètement depuis son entrée dans le parc. J’admets aussi que j’étais distrait par ses fesses joliment moulées par son short en jean effrangé. De tête, elle avait quelque chose de Marilyn Monroe, et pas seulement à cause de sa blondeur. Ça tenait à son sourire et à son air mutin. Je me suis dit qu’elle devait très bien prendre la lumière. En attendant d’en avoir la confirmation devant les tirages des photos d’elle que je venais de voler, je me suis demandé comment l’aborder sans risquer un râteau. D’habitude, je fonce sans me poser de questions. Avec elle, je pressentais que ce serait plus délicat.
C’est le chien qui a précipité la rencontre. Parce que j’étais distrait par la démarche de sa belle promeneuse, je n’ai pas fait gaffe et je me suis emmêlé les quilles dans la laisse au moment où il a amorcé un demi-tour inattendu. « Et voilà ! », comme disent les Français. J’avoue qu’on fait moins pitoyable comme entrée en matière. Heureusement pour moi, elle a pris les choses en main. Ensuite, j’ai improvisé. Je n’aime pas me faire mousser mais j’ai eu l’impression de l’avoir troublée. En tout cas, elle a mordu à l’hameçon. Il suffisait de voir sa mine désappointée quand je l’ai plaquée tout net !
Pauvre Marilyn. Si elle savait, elle aurait des raisons plus sérieuses de m’en vouloir.
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Mise en avant des Auto-édités / Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur
« Dernier message par Apogon le jeu. 11 juil. 2019 à 15:06 »
Plus douce est la vengeance de Marjorie Levasseur

— Chapitre 1 —

Tanguy

À peine avais-je démarré la voiture que je fus convaincu qu’il s’agissait là de la pire bêtise de ma vie. J’avais déjà du mal à garder les yeux ouverts ce soir-là, je n’aurais jamais dû prendre ce satané volant, je le savais. Et pourtant, j’étais là, installé sur le couvre-siège à billes de bois offert par une mère admirable, soucieuse du confort de son fils aîné amené à parcourir des centaines de kilomètres une fois par mois juste pour l’embrasser et passer le week-end avec elle et ses deux petits frères. J’adorais ma mère, j’aurais fait n’importe quoi pour elle comme elle l’avait toujours fait pour moi. Mais en ce début de soirée du 30 juin 2018, après la semaine qui venait de s’écouler et qui avait commencé et s’était terminée sur les chapeaux de roues, le massage bienfaisant induit par ces petites sphères de bois ne m’aiderait pas à rester éveillé, bien au contraire.
Quatre longues années de dur labeur au sein de la prestigieuse école des Gobelins venaient de prendre fin par une succession d’examens dont je croyais ne jamais voir le bout. J’avais bossé comme un forcené pour intégrer ce cursus si convoité par les aspirants concepteurs de films d’animation ou autres professionnels de l’image. Je faisais partie de cette génération bercée par les dessins colorés et animés dont on avait gavé les enfants pendant des décennies. Pas forcément fan des grosses productions de Disney-Pixar, je vouais un véritable culte à celui qui représentait pour moi un dieu vivant, le dessinateur, réalisateur et producteur de films d’animation japonais, Hayao Miyazaki. Moi qui barbouillais des feuilles blanches depuis que j’étais en âge de tenir un crayon, j’étais complètement fasciné par les lignes pures esquissées au pinceau, à la peinture ou à l’encre. Des tracés à la fois candides et réalistes mis bout à bout pour créer une histoire originale avec des messages forts. Des thèmes récurrents comme la protection de l’environnement, l’absurdité des conflits militaires, des héroïnes fortes au caractère complexe, et représentées par Miyazaki comme plus raisonnables que les hommes. Alors très jeune, j’ai voulu me donner les moyens de réaliser mon rêve, celui de rejoindre la cour des grands, le cercle très fermé des professionnels du long-métrage animé. Au-delà du dessin, j’ai appris à manier tous les logiciels à la pointe du graphisme. Bien sûr, venant d’un milieu modeste, je n’avais pas le budget pour me les offrir, alors j’ai dû contourner quelques règles… Quoi ? On n’a rien sans rien et quand je disais que je voulais m’en donner les moyens, je n’ai pas précisé qu’ils étaient tous légaux ! C’était pour la bonne cause, mon avenir était en jeu. Ce rêve, j’étais déterminé à le toucher du doigt, mais j’avais bien conscience que sans un travail acharné et surtout sans argent, intégrer une école comme les Gobelins allait s’avérer compliqué.
Depuis le nouveau départ que notre petite famille bancale avait pris dix ans plus tôt, je n’avais pas ménagé mes efforts, et ma mère non plus, pour espérer pouvoir un jour suivre cette voie royale. Lorsque cette femme courageuse a quitté mon père, au-delà du soulagement de nous passer de la présence de cet être toxique, ivre du matin au soir, nous avons enfin pu respirer et commencer à vivre… avec sans doute encore moins de moyens, mais vivre quand même, sans la peur, les cris, les coups parfois aussi. Je n’avais que douze ans quand cette libération a eu lieu, bien jeune pour devenir chef de famille, mais je me suis toujours juré que Catherine Verdier n’aurait jamais rien à reprocher au fils que j’étais. Et, de fait, j’ai bossé dur pendant toute ma scolarité, lui ramenant des bulletins exemplaires à la maison. Ah ! Le bonheur de voir la fierté illuminer son visage d’un sourire à la lecture des mots « Félicitations du conseil de classe » en bas de mes bilans trimestriels.
Ce fut sans doute la période de ma vie où je vis ma mère réellement heureuse… jusqu’à ce qu’elle rencontre son fameux Marc. Un mec de prime abord sympa, plutôt banal, mais qui était vite devenu un vrai parasite, une larve incapable de garder un job plus de deux jours et qui avait un certain don pour les tours de magie : aussitôt que la paye de ma mère tombait sur son compte en banque, elle disparaissait en moins de soixante-douze heures. Un véritable Houdini ! On n’a jamais réellement su comment il dépensait l’argent censé payer le loyer et nous nourrir. Prendre, il savait le faire, mais donner en retour ne relevait pas de ses habitudes. Le seul cadeau qu’il ait jamais offert à ma mère, c’est la petite graine qu’il a semée en elle et qui a donné naissance à mes deux frères neuf mois plus tard. Deux adorables bambins qu’il n’a jamais jugé utile de reconnaître puisqu’il avait pris ses jambes à son cou dès que ma mère lui avait annoncé sa grossesse. Elle s’est depuis lors juré de ne plus jamais faire entrer d’homme dans sa vie, et elle a tenu bon. Sans compagnon depuis maintenant sept années, elle clamait à qui voulait bien l’entendre que les seules personnes qui comptaient désormais dans son existence étaient ses trois fils. Personne d’autre n’aurait droit à son amour.
Alors bien sûr, pour une maman célibataire avec trois bouches à nourrir, la vie n’était pas simple, mais elle ne s’était jamais plainte de quoi que ce soit. Elle a continué à travailler dur pour nous payer le minimum vital, souvent même davantage, se saignant aux quatre veines pour nous offrir quelques séances de ciné et un hamburger de temps en temps, soucieuse que nous ayons l’enfance et l’adolescence les plus normales possible. Je savais qu’avec son seul salaire et les aides qu’elle touchait, il lui serait impossible de m’offrir la scolarité aux Gobelins en cas de réussite au concours d’entrée. Mais avec une bonne bourse d’études, une autre au mérite, et les quelques heures de soutien dans différentes disciplines que je proposais régulièrement pour pouvoir manger à ma faim et m’acquitter du loyer exorbitant de mon studio en bordure de Paris, tout me paraissait possible. Lorsqu’on a vingt-deux ans, tout semble l’être !
Je ne m’en suis pas trop mal sorti sur le plan financier pendant ces quatre années. Non, le souci était les heures de travail, le rythme effréné des cours, les nuits quasi sans sommeil qui s’accumulaient et qui faisaient que je ressemblais bien plus à un zombie tout droit issu de Walking dead qu’à un jeune adulte plein d’énergie toujours prêt à faire la bringue. La fête, je ne la faisais jamais, ou presque. Je n’avais pas le temps. M’amuser et draguer les filles en soirée auraient dû faire partie de mes préoccupations, comme elles étaient celles de la plupart des mecs de mon âge, mais tout cela était tellement loin de mes priorités. Les sacrifices que ma mère et moi avions faits ne devaient pas être vains. Je devais réussir, je n’avais pas le choix.
Cette fête dans laquelle je me rendais était l’unique que je m’accordais depuis des mois, mais aujourd’hui j’y avais droit, comme une récompense après tous ces efforts, cette lutte acharnée pour tout donner et faire partie des meilleurs. Mais plus je roulais vers ma destination et plus je me disais que j’aurais préféré passer cette soirée dans mon lit pour rattraper toutes les heures de sommeil que j’avais en retard. C’était une putain de mauvaise idée de prendre la voiture alors que mes yeux se fermaient presque tout seuls, que mon corps, libéré de toutes les tensions que je lui faisais subir depuis plusieurs semaines, demandait grâce et n’aspirait qu’à s’allonger sur un matelas moelleux et confortable… Encore plus confortable que ce couvre-siège à billes de bois qui me massait les lombaires avec bienfaisance depuis que j’avais démarré la poubelle ambulante qui me faisait office de voiture.
La discothèque où Joseph et Nathan, mes potes aux Gobelins, m’avaient demandé de les rejoindre se situait à moins de cinq kilomètres de mon studio, mais en plein cœur de Paris. Elle avait récemment ouvert ses portes et les deux joyeux lurons qui me servaient d’amis avaient décidé que ce serait l’endroit idéal pour fêter la fin de nos examens. L’entrée était sélective, mais Joseph, qui avait son nom en tête de liste VIP, de par la renommée de sa famille, n’avait eu aucun mal à nous en faciliter l’accès. À l’heure où j’arriverais devant la boîte de nuit, je savais que mes amis seraient déjà à l’intérieur en bonne compagnie, mais que Jo avait tout prévu pour m’éviter de poireauter dans la file d’attente interminable qui s’étendait déjà probablement sur plusieurs centaines de mètres d’un trottoir parisien.
Bizarrement, Paris me sembla endormie… presque autant que moi. Je ne devais pas être dans le bon quartier, assurément. Les rues que j’arpentais brillaient par leur absence d’animation. Les façades des immeubles étaient classieuses, d’un blanc clinquant qui me laissait penser que les gens qui y vivaient ne connaissaient certainement pas les mêmes fins de mois que mon humble personne. Je tournais en rond et ma vigilance se réduisait à peau de chagrin à mesure que mon sens de l’orientation, embrouillé par la fatigue, faussait ma perception des choses. C’est à peine si je sentais mon pied se faire de plus en plus lourd sur la pédale d’accélérateur, aussi lourd que ma tête qui se rapprochait dangereusement du volant.
Ne t’endors pas !
Surpris par cette voix tout droit sortie de mon inconscient, je relevai le menton et me forçai à ouvrir grand mes yeux. Ce fut à ce moment que je la vis, presque irréelle. Une silhouette féminine fantomatique vêtue d’une robe blanche vaporeuse, de longs cheveux blonds encadrant un visage un peu brouillon. Là, en plein milieu de la chaussée, les yeux écarquillés par… la peur ? Était-ce de la peur ? Je n’aurais su le dire. Mes pensées étaient trop embrumées par le sommeil tant convoité. Ces mêmes pensées qui retardèrent en cet instant le réflexe le plus basique d’un conducteur lambda face à un obstacle : freiner. Je l’ai fait… Je crois…
Mon dernier souvenir avant de sombrer fut le bruit mat de son corps sur le capot dépareillé de ma vieille voiture et puis… plus rien, le trou noir.
7
Mise en avant des Auto-édités / Océane Rose de Maude Perrier
« Dernier message par Apogon le jeu. 27 juin 2019 à 17:04 »
Océane Rose de Maude Perrier

Chapitre 1


Le bruit des vagues la tira de son sommeil. Elle tendit le bras, attrapa son téléphone et coupa le réveil. Attirée par la lumière des notifications, elle cliqua dessus et découvrit un nouveau commentaire sur le chapitre qu’elle avait posté la veille : De besoin de lire à Oceane Rose : encore touchée !
Chère Océane, je viens de terminer le chapitre 12 et je dois encore une fois vous dire waouh! J’ai tout simplement adoré. Pristia est juste topissime ! Quelle imagination vous avez ! Et quelle plume ! C’est vraiment un régal que de vous lire. Chaque semaine j’attends la suite avec impatience. Quelquefois je suis même frustrée. Avez-vous déjà pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Je suis persuadée qu’ils vous le prendraient tellement l’histoire est passionnante.
En tout cas une chose est sûre, je serais la première à courir acheter vos livres. Je crois d’ailleurs que je ne serais pas la seule.

Vivement mardi prochain. Merci encore à vous et continuez surtout, vous êtes très talentueuse.
Ce commentaire positif qui la cueillait au réveil, lui donna immédiatement le sourire. Malia s’attacha à remercier besoin de lire pour ses encouragements, puis elle repoussa sa couette. L’aube n’était pas levée, mais déjà, elle se sentait pleine d’énergie, prête comme chaque matin, à conquérir le monde.
Dans un geste automatique, elle attrapa les béquilles au pied de son lit et se redressa.
Comme tous les jours, elle commença par la salle de bains avant de préparer son petit-déjeuner et de le savourer tranquillement, en peignoir, son portable à la main. Il y avait d’autres commentaires sur Maudite Succube et une question qui revenait en boucle : avez-vous pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Ils étaient nombreux à l’inciter à envoyer ses manuscrits. Quelquefois, elle leur répondait en une ou deux lignes, la plupart du temps, elle se limitait à une émoticône : un smiley ou un cœur.
Que pouvait-elle leur dire de plus ? Qu’elle avait essayé ? Qu’être publiée était son rêve secret, mais que jusque-là, toutes les tentatives s’étaient soldées par un échec. En tant qu’Océane Rose, les portes s’ouvraient en grand, pour Malia Ndongo, femme noire de 33 ans, unijambiste de surcroît, elles étaient verrouillées. Elle aurait peut-être trouvé preneur si elle avait écrit un témoignage sur le handicap ; pour de la fantasy grand public en revanche, il y avait peu de chance. Les éditeurs qu’elle avait rencontrés ne le lui avaient pas dit clairement, mais quelques-uns – les plus honnêtes – avaient laissé entendre que son apparence pourrait rebuter ou même, faire peur. Malia s’en était offusquée au début puis elle s’était résignée. Elle se battait sur suffisamment de fronts, pour ne pas avoir besoin d’en rajouter. Et puis, Océane Rose connaissait malgré tout son quart d’heure de gloire. Les millions de vues sur la plateforme où elle sévissait étaient déjà une récompense. Probablement la plus belle.
Malia termina son petit-déjeuner puis se prépara. Comme tous les mardis, elle avait rendez-vous dans l’espace coworking, à deux arrêts de bus de chez elle, avec Carole, sa coach sportive, son associée et amie. Elle choisit son pull en laine turquoise, l’un de ses préférés, une chaussette « papillon » pour son moignon, un pantalon noir assez ample pour dissimuler sa prothèse. Elle n’en avait pas honte, depuis quatre ans maintenant, elle la considérait comme un prolongement de son corps, elle voulait juste éviter les regards et les remarques maladroites, parfois brutaux, des passants qu’elle croiserait en chemin.
Elle s’occupa ensuite de Rubis, son chartreux au pelage doré qu’elle avait transformé en chat parlant dans Maudite Succube. Pendant qu’il reniflait sa gamelle, elle effectua les mouvements de fitness que lui avait enseignés Carole puis elle s’assit en tailleur, le dos bien droit et ferma les yeux un moment. À l’image des étirements, la méditation était un rituel matinal auquel elle ne dérogeait jamais. Après chaque séance, elle se sentait armée pour la journée.
Quand Rubis vint chercher son câlin en se frottant contre sa hanche, elle ne se montra pas avare. Avec ses amies, il était tout ce qui, de près ou de loin, constituait sa famille.
— Prêt pour de nouvelles aventures mon gros ? Je ne te garantis pas qu’elles seront aussi excitantes que celles de ton double dans Maudite Succube ; mais j’imagine que ça te convient bien ainsi.
Comme s’il avait compris, Rubis ronronna, la faisant pouffer.
— On va dire que tu approuves... Amuse-toi bien.
Après s’être habillée, Malia se dirigea vers son meuble à chaussures. Elle, qui n’avait jamais éprouvé de plaisir particulier à s’en acheter jusque-là, s’en était fait une passion depuis son accident. Les étagères étaient pleines à craquer de bottes, de tennis et de baskets multicolores. Elle opta pour ses préférées : des bottines à bout pointu.
— Rubis, cette fois, j’y vais !
Occupé à jouer avec un fil de laine accroché à son arbre à chat, Rubis ne lui accorda aucune attention. Malia leva les yeux au ciel avant d’attraper le sac à dos qui contenait son ordinateur.
Habitant le rez-de-chaussée, elle ne mit que quelques secondes avant de se retrouver dehors, le nez au soleil. Machinalement, elle fit descendre ses lunettes et se rendit, d’une démarche légèrement boiteuse, à l’arrêt de bus. Quelques passagers attendaient déjà, la tête baissée sur leur téléphone portable. Malia se plut à imaginer que parmi eux, certains étaient inscrits sur la plateforme d’écriture plumes inspirées et lisaient les aventures de Pristia, chasseuse de prime et succube révoltée évoluant à Las Vegas.
Quand le chauffeur s’immobilisa, elle monta et trouva une place assise. Un homme debout, accroché à la barre, la dévisagea et lui sourit, mais à la seconde où il repéra le bout de métal sous son pantalon, se détourna. Malia haussa mentalement les épaules. Cela lui arrivait tout le temps, en particulier lorsqu’elle sortait avec ses amies. Attirés par son beau visage, des inconnus l’abordaient pour lui payer un verre ou l’inviter à danser, mais dès qu’ils remarquaient sa prothèse, ils avaient tous le même mouvement de recul. Certains avaient peur, d’autres se sentaient totalement dépassés, d’autres étaient rebutés. Au début, la jeune femme avait tenté de les rassurer, de leur expliquer qu’elle pouvait parfaitement boire ou danser. Peu, très peu, s’étaient laissé convaincre. Ils la trouvaient magnifique jusqu’à la taille, après, c’était une autre histoire. Même si ce comportement la blessait encore par moment, Malia s’était résignée. Tant pis si les hommes la fuyaient. De toute manière, elle n’avait pas besoin d’eux pour être heureuse. Elle avait déjà le plus important : elle pouvait se déplacer et mener une existence presque comme tout le monde, avait des amies, et une petite société. Et puis, elle était Océane Rose, l’une des romancières phare du site plumes inspirées. Les aventures de Pristia - son héroïne mi-femme mi-succube, totalisaient près d’un million deux cent mille vues, quelque cinq cent mille like et pas moins de cent douze mille commentaires. Ses textes étaient parmi les mieux classés de toute la plateforme. Chaque jour, des inconnus lui rappelaient à quel point elle était géniale.
Avait-elle besoin de plus ? Possible, mais elle refusait de s’apitoyer pour autant. Elle ne l’avait pas fait quand les médecins lui avaient appris qu’ils avaient dû lui couper une jambe, elle n’allait pas commencer.
Arrivée la première à l’espace de coworking, Malia commença par acheter un café au distributeur puis s’installa à un bureau et alluma son ordinateur portable. En attendant Carole, elle écrivit la suite des aventures de Pristia, en prise avec un cambrioleur particulièrement futé.
— Salut ma grande !
Si Malia s’était apprêtée pour ressembler à une cheffe d’entreprise, ce n’était pas le cas de Carole. Vêtue d’un jogging bleu ciel et de baskets blanches, elle donnait plus l’impression d’aller à la salle de sport qu’à un rendez-vous d’affaires.
Carole sortit de son sac son ordinateur ainsi qu’une bouteille de jus d’orange.
— Les commandes de la semaine passée sont très encourageantes. La tendance est franchement au fluo.
Voilà ce que Malia aimait le plus chez son associée. Malgré les apparences, elle prenait au sérieux chacune de ses activités. Que ce soit en tant que coach sportive ou comme e-commerçante, Carole s’impliquait à deux cents pour cent.
— Il va falloir revoir le catalogue.
— Oui... j’ai commencé à plancher là-dessus. Les modèles à rayures sont en perte de vitesse. Les chaussettes avec des têtes de mort mexicaines, pleines de couleurs vives, ont en revanche le vent en poupe. Tout comme celles bariolées...
— ... et les fluo, compléta Malia.
— C’est ça.
— Et les accessoires pour customiser les prothèses ? — Ils cartonnent. Rien à dire de ce côté-ci.
Malia sourit, ravie de ce qu’elle entendait. Maudite
Succube et So Socksy, la petite boutique en ligne qu’elle avait ouverte avec Carole, étaient ses deux bébés. Les voir prendre forme, se développer et séduire toujours plus de monde était pour elle une vraie victoire. Aucun de ces deux projets ne lui permettait de vivre, mais elle avec le secret espoir qu’un jour prochain, les choses seraient différentes. Elle n’aurait alors plus besoin des aides de l’État ou des associations ; elle pourrait enfin s’assumer, sans avoir de compte à rendre. Elle montrerait aux autres et surtout à celles et ceux en centre de rééducation, qu’être amputé n’était pas si dramatique. Une jambe ou un bras en moins n’empêchait ni d’avoir des rêves plein la tête ni de les réaliser.
— Le shooting pour les nouvelles chaussettes se fera jeudi.
Malia opina.
— Noté.
Si elle avait mis du temps à se sentir à l’aise devant l’objectif d’un appareil photo, à présent, elle adorait jouer les mannequins et représenter sa marque. Encore plus lorsque les séances se faisaient avec son amie Emmeline, une toute jeune amputée, pleine d’une force et d’une énergie incroyables.
Les deux femmes discutèrent ensuite comptabilité, charges et chiffre d’affaires puis, comme chaque mardi, elles se répartirent les tâches. Parce qu’elle savait manier les mots et qu’elle pouvait parler d’expérience, Malia aurait pour mission de rédiger toutes les nouvelles fiches produit ; elle s’occuperait aussi de gérer la communication de So Socksy sur les réseaux sociaux. Carole quant à elle, se rendrait en Bretagne pour négocier avec leur fabricant. Et toutes les deux se retrouveraient en fin de semaine pour un moment de détente bien mérité au Bol d’air, leur brasserie préférée.
Tellement concentrée, Malia ne remarqua pas l’homme qui la dévisageait avec une certaine insistance par-dessus l’écran de son ordinateur. C’est le sourire éloquent de Carole, à qui rien n’échappait, qui l’interpela.
— Quoi?
Carole lui fit un signe discret. Lorsqu’elle jeta un œil dans sa direction, son admirateur fit mine d’être absorbé par son travail, et baissa la tête.
— Il est plutôt beau mec, s’amusa Carole.
En réponse, elle esquissa un sourire gêné. À la première occasion, elle le regarda de nouveau.
— Tu devrais lui parler.
— Nous sommes ici pour bosser !
— On peut aussi faire des rencontres intéressantes...
allez vas -y, je suis certaine qu’il n’attend que ça. Lui n’ose pas s’approcher à cause de moi.
— Je doute d’être son style.
— Alors pourquoi te dévorerait-il autant du regard ? — Pour commencer, il ne me dévore pas, et puis...
Enfin, tu sais. Il ne voit pas tout.
Les sous-entendus étaient suffisamment clairs pour
Carole qui fronçât les sourcils. Son amie était la femme la plus battante qu’elle connaissait, sauf dans deux domaines : les hommes et ses romans. Quand il en était question, elle devenait étonnamment fragile. Elle perdait beaucoup de sa confiance en elle. Si elle clamait haut et fort qu’elle se moquait du regard des autres, il était évident que ce n’était toujours pas le cas.
— Moi je crois que si, insista Carole.
Elle éteignit son ordinateur, et se leva promptement. — On se téléphone.
— Mais non, arrête...
Trop tard. Carole, après un dernier sourire, sortit de
l’espace coworking.
Il n’en fallut pas davantage pour que l’homme se levât.
Les mains dans les poches de son jean de marque, il affichait un air très décontracté,
— Salut, commença-t-il d’une voix très grave.
Malia feignit la surprise.
— Bonjour...
Son amie avait raison. Brun aux yeux bleus, il était
vraiment mignon.
— Est-ce que je peux vous offrir un autre café ?
— Oui, s’enhardit Malia, vous pouvez.
Elle se leva pour se rendre en sa compagnie dans
l’espace cafétéria. À l’instant où il la vit marcher, un voile traversa le beau regard azur. Malia tenta de faire comme si elle ne l’avait pas remarqué et continua de lui sourire.

— Je m’appelle Louis, et vous ?
— Malia.
— Enchanté Malia... Je suis infopreneur. Je vends des
formations sur l’immobilier.
— Intéressant... Mon amie et moi avons lancé une
boutique en ligne de produits pour personnes souffrant de handicap.
Nouveau regard voilé.
— Ah oui ?
— Des chaussettes principalement et de quoi
customiser les prothèses.
— Et ça marche ?
— Figurez-vous que oui. Les amputés ont envie de
faire une force de leur handicap. Ce genre de choses les y aident.
— Si vous le dites...
Il semblait de plus en plus mal à l’aise ; Malia changea aussitôt de sujet.
— Et l’infoprenariat alors ? C’est un domaine qui a le vent en poupe, je crois, non ?
— Complètement !
Louis expliqua un peu son travail et les résultats qu’il dégageait, mais le malaise entre eux demeurait. Dévoré par la curiosité, Louis cherchait à deviner si elle était amputée, et d’où. Agacée, Malia lança :
— De la jambe gauche.
— Pardon ?
— Je n’ai plus de jambe gauche. Elle a été coupée juste
au-dessus du genou.
Lentement, elle remonta son pantalon, découvrant
ainsi sa bottine, et la prothèse en titane. Louis blêmit si rapidement que Malia, malgré elle, s’en amusa.
— Ne tombez pas dans les pommes, vous voulez ? Ce n’est pas grand-chose.
Il écarquilla les yeux.
— Vous plaisantez ? C’est horrible !
La situation ou bien elle ?
— On s’y habitue, observa-t-elle platement.
— C’est quand même dommage.
Il ne termina pas sa phrase, mais cette fois, Malia saisit
l’allusion. Elle comprit que jamais plus Louis ne lui proposerait un café. S’il avait été séduit par sa première apparence, la réalité de ce qu’elle était l’avait finalement rebuté.
Dans un geste un peu rageur, Malia ramassa ses affaires.
— Merci pour le café, Louis, lança-t-elle. Je dois y aller.
Il ne tenta pas de l’en dissuader. Dans son dos, elle sentit tout le poids de son regard, la scrutant, cherchant peut-être à apercevoir encore une fois un bout de sa prothèse. Elle ne le vit pas, mais elle se le représenta parfaitement grimaçant de déconvenue.


Chapitre 2


« J’adore comment Pristia a affronté Landry. »
« Je suis fan de cette nana ! Elle n’a peur de rien, c’est génial ! »
«Océane, tu as tellement de talent. Tu es mon écrivaine favorite ! »
Toutes les fois où Malia avait un peu le cafard, elle se précipitait sur sa plateforme d’écriture préférée pour lire les commentaires et les compliments adressés à Océane Rose, et retrouver le sourire. Même si elle était habituée et qu’elle tentait de se raisonner, elle ne parvenait pas totalement à passer outre les remarques et l’attitude d’un homme comme Louis. « C’est dommage », lui avait-il dit. Il n’y avait eu aucune ambiguïté dans son propos : il regrettait qu’elle ait une jambe en moins. Dans le cas contraire, il l’aurait trouvée jolie, intéressante, et lui aurait probablement invité à boire un verre en extérieur, peut-être à dîner... peut-être même plus si affinité. Hélas, les hommes comme Louis s’arrêtaient à des détails qu’ils jugeaient insurmontables ; un homme comme lui avec une fille comme elle ?
Une nouvelle fois, Malia s’interrogea sur son avenir sentimental. Certes, il passait après Océane et So Socksy, mais il lui importait quand même. Elle n’avait que 33 ans. Elle aspirait encore, comme tant d’autres à retrouver l’amour et le bonheur. Était-ce trop demander ? Alors qu’elle se détaillait dans le miroir collé tout près de sa porte d’entrée, elle réalisa qu’il était possible qu’elle soit trop gourmande. Après tout, elle avait frôlé la mort. Qu’elle soit en vie était en soi un cadeau énorme. Qu’elle ait trouvé l’écriture comme source de plaisir et l’entrepreneuriat comme moyen de rebondir, était un bonus gigantesque. Pouvait-elle exiger davantage ? Elle voulait croire que oui. Elle avait des exemples sous les yeux, des amis même dépourvus de pied, de jambe ou de bras, qui avaient retrouvé l’amour. Elle en connaissait qui étaient devenus parents, avec une conjointe ou un conjoint valide. Pourquoi pas elle ?
D’un œil critique, elle étudia son visage à la peau chocolat, ses yeux aux pupilles d’un noir profond, ses lèvres peintes d’un rouge sombre tirant sur le bordeaux, ses traits parfaitement dessinés, ses cheveux qu’elle gardait naturels parce qu’elle n’aimait ni les lisser ni porter de perruque, son corps mince qu’elle entretenait avec des exercices de fitness quotidiens et un peu de course à pied. Sa jambe valide, fine et musclée, et la partie qui lui restait de la gauche, douce et propre. La cicatrisation avait fait son travail. Les crèmes aussi. Il n’y avait rien de repoussant en elle, rien qui puisse justifier le c’est dommage formulé par Louis ni le mouvement de recul de certains.
Toujours autant éprouvée par le comportement de l’infopreneur, Malia se tourna vers l’unique chose qui pouvait encore lui rendre son sourire : Pristia, son héroïne sexy et populaire, qui faisait chavirer bien des cœurs. Un seul regard, un claquement de doigts et les hommes tombaient à ses pieds comme des mouches. Pour s’amuser et aussi parce que cela lui procura un peu de plaisir, elle créa un personnage qu’elle appela délibérément Louis. Dès qu’il croisa la belle succube, il s’en emmouracha et tenta maladroitement de la séduire. Malia, sadique, le tortura au point que Louis se retrouva à genoux devant Pristia, pour la supplier d’accepter un verre, une danse, une nuit. Celle-ci le suivit sur la piste, puis à son appartement. Alors qu’il se débattait avec ses vêtements, elle s’empara de ses lèvres. Pantelant, en proie à la plus forte et la plus douloureuse des excitations, il la fit basculer sur son canapé. Pristia se laissa faire. Elle était une succube après tout. Elle avait besoin d’une dose quotidienne de sexe pour rester en vie. Tant pis si les hommes qui la prenaient y perdaient deux ans de leur propre existence. Ou dans le cas de Louis, tant mieux.
Sa vengeance assouvie, Malia se cala dans son fauteuil et croisa les bras. Un sourire satisfait flottait sur ses lèvres. Bien fait pour toi, Louis ! Mes lecteurs vont adorer te voir souffrir.
Elle se réjouissait encore du pouvoir des mots sur ses maux quand une notification lui annonça qu’Océane Rose venait de recevoir un message. Un bref instant, elle crut que c’était Joël Dicker tant la photo du profil lui ressemblait. Son nom pourtant était différent : Connor Martin. Malia grimaça. Fan ou casse-pied cherchant à draguer Océane ? Elle hésita longuement avant de se décider à lui répondre.
— Bonsoir Océane. Je m’appelle Connor Martin.
— Bonsoir.
— Je vous lis avec intérêt depuis un moment sur plumesinspirées. J’aime beaucoup vos romans. Le personnage de Pristia est fascinant.
Si elle n’écrivait pas pour un public particulier, Malia avait toujours cru que seules les femmes pourraient apprécier son héroïne, dévoreuse d’hommes. D’après les statistiques, il n’en était rien. Son lectorat se partageait équitablement entre les deux sexes.
— Merci, Connor, c’est vraiment très gentil.
— Je sais reconnaître le talent lorsque je le rencontre, et vous, Mademoiselle Rose, vous en êtes pétrie. N’avez- vous jamais pensé soumettre votre histoire à une maison d’édition ?
— Oui, confia Malia, qui avait eu cette discussion des centaines de fois, mais il y a toujours eu un truc qui ne collait pas.
— Du genre ?
Moi.
— Les éditeurs veulent tout contrôler et moi, je n’ai pas envie de faire autant de compromis.

C’était un mensonge, elle en avait bien conscience, mais elle ne se voyait pas lui avouer que son physique pouvait poser problème. Pristia était sensuelle et sexy. Océane Rose était mystérieuse et pour beaucoup, elle était blonde aux yeux bleus. Personne n’imaginait une femme noire handicapée. Quand ils l’avaient découvert, frileux, ils avaient tous claqué la porte.
— Dommage pour eux, tant mieux pour moi.
Malia fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Je suis l’un des fondateurs des éditions Maverick.
Peut-être connaissez-vous ?
Ce nom lui rappela vaguement quelque chose...
Fiévreusement, elle ouvrit une fenêtre de son navigateur et se rendit sur le site... et poussa un cri de surprise.
— C’est vous qui publiez Tatiana Meadows ?
— Entre autres, oui.
— J’adore cette romancière !!
— Moi aussi, répondit Connor. La rejoindre sur notre
catalogue vous tenterait ?
Encore sous le choc, Malia cliqua sur tous les différents
onglets à sa disposition. Elle tomba sur l’à-propos, et sur le portrait des deux fondateurs de Maverick : Connor Martin et Fabien Darchet. L’un tout sourire, l’autre très sérieux même un peu austère.
— Vous aimeriez publier Maudite Succube, c’est ça ?
— Vous rencontrer dans un premier temps, et réfléchir à ce que nous pourrions faire ensemble. Pristia a sa place dans une collection d’Urban fantasy comme la nôtre.
Pristia peut-être, mais pas Malia Ndongo. De près ou de loin, elle n’avait vu aucune des autrices de Maverick, qui lui ressemblaient.
—Je suis extrêmement flattée, assura Malia de nouveau maitresse d’elle-même, mais je vous l’ai dit, les éditeurs et moi, ça ne colle pas.
— Probablement parce que vous n’avez pas eu les bons interlocuteurs en face de vous. À ce stade, je ne vous promets rien bien sûr, mais pourquoi ne pas en discuter lors d’un déjeuner ou d’un dîner ? Si vous préférez, nous pouvons aussi organiser une rencontre chez Maverick. J’aime bien faire connaissance dans un endroit moins formel, mais je sais m’adapter.
— Je ne crois pas...
— N’avez-vous pas envie de donner sa chance à Pristia? Elle pourrait être découverte et adorée par énormément de personnes.
— C’est déjà le cas, objecta Malia. Maudite Succube est suivie par plusieurs centaines de milliers de lectrices et de lecteurs. Être en maison d’édition ne ferait pas beaucoup plus.
— Cela ferait une grande différence au contraire, et pour vous aussi. N’aimeriez-vous pas voir vos livres dans les rayons des librairies ?
— Si, admit la jeune femme sans même y réfléchir. Si, bien entendu. C’est, je crois, le rêve de toute personne qui écrit...
— Alors ? Pourquoi ne pas saisir cette occasion ?
Un sourire triste se dessina sur les lèvres de Malia. Elle refusait d'être encore une fois déçue.
— Permettez-moi d’y penser, vous voulez bien ?
—Si j’étais à votre place, ce serait tout vu, j’accepterais ce rendez-vous.
— Précisément monsieur Martin, vous n’y êtes pas. Vous en êtes même très loin.

Presque aussitôt après avoir validé son commentaire, Malia le regretta. Par chance, son interlocuteur ne releva pas.
— Prenez le temps qu’il vous faut, ce n’est pas un problème. Vous pouvez aussi jeter un œil à ce que nous faisons pour la promotion et la mise en avant de nos auteurs... Les éditions Maverick sont une maison sérieuse et professionnelle qui travaille en partenariat avec les écrivains. Chez nous, les choses se décident ensemble.
— J’y ferai un tour, je vous le promets.
— Super, j’attends de vos nouvelles alors.
Malia se limita à lui envoyer un pouce en l’air. Elle
savait que sinon, elle aurait cédé. Être dans la même maison que Tatiana Meadows aurait pour elle, eu une saveur vraiment particulière. Si seulement...
Un appel par Skype l’empêcha de s’épancher plus longtemps sur la question. C’était Carole car toutes les deux avaient rendez-vous pour parler du shooting prévu le lendemain.
Dès qu’elle aperçut sa mine dépitée, Carole fronça les sourcils.
— Le type au coworking ?
— Quoi ? Qui ?
— Le mec qui ne cessait de te dévisager...
Il fallut quelques secondes à Malia pour qu’elle se
remémore Louis.
— Oh lui... rien à dire finalement. Laisse tomber.
— Ah bon ? Pourtant je l’ai vu faire un bond à peine je
t’ai tourné le dos.
— C’est vrai, mais il a déchanté à la seconde où il a
compris que je n’avais pas tout à fait le corps qui le faisait fantasmer. J’ai même eu le droit à un c’est dommage, genre c’est dommage que tu sois amputée, tu étais à mon goût sinon.
— Quel con, siffla Carole ! Mais quel con !
— Un de plus, sourit Malia. Ne t’inquiète pas, je m’y suis habituée depuis le temps.
— Quand même ! Ce que les gens sont limités !
Malia éclata de rire.
— Attends la suite... je viens de faire la connaissance
du sosie officiel de Joël Dicker.
— Je te demande pardon ?
— Un homme m’a contactée sur Messenger et pendant
une fraction de seconde, rien qu’en regardant sa photo, j’ai cru que c’était l’écrivain, mais non, rien à voir, il s’appelle Connor Martin.
— Oh, tu as toute mon attention, là. Continue.
— Il voulait me rencontrer – enfin, Océane, pas moi, parce que Maudite Succube l’intéresse.
— Super ! Quand est-ce prévu ?
— Jamais.
Sur l’écran d’ordinateur, le sourire s’effaça.
— Comment ça, jamais ? Tu as refusé ?
— J’ai dit que j’allais y réfléchir, mais c’est tout vu. Je
n’ai pas envie d’entendre encore une fois que finalement non, les choses ne pourront pas se faire, soi-disant parce que l’histoire n’a pas le potentiel imaginé, alors qu’en réalité, c’est Moi qui ne l’ai pas. Je n’intéresse pas les éditeurs, sauf si j’avais écrit un témoignage ou un guide pour les amputés.
— Arrête de dire n’importe quoi !
—Je te jure! S’il n’y avait qu’Océane, Maudite Succube serait déjà publiée, mais il faut compter avec Malia Ndongo. Ce n’est pas grave, je m’en moque. Je suis heureuse avec mon fidèle lectorat sur plumes inspirées. Et puis, j’ai autre chose à penser en ce moment, comme la collection printemps/été de chaussettes par exemple.
— Tu sais que tu m’agaces quand tu parles de la sorte ? Et si ce Connor Martin regardait au-delà des apparences. Et s’il était réellement intéressé et qu’il ne s’arrêtait pas à des préjugés stupides. Et si au lieu de fermer les portes, tu les gardais ouvertes ?
— Carole, il s’imagine une nana canon. Dès qu’il me verra, avec ma boiterie, ma prothèse et ma couleur de peau, il va se liquéfier sur place.
— Tu es sûre que c’est ce qu’il attend ? Une fille canon ?
— Ils le veulent tous, parce qu’en terme d’image ça vend. Regarde Tatiana Meadows ! Elle est chez eux... elle est superbe, cette femme. Elle passe bien partout où elle se trouve : dans les salons, pour les photos, à la télé et à la radio. Elle charme tout le monde...
— Et bien entendu, toi, tu es incapable de faire pareil. Malia secoua la tête.
— Je constate que le travail que nous avons fait pour
que tu retrouves confiance en toi n’a pas servi à grand- chose finalement, observa Carole, profondément agacée.
— Évidemment que si...
— La preuve que non. Tu te défiles dès que tu sens que ça devient compliqué.
— Tu exagères, Carole. N’oublie pas où j’en suis ni ce que j’ai fait ! Merde ! Ne dis pas que nos efforts ont été vains.
— Excuse-moi, mais tu n’es pas beaucoup allée au- delà de ta zone de confort. Tu restes sur tes acquis.
— Faux ! Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis active et sors tous les jours. Le regard des autres ne m’arrête pas.
— Tu n’oses pas péter ce plafond de verre au-dessus de ta tête.
— Comment veux-tu ? Avec des Louis qui me rappellent à chaque fois que j’essaie, que je suis différente et plus bonne à vivre avec les valides ? Avec des éditeurs qui me sourient, mais ont du mal à masquer leur déconvenue ? Je n’ai pas envie de me prendre des râteaux toute ma vie.
— Tu veux être éditée ou non ?
— Oui, admit Malia, et tu le sais, mais il se peut que cela ne se fasse jamais et je l’accepte. Océane Rose plaît, elle fait un carton, c’est déjà énorme.
— Malia Ndongo mériterait de connaître le succès d’Océane Rose.
— Un jour peut-être...
Après un court silence, Carole demanda :
— Je peux te donner un conseil ou tu t’en moques ? — Vas-y. Ceci dit, je me doute de ce dont il s’agit.
— Même si ça ne marche pas cette fois encore, cela ne
doit pas t’empêcher d’y croire et de saisir toutes les occasions. C’est comme pour tout ma belle, comme pour So Socksy. Tu as fait preuve de volonté, de courage et de résilience. Pourquoi ne pas faire pareil avec tes bouquins ?
— Ce n’est pas la même chose.
— Pourquoi ?
— Océane Rose n’existe pas vraiment. Elle a une
présence en ligne, mais rien de plus. Ce n’est que virtuel. — Tes livres sont très réels pourtant.
— Oui, mais...
—Malia, va voir cet éditeur. Ne laisse aucune opportunité de coté, on ne sait jamais...
— ... laquelle peut changer notre vie. Je connais cette règle par cœur puisque tu n’as pas arrêté de me la répéter. — Alors go ma grande ! Dis à ce Connor que tu as réfléchi et que tu acceptes de le rencontrer. Tu n’as rien à
perdre.
Si, songea Malia, mais cela, Carole était incapable de
le comprendre. Malgré tout, elle non plus n’était pas à sa place. Personne ne l’était.


Chapitre 3

Malia avait ruminé les propos de Carole toute la nuit. Son amie avait raison, bien sûr, et Malia le savait. Si elle voulait être publiée pour de vrai, elle devait répondre aux sollicitations de tous les éditeurs intéressés. Puisque l’autoédition, un temps considérée, ne la tentait plus, elle n’avait aucune alternative. Soit elle prenait le risque d’être rejetée, soit elle continuait à poster ses chapitres sur la plateforme de lecture gratuite sans rien changer ni rien espérer de plus. La Malia résiliente, combattante, celle qui avait surmonté un tas d’épreuves toutes plus traumatisantes les unes que les autres, grimaçait à l’idée de reculer devant l’obstacle. La Malia vulnérable, échaudée, le comprenait. Elle l’y encourageait même, parce que face à une Tatiana Meadows, il était évident qu’elle ne faisait pas le poids.
En une fraction de seconde, sa décision fut prise. Malia attrapa son téléphone portable et d’un clic, supprima la conversation qu’elle avait eue avec Connor Martin et le raya de son historique. Puis elle se força à penser à son shooting photo pour ne surtout pas regretter son geste.
Emmeline arriva la première.
— Salut, salut ! fit celle-ci en la serrant contre elle. Comment vas-tu ?
— Bien et toi ?
— Impec ! La chorégraphie prend forme... c’est excitant tu peux pas t’imaginer. J’ai hâte d’être en juin !
Malia considéra un moment son amie aux yeux marrons, aux cheveux bleus. Emmeline était une leçon pour tous, y compris pour elle. Amputée à 17 ans de l’avant-bras droit après un banal accident de la route, elle avait dû renoncer à la vie telle qu’elle et ses parents l’avaient envisagée. Pour eux, cela avait été le drame. Pour elle, l’occasion de se consacrer à cette passion qui la dévorait depuis son plus jeune âge : la danse. Emmeline s’y était jetée à corps perdu, montrant un enthousiasme, une détermination et une énergie suffisants pour balayer tous les obstacles, des plus petits au plus gros. Et maintenant, à 19 ans, elle était à l’affiche d’une comédie musicale parisienne.

Un parcours comme celui d’Emmeline inspirait et motivait les amputés. Il démontrait qu’avec le mental et l’attitude appropriés ainsi qu’un peu d’imagination, il n’y avait pas de limite à ce qu’ils pouvaient accomplir. Malia l’avait connue au centre de rééducation et avait noué avec elle une belle et franche amitié. Dans les moments difficiles, les deux femmes s’étaient mutuellement soutenues. Tandis que les parents d’Emmeline, effondrés, perdus, doutaient de l’avenir de leur fille, Malia n’avait eu de cesse que de croire en elle, et de la pousser à réaliser son rêve. Elle était persuadée que la jeune femme irait loin. En réponse, cette dernière n’avait pas ménagé sa peine. Malgré la douleur, elle avait travaillé avec un rare acharnement, avait défoncé toutes les portes et s’était imposée dans des castings où a priori, elle n’avait aucune chance.
Et finalement, elle avait été prise. En se rappelant les confidences de son amie, Malia sourit. Elle lui avait dit que ses parents imaginaient qu’au mieux, elle occuperait un poste intéressant dans un bureau, si possible, dans une grande entreprise. À la place, elle courait les auditions, se produisait sur scène et allait maintenant jouer dans une comédie musicale ! Et elle était aussi mannequin ! S’il y en avait une qui avait brisé le plafond de verre, c’était bien cette jeune femme.
Avec une certaine tendresse, Malia observa Emmeline tandis qu’elle retirait son pull sans le moindre complexe, et glissait sur son moignon une chaussette imitation résille.
— Elle est super belle, je l’adore !
— Moi aussi, approuva-t-elle.
On sonna à la porte au moment où Emmeline entrait
dans sa salle de bains pour se recoiffer.
— Pas besoin de regarder ma montre, je sais qu’il est
dix heures, lança-t-elle gaiement avant de disparaître. Tout en allant accueillir Rodrigue, Malia pouffa.
— On dirait que la tornade est déjà dans la place,
observa ce dernier en remarquant le joyeux bazar sur le canapé.
Malia acquiesça.
— Attention les yeux, le prévint-elle au moment où Emmeline réapparaissait, très sexy et glamour.
Elle portait un pantalon noir très moulant. Sa taille basse révélait son ventre plat, et le petit piercing dans son nombril. Pour le haut, Emmeline n’avait qu’un soutien- gorge rouge en dentelle et sa chaussette.
Rodrigue déglutit avec peine, fixant Emmeline avec une adoration. Malia s’en amusa, la principale intéressée ne remarqua rien. Occupée par autre chose que sa vie amoureuse, elle ne soupçonnait pas un instant les sentiments qu’elle inspirait à Rodrigue.
— Hey salut bel étranger !
Rodrigue se retint de passer un bras autour de sa taille pour la serrer contre lui. Inconsciente de son émoi, Emmeline se suspendit à son cou et fit claquer un baiser sur sa joue. Puis elle esquissa quelques pas de danse.
— Qu’est-ce que tu penses de cette chaussette ? Classe, non ?
Absorbé par la contemplation de son corps en mouvement, Rodrigue ne réagit pas. Il lui fallut un léger coup de coude de Malia pour qu’il se ressaisisse. Il se détourna alors d’Emmeline pour préparer les différents accessoires nécessaires à sa séance de shooting. Se faisant, il retrouva son professionnalisme et oublia, pour un instant, la jeune femme au tempérament de feu qui lui faisait tourner la tete.

Après une série de prises réalisées à l’intérieur de l’appartement de Malia, tous les trois sortirent dans le parc non loin de chez elle et s’installèrent près d’un lac où nageaient paisiblement canards et cygnes.
— Vous êtes superbes, les filles, s’exclama Rodrigue en les mitraillant sans relâche. C’est vraiment de l’excellent travail ; des pros ne feraient pas mieux.
—C’est parce que nous sommes canon, répliqua Emmeline, et que nous avons un photographe du tonnerre !
Malia le vit perdre ses moyens une fraction de second. Elle aurait aimé l’aider, mais il n’y avait rien à faire. Quand elle essayait d’en discuter avec Emmeline, elle se heurtait à une espèce de mur. La jeune femme refusait d’envisager une quelconque histoire sentimentale. Ses objectifs pros comme elle les appelait, passaient avant tout le reste. « Malia, je n’ai pas le temps de m’encombrer avec ça. Sérieusement. Je veux d’abord m’affirmer en tant qu’artiste, en tant que danseuse.» Malia cependant n’était pas dupe. Comme elle, Emmeline redoutait de dévoiler son corps dans l’intimité, de l’exposer au regard d’un homme, de se soumettre à son jugement, à ses critiques et peut-être, à son rejet. L’une et l’autre impressionnaient par leur force et leur détermination, mais au fond, elles restaient très vulnérables.
— Waouh ils ont déplacé le musée des horreurs sans nous avertir ?
Trois adolescents passèrent à côté des deux femmes et rirent à gorge déployée. L’un d’eux les photographia même avec son smartphone.
— Vous avez oublié d’être drôles, vous le savez ? lança Malia.
Les jeunes la montrèrent du doigt en gloussant, mais ne s’arrêtèrent pas.
— Merdeux ! Allez, on continue. Ce ne sont pas trois morveux qui vont nous gâcher notre shooting pas vrai ?
— Absolument, décida Emmeline.
Les deux femmes se sourirent, et la séance reprit. La bonne humeur dura jusqu’au passage d’une petite fille et de sa mère.
— Maman, tu as vu les dames ! s’exclama-t-elle. Il y en a une avec une jambe en moins et une autre qui n’a pas de bras, comment ça se fait ?
— Ne regarde pas, Julia, tu vas faire des cauchemars toute la nuit.
— Sympa ! grommela Emmeline.
— Laisse tomber, ce n’est pas important.
— Mais maman, comment elles ont eu ça ? insista la
petite fille en se retournant sur Malia et Emmeline.
— Julia ! Ne dévisage pas ces pauvres malheureuses,
cela ne se fait pas.
— Pourquoi elle n’a pas de jambe ?
— Peut-être qu’elle n’a pas été obéissante avec ses
parents et que le Bon Dieu l’a punie.
— Alors ça pourrait m’arriver à moi aussi ?
— Eh bien si tu n’es pas sage...
La fin de la phrase n’atteignit pas les oreilles de Malia
ni celles d’Emmeline.
— Il faut s’accrocher quand même, siffla Emmeline,
profondément agacée.
Malia haussa les épaules ; si elle avait été heurtée par
les propos de la petite et plus encore, par ceux de sa mère, n’en montra rien.
— Franchement, cette femme est atroce, commenta un Rodrigue sidéré.
— Elle est juste maladroite.
— Et les trois crétins ?
— Ils se croient malins, mais ne se rendent pas compte.
Tant pis pour eux.
— Tu es étonnante, Malia.
Malia croisa le regard de la jeune amputée.
—Je ne suis pas toujours zen, confia-t-elle en
choisissant l’honnêteté à l’hypocrisie. Il y a des jours où je bloque à cause de ce genre de comportement... des jours où je n’arrive pas à passer outre tant ça me brise le cœur et me décourage.
— Comment fais-tu pour repartir alors ?
— Je me rappelle que j’aurais pu mourir.
— Moi aussi, souffla Emmeline, soudain très émue. À
chaque fois que j’ai peur ou le trac, c’est ce que je me dis. — Toi, tu fais des miracles, ma belle. Vise un peu tout ce que tu as accompli ! Tu as parcouru un tel chemin en si peu de temps ! Tu es bien plus avancée que je ne l’étais
au même stade.
Le regard d’Emmeline se porta un moment au loin,
puis lentement, il revint vers Malia.

— Lorsque je me suis réveillée dans cette chambre d’hôpital, je n’ai pas pensé à ce qui me manquait. J’ai songé que j’étais en vie et ça m’a donné, je crois, beaucoup de force. Après, quand j’ai vu d’autres amputés, ceux qui n’avaient plus du tout de bras ou de jambe, ceux qui parfois avaient subi des opérations des quatre membres, j’ai trouvé que j’avais beaucoup de chance. J’ai perdu un bout de mon bras oui, mais cela ne m’empêche pas de vivre. Grâce à ça, j’ai trouvé le courage de me lancer dans ce que je voulais faire. Je rêvais d’être danseuse professionnelle, mais mes parents m’ont dit que c’était impossible, que je n’y arriverais pas, qu’il y avait beaucoup d’appelés pour très peu d’élus et que je ferais mieux d’envisager une carrière tout ce qu’il y a de plus classique et stable. Ils me voyaient comptable, juriste, assistante... J’aurais probablement embrassé l’une de ces carrières si je n’avais pas eu mon accident. Au lieu de ça, je suis danseuse et je vais bientôt me produire dans une comédie musicale, d’abord à Paris, puis dans plusieurs grandes villes de France, peut-être d’Europe. Pour moi, ce morceau de bras en moins est une bénédiction.

Rodrigue la dévisagea avec une telle intensité, que Malia crut un instant qu’il allait tomber à genoux.
—Moi aussi j’étais heureuse d’être en vie, bien consciente que c’était une vraie chance. Pour autant, je n’ai jamais eu ta force de caractère.
— Toi ? Tu as monté une boîte et tu écris des histoires qui font un carton. On est toutes les deux des Wonder Woman, Malia.
— Je confirme, martela Rodrigue en les photographiant toutes les deux pour le simple plaisir d’immortaliser ce moment de grande complicité. Vous êtes des femmes admirables. Le monde entier devrait vous connaître.
— C’est bien parti pour on dirait, lança Emmeline en faisant un clin d’œil à Malia.
À la fin du shooting, les trois amis rentrèrent se changer puis Malia les invita au restaurant. Quand ils se séparèrent, la première chose qu’elle fit, fut de s’asseoir devant son écran. Son cœur battait la chamade, ses mains devenaient moites. Elle ouvrit son navigateur, puis sa page Facebook. Plusieurs messages attendaient Océane Rose, mais elle les ignora. Avec un peu de nervosité, elle chercha Connor Martin et lui écrivit.
— Où et quand pouvons-nous nous rencontrer ?
8
La petite voix qui chante au fond de votre cœur de Isabel Komorebi

1.

On me demande souvent pourquoi je fais ça.
Et à cette question, je réponds invariablement :
« Parce que certains ont besoin de moi. »
Ils sont durs à repérer, mais parfois je les vois distinctement.
Ils sont comme les deux pièces d’un puzzle.
Un puzzle que je dois aider à recomposer.


2.
Le garçon.


— Et lui ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Je regarde le CV que me tend mon boss et je hausse les épaules. Il peste, et moi je lui lance un regard lui signifiant que ce n’est pas à moi de m’occuper des recrutements.
Devant mon mutisme, il finit par pousser un long soupir couplé à un grognement.
— Nolan, tu m’écoutes ?
Non, je n’écoute pas. J’ai l’œil rivé sur le planning des consultations, je cherche le nom du gamin qui est venu la semaine dernière avec une main en sang. Je lui ai fait des points de suture aux urgences, et il doit venir les faire enlever aujourd’hui. Je veux m’en occuper, et ne pas laisser ce travail à un collègue ou à une infirmière.
Je me concentre sur les noms qui défilent sur le planning et je grimace. J’ai beau chercher, je ne me souviens pas comment il s’appelle. C’est terrible, je n’ai aucune mémoire des noms. Ah ! Si, voilà. Jared Wayling, 8 ans, rendez-vous à 14 h 45. Je me tourne vers Anna, une des secrétaires du pôle pédiatrie.
— Anna ?
Elle relève le nez de sa paperasse.
— Oui, Nolan ?
— Tu pourras m’appeler quand le petit Wayling arrivera, s’il te plaît ? C’est moi qui l’ai soigné à son arrivée. Et comme sa plaie était vraiment vilaine, je veux vérifier que ça cicatrise bien.
Anna redresse ses lunettes rondes sur son nez, tapote sur son clavier et m’adresse un grand sourire. Elle me regarde comme si j’étais un enfant qui ramène une bonne note de l’école, comme une mère attendrie qui est fière du travail de son enfant.
Anna m’a toujours regardé comme un gamin.
— Ça marche ! me dit-elle joyeusement. Je te bipe dès qu’il arrive.
— Merci.
— Tu aimes bien les enfants, n’est-ce pas ? me lance-t-elle. Tu es à l’aise avec eux.
Je hausse les épaules sans arriver à trouver une réponse correcte, car je me trouve à l’aise avec tous mes patients.
— Pourquoi tu n’as pas fait pédiatrie ? continue-t-elle.
— Parce qu’il veut soigner tout le monde, et pas que les enfants, lâche mon boss d’un ton exaspéré.
Il dépose avec fracas une pile de feuilles sur le bureau du secrétariat, qui glisse et s’échoue au sol. Il râle de plus belle et maudit le monde entier en regardant les CV tombés par terre.
— Et voilà, tout est mélangé ! peste-t-il.
Puis, il me jette un regard noir et ajoute :
— Et tout ça, c’est de ta faute !
Je lui retourne son regard mauvais.
— Ma faute ?
— Je n’aurais pas besoin de recruter un nouveau médecin si tu acceptais de rester, s’énerve-t-il.
Je le regarde et mon cœur cesse de battre quelques instants. Je ne peux pas rester. Je ne supporte plus New York. Cette ville, c’était son idée à elle, pas la mienne. Je ne peux plus vivre une année de plus ici, je ne le supporterais pas. J’étouffe, ça fait des années que je meurs à petit feu, j’ai besoin d’air. Mais ça, il le sait déjà.
— Je ne pars que dans trois mois, fais-je remarquer. Tu as encore largement le temps de trouver quelqu’un pour me remplacer.
Mon boss plisse tellement les yeux que je ne vois plus que deux fentes noires qui me foudroient. J’entends Anna glousser et taper frénétiquement sur son clavier. Je me suis toujours demandé comment une fille aussi douce avec les êtres humains pouvait être aussi peu délicate avec les machines.
Mon patron se penche et ramasse ses feuilles.
— Bureau, me grommelle-t-il.
Je secoue la tête, c’est peut-être mon supérieur, mais on m’attend ailleurs.
— Je dois retourner aux urgences.
— Et les urgences attendront.
Et voyant que je le dévisage, il ajoute plus calmement :
— J’en viens des urgences, je te cherchais. C’est calme, il n’y a presque personne.
Il baisse les yeux vers Anna qui lui offre un sourire, puis il reporte son attention sur moi.
— Bureau, répète-t-il.
Je le suis jusqu’au fond du couloir où il appelle un ascenseur réservé au personnel. Il est de mauvaise humeur, je ne comprends pas pourquoi. D’habitude, il est toujours d’humeur joyeuse lorsqu’il descend en pédiatrie. L’ascenseur arrive et nous dépose au quatrième étage. Son bureau est large, plongé dans la lumière grâce aux baies vitrées. La vue est à couper le souffle, et donne sur le Madison Square Park. C’est le début de l’automne, et les feuilles des arbres commencent juste à rougir. Je balade mon regard sur la pièce qui est grande, mais austère, à part les murs qui sont recouverts de dessins multicolores. C’est le bureau qui glace d’effroi tous les parents qui y accompagnent leurs enfants. Le lieu des meilleures nouvelles, comme des pires.
— Assieds-toi, m’ordonne-t-il en me désignant un des fauteuils.
Je m’exécute, tandis qu’il s’assoit sur le fauteuil en face du mien, et pas sur celui de son bureau. C’est peut-être mon boss, mais il a l’habitude de me parler en médecin, d’égal à égal. Il est dur, mais il est juste, et c’est ce que j’apprécie chez lui.
— Dans trois mois, tu auras fini ton contrat, me dit-il de but en blanc. Je n’ai vraiment aucun moyen de te faire rester ?
Je réponds un peu trop brutalement :
— Non.
Il me fixe de ses grands yeux. Il a les yeux d’un bleu aussi profond que l’océan. Un océan de glace.
— Tu es un excellent médecin, Nolan, me dit-il d’un ton presque agacé. Tu es à l’écoute des patients, tu as du sang froid, tu es travailleur et minutieux.
Il jette la pile de CV sur son bureau et croise les bras face à moi.
— Tu as été formé ici, et sincèrement, je doute de trouver plus consciencieux et capable que toi.
Il est contrarié, mais je ne me laisse pas démonter.
— Je t’avais prévenu dès le départ que je ne resterais pas, je ne te l’ai jamais caché.
Il hoche la tête.
— C’est vrai. Mais je t’avoue que j’espérais pouvoir te faire changer d’avis.
— Non, fais-je, laconique.
— Tout le monde t’adore ici ! contre-t-il.
Je soupire. Il ne m’aura pas comme ça.
— Vous êtes une super équipe, vous aimez tout le monde.
Il m’adresse un sourire crispé.
— C’est parce que je les paie bien !
— Non, c’est parce que tu es un bon chef.
Il a l’air surpris de ma réponse. S’il croit que son personnel reste uniquement pour les salaires, il se trompe. Sa clinique est aussi réputée pour ses soins que pour les conditions de travail qu’elle offre à ses employés.
— OK, lâche-t-il. Si c’est vraiment ce que tu veux.
— C’est ce que je veux, dis-je en reprenant ses propres mots.
— Même avec un très gros salaire ?
Il vient d’abattre sa dernière carte sans y croire. Je secoue la tête.
— L’argent ne m’intéresse pas. Tu le sais bien.
Il lève les bras au ciel puis se relève.
— Oui, je sais. Hélas ! Pourquoi ? demande-t-il sur un ton théâtral faussement tragique.
Je me mets à rire.
— Tu es un bien piètre acteur, heureusement pour le monde artistique que tu as choisi la médecine. C’est bon, tu as fini ? Je peux retourner aux urgences maintenant ?
Il contourne son bureau, s’assoit à son siège et regroupe la pile de CV qu’il a éparpillés une seconde fois, fourre le tout dans une pochette et me la tend.
— J’ai fait une présélection, me dit-il. Si tu ne veux pas rester, aide-moi au moins à te trouver un remplaçant. Trouve-moi ton jumeau professionnel parmi tous ces candidats. Je te laisse quarante-huit heures pour me rendre ton avis.
Là, c’est mon chef et plus le médecin qui me parle, je ne peux pas refuser. J’opine et prends la pochette, je regarderai tout ça ce soir, au calme. Puis je le salue, et alors que je me dirige vers la porte, il reprend :
— Nolan ?
Je me retourne. Il me regarde avec le plus grand sérieux de monde, comme s’il allait m’annoncer que je suis condamné.
— Tu es jeune, tu es brillant, me dit-il d’un ton las. Tu as le droit de recommencer à vivre, tu sais.
Je marque une pause devant la porte. Je ferme les yeux et je respire. Puis, je tourne la poignée et je l’ouvre.
— Si tu le dis.
Et je referme la porte.

***

C’est aujourd’hui que je me lance.
C’est le dernier jour de cours, demain ce sont les grandes vacances. Alors, c’est maintenant ou jamais.
Je l’attends à la sortie du lycée, je me cache presque, j’ai l’air d’un idiot. Ça fait des semaines que j’essaie de l’approcher.
Mina Becker.
Cette fille, elle est pour moi. Enfin, j’espère. Je ne suis même pas sûr qu’elle sache que j’existe. Mais aujourd’hui, ça va changer. Ou pas. Soit j’ai une chance, soit ce sera le râteau du siècle.
Ça y est, elle sort. Il fait chaud aujourd’hui. Elle porte une petite robe verte qui fait ressortir ses longs cheveux noirs. Elle est belle. Si belle que j’en oublie presque de respirer.
J’observe autour d’elle. Elle est seule, c’est rare. D’habitude, il y a toute une meute de filles avec elle. Car une fille, ça ne se déplace qu’avec ses copines, ce qui rend les tentatives de contact encore plus difficiles. Elle fouille dans son sac et semble attendre. Alors, je m’inquiète. J’angoisse qu’elle attende un autre que moi, qu’elle se précipite dans ses bras, et qu’elle parte avec lui, un grand sourire accroché aux lèvres.
Un groupe de dernière année passe devant elle. Elle ne les voit pas, elle fouille toujours dans son sac, l’air perplexe. Mais moi, je vois le regard salace que l’un d’eux lance en direction du haut de ses jambes. Ça me rend dingue, mais ça me ramène à la réalité. Une fille comme elle, ça ne reste pas seule longtemps. Je sais qu’elle est toujours célibataire, je sais qu’elle a déjà repoussé les avances de plusieurs gars. Mais un jour, l’un d’eux la séduira. Il se pavanera avec elle à son bras, l’amènera au lac et au cinéma, la fera danser au bal, l’embrassera à s’en meurtrir les lèvres et goûtera sa chance quand son corps sera nu contre le sien.
Ce gars qui fera tout ça, ce sera moi.
Mais là, il va falloir que mon pauvre petit cœur se calme. Car au rythme où il s’emballe, il risque de lâcher avant que j’aie pu approcher l’être de mon désir.
Le groupe part et elle relève enfin la tête. Elle a sorti un petit chapeau blanc de son sac. Elle fait la moue en voyant qu’il est à moitié écrasé, et mon cœur se tord en voyant qu’elle est encore plus belle quand elle grimace.
Elle commence à marcher. Je sais qu’elle n’habite pas loin. Je le sais parce que j’emprunte le même chemin qu’elle pour rentrer chez moi. Une petite brise fait virevolter sa robe et ses cheveux. À ce moment-là, je me dis que si je meurs aujourd’hui, je voudrais être réincarné en brise, pour pouvoir la toucher à ma guise.
Je la suis. Je reste assez loin pour ne pas attirer l’attention, il le faudrait bien pourtant. Elle ralentit son allure, lève le nez à droite et à gauche, et joint ses mains derrière son dos. On dirait qu’elle fait exprès de marcher moins vite.
La brise devient plus forte, et son chapeau s’envole vers moi. Mina se retourne et me regarde.
C’est ma chance.
C’est maintenant.
Le chapeau commence à rouler sur la route, et je me jette dessus avant de le lui ramener et de le lui tendre sans arriver à décrocher un mot. Elle me lance un regard à la fois étonné et reconnaissant. Elle a la peau dorée, et de grands yeux de noisettes que je voudrais dévorer. Elle me dit :
— Merci, Nolan.
Mon cœur rate un battement et je reste sans voix. Elle connaît mon prénom, je m’attendais à tout sauf à ça.
— On… on est en cours d’art et d’espagnol ensemble, continue-t-elle en regardant ses chaussures.
Ses joues deviennent rouge pivoine, et cette couleur devient pour moi le plus beau rouge du monde. Elle continue de regarder le sol, se mord les lèvres et joue nerveusement avec ses cheveux.
— Tu… tu fais quelque chose pendant les vacances ? finit-elle par me demander.
Alors je souris comme un idiot, et je comprends elle m’avait remarqué comme je l’avais remarquée. Qu’elle m’attendait comme je l’attendais. Je retrouve ma voix, qui est teintée de joie et d’assurance :
— Oui. Je vais les passer avec toi.
9
Mise en avant des Auto-édités / Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par Apogon le jeu. 30 mai 2019 à 17:31 »
Sans peur et sans reproche de Isabelle Morot-Sir



Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces.
Leur univers n'est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre.
Mais eux, du moins, courent jusqu'au bout de leur destin.
Albert Camus



Chapitre 1

Même les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures... tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n'existe pas.
Kafka sur le rivage (2002)
Haruki Murakami


Un gros choucas survolait la vallée encaissée, à moins que ce ne fût un faucon. L’oiseau était trop haut, à peine un point obscur dans un ciel d’un bleu presque trop lumineux, pour que quiconque puisse certifier son identité. Peu importait, profitant des courants ascendants, il planait sans effort, inclinant à peine ses longues rémiges, son regard braqué sur le moindre mouvement dans les broussailles en contrebas. Une garrigue épineuse dévalait depuis la route en lacets jusqu’à une rivière qui ondulait tout au fond. Rien ne pouvait échapper à sa vigilance, pas même un vieux 4X4 au châssis rehaussé qui lui donnait un faux air de vétéran de raid. D’ailleurs, il abordait les virages dans cet état d’esprit !
Le rapace n’y accorda aucune attention, se concentrant sur l’infime tressailli produit par un campagnol un peu trop actif à cette heure du jour. La voiture, elle, poursuivit sa route ; deux mondes parallèles se croisant et s’ignorant.
La Jeep, conduite avec un mélange d’habileté et d’audace maîtrisée, affrontait la route escarpée avec une avidité enjouée. Pourtant, à la sortie d’une longue courbe, un triangle posé sur le bas-côté et, plus loin, la lumière intermittente d’un gyrophare la firent ralentir. Elle s’immobilisa tout à fait lorsqu’un pompier, en veste et treillis bleu marine à bandes réfléchissantes, se planta au milieu de la route et, levant la main, lui fit signe de stopper. Il s’approcha d’un pas vif tandis que la vitre se baissait, laissant filtrer une musique qui ne pouvait qu’être du métal. Il se pencha afin de s’adresser plus aisément au conducteur. Cependant, ce qu’il aperçut en premier ce fut deux cuisses fuselées, joliment dévoilées par une robe pull un peu courte. Un sourire le cueillit alors qu’il remontait au long de la délicate silhouette, agréablement moulée par le lainage beige pâle. Une main fine tourna le bouton du volume, réduisant la musique à un simple chuchotis de basses.
— Bonjour ! Que se passe-t-il ? s’enquit une voix, dont le timbre à la fois vif et mélodieux le déstabilisa. Il mit une fraction de seconde avant de répondre, lui renvoyant un sourire plus large que professionnel.
— Un accident entre deux véhicules vient juste de se produire, les deux voies sont bloquées. Donc, pour l’instant, mieux vaut que vous fassiez demi-tour. La gendarmerie ne devrait plus tarder et installera une déviation.
Dans un geste contrarié, la jeune femme grignota l’un de ses doigts aux ongles courts, dépourvus de bague ou de vernis. C’était assez étonnant pour s’y arrêter. Elle hocha toutefois la tête, faisant flamboyer ses longues mèches rousses.
Presque à regret, il la salua et partit répéter son petit discours à un C15 cahotant, qui venait d’arriver. Ce dernier ne tarda pas à tourner, alors que la Jeep n’avait toujours pas bougé. À la fois intrigué et stupéfait, il vit la conductrice sortir de sa voiture, ou plutôt sauter sur l’asphalte afin de s’avancer jusqu’au bas-côté. Là, elle considéra la montagne avec une sorte d’intérêt, la tête rejetée en arrière, ses longs cheveux d’un roux profond descendant en cascade jusqu’à ses reins, soulignant ainsi la courbe douce de ses hanches. Elle parut réfléchir, puis remonta d’un air décidé dans son 4X4. Elle enclencha la marche arrière afin de faire face au talus qui montait à l’assaut d’une prairie. Le pompier, effaré, comprit aussitôt son intention. Il s’élança en courant, rattrapant le 4X4 qui cahotait en s’élançant vers la côte. Il se planta devant la voiture, s’appuyant sur le capot, forçant la conductrice à s’arrêter. Elle pila. Une fois fait, il s’avança jusqu’à la portière, éberlué et quelque part admiratif.
— Vous pensez faire quoi là ? s’exclama-t-il.
Elle lui retourna un coup d’oeil affirmé, comme si c’était une évidence et qu’aucune question ne se posait. Montrant son GPS, elle expliqua d’un ton posé :
— Comme vous le voyez, il y a un chemin qui passe juste là, au-dessus de cette prairie puis redescend sur la route bien après votre carambolage. J’ai un rendez-vous très important au restaurant La Grenouillère qui est à peine à dix minutes d’ici, alors je ne vais pas faire un détour de plus de cinquante kilomètres. Pour quoi ? Être en retard ? C’est idiot !
Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais elle poursuivit d’un ton plus ferme :
— Je vais donc grimper cette minuscule et insignifiante côte. Si vous me laissez passer et si, d’ici une heure, vous venez par hasard à La Grenouillère, je pourrai sans doute vous offrir un café…
Elle plongea son regard clair, d’un vert doré presque velouté, dans le sien. Il perdit tous ses moyens. Il se maudit, sachant qu’elle ne faisait qu’user de son charme, le pire étant qu’il avait tout à fait conscience de la manipulation. Cependant, il eut beau se redresser et détourner son regard, il savait qu’il était cuit et qu’il capitulerait. Il tapota le toit de la Jeep, maugréa un bref « Allez-y » avant de s’écarter afin de l’observer grimper le raidillon. Elle lui lança un sourire étincelant qui le remua bien plus qu’il n’était nécessaire. Enfin, démarrant son moteur, elle s’élança. En quelques minutes, l’ancienne Jeep avait franchi la difficulté avec une résolution opiniâtre, qui démontrait un vrai talent de la part de la conductrice, outre des compétences techniques.
Intrigué sur bien des points, il retourna sur les lieux de l’accident afin de collaborer avec les gendarmes qui survenaient enfin. L’esprit néanmoins plus préoccupé par la ravissante rousse que par autre chose. Pas une seconde il ne se demanda s’il irait au rendez-vous qu’elle lui avait proposé. Tout ce qu’il pensa se réduisit à : est-ce que tout serait fini en moins d’une heure ?
Par chance, les blessés étaient légers et les voitures purent être rapidement évacuées. Il laissa le soin à ses hommes de finir, sautant lui-même dans son véhicule d’interventions. Moins d’une heure plus tard, il se garait sur le parking gravillonné de la Grenouillère.
Le restaurant longeait la départementale, niché entre repli de montagne et courbe de la route. Il faisait face à la vallée. La vue, s’étendant en enfilade, se perdait dans les moindres méandres de la rivière qui s’écoulait en contre-bas dans un chuchotis imperceptible. Des genêts, exubérants de jaune, poussaient en touffes rêches autour de roches grises de lichen. Le restaurant, lui, affichait la façade rude d’une ancienne ferme, pierre et bois, qui au fil du temps avaient pris une semblable teinte uniforme et minérale. Seule une luxuriante bignone promettait d’apporter une touche de gaieté dans cette austérité. Bientôt, ses fleurs orange en forme de trompettes amèneraient la douceur nécessaire. Pour l’instant, seul l’arôme entêtant des genêts égayait les alentours.
Il gara son véhicule rouge vif à côté de l’antique Jeep, un sourire adoucissant une seconde son regard sombre. Elle était encore là. D’un pas décidé, il poussa la porte et entra dans la salle. Ses rangers poussiéreuses et son uniforme attirèrent l’attention de quelques clients qui le considérèrent avec un mouvement de surprise. La serveuse s’avança vers lui, un brin inquiète. Il la rassura d’un mot. Quand la jeune femme l’aperçut, elle releva la tête, agrippant son regard. Tout en elle était souriant, ouvert, joyeux. Il sentit un poids glisser de ses épaules comme si cette invitation était la réponse à tout ce qu’il attendait. Elle se redressa, renvoyant en arrière ses longs cheveux fauves, illuminant soudain cette journée de printemps, grise et maussade. Elle fit signe à la serveuse qu’il était avec elle. En trois pas, il fut à sa table et prit place sur la banquette en cuir brun lui faisant face.
— Alors cet accident ?
Il haussa une épaule.
— Pas grand-chose, de la tôle et quelques bobos. Et vous, ce rendez-vous ?
Elle lui sourit, but une gorgée de café, avant d’expliquer :
— Oh c’était pour le boulot, mais ça s’est bien passé et ce, grâce à vous. Alors, puis-je vous offrir un café pour vous remercier ?
Il hocha la tête, ne pouvant se retenir de la dévisager avec gourmandise. Son visage aux traits délicats, saupoudré de quelques taches de rousseur, ses gestes à la fois affirmés et doux, le séduisaient plus qu’il ne pouvait le souhaiter. Et puis elle l’intriguait, il devait se l’avouer : sa dextérité au volant de son 4X4, dévoilait une rare force de caractère.
Elle commanda un autre café, avant de se pencher vers lui, ses cheveux, si longs, effleurant son bras.
— Et si vous me disiez votre nom ?
— Lowen, je m’appelle Lowen Le Guen.
— Oh ! Vous voilà bien loin de votre terre bretonne, sergent Le Guen, qu’est-ce qui vous a amené par ici ?
Il releva un sourcil étonné, surpris qu’elle connaisse son grade. Il n’en dit cependant rien, se contentant de répondre en éludant :
— Les aléas de la vie et des mutations, rien de bien mystérieux. Et vous ?
Elle touilla son café, repoussa ses cheveux dans un geste machinal, avant de se lancer :
— Je suis originaire d’Orange, donc pas si loin d’ici et… mon nom est Félix.
Il la dévisagea, hésitant, ne sachant trop quoi penser. Se fichait-elle de lui, ou bien était-elle vraiment sérieuse ? Elle éclata de rire, sans doute habituée depuis longtemps à de telles réactions.
— Oui, je sais, c’est un prénom ridicule ! Mais lorsque ma mère a accouché, mon père venait tout juste de rentrer de mission, il était tellement désarçonné que lorsqu’il a fallu épeler mon prénom à l'officier d'état civil, il était si bafouillant que ce dernier n’a rien compris. Au lieu de Félicité, je suis Félix.
Il se retint de rire, esquissa un sourire tandis que ses yeux dévoilaient la gaieté soudaine de son âme. Cela faisait bien longtemps qu’il ne s’était senti aussi détendu, c’était déstabilisant. D’autant plus déroutant que ce soit en compagnie de cette fille, rencontre de hasard, improbable, et pourtant… Il ne pouvait détacher son regard de sa silhouette délicieusement moulée dans une robe pull-over toute simple, dont la couleur d’un blanc cassé ou d’un beige clair, il ne savait au juste, rehaussait le vert de ses yeux et soulignait la flamboyance de sa chevelure.
Ces derniers mois n’avaient pas prêté à sourire. Alors, il décida qu’il n’allait pas bouder l’occasion de retrouver une part de légèreté. Il la contemplait donc, sans rien dire, captivé par ses manières, par ses gestes qui révélaient une détermination et une âme de feu, sous son allure sage. Sans doute était-elle sportive, ses ongles courts, ses avant-bras fins, mais musclés, en disaient plus sur elle qu’elle ne le réalisait. Sa gestuelle était affirmée avec cependant une douceur sous-jacente que son regard clair ne faisait que confirmer. Il aurait pu rester des heures, plongé dans l’effervescence dorée de ses yeux et bercé par sa voix pleine d’énergie, vibrante de soleil et de vie. Comme observant la scène de l’extérieur,
il se voyait, assis de toute sa grande carcasse, son dos tendant le polo bleu marine barré de rouge des sapeurs-pompiers. Il avait laissé sa veste F1 dans son véhicule, ce qui n’était pas plus mal… Il avait suffisamment chaud comme ça en fixant la jeune femme !
Il l’écoutait, esquissait un sourire en la dévorant des yeux : c’était tout ce qu’il pouvait faire, même s’il se trouvait ridicule. Outre son prénom étrange, il se demandait encore si ce n’était pas une blague bizarre, elle était pleine de contradictions qui faisaient monter en lui des flots de questions accompagnés par une curiosité qu’il n’avait plus éprouvée depuis fort longtemps. Il devait se l’avouer, il était beaucoup plus captivé par sa silhouette que par ses apparentes contradictions et tant pis pour son prénom idiot ! La douceur de ses courbes avait tout balayé, le laissant subjugué.
Elle lui posait des questions auxquelles il répondait par monosyllabes, cela ne semblant même pas la déstabiliser. Il se serait battu de paraître aussi rustre, voire stupide, mais pour l’heure, il avait perdu le peu de répartie qu’il pouvait avoir. Elle ne s’en formalisait pas, riant et souriant du moindre semblant de réponse qu’il pouvait fournir.
À un moment, elle jeta un coup d’oeil à son smartphone, poussa un court juron entre ses dents, finit son café d’une seule gorgée et se leva avec une grâce qui l’acheva. Elle attrapa son sac, ses clefs, s’écriant à mi-voix :
— Il est presque dix-neuf heures, je dois y aller. J’ai été très heureuse, ravie de vous rencontrer, Lowen.
Elle laissa traîner sa voix une fraction de seconde sur son prénom, ce qui fit bondir stupidement son coeur dans sa poitrine.
À son tour, il se leva en répliquant :
— Je dois y aller aussi, je vous raccompagne à votre voiture ?
Elle approuva d’un sourire qui pétilla jusque dans ses yeux, comme si traverser le parking en sa compagnie était le rêve de sa vie ! Cela le flatta même s’il s’en défendit. Dehors, une nuit fraîche, débordante des senteurs de la garrigue était tombée sur la vallée et la montagne, tandis que, une à une, les étoiles s’allumaient dans le ciel, les astres, projetant leur lumière d’un monde passé sur cette planète perdue dans la voie lactée.
Sans un mot, dans un silence à la fois confortable et tendu, ils se dirigèrent vers leurs voitures respectives, leurs pas s’accordant sans effort, leurs corps se frôlant sans le vouloir ou sans doute sans pouvoir s’en empêcher. Elle ouvrit sa jeep, posa son sac, puis se tourna vers lui, repoussant ses mèches fauves dans un geste d’une sensualité qui l’électrisa. Il déglutit avec peine, se sachant stupide, se trouvant idiot et sans doute l’était-il !
Elle fit un pas vers lui, relevant la tête afin de le fixer dans les yeux, et murmura :
— Eh bien, bonsoir Lowen…
Sans même le vouloir, l’avoir pensé ou prémédité, son corps réagit avant son esprit hébété. Il se pencha vers elle et l’embrassa au coin de la bouche. Elle eut une sorte de mouvement à la fois surprise et troublée. Il se redressa aussitôt, rougit, tout à coup terriblement gêné :
— Pardon, je suis désolé… je ne voulais pas… enfin si…
Plus il parlait, plus il s’emmêlait. Elle éclata d’un rire clair, avant de se hausser sur la pointe des pieds et de poser ses lèvres sur les siennes, en chuchotant :
— Ne t’en fais pas…
La suite, il eut du mal à se l’expliquer. Lui d’ordinaire d’une parfaite maîtrise de lui-même et de ses émotions, ne résista pas. Comme un barrage qui se rompt, il sentit une onde irrépressible de désir et d’adrénaline parcourir son corps. Répondant à son baiser, il la plaqua contre la Jeep, osant enfin poser ses mains sur ses formes si douces. Elle gémit imperceptiblement lorsqu’il releva sa robe en fin lainage. Elle s’agrippa à ses épaules lorsqu’il la souleva avec une facilité déconcertante. Elle était fine, légère, elle ne pesait rien entre ses bras, cependant que sa douceur le rendait fou. Son corps se tendit alors qu’elle retint dans son cou un cri de jouissance.
Ils restèrent quelques secondes blottis l’un contre l’autre, avant que la réalité ne les rattrape. Avec délicatesse, il la reposa au sol. Elle rajusta sa robe d’une main malhabile, tout en tâtonnant à la recherche de sa petite culotte égarée. Ses doigts tremblaient, son cœur battait la chamade. Outre le bouleversement de ses sens, elle ne savait plus quoi penser, son cerveau semblant tout autant flageolant que ses jambes.
Les pensées en déroute, elle n’avait qu’une solution : une fuite rapide et sans condition !
Alors qu’elle ouvrait la portière de sa voiture, il se pencha vers elle, effleura son visage, dégageant l’une de ses mèches bousculées par l’aventure.
— Donne-moi ton 06 et…
Elle ne lui laissa même pas la possibilité d’en dire davantage. D’un ton sec, elle jeta à mi-voix un « non » ferme, tout en sautant dans sa jeep. Il retint la porte qu’elle s’apprêtait à lui claquer au nez, son regard noir brillant d’une incompréhension totale :
— Mais pourquoi ?
Elle se mordit les lèvres, saisit sa ceinture, la bouclant dans un clic qui résonna dans le calme de la nuit.
— Je ne peux pas, Lowen… chuchota-t-elle avant de fermer sa portière, puis de démarrer, lançant le V6 de son moteur dans un rugissement.
Il resta planté là, quelques instants, regardant les feux arrière du 4X4 disparaître dans la nuit, plus ébahi et décontenancé qu’il ne l’eût été de toute sa vie.
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Chroniques Service Presse / La Bibliothèque Tome 2 : Vivre de Pauline Deysson
« Dernier message par La Plume Masquée le lun. 27 mai 2019 à 17:42 »
Synopsis :

Imaginez un monde où ni la misère, ni l’inégalité, ni l’amour n’existeraient plus. Le technomonde.
Imaginez un lieu au cœur de la pensée, qui abriterait les rêves et les derniers livres de l’humanité. La Bibliothèque.
Imaginez que ces deux univers se rapprochent.
Héritière au pouvoir fragile, qui doit-elle suivre pour faire d'Alma le pays idéal ? Trois voies s'offrent à elle : le fastueux royaume d'Abyss, le riche archipel de Promété ou la pieuse principauté de Zénit.
Mais le rêve d'Émilie est truqué, car derrière l'un des personnages se cache son pire ennemi...
L’accompagnerez-vous ?


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et pour l’envoi de ce nouveau tome au résumé toujours aussi alléchant.
Ayant déjà eu la joie de lire son tout premier roman que j’avais particulièrement apprécié, la chronique ici, j’étais très curieuse d’enfin découvrir ce nouvel opus.
Nous voici de nouveau dans la Bibliothèque où Émilie continue son apprentissage. Elle a grandit et a maintenant 15 ans. Elle devient une belle jeune femme, remplie de souvenirs à la fois merveilleux et douloureux, forgeant pas à pas sa personnalité.
Une fois son deuxième livre ouvert, oubliés ses amis proches, elle va laisser de côté qui elle est réellement, afin d’incarner le personnage principal de sa seconde histoire : une nouvelle réalité, une nouvelle vie.
Pourtant, à son insu, deux personnes plus ou moins bien avisées vont s’immiscer dans son propre rêve...
À peine les premières pages avalées, nous voici plongés, immergés, enferrés dans une histoire complexes aux multiples facettes, à des lieux du premier tome.
Nous découvrons donc Émilie, princesse du royaume de Corasone, venant d’apprendre la mort du souverain son père. De son vivant, celui-ci l’avait fiancé à un homme de confiance qu’il considérait comme son propre fils.
Désormais livrée à elle-même, Émilie entend bien mener sa vie comme elle le souhaite, faire ses propres choix, sans pour autant oublier le bien-être de son peuple et de son royaume. L’accession au trône sera donc pour elle en tant que femme libre et indépendante, dans un monde de paix, de  respect et d’égalité. L’homme qui l’accompagnera sera celui qu’elle jugera le plus adéquat pour son royaume.
Mais avec quelle contrée ?
La riche Abyss dirigée de manière archaïque par un roi omniscient, mais contre laquelle son père était en guerre ?
La progressiste Prométhée, montagne de technologie œuvrant pour « le bien-être de tous» ; une société en recherche permanente de progrès techniques mais à quel prix ?
Ou encore la pieuse Zénith, dirigé par des hommes de foi où tout est possible au nom de la religion, nous replongeant au temps de l’Inquisition ?
À moins qu’elle ne choisisse tout simplement de se marier avec quelqu’un d’Alma, dit la savante où jeune fille selon les religions ?
Cependant, Émilie est un peu perdue. Elle a l’impression qu’ici ce n’est pas son monde, mais celui de « l’Autre » qui est au fond d’elle même. Des images d’un techno monde, d’un autre langage, se mélangent à cette vie dans laquelle elle n’a d’autre choix que d’avancer sans tout comprendre.
Tout comme Notre héroïne, les questions nous taraudent : que donneront ses choix ?
Quelle genre de personne deviendra Émilie ?
Et les deux personnes qui sont entrées avec elle dans le rêve, sous quels personnages se cachent-ils ? Lui voudront-ils du mal ou du bien ? 
Toutefois, malgré une intrigue rondement menée, certains écueils ont par moments freinés ma lecture
En effet, j’ai été quelque peu perdue par les très nombreux personnages, les différents royaumes traversés, ainsi que la mythologie à appréhender.
De plus, le côté appuyé de la politique, la thématique davantage ancrée dans le réel m’a moins captivé que dans le tome précédent. Cela ne veut pas dire que ce deuxième opus est moins abouti, simplement la thématique plus concrète ne m’a malheureusement pas convaincue.
Pour autant, le monde dépeint est encore une fois excessivement riche, bien construit, cohérent et d’une imagination sans limite.
Grâce à la qualité de la plume toujours aussi immersive, maîtrisée et  poétique, la plongée dans ce récit mi fantastique, mi philosophique se fait facilement, avec le besoin compulsif de connaître le dénouement.
Comme vous l’aurez compris, malgré les quelques écueils sus-cités, j’ai beaucoup aimé cette histoire prenante qui incite le lecteur à chercher par lui même, à critiquer le monde qui nous entoure, à se remettre en question.

Alors si vous aimez les histoires originales et complexes, à mi-chemin entre la science-fiction, la fantasy et la philosophie, ce tome deux est fait pour vous  :pouceenhaut:. N’hésitez pas, vous passerez un excellent moment de lecture :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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