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Mise en avant des Auto-édités / Aléas Assassins de Justine Obs
« Dernier message par Apogon le jeu. 14 mars 2019 à 17:04 »
Aléas Assassins de Justine Obs


Léa



La journée était belle, ensoleillée, les oiseaux chantaient la vie. Léa se surprit à sourire, elle avait passé une de ses tenues préférées, une robe cintrée au niveau de la taille. On eût dit que le vêtement avait été fait sur mesure tant cela la mettait en valeur. Elle se sentait belle et cela constituait l’essentiel en cet instant.
Célibataire et sans enfants, elle s’était résolue à ne jamais fonder de famille. Léa en avait l’habitude, elle, l’enfant de la DDASS. Désormais, cadre dynamique dans les Ressources Humaines, elle vivait sa vie à pleines dents. Entre son travail et ses voyages, son planning était plutôt bien rempli.
Récemment, elle avait été débauchée de son travail pour intégrer une grosse société de BTP dans la région parisienne. Le patron, Monsieur Landy, ayant fortement insisté pour qu’elle rejoigne ses équipes. Au départ, la jeune femme ne comprit pas très bien cet engouement, pour la convaincre, il alla jusqu’à lui proposer une rémunération au double de ce qu’elle percevait, alors elle n’avait pas résisté longtemps.
La vie n’ayant pas été tendre avec Léa, elle prenait cette réussite comme une revanche sur tous ses malheurs.

   Le métro était bondé de monde ce matin-là, la chaleur suffocante et le contact avec des inconnus transpirants à grosses gouttes semblait malheureusement inévitable. Cela lui donna la nausée.
Au bureau, elle avait prévu, en tout début de matinée, un rendez-vous très important à neuf heures. Un licenciement. Cela faisait partie de son lot quotidien mais, même avec son expérience aguerrie, ce n’était pas sa tasse de thé. Annoncer à des pères de famille qu’ils avaient perdu leur job, rien de réjouissant.
   Après cet entretien des plus pénibles, elle referma la porte de son bureau et soupira. Le gars avait pleuré. Il fallait maintenant qu’elle se concentre sur le reste de la journée. La vie continue…
C’est alors que l’équipe de la paie vint la déranger pour une sombre histoire d’heures supplémentaires à attribuer à un salarié absent. Les filles de ce service se disputant constamment pour des broutilles, celles-ci venaient souvent la voir afin qu’elle tranche. Cela avait le don de l’agacer, les deux plus fortes têtes faisaient tout pour la convaincre que chacune avait raison. Un vrai dialogue de sourds ! Elle appréciait leur dévouement pour leur travail mais de là à venir faire un esclandre dans le bureau de la Directrice des Ressources Humaines, il y avait tout de même une nuance.

Léa leva une main et les deux se turent instantanément :

 — Ça suffit Mesdames ! Le salarié a réellement fait ces heures supplémentaires avant son absence ? Alors payez lui ! Pas la peine de tergiverser !

Les deux femmes repartirent en soufflant et en se jetant des regards noirs. Choquée par cette attitude, Léa décida d’organiser une réunion des équipes « R.H » dès le lendemain matin afin de remettre les pendules à l’heure.
Après avoir envoyé son email de convocation, elle entendit presque immédiatement des plaintes. Elle leva les yeux au ciel, parfois les couloirs prenaient la forme d’une cour de récréation. La réunion n’allait pas être triste.

   Le soir venu, elle reprit son métro en direction de chez elle, puis, arrivée à bon port, son corps fatigué s’affala sur le canapé sans aucune retenue. Toute la journée, elle prenait des airs de grande dame mais en fin de journée, son naturel revenait au galop. Léa était une fille assez simple.
   Son chat Dudule sauta alors sur ses genoux. Il la regarda de ses beaux yeux verts, hypnotisants. Elle l’avait recueilli à la SPA à ses trois ans, personne ne voulait l’adopter car « trop vieux » et pour couronner le tout : il était entièrement noir. Son histoire l’ayant émue, elle décida de repartir avec lui. Bien que son nom soit un peu spécial, voire même très particulier, elle l’avait conservé pour ne pas perturber l’animal. Et puis, elle se l’avouait, ce nom la faisait bien rire.
S’ensuivit alors des heures de jeux et de rigolades avec Dudule qui lui rendait bien la chance qu’elle lui avait offerte. Il s’évertuait à lui faire des câlins en lui décochant des violents coups de tête emplis de ronrons. Très vite, une complicité était née entre eux. Dudule comprenait sa maîtresse même quand elle n’allait pas bien, dans ces cas-là, il « tricotait » de ses petites pattes sur son ventre pour lui faire savoir qu’il était là pour elle.

   Le lendemain, à l’heure prévue, Léa tint sa réunion avec ses équipes. Elle savait qu’il allait falloir user de diplomatie car l’ambiance était à couteaux tirés entre les Gestionnaires des Ressources Humaines et les Techniciens de la Paie. Tout ce beau petit monde représentait tout de même vingt personnes. Lorsqu’elle fit son entrée dans la salle, cela suffit à couper toutes les discussions en cours.

 — Bien, bonjour à toutes et à tous, merci d’être présents.
 — On n’a pas vraiment eu le choix ! entendit-elle au fond de la salle.

Aussitôt, d’autres plaintes s’élevèrent dans un brouhaha insupportable.

 — Je vous demanderai de bien vouloir faire silence s’il vous plaît !

Les choses semblaient débuter assez mal.

 — Si je vous ai demandé de venir, c’est parce que, ces derniers temps, j’ai pu observer un climat assez détestable.

Les deux filles venues la veille prirent soudainement une mine bougonne. Léa préféra ne pas relever et continua dans sa lancée.

 — Pour le bien des nombreux salariés dont nous nous occupons, je vous demande une réelle connexité entre les différents services. Au cas où vous ne vous en rappelleriez pas, la masse salariale approche les 4000 collaborateurs. Ainsi, que vous le vouliez ou non, le Service Paie a besoin du Service R.H pour réaliser les paies correctement. Un contrat de travail bien établi équivaut à un bulletin bien établi. Je ne le répéterai jamais assez…
Et inversement le Service R.H a besoin du Service Paie pour traiter correctement les dossiers des salariés notamment en matière de prévoyance et de mutuelle.

Léa reprit sa respiration et constata que tout le monde la regardait avec attention.

 — Mettez-vous bien cela en tête : JE-NE-VEUX-PLUS de rivalité quelle qu’elle soit. Vous devez avancer main dans la main pour, je le rappelle, le bien de nos salariés. Ils n’ont pas à pâtir de vos querelles enfantines. Je ne vise personne en particulier, je vous demande juste d’être vigilants. Merci pour votre écoute, je ne vous monopolise pas plus longtemps. Bonne journée à tous !

   Tous se levèrent dans un grincement de chaises assourdissant. Quelques « bonne journée » se détachèrent du lot et le silence revint rapidement.
Léa rejoignit son bureau et relâcha la pression en s’étirant sur son fauteuil. Elle espérait que ce petit rappel porterait ses fruits au moins durant quelques mois. Ainsi installée, elle se mit à songer à ce qu’elle allait faire durant son weekend. Tous ses amis étant casés, elle était devenue la « vieille fille » pour tous. Cela l’exaspérait au plus haut point surtout quand les fatales questions surgissaient en pleine soirée.
 — Alors, quand est-ce que tu nous présentes un mec ?
 — L’horloge tourne, tu as réfléchi si tu voulais avoir des enfants ?

   Rien qu’à y repenser, elle tressaillit. Sa vie était certes parfois morose mais au moins elle n’avait de comptes à rendre à personne. Pas même à son patron, Monsieur Landy. Celui-ci lui laissant carte blanche pour gérer l’administration de l’ensemble des salariés. Jamais il ne venait mettre son nez dans ses dossiers et cela était très appréciable pour cette jeune femme « self-made-woman ».

   Pendant qu’elle était totalement plongée dans ses pensées, il fit son apparition discrètement dans le bureau. Léa leva les yeux précipitamment et sursauta.

 — Veuillez m’excuser Léa, je ne voulais pas vous effrayer.
 — Ce n’est rien Monsieur Landy, je vous en prie, que puis-je faire pour vous ?
 — Hé bien à vrai dire, rien de plus que ce que vous faites déjà.

Léa l’observa alors avec un regard inquiet.

 — Je suis maladroit décidément ! Non, je voulais vous remercier de votre travail en vous offrant cette bouteille de vin. Ce n’est qu’un maigre présent mais j’espère que cela vous plaira.

Elle ne comprenait pas tout mais accepta de bon cœur.

 — Oh mais… Année 1962… C’est une bouteille d’une grande valeur Monsieur… Merci beaucoup.
 — Je vous en prie Léa, je vous laisse !

   Léa trouva cette démarche particulière, est-ce que tous les autres responsables avaient reçu ce même cadeau ? Elle préféra garder cela pour elle. Il y avait assez de rivalité dans les équipes. De toute manière, elle n’était pas proche de ses collègues. Elle souhaitait garder une distance professionnelle.

   Lorsque Léa rentra chez elle ce soir-là, la fatigue la prit complètement au dépourvu. Elle se coucha sans dîner après avoir rangé soigneusement la bouteille.
Au petit matin, elle s’éveilla comme une fleur et, en examinant son horloge elle s’aperçut qu’elle avait dormi douze heures d’affilée. Au bureau, l’ambiance semblait tendue, Léa jeta des regards inquiets un peu partout. Personne n’était dans les bureaux. Après avoir déposé ses affaires sur son fauteuil, elle partit à la chasse aux informations.

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’elle retrouva toutes les équipes réunies dans la grande salle. Elle entra alors à tâtons et constata que tout le monde avait la tête baissée.
Le Directeur Général prit immédiatement la parole.

 — Mes chers collègues, merci à tous de vous être rassemblés ce matin, je dois porter à votre connaissance une bien triste nouvelle. Notre président, Monsieur Landy, a eu une attaque cardiaque cette nuit. Il a pu être pris en charge mais visiblement cela était trop tard… Il est désormais dans le coma entre la vie et la mort… Les médecins sont très pessimistes. Il semblerait que ses fonctions cérébrales aient été atteintes, son pronostic vital est engagé… Et… Je…

   À ces mots, le « D.G » éclata en larmes sans pouvoir terminer sa phrase.
Léa le regarda, bouche bée. Elle avait assez peu l’habitude de voir ce « requin » montrer ne serait-ce qu’une once d’émotion. Il se reprit alors.

 — Comme vous pouvez le voir, je suis très affecté par cette nouvelle. Je vous prie de m’excuser, je vais me retirer dans mon bureau.

   Il quitta l’assemblée et, instantanément, les chuchotements battirent leur plein. Léa en profita pour faire signe à ses équipes de regagner leurs postes et retourna dans son bureau.
Au prix d’un grand effort, elle résistait aux larmes qui pesaient sous ses paupières. Elle connaissait pourtant Monsieur Landy depuis tout récemment mais s’était prise d’affection pour cet homme d’une douceur incomparable malgré sa position hiérarchique. Léa repensa alors à sa visite de la veille. Il n’avait pas semblé être mal. En imaginant son patron sur un lit d’hôpital, elle frissonna. Quelle tristesse…
Tout le reste de sa journée de travail lui sembla comme une pénitence, les minutes s’écoulaient lentement. Elle avait hâte de rentrer pour pouvoir se recueillir. Impossible de se concentrer dans ces conditions. Heureusement, c’était vendredi.

   De retour à la maison, sans prendre la précaution de tout ranger comme à son habitude, Léa se débarrassa de son manteau et de ses chaussures en les balançant au sol. Elle s’affala ensuite dans son canapé. Dans le silence, elle fixait le vide. Les larmes lui vinrent enfin et cela la déchargea un peu. Et puis, toute à sa tristesse, ses yeux se posèrent sur la bouteille de vin. En se levant, elle hésita. Cette bouteille d’une valeur inestimable devait être bue pour une grande occasion. Elle haussa alors les épaules.
   Monsieur Landy apprécierait sûrement qu’on lui rende hommage de cette manière. En fouillant longuement dans ses tiroirs, elle dégota enfin un tire-bouchon. Sans trop se poser de questions, elle enfonça l’outil dans le liège et celui-ci céda gentiment.
   Malgré l’âge de la bouteille, tout était encore solide, ce qui plut à Léa. Elle détestait que le vin ait un goût de bouchon. Contre toute attente, le breuvage s’avéra divin dès la première gorgée. Sachant que ce genre de millésime délicat devait être dégusté en prenant son temps, Léa avait un peu honte de son manque de bonnes manières. Mais, il lui sembla que plus elle buvait et plus cela était bon.
   Au bout de quelques minutes, elle fut un peu assommée par l’alcool et se jeta dans le fond de son canapé comme si elle était happée par l’arrière. Désormais, ses pensées étaient légères. Elle se surprit même à rire sans vraiment savoir pourquoi.
Pour se familiariser plus amplement avec ce vin bienfaiteur, elle scruta l’étiquette.
D’où venait-il ?
Une gravure représentant un château y figurait comme bien souvent sur les bouteilles de vin. Elle lut l’inscription « Château du Loir ». Un loir bien dynamique trônait au-dessus du bâtiment à la manière d’une salamandre royale. L’ensemble se distinguait majestueusement. Elle continua à tourner la bouteille à la recherche d’autres informations. En passant son doigt sur le papier usé, elle heurta un coin qui dépassait. Celui-ci était juste pris entre la bouteille et l’étiquette. Elle l’ôta et constata que c’était un morceau minuscule plié plusieurs fois sur lui-même. Intriguée, elle ouvrit le papier avec une petite pointe de stress.
Monsieur Landy savait-il que cette bouteille contenait un petit mot caché ?
Elle sourit à cette éventualité. Mais tandis que l’ensemble fut défait, Léa eut un mouvement de recul presque immédiat. Un temps de latence eut lieu entre la lecture et la compréhension des mots inscrits.


Après une lecture, aidée de ses yeux plissés, il sembla à Léa qu’elle avait fini par décrypter le texte :


« Léa LAURENT
Née le 10 août 1982
Parents inconnus »




Le cœur de la jeune femme s’emballa.
Qu’est-ce que tout cela pouvait bien signifier ?
2
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°21 : Faute grave
« Dernier message par ChrisTaffo1 le lun. 4 mars 2019 à 07:52 »
Nous sommes sur le qui-vive tout d’abord, puis nous nous  projetons dans une direction avant d’être emmenés sur un autre chemin. Une nouvelle qui aiguise notre curiosité. Bien sympathique à lire.
3
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°21 : Faute grave
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 3 mars 2019 à 16:05 »
Bonjour à tous 😀
21e et dernière nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😢😭
Jusqu’où seriez-vous prêts à aller si votre vie basculait ? 😱😓
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:

Faute grave


Julia ne comprenait pas pourquoi elle devait s’obliger à revivre cette scène, encore et encore. Cette technique ne fonctionnait pas. Elle ne cessait de le dire. Loin de calmer ses angoisses, cela ne faisait qu’augmenter son sentiment de culpabilité. À quoi bon lui rappeler qu’elle était la seule à s’être sortie indemne de ce massacre ? Comment ce médecin pouvait-il croire que ça l’aiderait à surmonter ce traumatisme qui l’empêchait de reprendre sa vie en main ?
Depuis un an, Julia appréhendait ses nuits encore plus que ses journées. Éveillée, elle pouvait contrôler sa pensée, mais, lorsque les lumières de sa chambre s’éteignaient, elle savait que des fantômes attendaient patiemment dans un coin de la pièce pour venir la hanter. Les premiers temps, elle avait accepté les somnifères qu’on lui donnait sans rechigner, espérant que ce sommeil artificiel lui offrirait quelques heures de répit. Le constat fut sans appel. Aucune chimie ne pourrait effacer ses souvenirs.
Ce sang… Ces corps… Comment oublier ? Julia n’était de toute façon pas sûre d’en avoir le droit. Son quotidien était peut-être devenu un enfer depuis ce funeste jour, mais elle était encore en vie. Elle le regrettait parfois, souvent même, mais elle était là, et sa seule présence en ces murs était en soi un privilège. Oublier aurait été un manque de respect à l’égard de ses collègues, de ces hommes et de ces femmes qu’elle fréquentait depuis presque dix ans.

Une soupe aux lentilles. Voilà ce qui l’avait sauvée. Une simple soupe qu’elle avait préféré consommer au comptoir de ce petit commerce. C’était une première. Julia ne se mêlait d’ordinaire pas à la foule. Elle aimait la solitude, le bruit feutré de son bureau. Déjeuner entourée d’inconnus ne lui ressemblait pas. C’est pourtant ce qu’elle avait fait ce jour-là. Ce vendredi noir comme elle l’appelait désormais.     
Dès lors, comment ne pas s’interroger sur le destin ? Ce karma dont elle avait entendu parler sans que cela ne lui évoque quoi que ce soit. Ce n’était pas son heure, diraient certains. Peut-être. Sûrement même, puisqu’elle était là pour en témoigner. Admettre cette théorie lui posait cependant un problème. Cela revenait à accepter que c’était en revanche le moment opportun pour ceux qui n’avaient pas survécu. Gilbert, ce comptable à six mois de la retraite, qui ne cessait de parler de ses projets. Noémie, cette jeune femme de trente-trois ans, qui était contente d’avoir trouvé une nounou pour ses enfants de deux et cinq ans. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas ses amis. Elle n’aurait certainement pas participé à leur pot de départ et n’aurait jamais pris de leurs nouvelles s’ils avaient été remerciés. De là à accepter leur mort sans ciller…

Julia se souvenait parfaitement de l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait quelques minutes encore avant le drame. Elle revenait de sa pause déjeuner, l’humeur légère. Il ne lui restait plus que quelques heures à travailler avant de pouvoir profiter de son week-end. Elle n’avait rien prévu de particulier, mais l’idée de pouvoir se détendre deux jours d’affilée, au calme dans son appartement, suffisait à embellir sa journée. Le livre qu’elle avait commencé l’attendait bien sagement sur sa table de chevet. Ses chats se loveraient sur ses cuisses tandis qu’elle vivrait mille aventures sans bouger de son canapé. C’est comme ça qu’elle aimait sa vie. Seule et sans danger. Sans concession ni discussion. À quelques semaines de ses quarante ans, Julia aimait sa vie solitaire malgré les remontrances à peine voilées de sa mère qui la poussait à se ranger. « Se ranger ». Une expression qu’elle vomissait. N’avait-elle pas plus de valeur qu’un plaid qu’on met au placard quand arrive l’été ? De toute façon, à force de refuser les invitations de ses collègues, les sollicitations s’étaient faites de plus en plus rares au fil des années, jusqu’à disparaître totalement, et cela lui convenait parfaitement. Julia donnait le change toute la semaine pour renvoyer l’image qu’on attendait d’elle : une femme discrète, mais avenante, aimable et performante. Une personne dévouée qui savait se faire oublier. En d’autres termes, une employée modèle. Le samedi et le dimanche étaient donc sacrés. Ils n’appartenaient qu’à elle. Personne ne pouvait les lui voler. C’est à ces heures futures que Julia pensait en entrant dans les locaux de cette petite imprimerie de quartier.
Le reste de ses souvenirs étaient flous et certainement déformés. Elle entendait encore résonner un glas au loin. Le médecin évoquait pour sa part une allégorie. Une représentation de son macabre décompte. Douze sons de cloche pour douze cadavres. 
Gilbert, Noémie, Arthur, Solène, Vincent, Jacques, Patrick, Laurent, Béatrice, Bertrand, Sophie et Denis. Huit hommes et quatre femmes. Ce manque de parité semblait dérisoire aujourd’hui. Tous ses collègues étaient morts, sans exception. La lame du couteau n’avait fait aucune distinction de genre.
Non, définitivement, Julia ne voulait pas se revivre cette scène et ce médecin ne pourrait pas l’y obliger.

*


– Ce que vous me dites, c’est qu’il n’y a toujours pas de progrès, c’est bien ça ?
– Pas dans le sens où vous l’entendez, mais Julia va mieux, c’est indéniable.
– Mieux ? J’espère que vous plaisantez !
– Le traitement que nous lui prescrivons répond parfaitement à nos attentes. Son humeur est stabilisée et je peux vous assurer qu’elle ne représente plus aucun danger pour elle ou pour autrui.   
– Désolé, mais il va m’en falloir un peu plus. Que je sache, elle est toujours dans le déni !
– Et elle le restera peut-être toute sa vie, vous devez vous y préparer. Cela ne veut pas dire qu’elle recommencera. Et puis je suis obligé de tempérer vos propos. Même si Julia n’a pas encore pris conscience de ses actes, elle a récemment admis avoir une part de responsabilité dans ce qui s’est passé. De manière détournée, je l’admets, mais c’est un début.
– Vous vous parlez de cette histoire de film ?
– Que Julia ait reconnu avoir ressassé ce scénario des dizaines de fois est une petite victoire en soi !
– Une victoire… Une échappatoire, oui ! Un leurre ! Elle vous mène par le bout du nez, voilà ce que je pense !
– Sauf que c’est mon avis qui compte dans ces murs et je ne partage pas votre point de vue. Julia est persuadée d’avoir influé sur le cours du destin. De manière involontaire, bien sûr, mais elle ressent une certaine culpabilité. N’est-ce pas ce que vous attendez de sa part ? Le début d’un remords ?
– Ne jouez pas sur les mots avec moi, docteur ! Je ne suis pas un de vos patients que vous pouvez embobiner avec des images ou autres métaphores. Julia ne regrette rien pour la simple et bonne raison qu’elle refuse de voir la vérité en face. Ce film dont elle vous a parlé, je l’ai visionné, figurez-vous !
– Et qu’en avez-vous déduit ?
– Que Julia se moque de nous dans les grandes largeurs ! Cette scène dont elle ne cesse de vous parler n’a rien avoir avec celle que j’ai découverte ce jour-là. Vous n’y étiez pas, moi si, et croyez-moi quand je vous dis que je ne suis pas près de l’oublier.
– Vous avez raison, je n’y étais pas, cela ne veut pas dire que je ne prends pas cette affaire au sérieux. Vous ne voyez pas le rapport avec ce film car vous ne cherchez pas à comprendre ce qu’il s’est passé dans la tête de Julia au moment des faits. Vous voulez une explication rationnelle, un élément concret qui vous permette d’accepter une vérité qui vous dérange. Malheureusement, dans mon domaine, il n’est pas rare que certaines questions restent sans réponse. On peut supposer, présumer et parfois même concevoir une certaine logique, même si celle-ci nécessite de faire abstraction de sa propre raison.
– Très bien, alors expliquez-moi ce que je ne conçois pas !

Le lien était facile à démontrer, mais le médecin savait qu’il s’adressait à une oreille réfractaire. L’homme qui lui faisait face était de toute évidence en colère. Il ne cherchait pas une explication, mais une justice. Un signe qui lui prouverait que cet acte ne resterait pas impuni. Ce que le patricien dirait n’y changerait rien. Ce dernier le savait, pourtant il se plia à l’exercice sans se faire prier.
La vie de Julia avait basculé dix-huit mois plus tôt. Il n’avait fallu qu’un simple grain de sable dans son train-train quotidien pour que tout son monde s’écroule.
Une grippe contractée au contact d’un de ses collègues. Une grippe mal soignée qui l’avait mise hors-jeu un temps. Voilà ce qui avait ruiné la vie de cette femme. Elle y croyait dur comme fer, en tout cas. Julia s’était toujours targuée de ne jamais poser un jour de congé. Elle ne prenait même pas les cinq semaines qu’elle cotisait dans l’année. Dévouée à son travail, Julia était persuadée d’être un élément indispensable à son patron, c’est pourquoi elle n’avait pas été étonnée d’être remplacée le temps de ses trois semaines d’arrêt-maladie. Le travail qu’elle abattait chaque jour ne pouvait attendre. Julia avait d’ailleurs tenu à vérifier chaque soir auprès de l’intérim qu’aucun retard n’était accumulé. Pour Julia, il ne faisait aucun doute que cette jeune femme ne pourrait pas faire illusion bien longtemps.   
Quand son patron lui avait annoncé à son retour que cette petite pimbêche — seul prénom que Julia consentait à lui donner — allait rester dans l’équipe, Julia ne s’était tout d’abord pas inquiétée. Au contraire, elle y a vu une certaine reconnaissance de la part de son supérieur. Il paraissait évident que Julia méritait d’être assistée dans son travail.
Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Julia comprit que sa propre présence au sein de l’entreprise n’était plus si appréciée. Les remontrances devenaient quotidiennes, pour un oui ou pour un non. Elle qui n’avait jamais commis la moindre erreur se voyait reprocher toutes sortes de peccadilles. Une faute de frappe dans un mémo interne, une conversation trop forte dans un couloir, ou encore un café trop corsé qu’elle préparait pour toute l’équipe chaque matin et dont elle n’avait pourtant jamais changé le dosage. Bref, chaque soir Julia quittait son poste avec un goût amer. Elle ne ressentait plus cette satisfaction du travail bien fait qui lui tenait tant à cœur.     
Affectée par cette situation, Julia commença à perdre de son assurance. Elle avait la sensation que son supérieur lui attribuait des missions de plus en plus compliquées à réaliser. Prise de doute quant à ses capacités, Julia revenait sans cesse sur son travail au point d’accumuler du retard dans ses tâches quotidiennes, qu’elle gérait pourtant depuis dix ans presque les yeux fermés. Son tempérament avait changé, lui aussi. De plus en plus irascible envers ses collègues, notamment avec la fameuse « pimbêche » que tout le monde avait adoptée, Julia se retrouvait chaque jour un peu plus isolée. Seule Sophie, la maquettiste, passait encore une tête, de temps à autre, dans son bureau pour la saluer.   
Quand son patron la convoqua pour un entretien, Julia se présenta à lui avec l’espoir d’une petite fille cherchant le réconfort et les encouragements d’un parent aimant. La veille, il l’avait surprise en train de pleurer devant son ordinateur. Il n’avait rien dit et s’était contenté de refermer la porte. Par pudeur, certainement. C’est en tout cas ce qu’avait pensé Julia sur l’instant. Elle respectait énormément ce chef d’entreprise, de quinze ans son aîné, qui prenait soin de ses employés sans jamais s’immiscer dans leur vie privée. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi Gilbert se tenait debout, à ses côtés. Julia ne voyait en lui que le comptable qui lui validait ses bons de commande et notes de frais, elle oubliait qu’il était également en charge des Relations Humaines de la société.
L’air accablé qui se lisait sur le visage des deux hommes laissait penser qu’un de leurs collègues venait de décéder. Julia dut relire trois fois la lettre que Gilbert lui avait tendue avant de comprendre de quoi il retournait.
« Faute grave ». Voilà les deux mots qui avaient changé le cours de la vie de cette employée qu’elle estimait modèle. Deux mots qu’elle n’aurait jamais cru lire ou entendre à son sujet. Bien sûr, l’erreur était avérée. Julia avait tardé pour envoyer le courrier en recommandé que lui avait transmis son patron, mais ce n’est pas elle qui l’avait rédigé. Cette mission avait été confiée à la « pimbêche », la nouvelle chouchoute attitrée ! C’est elle qui aurait dû être chargée de le poster. Elle encore, et son patron bien sûr, qui savait à quel point cette lettre ne pouvait attendre. Comment Julia aurait pu deviner que de la date de son envoi dépendait un gros contrat avec l’État ? Aujourd’hui, on lui reprochait un manque à gagner de cinquante mille euros pour la société. C’était injuste, Julia le savait et le cria d’ailleurs haut et fort, mais le combat était perdu d’avance. Un dossier à charge avait été constitué à son encontre. Tous les petits manquements qu’elle avait accumulés depuis plusieurs semaines avaient été consignés. Gilbert avait également noté ses retards répétitifs avec la précision d’une horloge suisse. Certes, ils n’excédaient jamais plus d’un quart d’heure, mais, mis bout à bout, ils devenaient pénalisants. Le DRH avait pris un air navré en lui donnant le coup de grâce. Dans la pochette qu’il tapotait du bout des doigts se trouvaient aussi des témoignages de ses collègues jurant sur l’honneur que Julia avait un comportement agressif qui nuisait à l’ambiance générale de la société.
Son patron n’avait même pas daigné la regarder dans les yeux. Il tapotait sur son téléphone portable quand Gilbert avait signifié à Julia qu’elle avait le droit de faire appel à un représentant pour défendre son dossier, mais qu’il allait dans l’intérêt de tous que ce licenciement se passe de manière apaisée. Julia avait essayé de réagir, d’argumenter chaque point qui lui était reproché, mais son patron lui avait coupé la parole en annonçant que l’entretien était terminé, les yeux toujours rivés sur son écran. Il n’avait ajouté qu’un point : elle était tenue d’effectuer sa période de préavis en télétravail afin d’éviter tout malaise.
Abasourdie, Julia était sortie rapidement de la pièce, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.   

– Vous devez comprendre que ce travail représentait plus qu’un passe-temps ou un moyen de gagner sa vie, précisa le médecin. Il était la clé de voûte de Julia, son seul point d’ancrage avec la société.
– Vous oubliez sa famille !
– Pardonnez ma franchise, mais cela fait un an que je m’occupe de votre sœur et pas une fois elle ne m’a parlé de vous ou de vos parents. Et sans vouloir minimiser la responsabilité de Julia dans ce qui s’est passé, il est clair que de nombreux signes auraient dû vous alerter.
– Quoi, parce que ma sœur avait du mal à encaisser son licenciement et qu’elle a été marquée par une scène de film, je devais m’attendre à ce qu’elle se prenne pour Robert Redford découvrant tous ses collègues massacrés en rentrant de sa pause déjeuner ? Votre raisonnement n’a aucun sens ! Dois-je vous rappeler que dans ce scénario, Redford n’est pas le coupable ? Julia, si !
– Vous saviez que votre sœur nourrissait une haine démesurée envers ses anciens collègues.
– Je pensais que ça lui passerait. Qu’elle nous ferait une mini-dépression comme à son habitude et qu’elle s’en remettrait ! Croyez-vous sincèrement que je ne serais pas intervenu si j’avais su ce qui se tramait dans sa tête ?
– Ne vous avait-elle pas fait part de ses doutes ?
– Quels doutes ?
– D’avoir été la victime d’un complot. Que tous ses collaborateurs avaient une part de responsabilité dans son éviction.
– Si, bien sûr ! Cette idée l’obsédait. Mais j’étais censé faire quoi ? Apporter du crédit à sa paranoïa ?
– Vous comprenez que le monde parallèle qu’elle s’était créé ne pouvait pas être sans conséquence.
– Qu’est-ce que vous cherchez à me dire, à la fin ? vociféra le frère. Que j’aurais dû deviner ce qui allait se passer ? Que j’aurais pu empêcher ce massacre ?
– Le transfert qu’elle avait opéré n’a pas dû vous échapper, quand même.
– C’est facile à dire aujourd’hui, docteur, mais à l’époque je ne connaissais pas le prénom de ses collègues !
– Noémie, Laurent, Sophie, Gilbert… Admettez que c’est peu commun.
– Quoi donc ? Donner ces prénoms à douze chatons pour les égorger ensuite ?
– Oui, par exemple.


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Mise en avant des Auto-édités / La Maison de Leo Rutra
« Dernier message par Apogon le jeu. 28 févr. 2019 à 16:50 »
La Maison de Leo Rutra


Prologue


— Ne restez pas là tous les deux !
La réaction du chat ne se fait pas attendre. Ses griffes patinent dans le vide pendant une seconde avant d’adhérer sur le béton brut et il s’enfuit en rasant le sol, la queue recourbée entre ses pattes. Il ralentit en arrivant sur le seuil de la porte entrouverte et se retourne pour chercher son maître d’un regard effrayé. Puis il disparaît de la vue de l’enfant.
Le bruit des énormes machines s’accentue. Un grondement sourd dont l’onde se répercute en vibrations violentes dans toute la pièce. Elles ressemblent à des animaux sauvages sur le point d’attaquer, trépidant au gré des secousses de leurs moteurs qui tournent déjà à plein régime, prêtes à bondir à tout moment. À des montagnes d’acier dont les sommets viennent gratter le haut plafond du sous-sol en crachant des volutes de fumée tantôt épaisse tantôt diffuse.
Les écrans de contrôle clignotent sporadiquement tandis que le système d’alarme projette de brefs flashs rouges agressifs pour prévenir de l’imminence de l’allumage du projecteur.
N’importe quel enfant aurait pris ses jambes à son cou sans avoir besoin d’en recevoir la consigne, pris de panique face à l’état d’alerte dans le laboratoire. Mais pas celui-là.
Il a fait du laboratoire son terrain de jeu depuis longtemps, s’inventant des aventures extraordinaires pendant que son père passait des jours entiers à répéter les calculs et les tests, à affiner ses tests et peaufiner ses théories. Le garçon n’est jamais loin, tournant autour de lui comme un satellite autour d’une étoile.
Ce qu’il a toujours aimé par-dessus tout, c’est d’observer les particules danser dans la lumière crue de l’éclairage artificiel. Il passait des heures à les regarder voleter, la bouche légèrement entrouverte, fasciné par le spectacle grandiose.
La chaleur ne le dérange pas, il s’y est habitué. Même la fumée âcre des machines ne le gêne plus, c’est tout juste si elle le fait tousser de temps en temps. Pour lui c’est toujours mieux que l’odeur rance qui règne hors du laboratoire, la puanteur pernicieuse et tenace de la maladie, le parfum insupportable et nauséeux de l’absence.
Autour de lui, toutes les barres de néons explosent dans des gerbes d’étincelles, réduisant les sources de lumière aux écrans de contrôle. L’enfant sursaute. Il croit percevoir des frottements, le même bruit qui le réveille parfois, la nuit, quand sa mère déambule dans les couloirs. L’éclairage secondaire prend aussitôt le relais, mais peine à éclairer tout le laboratoire avec sa lumière rougeâtre. L’alarme pousse une série de bips stridents.
N’importe quel enfant serait mort de trouille. Mais pas celui-là.
Celui-là redoute plus la mélodie malsaine du silence morbide qui émane de la chambre de sa mère. L’enfant regarde son père pianoter furieusement sur les écrans en marmonnant des mots noyés par le vacarme.
Et ça l’emplit d’espoir.

***

L’enfant se réveille en sursaut. Le cauchemar est familier, mais il n’en conserve que quelques images floues. Il entend immédiatement les frottements du tissu, celui des semelles en caoutchouc. Il se lève lentement et ouvre doucement sa porte, poussé par le besoin intense de voir sa mère autrement qu’étendue dans l’obscurité de sa chambre. Elle est dans le couloir, à quelques mètres de lui, une silhouette courbée, qui se traîne difficilement, une main en appui contre le mur. Il voudrait tendre le bras pour la toucher. Les relents acides qu’elle dégage lui font l’effet d’une gifle.
— Maman ?
Le murmure lui échappe. Sous la lueur de la lune, la forme drapée se fige avant de pivoter lentement sur elle-même pour lui faire face. Le garçon retient son souffle.
Les longs cheveux sombres retombent autour d’un visage blafard. Il peut distinguer les veines violacées qui serpentent sous la peau vitreuse. Les traits sont déformés, creusés de rides profondes et les lèvres invisibles. Enfoncés dans leur crevasse, deux yeux pâles roulent péniblement pour s’arrêter sur lui.
L’enfant est pétrifié, convaincu que la chose qui s’arque au-dessus de lui n’est pas sa mère.
Un bras décharné se lève et des doigts squelettiques se déploient vers le visage du garçon. Les yeux vides sont braqués sur lui. La peau craquelée s’étire et se déchire pour ouvrir un orifice à l’endroit où devrait se trouver la bouche. Les mâchoires de la chose se déboitent bruyamment et le trou noir s’agrandit. Le cœur de l’enfant se glace. Il voudrait faire un pas en arrière, claquer la porte de sa chambre et se blottir sous sa couette, mais il est pétrifié. Il pousse un hurlement de terreur lorsque la pulpe du doigt, rugueuse et froide, vient caresser son visage joufflu.
Il veut hurler à nouveau, mais sa gorge se serre. Il ne peut plus respirer. La panique le fait suffoquer.
Il n’entend pas les pas lourds qui remontent le couloir, ne remarque pas l’ombre de son père qui surplombe la sienne sur le mur. Il est hypnotisé par cette gueule immonde qui n’en finit plus de s’ouvrir à seulement quelques centimètres de lui. Les os se brisent les uns après les autres. Crac ! Crac ! Crac ! Un parfum de mort reflue et s’imprègne sur sa peau humide et poisseuse.
Un liquide noir, épais et vaseux, déborde lentement hors du trou, dégouline sur le menton de la chose, goutte sur la robe de chambre qui couvre le reliquat de son humanité. L’enfant sait que s’il reste immobile, la gueule se refermera sur lui pour l’engloutir.
Comme un boa avec sa proie.
Petit à petit.
Centimètre après centimètre.
Doucement.
Sans le tuer.
Pas tout de suite.
Une main froide se referme sur son avant-bras et le garçon devine que c’est la fin, qu’il va mourir là, dévoré par cette chose qui se fait passer pour sa mère.
— Bonhomme ? Bonhomme !
La tête de l’enfant roule en arrière. Et tout devient noir.
Lorsqu’il revient à lui, il est dans son lit et son père dépose un plateau sur sa table de chevet. Un grand verre de lait et deux gâteaux secs. Puis il se penche vers le garçon et le scrute avec intensité.
tu m’as fait peur, bonhomme, à hurler comme ça
Son père prend sa main et lui raconte calmement les événements de la nuit, sa crise d’angoisse et les convulsions qui ont suivi.
ça faisait longtemps que ça ne t’était pas arrivé, pas à ce point-là
tu nous as inquiétés, ta mère et moi
Dans un flash douloureux, le souvenir de la chose apparaît à l’esprit du garçon. Il tente de décrire ce qu’il a vu, ces images qui le hantent. Ces yeux vides. Ces griffes sur son visage. Et cette gueule désarticulée, ouverte sur le néant. Son père fait mine de l’écouter, un sourire forcé sur les lèvres, avant de poser une main chaude sur son front froid.
je sais bien que ta mère n’est pas au meilleur de sa forme, mais tu ne penses pas que tu exagères un peu ?
Sa voix est calme, détachée.
tu as fait un cauchemar, bonhomme, rien de plus
Le garçon déteste quand son père l’appelle par ce sobriquet ridicule. À chaque fois, il se demande pourquoi certains mots oublient de se perdre dans les méandres du temps. Bonhomme. Il ne ressent pas l’affection que ce terme est censé évoquer. À la place il se sent rabaissé, humilié. Son père trépigne, trop pressé de retourner à ses calculs et ses expériences. Rien d’autre ne compte vraiment, à ses yeux. L’enfant sait que ce qu’il a vu n’était pas le fruit de son imagination, il peut encore sentir l’haleine fétide de la chose. Pourtant il n’insiste pas. Son père ne peut pas – et ne veut pas – entendre certaines choses. Le garçon acquiesce puis détourne la tête pour ne pas le regarder quitter la chambre. Une fois seul, il laisse germer en lui l’idée que, peu importe ce que tente son père, il ne reverra jamais sa mère. Qu’elle sera réduite à cette chose pour l’éternité.

***

L’espoir perce la muraille de ses certitudes et l’enfant se prend à croire que son père a raison. Que les heures passées dans le laboratoire du sous-sol ont fini par payer et que le miracle s’accomplit enfin. Il ne comprend pas très bien tout ce que fait son père. Les symboles et les chiffres sur les tableaux n’ont pas vraiment de sens pour lui. Tout ce qu’il sait, c’est que si son père réussit, alors tout ira bien. Pour toujours.
— Je ne plaisante pas, bonhomme ! Je vais débuter l’expérience, il faut que tu remontes !
La voix de son père est pleine d’excitation. L’enfant le regarde s’agiter dans tous les sens, circuler entre les machines dans sa longue blouse de travail pour faire des relevés et des ajustements, revenir s’activer sur les écrans puis courir jusqu’aux tableaux vérifier une donnée.
Le garçon est subjugué. Son père n’est plus son père. C’est un super-héros, au même titre que ceux dont il lit parfois les aventures. Super-Scientist. Son superpouvoir, c’est sa superintelligence. Son costume, sa blouse. Dès qu’il l’enfile, il n’est plus cet homme triste et abattu, dépassé par la vie, qui a tout sacrifié pour une présence absente.
Le bruit assourdissant s’accentue, étouffant jusqu’aux pensées les plus profondes de l’enfant. Au lieu d’obéir et de remonter au rez-de-chaussée, il va s’asseoir dans un coin et ferme les yeux pour se laisser bercer par les sons de l’expérience. Il s’imagine qu’ils sont dans une fusée sur le point de décoller pour les transporter dans l’espace.
Il ne voit pas son père serrer les dents en se précipitant comme un dératé vers l’ordinateur central.
L’enfant sourit. Il se dit que cette fois, c’est la bonne.
Les machines s’emballent pour de bon et se mettent à pousser ce qui ressemble à des hurlements de douleur. Le garçon rouvre les yeux au moment où le projecteur s’actionne. Le canon à particules crache son faisceau laser contre le mur en verre trempé.
Son père lui tourne le dos, pianote frénétiquement pour modifier les réglages. La puissance du rayon est trop élevée, le garçon n’a pas besoin de voir les traits crispés de son père pour le deviner. Il lui suffit de voir les bulles qui naissent sur la surface de l’énorme plaque de verre.
Quelque chose ne va pas.
L’enfant se demande alors ce qu’il adviendra lorsque le rayon transpercera le verre et se retrouvera libre. Creusera-t-il un tunnel autour du noyau de la Terre jusqu’à revenir à son point de départ ou fusera-t-il tout droit dans le cosmos ?
L’épaisse paroi de verre se craquelle dangereusement. Dans un geste désespéré, son père court-circuite le projecteur pour éteindre le fusil à protons, en songeant déjà aux mois de travail nécessaires pour réparer les dégâts.
Le faisceau se coupe une demi-seconde trop tard. La plaque de verre trempé explose sans un bruit. Le temps se suspend un instant. Puis le projecteur se transforme en un éclat vif qui irradie le laboratoire. Le garçon est obligé de se couvrir les yeux, aveuglé.
Tout n’est alors plus que lumière.
Une lumière qui recouvre toute forme, tout son.
Une lumière blanche, splendide, chaude et rassurante.
Une lumière entière.
Une lumière éternelle.
Puis le chaos.
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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°20 : Un air de famille
« Dernier message par Apogon le mar. 26 févr. 2019 à 18:56 »
Bonjour,

Toutes les nouvelles sont sur le forum

2017 : https://libres-ecritures.com/trophee-anonym'us-2017/
2018 : https://libres-ecritures.com/trophee-anonym'us-20172018/
2019 : https://libres-ecritures.com/trophee-anonym'us-20182019/

Concernant 2019 la 21e et dernière nouvelle sera publiée dimanche prochain
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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°20 : Un air de famille
« Dernier message par tidiane le mar. 26 févr. 2019 à 08:37 »
bonjour
Est-ce possible de retrouver les numéros précédents?
merci
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Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°20 : Un air de famille
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 24 févr. 2019 à 15:59 »
Bonjour à tous 😀
20e et avant-dernière nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand une sortie scolaire vire au cauchemar... 😱😓
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:


UN AIR DE FAMILLE


— Le repas ne te plait pas ?
— Si, papa. Mais, c’est juste…
— Juste quoi ?
— Non, non. Ça va, Papa.
— C’est de ta faute, sans toi, le diner serait parfait. Alors tu manges !
Une gifle cuisante s’abat sur la joue de Raphaël, les larmes coulent au fond de son cœur. Il mâche, déglutit péniblement. Un œil sur la pendule, dans dix minutes il sera hors d’atteinte. Dans son lit. Demain, il rentre au CM1. Il est allé regarder les listes, la chance est de son côté, il reste dans la classe de Capucine. Sa maîtresse est une princesse assise en amazone sur une licorne. Lentement, elle descend de sa monture et lui dépose un baiser sur la joue. Capucine est si belle, mais pas autant que sa maman. D’ailleurs, elle ne ressemble pas à maman. Personne ne lui ressemblera jamais. Elle creuse comme elle de jolies fossettes pour éclairer ses yeux rieurs les rares fois où elle l’embrasse. Capucine dépose les baisers comme Maman. Un bisou sniffeur, le baiser qui respire, qui hume qui aime. Mais maman est maman.
Capucine est ravie. Raphaël sera son élève. Elle a fait des pieds et des mains pour le garder cette année. Ce gamin est un modèle, trop peut-être, insuffisamment remuant pour un enfant de son âge, un hyper taciturne. Il échange parfois quelques mots, ne refuse pas le dialogue, répond avec parcimonie quand on le questionne. Le minimum. Raphaël est à l’image de son père. D’ailleurs, ils n’ont pas parlé une seule fois avec Capucine l’an dernier. Une énigme.
Marc Sainte Baume dépose son fils tous les matins, le laisse sans y penser, comme un jeu de clés dans un vide-poche. Pas même une rapide caresse sur le haut du crâne, jamais une parole pour Capucine. Il n’était pas plus bavard avant la disparition de sa femme. Misogyne ou dégouté de l’école dans sa jeunesse, voire les deux. Capucine hésite.
Aujourd’hui, les enfants partent en excursion, une sortie de cohésion. Ils vont avant tout expulser le trop-plein d’énergie qu’ils ont accumulé pendant leurs vacances et qui ne peut se libérer dans une salle de classe sans risquer de fissurer le tableau. Et les tympans de Capucine. Dans le bus, les gamins entonnent les tubes de l’été Simples-basiques, Défaites de famille. Le petit cheval blanc de Brassens a fini depuis longtemps dans des plats de lasagne surgelés. Ils sont vingt-quatre, effectif réduit. Deux mamans sont venues en renfort, elles sont de toutes les excursions. Elles auraient aimé être enseignantes, alors pendant ces escapades elles braconnent un peu la vie qu’elles n’ont pas eue. Elles en profitent aussi pour tenter d’en connaître un peu plus sur tel ou tel enfant « à problèmes ». Il faut bien tuer le temps en attendant de retrouver sa progéniture à la sortie des classes.
Cette année s’annonce sous les meilleurs auspices, pas un seul n’a eu la nausée dans le bus. Leur mine ensoleillée n’a pas viré au vert. « Boury en Vexin, nous voilà ! » Pour la cinquième fois en deux heures, Capucine compte ses élèves. « Vingt-quatre, c’est bon ». Le parc d’Herouval demeure une destination prisée des écoles primaires. Le site offre une plage, où la hauteur maximale d’eau ne dépasse pas les 30 cm. Les enfants sont difficilement tenables, certains ont même commencé à se déshabiller sur le parking, impatients de rejoindre la fameuse plage.
Capucine et les deux mamans se répartissent les baigneurs, huit chacune. Tous les enfants ont rejoint leur groupe à l’exception de Raphaël. Capucine le tire vers elle par les épaules « Il restera avec moi ». Les trois bandes organisées avancent de façon désordonnée vers la plage. Les mamans plus pressées que la maîtresse ont pris la tête du peloton.
Capucine a ingurgité une quantité phénoménale de café pour anesthésier sa fatigue. Sa vessie menace de se laisser aller sans autorisation si elle ne la soulage pas rapidement.
— Arrêt pipi ! Ceux et celles qui ont envie d’aller aux toilettes viennent avec moi. Les autres s’assoient sur le banc sans bouger et attendent que je leur dise qu’on y va d’accord ?
Les enfants acquiescent à l’unisson.
— On peut leur laisser notre sac, maîtresse ?
— Oui Anna. Maintenant, Raphaël et Anna avec moi.
Elle les compte, un dans chaque main, six sur le banc. Capucine sort des toilettes en se maudissant de sa mine défaite. La nuit à écrire. Rapidement, elle extrait un fard et un pinceau de son sac à main. Deux touches de rose. « C’est mieux comme ça ! »
Sitôt dehors, elle fait le compte de ses chérubins. Sept ! Il en manque un. La hantise première de toute institutrice, égarer un enfant. Impossible, entre le pipi et le fard à joues, elle ne s’est pas absentée plus de deux minutes. Raphaël est farouche, il a dû s’isoler, ou est encore aux toilettes. Les portes s’ouvrent, accompagnées d’un « Raphaël ? », puis les portes claquent « Putain, Raphaël, réponds ! » L’angoisse laisse la place à la peur panique.
Les enfants n’ont rien vu. Raphaël a disparu. La directrice de l’école est avisée. La police débarque, sirènes hurlantes. Les bois, les environs et tous les bâtiments sont passés au peigne fin. Le fond de la marre peu profonde est ratissé. Les élèves choqués ont rejoint leurs familles. À l’exception de Raphaël.

******

Depuis plusieurs jours Capucine ne dort plus, Capucine ne travaille plus. Capucine ne vit plus. Son médecin l’a arrêtée. État de choc. Bain de culpabilité. Deux coups brefs à sa porte, un coup d’œil au judas. Marc Sainte-Baume apparaît défiguré. Le chagrin.
¬— Qu’avez-vous fait de Raphaël ?!
— Monsieur Sainte-Baume, je suis comme vous, j’ignore où est Raphaël et je serais la première heureuse de le retrouver.
— Vous mentez ! Vous n’êtes qu’une garce tordue ! Je sais comment vous gagnez votre vie avec vos bouquins de cul. Je comprends pourquoi votre mari s’est tiré. Vous avez un grain !
— Ce ne sont pas des livres pornos, mais de la romance érotique. Je les écris justement parce que mon ex-mari ne paie pas la pension alimentaire. Vous êtes très en colère contre moi, et je le comprends. Mais, je n’y suis pour rien dans la disparition de Raphaël. Si ce n’est que j’ai eu besoin d’aller aux toilettes et lui aussi. Et, les livres n’ont jamais enlevé d’enfants.
— Bobards ! Vous n’êtes qu’une menteuse ! Vous allez payer.
Il lui frappe le haut de l’épaule avec l’index. Un pic-vert. Ce n’est pas douloureux, mais intrinsèquement abaissant. Trois syllabes.
— SA-LO-PE !
— Sortez !
Fin des hostilités. Capucine est à bout. L’échafaud crie vengeance. Les coups de fil se succèdent, des insanités, des jurons et parfois les promesses d’un viol mérité. Capucine est abattue. Les parents d’élèves l’ont désignée « coupable », et la vindicte populaire se déchaine.
Elle a dû expliquer à la police « ses choix littéraires ». Elle vit seule avec ses deux enfants. Les fins de mois difficiles arrivent souvent dès le dix. En plus de l’écriture, elle dirige l’étude, pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais simplement des pâtes dans leurs assiettes. Tard le soir, quand les enfants sont couchés, elle écrit des romans érotiques. Sous un pseudo évidemment. Il ne faudrait pas que les élèves apprennent la vérité sur leur maîtresse et ses livres dégoutants. Surtout, ils ne doivent pas savoir que ses premiers lecteurs sont leurs parents. Elle ne gagne pas une fortune, mais ses enfants n’ont pas faim et ils peuvent s’offrir quelques extras.
Sa boîte aux lettres est truffée d’insultes, de menaces. Il y en a même qui lui demandent de faire disparaître leur enfant, moyennant finances. Capucine est responsable de la disparition de Raphaël. Aucun doute. Elle se devait d’assurer sa sécurité, elle a failli. Moins forte que le malade qui l’a enlevé. Chaque sortie est une partie de roulette russe. Mais les temps ont changé, toutes les chambres ont une balle. Les fous gagnent trop souvent, les victimes jamais.
Son mobile gronde. Tous les bruits sont devenus agressifs. Un message de la directrice de l’école « On est avec toi, tiens bon. Toujours aucune nouvelle de Raphaël ». Et une photo des murs extérieurs de sa classe couverts d’affiches « Capucine dégage ! », « Enfants en danger ». La sonnerie du téléphone fixe retentit, menaçante.
— Fichez-moi la paix !
— Madame Moletin, s’il vous plait. Je n’appelle pas pour vous accabler. Vous devez savoir.
— Je vous écoute, vous avez deux minutes.
— Je m’appelle Chloé, je suis… Enfin, j’étais la belle-sœur d’Axelle. Mon frère Marc était fou de sa femme. Elle a été renversée en allant chercher Raphaël à la sortie des classes. Alors, comprenez, l’école assassine ceux qu’il aime. Pour la deuxième fois.
— Mais, je n’ai pas tué Raphaël !
— Il est brisé par la douleur, ne lui en voulez pas.
Sa famille, ses voisins, ses amis et les parents d’élèves ont la vengeance acerbe. Les tracts circulent, les pétitions s’accumulent. Un énorme casse-toi ! a été tagué sur la porte de son appartement. Capucine lit son avenir dans le fond de sa tasse de thé vert purifiant et la lance violemment contre le mur du salon. Le liquide dégouline, le mur pleure. Lentement, elle rétrécit jusqu’à former une boule anéantie sur le canapé. Le claquement de son fard à joues lui vrille les oreilles. Si elle n’avait pas pris le temps de se remaquiller ? Si elle n’avait pas eu envie d’aller aux w.c. ? Si elle avait simplement fait ce pour quoi elle est payée ? 
Raphaël, elle y pense toute la journée. Mais une autre culpabilité la consume. Ses enfants. Ils ont quitté l’appartement. Tombés du nid. Son mari en a obtenu la garde exclusive, elle ne les voit plus que quelques heures par semaine, sous surveillance. Trop malmenés au Lycée. Insultés, chahutés. Et les livres de leur mère circulaient, vicieusement annotés. Sur Facebook, ils ont été lynchés, ridiculisés sur des publicités trafiquées. Trop jeunes, spirale trop cruelle. Leur père a sauté sur l’occasion. Et, il devait prendre une revanche sur Capucine. Il l’avait plaquée, morveux, avec des prétextes vaseux. Il n’allait pas manquer de justifier une décision que lui-même ne parvenait pas à expliquer.
Depuis que les enfants vivent avec lui, il ne s’en occupe pas plus qu’avant. Mais plus de pensions à payer. Il n’a pas pu s’en priver, plus que hurler avec les loups, il l’a déchiquetée. Pour le bien des enfants. Évidemment.
— Tu es complètement inconsciente, Capucine ! Tu t’imaginais quoi avec tes bouquins de cul ? Tu es instit, tu t’occupes des gosses, pas du slip de leurs parents. Mets-toi à leur place deux minutes, à la place de nos gamins et à la mienne aussi ! Rien dans le crâne. Depuis que je suis parti, tu fais n’importe quoi !
Il accompagne ses paroles de l’index. Son doigt lui pique l’épaule. Elle n’en peut plus de ces mots sensés la convaincre qu’on lui injecte à coup d’ongle dans la peau. Capucine ne répond pas. Le dégoût. Vingt ans de mariage, deux enfants heureux, un époux donnant l’impression de l’être. Un tissu d’hypocrisies ? Une accumulation de faux-semblants, la poussière des leurres assez compacte pour dissimuler la patine du passé heureux. Plus d’énergie, la niaque s’est écroulée. Plus d’enfants, plus de Raphaël, plus de mari, plus de travail, plus d’amis. Plus rien de ce qui constituait sa vie. Paralysée dans une camisole tissée de haine et de mensonges, Capucine paie le prix de la faute.     

****

Marc Sainte Baume est sous les spots de la Police. Sa femme, son fils, et maintenant l’Instit. Un accident, un disparu, une suicidée. Trois morts, un lien, un homme. Le déni.
Axelle, l’épouse de Marc Sainte-Baume est morte. Renversée par une voiture à proximité de l’école de Raphaël. Il y a trois ans. Elle allait chercher son petit cœur à la sortie des classes. La police est restée sur cette version. Marc adorait sa femme. Pas le courage de la vérité. La tristesse et la douleur de cet homme étaient indicibles. Tous les policiers compatissaient, tant d’amour perdu. Une souffrance inouïe, palpable. Aimer autant ? Quelle culpabilité pour tous ces agents du service public qui pour certains n’aimaient qu’à pas contenus, convenus, cadencés. Après un séjour en clinique psychiatrique, Marc a repris sa vie. Comme sur des charbons ardents. L’accablement avait revêtu des idées hideuses. Une rancœur extraordinaire. Une haine d’abord diffuse s’était installée dans le cœur de Marc. L’école. Elle l’avait privé d’Axelle, son épouse, lui laissant pour preuve du manque, la seule présence de son fils. Axelle s’était montrée morose dès l’entrée de Raphaël à l’école. Elle se sentait inutile, aspirait à retrouver un emploi. Marc ne voulait plus qu’elle travaille. L’amour valait plus que les euros. Comment faire flamber un foyer sans buche ? disait-il. Axelle était l’étincelle, le crépitement, la chaleur et la lumière de leur foyer. Par amour, par faiblesse, Axelle n’a plus travaillé. Marc y a longtemps pensé. Après sa mort. Elle aurait dû reprendre son poste de contrôleuse de gestion. Elle ne serait pas allée à l’école. Vivante. L’école tue… L’école a tué Axelle, s’ils n’avaient pas eu d’enfant. Si… 
Raphaël. Quel supplice, un affront. Il affichait les mêmes traits que sa mère, cette manière unique de fermer les yeux en hochant la tête pour dire non. Ce même rire pur, tout droit sorti du cœur, ce même grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Marc en voulait à son fils. Sans lui, sa vie n’aurait pas ce goût acide de mort. Ce vide immense empli de la lourdeur du néant.

*****

La police en est convaincue, Marc a enlevé Raphaël. Le gamin avait si peur de son père qu’il lui a juste obéi. Pétrifié. Ensuite, Marc l’a endormi avec un oreiller puis jeté, loin de sa mère. Il ne méritait pas de reposer auprès d’elle. Son corps a été retrouvé au fond du lac de Jablines, un trou perdu, connu des seuls pompiers. Et des noyés. Marc Sainte Baume perdu dans sa cellule s’est enfui grâce à un stylo. Un bon coup dans la carotide. Beaucoup de sang pour une mort silencieuse. Raphaël, Axelle, Capucine. Marc. Et toujours le silence. 
Depuis longtemps, il avait entrepris des recherches sur l’Instit. Capucine était rapidement apparue sur des sites d’auteurs, stylo à la main et sourire aux lèvres, en train de dédicacer ses torchons.
Il a çà et là partagé ses doutes avant la disparition de Raphaël. Aucune affirmation, juste quelques échanges à mots couverts en faisant promettre la plus totale discrétion auprès des mamans. Il avait recruté ses complices, la mise à mort s’organisait. Capucine se désintégrait.

*****

— Chloé, vous étiez au courant pour votre belle-sœur ?
— Oui. Axelle n’a pas été renversée en allant chercher Raphaël à l’école. Elle avait un rendez-vous.
— Vous n’avez rien dit à Marc ?
— Je ne me sentais pas le courage de lui dire qu’elle avait rendez-vous avec l’amour. Que ce n’était pas lui ? Si j’avais su…
Un tourbillon. Un grain de peau sur ses lèvres. Des mots éperdus, perdus, des souvenirs défendus. Sous ses doigts, des courbes se dessinent. Une relation inavouable. Axelle, le grand amour de Chloé. Son rendez-vous avec la mort.

Une larme glisse, suivie d’un hurlement. La violence du mensonge.


8
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Re : Nouvelle N°19 : La retardataire
« Dernier message par Tafforeau-Hardy le dim. 17 févr. 2019 à 16:32 »
Un écrit qui capte pleinement notre attention. Une chute à laquelle on ne s’attendait nullement.
9
Trophée Anonym'us 2018/2019 / Nouvelle N°19 : La retardataire
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 17 févr. 2019 à 16:00 »
Bonjour à tous 😀
19e nouvelle du trophée Anonym’us «Les mots sans les noms» 😋
Quand toute votre vie est polluée par une maladie 😩😣
N’hésitez pas à nous dire ce que vous en pensez en commentaires :pouceenhaut:
Bonne lecture :clindoeil:


La retardataire


Les suicides, c’est toujours pour ma pomme. Voilà une demi-heure qu’on était bloqués dans ce wagon, serrés les uns contre les autres, respirations et sueur mêlées. Le pire, c’est que j’allais encore arriver à la bourre à mon rendez-vous avec Marco. Il allait être furieux. J’aurais beau lui expliquer que je n’y étais pour rien, que c’était de la faute d’un égoïste qui s’était jeté sur les rails, il dirait que je trouvais toujours une bonne excuse. Lui, c’était le type droit, bien réglé, fils d’un conducteur de train, alors mon incapacité à être à l’heure relevait à ses yeux du laxisme et du je-m’en-foutisme. Les gens pensent souvent cela des retardataires. Personne ne sait que c’est une véritable maladie.
Enfin, le métro se remit en marche et les voyageurs laissèrent échapper des soupirs de soulagement. Arrivée à la station Chemin Vert, je sautai sur le quai et courus jusqu’au café où m’attendait Marco, rongeant son frein sur une banquette.
— Je suis désolée, dis-je en m’asseyant en face de lui, haletante.
Il me considérait avec la même indifférence méprisante qu’une mouette face à une plage.
— Je ne veux même pas savoir ce qu’il t’est arrivé, lâcha-t-il. Cette fois, j’en ai ma claque.
Mon cœur se serra. J’étais raide-dingue de Marco et l’idée qu’il puisse me larguer me tétanisait.
— Je t’ai déjà dit que je ne fais pas exprès, répliquai-je. Il y a un connard qui…
— Ça m’est égal. J’ai autre chose à faire que poireauter à t’attendre. Tu vois, cette heure que je viens de passer à cette table, j’aurais pu l’utiliser pour faire n’importe quoi d’autre de plus utile : un footing, du bénévolat, ou même appeler ma mère.
— Laisse-moi une chance. Je t’en prie.
Je lui pris la main d’un air suppliant, mais il détourna le regard vers son café qui devait être glacé, depuis le temps.
— Appelle-moi quand tu seras prête à changer, répondit-il en se levant. On se retrouvera quelque part, mais si t’as une seule minute de retard, ce sera terminé pour de bon.
Et ce ne serait pas la première fois que je perdrais un mec à cause de mon retard chronique. C’était comme ça depuis toujours. Adolescente, j’avais été renvoyée de plusieurs bahuts car j’arrivais toujours en plein milieu des cours. J’avais déjà été licenciée quatre fois à cause de mon incapacité à respecter un planning. Cette tare minait ma vie.

Le soir, je me rendis chez mon amie Clémence, une célibataire endurcie dont la vie n’était réglée par aucune organisation familiale rigide et qui supportait mes visites désordonnées.
— Ça n’a pas l’air d’aller, observa-t-elle.
— Marco m’a mis un ultimatum, répondis-je. Soit je suis à l’heure à notre prochain rendez-vous, soit il me quitte pour de bon…
— Mince. Ça te pendait au nez, non ?
— Il a même été drôlement patient. Mes ex n’ont pas attendu aussi longtemps pour me dire d’aller voir ailleurs…
— Faut que tu te prennes en main, ma vieille, lâcha-t-elle. Achète-toi un réveil.
— C’est plus compliqué que ça. J’ai beau faire des efforts et mettre toutes les alarmes du monde, il y a toujours quelque chose qui fait que ça dérape.
— Rien n’est inéluctable. Il y a sans doute des spécialistes de ce genre de problèmes.
— J’ai déjà vu un psychologue. Il m’a conseillé de partir en avance pour arriver à l’heure à la prochaine séance. Soixante-dix euros pour m’entendre dire ça… Je devrais peut-être m’installer en Afrique. Mon beau-frère bosse dans l’humanitaire et il dit que là-bas, tout le monde se fiche des horaires.
— Mais il y a le paludisme et Boko Haram.
— Décidemment, il n’y a pas de monde idéal, soupirai-je.
— Je connais une excellente voyante, dit Clémence. En un rendez-vous, elle a résolu ma peur panique des tuyaux.
— Tu ne m’en as jamais parlé…
— Regarde, ils sont tous dissimulés sous les faux plafonds ou encastrés dans les murs. Je les ai même fait entourer de mousse pour ne pas entendre le bruit de l’eau qui court dedans.
Maintenant qu’elle me le disait, il n’y avait en effet aucune tuyauterie visible dans l’appartement. Les gens ont parfois d’étranges phobies.
— Tiens, voici la carte de la voyante, dit Clémence. Elle trouvera.
Je lus l’inscription sur le rectangle cartonné : Jocelyne Lacanal, voyante et magnétiseuse.

Madame Lacanal ressemblait à une secrétaire de cabinet dentaire. Elle portait un tailleur gris, une broche épinglée sur la poitrine et des cheveux coupés en un parfait carré. La quarantaine, les yeux bleutés. Sans me signaler mes cinquante minutes de retard, elle me guida dans son salon et me fit prendre place dans un fauteuil en osier. La pièce était sobrement décorée, avec des murs blancs et du parquet vitrifié. Seule originalité : une belette empaillée montrait les crocs sur un buffet.
— En quoi puis-je vous être utile ? demanda la voyante.
Sous l’œil mauvais de la belette, j’entrepris de raconter le handicap qui m’affectait depuis la naissance. Les retards répétés, l’incapacité à me soumettre à un emploi du temps et les répercussions sur ma vie personnelle. Madame Lacanal ne fit aucune des habituelles remarques désobligeantes et sortit de sa poche un jeu de tarot dont elle disposa les cartes sur la table, faces cachées.
— Tirez.
Ma main hésitante se porta vers une carte située à l’extrême droite du carré et la retourna. La dame de cœur.
— C’est en rapport avec votre mère, annonça la voyante.
J’aurais préféré que ma mère reste en dehors de tout ça, mais elle avait déjà extirpé un pendule de sa poche et, les yeux fermés, se concentrait sur les mouvements de l’objet.
— L’accouchement de votre mère a été retardé, lâcha-t-elle finalement d’un air d’évidence.
Je restai quelques secondes interdite. Ma mère m’avait en effet parlé de cette mésaventure. Le jour de l’accouchement, un dimanche en pleine période estivale, l’hôpital manquait de personnel et le docteur lui avait administré des médicaments afin de retarder ma venue. Finalement, j’étais née vingt-quatre heures après le moment que la nature avait choisi pour moi : le 8 août à la place du 7… 
— C’est pour cela que vous êtes toujours en retard, reprit la femme. Il n’y a qu’une solution pour ce problème : brûler votre extrait d’acte de naissance devant la maternité où votre mère a accouché, précisément à l’heure de votre venue au monde. Si vous réussissez, le rythme biologique reprendra son cours naturel.

Le traitement de Mme Lacanal heurtait ma rationalité mais elle était la seule à m’apporter une explication et une solution concrète. Ça ne coûtait rien de tenter. J’étais née à 5h04 dans une maternité du XIIe arrondissement. Je mis donc le réveil à quatre heures du matin pour avoir de la marge. Quand la sonnerie me tira de mon sommeil, je m’habillai et, sans perdre un instant, allai chercher mon extrait d’acte de naissance dans mon bureau. Évidemment, il ne se trouvait pas là où je croyais l’avoir rangé. Après avoir retourné tous les tiroirs, éparpillé factures, relevés de compte, diplômes et feuilles volantes, je tombai enfin sur le précieux document. Je le glissai dans ma poche mais, bien sûr, j’étais en retard. Plus le temps de partir a pied, je commandai un taxi. Je descendis en bas de l’immeuble, fis les cent pas dans la nuit en attendant son arrivée. Enfin, une BMW se profila et s’immobilisa devant moi. J’ouvris la portière et me précipitai sur la banquette arrière.
— À la maternité du Bien Naître, rue Hérard dans le douzième, annonçai-je. Dépêchez-vous !
— Si c’est pour un accouchement, faut appeler les pompiers, madame, s’inquiéta le chauffeur. J’ai pas envie que vous perdiez les eaux dans ma voiture.
— Je ne suis pas enceinte ! m’énervai-je. Allons-y, je dois y être dans vingt minutes.
Il jeta un œil suspicieux à mon ventre, parût rassuré et démarra. Regardant le paysage défiler par la fenêtre, je me rongeai les ongles en maudissant les feux rouges qui me paraissaient durer une éternité. Était-ce seulement une impression ou ce chauffeur empruntait les itinéraires les plus détournés ? Enfin, la voiture atteignit les boulevards, presque déserts à cette heure-ci, et l’aiguille du compteur frôla les cinquante kilomètres-heure. Je commençais à être optimiste sur mes chances d’arriver à temps quand un scooter surgit de nulle part et, telle une météorite, vint s’écraser sur le parechoc. Le chauffeur jura en pilant et se précipita au chevet du blessé. Quatre heures cinquante. C’était cuit. Il fallait se rendre à l’évidence : je n’y arriverais pas seule.

Le lendemain, Clémence vint me chercher chez moi avec sa Fiat Punto. Elle avait tout prévu : des couvertures, un thermos de café, un réveil, une lampe-torche, un briquet, une boîte d’allumettes et même un couteau suisse. Nous roulâmes jusqu’à la clinique et attendîmes qu’une place se libère près du portail, juste devant la maternité.
— Maintenant, y’a plus qu’à attendre, dit mon amie. Je vais mettre le réveil. Par précaution, on va veiller à tour de rôle.
Elle sortit de sa sacoche des sandwichs au jambon et m’en tendit un. Les gens qui passaient par là devaient nous prendre pour deux flics en planque. Il ne nous manquait qu’une paire de jumelles et des Talkies-walkies. Non loin de nous, un ballet incessant d’ambulances et de taxis venait déposer des femmes sur le point d’accoucher. Leurs enfants arriveraient peut-être à l’heure et auraient la chance d’être ponctuels toute leur vie. Les prématurés seraient-ils constamment en avance ? Les lumières des immeubles s’éteignaient une à une. Seules les fenêtres de l’hôpital restaient illuminées en permanence. Je finis par m’assoupir, recroquevillée sur le fauteuil.
À deux heures du matin, Clémence me réveilla pour que je prenne mon tour de garde. Je me servis une tasse de café et tentai de rester éveillée en mettant la radio en sourdine. Je m’aperçus alors qu’il y avait du mouvement devant le portail. Sous un lampadaire, plusieurs personnes attendaient en regardant leur montre, un papier à la main. Intriguée, je sortis de la voiture, refermai doucement la portière pour ne pas réveiller Clémence, et m’approchai de l’attroupement. Soudain, un chauve rondouillet dégaina un chronomètre de sa poche et une blonde brandit une allumette.
— Cinq, quatre, trois, deux… se mit à compter l’homme.
Hyper concentrée, la femme frotta l’allumette contre le grattoir quand une quinte de toux la fit se plier en deux et le bâtonnet enflammé tomba sur le trottoir mouillé.
— Encore raté, soupira le chauve d’un air blasé.
— Encore raté ? blêmis-je.
— Vous êtes là pour votre extrait d’acte de naissance, vous aussi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.
— Comment ça « vous aussi » ?
— C’est votre première fois, n’est-ce pas ? Regardez tous ces gens : ils sont là pour la même chose.
Je lorgnai vers la dizaine de personnes prostrées devant les grilles. Un peu à l’écart, un vieil homme sautait de joie en piétinant un petit tas de cendres.
— C’est monsieur Althusser, commenta la femme dont la toux s’était calmée. Il est enfin parvenu à se sauver. Cela faisait plus de dix ans qu’il tentait de brûler son extrait d’acte de naissance, mais il arrivait systématiquement à la bourre. À partir d’aujourd’hui, c’est un homme nouveau. Mais notre tour viendra.
— Qu’est-ce que ça signifie ? balbutiai-je.
— Je m’appelle Cynthia Cromwell, dit la femme en me tendant la main. Je tente de brûler mon acte de naissance depuis huit ans et cinq mois. Enchantée !
— Tout ce qui nous arrive est la faute du docteur Chamoisi, expliqua le chauve. Les mères des gens que vous voyez ici ont toutes été accouchées par ce médecin véreux : il a retardé la naissance de chacun d’entre nous, ce qui explique notre handicap. Si vous patientez un peu, vous le verrez quitter la clinique. Il travaille en horaires décalés et ne devrait pas tarder.
Je le dévisageai d’un air incrédule, mais il était on ne peut plus sérieux.
— C’est complètement dingue ! balbutiai-je. Pourquoi il fait ça ?
— C’est un grand prématuré, à ce qu’il paraît. Et un pervers.
Soudain, une clameur s’éleva.
— Tenez, le voilà !
Un petit homme sortit de la clinique sous les huées des retardataires qui se pressaient contre la grille et pointaient vers lui leurs poings haineux. Avec indifférence, il monta au volant d’une Audi et le portail automatique s’ouvrit lentement. Tandis qu’il quittait le complexe hospitalier, les retardataires se mirent à tambouriner sur la carrosserie et à faire tanguer la voiture aux cris de « Chamoisi pourri ! Ton heure viendra ! ».
— C’est comme ça tous les jours, expliqua Cynthia Cromwell.
La voiture du docteur Chamoisi s’éloigna à toute allure, poursuivie par quelques téméraires. Éberluée, je les observai courser le véhicule sur une centaine de mètres jusqu’à se laisser distancer, comme ils l’étaient dans la vie en général.
— Nous avons monté une petite association, dit Cynthia en me tendant une carte. « Les retardataires de France ». On s’écoute et on se donne des conseils pour faire face à notre handicap, mais on a aussi un grand projet. Si ça vous dit, venez à notre réunion mardi prochain et on vous en dira plus.
À cet instant, Clémence déboula de la voiture en hurlant :
— Laura, je n’ai pas entendu le réveil ! Il est cinq heures dix !
— Il ne faut pas vous décourager, dit le chauve en posant une main réconfortante sur mon épaule.

Le mardi, je me rendis à la réunion de l’association des retardataires de France. Depuis que je savais que d’autres souffraient du même handicap que moi, je me sentais beaucoup moins seule et moins coupable. Il me tardait surtout d’en apprendre davantage sur ce docteur Chamoisi.
Le rendez-vous était prévu à dix-neuf heures dans l’appartement du trésorier, mais tout le monde arriva à vingt-et-une heures. Après un tour de table sur les difficultés rencontrées par les uns et les autres durant la semaine (trains ratés, échéances de factures oubliées, conflits en tous genre avec les proches échaudés…), on me dévoila le projet fédérateur qui consistait à se débarrasser du docteur Chamoisi au moyen d’une bombe à retardement placée sous sa voiture. L’attentat était prévu le mardi suivant, tôt le matin. Une pochette contenant tous les extraits d’acte de naissance des retardataires serait accrochée à l’explosif. On espérait faire ainsi d’une pierre deux coups : se venger et libérer les adhérents du sortilège afin qu’ils puissent enfin reprendre une vie normale. Gérard, le président, se ferait passer pour le père d’un nouveau-né et s’introduirait dans le parking pour placer la bombe. Bien sûr, afin de limiter les victimes collatérales, le minuteur serait réglé de façon à ce qu’elle explose à l’extérieur du bâtiment, quand le docteur s’éloignerait de la clinique. J’éprouvais d’abord des réticences à m’associer à cette entreprise criminelle mais, songeant à Marco et aux existences que ce fumier d’obstétricien continuait de dérégler, je finis par me laisser convaincre et glissai finalement mon extrait d’acte de naissance dans la pile destinée à partir en fumée.
En sortant de la réunion, j’appelai Marco et lui jurai que j’allais changer grâce à un traitement de choc. Je lui donnai rendez-vous le mardi suivant à huit heures et demie pour prendre le petit déjeuner dans un café situé non loin de la maternité. Si tout se passait comme prévu, je serais à l’heure.

Le jour j, alors qu’il faisait encore nuit, je retrouvai les membres de l’association devant la clinique. Gérard se tenait près du portail, un sac sur le dos et un bouquet de roses dans les bras pour être crédible dans le rôle du jeune papa. Après des embrassades et des encouragements, il respira un bon coup et s’engouffra d’un pas décidé dans la maternité.
Un quart d’heure plus tard, il réapparut, rayonnant, le pouce dressé vers le ciel. Une vague d’enthousiasme s’empara du groupe. Tout exploserait dans vingt minutes pétantes. Nous attendîmes en faisant des allers et venues devant les grilles, telles des sentinelles. Les yeux étaient rivés sur les montres et la ronde infinie des grandes trotteuses. L’attente était insoutenable. Enfin, à sept heures cinquante-cinq, la voiture du docteur sortit du parking. Tranquillement, elle roula jusqu’au portail et je pus discerner le visage anguleux de l’obstétricien. Il conduisait avec des lunettes de soleil, sans doute pour ne pas croiser le regard de ceux dont il avait déréglé les vies.
— Plus qu’une minute ! annonça Cynthia.
La barrière se souleva et la voiture sortit de l’enceinte de l’hôpital. En cœur, nous nous mîmes à égrener les secondes, comme avant le passage à la nouvelle année.
— Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un…
Mais, au lieu de partir en fumée, la voiture poursuivit sa route sur l’avenue.
Tout le monde était assommé. Le trésorier de l’association se mit à sangloter sur l’épaule de la secrétaire.
— Je vous avais bien dit que rien ne valait un bon révolver, s’énerva Cynthia.
Alors qu’ils s’écharpaient pour déterminer le meilleur mode opératoire pour la prochaine tentative, je songeais à Marco qui devait déjà m’attendre au café. Même si j’étais en retard, je décidai de me rendre au rendez-vous pour lui faire mes adieux. Je me mis à marcher sur les trottoirs encore déserts à cette heure-ci. J’imaginais Marco en train de rager en regardant sa montre, préparant les mots de la rupture, quand j’aperçus un attroupement avec des camions de pompiers et des voitures de police. La circulation était bloquée et une odeur de brûlé flottait dans l’atmosphère. Une fumée noirâtre s’élevait d’un véhicule carbonisé. D’un coup, je reconnus la voiture du docteur. La bombe avait explosé en retard ! Je me précipitai vers les lieux du drame.
— Il y a des morts ? demandai-je à un policier en priant pour que le docteur n’en ait pas réchappé.
— Le conducteur et un passant, répondit l’homme. Un jeune type qui n’avait rien demandé à personne et a juste eu le tort d’être là au mauvais moment…
À cet instant, mes yeux se posèrent sur une forme recouverte d’un drap blanc et je reconnus la chaussure en daim de Marco qui dépassait du tissu.


10
Mise en avant des Auto-édités / L'Évasion de Benoit Toccacieli
« Dernier message par Apogon le jeu. 14 févr. 2019 à 17:38 »
L'Évasion de Benoit Toccacieli

Prologue et extraits fournis par l'auteur

Prologue


Jacques Lenoir est un homme qu'une majorité de gens qualifierait de « méchant ». Mais en bon méchant, il n'aime pas la majorité des gens, et ne prête pas la moindre attention à ce qu'on peut raconter sur lui.
 Si l'on trouvait une définition rationnelle du Bien et du Mal, Jacques Lenoir illustrerait parfaitement le second. Mais il n'aime pas les définitions : il trouve cela inutilement réducteur.
À vrai dire, il n'aime pas grand-chose. Il n'aime pas entendre le chant des oiseaux le matin au réveil. Il n'aime pas le lever du soleil non plus, ni l’odeur de la pluie ou le bruit des pas sur la neige. Il déteste tout autant les vidéos avec des chatons mignons que tout le monde diffuse sur la toile. Il ne supporte pas internet non plus.
Non, il n'aime vraiment rien. Et il y a une chose qu'il déteste par-dessus tout : les enfants. Il trouve que les enfants font du bruit, ils ne respectent aucune règle. Il estime que les enfants ont un physique disproportionné, ils sont laids. Il pense que les enfants causent plus de problèmes qu'ils n'apportent de solutions, ils ne servent à rien. Mais ce qu'il y a de pire avec les enfants, d'après lui, c'est qu'ils sont tous des adultes en devenir. Or, à ses yeux, les adultes ne valent guère mieux.
Alors il s'est fixé une mission : supprimer les enfants. Et avec eux, supprimer le bruit, la laideur, l'inutilité. Et surtout, supprimer les germes d'adultes.
La mission n'est pas aisée. La difficulté n'est pas d'en faire disparaître un. N'importe qui en est capable. La difficulté, c'est d'en faire disparaître plusieurs, sans se faire attraper, pour être en mesure de poursuivre la mission jusqu'au bout.
La mission est tellement difficile que même Jacques Lenoir a échoué. Il s'est fait repérer dès le quatrième enfant disparu.
Aujourd'hui, Jacques Lenoir est en lieu sûr : enfermé dans une des plus grandes prisons du monde, depuis plusieurs années. Cela lui a laissé le temps de réfléchir à une nouvelle stratégie. Surtout, cela lui a fait comprendre qu’aucune grande œuvre ne peut être accomplie en étant seul, et que les meilleures méthodes nécessitent de se faire aider. Heureusement, tant qu'il reste enfermé, cela n'a pas d'importance. Les enfants ne risquent rien.
Ce serait un drame s'il parvenait à s'échapper...



Sophie


— Alice !
Je n’en peux plus. Depuis ce matin, ça n’arrête pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris de me lancer dans un grand nettoyage aujourd’hui. Oui, c'était devenu nécessaire. Surtout après l’humiliation du week-end dernier.
Les beaux-parents étaient venus dîner. Et la mère de Yann s’est permis de faire des réflexions sur la propreté de la maison. Sur la poussière accumulée au-dessus des étagères ; sur le manque d’ordre des placards de la cuisine ; sur une vieille tache sur le parquet ; sur l'odeur du frigo ; sur les traces de doigts qui couvrent les carreaux des fenêtres.
Le pire, c’est qu’elle a sorti toutes ces réflexions en me regardant droit dans les yeux. Avec un air désapprobateur. Méprisant, même.
Ce qui m'énerve, ce n'est pas qu'elle critique ma manière de tenir la maison. Elle peut penser ce qu'elle veut : chacun gère son foyer comme bon lui semble. On peut très bien ne pas être aussi maniaque qu'elle, sans que ça empêche de bien vivre. Chacun son mode de vie. Le mien n'est pas le sien, et je l'assume totalement.
Ce qui m'a le plus énervée, c’est quand elle a clairement insinué que j’étais une mauvaise mère pour Alice. Ce genre de critique, par contre, je ne tolère pas. Mais de quoi elle se mêle, celle-là !
Tout ça parce qu'Alice parle beaucoup. Qu’elle raconte à tout le monde ce qui lui passe par la tête. Qu'elle se montre un peu trop imaginative par moments. Et l’autre sale vieille qui me reproche de ne pas assez la cadrer ! Je me suis retenue de la foutre dehors, par respect pour Yann. Parce que c'est sa mère, et qu'il faut bien faire avec. Mais c’est la dernière fois que j’accepte de la recevoir chez nous. Que j'accepte qu'elle se permette de critiquer l’éducation de ma fille !
— Alice, viens ici tout de suite !
Bon, elle n’a peut-être pas complètement tort. Alice est aussi bavarde que bordélique. Elle passe plus de temps à raconter des histoires à dormir debout qu'à faire ses devoirs ou à ranger sa chambre. Et alors ? Qu’est-ce que ça peut lui faire, à cette sale harpie ?
Oui, pendant cette journée de rangement, j’ai eu l’impression que l’essentiel du bazar avait été mis par Alice. Mais c’est presque du bon bazar. Je ne dis pas ça parce que c’est ma fille. Je dis que voir des livres partout, ce n’est quand même pas si dramatique. Ça veut dire qu’elle lit. Qu’elle s’intéresse, qu’elle se cultive. Pas que je suis une mauvaise mère, qui manque d’autorité !
Et puis mince, Alice est une enfant du vingt-et-unième siècle, après tout ! On ne vit plus au Moyen-Âge ! Ce n’est pas parce que l’autre vioque a tâté du martinet dans sa jeunesse qu’il faut que je me comporte comme un tyran avec sa petite-fille, quand même ! Tout ça pour trois mots de travers et quelques bouquins mal rangés ?
Certes, trouver des livres d'enfants en vrac dans toutes les pièces, ça finit par devenir usant. Pourtant, notre maison ne manque pas de place. Pour un petit pavillon de proche banlieue, on vit presque dans le luxe. Un grand espace de vie au rez-de chaussée, avec cuisine, salle à manger et séjour. Deux chambres, un bureau et une salle de bains à l'étage. Un petit grenier en haut, une petite cave en bas. Comme sur les pages d’un catalogue. La propreté en moins.
— Alice Vallet, tu vas ramener tes fesses, oui ou mince ? Je ne le répéterai pas une troisième fois !
— C’est déjà la troisième fois que tu m’appelles !
Je n’avais même pas remarqué qu’elle était déjà arrivée. J’étais tellement occupée à rassembler son bazar. Tellement occupée dans mes pensées que je n’avais pas vu ma petite Alice dans l’encadrement de la porte.
— Tu aurais pu me dire que tu étais là, Alice. Ça m’aurait évité de crier.
— Pardon maman. Mais tu avais l’air occupée, je voulais pas te déranger.
À ma décharge, comment peut-on faire preuve d’autorité devant un petit être aussi mignon ?
Avec ses cheveux qu'elle essaie de coiffer en tresse, mais qui finissent par avoir l'air ébouriffés dès le milieu de chaque matinée. Elle a la même tignasse que son père, à l'époque où il en avait encore suffisamment pour lui donner un air d'aventurier. Ah, Yann et sa jeunesse fougueuse ! Quelque part, ça me fait du bien de retrouver ça chez notre fille. Ça me rappelle ces moments du début de notre couple. L’amour fou, insouciant. Mes doigts qui se perdaient dans ses cheveux quand on refaisait le monde après un câlin, au lit ou sous un ciel étoilé.
Avec son look fait de vêtements dépareillés portés sur ses éternelles chaussettes montantes rayées, qu'elle insiste pour assortir quand même malgré mes remarques sur le bon goût. Des fois, je me demande si elle ne trouve pas son inspiration en voyant la façon dont je m'habille les week-ends, quand je me contente d'attraper les premiers vêtements qui viennent. Elle ressemble à ce que j'étais quand j’avais vingt ans, que je me fichais de tout, surtout du regard que les autres portaient sur moi.
Avec ses grands yeux bleus tout timides, et sa façon de regarder les gens en baissant légèrement la tête. Les mêmes yeux que sa mère, mais un regard bien à elle. Comme si le sien avait gardé les étincelles que l'âge a éteint dans le mien. Un regard irrésistible. Le mélange parfait entre Yann et moi, au moment où nos regards se sont croisés pour la première fois.
Du haut de ses neuf ans et demi, elle a déjà compris comment manipuler les adultes. La vieille a peut-être raison, en fin de compte. Je manque certainement d’autorité.
— Alice, qu’est-ce que je t’ai déjà dit au sujet de tes livres ?
— De ne pas les laisser traîner partout.
— Et là, qu’est-ce que c’est ?
— Des livres. Par contre, s’il te plaît, tu peux les laisser ouverts si tu les ranges ?
— Et tu peux m’expliquer ce que font tous ces livres dans les toilettes, Alice ? Dans les toilettes !
— Bah j'avais plus de place dans ma chambre.
Sa chambre. Le seul endroit où je n’ai pas encore commencé à ranger. La dernière fois que je m’y étais risquée, ça s’était mal terminé.
L’été dernier, Alice était partie en colo pendant une semaine. J’avais voulu en profiter pour tout nettoyer dans sa chambre. Pour qu’elle la retrouve toute propre en revenant. Pour lui faire plaisir. La tâche n’était pas mince : il y avait des livres partout. Sur les étagères. Sur son bureau. Dans son lit. Par terre. Au milieu de son linge propre. Dans son panier de linge sale. Partout !
J’avais voulu faire les choses correctement. J’avais demandé à Yann de racheter une étagère. Comme il n’avait pas le temps de s’en occuper, je m’étais débrouillée pour la fixer moi-même. Juste au-dessus du lit d’Alice. Et j’avais tout rangé dessus. J’avais classé les bouquins par collection. Les J’aime Lire avec les J’aime Lire. Les Chair de Poule avec les Chair de Poule. Les Belles Histoires avec les Belles Histoires. Dans chaque collection, j’avais ordonné les bouquins par numéro. Ou par date de parution. Ou par ordre alphabétique, quand il n’y avait ni numéro ni date.
Et quand Alice était revenue de colo, elle avait piqué une crise. En rentrant dans sa chambre, elle avait poussé un long cri. Puis elle s'était enfermée. Sans faire un bruit. Pendant cinq jours.
Au début, Yann me disait de ne pas m’inquiéter. Qu’elle finirait par se calmer. Que ça allait lui passer. Qu’elle allait finir par sortir toute seule et s’excuser. Mais elle est restée enfermée. Pendant cinq jours.
Je l’entendais se lever la nuit. Pour boire, manger, aller aux toilettes. Avant que j’aie le temps de sortir du lit pour la coincer, elle s’était renfermée. Et elle a fait le coup toutes les nuits. Pendant cinq jours.
J’avais demandé à Yann de défoncer la porte. Il avait refusé d’user de violence. Ce n’était pas l’exemple qu’il voulait donner à sa fille. Il voulait qu’elle réalise par elle-même que ce qu’elle faisait était mal, mais que ce n’était que son problème à elle. Alors nous l’avions laissée faire. Pendant cinq jours.
Au bout de ces cinq jours, comme l’avait dit Yann, ça a fini par lui passer. On était à table, pour le dîner. Yann regardait la télé. Moi, j’avais à peine l’envie de manger. J'enrageais, intérieurement. J’avais quand même mis l’assiette d’Alice sur la table. Au cas où. Au cas où elle daigne sortir de sa crise et nous honorer de sa présence.
Et elle est arrivée. Comme une fleur. Elle s’est assise à sa place. Elle a commencé à manger. Puis elle m’a regardé, avec un grand sourire. Et au moment où j’allais ouvrir la bouche pour la réprimander, elle m’a remerciée. Elle m’a dit « Merci, maman, d’avoir rangé mes livres. Comme ça, ça m’a obligé à tous les relire, et y a plein de personnages que j’avais oubliés et que j’ai pu revoir. ». J’en suis restée bouche bée. Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ?
— Alice, il va falloir qu’on trouve une solution. Tu ne peux pas laisser traîner tes livres dans toute la maison. Surtout là, dans les toilettes. Alors soit tu les ranges quelque part dans ta chambre, soit on va être obligé d’en donner.
— D’accord maman. Je vais les mettre dans ma chambre.

Yann


Sophie m’avait demandé de prendre Alice avec moi, pour aller faire les courses. La gamine était en train de bouquiner, et ça se voyait qu’elle ne voulait pas sortir. En plus, comme on fête son dixième anniversaire ce week-end, elle doit penser que je vais acheter ses cadeaux. Mais telle que je la connais, je sais qu'elle préfèrerait que tout reste une surprise, et elle doit craindre qu’en venant aux courses avec moi, ça lui gâche tout.
J'ai essayé de ruser : je lui ai fait croire que tous ses cadeaux avaient déjà été achetés et emballés depuis longtemps, et qu’elle ne pourrait rien deviner en m'accompagnant. De toute façon, avec Alice, si on essaie d’aborder les choses de manière trop frontale, ça ne passe pas, ça la bloque complètement. C’est presque comme avec les adultes, au boulot ou ailleurs : il faut négocier si on veut arriver à ses fins. Comme ça, elle a accepté de me suivre.
Sauf que maintenant, il va falloir que je trouve un moyen de les acheter discrètement, ses cadeaux, alors qu’elle reste collée à moi.
— Bonjour !
Alice vient de se retourner pour saluer quelqu’un, je n’ai même pas eu le temps de voir de qui il s’agissait.
— À qui tu dis bonjour comme ça, ma chérie ?
— À la dame là-bas. C’est la dame qui nourrit tous les animaux du quartier. Tu sais, comme dans Nos amis les Bêtes.
— Mais tu la connais d’où ?
— Bah du livre.
— Quel livre ?
— Bah Nos amis les Bêtes. Tu écoutes rien à ce que je dis.
— Mais elle, elle te connaît ?
— Je sais pas.
C’est bizarre. Chaque fois qu’on sort avec Alice, j’ai l’impression qu’elle connaît plein de gens. Alors qu’en dehors de l’école, de la librairie du quartier et de ses cours de théâtre, elle ne voit quasiment jamais personne. Généralement, elle préfère rester à la maison pour bouquiner, plutôt que de nous accompagner en ville. Et pourtant, on dirait souvent qu'elle connaît plus de monde que sa mère et moi.
— Tu sais, Alice, quand on ne connaît pas les gens, il ne faut pas leur parler comme ça. Ça peut être dangereux, on ne sait pas sur qui on peut tomber.
— Oui, je sais, mais Papa, elle, c'est une gentille, ça risque rien. Et puis c’est pas dangereux de dire bonjour !
C’est pas dangereux de dire bonjour… Je m’apprêtais à lui répondre que c’était malpoli de parler aux gens dans la rue. Malpoli de dire bonjour. Comment on peut bien expliquer un truc comme ça à une gamine de son âge ?

D'ailleurs, maintenant que j'y réfléchis, je me rends compte qu’il y a des gens que je croise presque tous les jours, au travail, en ville, dans le voisinage, et à qui je ne dis jamais bonjour. C’est à peine si je les regarde. Remarque, eux non plus ne me regardent pas. Des fois, on s’échange un petit sourire. Un sourire gêné. Mais se dire bonjour, ou se parler ? Non, jamais.
Je ne sais même pas si ça se fait vraiment. Tous les gens que j’ai rencontrés et avec qui j'ai été amené à discuter, j’avais toujours un point commun avec eux, que je savais à l’avance. Le travail, les études, le sport, un ami commun. En fait, c’est comme si je n’avais jamais rencontré de personnes que je ne connaissais pas, ou que je n’avais jamais adressé la parole à quelqu’un sans un prétexte clair. Et Alice, là, du haut de ses dix ans, elle dit bonjour à des inconnus, dans un supermarché, avec un grand sourire, comme si c’était la chose la plus normale du monde. Je n’arrive même pas à savoir ce que je dois en penser.
Quand je pense que chez mes clients, une grande partie des problèmes vient du fait que les gens ne se parlent plus. On a inventé internet, le téléphone, les portables, et au final les gens communiquent encore moins qu'avant. En tous cas, ils ne s'écoutent plus, ils ne cherchent plus à se comprendre. Quand on s'adresse à quelqu'un, ce n'est jamais pour échanger, c'est uniquement pour exprimer son propre point de vue. Chacun reste campé sur ses positions, personne ne veut prendre en compte ce que veulent, pensent ou disent les autres. Je ne devrais pas m'en plaindre : pour un consultant comme moi, ça donne du travail. Mais quand même, c'est fou de voir à quel point on en est venus à se refermer à toute communication, à quel point on a cessé de s'intéresser aux autres, pour ne plus penser qu'à ses propres intérêts personnels.
— Eh, papa, regarde, c’est le monsieur qui élève des grenouilles pour qu’elles deviennent des princes charmants quand on les embrasse, celui de la Fabrique des Princes.
Elle me montrait un vieil homme en train de lire avec la plus grande attention les ingrédients d'un paquet de pâtes, comme s'il s'agissait d'un monument de la littérature.
— Mais non ma chérie, c’est juste un monsieur qui fait ses courses.
À vrai dire, en y regardant à deux fois, l’homme en question a quand même un air un peu louche. Des cheveux aussi rares que gras, un regard vitreux, une moustache qui aurait pu stocker assez de restes de son repas de la veille pour en faire un quatre heures, un cou tellement gonflé qu’il paraissait inexistant, comme si la tête se prolongeait directement dans les épaules, un gros manteau tâché et usé avec les poches déformées par tout le bazar qu’il avait dû y fourrer, un pantalon de survêtement troué, des chaussures beiges qui avaient dû être blanches au siècle dernier. Pour ma part, je lui aurais plutôt trouvé une allure de clochard ou de vieil alcoolique que d’éleveur de princes charmants, mais chacun son point de vue.
Et puis, on ne peut pas avoir un point de vue sur tout. S'il fallait se forger une opinion sur tous les gens qu'on croise, sur toutes les choses qu'on entend, sur tous les événements auxquels on assiste, on ne s'en sortirait pas ! Il vaut mieux concentrer son attention sur l'essentiel, sur ce qui compte vraiment, plutôt que de s'attarder sur tout, n'importe quoi et n'importe qui.
— Mais si, regarde ! Il a la même moustache et le même manteau !
— Comment tu sais que ton monsieur des grenouilles il a un manteau comme ça ? Tu ne l’as jamais vu. Et il ne porte peut-être pas toujours le même manteau.
— Bah je le sais, c’est tout. Et là je te jure que c’est lui. Je suis sûre que toutes les pâtes qu’il a acheté, c’est pour nourrir les grenouilles. Parce que ces grenouilles-là, il faut qu’elles mangent plein de pâtes avant de pouvoir se transformer.
À l'absurde, autant répondre par l'absurde.
— Et tu veux aller lui dire bonjour, à lui aussi ? Comme ça tu lui demanderas de te prêter une grenouille prince et tu pourras te marier avec.
— Non, pas la peine. Et puis, de toute façon, là, c’est l’hiver, elles sont pas encore assez mûres.
Bon, malgré la réponse décousue, je suis quand même rassuré de voir qu'elle ne va pas trop facilement parler à n'importe qui. Mais en même temps, je ne serais pas mécontent qu’elle trouve quelqu’un de moins louche à qui aller dire bonjour pendant quelques instants, pour que ça m’offre une occasion d’aller jeter un petit coup d’œil discret au rayon livres.
Cela dit, je suis toujours aussi impressionné par son imagination. C’est comme si elle associait chaque personne qu’elle voit à un personnage de bouquin. On dirait souvent qu’elle cherche à prolonger les histoires qu’elle lit dans la vraie vie, à transformer les héros de ses livres en personnes de la vie de tous les jours, pour qu’ils puissent continuer leur histoire.
Si seulement je pouvais aussi choisir l'histoire de mes clients. Faire en sorte qu'ils règlent eux-mêmes leurs problèmes, juste en se parlant et en se faisant confiance. Bon, d'accord, si c'était le cas, je n'aurais plus de boulot, mais quand même, ça serait le rêve !
— Papa, Papa, la dame, là-bas, tu crois qu’elle sort d’où ?
Alice me montrait une vieille dame, aux cheveux blancs décoiffés, vêtue d’une robe noire informe, et qui marchait nonchalamment devant le rayon frais avec un sac plastique bleu à la main. La seule chose que je savais de façon certaine à propos d'elle, c’est que je ne la connaissais pas.
— Elle sort du rayon poissonnerie, on dirait.
— Ah ouais ! Si ça se trouve, c’est une sirène qui est devenue humaine, et qui vient surveiller si ses anciens amis se sont pas fait attraper par des pêcheurs.
— Si ça se trouve, oui.
— Mais ça va, elle a l’air contente, je pense que ses amis vont bien.
Alice, pour fonctionner, elle a besoin de s'assurer que tous les gens qu'elle voit appartiennent à une histoire, de pouvoir les associer à un livre. Si elle ne parvient pas à faire cette association, ça la bloque.
Les jours où elle se sent un peu fatiguée, elle refuse encore plus fermement de nous accompagner en ville que quand elle va bien. Parfois, je me demande si ce n’est pas par peur que son imagination, à cause de la fatigue, n’arrive pas à produire ces associations. Si elle ne commencerait pas à paniquer en se disant qu’elle ne reconnaît personne.
D’ailleurs, si elle voyait mon chef, qu'est-ce qu'elle en penserait ? D'où il sort, qu'est-ce qu'il veut faire ? Remarque, il a toujours l'air tellement coincé qu'il ne doit pas y avoir grand-chose à imaginer sur sa vie privée. Je ne sais même pas s'il en a une, à vrai dire, en dehors du boulot.
— Papa, on peut s’arrêter au rayon livres ? Pour mon anniversaire !
— Alice, je t’ai dit qu’on avait déjà acheté tous tes cadeaux !
— Oui, mais bon, s’il y a des livres intéressants ici, je veux bien des cadeaux en plus ! Promis, je ne regarderai pas !
— On peut regarder vite fait, mais ça ne veut pas dire que je te prendrai quelque chose, hein !
Comme ça, au moins, je n’aurai plus à chercher de moyen pour l'acheter discrètement. L'avantage, c'est que quand Alice promet, elle tient ses promesses : si elle l'a promis, je sais qu’elle ne regardera pas ce que je choisis. Elle saura juste que c’est un livre. Mais bon, qu’est-ce qu’on aurait pu lui offrir d’autre ? Elle serait forcément déçue si on lui offrait autre chose, j’en mettrais ma main à couper.
Malgré tout, je sais qu'il y aura un incident diplomatique à la maison, mais tant pis. Parce qu'avant qu'on parte, Sophie m’a pris à part pour m'interdire à tout prix d’acheter de nouveaux livres. Elle m’a dit qu’il fallait absolument que je trouve d’autres idées de cadeau, mais sans me donner la moindre piste, parce qu'elle trouve qu’il y a déjà trop de bouquins à la maison. Mais qu’est-ce que je suis censé lui offrir, à ma fille, quand tout ce qu’elle réclame, c’est un nouveau livre ? On a bien essayé les jouets habituels, aussi bien des trucs pour fille que pour garçon, mais à chaque fois, ça a donné lieu à une grimace, et elle n’a jamais daigné y toucher.
— C’est bon, j’ai pris un livre. Je l’ai déjà à la maison, mais je vais le relire un peu ici, comme ça je suis occupée et tu peux choisir mon cadeau pendant ce temps !
Tant pis pour l’incident diplomatique, je prendrai un livre. Entre le bonheur de ma femme et celui de ma fille, je choisis le second. Quoique ce n'est pas non plus évident pour autant : avec tous les bouquins qu’elle a déjà, je n’ai pas la moindre idée de quoi lui offrir qui la surprenne un minimum.
Les bouquins pour enfants, elle a déjà fait le tour. Toutes les histoires se ressemblent, de toute façon. Je sais qu’elle prend plaisir à les lire et les relire, mais ça lui ferait quand même du bien de changer un peu.
Et puis, à dix ans, juste avant de rentrer au collège, il est peut-être temps qu’elle commence à lire des livres pour grands, non ? L'hypermarché n'est pas l'endroit où je trouverai le choix le plus intéressant, mais il devrait bien y avoir quelque chose qui fasse l'affaire.
Je m’arrête rapidement au niveau des romans policiers. Je n’en connais aucun, mais je sais qu’elle aime bien quand il y a une intrigue dans ses histoires, alors j’en choisis un au hasard. Discrètement. Rapidement.
— Allez, Alice, il n’y a rien de bien ici, et ta mère va nous attendre. Tu feras avec les cadeaux qu’on a déjà achetés.
Dans le petit sourire espiègle qu’elle m’adresse en guise de réponse, je sens qu’elle a deviné que j’avais quand même pris un livre. Tant pis. Je reste à peu près certain qu’elle n’a pas pu voir ce que j’avais pris, et qu’elle ne pourra pas deviner. C’est l’essentiel : je garde un effet de surprise pour ce week-end.
Et surtout, elle me laissera tranquille, et je pourrai finir de préparer la présentation que je dois faire mardi prochain. En espérant que ce ne soit pas Sophie qui vienne m’embêter parce que j’ai quand même pris un livre. Comme si un simple bouquin pouvait réellement causer un problème !

Aucune prison n’est complètement sûre. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’Histoire ou à la littérature pour s’en convaincre.
Histoire et histoires.
Là où sévissent les pires criminels imaginables, les plus fourbes, les plus sournois, les plus rusés, les plus perfides, les plus… méchants. Là où l’on apprend que ces vils individus finissent toujours par trouver un moyen de s’évader et d’aller faire du mal à quelqu’un, quelque part.
Jacques Lenoir a bien conscience de ça. Il sait qu’il existe des sorties à son cachot. De nombreuses sorties. Oh, bien sûr, elles sont toutes bien sécurisées, bien gardées, bien fermées. Pour rendre possible une évasion, il faudrait compter sur un improbable concours de circonstances, sur une complexe succession d’événements impliquant de multiples contributeurs.
Et il se trouve qu’aujourd’hui, une première condition vient d’être remplie…


Alice


— Ah, Pompon, te voilà !
Papa et Maman me comprennent de moins en moins, on dirait. Je crois qu'ils sont fatigués. Maman est dans tous ses états depuis que mamie est partie. Mamie ne l'aime pas, ça se voit. Maman se sent obligée de l'aimer, pour Papa. Chaque fois que mamie dit ou fait quelque chose de méchant, Maman regarde toujours Papa, comme si elle voulait qu'il l'aide à répondre, qu'il réponde à sa place. Mais Papa ne voit pas.
Papa, il a l'air ailleurs. Avant, il était toujours content quand on allait se promener ensemble. On rigolait bien, on jouait, on se courait après. Maintenant, il n'a plus l'air de vouloir. Mais c'est pire que Maman, parce que lui, il ne se rend même pas compte que ça ne va plus.
— Pompon, toi, t'es génial, tu vas toujours bien !
Pompon, c'est mon chat. Il est un peu gros, mais c'est surtout parce qu'il a beaucoup de poils. Des longs poils tous gris très très doux, en tous cas quand il a fait sa toilette, sinon il a plein de saletés qui restent accrochées et forcément ça ne donne pas envie de le caresser.
Et Pompon, il va vraiment toujours bien. Même si des fois, on dirait qu'il est en train de dormir ou qu'il fait la tête. En fait, il fait juste semblant pour pas qu'on l'embête. C'est parce qu'il a besoin de se concentrer. Il est beaucoup plus intelligent que ce que Papa et Maman pourraient croire.
Mes parents, ils ne connaissent pas Pompon. Ce chat, c’est mon secret à moi, et il le sait, parce qu’il ne vient gratter à ma fenêtre que quand il voit que je suis toute seule dans ma chambre et que personne ne le remarquera. Papa et Maman disent souvent que les chats ne sont que des bons à rien. Mais pour Pompon, c'est pas vrai, moi je le sais. Ça se voit. Et puis, il me l'a dit lui-même. Lui, c'est pas un bon à rien, il est vraiment trop fort.
— Qui est-ce que tu as vu, aujourd'hui, Pompon ?
Pompon, il veut contrôler le monde. Il me dit de ne pas le répéter, parce que les humains ne le comprendraient pas, et que s'ils le savaient, ils se moqueraient de lui et feraient tout pour l'en empêcher. Mais moi, je le crois. Il me l'a dit lui-même, dès le premier jour où je l'ai rencontré dans le jardin pendant que je jouais à construire une cabane.
Pompon, il est tellement intelligent qu'il a compris qu'on ne pouvait pas contrôler le monde si facilement. Le monde, c'est grand, et il y a beaucoup de gens qui vivent dedans. Alors on ne peut pas décider de tout changer comme ça, d'un claquement de doigts. Surtout quand on est un chat, et qu'on n'a pas de pouce pour pouvoir claquer des doigts.
Son plan, à Pompon, c'est de rendre tous les gens gentils. Parce que les gens gentils, ils ne font pas de mal aux animaux. Ni aux autres gens. Et parce qu'avec des gentils, il y a toujours quelqu'un avec qui jouer, et quelqu'un qui donne à manger. Oui, parce que Pompon a beau être très intelligent, il a gardé des goûts simples, quand même.
Alors moi, j'ai décidé que j'allais l'aider.

Notre plan, à Pompon et moi, c'est d'y aller petit à petit. C'est d'utiliser les gens gentils pour rendre les méchants moins méchants. En commençant d'abord par les moins méchants, parce que c'est plus facile. Ensuite, comme ça fera plus de gentils pour nous aider, on pourra commencer à transformer les gens les plus méchants, et à les rendre gentils aussi.
J'ai eu l'idée grâce à Papa. Son métier, c’est d’aider les entreprises à être meilleures, c'est comme ça qu'il me l'a expliqué un jour, même si j'ai toujours pas vraiment compris ce que ça voulait dire. Et un jour, il m'a raconté comment il faisait son travail pour changer les gens dans les entreprises, et il m'a décrit qu'il faisait comme ça. D'abord les moins méchants, puis les très méchants. Et après, ceux qui sont ni méchants ni gentils finissent par suivre aussi.
Alors moi, je me suis dit que le monde, c'était comme les entreprises de Papa. Sauf que le monde, ça sert à quelque chose. Le monde, ça sert à rendre les gens heureux, alors que les entreprises, ça ne fait que les rendre tristes. Ça, c'est pas Papa qui me l'a dit. C'est moi qui l'ai deviné. Parce que quand il rentre du travail, il a toujours l'air triste.
Avant, il redevenait heureux quelques minutes après être rentré à la maison. Mais plus il travaille, plus il reste triste longtemps. Déjà qu'il passe de moins en moins de temps à la maison, moi je trouve que c'est dommage que ce peu de temps, il le passe à être triste.
C'est pour Papa que j'ai décidé d'aider Pompon à changer le monde. J'ai déjà essayé de l'expliquer à Papa, mais il n'a pas l'air de comprendre. Il comprendra quand on aura réussi, Pompon et moi. Quand on aura réussi, tout deviendra beaucoup plus heureux pour tout le monde, surtout pour Papa, Maman, Pompon et moi.
Pour la première étape de notre plan, à Pompon et à moi, il faut donc qu’on trouve tout plein de gens gentils. Et comme c'est de plus en plus difficile d'en trouver des vrais, dans le monde, alors on va les chercher dans les livres. Les livres, il y en a plein. En tous cas, c'est plein de gens qui peuvent devenir gentils. Il suffit de le vouloir.
Dans les livres, il y a toujours des gentils et des méchants. Les gentils, ils deviennent rarement vraiment méchants, même s'ils ne sont pas toujours parfaits. Je sais bien que c'est pas possible d'être complètement gentil ou complètement méchant, c'est Maman qui me l'a expliqué en me disant que les choses n'étaient jamais toutes blanches ou toutes noires.
Elle a raison : les nuages, par exemple, c'est tout blanc le jour, et la nuit ça devient tout noir. Et en plus, si on produit assez de vent, les nuages blancs se transforment en ciel bleu, et même la nuit noire, si on est assez patient, ça finit aussi par s'éclaircir.
Avec les méchants, c'est pareil qu’avec les nuages, tout peut arriver, et ils peuvent finir par devenir gentils aussi. Il suffit d’avoir de la patience, et quelque chose qui fasse le même effet que le vent pour les aider à se transformer. Avec ça, tout devient possible, même pour les plus méchants.
La preuve, c'est que les livres, ils racontent une histoire, avec une fin possible pour les méchants. Des fois, à la fin, les méchants, ils deviennent gentils. Mais des fois ce n’est pas le cas, et il suffit alors d'imaginer l'histoire autrement. Celui qui lit peut s'arranger pour que les méchants finissent par devenir gentils, en imaginant ce qu’il faut.
C'est ce que j'ai découvert.
Un jour, j'étais en train de lire un livre. Maman m'avait appelée pour aller faire les courses. Alors j'avais laissé mon livre ouvert sur le lit, en attendant qu'on rentre. Et en sortant dans la rue, j'ai croisé la gentille de mon livre. Je l'ai dit à Maman, que c'était elle, que j'en étais sûre. Mais elle ne m'a pas cru. Il n'y a que Pompon, qui comprend ces choses-là. Moi, j'étais sûre que c'était elle. Qu'elle avait pu s'échapper du livre que j'avais laissé ouvert. Et comme je n'avais pas encore lu la fin de l'histoire, elle était libre de vivre la fin comme elle voulait.
J'ai mis du temps à comprendre que ça ne se passait pas vraiment comme ça. En fait, quand on libère les personnages, ils ne sont pas complètement libres de faire ce qu'ils veulent : ils sont libres de faire ce que je veux. Parce que c'est moi qui les ai imaginés, et que je peux imaginer la fin de l'histoire comme je veux.
J'ai testé avec tous les personnages que j'ai libérés et que j'ai rencontrés en vrai. Et ça marche ! Même Pompon me l'a confirmé ! Parce que Pompon, quand il sort se promener, il peut aller voir tous les personnages de mes histoires, et vérifier qu'ils font bien ce que j'ai imaginé. Et à chaque fois qu'il me raconte ce qu'il a vu, ça correspond à ce que je voulais.
Quand on a compris ça, avec Pompon, on a compris qu'on pouvait vraiment changer le monde. Pour qu'après, Pompon puisse le contrôler avec ses amis chats.
Pour changer le monde, il suffit de libérer tous les gentils qu'on rencontre dans les livres. Et puis tous les méchants. Et si on y croit assez fort, si on continue à imaginer leur histoire une fois qu'ils sont libres, il faut faire en sorte qu'ils deviennent tous gentils. Ils n'y arrivent pas toujours tous seuls. Il faut les aider. Il faut imaginer très fort. Il faut les guider, s'assurer qu'ils font bien ce qu'il faut. Mais sans leur montrer. Parce que s'ils savent que quelqu'un imagine leur vie à leur place, alors ils commencent à se poser trop de questions, et ils peuvent devenir tristes.
À mon avis, c'est ça qui s'est passé avec Papa et Maman. Ils ont compris que quelqu'un voulait guider leurs vies à leur place. C'est pour ça qu'ils sont tristes. Celui qui les a imaginés n'a pas été assez discret. Ça partait d'une bonne intention, parce que Papa et Maman c'est quand même les meilleurs parents du monde avec moi. Mais à cause de ça, ils se posent trop de questions, ça se voit. Et ils ont oublié qu'ils étaient libres de faire leurs vies comme ils voulaient, et qu’ils pouvaient aussi être heureux.
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