20/01/20 - 08:21 am


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Merci à Apogon et à toute l'équipe de Libres Ecritures pour cette mise en avant de mon livre "Les secrets de Ganymed". Votre travail est très précieux pour les auteurs.

Ce livre a été écrit pour faire ressentir des émotions, la peur, l’angoisse et l’amour. Le récit est en deux temps, d’une part l’action, ce qu’il se passe pour les personnages, d’autre part des cauchemars qu’ils font en fonction des évènements auxquels ils sont confrontés. C’est un récit de suspens qui s’attache surtout à souligner la difficulté d’être, dans une société, avec sa sensibilité, son désir d’aimer et d’être aimé, la volonté d’exister tel que l’on est. C’est une fiction pure, un roman qui dénonce au travers des lignes, l’intolérance, la cupidité, l’avidité et la cruauté. C’est aussi un style d’écriture différent avec une spécificité qui le rend proche d'un scénario selon quelques chroniqueurs. C'était ma volonté pour écrire ce livre.
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Mise en avant des Auto-édités / Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer
« Dernier message par Apogon le jeu. 16 janv. 2020 à 16:42 »
Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer


Une découverte scientifique majeure a permis au laboratoire Ganymed de commercialiser un produit qui arrête le vieillissement des cellules du corps humain. Ce produit nommé « traitement », vendu dans le monde entier, promet une possibilité de vie multipliée par cinq. Ceux qui peuvent se l’offrir, espèrent vivre entre trois cent cinquante et quatre cents ans. Dans les dix premières années de l’apparition du traitement, la société s’est divisée en deux catégories.

L’une, les indigents appelés les « errants » est abandonnée à son sort, l’autre ne cesse de jouir, dès lors, de la vie presque éternelle.
La surpopulation devient très vite un énorme problème économique et politique.

Le pouvoir financier et l’immense capacité d’influence du laboratoire Ganymed ont réussi à imposer une soft dictature qui interdit la procréation. Les contrôles sont très fréquents et très stricts. Le monde de l’enfance, l’enfant lui-même, et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin sont bannis.
On rêve désormais de l’avènement d’une totale éternité.
C’est merveilleux.

1

C’est là, comme à chaque fois, c’est bien là, bien disposé, bien rangé sur une palette, toutes ces choses attirantes, toute cette nourriture, pas de grosses quantités mais de quoi manger pour une semaine, tout de même. Michael penche la tête un peu plus en dehors de l’arête du mur, regarde à droite, puis à gauche, il peut se servir, il n’y a personne. Il faut faire vite, entasser tout ça et partir.
Il avance à petits pas rapides, vifs, et s’approche du tas. Les boites, les sachets, les petits cartons, quelques friandises dans le lot, tout ça glisse au fond du sac, avec application pour ne pas les choquer, risquer d’en abimer, pour ne pas faire de bruit aussi.

Il lui faut bien ça, il ne sait pas quand il pourra la revoir, quand il pourra à nouveau l’embrasser. Il est fier de ça, de cette rencontre-là, inespérée, de ces moments qu’il a volés à sa vie de déshérité. Il doit s’en aller, il le sait, mais avant, il a envie de goûter à l’un des trois petits flacons roses posés là.
Ça l’étonne, il n’en avait jamais vu auparavant. C’est surprenant et ça suscite sa convoitise.

Michael en prend un, il tourne la capsule et vide la fiole en trois gorgées. Il aime assez le goût de ce liquide étrange. Il veut en prendre une autre, mais il n’arrive pas à tendre correctement son bras pour s’en saisir. Il se concentre, il fait un effort, ça ne sert à rien. Il se sent vraiment bizarre, et il se dit que c’est soudain, que cette fatigue intense, qui l’atteint rapidement, n’est pas normale.
Il n’a jamais ressenti ça, c’est comme une maladie qui s’abat, qui foudroie, qui met à plat. Il suppose que c’est cette boisson qui le met dans cet état.
Il pense qu’il faut qu’il s’en aille, vite, qu’il parte, qu’il dégage de là avant que l’on ne le retrouve endormi à côté de cette manne qui ne lui est pas forcément destinée. Son sac bien rempli s’est mis tout à coup à peser lourd, très lourd, si lourd qu’il n’arrive pas à le soulever pour le poser sur son épaule.
Michael ne peut pas résister.
Sa vue se voile alors que ses jambes vacillent et tremblent jusqu’à ne plus pouvoir porter son poids, jusqu’à se trouver sur le point de s’écrouler. Sa chair, ses muscles deviennent du coton, il se ramollit en quelques secondes.

Il perd de plus en plus de vitalité, de force, il sent son énergie se dérober, s’enfuir, comme si elle s’échappait de son corps à chaque respiration, comme si elle le dégonflait de son ardeur, de sa puissance, de sa vie.

Michael essaye d’attraper, avec obstination, les deux autres flacons de la substance qu’il vient d’avaler.
Il veut voir s’il y a une étiquette.

Les bouteilles bougent devant ses yeux, elles vibrent, elles oscillent de droite à gauche, de gauche à droite, elles ne sont plus qu’un élan coloré, que la trace d’un vertige embrouillé.
Elles dansent dans son regard qui chavire et s’égare dans une brume dense, envahissante. Il bascule, il s’effondre sur lui-même, sa tête part en arrière, il ne peut plus se tenir, il ne peut pas la retenir, il sait qu’elle va percuter le sol. Il ne tombe pas complètement, quelqu’un le rattrape subitement et le maintient par les épaules.
On stoppe la chute de son corps qui lui semble sans consistance, flasque, élastique, désarticulé. C’est une aubaine, il se dit qu’il ne va pas se fracasser le crâne sur le goudron.
Mais ça l’inquiète tout de même.

Celui qui arrête sa chute n’est peut-être pas là fortuitement. Michael pense, une fraction de seconde, que ce n’est pas pour son secours qu’on est là, mais pour le voler, pour le déposséder du peu qu’il vient d’acquérir.
Avant de perdre totalement conscience, Michael se sent saisi, soulevé, il comprend qu’on le traine, qu’on le porte, qu’on l’emporte.
 
2

Elle est dans la lumière. Blanche la lumière, puissante. Elle flotte, suspendue à rien, sur rien. Pas de sol, pas de plancher, pas de terre, rien pour la tenir, pour la soutenir. Elle ne vole pas non plus, elle est juste là, comme ça, dans cet état-là.

Elle est légère comme une feuille, comme une plume, comme un pétale, elle peut être soulevée, emportée par le vent, brinqueballée, projetée, soufflée comme une fleur qui se fane.
Elle peut aussi danser, c’est plus facile quand on ne se sent plus peser, mais elle sent bien que ce moment-là ne lui offre pas la moindre liberté.

Elle est comme au beau milieu de plusieurs projecteurs qui l’éclairent jusqu’à estomper toute idée de son environnement, jusqu’à occulter toute possibilité de la moindre dimension. Ni largeur, ni hauteur, ni profondeur. Elle sent qu’on l’observe, qu’on la détaille de la tête aux pieds, qu’on l’analyse, qu’on prend des mesures sur son corps.

Même si elle ne voit rien, si elle n’entend rien, elle sent des regards, des regards posés sur ce qu’elle expose, contre sa volonté. On la calcule. A l’évidence, on la juge, on la jauge. Pas par malfaisance, pas par perversité non plus, c’est autre chose que l’on cherche, elle le ressent, c’est autre chose qu’on veut trouver. Elle en éprouve un malaise indéfinissable, une gêne embarrassée, une honte physique à être ce qu’elle est. On doit peut-être l’identifier, estimer le volume de sa tête, ses épaules, sa poitrine, son ventre, ses cuisses, ses jambes, on doit sans doute déterminer aussi la longueur de ses pieds.

Elle en est certaine, ils sont en train de la chiffrer en trois dimensions, de la proportionner et de comparer. Ils reviennent souvent sur son ventre en bougeant la lumière. Ils y reviennent et ils y restent. Ils se concentrent là comme s’ils n’arrivaient pas à voir correctement ce qu’ils cherchent.
Elle sent qu’on la manipule, brusquement, comme un objet. Elle en a la nausée et des larmes commencent à noyer son visage. Elle se sent disparaitre derrière ce qui coule sur ses joues, et pourtant on continue de l’explorer. De quel droit font-ils ça ? Quels pouvoirs ont-ils ?
Elle n’arrive pas à comprendre ce qu’elle touche, si elle a sous ses doigts la sensation que procure la texture d’un tissu, d’un vêtement, ou si c’est sa peau, directement. Elle ne sait pas si elle est nue, mais elle pense qu’elle peut l’être et qu’ils sont tous là, à l’inspecter comme ça, à l’explorer comme une curiosité, comme un phénomène.

Cette pensée produit une voix, grave, irréelle et profonde, une parole qui surgit du mystère de sa conscience, de la culpabilité, une voix qui résonne dans sa tête ; mais tu es un phénomène, tu es Le Phénomène ! Regarde !

La lumière change brutalement de direction et elle voit son ombre, l’ombre projetée de son corps. Elle voit cette tache noire qui s’élargit au milieu, à peu près là où ils insistent, où ils persistent. Elle comprend que son corps n’a pas sa forme habituelle, qu’il n’a pas la silhouette convenable, qu’il n’a pas une ombre conforme à ce que l’on peut attendre d’un corps de femme acceptable.

Elle comprend que son ventre dépasse, déforme l’ombre, qu’il est rond, proéminent, que l’ombre montre une déformation ventrale incongrue, méconnue, non reconnue. Elle comprend aussi qu’il parait grossir encore alors qu’elle essaye de le maintenir, de le retenir. Il y a comme une voix, dure, implacable qui parle, à nouveau, dans son crâne ; regarde cette disgracieuse excroissance, regarde cette difformité, regarde cette grosseur qui te déforme, cette chose intolérable qui pousse en toi, nous devons te l’enlever, la supprimer, nous devons la détruire !

Devant l’ombre de son ventre, une autre ombre s’avance, une main armée, une main tranchante qui commence à la couper, à la découper, à l’éventrer. Elle hurle.
 
3

La sueur qui colle ses cheveux à la peau de son front, coule sur ses paupières, dégouline le long des arêtes de son nez. Elle entend les battements de son cœur frapper brutalement sa poitrine, tant son rythme cardiaque lui parait s’emballer. C’est la peur de ce cauchemar qu’elle vient de faire, qu’elle vient de vivre.

Dressée dans le lit, Anna essuie ses yeux, tente de sortir de l’angoisse et de reprendre ses esprits. Le mauvais rêve dont elle s’extirpe lentement a été aussi étrange qu’angoissant. Elle a encore clairement à l’esprit ce qui a accompagné ce moment inquiétant d’inconscience, une sorte de plainte, bien plus qu’un gémissement, presque un hurlement.

Anna ramasse la carte au pied de son lit. C’est bien ça qui la tourmente, ça et ses nausées récentes. Elle ne sait pas les expliquer, mais elle a entendu dire, qu’autrefois une femme qui attendait un enfant, avait des nausées. Il n’y a plus de femmes qui attendent un enfant. Elle ne sait pas comment s’informer sans risquer une suspicion, sans risquer de dévoiler ce qui la hante depuis trois semaines à peu près. Trois semaines, justement, ça tombe exactement avec Michael.

Elle se revoit encore dans ce coin délabré où elle flânait en compagnie de Liz, où il était là assis par terre. Elle s’y revoit aussi deux jours avant, quand elle le cherche. Elle se repositionne là, dans ce coin dévasté, à la lisière, à la frontière, aux confins de la ville. Une ville banale, semblable probablement à toutes les autres, dans ce monde, une ville saine, sereine, une ville où il fait bon vivre si on en a les moyens. Michael, lui justement, n’a pas les moyens, Michael n’a aucun moyen. Michael se débrouille, comme il peut, en vendant par-ci par-là, quelques bijoux qu’il confectionne avec toutes sortes de choses récupérées, travaillées, coupées,  assemblées. Il a ce goût-là, et un certain talent pour rendre une petite beauté à ce qui a été sale, laid, détérioré, inutilisable.
C’est ça qu’elle a apprécié, d’abord, ces bricoles façonnées avec précaution, délicatesse, subtilité, avec art finalement. C’est ça qu’elle a aimé, ces espèces de choses venues d’un autre temps, cette capacité à ressusciter des débris, à leur donner une nouvelle vie, une utilité.
Et puis elle l’a regardé, lui.  Michael est un errant, on ne peut pas l’ignorer, on ne peut pas s’y tromper. Un pull qui a dû être bleu, devenu pratiquement noir au fil du temps, au rythme de la poussière et de la saleté, un jean gris élimé, troué à plusieurs endroits, et de vieilles baskets, c’est ça son accoutrement, c’est avec ça, sur le dos, qu’il vit.
Liz l’a vu, Liz a compris immédiatement qu’Anna a fondu sur place pour ce gars mal ficelé, au regard bleu. C’est comme ça qu’ils se sont trouvés. Michael est de ces gens qu’on ne connait pas, qu’on ne voit pas, qu’on ne reconnait pas. Il fait partie de cette communauté ignorée qui vit dans le dénuement total, dans l’indigence, dans l’indifférence, dans le délabrement de quartiers délaissés.

Michael est né, tout au plus, quelque vingt ans auparavant. Il a cette jeunesse naturelle qu’on n’imagine plus, il est jeune, vraiment, il n’affiche pas cette jouvence façonnée que produit le traitement. C’est aussi pour ça qu’elle a eu l’irrésistible envie d’être prise par cette vigueur, d’être éprise de cette jeunesse, d’être entre ses bras. Elle avait ce désir intime d’être vivifiée par sa vitalité.
C’est comme ça qu’ils se sont aimés.
Et puis Michael a disparu.
Anna relit son papier, elle ne peut pas y échapper, elle est convoquée.
 
4

Chaud, c’est chaud, c’est enveloppant, ça l’entoure de toutes parts, c’est douillet, confortable. Il doit être bien dedans. Ce n’est rien mais c’est déjà accroché, elle le sait. Elle ne le voit pas vraiment, c’est une forme qu’elle essaye d’imaginer, quelque chose qui la force à y penser. Il fait partie d’elle, il est en elle, il est un tout petit fragment de ce qu’elle est. Elle voudrait pouvoir s’en approcher.

Elle voudrait, vraiment, bien savoir ce que c’est. Un voile bleuté apparait, elle l’observe. A force de le regarder, elle distingue des contours qui commencent à se développer. Il y a quelque chose de rond, assez gros, plus important que le reste. Il y a autre chose pourtant, il y a un corps et des bras, il y a aussi ce qu’elle essaye de deviner. Tout est petit, minuscule, mais c’est là.
Et puis tout se brouille, tout est flou, elle se sent fragile, affaiblie, elle se sent chancelée, partir. Une douleur vient, une déchirure, un flot de sang jaillit, gargouille et l’envahit. Elle s’ouvre, on la déchire encore, on l’écorche, on la détruit.
Plus rien.
Aucune sensation, elle est calme, il y a juste une chaleur qui effleure sa joue. Ça sent bon, elle sent l’air, un air de printemps, elle est allongée et sa main frôle l’herbe, elle la fait glisser dessus, plusieurs fois. C’est doux et frais, c’est une herbe nouvelle, récente, tendre, elle perçoit sous sa main son vert éclatant, elle sent qu’elle est douce, elle sent sa couleur brillante sous un soleil nouveau, un soleil qu’elle ne connait pas, qu’elle n’identifie pas.
Ce n’est pas vraiment un soleil, c’est une lumière, une clarté, une embellie. Elle comprend que c’est ça, exactement ça, que c’est un rayonnement qui la remplit de joie, d’une sorte de sentiments incroyables qui ouvrent devant elle un horizon nouveau, un devenir, un avenir.
Elle veut retenir cet instant, elle est dans un jardin, elle le sait, elle est en paix. Les sensations deviennent intenses, elle ressent physiquement qu’elle s’emplit de bonheur, d’émotions, d’attention aussi.
Il y a quelque chose qui change en elle, elle est envahie de vigilance, de regards doux, bienveillants, de ravissements, de tendresse infinie.
Ça la ravit lentement, elle l’absorbe, elle s’en nourrit jusqu’à la plénitude. Elle sait maintenant que quelque chose lui arrive, quelque chose qu’elle n'a jamais connue, qu’elle n’a jamais vécue.
Elle sait qu’elle vient d’être submergée par une nouvelle vie. Elle entend un petit rire, un rire léger, un enchantement étonné. Elle se redresse et il est là, elle voit ses petits pieds, il est à quatre pattes devant elle.
Un papillon vole autour de lui, et l’enfant rit. Le papillon tourne et l’enfant le suit, l’enfant se retourne aussi. Il se lève maladroitement.
L’enfant ne voit plus le papillon, il est debout et il la voit, elle. Il lève un peu sa lourde tête et ouvre ses grands yeux. L’enfant rit encore, de son petit rire clair, d’un rire au bonheur spontané. L’enfant sait qui elle est, il sait qu’elle est là pour lui.
Elle ouvre ses bras, et l’enfant court un peu, elle le prend, elle le soulève, elle l’entoure, elle le tient. Tout doucement, elle pose ses lèvres sur la joue ronde du bébé. L’enfant ne pèse rien, mais il est dans ses bras. Elle se sent exister.

5

J’en ai rêvé dit Anna. De quoi ? demande Liz. Du bébé, répond Anna. Comment est-ce possible, on ne sait même pas à quoi ça ressemble vraiment un bébé. Tu en as déjà vu un, toi ? questionne Liz. Je l’ai vu dans mes rêves, je l’ai vu nettement, précisément, je l’ai pris dans mes bras et je l’ai aimé, tout de suite, sans condition, sans volonté, je l’ai désiré, infiniment. Je sais que je voulais le regarder, le cajoler, l’embrasser, le garder contre moi, j’en avais terriblement envie, c’était un désir extrême, raconte Anna.
Mais c’était un rêve, Anna, juste un rêve, ce n’est pas vrai, ce n’est pas la réalité, réplique Liz. Je sais, mais je sais aussi qu’il est là, en moi, je sais que c’est quelque chose d’irrésistible, reprend Anna. Mais non, qu’est-ce qui te fait croire ça ? C’est totalement irrationnel, objecte Liz.

C’est l’enfant de Michael, j’en suis absolument certaine. Encore lui ! J’aurais mieux fait de ne jamais t’amener là-bas. Ça ne peut pas être ça, tu ne peux pas avoir un enfant, tu prends le traitement, le pouvoir du traitement est absolument prouvé pour ça, aucune femme ne peut être fécondée ! Tu le sais bien, non ? insiste Liz.
Oui, je le sais, mais lui ne l’a jamais pris. J’ai peur, dit Anna. 

Peur de quoi ? demande Liz. Peur de cette convocation, peur d’être enceinte, peur qu’ils le voient, qu’ils m’opèrent, peur qu’ils m’ouvrent, qu’ils me charcutent, peur de la douleur et peur de le perdre, explique Anna.
De perdre quoi ? questionne Liz. Peur de perdre mon bébé ! rétorque Anna. Rien ne prouve que tu sois dans cet état, je suis certaine qu’il n’y a pas de bébé là, affirme Liz en mettant son doigt sur le ventre d’Anna.
Je le sens, c’est tout. Je pense qu’une femme sent ça. Est-ce que tu l’as revu ? Est- ce que tu as une idée de l’endroit où il peut être ? interroge Anna.

Qui ça ? s’étonne Liz. Michael ! s’exclame Anna. Non, je ne l’ai pas revu, je n’y vais pratiquement jamais là-bas, ce n’est pas très intéressant ce coin-là, et je n’ai aucune idée de ce qu’il peut faire ! Quelle importance, c’est un errant, tu le sais ! remarque Liz.
C’est important pour moi ! Je veux, je dois le retrouver, il doit savoir ! proteste Anna. Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne vas tout de même pas aller vivre avec lui ! Tu abandonnerais tout pour ce type-là, qui n’a aucun avenir. Dans cinquante ans, tout au plus, il sera vieux, il mourra, et tu vas rester seule pendant deux cents ans, et peut-être plus, tu vas errer pendant tout ce temps, tu vas gâcher ta vie comme ça ? déclare Liz.

Tu ne peux pas comprendre, rétorque Anna. Tu mourras comme lui, d’ailleurs, car tu ne pourras plus avoir le traitement, tu vas vieillir et tu vas mourir vite, très vite, tu n’auras qu’une petite vie ! fait Liz. Peut-être, mais je l’aurai aimé, il m’aura aimée aussi, et nous aurons aimé notre bébé, c’est une vie ça aussi, même petite comme tu dis, c’est certainement une vraie vie ! affirme Anna.

Mais enfin Anna, ce bébé que deviendra-t-il ? Il sera un errant, comme vous deux alors, il ne pourra pas être autre chose, vous ne pourrez pas lui offrir autre chose ! s’exclame Liz.
Je sais, je m’en doute, j’y pense aussi, mais j’ai quand même peur, rajoute Anna. Mais peur de quoi ? s’énerve Liz. Je te l’ai dit, peur qu’ils m’opèrent, qu’ils me détruisent, qu’ils enlèvent mon enfant, reprend Anna.

Tu n’as certainement pas d’enfant, tout ça n’est qu’une illusion, un rêve c’est tout ! réfute Liz. Je ne sais pas, je suis perdue, dit Anna.

Ecoute, va à ta convocation, tu es obligée d’y aller, sinon ils vont venir te chercher en force, crois-moi. Personne ne peut se dérober devant ça. Alors vas-y, et tu verras qu’ils ne te feront aucun mal, au contraire, c’est pour toi, pour ta santé ! Ne t’inquiète pas, je serai là pour toi, je m’occuperai de toi, s’il le faut, mais il faut que tu y ailles, c’est obligatoire ! conclut Liz.

6

Orange, depuis qu’il a ouvert les yeux il ne voit que ça, de l’orange. Il ne voit que son environnement seulement, le plafond surtout. Le plafond est orange, un orange pâle, feutré, étouffé, un orange doux, paisible, un orange d’ambiance. Ça ne sent pourtant pas l’orange, pas du tout, ça ne sent pas grand-chose en fait, peut-être une légère odeur de désinfectant. Michael se dit que ça sent le propre.

Ça ne lui dit pas où il se trouve. Il n’y a pas un bruit. C’est le silence, le silence total. Il pense que ce silence, c’est mieux pour se reposer. Pour l’instant il n’a pas bougé, même pas la tête. Il émerge à peine. Il n’est pas encore complètement conscient. Il essaye de sortir de sa torpeur, il essaye de se ressaisir, de voir vraiment, d’y voir clair. Cet orange ne donne pas beaucoup de lumière. Il n’y a sans doute pas grand-chose à voir. Il regarde un peu à droite, un peu à gauche. Il voit qu’il y a un autre lit de chaque côté du sien.

Il n’a pas vraiment vu s’il y avait quelqu’un dans ces lits. Il n’a pas envie de refaire l’effort pour le voir, pour observer, pour savoir. Il le fera tout à l’heure. Il se dit qu’il n’est pas tout seul et il trouve que c’est déjà bien.  Il réfléchit et tente de comprendre où il est, de se rappeler comment il est arrivé là. Il ne se souvient pas d’avoir marché pour venir ici. Il ne se rappelle pas avoir eu la moindre envie d’y venir d’ailleurs.
Non, non, il en est certain, il n’en a pas eu envie, il ne connait même pas cet endroit. Il y est peut-être venu par hasard.
D’un seul coup quelque chose le trouble, une bouffée de chaleur envahit son corps. Ça lui revient ! Il se souvient qu’il est tombé, qu’il s’est senti très mou, qu’il s’est senti partir. Il sait qu’il s’est évanoui, qu’il s’est écroulé sans avoir la moindre force pour résister, pour se reprendre. La chaleur monte encore, plus forte, plus puissante.

Il a l’impression d’être dans un four, il a très chaud. C’est l’angoisse se dit Michael, c’est la peur. Il ne sait pas où il est, il ne sait pas comment il est arrivé là. Il fait des efforts pour se rappeler, il ferme les yeux et dans le noir il essaye de revoir des séquences, des sensations, les dernières, avant ça, avant de se retrouver là.

Mais il ne veut plus dormir, il veut bouger, il veut partir. Il fait encore appel à sa mémoire et ça lui revient. Ce n’est pas une image, c’est une perception, une intuition. Il sent qu’on fait quelque chose de lui, avec lui. Il sent qu’on lui fait quelque chose qu’il ne veut pas. Il se dit mollement qu’il ne doit pas se laisser faire, qu’il doit résister, qu’il doit fuir. Il est faible, il n’y arrive pas, il n’a plus aucune force. Il ne peut plus bouger ses membres, ni en haut, ni en bas.

Il se souvient de ça, de sa dernière pensée, il se souvient de son corps qui ne voulait plus obéir à sa volonté. Il se souvient qu’on le traine, qu’on l’emmène, qu’il ne peut pas, qu’il ne peut plus se défendre, se débattre, s’y opposer. On l’a kidnappé, emprisonné !

Ça le révolte, personne n’a le droit de lui faire ça, il n’a rien fait. Il se met à bouger, à se tortiller, il tente de se redresser, de se lever. Il veut poser les pieds par terre et marcher. Il veut s’en aller ! Il cherche à remuer ses jambes, à les plier, il contracte son ventre et tire de toutes ses forces sur ses bras.
Il se rend compte que c’est impossible, qu’il est immobilisé.
Il est attaché.
Il se met à hurler.
Une alarme sonne avec un bruit affreux, puissant. Il entend un grognement, quelqu’un râle sur un autre lit. Une femme et un homme surgissent dans la chambre. Ils sont orange aussi.
C’est la lumière qui les rend orange. La femme dit doucement qu’il ne faut pas crier, qu’il est là pour être soigné. Elle prend une seringue et lui sourit.

Elle injecte le produit et elle lui dit qu’il ne doit pas s’inquiéter, que tout va bien aller.  Les yeux de Michael se révulsent, il part, il perd conscience.
 
7

C’est une sphère, colossale, posée là, sur un énorme socle. Une boule immense façonnée par l’ombre et la lumière, un globe surfacé de centaines de capteurs d’énergie. Ils suivent le soleil en s’orientant vers ses rayons.
Ça s’ouvre et se referme, selon les nuages, les éclaircies, les embellies.

D’acier, de verre et de béton, l’Unité 34, unité de soins et de contrôle, est là.
Elle est à part, en dehors, presqu’au beau milieu de nulle part. Elle est là, où personne ne va, jamais, sauf pour s’y rendre par obligation, sauf pour prendre la seule route praticable qui y mène.
Elle est bordée d’arbres géants qui la protège et qui la cache. Ils cachent aussi la misère, ces arbres, la misère d’en face, la misère d’un monde qu’on a voulu oublier.

A travers on ne voit rien ou presque, on devine seulement, on devine et on entrevoit qu’il ne vaut mieux pas aller par là. Ils cachent un vieux quartier, un faubourg autrefois habité, un vestige d’un autre temps, totalement en ruines.
Des restes d’avant le traitement, d’avant cette découverte incroyable qui permet d’arrêter le vieillissement des cellules du corps humain.

Cette promesse écrite partout, le monde entier la connait : « Ganymed, et vous êtes presque éternel ».
Le vieux quartier, on ne l’a pas démoli, on ne l’a pas rasé, ce n’est pas important, on le laisse comme ça pour que l’on puisse faire la comparaison, la différence, pour faire la démonstration d’un monde nouveau.
Ce n’est pas le seul, les villes en sont bordées, pratiquement entourées. On dit que des errants vivent là-dedans, très peu en ont vu, personne n’a vraiment envie de les voir. Ils n’existent pas, officiellement.
On n’en parle pas non plus.
C’est comme une légende. Ça pourrait faire peur à des enfants, mais des enfants il n’y en a plus, plus du tout, depuis longtemps, on n’en veut plus, c’est tout.
Alors ça ne fait peur à personne, les errants. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de drame à cause d’eux, quelques vols quand même. Assez souvent on cherche les coupables, mais on ne les trouve pas, pas toujours.

L’Unité 34, elle, ne fait pas peur, bien au contraire, sauf à Anna qui y est entrée inquiète, tourmentée, soucieuse. Anna est là, pour quarante-huit heures officiellement, quarante-huit heures seulement. Les longs couloirs blancs et transparents de l’Unité 34 diffusent en boucle des projections, des films, sur la nature, sur cette planète qui voit la vie devenir longue et prospère. Les couloirs ne sont plus des couloirs mais d’immenses promenades à travers le monde.
Une musique douce, apaisante, parfois rythmée, mais jamais agressive, accompagne le chemin tout le long de ce rêve exposé.
Un parfum, aussi, suit le voyage.
Un champ de citronniers brille sous un soleil éclatant.
A travers le feuillage, les fruits jaunes luisent, dodus, pleins de fraîcheur. Le parfum de citron embaume un kilomètre de passage. Au bout, c’est un survol de montagne, des massifs rocheux et enneigés défilent. L’image se développe en hologramme, et continue sur l’autre mur, les cimes glissent sur les portes, sur les gonds, sur les poignées, les patients se retrouvent au beau milieu de cette beauté dévoilée et ils respirent les senteurs de bruyère, de coquelicot, de mauve musquée, de gentiane printanière. L’odeur d’un feu de bois chaleureux termine le vol et débarque sur une plage de sable bordée de palmiers.
Leurs ombres projetées sur la blancheur immaculée du rivage conduisent les regards vers l’océan turquoise. Ses vagues couleur d’émeraude frappent inlassablement la plage et s’affalent en une explosion d’écume pétillante et vivifiante.
Ça sent la fleur de tiaré, la vanille, le monoï.
Tout est fait pour qu’aucune idée sombre ne vienne gâcher le séjour des patients de l’Unité 34. Lorsqu’une séquence se termine, le message du laboratoire apparait lentement, fluorescent, changeant de couleur, « Ganymed, et vous êtes presque éternel ». Il se fait arc-en-ciel au final et s’évanouit lentement en se fondant dans le blanc, juste avant la première séquence du film suivant.

Anna parcourt tout ça, elle vient d’être injectée, scannée, radiographiée, examinée, explorée, détaillée, prélevée. Elle s’émerveille un peu et se rassure surtout. Elle suit des forêts tropicales et le chant de leurs oiseaux extraordinaires, elle débarque sur un marché coloré, et file le long des étals d’épices odorantes. Elle s’arrête devant un lac immense, un lac bleu, une eau calme, parfaitement plane.

Plus loin au bout, le soleil commence à descendre, et la surface se couvre d’or, de pourpre et de mauve. La caméra s’éloigne, elle s’élève et court le long des collines. Les images frôlent la pointe des pins, des mélèzes, elles descendent et ralentissent sur les rochers, les lichens.
Elles passent lentement sur des massifs de fleurs jaunes et violettes.

Anna rentre dans la chambre. Elle s’allonge. Elle passe sa main doucement le long de la paroi, près de son lit. Le mur en face, s’éclaire, s’anime. Bienvenue à l’Unité 34, choisissez votre programme.

Anna continue son voyage, elle choisit les îles, elle veut regarder et oublier. Elle ne veut pas réfléchir, elle veut que ça la remplisse, qu’elle n’ait rien à penser. Elle veut voir et écouter, surtout n’avoir aucune idée. Elle veut profiter de cet instant de paix.

Tout à l’heure, elle longera les couloirs, elle fera un autre chemin à travers ce spectacle qui lui est offert. Elle est inquiète toujours, elle ne peut pas s’arrêter de penser à son ventre, à ce qu’il y a dedans, peut-être.

Devant des centaines de poissons multicolores qui vont et viennent le long du corail, elle s’endort lentement. Elle rêve encore.
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Chroniques du Premier Monde: Les Sept Pouvoirs de Phil Youss

Prologue à chapitre V (fournis par l'auteur)

Prologue

Naissance et destin du Premier Monde. Extrait de La Grande Histoire des origines et des destinées, dont certains passages, selon la légende, auraient été dictés par le grand Sen Kemeth lui-même.
Tout a commencé quand Sen Balkar, le dieu guerrier à tête de taureau et aux cornes d’airain, puissant seigneur de la Terre, parla à son frère Sen Halkar, le terrible dieu du Feu, au corps de braises et au visage de flammes. Ensemble, ils décidèrent de créer un monde à l’image de leur grandeur et de leur puissance. Ils commencèrent par pétrir la poussière céleste dans les flammes, lui donnant la forme d’un immense orbe incandes-cent que Sen Balkar sculpta ensuite selon sa fantaisie, façon-nant plaines, vallées et montagnes au gré de son humeur tourmentée. La gueule tonitruante des montagnes de feu cra-chait le cri exalté de Sen Halkar, et d’innombrables crevasses balafraient la Terre, laissant s’échapper de ses entrailles rou-geoyantes la fureur créatrice de ces dieux belliqueux.
Envieux de ses deux frères, Sen Baltor ne voulut pas laisser cette œuvre à leurs seules mains. Le redoutable dieu serpent bleu, seigneur des Eaux, enveloppa le monde dans d’épaisses nuées d’un noir violacé effrayant. Les puissants éclairs bleutés de son regard ensorceleur déchirèrent les cieux de toutes parts, et le ventre distendu de la voûte céleste se déchira, laissant un interminable déluge s’abattre sur toute la Terre. Ainsi, alors que la langue cristalline de Sen Baltor serpentait sur le flanc des montagnes et se faufilait dans les vallées, l’élément liquide étendit son empire sur ce monde naissant, formant un gigan-tesque océan autour d’un unique et immense continent zébré de rivières et ponctué de lacs.
C’est alors qu’intervint Sen Haltor, le grand dieu aigle, im-prévisible et impétueux maître de l’Air et des Vents. Craignant que les eaux ne provoquent une terrible guerre entre ses trois frères en engloutissant la Terre tout entière, il chassa de son souffle puissant les obscures nuées qui étouffaient le monde. Puis il ordonna aux vents de prendre possession des terres et des mers afin de mettre tous les éléments en harmonie. C’est ainsi que brises, alizés et autres forces éoliennes se mirent à parcourir le monde, le modelant à leur manière, tantôt par leurs caresses aériennes, tantôt par de terribles tempêtes, selon les états d’âme de leur divin maître.
La paix entre les dieux étant préservée, Sen Amrak décida alors d’éclairer ce monde pour mettre fin à l’oppressante obs-curité dans lequel il était plongé. De ses mains d’argent, le pai-sible seigneur de la Lumière et du Temps prit un peu de la mer-veilleuse lumière dorée qui rayonnait autour de son doux visage et en fit un orbe étincelant qu’il nomma « Soleil » et qu’il accro-cha au firmament. Puis il recouvrit le monde d’un dais d’azur et ordonna aux jours, aux nuits et aux saisons de se succéder en une ronde éternelle. Enfin, il façonna la Lune pour illuminer en douceur les cieux nocturnes, qu’il saupoudra de myriades d’étoiles scintillantes.
Sen Amrak permit ainsi à ses frères de contempler leur ma-jestueuse création, et ensemble, ils la baptisèrent « Premier Monde ». Mais ils réalisèrent bien vite que cette splendeur était triste, car stérile et dépourvue d’âmes. Ils se rendirent donc auprès de Sen Kemeth, le puissant dieu de la Vie, pour lui de-mander d’animer le Premier Monde d’une vie débordante et variée. Honoré par cette requête, le grand Sen Kemeth se mit aussitôt à l’ouvrage. Il réunit la force de la Terre, la chaleur du Feu, la douceur de l’Air et l’éclat de la Lumière, et les enchâssa dans la pureté et la vivacité de l’Eau. Il créa ainsi une goutte de la taille d’un poing et la baptisa « Dhar Kemeth », La Source de Vie. D’innombrables paillettes et filaments brillants, aux reflets changeants d’or, d’argent et de feu, virevoltaient en son centre. Leur lumière palpitait comme un cœur débordant de vie. Et chaque fois que Sen Kemeth soufflait sur la Source de Vie, une onde parcourait d’abord sa surface parfaite pour ensuite faire vibrer son cœur, duquel jaillissaient aussitôt des myriades d’étincelles animées de la Force Vitale. En se déversant sur le Premier Monde comme une pluie fertilisatrice, elles se trans-formaient en une merveilleuse diversité de créatures toutes plus fascinantes et plus magnifiques les unes que les autres. Les eaux se peuplèrent ainsi de tout un bestiaire aquatique, les terres se couvrirent de prairies et de forêts arpentées par d’innombrables animaux en tous genres, et les cieux devinrent le royaume d’une multitude d’oiseaux. Une fois cette œuvre achevée, le grand dieu de la Vie demanda à son frère Sen Maardak, le dieu sans visage de l’Ombre et de la Mort, d’accueillir dans son royaume de l’au-delà les âmes de toutes ces créatures, une fois leur temps accompli dans le monde des mortels.
Dans toute cette vie foisonnante, aucun être n’avait cepen-dant conscience de la beauté du monde ni de la puissance de ses créateurs. Les dieux en étaient très frustrés, car ils voulaient être adorés par des âmes capables de s’émerveiller de leur œuvre divine. Le seigneur de la Vie fit donc frissonner encore une fois Dhar Kemeth, engendrant ainsi les peuples de l’homme pour dominer le monde et vénérer les dieux. Les hommes bâti-rent des villes, fondèrent des royaumes et prirent possession du Premier Monde. Ils vécurent ainsi en harmonie et adorèrent les dieux pendant des millénaires. Malheureusement, certains dieux finirent par se lasser. Ils s’emparèrent de la Source de Vie et tentèrent d’engendrer leurs propres créatures. Leurs inten-tions n’étant pas pures, ils ne parvinrent à faire naître que monstres, chimères et autres gnomes innommables et malé-fiques, qui se répandirent sur toute la Terre comme de la ver-mine. Voyant que cela n’était pas bon pour les peuples de l’homme et le Premier Monde, Sen Amrak restitua Dhar Kemeth au grand seigneur de la Vie, qui décida de la faire disparaître après en avoir transféré les pouvoirs à un être sage pour que les hommes puissent régner en paix sur le monde.


Chapitre I

Le clan
La fin de la saison de l’Eau approchait. Verte et grasse, la steppe de l’Arazamir était parée de fleurs multicolores aux sen-teurs fraîches et variées. En ce milieu de matinée, un soleil déjà chaud dardait ses rayons sur la peau cuivrée et les longs che-veux noirs et lisses des cinq cavaliers qui menaient leur mon-ture et leurs chevaux de bât en file indienne sur la piste serpen-tant entre les collines. Chaussés de mocassins en peau de chèvre, ils n’avaient pour tout vêtement qu’un pantalon en cuir d’antilope des collines. Chacun d’eux était équipé d’un arc long accompagné d’un carquois bien garni, et à leur ceinture pendait le rashmî, ce redoutable sabre à large lame recourbée, emblé-matique des fiers guerriers holtaráns. Contrairement à ses compagnons, dont les cheveux étaient maintenus par un ban-deau rouge leur ceignant le front, l’homme qui ouvrait la marche avait le crâne rasé, à l’exception d’une longue mèche qui lui descendait du sommet de la nuque jusqu’au milieu du dos. Il arborait également une fine moustache et un bouc assez court. Ces attributs étaient les signes distinctifs d’un sarghaï, un chef de clan.
Les cinq hommes avaient forcé l’allure depuis que la grande colline de Rézà se profilait à l’horizon, car c’est là que leur clan les attendait. Soudain, un cri bref et strident retentit dans les cieux, attirant leur attention. Levant la tête, ils virent un ma-gnifique faucon, dont la silhouette majestueuse se détachait sur le bleu profond du ciel. Un large sourire éclaira le visage du sarghaï, qui stoppa son étalon pie noir. Il fouilla l’une des sa-coches qui pendaient sur les flancs de son cheval et en sortit un gros gant de cuir épais, dans lequel il enfila sa main droite. Il jeta de nouveau un œil vers le ciel et leva son bras ganté tout en émettant un long sifflement aigu. Le splendide oiseau de proie décrivit alors un grand cercle au-dessus des cavaliers et fondit sur eux en piqué pour venir se poser en douceur sur le bras de son maître.
— Ulva ! ma belle ! Te voilà ! Je parie que c’est ce sacré Bardán qui t’envoie à notre recherche ! s’exclama le sarghaï en lui caressant le dos et le poitrail.
Le faucon lui rendit cette marque d’affection en lui mordil-lant doucement le doigt de son bec puissant. L’homme ôta alors le collier orné d’une dent de loup qui pendait à son cou et le noua à la patte du noble rapace. Puis il fit un ample mouve-ment du bras pour lancer l’oiseau dans les airs.
— Va ! ordonna-t-il. Porte ce collier à Bardán pour lui an-noncer notre arrivée !
Tandis que l’oiseau s’envolait vers la grande colline de Rézà, les hommes se remirent en route en adoptant une allure soute-nue. Au soleil-roi, ils firent une brève halte, juste le temps de se restaurer, et aux alentours du trois-quarts-soleil, ils arrivèrent en vue du campement. À une cinquantaine de pas des premières yorkas, ces tentes en peaux de chèvres typiques du peuple holtarán, les cavaliers furent accueillis chaleureusement par les enfants, qui accouraient tous à leur rencontre. Le chef de clan glissa à bas de sa monture avec la souplesse d’un félin et se dirigea tout droit vers l’homme qui se tenait face à lui à côté de la première yorka. Ce dernier arborait une musculature aussi puissante que la sienne et portait la même coiffure, mais il avait le visage glabre. Le sarghaï s’arrêta à quelques pas de lui. Les deux hommes se dévisagèrent un instant, l’air menaçant, puis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour échanger une accolade virile et fraternelle.
— Le Vent te bénisse, Bardán, dit le sarghaï.
— Le Vent te bénisse, Borkán, mon frère.
— J’espère que Zorkaï n’a pas profité de mon absence pour te causer des soucis !
Borkán savait très bien que son frère n’était pas du genre à se laisser ennuyer par quiconque.
— Certainement pas ! s’esclaffa Bardán. Il était bien trop oc-cupé à concocter d’infectes potions avec… des queues de rats séchées, je crois bien.
— Par Sen Haltor ! Quand cessera-t-il ces immondes pra-tiques ? gronda le sarghaï.
— Bah ! pendant ce temps, il n’embête personne.
— Peut-être… Mais ces ignobles rituels ne sont bons que pour Shékrán et nos cousins du nord. C’est indigne de nous, les fils du Vent !
— Tu as raison, comme toujours, sarghaï, répondit Bardán avec un soupçon de provocation dans la voix et le regard.
— Bien ! reprit Borkán en se forçant à prendre un air irrité. Fais donc décharger les chevaux ! Je reviens dans quelques ins-tants pour…
Le sarghaï se figea instantanément en apercevant la jolie femme qui l’attendait, immobile, à une vingtaine de pas. Sa robe noire en cuir de chevreau épousait parfaitement sa sil-houette pour en souligner la délicieuse féminité. Ses beaux yeux noisette rayonnaient d’amour et de douceur, et ses superbes cheveux brun sombre brillaient au soleil et lui descendaient sur les épaules et dans le dos en longues ondulations aux cha-toyantes nuances cuivrées.
Après un instant passé à l’admirer comme s’il la voyait pour la première fois, Borkán courut jusqu’à elle et déposa un long baiser sur ses lèvres délicates en la serrant tendrement dans ses bras.
— Loria ! Ma Loria chérie ! Que le Vent te bénisse. Il te rend plus belle chaque jour.
— Ce n’est pas le Vent, c’est l’amour de mon sarghaï, répon-dit-elle de sa voix douce en posant la tête sur les puissants pec-toraux de son époux.
— Oh ! Loria ! comme je suis comblé de t’avoir pour femme.
À ce moment, un jeune garçon déboula de derrière les yorkas et vint se serrer contre le couple d’amoureux.
— Paaï ! Paaï ! Tu es de retour !
Le gamin avait les longs cheveux noirs et lisses du sarghaï. En revanche, sa peau claire, ses traits fins et l’ovale délicat de son visage étaient incontestablement ceux de la belle Loria. Il avait également les beaux yeux en amande de la jolie femme, même s’ils étaient beaucoup plus sombres.
Borkán le souleva d’un bras pour l’amener à sa hauteur tan-dis qu’il gardait l’autre bras autour de la taille de son épouse.
— Gundar ! mon fils ! Par tous les dieux ! voilà moins de deux lunes que je suis parti, et tu as encore grandi ! s’exclama-t-il.
— C’est parce qu’il sera grand, beau et fort comme son père, dit Loria.
— Tu as raison, répondit le sarghaï. D’ailleurs, continua-t-il en regardant Gundar, il est grand temps que je t’enseigne tout le savoir et les traditions des fils du Vent pour que tu sois prêt quand le jour sera venu pour toi de guider ce clan.
— Je vais être sarghaï ! Je vais être sarghaï ! s’écria joyeu-sement Gundar.
— Bien sûr ! Et je te propose même de commencer ton ap-prentissage dès dem…
— Je crois que le clan est impatient de découvrir ce que son sarghaï a ramené d’Aldaraï, coupa Loria sur un ton suave. Al-lons-y immédiatement ! poursuivit-elle en entraînant ferme-ment son époux par le bras.
La jolie femme ne voulait pas faire de leur fils un chef de clan. Les épreuves étaient difficiles et dangereuses, et pour Gundar, qui avait le sang arkolène de sa mère dans les veines, le clan risquait fort de se montrer encore plus exigeant que de coutume. Borkán était certain que Gundar était assez fort pour surmon-ter tous les obstacles, mais il savait que convaincre son épouse serait une épreuve autrement plus ardue et qu’il devrait faire preuve de patience et de persuasion. Aussi, la suivit-il docile-ment pour accomplir son devoir de sarghaï. Au passage, il adressa à son fils un discret hochement de tête accompagné d’un rapide clin d’œil malicieux pour lui signifier que son ap-prentissage commençait sans délai par l’écoute et l’observation.
C’est donc religieusement que Gundar écouta son père pré-senter les marchandises qu’il avait ramenées du grand marché permanent d’Aldaraï. Il y avait des perles de Miklas, de luxueuses étoffes de Daram, du vin de Tamriya, des épices de Galor, des sacs de blé des grandes plaines de Mozlar, des armes et des outils de Rolasgüll, et bien sûr, du précieux sel de Zarris. Tous ces noms, couleurs et senteurs emportaient toujours Gun-dar dans des rêves de pays exotiques peuplés de merveilleuses créatures. Mais cette fois-ci, c’était différent. Le jeune garçon se voyait déjà en chef de clan, menant une grande caravane jusque dans ces lointaines contrées. Cette rêverie ne l’empêcha cependant pas de noter l’habileté avec laquelle Borkán saisissait chaque occasion de faire valoir ses talents de négociateur. Et lorsqu’il présentait un article qu’il avait dû payer au prix fort, il s’arrangeait toujours pour rebondir immédiatement sur une affaire particulièrement juteuse.
Quand l’inventaire fut terminé, Borkán alla jusqu’à son éta-lon et ouvrit l’une des fontes. Il en sortit un sac de toile fermé par une cordelette qu’il dénoua avec moult précautions. Il plon-gea la main dans le sac et en retira une pièce de tissu. Il s’avança jusqu’à Loria et laissa l’étoffe se déployer en l’apposant contre les épaules de son épouse, révélant ainsi une superbe robe de soie écarlate rehaussée de fines lignes roses, orange et dorées. Le visage de sa belle épouse s’illumina, et une larme d’émotion lui perla au coin de l’œil.
— Cette… cette robe est magnifique ! bégaya-t-elle d’une pe-tite voix tremblante. Elle a dû te coûter très cher…
— Rien n’est trop cher ni trop beau pour l’amour de ma vie, répondit Borkán en la serrant tendrement dans ses bras.
Ils restèrent ainsi un petit moment l’un contre l’autre, puis Borkán la prit par la main, et ils se dirigèrent du pas noncha-lant des amoureux vers leur yorka. Lorsqu’ils s’aperçurent que Gundar les suivait, ils s’arrêtèrent un instant et se retournè-rent. Comprenant à leur regard qu’il leur rendrait un immense service en se trouvant une occupation un peu plus loin, le jeune garçon entreprit d’aller inspecter les préparatifs du grand re-pas prévu pour le soir pour fêter le retour de la caravane. Il partit donc en direction de la kamla, la grande tente circulaire en peaux de chèvres et de bisons des steppes, qui trônait au centre du campement. Lors des festivités et des conseils de clan, elle accueillait le sarghaï et ses proches, les représentants des principales familles, et les invités de marque.
En arrivant près de la kamla, Gundar remarqua les deux gros cochons sauvages à l’origine du délicieux parfum de viande grillée et d’herbes aromatiques qui aurait pu le guider jusque-là les yeux fermés. Ils rôtissaient au-dessus d’un grand feu, dont les flammes redoublaient d’intensité chaque fois que la graisse ruisselante s’égouttait sur les braises. L’homme qui surveillait attentivement la cuisson fit pivoter la broche d’un quart de tour, puis il arrosa copieusement les bestiaux à l’aide d’une louche qu’il venait de plonger dans une marmite fumante disposée sur un petit foyer juste à côté.
— Dis, Zorán : qu’est-ce qu’il y a dans cette marmite ? de-manda Gundar, dont l’intérêt pour la cuisine semblait soudain éveillé par les odeurs alléchantes qui embaumaient l’air.
— Gundar ! Tu tombes à pic ! J’avais justement besoin d’aide, répondit le cuisinier avec un grand sourire.
— C’est quoi, la sauce dans cette marmite ? insista le jeune garçon.
— Un secret qui ne peut être révélé qu’à un cuisinier che-vronné, rétorqua Zorán d’un air taquin en se délectant de la mine renfrognée de Gundar, qui ne supportait pas d’être con-trarié. Bien sûr, si tu me montrais tes talents en la matière, je ne pourrais que me réjouir d’avoir un confrère avec qui parta-ger mes secrets les plus succulents, continua-t-il malicieuse-ment.
Gundar ouvrit de grands yeux étonnés et intéressés.
— Voyons…, continua Zorán, il faut d’abord retourner les galettes de blé, là-bas, sur les pierres plates. Attention ! C’est brûlant ! ajouta-t-il alors que le jeune garçon se précipitait déjà vers lesdites galettes.
Gundar n’avait jamais prêté attention aux arts culinaires, mais comme il était très dégourdi, il s’acquitta rapidement et efficacement de cette tâche. Puis il retourna auprès du cuisinier en affichant une expression de fierté montrant clairement qu’il s’estimait désormais digne de partager ses plus grands secrets. Zorán ne l’entendait toutefois pas de cette oreille. Ignorant l’attitude orgueilleuse du jeune marmiton, il lui trouva une autre mission.
— Bien ! Voilà du bon travail ! Maintenant, va me chercher la jarre, là-bas ! ordonna-t-il en désignant du doigt un gros récipient de terre cuite posé près de l’entrée de la yorka où étaient rangés tous ses ingrédients et ustensiles.
Gundar baissa les yeux de déception et de colère. Il ne dit rien, mais il ne put empêcher sa contrariété de s’afficher au grand jour sur sa frimousse, pour le plus grand amusement de Zorán. Il alla prendre la jarre en question d’un pas énergique, en traî-nant les pieds pour faire voler la poussière, et la ramena à Zorán. Celui-ci haussa un sourcil, faisant mine de réfléchir un instant, puis il prit le récipient.
— Je dois bien reconnaître que ton efficacité m’impressionne beaucoup. Je ne peux donc que t’admettre dans le cercle très fermé des grands cuisiniers de mon rang, déclara-t-il sur un ton solennel.
Le visage paré d’un large sourire de victoire, Gundar suivit Zorán jusqu’à la marmite où bouillonnait cette fameuse sauce qui l’intriguait tant. Le cuisinier ouvrit la jarre que le jeune gar-çon venait de lui ramener et versa une partie du miel qu’elle contenait dans la sauce. Ce faisant, il expliqua à son nouvel apprenti la recette de cette préparation qui servait à parfumer la viande et à préserver son moelleux durant la cuisson. Puis il lui confia ses secrets pour la confection des galettes de blé, avant de le conduire près d’un gros chaudron pour lui ap-prendre à cuisiner le jarmaï, une plante abondante dans tout l’Arazamir et dont les grosses racines blanchâtres devenaient délicieusement fondantes et sucrées après une longue cuisson à feu doux.
Zorán se laissa ainsi emporter par sa passion et s’épandit en explications détaillées. La curiosité de Gundar fut satisfaite bien au-delà de ses espérances, et les interminables commentaires du cuisinier eurent vite raison de sa patience. À la décharge du brave homme, il faut dire que le jeune garçon avait un carac-tère bouillant, et que la patience n’était pas son point fort. Aus-si, lorsque Zorán entreprit de faire tourner de nouveau les co-chons sauvages au-dessus du foyer, Gundar en profita pour s’éclipser discrètement et se faufila entre les yorkas jusqu’à la kamla. Les deux grandes peaux de bisons des steppes qui fai-saient office de portes étaient rabattues pour en interdire l’accès, car il était défendu d’y pénétrer en l’absence du sarghaï. Le jeune garçon le savait très bien, mais ce jour-là, la tentation était trop grande pour y résister. Non pas pour découvrir l’intérieur, qu’il avait déjà vu à maintes reprises, mais plutôt pour y entrer seul, comme un chef de clan.
Après un rapide coup d’œil circulaire pour s’assurer que per-sonne ne l’observait, Gundar se glissa furtivement entre les deux peaux de bisons, qui se refermèrent sans bruit derrière lui. Pour faire entrer un peu de lumière, il releva le coin de l’une d’elles, puis il s’avança sur les tapis épais et moelleux qui cou-vraient entièrement le sol et alla s’installer tout au fond. Des images de contrées exotiques peuplées de créatures étranges et fantastiques se mirent à défiler devant ses yeux à mesure que son regard se posait sur les coussins multicolores disposés sur tout le pourtour de la tente. Se laissant emporter dans ce voyage onirique, il finit par s’assoupir et ne s’éveilla que lorsque ses parents entrèrent à leur tour. Vêtue de la superbe robe de soie que Borkán venait de lui offrir, sa mère était si resplendis-sante qu’il eut l’impression d’avoir face à lui une princesse sor-tie tout droit de ses rêves exotiques. En revanche, son père lui parut nettement moins romantique lorsqu’il s’adressa à lui pour le gronder :
— Gundar ! qu’est-ce que tu fais là ? Ne sais-tu donc pas qu’il est interdit d’entrer ici quand je n’y suis pas ?
Son fils le regarda, muet, l’air contrit.
— Si tu veux devenir un sarghaï, tu dois montrer l’exemple et respecter les règles ! Tu ne me laisses pas le choix. Je suis obligé de te punir. Fiche le camp d’ici ! Tu n’assisteras pas au repas du clan ce soir !
Le jeune garçon se leva d’un bond et sortit de la tente aussi vite qu’il le put pour cacher les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Et voilà où nous mène ton désir de faire de lui un sarghaï, lança Loria à son époux sur un ton de reproche.
Borkán s’apprêtait à protester, mais il se ravisa, préférant se taire en raison de la position inébranlable de son épouse sur cette question. Il s’installa sur le grand coussin qu’occupait son fils un instant plus tôt, et Loria s’assit à sa gauche. Les membres du clan autorisés à prendre le repas dans la kamla entrèrent alors à tour de rôle, en commençant par Bardán, qui vint se placer à la droite de son frère.
Quand Zorkaï entra, Borkán ne put réprimer une grimace d’irritation. Le sorcier était originaire d’un clan de la région de Rogaï, au nord. Il en avait été chassé pour ne pas avoir su gué-rir la seconde épouse du sarghaï d’une terrible fièvre de poitrine. Au fil des siècles, les Holtaráns du nord avaient progressive-ment adopté les croyances et les pratiques barbares du très puissant sorcier Shékrán, qui s’était autoproclamé sarghaï su-prême de tous les clans du nord. Ils s’étaient ainsi éloignés de leurs frères du sud, qui, eux, étaient restés fidèles à leurs tradi-tions ancestrales. Aussi, même s’il reconnaissait son dévoue-ment et ses talents pour soigner les blessures et les maladies, Borkán ne supportait pas les incessantes critiques de Zorkaï sur les coutumes du clan.
Une fois tous les convives installés, Zorán apporta un grand plat garni de généreuses tranches de viande, dont le fumet émoustillait les papilles. Tandis que le cuisinier servait le sarghaï et son épouse, Gundar entra à son tour. Il fit quelques pas en chancelant sous le poids d’un énorme plat débordant de racines de jarmaï, mais il se rattrapa bien vite et s’avança vers ses parents, la tête haute et le pas assuré. Zorán lui céda alors la place en lui adressant un discret clin d’œil malicieux. Selon la coutume, le jeune garçon servit son père en premier, sous l’œil ravi de Loria.
Lorsqu’ils eurent terminé le service, le cuisinier et son jeune apprenti se dirigèrent vers la sortie, mais Borkán interpella Gundar :
— Tu as fait du bon travail, mon fils. Tu peux venir re-prendre ta place auprès de nous. Tu l’as méritée.
— C’est que… j’ai promis à Zorán de l’aider toute la soirée, hésita le jeune garçon, tiraillé entre l’envie de retrouver sa place et celle d’honorer sa promesse.
— Ne t’inquiète pas pour moi, le rassura Zorán. Tu as fait le plus difficile, et je crois bien que je pourrai survivre seul à ce qu’il me reste à faire.
Fier de sa prestation, Gundar alla donc vite s’asseoir près de sa mère sans se faire prier, et Borkán prononça la formule of-ficielle que chacun attendait pour commencer à manger :
— Que le Vent bénisse ce repas et tous ceux qui le partagent ! Et qu’il bénisse aussi ces cochons sauvages pour le don de leur vie.
Tous les convives reprirent en chœur la formule, à l’exception de Zorkaï, qui préféra glisser une de ses petites piques de provocation :
— Ce n’est pas au Vent, mais au grand seigneur Sen Haltor qu’il faut adresser vos prières.
— Le Vent est Sen Haltor, répliqua sèchement Algán, le doyen du clan, qui, lui non plus, n’aimait pas beaucoup le sor-cier.
— Blasphème ! s’écria ce dernier. Le tout-puissant Sen Haltor est bien plus que…
— Mangeons, mes amis ! s’exclama Borkán, pour couper court à cet échange. Dis-moi, Bardán : combien de yokis as-tu attrapés pendant mon absence ?
Le frère du sarghaï enchaîna bien vite sur ses exploits de chasseur pour clouer définitivement le bec du sorcier, et le repas se déroula ainsi dans le calme et la bonne humeur. Borkán ra-conta des anecdotes amusantes sur ses négociations commer-ciales à Aldaraï, et les invités lui rapportèrent les menus évé-nements qui avaient rythmé la vie du clan pendant son absence.
Le lendemain, la matinée était déjà bien entamée quand Gundar ouvrit les yeux. La douce chaleur du soleil pénétrait par l’ouverture de la yorka. Assise près de lui, Loria raccommodait une vieille robe de laine qu’elle appréciait tout particulièrement pour sa chaleur pendant la saison froide.
Le jeune garçon s’étira nonchalamment, se leva, embrassa sa mère et prit une galette de blé pour se rassasier. C’est alors que son père entra.
— Ah ! Gundar ! tu es levé. C’est parfait, dit-il. J’ai beaucoup de choses à te montrer, aujourd’hui. À ce moment de la journée, les yokis sont en pleine activité. C’est maintenant qu’il faut…
— Prendre ta leçon de culture générale, enchaîna rapidement Loria avec un sourire radieux.
Borkán resta bouche bée devant l’élégance avec laquelle son épouse venait de réduire à néant sa tentative d’entreprendre la formation de leur fils. S’avouant vaincu, il se contenta de sortir de la tente en éclatant de rire. En revanche, Gundar, lui, ne cacha pas sa déception.
— Maaï ! pourquoi tu veux pas me laisser aller chasser les yokis avec Paaï ? gémit-il.
— Tu sais, Gundar, répondit doucement Loria, quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de suivre un enseignement normale-ment réservé aux familles puissantes. Mon père adoptif venait de reprendre le comptoir commercial de Tarkenn. Au fil du temps, il en a fait une affaire très rentable et un lieu d’échanges incontournable sur la grande route commerciale. Mais à l’époque, les affaires n’étaient pas florissantes, et il a dû faire d’énormes sacrifices pour me payer cette éducation. Aujourd’hui, il est de mon devoir de te transmettre ce que j’ai appris. Quant à toi, je sais bien que tu veux un jour succéder à ton père, mais pour le moment, je t’interdis de négliger mon enseignement.
Gundar ne parut pas vraiment convaincu, mais comme il aimait et respectait infiniment sa mère, il s’assit à ses côtés sans protester.
— Bien. Aujourd’hui, nous allons étudier la mesure du temps, entama Loria. Chez nous, les Holtaráns, nous comptons en lunes. Une année comporte environ treize lunes, et nous distin-guons une saison froide, une saison chaude et deux saisons intermédiaires. Quant à la journée, elle commence par le soleil levant et se termine par le couchant. Le moment où le soleil est au zénith s’appelle le soleil-roi. En milieu de matinée, nous avons le quart-soleil, et à mi-chemin entre le soleil-roi et le cou-chant, nous avons le trois-quarts-soleil.
Ne manifestant pas le moindre intérêt pour ces explications, Gundar garda le regard baissé en affichant une moue d’agacement particulièrement explicite. Mais c’était peine per-due, car sa mère l’ignora superbement.
— En revanche, poursuivit-elle, il y a bien longtemps, l’empire eldrìn a imposé à tous les peuples d’occident le calen-drier arkolène, que tout sarghaï se doit de connaître pour ses longs voyages dans des contrées lointaines, poursuivit-elle en appuyant bien sur ces derniers mots.
Son fils releva alors la tête, les yeux soudain brillants de cu-riosité et d’intérêt.
— Ce calendrier est basé sur la septaine, c’est-à-dire une série de sept jours, continua Loria avec un discret sourire de satis-faction. Il y a un jour pour chaque dieu. Et de la même façon, dans l’année, il y a sept saisons. La première est celle du dieu de la Terre, Sen Balkar, car elle correspond à la période où la terre commence à s’éveiller après les grands froids. Ensuite, vient la saison de l’Eau, du dieu Sen Baltor, quand l’eau coule à flots dans les rivières pour redonner la vie. Elle est donc tout natu-rellement suivie par la saison du grand seigneur de la Vie, Sen Kemeth. C’est le moment où la vie foisonne et prospère. Les fruits mûrissent partout et la terre donne le blé. Puis vient la saison de Sen Amrak, le dieu de la Lumière et du Temps, parce que c’est la période où la nature se pare de merveilleuses couleurs pour nous rappeler que le temps de l’abondance touche à sa fin. Après quoi arrivent les saisons les plus rudes. D’abord, celle de Sen Haltor, le puissant dieu du Vent, car le mauvais temps et les tempêtes reviennent. Ensuite, c’est au tour du sei-gneur de l’Ombre et de la Mort, Sen Maardak, d’étendre sa domination sur le monde. Pendant cette saison, les journées sont très courtes, tristes et sans lumière. Enfin, l’année se ter-mine par la saison du Feu, en l’honneur de son dieu, Sen Halkar. C’est le moment où le froid oblige les hommes à rester dans leur maison autour du foyer protecteur. Et ainsi, une nouvelle année peut recommencer. Chaque saison com-porte sept septaines, sauf celle de la Vie, qui en possède dix, car c’est la plus importante. Quant au premier jour de l’année, il n’appartient à aucune saison ni à aucune septaine, car il est dédié à tous les dieux. Il se nomme Sen Rel.
— Et comment s’appellent les autres jours ? demanda Gun-dar.
— Les jours de la septaine portent aussi les noms des dieux, dans le même ordre que les saisons : Balkar Rel, Baltor Rel, puis Kemeth Rel, et ainsi de suite. Par exemple, aujourd’hui, nous sommes le sixième Halkar Rel de la saison de l’Eau.
— Et… Kemeth Rel est plus long que les autres jours, lui aus-si ? s’enquit naïvement le jeune garçon.
— Oh ! non ! tous les jours ont la même durée, répondit sa mère en riant tendrement. Chaque jour est découpé en vingt-quatre parties égales que l’on appelle des heures. Le soleil-roi se nomme midi, et le milieu de la nuit est appelé minuit.
Gundar resta un instant concentré pour intégrer ces nou-velles connaissances, puis il revint sur un détail qui avait rete-nu son attention :
— Tu as parlé de l’empire eld… eldr…
— L’empire eldrìn, oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les Eldrìns sont un peuple noble et sage. Autrefois, des impératrices eldrìnes faisaient régner la paix et la justice dans tous les royaumes de l’ouest.
— Pourquoi il n’y en a plus, maintenant ?
— C’était il y a vraiment très longtemps, et on ne m’a pas enseigné l’histoire ancienne de l’empire et des royaumes d’occident. Je ne saurais donc répondre à ta question. Bien. À présent, tu peux aller t’amuser. Tu as bien travaillé.
Gundar ne se fit pas prier et sortit aussitôt de la yorka. Il dé-ambula un peu comme une âme en peine dans le campement avant d’aller s’asseoir, l’air boudeur, sur une grosse pierre non loin de son ami Zorán, qui le salua avec cet air jovial dont il semblait ne jamais se départir.
— Tiens ! Voilà mon jeune apprenti. Qu’est-ce qui t’amène ce matin ?
N’ayant pour toute réponse qu’un long silence, le cuisinier vint s’asseoir près de son jeune ami.
— En voilà une triste mine ! dit-il. Tu sais que nous parta-geons déjà de grands secrets tous les deux. Tu peux donc tout me dire.
— Ma mère ne m’aime pas, grommela Gundar d’une voix tremblotante, une larme lui perlant au coin de l’œil.
— Ne dis pas une chose pareille ! le réprimanda Zorán en haussant fortement la voix.
Décontenancé par cette réaction aussi vive qu’inattendue, Gundar leva un visage surpris et inquiet vers le cuisinier.
— Ta mère est la femme la plus courageuse et la plus dévouée que je connaisse, poursuivit ce dernier d’une voix plus douce. Je suis certain qu’elle t’aime plus que tout au monde et qu’elle fe-rait n’importe quoi pour ton bonheur.
— Alors, pourquoi elle veut m’empêcher de devenir sarghaï ? Ce matin, je devais apprendre à chasser les yokis avec Paaï, et elle m’a obligé à rester avec elle !
— Ah ! c’est donc ça ! répondit le cuisinier. Tu sais, Gundar, être chef de clan est très difficile et n’a pas que des avantages. Pour ma part, je ne voudrais l’être pour rien au monde. Mais je ne crois pas que ta mère veuille t’en empêcher. Elle a simple-ment peur pour toi et elle veut t’assurer le meilleur avenir pos-sible. Tu dois écouter ses leçons avec attention, car elle peut t’apprendre beaucoup de choses importantes que personne ici ne connaît, pas même ton père.
Gundar cessa de pleurnicher et un faible sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Et si tu penses que la chasse aux yokis est un art que doit absolument maîtriser tout sarghaï digne de ce nom, continua Zorán, je te déconseille fortement d’en faire l’apprentissage avec ton père. Avec tout le respect que je lui dois, il est certai-nement le plus piètre chasseur de yokis de tout l’Arazamir.
Sur ces mots, Gundar adressa au cuisinier un regard morne et rempli de déception, accompagné d’une moue de dégoût et de découragement.
— Le meilleur chasseur de yokis… c’est moi ! s’empressa d’ajouter Zorán en bombant fièrement le torse et en arborant un large sourire qui lui barrait le visage d’une oreille à l’autre.
— C’est vrai ? demanda Gundar sur un ton vif et plein d’espoir.
— Bien sûr ! assura le cuisinier. D’ailleurs, je t’invite à venir le vérifier par toi-même en m’accompagnant ce soir, après le trois-quarts-soleil.
Totalement réconforté, le jeune garçon partit gambader dans tout le campement, tout excité à l’idée d’aller chasser ces fameux yokis.
Peu après le trois-quarts-soleil, Gundar alla donc retrouver Zorán. Celui-ci lui confia un sac de toile fermé par une corde-lette et l’emmena dans les collines. En chemin, il commença à dévoiler ses secrets de chasseur :
— Tu as raison de t’intéresser aux yokis. Ces petites mar-mottes sont très précieuses pour nous. Leur viande est déli-cieuse, et surtout, leur magnifique fourrure se vend très cher, de l’empire Urzaka jusqu’au Dollrünn-Skarg en passant par le royaume d’Arkol. Comme tout sarghaï se doit de le faire, ton père les chasse avec ses faucons. C’est une chasse noble et diffi-cile, mais personnellement, je ne la trouve vraiment pas effi-cace. Le rapace n’en attrape pas beaucoup, et ses serres abî-ment souvent la fourrure. Et surtout, ton père les chasse le ma-tin. C’est le moment où ils sont les plus actifs mais aussi les plus vigilants. Son pauvre faucon se fait vite repérer par les guetteurs, et il revient souvent bredouille. Moi, je préfère poser des pièges en fin de journée. Les yokis sont dans leurs terriers en attendant la nuit pour s’activer de nouveau. Il me suffit de placer des collets aux bons endroits, et je n’ai plus qu’à revenir le lendemain avant le quart-soleil pour ramasser ceux qui se sont fait prendre.
Joignant le geste à la parole, Zorán s’arrêta et ouvrit le sac que portait Gundar pour en sortir les collets en question.
— Bien ! Maintenant, passons à la pratique ! Suis-moi ! re-prit le chasseur en grimpant vers le sommet de la colline.
Après avoir posé les pièges aux endroits stratégiques dési-gnés par Zorán sur la colline et celles environnantes, Gundar rentra assez tard et fourbu. Il alla directement se coucher et s’endormit comme une masse. Cette nuit-là, ses rêves furent peuplés de yokis courant en tous sens ou plongeant dans leur terrier pour échapper à un immense oiseau de proie s’abattant sur eux.
Le lendemain matin, le jeune garçon fut réveillé en sursaut par des cris. Il bondit instantanément hors de la yorka et vit un homme qui approchait en courant et en hurlant.
— On nous a volé des chevaux ! On nous a volé des chevaux !
Borkán, qui était occupé à entretenir son arc, se leva et tenta de calmer l’individu :
— Par les colères du Vent, Alékán, cesse de crier ainsi ! Ra-conte-moi plutôt ce qui s’est passé.
— Ce matin, quand je suis allé m’occuper des chevaux, j’ai vu tout de suite qu’il en manquait au moins une dizaine. J’ai d’abord pensé qu’ils s’étaient éloignés du troupeau. Je les ai donc cherchés dans les collines. Et j’ai fini par retrouver leurs traces… avec des empreintes de chevaux montés par des cava-liers ! Ils étaient quatre. Ils sont partis vers l’est avec quatorze de nos bêtes.
— Bon sang ! pesta Borkán. En revenant d’Aldaraï, nous n’avons rencontré que le clan de Namrishkaï. Ce sont forcé-ment eux qui ont fait le coup !
Il réfléchit un court instant avant d’ordonner à Alékán de rassembler le clan pour la guerre, puis il entra dans sa tente pour prendre ses armes. Il en ressortit quelques instants plus tard et se dirigea d’un pas rapide vers la kamla, suivi de son épouse. Inquiet, Gundar leur emboîta le pas.
Lorsque tout le monde fut rassemblé, le sarghaï prit la pa-role :
— Mes frères ! Cette nuit, les hommes du clan de Namrishkaï nous ont volé quatorze chevaux. C’est un acte indigne de fils du Vent ! Mais nous allons récupérer notre bien ! Leur campement est à deux jours de cheval. Nous partons aujourd’hui même. Je veux la moitié des hommes avec moi ! cria-t-il en brandissant son arc.
Instantanément, tous les guerriers dans la force de l’âge s’avancèrent vers lui comme un seul homme, mais Bardán in-tervint :
— Pardonne-moi, sarghaï, mais ne faudrait-il pas d’abord réunir le conseil des anciens ?
Voyant son sarghaï embarrassé par cet argument, auquel il n’avait rien à opposer, Algán s’exprima sans attendre sur la question :
— En tant que doyen du clan, je déclare que l’urgence de la si-tuation justifie la décision de notre bien-aimé sarghaï, et je l’approuve. Si quelqu’un s’y oppose, qu’il le fasse savoir sur-le-champ.
Le vieil homme n’ayant pour toute réponse qu’un silence unanime, Borkán se tourna vers Zorkaï et lui demanda de pro-céder au rituel de la guerre. Ces situations étaient toujours jouissives pour le sorcier, qui se délectait de voir ce sarghaï qui ne l’aimait pas contraint de s’en remettre à ses pouvoirs. Mais il n’en profitait jamais pour l’humilier et remplissait toujours son devoir avec une grande conviction et une sincérité non feintes. Il ne laissa donc rien paraître de sa joie intérieure et commença aussitôt la cérémonie.
Tandis que le sorcier prononçait ses premières incantations magiques en tendant les bras vers le ciel, Gundar se fraya un chemin dans l’assemblée pour être aux premières loges, car il ne voulait pas rater une miette du rituel. Il en avait souvent entendu parler quand les anciens racontaient leurs exploits guerriers d’antan, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’y assis-ter, car la vie du clan était paisible depuis bien des années.
Quand les tambours commencèrent à battre en cadence comme un cœur géant, le jeune garçon sentit sa poitrine se mettre à vibrer au rythme de leur son grave. C’était comme si la peau de bison des steppes de ces instruments lui transmettait toute la force de ces splendides animaux lorsqu’ils chargent en troupeau. Soudain, Zorkaï haussa la voix, se mit à gesticuler davantage et jeta une poignée d’une mystérieuse poudre dans le feu, faisant jaillir une gerbe d’étincelles multicolores. Les hommes qui allaient partir au combat commencèrent alors à revêtir leurs peintures de guerre. Au fur et à mesure qu’ils tra-çaient les motifs sacrés rouges, blancs et noirs sur leur corps, leur regard devenait plus déterminé et plus sauvage. Les sym-boles magiques qui ornaient leur visage, leur torse et leurs bras semblaient leur insuffler une puissance surnaturelle. Gundar était tellement impressionné de voir ainsi se métamorphoser en redoutables guerriers ces hommes d’ordinaire si pacifiques, qu’il faillit ne pas reconnaître son ami Zorán lorsqu’il croisa son regard résolu et impitoyable.
C’est alors que le rythme des tambours s’accéléra, et le sor-cier, dont les yeux étaient exorbités, entama une danse étrange. Les hommes se mirent à frapper leur bouclier en cadence avec les tambours au point d’en faire trembler le sol. Après quelques minutes, le rythme devint encore plus frénétique, et Zorkaï hur-la de nouvelles formules magiques pendant un moment avant de s’immobiliser brusquement. Au même instant, les tambours et les boucliers se turent. Dans un silence absolu et inquiétant, le sorcier embrassa l’assemblée d’un regard dément, puis il poussa un cri féroce que tous les hommes reprirent en chœur en brandissant leur rashmî avant de se mettre en selle pour partir au galop dans un concert de cris de guerre.
Gundar resta planté là encore un moment, sans réaction, comme hypnotisé. Quand la poussière soulevée par le départ des cavaliers fut dissipée, il ne réalisa même pas que tous les autres étaient retournés à leurs tâches quotidiennes. Il se remémorait chaque détail et revoyait chacun de ces visages si familiers de-venus soudain si menaçants. Comment de simples paroles, danses et peintures pouvaient-elles ainsi transformer tous ces hommes ? Cela l’intriguait d’autant plus qu’il était persuadé qu’il n’y avait rien de magique là-dessous. D’ailleurs, sans même savoir pourquoi, il ne croyait pas du tout à la magie. Malgré l’attitude peu amène du sorcier, il décida donc d’aller le voir pour éclaircir cette question. En se retournant, il sursauta en voyant que Zorkaï l’observait. Il hésita d’abord un instant, puis s’avança d’un pas décidé et l’air déterminé, comme un fu-tur sarghaï. Mais une fois arrivé devant cet homme étrange, il fut impressionné par son regard ardent et perdit toute conte-nance. Comme le sorcier se contentait de le dévisager en cares-sant doucement sa longue barbe noire hirsute et effilochée, Gundar sentit un malaise l’envahir, mélange de timidité, de gêne et de honte. Il était pourtant hors de question de perdre la face et de repartir sans avoir pu sortir une parole ! Il se lança donc pour mettre un terme à cette intolérable situation :
— Dis, Zorkaï : à quoi ça sert les danses bizarres que tu fai-sais tout à l’heure ?
— Ce sont des danses magiques pour invoquer la puissance des dieux et la transmettre aux hommes, répondit le sorcier.
— La magie, ça n’existe pas ! rétorqua fermement Gundar.
— Voilà une position bien arrêtée pour un si jeune garçon, répliqua Zorkaï. Qu’est-ce qui te permet d’affirmer cela ?
— Euh… je… je sais pas. Mais je suis sûr que c’est pas avec de la magie que tu as changé les hommes en guerriers !
— Tu es malin, reprit le sorcier avec un petit sourire amusé. Ce que tu dis est vrai… en partie. Ça dépend de ce que l’on en-tend par magie. Il y a trois sortes de magie. D’abord, il y a celle que je viens d’employer. Il suffit de faire croire aux hommes qu’ils sont investis d’une puissance magique quelconque pour réveiller toute la force qui est en eux. C’est pareil avec les po-tions que je prépare pour guérir les maladies. Elles contiennent des ingrédients magiques qui décuplent l’effet des vraies subs-tances médicinales, simplement en persuadant le malade qu’une force divine vient le guérir. Ensuite, il y a la magie de spectacle. Ce sont juste des tours pratiqués par des magiciens de foire et destinés à distraire et duper les gens simples. Et en-fin, il y a la vraie magie. Crois-moi, elle existe bel et bien. C’est une voie puissante et dangereuse que peu d’hommes sont ca-pables de comprendre et de suivre. Je m’y suis essayé. Je dois reconnaître que je n’étais pas très doué pour jeter des sorts. Mon ancien maître m’a cependant appris à percevoir et à sen-tir des choses cachées au commun des mortels.
Gundar était particulièrement fier de lui pour avoir vu juste au sujet du rituel. En revanche, le discours de Zorkaï à propos de la vraie magie le dérangeait. Tout ce que lui enseignait sa mère était logique et rationnel. Il était donc parfaitement im-pensable que de puissantes et mystérieuses forces puissent être à l’œuvre autour de lui sans qu’il puisse les comprendre ni même les percevoir. Il aurait bien aimé creuser cette question pour s’entendre dire qu’il avait raison et être rassuré, mais ce sorcier maigre et au visage anguleux le mettait décidément trop mal à l’aise. Aussi, préféra-t-il retourner auprès de sa mère en se disant que Zorkaï devait sûrement se tromper ou lui mentir pour l’impressionner ou l’effrayer.
Après cinq longues journées, qui parurent une éternité à Lo-ria et à son fils, les guerriers rentrèrent au campement avec tous les chevaux qui avaient été volés. Huit hommes étaient blessés, dont un assez sévèrement. Borkán, qui avait une en-taille peu profonde au niveau de l’épaule gauche, fit immédia-tement rassembler tout le clan et prit la parole. Il fit d’abord l’éloge du sorcier pour ses incantations, puis il félicita ses hommes pour leur courage et leur détermination.
Dès qu’il eut terminé, Loria se précipita vers lui et se jeta dans ses bras. Alors qu’ils s’embrassaient tendrement, Zorkaï, qui se dirigeait vers les guerriers blessés, s’arrêta net juste à côté d’eux, l’air troublé. On eût dit que quelque chose le tracas-sait et qu’il cherchait la cause de ce malaise. Il se mit à fixer Loria d’un air étrange et après un bref instant, il sembla éprouver une grande surprise mêlée d’inquiétude. Puis son vi-sage se crispa et ses yeux s’écarquillèrent lentement, comme si une terreur sourde l’envahissait progressivement.
— Qu’as-tu donc ? Pourquoi regardes-tu mon épouse ainsi ? lui demanda le sarghaï sur un ton acerbe.
Comme le sorcier restait perdu dans ses pensées et ne ré-pondait pas, Borkán haussa la voix.
— Parle, voyons !
— Eh bien, sarghaï, je… comment dire… en passant près de ta compagne, j’ai ressenti une présence. Une force puissante… et bienveillante, je pense. Mais j’ai aussi perçu une autre force, très sombre, et qui s’oppose à la première.
— Quoi ! Tu veux dire que Loria est possédée par un esprit ?
— Non ! pas du tout ! Ces forces ne sont pas en elle. Je pres-sens juste que quelque chose en ton épouse a un rapport avec une lutte dont dépend le sort de notre monde. Je n’arrive pas à voir de quoi il s’agit, mais cela me glace le sang.
— C’est bien la première fois que je t’inspire un tel sentiment, ironisa Loria. Tu as plutôt tendance à me mépriser, habituelle-ment, Zorkaï.
— C’est exact, confirma le sorcier, et cette perception que je viens d’avoir ne change rien à mon point de vue. Je pense tou-jours que ta place n’est pas parmi nous et…
— Ça suffit ! gronda Borkán. N’abuse pas de ma patience et de mon hospitalité ! Ta place, à toi, ne serait-elle pas auprès de mes valeureux guerriers pour les soigner ?
— Certes, sarghaï, mais n’as-tu pas besoin de soins, toi aussi ? avança le sorcier d’une voix melliflue en retrouvant son atti-tude provocatrice habituelle.
— Je pense pouvoir m’en occuper très bien moi-même, lui ré-torqua Loria. La place de l’épouse du sarghaï n’est-elle pas à ses côtés pour le servir ? ajouta-t-elle sur un ton d’une suave acidité.
Après une dernière grimace méprisante, Zorkaï partit re-joindre les blessés pour leur appliquer des onguents, dont l’odeur pestilentielle attestait de la puissance magique. Loria le regarda s’éloigner un court instant avec un sentiment de colère et d’inquiétude. Puis elle prit fermement son époux par la main et l’emmena d’un pas énergique dans leur yorka pour lui panser l’épaule et lui prodiguer quelque soin plus personnel que Borkán n’eût sans doute pas apprécié recevoir de Zorkaï. Elle n’eut ce-pendant pas le loisir de procéder comme elle l’entendait sur ce dernier point, car Gundar, très intrigué par les propos du sor-cier, leur emboîta le pas pour avoir des explications.
— Paaï, Maaï, pourquoi Zorkaï a dit ça ? demanda-t-il.
— Parce qu’il est méchant et qu’il ne m’aime pas. Il cherche toujours à me faire du mal, répondit Loria.
Le ton de sa mère était si sec et si cinglant que Gundar resta coi, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Bah ! ne t’en fais pas pour ça, fiston, le réconforta Borkán. Zorkaï vient d’un clan du nord. Ce n’est pas un vrai fils du Vent. Il est jaloux et ne pense qu’à critiquer nos coutumes et notre façon de vivre.
— Pourquoi tu le chasses pas, alors ?
— Parce que nous avons besoin d’un sorcier pour nous soi-gner et nous préparer à la guerre, et que, sur cette question, il fait très bien ce que j’attends de lui. Maintenant, ne pense plus à tout cela et va t’amuser.
Gundar obtempéra sans un mot et sortit de la tente, ni ras-suré ni convaincu. Il ne pouvait s’empêcher de repenser aux explications de Zorkaï à propos de son don de percevoir des choses que personne d’autre ne pouvait sentir.

Chapitre II

L’apprenti chef de clan
Alors que la vie du clan avait repris son cours paisible, Borkán décida que le moment était venu de commencer pour de bon l’éducation de sarghaï de Gundar. Le vol des chevaux et la querelle avec Zorkaï lui avaient fourni de solides arguments pour convaincre son épouse de la nécessité pour leur fils de de-venir un homme fort et courageux sachant se faire respecter en toutes circonstances. Bien que toujours opposée à cette idée, Loria dut admettre que Borkán avait raison. Elle donna donc son accord, mais resta intransigeante sur le fait que Gundar devait continuer à suivre ses leçons quotidiennes. Le sarghaï se soumit sans réserve à cette condition, trop heureux d’avoir en-fin obtenu une victoire sur sa tendre épouse.
C’est ainsi que pendant les septaines qui suivirent, Gundar passa l’essentiel de ses journées avec son père. Ce dernier avait choisi de commencer par l’apprentissage de la maîtrise des che-vaux. Comme tout Holtarán digne de ce nom, Gundar savait déjà très bien monter, mais il lui restait encore beaucoup à ap-prendre sur l’élevage et le dressage de ces animaux pour la chasse ou la guerre. Tous les jours, il se rendait donc avec son père dans les collines pour apprendre comment rassembler les chevaux, les déplacer ou encore repérer une bête malade ou blessée pour la soigner. Parfois, ils partaient même quelques jours à la recherche de chevaux sauvages. Le jeune garçon de-vait aussi apprendre à en capturer, car il lui faudrait un jour passer cette épreuve pour prouver sa valeur et prétendre à la succession de son père. Borkán lui enseigna d’abord la manière d’approcher le troupeau sans se faire remarquer, puis il lui ex-pliqua comment sélectionner les individus intéressants et lui montra les techniques pour les séparer des autres et les captu-rer.
Gundar était plus heureux que jamais de partager ainsi le sa-voir et l’expérience de son père. Il était d’autant plus comblé que, lorsqu’il rentrait en fin de journée, il avait même la per-mission d’aller retrouver son ami Zorán, après les leçons de sa mère, bien entendu, pour parfaire sa maîtrise de la chasse aux yokis. Un soir, alors qu’il rentrait après avoir posé ses pièges, un de ses collets lui glissa des mains juste avant d’entrer dans sa yorka. En s’arrêtant pour le ramasser, il entendit ses pa-rents en pleine discussion.
— Tu en es vraiment certaine ?
— Mon chéri, ça fait quand même un peu plus de deux sep-taines et cela ne m’arrive jamais. Et puis… je le sens !
— Par tous les dieux ! Que le Vent soit béni ! C’est magni-fique ! Comme je t’aime, ma douce Loria !
— Oui, c’est magnifique, mais…
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— Eh bien… j’ai peur.
— Voyons ! c’est la chose la plus merveilleuse qui nous soit arrivée depuis Gundar. De quoi as-tu peur ? Je suis là pour veil-ler sur toi.
— Je sais, mais… si cela avait un rapport avec ce qu’a dit Zorkaï quand tu es revenu avec les chevaux volés ?
— Ahhh ! Pourquoi faut-il que l’ombre de cet oiseau de mal-heur vienne encore planer sur notre vie ? Écoute-moi bien, ma chérie. Je ne vais pas laisser ce sorcier gâcher notre existence. S’il te fait si peur, tu n’as qu’un mot à dire, et je le chasse sur-le-champ.
— Ne dis pas de bêtises. Tu sais très bien que le clan a besoin de lui. Et puis n’en parlons plus. C’est moi qui ai repensé à ça, mais c’est idiot. Mon héros est là pour me protéger !
La discussion étant terminée, Gundar entra dans la tente en s’efforçant de paraître totalement naturel. Habituellement, il aurait questionné ses parents, au risque de se faire punir pour son indiscrétion, mais cette allusion aux propos du sorcier l’angoissait, et il ne savait pas comment en parler. Il préféra donc aller se coucher sans rien dire, même s’il savait qu’il au-rait beaucoup de peine à trouver le sommeil. Que pouvait-il bien y avoir de si merveilleux depuis deux septaines ? Quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec Zorkaï ? Et pourquoi cela inquié-tait-il tant sa mère ?
Le lendemain, après une nuit pénible et un sommeil agité, Gundar prit soin de se comporter de manière habituelle pour ne pas éveiller les soupçons. Cela lui fut d’autant plus difficile qu’à son angoisse, venait maintenant s’ajouter une grande tristesse. Comme ses parents ne lui parlaient pas de ce mystérieux évé-nement, il se sentait trahi. Ce fut donc un vrai soulagement, pour lui, de retrouver Zorán en fin de journée. Il fondit en larmes en lui expliquant tout ce qui s’était passé et en rappor-tant les propos de sa mère. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise en voyant son ami s’esclaffer.
— Ah ! Ah ! Ah ! Tu peux sécher tes larmes mon jeune ami. Voyons… comment dire… je crois bien que, dans quelques lunes, tu auras un petit frère ou une petite sœur !
Un incroyable mélange d’émotions contradictoires s’empara aussitôt du jeune garçon. Une fois la surprise passée, une im-mense joie l’envahit. Il se voyait déjà jouant avec son frère ou lui apprenant la chasse et la guerre. Mais très vite, sa tristesse le submergea de nouveau, ce que Zorán ne manqua pas de re-marquer.
— Eh bien, qu’y a-t-il ? N’es-tu donc pas heureux ?
— Si… mais pourquoi Paaï et Maaï ne m’ont rien dit ? gémit Gundar.
— Rassure-toi, Gundar. Tes parents t’aiment très fort. C’est pour ça qu’ils ne t’ont encore rien dit. Ils veulent trouver le moment le plus opportun et la meilleure façon de te l’annoncer.
Gundar parut d’abord satisfait de cette explication, mais sa mine se rembrunit de nouveau.
— Il me semble bien que quelque chose te tracasse encore, re-prit le cuisinier.
Le jeune garçon ouvrit la bouche, mais il resta muet de peur de paraître ridicule.
— Voyons ! Tu sais que tu peux tout me dire, renchérit Zorán. Ne suis-je pas ton meilleur ami ? Tu ne dois avoir honte d’aucune de tes peurs ou de tes angoisses.
Gundar regarda un instant son ami d’un air hésitant, puis il se confia :
— Tu te souviens de ce que Zorkaï a dit à Maaï quand vous êtes revenus de la guerre ?
— Oui, bien sûr. Et alors ?
— Maaï pense que ça pourrait avoir un rapport avec… avec ce qu’elle a… je veux dire… avec le bébé.
— Il ne faut pas croire tout ce que dit ce fou de sorcier, ré-pondit le cuisinier.
— Pourtant tu y crois, toi…, rétorqua timidement Gundar.
— Tiens donc ! Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je t’ai vu, juste avant de partir à la guerre. Tu n’étais plus pareil.
— Oui, c’est vrai. Mais les paroles de Zorkaï ne font que ré-veiller le guerrier qui est en chacun de nous, et le rituel nous permet de le faire tous ensemble, à l’unisson. Cela n’a rien à voir avec ses prétendus dons de voyance.
Pour tenter d’apaiser son angoisse, Gundar se força à croire que Zorán avait raison, mais au fond de lui, il restait persuadé, sans savoir pourquoi, que sa crainte était fondée.
Quelques septaines plus tard, le malaise du jeune garçon fit place à une immense joie lorsque Loria et Borkán lui annoncè-rent, enfin, l’heureux événement attendu pour la fin de l’année, comme l’avait dit Zorán. Sans pouvoir se l’expliquer, Gundar eut alors l’impression soudaine d’être plus grand, plus fort et investi de nouvelles responsabilités. C’est donc avec une moti-vation décuplée qu’il continua à apprendre les leçons de sa mère et à suivre l’enseignement de son père.
Comme il progressait très vite, Borkán décréta qu’il devait passer à l’apprentissage des techniques de combat et de la guerre, et surtout, qu’il devait capturer son premier cheval sau-vage avant la nouvelle lune suivante. Ceci ne lui laissant qu’un peu plus de deux septaines, il s’attendait à ce que son fils pro-testât énergiquement, comme il savait si bien le faire quand une situation ne lui convenait pas. Mais au lieu de cela, à son plus grand étonnement, Gundar arbora un sourire radieux, visiblement très fier de la confiance que son père lui témoignait. Après un bref instant de réflexion, le jeune garçon déclara qu’il lui ramènerait une nouvelle monture avant le premier Hal-tor Rel de la saison de la Lumière, date de la nouvelle lune se-lon le calendrier arkolène. Fort amusée par la mine embarras-sée de son époux, qui n’osait avouer à leur fils qu’il n’entendait rien à ce système de mesure du temps, Loria félicita Gundar pour la rapidité et l’exactitude de son calcul avant d’adresser un petit commentaire moqueur à Borkán :
— Rappelle-moi de te convier à la prochaine leçon de culture générale de ton fils, mon chéri.
Borkán se raidit et prit un air outragé, mais il ne parvint à garder son sérieux qu’un bref instant, et ils éclatèrent tous trois de rire. Puis Gundar courut partager sa joie avec son ami Zorán. Connaissant par expérience les multiples dangers de cette épreuve, ce dernier lui prodigua moult conseils et tenta de tempérer son excitation en le mettant en garde contre tout ex-cès de confiance qui le conduirait immanquablement à l’échec ou même à l’accident. Cela ne découragea pas pour autant le fils du sarghaï, qui, dès le lendemain matin, partit seul dans les collines où se trouvait le troupeau de chevaux sauvages. Il avait bien compris les avertissements du cuisinier et il avait l’intention d’appliquer à la lettre tout ce que son père lui avait appris. Il commença donc par se dissimuler dans les hautes herbes, au sommet d’une colline, pour observer à loisir les ani-maux en contrebas sans se faire remarquer. Il avait soigneu-sement sélectionné l’endroit en tenant compte du vent, selon les règles de l’art, pour ne pas être trahi par son odeur.
Il resta ainsi une bonne partie de la journée à étudier atten-tivement les caractéristiques et le comportement de chaque in-dividu, même s’il avait déjà jeté son dévolu sur un superbe éta-lon noir qui était, de toute évidence, le mâle dominant du groupe. Il savait combien l’entreprise était risquée et que le spé-cimen en question était sans aucun doute le plus difficile à cap-turer, mais il avait remarqué à plusieurs reprises que son père admirait cet animal. Il s’était donc mis en tête de le lui offrir.
Après une bonne septaine d’observations assidues, Gundar estima que le moment était venu de passer à l’action. Avec Zorán et quelques autres hommes, ils encerclèrent d’abord le troupeau. Puis, selon les directives du fils du sarghaï, les hommes isolèrent une jeune jument. Comme le jeune garçon l’avait prévu, l’étalon noir s’écarta à son tour du groupe pour lui porter secours. Gundar se lança alors à sa poursuite, ma-nœuvrant sa monture à la perfection. Mais au moment où il allait lancer son lasso, l’étalon noir comprit le piège et fit brus-quement volte-face pour foncer vers lui avec des hennissements de rage. Arrivé à sa hauteur, il se cabra et se laissa retomber violemment sur l’encolure de sa jument en la mordant furieu-sement. Le fils du sarghaï dut battre en retraite et calmer sa monture effrayée pendant que les hommes éloignaient l’étalon. Zorán rejoignit le jeune garçon et lui expliqua qu’il valait mieux renoncer, mais Gundar ne l’entendait pas de cette oreille, bien au contraire. Vexé par cette agression, il était encore plus dé-terminé à dompter cet animal. Il ordonna donc de recommen-cer la manœuvre.
Après quelques nouvelles tentatives tout aussi infructueuses et de plus en plus risquées, Zorán essaya de nouveau de raison-ner son jeune ami :
— Gundar, il faut vraiment renoncer. Choisis donc une autre bête.
— Je ne peux pas abandonner ! cria le jeune garçon d’une voix étranglée par la colère et la déception.
— Il ne s’agit pas d’abandon mais de raison. J’ai déjà parti-cipé à de nombreuses captures et je peux t’assurer que je n’ai jamais vu un animal aussi agressif.
— Oui, mais moi, je dois devenir un grand sarghaï et je dois réussir ! protesta Gundar, au bord des larmes.
— Je comprends ce que tu ressens, reprit doucement le cuisi-nier. Il n’y a aucune honte à reconnaître ses erreurs et à agir en conséquence, bien au contraire. Sache que la plus grande honte pour un sarghaï est de risquer la vie de ses hommes inutilement ou, pire, pour satisfaire son propre orgueil. Retiens bien cela mon ami.
À ces mots, le jeune garçon éclata en sanglots. Zorán lui re-leva doucement le museau et le réconforta comme il savait si bien le faire.
— Sèche donc tes larmes. Elles t’empêchent de voir quelque chose de très intéressant, dit-il doucement.
Gundar lança un regard interrogateur à son ami. Tendant le doigt vers l’étalon noir, qui écumait de rage et d’épuisement, le cuisinier poursuivit :
— Sa folie ne rend pas ce cheval invincible pour autant. Je ne crois pas qu’il soit encore capable de défendre la belle jument que je vois là-bas, derrière lui. Je sais bien que ce n’est pas le présent que tu voulais pour ton père, mais de toute façon, crois-moi, cet étalon serait plutôt un cadeau empoisonné. Je ne con-nais aucun fils du Vent capable de dresser pareil animal.
Gundar acquiesça d’un faible sourire en renâclant et en se passant une main sur la joue pour effacer une dernière grosse larme. Soulagés, les hommes entreprirent aussitôt d’isoler la jument désignée par Zorán. Maniant son lasso avec une maî-trise digne des plus grands chefs de clan, le fils du sarghaï par-vint à l’attraper au premier essai, sous le regard impuissant de l’étalon noir, qui fulminait à distance, épuisé. Fier comme un coq, le jeune garçon s’arrêta pour observer son ennemi vaincu. Il sentit alors son cœur se serrer, comme s’il ressentait le dé-sespoir de l’étalon. Il resta ainsi un moment, la gorge nouée, puis il talonna sa monture, et ils repartirent tous au galop avec la belle jument sauvage.
De retour au campement, tout le clan vint à leur rencontre. Borkán s’approcha de la jument pour l’inspecter et tester ses réactions. Sachant que ce n’était pas le cheval que son père convoitait, Gundar faisait grise mine, se demandant quels dé-fauts il allait lui trouver. Au bout de quelques instants, le sarghaï vint se poster devant lui et s’adressa au clan :
— Voyez, mes amis, quel magnifique animal mon fils vient de nous ramener ! Cette jument est superbe et sera très facile à dresser.
Puis il se tourna vers Gundar.
— Mon fils, tu viens de réussir une épreuve capitale ! Au nom de tous, je te félicite ! dit-il haut et fort, pour être entendu de tous.
Aussitôt, tout le clan acclama chaleureusement l’apprenti sarghaï. Contre toute attente, Gundar gardait le visage fermé. Surpris, Borkán lui passa un bras autour de l’épaule et l’emmena un peu à l’écart.
— Pourquoi fais-tu cette tête ? lui demanda-t-il doucement. Tu devrais être heureux. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Tu dis à tout le monde que j’ai réussi l’épreuve et tu leur fais croire que tu es content, mais moi, je sais que tu es déçu.
— Pourquoi dis-tu cela ? Quelle raison pourrais-je bien avoir d’être déçu ?
— Quand on était ensemble dans les collines et que tu m’apprenais, j’ai bien vu que le cheval que tu voulais, c’était l’étalon noir.
— Écoute-moi bien, Gundar, dit le sarghaï en le prenant par les épaules et en le regardant droit dans les yeux. Le plus beau cheval pour un père, c’est celui que lui ramène son fils. De plus, cette jument est vraiment magnifique. Rien ne pouvait me plaire davantage. Tu me crois, n’est-ce pas ?
Le jeune garçon acquiesça d’un hochement de tête et partit en courant, le cœur regonflé, mais Borkán le rappela aussitôt :
— Gundar ! Attends ! Viens avec moi dans la yorka.
Le jeune garçon revint sur ses pas et suivit son père, se de-mandant ce qu’il lui voulait. Une fois dans la tente, Borkán le fit asseoir à côté de Loria.
— Nous allons bientôt lever le camp, annonça-t-il. Nous par-tons d’ici une dizaine de jours pour Tarkenn.
— Tarkenn ? Pourquoi donc ? s’étonna Loria, qui n’était vi-siblement pas au courant de la décision de son époux.
— Je veux que tu sois confortablement installée avant l’arrivée des premiers froids pour que tu puisses accoucher dans les meilleures conditions. Je vais donc te conduire chez ton père, comme nous l’avons fait pour la naissance de Gundar. Et puis cela fait déjà près de deux ans que nous ne l’avons pas vu.
— Youpi ! On va chez Grand-père Darek ! s’écria Gundar, les yeux pétillants de joie et d’excitation.
Certes, le jeune garçon était très heureux à l’idée de retrouver son grand-père. Mais surtout, le nom de Tarkenn réveillait en lui un souvenir particulier. Le souvenir d’un adorable visage, fin, délicat, illuminé par de beaux grands yeux bruns et encadré par une longue chevelure bouclée d’un beau châtain chaud et ambré. Et la perspective de revoir prochainement ce joli minois le remplit aussitôt d’un indicible bonheur.

Chapitre III

Le comptoir de Darek
Cela faisait une dizaine de jours que le clan avait quitté la grande colline de Rézà. Après avoir traversé et longé le fleuve Afkir, ils étaient maintenant arrivés dans les toutes dernières collines de l’Arazamir occidental et s’apprêtaient à couper droit vers le nord-ouest en direction de Tarkenn, à travers la grande plaine verdoyante du fleuve Zamir, frontière naturelle entre les Territoires holtaráns et le royaume d’Arkol. La prairie s’étendait à perte de vue devant eux. Rien ne semblait pouvoir perturber la sérénité de cet océan de verdure ondulant douce-ment sous les caresses du vent. Dans le lointain, des bisons des steppes paissaient en toute quiétude.
Chevauchant paisiblement toute la journée, Gundar pouvait s’abandonner totalement à ses pensées. Tous ses souvenirs du comptoir lui revenaient les uns après les autres : les histoires de son grand-père, les odeurs, les bruits et l’agitation dans les cui-sines de sa tante Crélia, les jeux, les espiègleries et les parties de cache-cache avec ses camarades dans les entrepôts du comptoir, sans oublier, bien sûr, tous les précieux moments avec Arnella. Chaque souvenir de la fille de l’intendant le remplissait de bon-heur. Il ne pouvait ni même ne cherchait à en expliquer la rai-son, mais ce qui était sûr, c’est que ces souvenirs-là avaient quelque chose de magique qui faisait battre son cœur plus fort. Et cette magie-là, il n’en doutait pas un seul instant !
Soudain, le jeune garçon fut tiré de sa douce rêverie par une sensation étrange, comme un souffle sur sa nuque. Il se re-tourna mais ne remarqua rien de particulier. Il continua donc son chemin. Comme cette désagréable impression d’être obser-vé persistait, il décida d’en avoir le cœur net et stoppa sa mon-ture pour scruter attentivement les environs. Au sommet d’une colline, il aperçut alors un cavalier entièrement vêtu de bleu et portant un heaume doré, perché sur un grand destrier tout blanc. Comme cet étrange individu semblait l’observer avec attention, Gundar resta là un certain temps pour voir ce qu’il allait faire. Mais le mystérieux cavalier demeurait parfaitement immobile, si bien qu’au bout d’un moment, le jeune garçon s’impatienta et décida de se remettre en marche. En se retour-nant, il remarqua qu’il s’était laissé distancer par le clan et qu’il se retrouvait isolé. Il prit peur et talonna vivement sa jument, qui partit au triple galop. Il remonta ainsi la caravane à toute vitesse pour rejoindre son père.
— Paaï ! Paaï ! Il y a un cavalier qui nous suit ! s’écria-t-il, hors d’haleine.
Borkán et Loria s’écartèrent de la caravane et arrêtèrent leur monture à côté de leur fils.
— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda Borkán, surpris.
— Là-bas, sur la colline, il y a un cavalier qui nous observe ! expliqua Gundar, à la fois excité et inquiet, en tendant vive-ment le bras.
Le sarghaï scruta attentivement les collines dans la direction pointée par son fils, mais il ne vit rien.
— Voyons ! Gundar, il n’y a personne. Es-tu sûr de ce que tu as vu ?
Le jeune garçon parcourut d’un regard soutenu les collines voisines de celle où ce fichu cavalier se tenait quelques instants auparavant, mais il dut se rendre à l’évidence : l’étrange in-connu avait disparu.
— Pourtant il était là ! insista-t-il.
— Nous te croyons, Gundar, lui dit doucement sa mère.
— Bien sûr, renchérit Borkán. Dis-moi plutôt s’il était armé et s’il portait une armure.
— Je ne sais pas. Il était loin. Je n’ai pas réussi à voir. Il était tout en bleu et il avait un casque en or qui brillait très fort au soleil.
— Quand j’étais enfant, au comptoir, expliqua Loria, j’ai souvent vu des soldats et des officiers de la garnison de Tar-kenn, et même parfois, des chevaliers de passage. Pourtant, je n’ai jamais vu un heaume en or ni une armure bleue. Voilà qui est vraiment curieux.
— Bien. Finalement, ce cavalier n’a pas l’allure d’un guerrier ni d’un soldat, il est seul, et maintenant il s’est même évaporé, résuma Borkán. Il ne faut donc pas s’inquiéter. Continuons notre route et soyons simplement vigilants. Je vais placer trois hommes bien armés à l’arrière de la caravane. Quant à vous deux, je veux que vous restiez toujours près de moi jusqu’à notre arrivée.
Le voyage se poursuivit sereinement, et ils ne revirent plus le mystérieux cavalier. À la fin de chaque journée, Gundar avait droit à sa leçon de combat avec son père ou avec Bardán. Le jeune garçon adorait cela. Il était très doué et progressait rapi-dement, si bien que toutes les techniques d’immobilisation au sol n’avaient maintenant plus aucun secret pour lui.
Lorsqu’ils arrivèrent face à Tarkenn, située sur la rive oppo-sée du fleuve Zamir, Borkán fit stopper la caravane et donna ses instructions à son frère :
— Quand nous aurons traversé le pont, tu vas filer au nord pour aller vendre nos marchandises à Galarenn. Moi, je vais prendre la route vers le sud pour conduire Loria et Gundar au comptoir de Darek.
— Pourquoi ne pas faire notre négoce au comptoir, puisque nous y sommes ? objecta Bardán.
— Avec tout le respect que je dois au père de ma tendre épouse, répondit le sarghaï, je dois dire que Maître Darek est un véritable prédateur en affaires. Il nous achètera nos biens à bas prix pour se faire une marge plus que confortable. Et pour ma part, je préfère encaisser cette marge à sa place en allant trai-ter nos affaires nous-mêmes à Galarenn. Je resterai quelques jours au comptoir et je négocierai juste quelques babioles pour ne pas offenser mon hôte, puis je vous rattraperai sur la route. Nous ferons aussi quelques achats à Rogaï avant de revenir.
— Tu crois que tu pourras faire tout cela et être de retour pour mon accouchement ? s’enquit Loria, un peu inquiète.
— Ne t’en fais pas, la rassura Borkán. Je serai là bien à temps. Allons ! en route !
Sur ordre du sarghaï, le clan traversa le grand pont qui en-jambait le fleuve. De l’autre côté, une troupe de soldats arko-lènes montaient la garde et surveillaient attentivement toutes les allées et venues. Un jeune soldat zélé vint à leur rencontre et leur ordonna de s’arrêter. Il les questionna sur les raisons de leur venue au royaume d’Arkol et commença à inspecter minu-tieusement leurs marchandises. Percevant l’agacement de Borkán, un lieutenant plus expérimenté intervint. L’officier avait tout de suite compris que le sarghaï et son clan étaient de paisibles Holtaráns du sud venus commercer honnêtement. Aussi, ordonna-t-il au jeune soldat de se taire et de les laisser passer, ce dont Borkán le remercia fort poliment.
Laissant son frère partir vers le nord avec le clan, le sarghaï emprunta la grande route commerciale vers le sud avec son épouse et son fils. De ce côté du fleuve, ils quittaient pour de bon l’Arazamir, et le paysage était très différent. Les grandes collines herbeuses avaient fait place à des mamelons de ro-cailles qui s’élevaient modestement, çà et là, dans la grande plaine. De grandes étendues d’une herbe assez courte, un peu sèche et entremêlée de diverses plantes aromatiques, séparaient de vastes zones d’un maquis aux buissons bien verts et coriaces. De rares arbres, essentiellement des chênes et des cyprès, se dressaient isolément comme des sentinelles veillant sur les nombreux marchands qui longeaient cette fameuse route commerciale reliant Galarenn, au nord, à Tor Ragdenn, au sud.
En arrivant au comptoir, en fin d’après-midi, ils longèrent d’abord les quatre grands entrepôts en bois alignés sur leur gauche. Puis ils laissèrent l’auberge d’Oldrek sur leur droite avant d’arriver au niveau d’un grand bâtiment que Darek avait pompeusement baptisé « Hôtel des affaires », car c’est là qu’il menait toutes ses négociations avec les marchands. Enfin, un peu plus loin, à environ deux cents pas en retrait de la route, se dressait le domaine de Darek, dont le long mur parallèle à la route était percé en son centre d’un large porche donnant sur une vaste cour intérieure. L’aile sud abritait la forge et les écu-ries, au-dessus desquelles se trouvaient des chambres que Darek louait à des marchands de passage pour une nuit ou deux lors-que l’auberge d’Oldrek était au complet, ce qui arrivait très sou-vent en raison de la grande fréquentation des lieux. Quant à l’aile nord, elle était occupée par le grand cellier et les cuisines, le premier étage abritant les chambres des domestiques et du forgeron. Enfin, côté ouest, le grand corps de logis était réservé à Darek et à sa famille ainsi qu’à celle de l’intendant. On y trouvait plusieurs salons ainsi qu’une vaste salle de réception pour les invités de marque et pour les fêtes.
Dès que Borkán entra dans la cour avec son épouse et son fils, le bruit des sabots de leurs montures sur les pavés alerta immédiatement un domestique qui s’empressa de prévenir de leur arrivée. Ils s’arrêtèrent près du grand puits au milieu de la cour et mirent pied à terre. Albar, le forgeron, se précipita aus-sitôt pour les saluer et mener leurs chevaux à l’abreuvoir. Gun-dar sentait son cœur battre la chamade. L’angoisse lui nouait la gorge. Peut-être l’intendant ne travaillait-il plus au comptoir. Peut-être ne reverrait-il plus jamais la belle Arnella. Ou pis en-core, peut-être l’avait-elle oublié. Et si elle arrivait, là, mainte-nant, qu’allait-il lui dire ?
À ce moment, Darek sortit en trombe du bâtiment. Le gros marchand rougeaud à la chevelure clairsemée et à la fine mous-tache resta immobile un court instant sur le double perron avant d’en dévaler l’escalier de droite beaucoup plus lestement que son embonpoint aurait pu le laisser supposer. Il courut vers sa fille adoptive et la serra très fort dans ses bras.
— Ma douce Loria ! Tu es de retour ! Comme je suis heureux de te revoir !
— Moi aussi, père ! répondit-elle d’une petite voix étranglée et les yeux mouillés par l’émotion.
Le marchand garda ainsi sa fille tout contre lui pendant un moment, puis il se tourna vers Borkán, l’air un peu embarrassé.
— Oh ! Pardon ! dit-il. Je ne vous ai point encore salué, Sei-gneur Borkán. Soyez le bienvenu dans ma demeure. Comment vous portez-vous ?
— Que le Vent vous bénisse, Maître Darek, répondit le sarghaï en s’inclinant légèrement pour saluer son hôte. Je suis heureux, moi aussi, de vous revoir et de vous retrouver ainsi en pleine forme.
— Je vais vous faire préparer immédiatement vos apparte-ments ainsi que des rafraîchissements. Après cette longue route, vous devez être éreintés et… Oh ! Mais qui vois-je là ? N’est-ce pas mon petit Gundar ?
Venant d’apercevoir son petit-fils derrière le sarghaï, Darek s’avança vers lui et le prit dans ses bras.
— D’ailleurs, ne devrais-je pas plutôt dire mon grand Gun-dar ? ajouta-t-il. Comme tu as grandi ! C’est vrai que cela fait déjà deux ans que je ne t’ai pas vu.
— Je suis content de te retrouver, Grand-père ! s’exclama le jeune garçon.
Si le visage de Gundar montrait bien sa joie, en revanche, sa voix tremblante trahissait son inquiétude grandissante devant l’absence d’Arnella. Son grand-père le connaissait trop bien pour ne pas s’en apercevoir, aussi décida-t-il de mettre fin sans délai aux tourments de son petit-fils.
— Pélia, allez vite faire préparer les deux appartements à cô-té du mien et faites chauffer un bain, puis servez-nous des ra-fraîchissements dans le grand salon, ordonna-t-il à la jeune servante qui se tenait derrière lui. Demandez aussi à Korenn, notre cher intendant, de nous y rejoindre avec son épouse et sa fille. Cette dernière sera sans aucun doute ravie de retrouver son camarade de jeu préféré.
En prononçant cette dernière phrase, Darek adressa un clin d’œil complice à son petit-fils, dont l’angoisse se mua instanta-nément en une intense excitation mêlée de joie et de bonheur.
— Bien ! Allez vous délasser dans un bon bain, puis rejoi-gnez-moi au grand salon, poursuivit Darek en se tournant vers sa fille. Quant à moi, je vais prévenir tout de suite ta sœur Cré-lia.
Sur ces mots, il s’éloigna d’un pas pressé, emporté lui aussi par la joie des retrouvailles.
Même s’il n’était pas spécialement enchanté par l’idée du bain, Gundar était prêt à tous les sacrifices pour retrouver au plus vite sa belle Arnella. Il se précipita donc en courant dans l’escalier du perron, comme pour accélérer le temps. En re-vanche, c’est d’un pas traînant que son père le suivit.
— Un bain…, marmonna-t-il dans ses dents. Quelle drôle d’idée pour se rafraîchir ! N’ont-ils donc pas de rivière par ici ?
— Allons ! mon beau sarghaï, ce n’est pas si terrible, lui dit moqueusement sa tendre épouse en lui tapotant affectueuse-ment la joue. Ne tiens-tu pas à te faire tout beau et te parfumer pour ta douce Loria ?
— Ai-je donc besoin d’une bassine et d’un savon pour te plaire ? répliqua le sarghaï sur un ton faussement outragé.
S’avouant exceptionnellement vaincue sur son propre ter-rain, Loria éclata de rire, et ils partirent tous deux en se tenant la main comme de jeunes amoureux.
Après leur bain, Loria demanda à Borkán et à Gundar d’enfiler une tunique et un pantalon de lin, jugeant cette tenue plus appropriée pour la société arkolène. Pendant qu’ils s’exécutaient tous deux avec force grognements de protestation, la jolie femme revêtit sa nouvelle robe écarlate, puis elle brossa avec le plus grand soin sa longue chevelure soyeuse avant d’emmener son fils et son époux dans le grand salon. La pièce était richement décorée de tapisseries et de boiseries précieuses ainsi que de vases et de statuettes venus des quatre coins du monde. Bien calé dans son fauteuil, Darek, qui portait un beau pourpoint de velours vert sombre, les invita à s’asseoir sur la luxueuse banquette face à lui. La jeune servante Pélia servit alors les boissons : un verre de lait pour Gundar, un petit vin doux de Tamriya pour Loria et une liqueur de prune de la mai-son pour les hommes.
— Je lève mon verre à votre visite ! Soyez ici chez vous aussi longtemps qu’il vous plaira, déclara Darek.
— Que le Vent vous bénisse pour votre généreuse hospitalité, répondit Borkán.
— Alors, dites-moi : qu’est-ce qui vous amène ?
— Voilà déjà deux ans que nous ne nous sommes pas vus, dit Loria. N’est-ce pas une raison suffisante ?
— Oh ! bien sûr que si ma chérie. Mais je sais aussi que votre vie vous conduit bien loin dans tout l’Arazamir et même au-delà. Cela ne vous laisse guère de temps pour venir me rendre visite.
— Justement, dit le sarghaï. Cette vie nous laisse la liberté de nous déplacer où bon nous semble et quand nous le souhaitons. Mais je reconnais que vous avez raison. Nous avons une chose importante à vous dire.
Borkán se tourna vers son épouse pour l’inviter à annoncer elle-même la nouvelle, mais Loria se contenta de lui renvoyer un regard hésitant tandis que ses joues s’empourpraient déli-cieusement.
— Eh bien, dites-moi ! Est-ce une chose si terrible ? question-na Darek.
— Oh ! non ! C’est même une très bonne nouvelle, répondit sa fille. Pour tout te dire… je suis enceinte.
— Par le tout-puissant seigneur Sen Kemeth ! Que tous les dieux soient loués ! Quelle merveilleuse nouvelle que voilà ! s’écria Darek, la mine encore plus radieuse que s’il venait de négocier l’affaire du siècle. Hors de question que vous repartiez avant la naissance du petit ! Nous allons te préparer un petit nid douillet, comme nous l’avons fait pour Gundar, et tu accou-cheras ici. Tu seras bien plus en sûreté. Oh ! ne vous en offus-quez point, je vous prie, Seigneur Borkán.
— Loin de moi cette idée, dit le sarghaï. Bien au contraire. D’ailleurs, pour tout vous avouer, c’est aussi pour cela que nous sommes venus ici. Cependant, pour ma part, je vais repartir dans quelques jours. J’ai des affaires à traiter dans le nord. Mais soyez sans crainte, je serai de retour bien à temps pour la naissance.
— À propos, pour quand est prévu l’heureux événement ? s’enquit Darek.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Parfait ! reprit son père, nous avons donc tout le temps pour…
À ce moment, on frappa à la porte. Darek n’eut pas le temps de répondre, que la porte s’ouvrait déjà et que Crélia entrait dans le grand salon. C’était une jolie jeune femme, dont les rondeurs harmonieuses n’étaient sans doute pas sans rapport avec le fait qu’elle dirigeait les cuisines du domaine. Elle res-semblait beaucoup à sa sœur Loria, mais elle n’avait pas ces superbes nuances cuivrées dans sa longue chevelure brune.
Les deux femmes s’étreignirent affectueusement, puis Crélia salua le sarghaï avant de se tourner vers son neveu.
— Mon Gundar ! Comme tu es grand, maintenant ! Oh ! mais dis-moi… qu’est-ce donc que ce visage tristounet ? N’es-tu pas content de me revoir ?
— Oh ! si, tante Crélia ! se récria le jeune garçon. C’est que…
— Ah ! je vois… C’est une autre personne que tu attendais, n’est-ce pas ? le taquina Crélia.
Gundar s’empourpra en contemplant le sol.
— Tu as très bon goût, tu sais, continua sa tante. En gran-dissant, elle est de plus en plus jolie. Et d’ailleurs, tu vas très vite pouvoir le vérifier par toi-même. Elle arrive dans quelques instants.
Le visage de Gundar devint aussitôt rayonnant, et à l’idée de revoir Arnella d’un instant à l’autre, son cœur se mit à battre à tout rompre. Il n’en pouvait plus d’attendre ainsi. Heureuse-ment, il fut rapidement soulagé, car Korenn et sa famille arri-vèrent à leur tour dans le grand salon.
Korenn était un homme grand et mince. Il se tenait droit et raide, et sa joie des retrouvailles ne se devinait qu’au discret sourire qui animait timidement son visage sévère. À l’inverse, l’expression d’Issalia était très douce, tout empreinte de bien-veillance et de bonheur, et son allure était fière et distinguée. L’épouse de l’intendant adressa un grand sourire affectueux à Gundar et à ses parents, puis elle fit entrer Arnella. La belle braqua aussitôt ses beaux grands yeux bruns sur son jeune ami. Encore plus belle que dans les souvenirs du fils du sarghaï, la jeune fille portait une jolie robe de satin bleu, et un ruban as-sorti maintenait ses longs cheveux bouclés en arrière, à l’exception de deux délicieux accroche-cœurs qui lui caressaient les joues. Elle se forçait à prendre un air distant et détaché, mais le teint rosé de ses pommettes trahissait son émotion.
Après une brève hésitation, les deux enfants s’avancèrent timidement l’un vers l’autre avant de s’immobiliser au bout de quelques pas. Ils restèrent ainsi un court instant, puis la fille de l’intendant courut vers le jeune garçon, le prit par la main et l’emmena sur une banquette de velours rouge dans un coin du salon, laissant leurs parents à leurs retrouvailles.
— Je suis contente que tu sois revenu ! s’exclama Arnella avec un large sourire de bonheur.
— Moi aussi, tu sais !
— Tu vas rester longtemps ?
— Je ne sais pas. Maaï attend un bébé et elle a dit qu’il sera là à la fin de la saison du Feu.
— La prochaine ?
— Euh… oui. Enfin, je crois, hésita Gundar.
— Et tu vas rester jusque-là ?
— Oui, je pense.
— C’est formidable ! On va pouvoir jouer comme avant et on aura même le temps d’inventer des nouveaux jeux.
— Oh ! Oui ! On va bien s’amuser ! s’enthousiasma le jeune garçon.
Main dans la main, les deux enfants continuèrent ainsi à se remémorer leurs meilleurs souvenirs et à imaginer leurs espiè-gleries à venir tout en échangeant de tendres regards.
Le souper se déroula dans la salle de réception privée de Darek au premier étage. Les tapisseries et les boiseries étaient de très bonne facture mais plus sobres que celles du grand sa-lon, et seuls quelques vases ornaient les meubles en bois pré-cieux. Le repas fut copieux et de qualité, mais Crélia regrettait de n’avoir pu préparer que des plats simples, faute de temps. Darek décida donc d’organiser un banquet dès le lendemain soir pour fêter dignement l’arrivée de sa fille ainsi que l’heureux événement attendu. Puis tous les convives rejoignirent leurs appartements pour se coucher. Après de nombreux et longs jours de route, Loria apprécia grandement le confort d’un bon lit douillet. Gundar se jeta également sur son lit sans rechigner. Il n’était pas habitué à dormir ainsi, mais ce soir-là, peu lui im-portait de savoir où il allait rêver d’Arnella. En revanche, Borkán n’hésita pas à manifester son désagrément.
— Un lit ! Quelle idée ! grommela-t-il. Pourquoi vous faut-il une chose pareille pour dormir ?
Il prit juste une couverture et quelques coussins et les disposa sur le sol, comme dans la yorka, pour se coucher à côté du lit.
— Tu ne vas quand même pas dormir là ? dit Loria. Viens avec moi.
— Ma douce, tu sais combien je t’aime, mais je t’en supplie, ne m’oblige pas à ça, gémit-il.
Dès le lendemain matin, Gundar alla retrouver Arnella ainsi que ses anciens camarades de jeu, qui avaient tous bien grandi, eux aussi, notamment Toblek, le fils d’Albar. C’était un grand échalas un peu dégingandé et au visage en lame de couteau. Il n’était pas très intelligent, et sa naïveté le conduisait souvent à exécuter toutes les bêtises que lui suggéraient ses camarades, recevant immanquablement les punitions à leur place. À l’inverse, Boltar était malin, inventif et rusé. Le fils cadet de l’aubergiste Oldrek était le meneur de la bande et il savait tou-jours distribuer les rôles à la perfection pour faire les quatre-cents coups. Ainsi, c’est à son petit frère Drek qu’il confiait toutes les opérations de chapardage, tout particulièrement lors-qu’il s’agissait d’approvisionner la troupe avec les délicieux gâ-teaux au miel que Crélia gardait sous haute protection dans ses cuisines. Vif, rapide et espiègle, le jeune garçon un peu rondouil-lard et aux boucles rousses était difficile à attraper. Et si d’aventure il se faisait prendre, il utilisait à merveille sa bonne bouille parsemée de taches de rousseur pour se faire pardonner. Quant à Vorenn, le cadet de Solovar, le responsable de l’Hôtel des affaires, il héritait toujours des missions à caractère diplo-matique. Ce jeune blondinet à la mine charmante et sympa-thique était expert dans l’art de la négociation et n’avait pas son pareil pour convaincre Fulvek de les laisser jouer dans les entrepôts, dont il était le patron.
L’autorité de Boltar n’était toutefois qu’une façade, car cette bande de joyeux et inséparables galopins était en fait sous la totale domination de la belle Arnella. Elle était leur princesse et ne laissait jamais passer la moindre occasion d’user et d’abuser de cette position. Elle adorait tout particulièrement les mettre à l’épreuve à tour de rôle afin que chacun de ses chevaliers ser-vants puisse lui prouver sa valeur et surtout sa soumission. En retour, le loyal sujet était gratifié d’un sourire enjôleur pour lui faire oublier tous les efforts accomplis et renforcer subtilement son asservissement. Gundar se délectait d’être la victime plus que consentante de ce jeu. En revanche, il fulminait intérieure-ment quand la belle jetait son dévolu sur l’un de ses camarades. Cette rage était un véritable délice pour Arnella, qui ne man-quait pas de lui lancer de petites œillades moqueuses pour ai-guillonner sa jalousie. Cependant, ce jour-là, la princesse épar-gna ses sujets. Toute heureuse de retrouver Gundar, elle préféra se lancer avec eux dans une formidable partie de cache-cache qui dura jusqu’en fin d’après-midi. Fourbus, les enfants décidè-rent alors de s’installer sur la margelle du grand puits dans la cour pour se reposer un peu en regardant passer tous les invi-tés du banquet, qui n’allaient pas tarder à arriver.
Le premier à entrer dans la cour fut Oldrek. Ayant excep-tionnellement peu de clients ce jour-là, il avait laissé sa femme et son fils aîné, Almar, tenir seuls l’auberge. Il fut rapidement suivi par deux très belles jeunes femmes au visage gracieux et rayonnant de bonheur et de sérénité. L’une d’elles avait de su-perbes cheveux aux grandes boucles brun sombre lui descen-dant jusqu’au milieu du dos, tandis que l’autre avait de longs cheveux de miel doré délicatement ondulés. Elles avaient paré leur chevelure de quelques fleurs blanches, et deux jolies nattes leur ceignaient le front. Chaussées de simples sandales, elles portaient toutes deux une longue robe de lin sans manches, d’un blanc immaculé, resserrée à la taille par une fine corde-lette dorée. En passant à côté des enfants, elles leur adressèrent un sourire radieux exprimant une bonté et une bienveillance infinies. Les garçons en restèrent cois, comme hypnotisés, si bien qu’Arnella dut se racler bruyamment la gorge pour les rappeler à l’ordre. La belle n’obtint cependant pas l’effet es-compté. Bien au contraire ! Ses camarades se jetèrent immédia-tement sur cette occasion inespérée de se venger des tourments qu’elle leur infligeait si souvent. Tout en se délectant de ses ré-actions, ils se mirent à échanger leurs points de vue sur la beauté des deux jeunes femmes.
— Comme elles sont belles ! s’exclama Boltar.
— Superbes, tu veux dire, renchérit Vorenn.
— C’est qui ? s’enquit Gundar.
— Horalia et Jalèna, les deux nouvelles prêtresses du temple de Sen Kemeth à Tarkenn, répondit Boltar.
— Celle qui a les cheveux bruns, c’est Jalèna, dit Drek.
— Nan ! C’est Horalia ! corrigea Boltar.
— T’es sûr ? répliqua Drek.
— Certain. Elle est trop belle ! T’as vu ses yeux dorés ? Ils sont vraiment incroyables. J’ai jamais vu des yeux aussi beaux.
Outragée par ce manque de déférence à son égard et par cette infidélité inacceptable, Arnella se raidit et haussa dédai-gneusement les épaules en tournant ostensiblement le dos à ses camarades. Elle resta ainsi un moment, ne prêtant aucune at-tention au passage de Solovar et de Fulvek. Elle finit cependant par sortir de sa bouderie lorsque des bruits de sabots retenti-rent. Un cavalier monté sur un grand étalon gris pommelé en-tra alors dans la cour. Il portait une longue tunique gris foncé, avec un aigle noir brodé sur la poitrine. Ses bottes étaient im-peccables, et son casque brillait comme un miroir. Arrivé au milieu de la cour, l’homme mit pied à terre et ôta son casque. Il était grand et assez robuste, et ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’années. Ses grandes boucles brunes lui tombaient sur les épaules, et sa fine barbe était soigneusement taillée. Il s’avança vers les enfants et s’arrêta pour les saluer :
— Bonsoir, les enfants.
— Bonsoir, Capitaine, répondirent-ils en chœur, à l’exception de Gundar.
Le jeune garçon resta silencieux, car il ne connaissait pas cet homme et surtout, il était fort impressionné, autant par les gravures ornant le fourreau de sa longue épée que par son re-gard d’acier, empreint de fierté et de noblesse. Le capitaine le dévisagea un bref instant, puis il confia sa monture à Albar et se dirigea vers le perron. Intrigué, le fils du sarghaï demanda à ses compagnons qui était ce soldat.
— C’est le capitaine Brenn, expliqua Vorenn. C’est le chef de la garnison de Tarkenn.
— Il est là depuis un an, à peu près, précisa Boltar.
— Il est comment ? dit Gundar.
— Tu veux dire s’il est gentil ou pas ? Bah, tu sais, il ne vient pas souvent, et on le connaît pas trop.
— En tout cas, il a une grande épée. Il doit être fort, ajouta Toblek.
À ce moment, Arnella coupa net leur conversation :
— Eh ! Regardez qui voilà !
— C’est Oncle Zol ! s’écria Drek en bondissant de la margelle pour foncer vers l’homme qui venait de franchir le porche.
Ses camarades le suivirent aussitôt, mais le fils du sarghaï, lui, resta en arrière, observant d’abord le vieil homme qui s’avançait dans la cour d’un pas alerte. Sous sa longue robe grise à capuche, il semblait être d’un âge très respectable. Ses doigts étaient aussi noueux que le long bâton de bois qu’il tenait dans la main droite. Ses longs cheveux blancs, un peu hirsutes, lui faisaient une couronne autour de son crâne dégarni, et sa barbe blanche en bataille lui tombait sur la poitrine.
S’apercevant que son cher Gundar était resté près du puits, Arnella vint le chercher.
— Oncle Zol, je te présente Gundar. Son père est un grand chef de clan holtarán, déclara-t-elle solennellement.
— Je suis honoré de faire ta connaissance, Gundar, fils de sarghaï, répondit le vieil homme d’une voix apaisante et pleine de gentillesse, tout en le fixant d’un regard pénétrant.
Ses yeux étaient d’un bleu clair intense, vif et lumineux comme un glacier. Leur éclat était si surprenant que le jeune garçon s’en trouva tout décontenancé. Percevant son malaise, le vieillard se présenta à son tour avec un grand sourire chaleu-reux pour le rassurer :
— Je me nomme Zoldar, mais tu peux m’appeler « Oncle Zol », comme tes camarades. Je suis conteur et je me suis ins-tallé depuis quelque temps à l’auberge d’Oldrek.
— C’est quoi un conteur ? demanda Gundar.
— Je gagne ma vie en racontant des histoires aux voyageurs dans les auberges et les tavernes.
— Des histoires vraies ?
— Certaines, oui, mais j’en invente aussi beaucoup.
— Comment tu connais autant d’histoires ? questionna To-blek.
— Bah ! comme tu peux le voir, mon garçon, je ne suis plus tout jeune. J’ai eu le temps d’en apprendre beaucoup et d’en imaginer le double.
— Tu vas nous en raconter une, ce soir ? s’enquit Drek, plein d’espoir.
— Certainement… si Maître Darek y consent, bien sûr.
À ce moment, Crélia et Issalia firent irruption sur le perron pour faire rentrer les enfants, car le jour commençait à décli-ner, et ils allaient bientôt passer à table. Lorsqu’il passa à côté des deux femmes, Crélia intercepta Gundar pour lui dire que sa mère l’attendait pour le bain avant le repas. Comme le jeune garçon se renfrogna, Arnella éclata de rire. En réponse, le fils du sarghaï lui jeta un œil noir qui fit place à un grand sourire moqueur quand Issalia s’adressa à sa fille :
— Je suis sûre que cela te fera le plus grand bien également, ma chère fille.
Pour le banquet, les invités se rendirent dans la grande salle prévue à cet effet au rez-de-chaussée. Darek l’avait voulue à l’image de sa réussite : décorée de façon simple, mais avec des objets de grande valeur de diverses provenances. Le précieux bois brun sombre du grand buffet, de la longue table ovale et des nombreuses chaises qui l’entouraient contrastait avec les dalles de marbre blanc du sol. De belles tentures de velours vermillon encadraient chacune des cinq grandes fenêtres du mur de façade, tandis que sur le mur opposé, une large toile représentait une carte du monde connu, où figuraient les plus grandes villes et surtout, les routes commerciales. Aux quatre coins de la pièce, de magnifiques scabellons en chêne portaient de précieux vases en porcelaine venus du lointain empire Ur-zaka. Adossée au mur du fond, une imposante cheminée de marbre abritait un foyer où de chaleureuses flammes crépi-taient doucement, et un grand lustre de bronze finement tra-vaillé dispensait un éclairage généreux, tout comme les candé-labres disposés sur les deux commodes et le grand buffet.
Quand Borkán et sa famille entrèrent dans la pièce, le capi-taine Brenn, qui s’y trouvait déjà, s’empressa de venir les saluer. Il passa rapidement devant le sarghaï avant de s’incliner res-pectueusement face à Loria en faisant claquer bruyamment ses talons.
— Je suis le capitaine Brenn, commandant de la Légion royale à Tarkenn. Pour vous servir, Madame, dit-il solennelle-ment en lui baisant la main.
En se redressant, il lui lança un regard pétillant qui surprit l’épouse du sarghaï, la laissant sans voix. Puis il s’avança vers Gundar.
— Et toi, mon jeune ami, comment te nommes-tu ? Nous ne nous sommes point présentés, tout à l’heure, dans la cour.
— Je m’appelle Gundar, répondit timidement le jeune garçon, toujours impressionné par l’officier.
— Voilà un joli nom bien de chez nous, commenta le capi-taine. Eh bien, même si je ne suis pas ici chez moi, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au comptoir et à Tarkenn, déclara-t-il avant de s’éloigner.
Borkán le considéra un instant d’un regard foudroyant que son épouse ne manqua pas de remarquer.
— Mon tendre époux serait-il jaloux ? le taquina-t-elle.
— Moi ? Jaloux de ce gringalet en costume de marionnette ? grommela le sarghaï.
— Gringalet ? Moi, je le trouve plutôt bien bâti et très élégant, rétorqua Loria.
Borkán préféra ne pas répondre à l’affectueuse provocation de son épouse et alla s’asseoir à la place que lui désignait Pélia. Loria s’installa près de lui et fit signe à Gundar de venir se pla-cer à côté d’elle. Elle tenait absolument à être entre son fils et son époux, car elle savait que leur connaissance des usages de la société et des règles de la bienséance était très sommaire, et qu’ils auraient besoin de son assistance pour ne pas se couvrir de ridicule.
Une fois tout le monde à table, Darek prit la parole pour ou-vrir le banquet :
— Mes chers amis, nous sommes réunis ce soir pour fêter le retour de ma fille, de son époux et de mon petit-fils adoré. Et ce n’est pas tout ! Nous avons également une autre raison de nous réjouir ce soir. Mais je vous réserve la surprise pour tout à l’heure. Pour l’instant, mangeons, mes amis !
Cette fois, Crélia avait eu le temps d’exprimer tout son art, et les plats qu’elle avait confectionnés étaient un véritable régal, tant pour les yeux que pour le palais. Les convives se délectè-rent tout au long du repas, les saveurs tantôt douces, tantôt épicées se succédant ou s’entremêlant dans une parfaite har-monie. Les mets étaient si délicieux que la pauvre Loria eut toutes les peines du monde à forcer discrètement son époux et son fils à respecter les convenances au lieu de vider leur assiette avant que Pélia eût fini de servir toute l’assemblée. Par leur parfum, certains plats rappelèrent à Gundar ses grands mo-ments culinaires avec son ami Zorán. Mais ce qui ravissait le jeune garçon par-dessus tout, c’était d’avoir Arnella juste en face de lui. Au début de la soirée, il avait d’abord été contrarié de ne pas être à côté d’elle. Mais il avait très vite compris l’avantage de la situation. Il pouvait en effet l’admirer tout à loisir et échanger de tendres regards avec elle.
Alors que Crélia s’apprêtait à faire servir le dessert, Darek s’adressa de nouveau à ses invités :
— Je sais que vous êtes tous impatients de goûter l’excellent gâteau que nous a préparé ma chère fille, mais avant, il est temps que je vous fasse la surprise que je vous ai promise avant le repas.
— Tout à fait, Maître Darek ! s’exclama Oldrek.
— Mes chers amis, reprit le marchand, j’ai l’immense joie de vous annoncer que ma douce Loria attend un enfant !
Cette nouvelle remplit tout le monde de joie, et tous félicitè-rent chaleureusement Borkán et son épouse.
— Et pour quand cet heureux événement est-il prévu ? de-manda le vieux Zoldar.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Voilà qui est parfait, reprit-il. Vous pourrez ainsi passer les mauvaises saisons bien au chaud. Et je suis certain que votre père et votre sœur ne manqueront pas de vous dorloter dans un petit nid bien douillet.
— Vous avez mille fois raison, intervint Darek. À propos, mon ami Zoldar, n’auriez-vous pas une excellente histoire à nous raconter pour fêter cela ?
Le vieux conteur fit mine de réfléchir un instant en se cares-sant doucement la barbe, puis son regard fit lentement le tour de la pièce pour s’assurer que toute l’assemblée était suspendue à ses lèvres.
— J’ai justement une belle histoire sur la naissance et la re-naissance de l’empire, répondit-il. C’est un mélange de faits historiques et de prophéties. Mais je pense qu’il serait plus op-portun de vous la narrer sur un bon digestif, comme votre ex-cellente liqueur de prune, par exemple.
Tandis que Darek s’empressait de faire servir son fameux breuvage, Zoldar se leva, s’éclaircit la gorge et recula de quelques pas pour entamer son récit avec une attitude théâ-trale :
— Il y a bien longtemps, les dieux utilisèrent Dhar Kemeth, la Source de Vie du tout-puissant seigneur Sen Kemeth, pour se divertir. Ce faisant, ils engendrèrent d’horribles créatures qui terrifiaient les hommes. Pour qu’ils puissent se défendre contre ces monstres et pour empêcher ses frères de se servir à nou-veau de Dhar Kemeth, le grand seigneur de la Vie décida de re-mettre les pouvoirs des dieux aux hommes. En observant les peuples des hommes, il vit que seuls les Eldrìns faisaient preuve d’assez de sagesse et de raison pour disposer d’une telle puis-sance. Au lieu de conquérir de nombreuses terres, ils n’avaient fondé qu’une seule mais très belle cité : Ezeldrìn. Ils y vivaient en paix et avaient construit une vaste bibliothèque et une grande université pour y conserver et y enseigner toutes les connaissances de l’humanité. Sen Kemeth ordonna donc aux Eldrìns de lui consacrer leurs plus belles vierges et de construire un autel de cristal en son honneur. Pendant ce temps, il tailla six pierres dans le roc le plus dur et plaça en chacune d’elles les pouvoirs d’un des autres dieux.
Zoldar fit une pause pour avaler une gorgée de la délicieuse liqueur de prune de son hôte en prenant tout son temps pour attiser la curiosité des convives, puis il reprit :
— Le jour de son vingt-troisième anniversaire, la plus belle des vierges eldrìnes se présenta devant l’autel sacré, comme l’avait demandé le grand seigneur de la Vie. Celui-ci prit alors forme humaine sous les traits d’un jeune et beau chevalier et s’approcha de la jeune femme. Il lui demanda de tenir ses mains en coupe devant sa poitrine et, avec une grande délica-tesse, y déposa Dhar Kemeth, qui se mit aussitôt à luire d’une douce lumière rouge-orangé palpitante. Puis il sortit sa longue épée de son fourreau d’or, transperça la Source de Vie et d’un geste serein, enfonça sa lame jusqu’au cœur de la jeune femme, qui ferma lentement les yeux sans éprouver la moindre douleur.
Tandis qu’un murmure peiné et angoissé faisait le tour de la table, le vieux conteur but une nouvelle gorgée et prit un air grave pour faire monter la tension dans son auditoire pendant quelques secondes avant de poursuivre avec de grands gestes et le visage marqué par une expression dramatique :
— Une aveuglante lumière dorée jaillit alors de la Source de Vie et s’écoula le long de l’épée en un fantastique flot vivant, tel un serpent étincelant, pour envahir le sein de la belle et lui transmettre le Pouvoir de Vie ! Au contact de cette force vitale infinie, la jeune vierge rouvrit les yeux. Une grande béatitude et une profonde sérénité illuminaient son délicieux visage. Sen Kemeth lui sourit tendrement et retira doucement son épée.
Un long soupir de soulagement parcourut l’assemblée. Zol-dar en profita pour se rincer de nouveau la gorge avant de con-tinuer son histoire :
— Le tout-puissant seigneur de la Vie déposa délicatement son épée aux pieds de la jeune vierge, puis il lui passa autour du cou un collier tressé de fils d’or sur lequel il avait enfilé les six Pierres de Pouvoirs. Celles-ci se changèrent aussitôt en de su-blimes pierres précieuses brillant d’une douce lumière irisée. Le grand Sen Kemeth contempla un moment la très belle jeune femme, puis il lui ordonna de régner sur le Premier Monde, au nom de la paix, de la justice et de la liberté. En échange, il lui accorda un privilège exceptionnel : sa jeunesse et sa beauté se-raient préservées pendant tout son règne. C’est ainsi que na-quit l’empire eldrìn, et la première impératrice régna longtemps avec une extrême bonté sur tous les royaumes d’occident.
— C’était il y a si longtemps, commenta la jeune prêtresse Jalèna, l’air nostalgique.
— Nous ne sommes pas instruits comme nos prêtresses, dit Fulvek. Aujourd’hui, il n’y a plus d’empire. Comment cela se fait-il ? Que s’est-il passé ensuite ?
— C’est justement la suite de mon histoire, répondit Zoldar. Quand le tout-puissant Sen Kemeth estimait qu’une impératrice l’avait bien servi, il choisissait une autre vierge consacrée pour lui succéder sur le trône. La transmission du Pouvoir de Vie et du Collier se faisait sur l’Autel sacré, le jour des vingt-trois ans de la nouvelle impératrice. De nombreuses souveraines se suc-cédèrent ainsi sur le trône impérial pendant presque deux mil-lénaires. Hélas ! la jalousie des dieux et la soif de pouvoir des hommes mit fin à cette époque bénie. Les dieux incitèrent des mages corrompus à s’emparer du Collier de Pouvoirs. À leur tour, ces mages poussèrent leurs rois à se rebeller contre l’empire. Il s’ensuivit une guerre qui dura plus de cent-cinquante ans. Un jour, notre grand seigneur Sen Kemeth choisit une très belle vierge pour succéder à la douce et belle Ellora, qui régnait depuis trente ans. Elle s’appelait Sangara et venait tout juste d’avoir vingt-deux ans. Elle devait donc pa-tienter une année pour monter sur le trône. C’était la première fois que le grand seigneur de la Vie choisissait sa future impéra-trice aussi longtemps avant l’âge requis. Les sages du Grand Conseil eldrìn mirent à profit ce temps pour bien la préparer à diriger l’empire, car la situation était difficile, et la guerre fai-sait toujours rage, même si les mages corrompus commen-çaient à désespérer de parvenir un jour à leurs fins, tant l’impératrice Ellora défendait la liberté et la justice avec un cou-rage exemplaire. Malheureusement, peu de temps avant ses vingt-trois ans, le seigneur Sen Kemeth retira sa confiance à la belle Sangara et choisit une autre jeune vierge pour monter sur le trône. Sangara en fut profondément attristée et surtout, elle en conçut une haine terrible, non seulement à l’égard de notre grand seigneur de la Vie, mais aussi de l’empire tout entier. Pour se venger, elle rencontra en secret Kalandraj, le grand mage du royaume de Sémor. Elle lui proposa de lui remettre le Collier de l’impératrice en échange d’être couronnée reine d’Arkol une fois l’empire détruit. Inutile de vous dire, chers amis, que ce sorcier malfaisant s’empressa d’accepter cette al-léchante proposition. Il mit au point un plan de bataille avec les autres mages rebelles, et le moment venu, Sangara déroba le Collier de Pouvoirs et le lui remit. Kalandraj donna alors le si-gnal, et les ennemis de l’empire attaquèrent de concert.
Le vieux conteur fit encore une courte pause pour se faire servir un nouveau verre de liqueur et entretenir le suspense.
— Malgré la détermination et le courage de ses valeureux soldats, continua-t-il sur un ton grave, l’armée arkolène, bras armé de l’empire, se retrouva débordée. Tandis qu’au sud les troupes phargites de Naros, premier du nom, attaquaient la forteresse de Tor-Ragdenn, les armées dolraques du roi Thorg s’emparaient de toutes les places fortes du nord et même d’Ezeldrìn, la capitale impériale. L’empire était défait. Ellora dut s’enfuir et se cacher, et la jeune vierge qui devait lui succé-der perdit la vie dans la bataille. Les mages corrompus se dis-putèrent le Collier. Celui-ci fut brisé, les Pierres tombèrent cha-cune entre des mains différentes et personne ne parvint à ob-tenir la victoire. Les Arkolènes réussirent à négocier la paix avec les Phargites et les Dolraques, et ils retrouvèrent la totalité de leur territoire. Quant à Sangara, elle n’eut pas le royaume qu’elle espérait, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elle. Au-jourd’hui, nous sommes en paix, mais cet équilibre est fragile, et les incidents aux frontières ne manquent pas. Si l’empire était restauré, tous les royaumes d’occident retrouveraient une paix solide et durable. Et c’est justement ce que nous annonce une prophétie très ancienne.
Un nouveau soupir de soulagement résonna dans la salle. Zoldar saisit l’occasion pour marquer une ultime pause, un peu plus longue, afin d’accroître l’impatience de son auditoire. Puis, après avoir vérifié d’un œil malicieux que l’attention de chacun était entièrement tournée vers lui, il reprit sa narration :
— La légende dit que cette prophétie a été dictée à un prêtre par le grand seigneur Sen Amrak lui-même. Je ne sais si cela est vrai, mais sachez, mes amis, qu’elle avait prédit les tra-giques événements que je viens de vous narrer. Mais ce n’est pas tout : elle nous apprend aussi qu’un jour un enfant viendra au monde avec la marque de notre grand seigneur Sen Kemeth. Il sera son champion pour terrasser à tout jamais les forces des dieux rebelles, et il réunira de nouveau tous les Pouvoirs entre les mains d’une nouvelle impératrice.
Le capitaine Brenn se tourna alors vers le vieux conteur, l’air amusé.
— Dis-moi, cher vieil homme, dit-il, n’est-ce pas la prophétie des Sept Pouvoirs dont tu nous parles là ?
— Quelle érudition, cher Capitaine ! répondit Zoldar. De nos jours, peu de gens connaissent cette prophétie. Je me demande même combien se souviennent encore de l’histoire de l’empire. Ce sont maintenant près de cinq siècles qui nous séparent de ces tristes événements… D’ailleurs, comment se fait-il que vous connaissiez ce texte si ancien ?
— Figurez-vous que je suis, moi aussi, passionné par notre histoire. Lorsque je servais dans la Légion royale à Osgarenn, j’avais le privilège de pouvoir me rendre régulièrement à la bi-bliothèque royale. On y trouve de nombreuses copies de précieux manuscrits de la Grande Bibliothèque d’Ezeldrìn. Et parmi ces copies, il y a précisément cette prophétie. J’adore ce texte, car il nous redonne de l’espoir, et avec cet espoir, nous rebâtirons la grandeur de notre glorieux passé.
— Nobles et belles paroles, reprit Zoldar. J’admire votre foi, Capitaine. Puissent les dieux vous entendre et insuffler cette ardeur dans le cœur de tous les hommes.
— Que notre grand seigneur Sen Kemeth soit béni pour ses bienfaits et qu’il nous révèle bientôt l’Élu, déclara solennelle-ment la jeune prêtresse Horalia en inclinant la tête et en joi-gnant les mains en signe de prière.
Toute l’assemblée l’imita aussitôt, puis Darek proposa à tous les convives de passer dans le grand salon, où le vieux Zoldar raconta encore quelques histoires captivantes pour divertir le brave marchand et ses hôtes.
Le lendemain matin, Gundar fut réveillé assez tôt par la douce voix de sa mère :
— Lève-toi tout de suite, si tu veux pouvoir passer un peu de temps avec ton père avant son départ.
Gundar bondit aussitôt de son lit et se précipita dans l’escalier tout en enfilant sommairement sa tunique. Il fit un rapide détour par les cuisines et s’empara d’une miche de pain encore toute chaude avant de débouler dans la cour. Darek, Korenn et Arnella étaient déjà là, à côté de Borkán, qui était occupé à charger des marchandises sur son cheval de bât.
— Ah ! tu tombes bien, fiston, lui dit le sarghaï. Aide-moi à charger ces sacs.
— Paaï, pourquoi tu pars déjà ? demanda le jeune garçon, la mine attristée.
— Tu sais bien que je dois retrouver notre clan dans le nord pour les affaires. Et si je veux être là quand ta mère mettra le bébé au monde, je ne dois pas prendre de retard.
— Voyons ! intervint Darek, soyez raisonnable, Seigneur Borkán. Vous savez très bien que votre frère saura faire de très bonnes affaires. Quant à ces marchandises, je peux vous en offrir un très bon prix.
— Sans vouloir vous offenser, Maître Darek, ce n’est pas à vous que je vais apprendre comment fonctionnent les affaires. J’ai des clients et des fournisseurs fidèles à traiter avec le plus grand soin à Galarenn. Et puis, vous savez bien que je ne peux pas rester ici à ne rien faire pendant plusieurs lunes.
— C’est bien vrai, ajouta Loria, qui venait de les rejoindre. Tu finirais par tourner en rond comme un ours en cage et tu de-viendrais vite insupportable.
Le sarghaï se retourna en souriant et embrassa tendrement son épouse. Puis il prit Gundar dans ses bras et le serra très fort contre lui.
— Veille sur ta mère pendant mon absence, mon garçon. Je sais que je peux compter sur toi, et que rien ne peut lui arriver avec toi à ses côtés.
Le jeune garçon acquiesça d’un signe de tête. Borkán le repo-sa au sol et enfourcha sa monture. Il salua Darek et talonna sa jument, qui se mit en route d’un pas tranquille, suivie par le cheval de bât. Gundar ne quitta pas son père des yeux jusqu’à ce qu’il fût sorti de la grande cour, puis il se retourna, la tête basse. Voyant son air mélancolique, Arnella s’avança et lui passa un bras autour des épaules.
— Tu es triste de voir ton père partir, n’est-ce pas ? lui dit-elle d’une voix extrêmement douce.
C’était la première fois que la jeune fille lui parlait ainsi et qu’elle le touchait aussi affectueusement. Gundar en fut tout ébranlé. Il ne savait que dire ni que faire, tiraillé entre son désir intense de se serrer contre elle et sa fierté de futur sarghaï, qui lui interdisait toute manifestation de faiblesse, surtout devant une fille. Après un instant d’hésitation, il se ressaisit.
— Ne t’inquiète pas, tout va bien. J’ai l’habitude, tu sais. Mon père part souvent.
En réalité, le sarghaï ne l’avait jamais quitté pour une aussi longue durée ni pour une destination si lointaine. Gundar en avait la gorge serrée, mais il était satisfait d’avoir su maîtriser ses émotions pour n’en rien laisser paraître. En même temps, il était frustré de perdre ainsi une superbe occasion de se faire consoler par la belle Arnella. Décidément, sa mère avait encore une fois raison : devenir sarghaï était vraiment très éprouvant !
— J’aime mieux ça, reprit la fille de l’intendant, sur un ton plus habituel, feignant de croire le fils du sarghaï pour ne pas le vexer. Au fait, qu’est-ce que c’est que cette histoire de lunes, dont ton père a parlé tout à l’heure ?
— C’est notre calendrier. Chez vous, on compte en septaines et en saisons. Nous, nous comptons en lunes.
— Mais c’est impossible ! s’exclama la jeune fille, sidérée. La Lune, il n’y en a qu’une ! On ne peut pas en compter plusieurs.
Gundar éclata de rire. Trop heureux de pouvoir lui montrer son savoir, il l’emmena avec lui pour lui expliquer la mesure du temps chez les Holtaráns.
Durant les deux septaines qui suivirent, Gundar et ses cama-rades passèrent toutes leurs journées à l’extérieur pour profiter des derniers beaux jours avant l’arrivée du froid et du mauvais temps. Tantôt les valeureux chevaliers s’affrontaient courageu-sement au bord de la grande route pour les beaux yeux de leur belle princesse, tantôt ils partaient explorer les petites collines de rocaille à l’ouest et au sud du domaine. Un jour où ils s’étaient aventurés un peu plus loin qu’à l’accoutumée, ils s’arrêtèrent en haut d’une colline qui surplombait la ville de Tarkenn, flanquée du fort de la Légion royale. Tandis que ses camarades observaient le va-et-vient des chariots de mar-chands sur la route, Vorenn remarqua une petite maison en pierres sèches perchée au sommet de la colline voisine. Boltar décida d’aller y jeter un coup d’œil. Ne sachant pas qui pouvait l’occuper, les enfants s’approchèrent prudemment en se dissi-mulant dans le maquis. Ils s’arrêtèrent à une cinquantaine de pas de la maison pour voir s’il y avait quelqu’un, car l’espace qu’il leur restait à parcourir était à découvert. N’entendant au-cun bruit et ne discernant aucun mouvement aux alentours, Gundar s’avança vers la vieille bâtisse. En présence d’Arnella, il était hors de question de laisser l’un de ses camarades braver le danger avant lui ! Il s’approcha d’une des fenêtres et jeta un œil à l’intérieur. Ne voyant personne, il fit signe au reste de la bande de le rejoindre et poussa doucement la porte d’entrée, qui n’était pas verrouillée. Le grincement des gonds rouillés au-raient pu réveiller une armée. Le fils du sarghaï en eu la chair de poule, mais cette situation excitante était l’occasion rêvée de prouver sa valeur. Il entra donc dans l’unique pièce qui consti-tuait le rez-de-chaussée. Tout était propre et bien rangé. Une dizaine de beaux livres, assez volumineux pour la plupart, étaient posés sur la table.
— Je me demande à qui peut bien appartenir cette maison, dit Vorenn.
— C’est peut-être un berger, suggéra Toblek.
— Tu as déjà vu un berger lire des livres comme ça ? lui lança Boltar sur un ton méprisant.
Gundar s’approcha de la table, ouvrit un gros livre rouge et commença à le feuilleter doucement. C’était un beau manuscrit calligraphié avec soin et illustré de dessins de dragons.
— Tu sais lire ? demanda Arnella, admirative.
— Bien sûr ! répondit le jeune garçon, fier comme un coq. Maaï me donne souvent des leçons d’écriture et de lecture. Elle dit que c’est très important.
— C’est formidable ! répondit-elle. Tu peux me dire ce que ra-conte ce livre, alors ?
— Euh… non. Je ne reconnais aucun mot. Je ne connais même pas ces lettres. Il doit être dans une autre langue.
— C’est vraiment bizarre, dit Boltar. Il y a donc un étranger qui vit ici ? On devrait peut-être aller voir en haut…
Drek se précipita vers l’escalier, mais Gundar le devança et fut le premier sur les marches.
— C’est peut-être dangereux. On ne sait pas ce qu’il y a là-haut. Laisse-moi passer devant, déclara-t-il en bombant osten-siblement le torse.
Le jeune garçon monta d’un pas feutré, comme pour appro-cher un troupeau de chevaux sauvages, un doigt sur la bouche pour signifier à ses compagnons de ne pas faire de bruit. Arrivé en haut, il s’avança jusqu’à la porte de ce qui devait être une chambre. À l’instant où il allait mettre la main sur la poignée, la porte s’ouvrit brutalement. Gundar recula d’un bond en poussant un cri de peur et de surprise.
— Oncle Zol ! Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-il.
— C’est plutôt à moi de te poser… que dis-je… de vous poser cette question, rétorqua le vieil homme en jetant un regard me-naçant sur le petit groupe au pied de l’escalier.
— On se promenait, on a vu la maison et on est entrés pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur et à qui elle était, répondit in-génument Arnella.
— Ah ! oui ! Bien sûr ! Il est tout à fait normal, quand on se balade, de rentrer comme ça, chez les gens, sans frapper à la porte ! répliqua Zoldar en haussant fortement la voix tout en dévalant les marches quatre à quatre.
La pauvre Arnella se recroquevilla sur elle-même et recula d’un pas. N’écoutant que son cœur, Gundar vola à son secours et s’interposa.
— Elle n’y est pour rien, Oncle Zol ! s’exclama-t-il. C’est moi qui suis entré le premier. On croyait que la maison était aban-donnée.
— Noble attitude de ta part, mon jeune ami, que de prendre la défense de cette belle enfant. Mais cela ne la sauvera pas ! Et les autres non plus ! Je vais tous vous punir ! gronda le vieux conteur, les poings sur les hanches et le regard féroce.
Les enfants étaient pétrifiés. Zoldar les fixa longuement dans les yeux l’un après l’autre, puis il éclata d’un rire jovial et amical.
— Ah ! Ah ! je vous ai bien eus, bande de chenapans ! s’esclaffa-t-il. Allons ! N’ayez crainte, je ne suis pas fâché. Je voulais juste vous faire un peu peur et vous montrer votre im-prudence, car vous auriez pu tomber réellement sur quelqu’un de mal intentionné.
Après avoir échangé un dernier regard interrogateur et hési-tant, les enfants éclatèrent de rire à leur tour.
— De toute façon, continua le vieil homme, je ne peux pas vraiment vous blâmer, puisque j’ai fait la même chose que vous il n’y a pas si longtemps. Et comme cette maison était aban-donnée, je me suis dit qu’elle serait toujours plus spacieuse et surtout moins onéreuse qu’une chambre chez Oldrek. Je m’y suis donc installé après quelques menues réparations et un bon nettoyage. Et puis, si jamais le propriétaire revient, je retourne-rai à l’auberge, et il récupérera une maison bien entretenue.
— Dis, Oncle Zol : ils sont à toi, ces livres ? s’enquit Boltar, revenant à leur préoccupation initiale.
— Tout à fait, répondit le vieux conteur.
— Qu’est-ce que tu fais avec ? continua le fils de l’aubergiste.
— Eh bien, vois-tu, pour pouvoir raconter de nombreuses histoires, il faut d’abord les apprendre.
— Mais comment tu fais ? Il y a des livres qui ne sont pas dans notre langue.
— Comment le sais-tu ? Sais-tu lire ? questionna à son tour le vieil homme.
— Moi, non, mais Gundar, oui. Il a regardé le gros livre rouge et il a dit qu’il était écrit dans une langue étrangère.
— Ainsi donc, tu sais lire ? reprit Zoldar en se tournant vers le fils du sarghaï.
— Juste un peu, répondit celui-ci. C’est Maaï qui me donne des leçons.
— C’est très bien ça ! Tu as beaucoup de chance d’avoir une mère qui t’enseigne son précieux savoir.
— Au fait, Oncle Zol, intervint de nouveau Boltar, pourquoi il y a des dragons dans le gros livre rouge ?
— Décidément, j’ai l’impression que ce livre t’intrigue beau-coup, dit le vieil homme. Pour tout te dire, ce livre est écrit en ancien eldrìn et parle des oshibens, les maîtres-dragons de l’empire Urzaka.
— Les maîtres-dragons…, répéta Toblek, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Les dragons, ça existe pour de vrai ? demanda Drek.
— Il y a encore quelques dragons qui vivent là-bas, mais ici, il n’y en a plus depuis très longtemps. Les hommes les ont chas-sés.
— C’est où, Urzaka ? s’enquit Gundar.
— C’est un pays très loin d’ici, à l’est. Bon. Les enfants, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Je n’ai pas le temps de vous donner davantage d’explications aujourd’hui, mais revenez me voir un autre jour. Je me ferai un plaisir de vous raconter toute l’histoire des maîtres-dragons.
Les enfants se dirigèrent alors vers la porte, mais au mo-ment de sortir, Gundar s’arrêta et se retourna pour une der-nière question :
— Oncle Zol, l’histoire que tu nous as racontée l’autre jour, avec l’impératrice, elle est vraie ?
— Oui. L’histoire de l’empire t’intéresse-t-elle ?
— Je me demandais ce qui était arrivé à la femme qui devait devenir impératrice.
— Tu parles de Sangara ? Comme je l’ai dit dans l’histoire, les Pierres de Pouvoirs ont été dispersées, et les mages rebelles n’ont pas réussi à conquérir tous les royaumes. Sangara n’a donc rien obtenu en échange de sa trahison. Elle s’est proba-blement enfuie, et personne n’a plus jamais entendu parler d’elle. Mais dis-moi, comment se fait-il que tu te préoccupes ainsi de son sort et que tu ne te demandes pas ce qu’il est adve-nu de l’impératrice Ellora ?
— C’est que… je… je trouve que c’est très triste et que c’est pas juste pour Sangara. Voilà. Pourquoi Sen Kemeth l’a rejetée ?
— C’est curieux que tu me dises cela, lui répondit doucement Zoldar. Figure-toi que je ressens cela, moi aussi. Nous devons bien être les seuls, car chaque fois que je raconte cette histoire, personne ne se soucie d’elle, et quand quelqu’un s’en inquiète, c’est plutôt pour savoir comment on l’a punie.
Le regard du vieux conteur devint soudain mélancolique. Il resta ainsi quelques instants, comme perdu dans de tristes pen-sées, puis il se ressaisit.
— Ne te méprends quand même pas sur ce que je viens de te dire, mon jeune ami. Ce qui lui est arrivé est bien triste, en effet, mais cela n’excuse pas ses actes. Ce qu’elle a fait était très mal, et voilà maintenant près de cinq-cents ans que les royaumes d’occident sont désunis par sa faute. Bien. Maintenant, il est temps de rentrer chez toi. Quant à moi, il faut que je révise mes histoires pour ce soir et que je prépare ma mise en scène. Ol-drek a beaucoup de clients aujourd’hui, et je dois être à la hau-teur de mon public. Je reprendrai volontiers cette conversation avec toi une autre fois. C’est promis.
— Juste une question, encore, Oncle Zol, dit Gundar. Com-ment fais-tu pour lire le livre sur les dragons s’il est en… eld… eldrìn, c’est ça ?
— En ancien eldrìn, en effet. Eh bien, parce que je connais cette langue, tout simplement.
— Où tu l’as apprise ? demanda Arnella, qui attendait le fils du sarghaï.
— C’est un peu long à expliquer, et je n’ai pas le temps au-jourd’hui. Je vous raconterai tout ça plus tard, mais pour l’instant, soyez gentils, rentrez vite, répliqua Zoldar.
Le vieil homme referma la porte derrière Gundar, et les en-fants s’en retournèrent gaiement au domaine en gambadant comme s’ils chevauchaient de puissants dragons.

Chapitre IV

Un nouvel associé
Tandis que dehors le ciel plombé déversait une pluie froide et pénétrante depuis plus de trois jours, les enfants étaient instal-lés bien au chaud dans la salle de banquets du domaine, réamé-nagée de manière à ce qu’ils puissent suivre les cours dispensés par le vieux Zoldar. Quand son petit-fils lui avait dit que le vieux conteur possédait des beaux livres et qu’il connaissait des langues étrangères, Darek avait aussitôt proposé au vieil homme de venir enseigner son savoir à tous les enfants du comptoir. Pour lui, l’éducation et la connaissance étaient des trésors inestimables auxquels tous les enfants devaient avoir droit. Partageant le même point de vue, Zoldar avait accepté sans la moindre hésitation, d’autant que le confortable revenu que Darek lui proposait en échange de ses services venait à point nommé. Avec la saison froide et le mauvais temps, la fré-quentation du comptoir, et donc de l’auberge d’Oldrek, avait sensiblement diminué, et cela se faisait cruellement sentir dans la bourse du pauvre vieux conteur.
Le fils du sarghaï et ses camarades se retrouvaient donc quatre jours par septaine pour profiter de l’enseignement de leur Oncle Zol. La lecture était la leçon préférée de Gundar. Comme il savait déjà un peu lire, Zoldar l’avait chargé d’assister les autres. Le jeune garçon était particulièrement fier de montrer ainsi son savoir, mais ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était prendre la main d’Arnella pour l’aider à suivre les lignes et les mots. La sensation de sa douce petite menotte dans la sienne le mettait en émoi, et il sentait son cœur chavirer chaque fois qu’elle le gratifiait d’un de ses regards de velours agrémenté d’un petit sourire au charme irrésistible. Malheureu-sement pour lui, ce jour-là, le vieux conteur avait choisi de leur faire travailler le calcul, et ça, Gundar n’aimait pas du tout ! Cependant, il savait qu’un bon sarghaï se devait de maîtriser les chiffres pour mener rondement ses affaires. Il prêta donc une grande attention aux explications de Zoldar et travailla de manière très appliquée pour obtenir de bons résultats. Ses ca-marades l’imitèrent et ils réussirent tous brillamment leurs exercices. Même Toblek triompha des redoutables additions avec lesquelles le vieux conteur l’avait défié. Très satisfait de ses élèves, le vieil homme décida de les récompenser.
— Comme vous avez très bien travaillé, annonça-t-il, je vais vous raconter l’histoire des maîtres-dragons de l’empire Ur-zaka, comme je vous l’ai promis le jour où vous êtes venus visi-ter mon humble demeure.
— Oh ! oui ! Merci, Oncle Zol ! s’écrièrent en chœur les en-fants en se redressant sur leur chaise, les yeux brillants d’excitation.
Le vieux conteur les fit asseoir en demi-cercle devant lui, puis il s’éclaircit la gorge et entama sa narration :
— Il y a bien longtemps, de nombreux dragons vivaient dans tous les royaumes de l’ouest. Ces puissantes et magnifiques créatures dominaient les cieux et cohabitaient pacifiquement avec les hommes. Même s’il était vivement déconseillé de les approcher, certains hommes téméraires, fascinés par leur force et leur beauté, décidèrent de les dompter. Nombre d’entre eux le payèrent de leur vie, mais quelques-uns, plus sages et plus res-pectueux que les autres, parvinrent à les amadouer. Les pre-miers maîtres-dragons étaient nés. Ils pouvaient traverser le monde en chevauchant leur puissante monture. Un maître-dragon ne pouvait avoir qu’un seul dragon, et chaque dragon n’avait qu’un seul maître. Et les deux étaient unis pour la vie.
— Ça ressemble à quoi, un dragon ? demanda Toblek.
— Leur corps tout entier est couvert d’écailles. Leurs quatre pattes sont munies de terribles griffes tranchantes, et leur longue queue se termine par une pointe acérée qui peut trans-percer le roc.
Le vieux conteur joignait si admirablement le geste à la pa-role, que les enfants sursautèrent d’effroi lorsqu’il imita les serres du dragon en dressant ses mains et en recourbant ses doigts noueux vers eux. Ravi de son effet, Zoldar continua sa terrifiante description :
— Quant à leur tête, mes amis, elle est aussi superbe qu’effrayante ! Une formidable tête de reptile, avec de grands yeux rouges flamboyants et une immense gueule garnie de dents prodigieuses, aiguisées comme des couteaux. Certains dragons ont aussi deux grandes cornes recourbées au sommet du crâne. Et puis surtout…
Zoldar marqua une pause stratégique en jetant un long re-gard circulaire à son jeune auditoire pour faire monter la ten-sion.
— Raconte-nous ! Oncle Zol ! s’impatienta Drek.
— Les dragons crachent du feu ! souffla le vieil homme en se penchant vers les enfants, qui poussèrent un cri de frayeur en bondissant sur leur chaise.
— Du feu ? s’écria Arnella.
— Oui, belle enfant. Du feu !
— Comment font-ils ? s’étonna Boltar.
— Ce sont des créatures magiques, dit Zoldar.
Gundar haussa un sourcil et fit une petite grimace, mais il ne dit rien.
— Et c’est grand comment, un dragon ? questionna de nou-veau Toblek.
— Il y en a de différentes tailles. Mais sachez que le plus petit d’entre eux est déjà assez grand et assez fort pour ne faire qu’une bouchée d’un chevalier en armure !
Les enfants poussèrent un nouveau cri d’épouvante et de dé-goût.
— Mais ils ne le font que si on les dérange, les rassura le vieil homme. Les dragons ne sont pas méchants. Ce sont simple-ment des prédateurs puissants qui défendent jalousement leur territoire.
— Pourquoi on les a tués, alors ? s’enquit Gundar.
— À cause de la folie d’un homme, répondit d’un air triste le vieux conteur. Un jour, avant même la fondation de l’empire eldrìn, certains dieux devinrent jaloux de tous les êtres vivants que notre tout-puissant seigneur Sen Kemeth avait enfantés. Ils décidèrent donc d’engendrer leurs propres créatures. Mal-heureusement, ils ne parvinrent à produire que des monstres qui se répandirent partout à travers le Premier Monde, semant la terreur dans tous les royaumes. Pour se défendre, les hommes entreprirent de massacrer ces horribles créatures. C’est alors qu’un roi fou décréta qu’il fallait également exter-miner les dragons, prétendant qu’ils étaient, eux aussi, des êtres malfaisants créés par les dieux rebelles. Il ordonna à quelques maîtres-dragons de l’aider dans son ignoble entre-prise et ensemble, ils réussirent à tuer tous les dragons, sauf quelques-uns, qui s’enfuirent vers l’empire Urzaka. Accablés de remords, les maîtres-dragons qui avaient aidé le roi fou décidè-rent de les rejoindre. Bien plus sage que les rois d’occident, l’empereur d’Urzaka les accueillit avec bienveillance et les invita à enseigner leur art. Voilà pourquoi, aujourd’hui, il ne reste plus que quelques dragons et leurs maîtres dans ce lointain empire.
— Comme c’est triste, dit Arnella en reniflant, une petite larme lui perlant au coin de l’œil.
— Comment tu as appris cette histoire, Oncle Zol ? C’est marqué dans ton gros livre rouge ? demanda Boltar.
— Oui, en effet. Tout est écrit dans ce livre.
— Mais comment tu connais cette langue ? reprit Gundar.
— En fait, pour tout vous dire, je suis né à Ezeldrìn, déclara le vieux conteur. Et par chance, c’est dans cette ville que se trouvent la plus grande université et la plus grande bibliothèque du monde. On les appelle d’ailleurs la Grande Université et la Grande Bibliothèque. Comme j’avais de bonnes dispositions pour apprendre et que je voulais tout savoir sur tout, j’ai suivi les cours de l’université. Et grâce à la bibliothèque, j’avais à portée de main une quantité inimaginable de livres. J’y ai ap-pris énormément de choses.
— Tu es un Eldrìn ? dit Arnella, la lèvre pendante.
— Oui, en effet, répondit Zoldar avec un sourire amusé. Est-ce donc si extraordinaire que cela ?
— Non… C’est juste que… je ne pensais pas…
— Tu pourrais nous emmener à Ezeldrìn, un jour ? intervint Gundar.
— Pourquoi pas. Mais il faut le mériter. Si vous travaillez bien et que vous suivez mes leçons avec assiduité, je…
À ce moment, la porte s’ouvrit doucement. Darek entra dans la pièce et s’avança.
— Mon cher Zoldar, votre ami Bolgarán vient d’arriver. Il nous attend au grand salon. Suivez-moi, je vous prie. Vous re-prendrez votre leçon une autre fois.
Zoldar libéra ses élèves, puis les deux hommes sortirent de la pièce. Intrigué par le nom à consonance holtaráne que venait de prononcer son grand-père, Gundar leur emboîta le pas en compagnie d’Arnella. Quand ils arrivèrent dans le grand salon, Zoldar et son ami Bolgarán se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, manifestement très heureux de se retrouver. L’homme était assez grand et avait effectivement les yeux sombres et les longs cheveux noirs et lisses des Holtaráns. Il portait une fine moustache soigneusement taillée, comme celle de Borkán. En revanche, il était vêtu à la mode arkolène. Ses vêtements sem-blaient d’ailleurs de grande qualité. Sa tunique, son pantalon et ses bottes étaient assorties avec goût, et le grand manteau qu’il venait de confier à Pélia était confectionné dans un très beau cuir de bison des steppes. Au moment où les trois hommes s’installèrent dans les confortables fauteuils du salon, Darek remarqua la présence des deux enfants.
— Qu’est-ce que vous faites là ? leur lança-t-il sur un ton de reproches qu’il n’avait pas l’habitude d’employer. Il ne me semble pas vous avoir autorisés à vous mêler des conversations des grandes personnes !
Gundar et Arnella se regardèrent puis baissèrent la tête, l’air penauds, sans trop savoir que répondre.
— Bon. Allez vous asseoir sur une banquette et soyez sages et silencieux. Je ne veux rien entendre.
Les enfants ne se firent pas prier et obtempérèrent immédia-tement sans émettre le moindre son.
— Revenons à nos affaires, reprit Darek. Mon cher Bolgarán, je suis très honoré de rencontrer enfin l’homme d’affaires dont mon ami Zoldar a tant vanté les talents de négociateur hors pair.
— Tout l’honneur est pour moi, Maître Darek, répondit le marchand. Votre réputation n’est plus à faire et dépasse large-ment les frontières du royaume d’Arkol. Mais dites-moi un peu, avant de parler affaires : ce jeune garçon avec ses longs che-veux noirs, ne serait-il pas d’origine holtaráne, par hasard ?
— C’est mon petit-fils, Gundar, répondit Darek. Son père est le sarghaï d’un clan de Holtaráns du sud.
— Je connais presque tous les sarghaïs du sud. Comment s’appelle-t-il ?
— Borkán.
— Voilà qui est extraordinaire ! s’exclama Bolgarán. Je le connais très bien. Nous avons mené pas mal de négociations ensemble. Ah ! Ce sacré Borkán ! Mais alors, il est chez vous en ce moment ? Pourrais-je le voir après notre entretien ?
— Hélas ! mon cher ami, puisque vous le connaissez bien, vous savez qu’il ne tient pas en place. Il est reparti depuis un moment pour le nord et devrait être de retour prochainement pour l’accouchement de son épouse.
— En voilà une excellente nouvelle ! Ainsi, cette merveilleuse Loria est enceinte… Il faut absolument que je lui présente mes hommages, cher Maître Darek.
— Vous aurez très bientôt tout le loisir de la saluer, car je n’ai pas l’intention de vous laisser partir aussi vite. Je comptais vous proposer mon hospitalité au moins pendant quelques jours pour mettre au point tous les détails de notre nouveau partenariat.
— Partenariat ? Que voulez-vous dire ? s’enquit Bolgarán, les yeux soudain brillants de curiosité.
— Comme vous l’avez si bien dit, je suis connu un peu par-tout pour mes qualités de négociateur. Mais le temps passe. Je ne suis plus tout jeune et…
— Ah ! Ne me faites pas croire que vous ne savez plus d’où vient le vent lorsqu’il porte l’odeur d’une affaire juteuse.
— Non, non. Je pense bien être toujours le meilleur sur ce terrain. Mais, comme vous le savez aussi bien que moi, pour obtenir le meilleur prix, il faut limiter les intermédiaires. Et aujourd’hui, je ne suis plus capable de faire de longs déplace-ments pour négocier moi-même les contrats. Quant à ma répu-tation, elle n’est pas toujours un avantage. Les clients se mé-fient parfois et préfèrent traiter avec d’autres, qu’ils pourront plus aisément amadouer.
— Et qu’attendez-vous de moi exactement ? Que je cours aux quatre coins du monde pour conclure des contrats en votre nom ?
— Précisément. Bien entendu, vous toucherez un pourcen-tage substantiel.
— Dans ce cas, je ne serais qu’un intermédiaire. Ne disiez-vous pas à l’instant qu’il faut en limiter le nombre ? Et puis, pourquoi est-ce que je ne négocierais pas ces affaires pour mon propre compte ?
— Parce que vous serez mon associé. Non seulement vous toucherez une commission sur les affaires que vous aurez négo-ciées pour moi, mais en plus, je vous reverserai une part de l’ensemble de mes bénéfices.
Le comptoir de Darek étant sans conteste le plus rentable de tout le royaume, Bolgarán en resta coi un instant, mais l’homme d’affaires avisé qu’il était reprit bien vite ses esprits.
— Je vois. Mais vous, qu’avez-vous à gagner dans tout cela ? demanda-t-il en se caressant doucement la moustache et en plissant les yeux d’un air suspicieux.
— Comme vous le voyez, expliqua Darek en montrant les dé-corations du salon d’un grand geste circulaire de la main, mes affaires sont florissantes. Mais les affaires les plus juteuses sont justement celles que je vais négocier à l’autre bout du monde pour obtenir de grandes quantités de marchandises rares ou exotiques au meilleur prix. Si je perds ces marchés, le comptoir ne vaudra même plus le tiers de ce qu’il représente aujourd’hui. Et tôt ou tard, ces contrats fileront entre les pattes de concurrents rusés de votre trempe. Je préfère donc les con-fier moi-même au meilleur d’entre eux et en faire mon allié. Ainsi, nous serons gagnants tous les deux.
— Ne croyez pas m’influencer par la flatterie, Maître Darek, répliqua Bolgarán. De toute façon, il ne vous est point néces-saire de m’amadouer. Ce serait pure folie de ma part que de refuser une telle offre.
— Rassurez-vous mon cher Bolgarán, je ne cherche pas à vous influencer et encore moins à vous flatter, rétorqua Darek. Pour être franc avec vous, je connaissais aussi un peu votre réputation avant que mon ami Zoldar ne me parle de vous.
— Sacré vieux renard ! J’aurais dû m’en douter ! s’exclama Bolgarán. Eh bien, Maître Darek, marché conclu ! poursuivit-il en empoignant chaleureusement la main du gros marchand rougeaud.

Chapitre V

Lurán
Un beau temps froid et sec avait chassé la pluie et le vent de-puis quelques septaines, comme c’était pratiquement toujours le cas à la saison du Feu dans la région. Chaque jour, Gundar et ses camarades se livraient de belles batailles de boules de neige. Il faut dire que les bourrasques de la saison de l’Ombre leur avaient fourni d’inépuisables munitions. Après quoi, ils ren-traient et allaient retrouver leur ami Zoldar pour se réchauffer en écoutant une de ses innombrables histoires de dragons, de sorcières ou de héros volant au secours de jolies princesses. Les enfants en profitaient très souvent, car le vieux conteur logeait sur place. Darek lui avait réservé un appartement confortable jusqu’au retour des beaux jours pour lui éviter d’affronter la pluie, la neige et le froid sur la route. Le soir, le vieux conteur partageait même le repas avec Darek et sa famille. Korenn, son épouse et Arnella étaient très souvent des leurs également, pour le plus grand plaisir de Gundar, qui se plaçait toujours en bout de table face à la belle jeune fille. La vie au comptoir s’écoulait ainsi paisiblement dans le plus grand bonheur. Malgré tout, une inquiétude sourde commençait à tarauder Loria : Borkán n’était toujours pas de retour alors qu’il avait promis d’être là bien à temps pour l’accouchement, qui était maintenant immi-nent.
Le jour de Sen Rel, alors que tout le royaume fêtait la nou-velle année quinze-mille-deux-cent-soixante-quatre de la Créa-tion, Loria mit au monde un superbe garçon. Sa sœur et la ser-vante Pélia l’avaient assistée pour l’accouchement, qui s’était très bien déroulé. Dès que Crélia sortit de la chambre pour an-noncer la naissance de Lurán, Darek se précipita auprès de sa fille. Le bébé, que Pélia avait déjà lavé et emmailloté, était con-fortablement blotti contre la poitrine de sa mère. Quand son père lui prit la main, Loria fondit en larmes. Des larmes de joie auxquelles se mêlaient celles du chagrin causé par l’absence de son époux.
— Oh ! Père ! sanglota-t-elle. Pourquoi Borkán n’est-il pas là pour admirer son fils ? Que lui est-il donc arrivé ?
— Voyons ! ne te fais pas tant de soucis, lui dit doucement Darek. Tu sais que pour faire de bonnes affaires, il faut souvent plus de temps que prévu.
— Arrête, Père, répliqua-t-elle. Depuis plusieurs jours, tu es-saies par tous les moyens de me rassurer, et je t’en suis recon-naissante. Mais tu connais Borkán aussi bien que moi. Tu sais très bien qu’il n’aurait jamais fait passer aucune affaire avant sa famille. Il a donc forcément dû lui arriver quelque chose.
— Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas forcément grave. Tiens ! Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu une lettre d’un fournisseur de Galarenn. Il me dit que mes marchandises auront du retard, car il y a beaucoup de neige cette année.
— Tu as sans doute raison, acquiesça timidement Loria en séchant ses larmes.
À ce moment, Crélia entra avec Gundar, qui piaffait d’impatience de découvrir son petit frère.
— Mon fils, je te présente ton frère Lurán, lui dit Loria.
Gundar hésita. Il mourait d’envie de s’approcher du bébé pour le voir, et en même temps, il se sentait comme paralysé de peur de faire quelque chose de mal ou de ne pas savoir com-ment se comporter avec son petit frère.
— Allons ! viens, n’aie pas peur. Viens voir comme il est ma-gnifique, dit Loria.
Le jeune garçon s’approcha timidement et écarta maladroi-tement la couverture pour voir le nourrisson. Il l’observa ainsi un moment, l’air à la fois étonné et émerveillé.
— Pourquoi il a les yeux bleus ? finit-il par demander, visi-blement très intrigué.
— Les yeux de tous les bébés sont ainsi, lui expliqua sa mère. Mais ils deviendront bientôt noirs comme les tiens et ceux de ton père.
Surpris par cette explication pour le moins insolite, Gundar resta un instant perplexe, puis il inspecta son petit frère sous tous les angles à la recherche d’une quelconque partie du corps pouvant présenter une autre particularité aussi étrange. Après un bon moment et une observation soignée, il ne trouva rien à l’exception d’une petite tache au niveau de sa cheville droite.
— Tu as vu, Maaï ? fit-il remarquer en montrant la tache en question. On dirait une fleur.
Loria examina attentivement la cheville de son fils.
— De nombreuses personnes ont des taches de naissance, tu sais. Ce n’est pas grave. D’ailleurs, celle-ci est très jolie. Elle ressemble à une rose.
— Bien. Viens avec moi, Gundar, intervint Darek en prenant son petit-fils par la main et en l’entraînant hors de la chambre. Il est temps de laisser ta mère se reposer à présent.
En sortant, il croisa Zoldar qui venait à son tour rendre vi-site à Loria. Le vieux conteur commença par féliciter la jolie femme, puis il s’approcha du bébé pour l’admirer. Quand il aperçut sa tache de naissance, son visage se figea dans une expression de stupéfaction contemplative. Franche et directe comme à son habitude, Crélia questionna le vieil homme sans détour :
— Que vous arrive-t-il, mon brave Zoldar ? Y a-t-il quelque chose d’anormal ?
En l’absence de réponse de la part du vieux conteur, elle in-sista en haussant un peu la voix.
— Eh bien, Zoldar ! répondez-nous ! Que se passe-t-il ?
Le vieil homme sursauta et jeta un lent regard circulaire à ses amis avant de se ressaisir.
— Ne… ne vous inquiétez pas, balbutia-t-il. C’est juste que… cette tache en forme de rose… je… elle me rappelait un souvenir personnel qui m’a troublé, voilà tout. N’en parlons plus. Tout va bien. Permettez-moi de vous dire, ma chère Loria, que vous avez là un magnifique enfant.
— Merci pour votre compliment, mon cher Zoldar, répondit Loria.
La voix faible et un peu tremblante de la jolie femme ainsi que le ton assez morne de sa réponse interpellèrent le vieux conteur.
— Vous me semblez bien fatiguée, dit-il d’un air inquiet. Au-riez-vous un ennui de santé ? Si vous le voulez bien, permettez-moi d’aller vous chercher quelques plantes pour…
— Rassurez-vous, je vais bien, coupa Loria. C’est juste que…
Une larme silencieuse lui perla alors au coin de l’œil.
— Maaï est inquiète pour Paaï, expliqua Gundar. Il devrait déjà être de retour depuis un moment.
— Hum… je vois, dit Zoldar. Je comprends votre inquiétude. Cela dit, la neige est particulièrement abondante, cette année. Les chemins sont peu praticables, et revenir de Galarenn avec tous les chevaux de bât d’un clan prend beaucoup de temps.
— Si vous le dites…, soupira la jolie femme.
4
Mise en avant des Auto-édités / Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault
« Dernier message par Apogon le jeu. 12 déc. 2019 à 16:13 »
Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault










Prologue




   On l’avait prévenu qu’il ne fallait pas aller jouer là-bas, que c’était dangereux, qu’il y avait trop de maisons abandonnées, prêtes à s’écrouler. Mais le danger, il a toujours aimé ça et puis il faut bien qu’il trouve des coins tranquilles pour ses parties de chasse.

   Chasser, c’est son plaisir ! Trouver des petits animaux, jouer avec eux, faire durer leurs souffrances, les voir paniquer, puis les tuer, lentement, douloureusement, les entendre couiner une dernière fois et enfin sentir la vie les quitter. Ceci n’est qu’un commencement. Ensuite il les dépèce, les ouvre, il observe attentivement comment ils sont faits. Il aime sentir la chaleur de leurs entrailles dans ses mains, le sang gluant s’accrocher à sa peau.

   Parfois, lorsqu’il peut se retenir, quand il se maîtrise suffisamment et arrive à se passer de la joie du dernier souffle, il les dépèce vivants. Il a alors la chance de tenir dans sa paume un cœur encore palpitant pour quelques secondes. C’est une sensation de toute puissance. Il lui est même arrivé de le manger pour absorber la vie de l’animal. Le sang chaud coulant dans sa gorge et son goût ferreux lui procurent une jouissance infinie et une sensation de force extraordinaire. Il est alors le maître de la vie… et de la mort. Mais il est rare qu’il ait cette patience, il tue souvent trop vite et reste frustré.

   Les autres le considèrent comme un petit être fragile à cause de son âge et de sa carrure chétive, alors on lui conseille de faire attention, de ne pas s’aventurer trop loin, mais s’ils savaient, ils auraient enfin tous peur de lui. Il a exploré des lieux où aucun de ses camarades n’a eu le courage d’aller, il aime les endroits reculés et étranges. Ce sont ses lieux de chasse de prédilection.

   Dès qu’il est arrivé, il les a vus, là, un homme allongé sur la terre et à quelques pas un enfant recroquevillé dans une cage. Il s’est assis à un endroit d’où il pouvait les voir tous les deux. Pendant près d’une heure, il les a observés. Il a scruté l’expression figée sur leur visage. L’enfant était résigné, presque serein. L’homme avait le visage bien abîmé, mais on pouvait y lire de la colère. Sa tête était couverte de sang séché, des mouches semblaient former un masque noir sur son visage. Puis il est reparti. Il n’a pas osé les toucher, le tableau était si beau, si harmonieux qu’il a eu peur de le souiller. Il a été pris au dépourvu, il ne s’attendait pas à trouver ça. Personne n’était au courant et ce sera son secret, un magnifique secret qu’il ne partagera avec aucun être humain.

   Le lendemain, il est revenu. C’était plus fort que lui. C’était un présent rien que pour lui, le plus beau cadeau que la Terre pouvait lui offrir.

   Jour après jour, sa fascination augmentait. À chaque visite, il restait de plus en plus longtemps avec eux. Il a fini par leur donner des noms. Pour le garçon, ça n’a pas été bien difficile puisqu’il le connaissait, ils étaient dans la même classe. Peu à peu, il a commencé à discuter avec ses deux nouveaux amis et à imaginer ce qui leur était arrivé. Il en a fait des hypothèses, des films dans sa tête pour arriver à cette scène fabuleuse. Les meilleures avaient toutes une chose en commun : c’était lui le metteur en scène, le tueur.

   Les jours passant, la peau des cadavres prenait une couleur de plus en plus grise, des trous faits par des insectes devenaient de plus en plus grands. Chaque jour, il y avait plus d’insectes et de vers dans les blessures de l’homme, l’odeur se faisait plus forte et lui se sentait de mieux en mieux, il était dans son élément. Ici, il était chez lui et les deux cadavres formaient sa famille. Une famille où les membres étaient bien plus intéressants que ceux qu’il avait laissés dans son mas.

   Lorsque, enfin, il a décidé de prendre part au tableau, il y a cherché sa place. Il a commencé par s’allonger près de l’homme, il lui a fait les poches et a trouvé des clefs. Les clefs ouvraient la cage. Il est rentré dans la cage avec l’enfant, il a discuté et joué avec lui. Petit à petit, au milieu de ses jeux, il a fini par les toucher. Au fil des jours, leur peau est devenue gluante, une substance visqueuse restait sur ses doigts, comme de la bouillie humaine. Il n’avait qu’une seule peur : que l’odeur s’accroche à ses vêtements, à sa peau et que cette odeur le trahisse. Que ses proches posent des questions.
   Très vite, il a alors pris la décision de se déshabiller pour les rejoindre. Malgré la fraîcheur, il se sentait bien plus à l’aise nu, plus pur et respectueux de l’œuvre en cours de réalisation. En arrivant sur les lieux, il enlevait ses habits, les pliait consciencieusement. Ensuite seulement, il se sentait digne d’eux. Lorsqu’il devait les quitter c’était toujours un crève-cœur. Il avait si peur de ne pas les retrouver le lendemain, que quelqu’un les découvre et les enterre. Au moment de partir, il se roulait, nu, dans la terre. La terre absorbe les fluides. Puis il se frottait le corps avec de la paille. La paille retire la terre et laisse une bonne odeur. Cette technique, il l’utilise depuis longtemps pour se laver du sang de ses proies. Elle a fait ses preuves. Ensuite, il récupère ses habits, les passe rapidement en tournant le dos à ses camarades de jeu puis il part en courant sans même jeter un regard en arrière.

   Un matin, en jouant avec l’enfant, un de ses membres s’est disloqué, alors il a tiré de toutes ses forces et le bras s’est arraché. Il a eu la sensation de trouver enfin sa place dans ce tableau. Il était là pour l’embellir. Il a joué avec le bras le reste de la matinée.

   Le lendemain, il a donné un grand coup de poing dans le ventre de l’enfant, son poing a traversé la chair en décomposition pour s’écraser dans les viscères gonflés par la putréfaction. Le bruit des gaz qui s’échappaient et l’odeur puissante étaient pour lui une découverte et un ravissement. C’était une sensation… merveilleuse… Il manquait juste le sang.

   Les jours ont passé, remplis de jeux et de joie, puis, comme avec tout jouet, il a fini par se lasser. Une fois les deux cadavres démembrés et n’ayant plus rien à faire avec eux, il a fini par enterrer leurs restes. Même s’il n’a pas réussi à creuser aussi profondément qu’il l’aurait souhaité, son secret sera bien gardé. Jamais personne ne le découvrira. Il a détruit la cage et effacé les traces de vie. Ce lieu est retourné à l’abandon. Il y revient parfois et revit ces journées, ces moments si parfaits et si inattendus…

   Il sait maintenant qu’il doit trouver un lieu où garder les restes de ses chasses et choisir des proies plus grosses afin de faire durer son plaisir. Mais plus que tout, il espère que le destin remettra un tel bonheur sur sa route.

*

   Vingt-cinq ans plus tard, il éprouve une joie immense… Il a forcé son destin qui était trop long à le satisfaire !









1



   Paris, 25 mars, 7h.

   Elle est arrivée à destination, elle aime bien partir très tôt le matin, cette atmosphère encore chargée d’humidité, le jour naissant qui permet de percevoir plein de petits bruits de vie. Paris sans sa cohue et sa mélodie de klaxons peut être tellement mystérieuse. Elle aime prendre les petites rues pleines de charme et avoir cette impression que Paris est à elle seule.
   Comme tous les matins, avant de franchir la porte, elle reste quelques instants devant les marches à admirer la façade de l’Institut de Paléontologie Humaine. Cette déco-ration extérieure l’a toujours fascinée avec ses bas-reliefs peuplés d’orangs-outans et d’hommes préhistoriques, un lieu d’un autre temps, une petite merveille où de grands noms de l’archéologie se sont succédés. L’intérieur n’a rien à envier à l’extérieur : le temps semble s’être figé en 1910 et on se dit que l’on pourrait croiser Henri Breuil à la grande bibliothèque ou au détour d’un couloir. Cette atmosphère est fascinante, galvanisante, mais peut vite devenir pesante.
   Elle prend une dernière grande inspiration, fige son sourire pour passer enfin la porte, sa journée chargée de rituels va pouvoir commencer.
   Quand elle pénètre dans l’institut, c’est un jour presque comme les autres qui l’attend. Elle dit d’abord bonjour à la secrétaire puis prend la direction de l’escalier qui mène au sous-sol. Elle passe devant le grand amphithéâtre tout en bois, absolument magnifique avec son lustre gigantesque et son odeur de bois ancien. Ce lieu de transmission du savoir est très peu confortable pour les élèves et mal insonorisé pour les professeurs mais c’est là aussi son charme.
   L’escalier la mène devant le laboratoire d’archéo-botanique qui jouxte son bureau, enfin plutôt le placard qui lui sert de bureau. Heureusement que son nom « Anna Lafont » est noté sur la porte sinon personne ne penserait qu’un chercheur se trouve ici.
   Cela ne l’a jamais dérangée, elle aime être proche du laboratoire, c’est plus fonctionnel lorsqu’elle fait les extractions à l’acide et comme les étudiants sont regroupés dans la petite salle contiguë, c’est aussi plus pratique pour les diriger.
   Elle avait toujours pensé qu’elle avait de la chance de travailler dans ce lieu mythique et faire ce qu’elle aime, mais depuis quelque temps elle n’en est plus aussi sûre. Une certaine remise en question, un bilan sur sa vie s’est imposé depuis la mort de sa mère le mois dernier. L’institut lui paraît parfois vieillot, l’atmosphère étouffante, et surtout elle aimerait pousser ses recherches mais les financements manquent et seules des analyses ponctuelles sont rendues possibles ce qui lui procure un sentiment de frustration.
   Elle ouvre la porte du laboratoire, le jour à peine levé a bien du mal à percer dans ce sous-sol où seules deux fenêtres placées sous le plafond donnent au niveau de la rue. Les néons grésillent puis s’allument et leurs ronronnements accompagneront toute sa journée. Ce laboratoire est désuet, mais il est pratique et lui rappelle les pionniers de sa discipline qui lui ont ouvert la voie. Elle aime vivre dans des lieux chargés d’histoire. L’Histoire pour elle n’est pas un poids mais un moteur et elle espère être à la hauteur de ses prédécesseurs.
   Elle passe sa blouse blanche, la même depuis qu’elle est étudiante. Puis, comme tous les matins, elle vérifie en priorité les sédiments laissés dans l’acide toute la nuit. Après avoir testé leur réaction, elle avise. Ce matin il faudra être patiente avant de passer à l’étape suivante.
   Ensuite, elle passe dans la salle des étudiants voir si tout va bien, c’est une habitude qu’elle a prise et qu’elle n’arrive pas à perdre même si depuis deux mois elle n’a plus d’étudiant sous sa responsabilité. L’un a brillamment soutenu sa thèse puis il est parti faire un post-doctorat en Angleterre. L’autre a décidé d’arrêter après son master, faute de débouchés. C’est frustrant mais compréhensible… Pourquoi former de si bons chercheurs si on est incapables de leur fournir du travail. Sans étudiant, le laboratoire semble bien triste. Heureusement, le mois prochain le module de découverte pour les étudiants de première année de master débutera. La vie, les questions et la transmission de savoir vont pouvoir reprendre. D’ailleurs, il faut qu’elle remette ses cours à jour !
   Après avoir refermé le laboratoire à clef, elle pénètre enfin dans son bureau. C’est un lieu assez austère, sans fenêtres, mais très fonctionnel. Elle l’a aménagé au fil des ans avec des meubles de récupération. Un bureau avec l’ordinateur est au centre de la pièce à côté d’un espace de travail et d’une table avec son microscope relié à une caméra numérique et un écran. Tous les murs sont aménagés en bibliothèque où s’entassent une multitude de boîtes contenant des articles scientifiques, des livres d’archéologie et de botanique, bien évidemment, mais aussi de génétique et de phylogénie. Quelques souvenirs rapportés de ses missions à l’étranger personnalisent l’ensemble.
   Elle s’installe à son bureau et commence une succession de rituels. Elle allume son ordinateur et procède au tri de ses nombreux mails. Elle répond à ceux qui le nécessitent et surtout guette une réponse positive à ses demandes de subvention de recherche. Il devient de plus en plus rare d’avoir cette joie. Alors, elle cherche de nouvelles annonces, des projets qui l’intéressent et qui pourraient rentrer dans le cadre de son unité de recherche.
   Au bout du compte, elle ne s’en sort pas mal et arrive toujours à garder une petite part du financement pour une autre recherche à approfondir, c’est pour cela qu’elle est l’une de celles qui publient le plus d’articles dans son unité et qui a des recherches très diversifiées… Un peu trop d’ailleurs. On lui reproche souvent, mais ce n’est pas de sa faute, tout l’intéresse ! Elle voudrait résoudre toutes les énigmes scientifiques si elle le pouvait. Cela lui prend un temps fou et heureusement qu’elle ne compte pas ses heures de travail sinon elle n’aurait plus le temps d’analyser ses échantillons.
   Après avoir rempli un nouveau dossier et monté en quelques heures un projet scientifique, son regard se fixe sur l’horloge : 10:00. Encore trente minutes à attendre avant de monter pour voir son chef d’unité de recherche. Il n’arrive pas très tôt et n’apprécie pas d’être dérangé avant d’avoir fini les formalités du matin et bu son deuxième café.
   Elle ne sait pas quoi faire : trente minutes, c’est trop court pour se lancer dans quoi que ce soit. Elle commence à tourner en rond et plein de questions se bousculent dans sa tête : comment va-t-il prendre la nouvelle ? Est-elle certaine que c’est ce qu’elle veut ? Ne va-t-elle pas le regretter ? Les minutes ne lui ont jamais semblé si longues. Elle essaie de lire un article dont elle vient de lancer l’impression mais impossible de se concentrer. Les mots défilent sous ses yeux mais ne s’impriment pas dans son esprit. Elle fixe l’horloge comme si elle pouvait par la pensée faire accélérer le temps.
   Finalement, elle se reprend et décide de passer aux toilettes pour se rafraîchir un peu. Une fois plus calme, elle se dirige vers le deuxième étage, passe devant la gigan¬tesque et magnifique bibliothèque tout en bois dans laquelle trône un squelette de rhinocéros laineux et s’arrête devant un bureau. Elle prend une grande inspiration pour se donner du courage. Il est précisément 10h30 lorsqu’elle frappe à la porte de son supérieur.
   — Entrez ! dit une voix forte et assurée.
   Anna pousse la porte…
   — Bonjour Anna, que me vaut ta visite ? Encore un nouveau projet qui ne passionne que toi ? Tu sais que tu as carte blanche à condition de trouver les financements sinon je ne veux rien savoir…
   — Heu… non, Luc, je ne viens pas pour ça cette fois-ci, je viens te voir pour un sujet plus personnel, ça ne concerne pas vraiment l’équipe de recherche, enfin si un peu… J’ai besoin de ton aval et de ta signature sur des documents administratifs.
   Le manque d’assurance d’Anna l’interpelle. Quand elle a une idée, un projet, elle le défend comme une lionne défendrait ses petits et jamais elle n’est venue lui parler d’un sujet personnel. Même lorsque sa mère est décédée, il ne l’a su qu’à son retour de cinq jours de vacances… Il aurait dû se douter qu’il se passait quelque chose, Anna ne prend jamais de vacances aussi courtes et jamais à cette période !
   Il pose son stylo et l’invite à s’asseoir :
   — Que se passe-t-il, Anna ?
   — Comme tu le sais, ma mère est décédée le mois dernier. Je ne suis rentrée au pays que le temps des formalités et de l’enterrement, mais je n’ai pas réglé tout ce qu’il y a à régler. Je ne m’en sentais pas capable et j’avais besoin de faire le point, de prendre du recul, avant de décider quoi que ce soit. Je pense que je suis maintenant prête à gérer tout ça.
   — Tu veux poser d’autres congés ? Pas de soucis, on pourra se passer de toi quelques semaines…
   — En fait, j’avais une autre idée en tête… Comme il faut que je reste sur place le temps de vider et de vendre l’appartement de mon enfance, et vu le marché actuel-lement, ça peut être long… Je pensais plutôt prendre un congé sabbatique, une année sans solde, afin de mettre en ordre mon passé.
   — Une année entière d’arrêt ? Je suis surpris, ça ne te ressemble pas, Anna. Tu es enfermée dans ton sous-sol entre dix et douze heures par jour à monter des dossiers, analyser des sédiments, écrire des publications… À quoi vas-tu passer ton temps dans ta montagne perdue ? Tu es sûre de ce que tu veux ? Je sais que tu ne fais rien à la légère, mais tu y as bien réfléchi ? Un an, c’est long, surtout sans revenus.
   — Oui, j’y ai bien réfléchi et justement ce que tu dis me conforte en ce sens : il est temps que je sorte de mon sous-sol et que j’élargisse mes connaissances !
   — Tes connaissances n’ont pas besoin d’être élargies, tu connais tous les musées de Paris et tu es incollable dans la plupart des domaines scientifiques, en histoire, en…
   Anna lui coupe la parole :
   — Je ne te parle pas de connaissances théoriques, mais de la vie ! J’ai la sensation de tourner en rond, de ne pas avancer, j’ai besoin de faire une pause et un point sur ma vie. J’ai toujours rêvé d’exercer ce métier et il me convient parfaitement mais, au bout du compte, je n’ai plus vraiment de but.
   Elle n’est pas encore prête pour lui parler de son envie de créer une famille, elle qui est considérée comme asociale par ses collègues. Et cela fait bien longtemps qu’elle a fait une croix sur le Prince Charmant… Elle est plutôt du style à faire un bébé toute seule !
   — Je pense vraiment que l’éloignement pourra m’aider, mais je ne pars pas définitivement, n’espère pas te débarrasser de moi si vite ! Et pour combler mes heures vides, je te rassure : mon microscope et mes lames me suivent et je compte profiter de ce temps pour approfondir quelques questions laissées en suspens. Il faut que je reste au fait des dernières découvertes, il est hors de question que je me laisse distancer.
   — Je te reconnais bien là ! Je pense même que tu serais capable de nous mettre au point de nouvelles théories et méthodologies à tester en urgence à ton retour. Parfois, je me dis que ton cerveau ne va pas tenir le rythme que tu lui imposes ! Au bout du compte, un break n’est pas une mauvaise idée même si je vais devoir te recadrer à ton retour car tu auras trop d’idées nouvelles à explorer !
   — Je pense partir d’ici deux ou trois mois environ. C’est le bon moment, je n’ai plus d’étudiants sous ma responsabilité.
   — Heu… Oui, si vite ?
   — Cela pose un problème ?
   — Non aucun, je t’avoue que cette demande me prend de court, je ne l’ai pas vue venir. Je te comprends. De par mon âge et mon expérience, je sais qu’il y a des périodes dans la vie où on a besoin de se poser et de faire le point, et tu as raison de te lancer, sinon tu risquerais de le regretter plus tard. Tu peux faire les démarches administratives, j’appuierai pleinement ta demande ! dit-il avec un grand sourire.
   À ce moment précis, il a presque un air paternel, ce qui n’est habituellement pas son genre. Il gère son équipe et ses activités de recherche comme une entreprise où la rentabilité est sa principale préoccupation.
   — Merci beaucoup Luc, rétorque Anna un peu surprise. Ça me fait plaisir que tu me soutiennes, c’est rare en fait, peut-être même une première. Certes, je crois que je pré¬férerais que tu le fasses pour mes projets de recherche, et principalement pour ceux qui sortent un peu des sentiers battus, mais c’est gentil et agréable de se sentir comprise.
   Elle se lève et enchaîne :
   — Je ne vais pas abuser plus longtemps de ton précieux temps, merci pour tout. Et moi, j’ai plein de préparations à faire avant de partir, tant au niveau scientifique que person¬nel. Bonne journée !
   — Bonne journée Anna et n’hésite pas à venir si tu as besoin.
   Elle quitte le bureau à la fois heureuse de la tournure de cet entretien et un peu déstabilisée par la gentillesse de son chef. Et puis, maintenant, il sera plus difficile de faire marche arrière. Les questions subsistent et elle éprouve un pincement au cœur à l’idée de quitter ce lieu pour partir à l’aventure.
   Luc la regarde s’éloigner et se dit que ce petit bout de femme de trente-cinq ans n’est vraiment pas une femme comme les autres. Il suffit de l’observer deux secondes pour s’en rendre compte. La première chose qui saute aux yeux, c’est son style vestimentaire d’influence médiévale, robes longues toujours associées à de grosses ceintures de cuir ou des bustiers. Il paraît qu’elle les confectionne elle-même à partir de vêtements de récupération. Elle est petite, ce qui la fait paraître fragile, brune les cheveux longs souples et très indisciplinés. Elle ne se maquille que très rarement, seulement quand elle donne des cours. Elle prête peu attention à son image, elle est très naturelle, ce qui met en valeur ses traits fins. Plus il y pense et plus il la qualifierait de mignonne.
   Dès qu’on la côtoie, on comprend très vite qu’elle a des connaissances et une capacité d’analyse supérieures à la normale. Il aimerait connaître son QI ! Comme la plupart des personnes très intelligentes, elle vit repliée sur elle-même, elle a des problèmes pour s’intégrer à la société. Au vu de son cursus scolaire si classique, il se demande encore parfois si ce n’est pas un repli sur elle-même qui lui a permis de développer ses capacités intellectuelles et non l’inverse. Tout cela lui a valu beaucoup de médisance de la part de ses collègues et pas mal de jalousie, de plus, son caractère bien trempé n’aide pas à calmer la situation…
   Au bout du compte, lui, il l’apprécie. C’est un moteur pour l’équipe et peut-être devrait-il le lui montrer plus souvent car il ne voudrait pas la perdre. C’est la première fois qu’il discute vraiment avec elle et surtout d’autre chose que de projets de recherche archéologique. C’est aussi la première fois qu’elle s’ouvre à lui, qu’elle lui dévoile ses sentiments, ses buts, ses envies. Il se rend compte qu’il ne connaît rien d’elle, tout juste sa région d’origine et sa date de naissance grâce à son Curriculum Vitae.
   Elle n’a a priori plus de proche famille, des amis peut-être, mais elle ne doit pas beaucoup les voir : quand elle n’est pas à l’institut, elle court les musées et les biblio-thèques universitaires. Et en tout cas, elle n’a lié aucune amitié au sein de l’équipe. A-t-elle un homme dans sa vie ? Cela lui semble peu probable, les relations humaines ne sont vraiment pas son fort alors les relations amoureuses… Il se demande bien comment elle s’en sortirait, c’est déjà tellement compliqué pour le commun des mortels et il parle en connaissance de cause, sa femme et lui sont sur le point de divorcer après vingt-sept ans de mariage !
   Il aimerait mieux la connaître, mais sa position de chef d’équipe n’aide pas et puis on se dit toujours qu’on aura l’occasion plus tard… Et le temps file si vite… Ils n’ont jamais été en mission de terrain ensemble, car il sait qu’elle gère parfaitement ses campagnes de fouilles. Il devrait y songer car l’atmosphère y est plus détendue qu’à l’institut, moins protocolaire, et les veillées propices aux confidences.
   Anna redescend dans son laboratoire et reprend ses échantillons en cours pour finir sa série de préparations palynologiques. Cela fait quelques jours, depuis que sa décision de partir pour une année est prise, qu’elle se concentre sur des échantillons particuliers qu’elle veut absolument analyser. Son expérience scientifique la pousse à penser qu’ils peuvent apporter de bons compléments d’information afin d’affiner ses résultats sur la végétation et le climat lors de l’occupation préhistorique de différents sites étudiés par l’équipe. Elle les analysera pendant ses temps libres au cours de son année sabbatique… Du temps libre, peut-être même qu’elle n’aura que ça et cette pensée l’effraye un peu. Elle la balaie du revers de la main et se concentre sur ses préparations et son sentiment de soula¬gement maintenant qu’elle a l’assentiment de Luc.
   À la prochaine pause, elle téléchargera le dossier admi-nistratif de demande de congés sans solde… Heureusement, qu’il est en ligne car si elle avait dû le demander à la secrétaire, les ragots se seraient répandus comme une traînée de poudre et elle n’a pas envie de se justifier auprès des membres de l’équipe. Sa vie ne regarde qu’elle. Et des chuchotements sur son passage, il y en a suffisamment comme ça !
   Malgré le fait que les préparations lui demandent beaucoup de concentration de par la manipulation de produits chimiques dangereux, petit à petit les doutes et les questions reviennent la tourmenter. N’est-elle pas en train de commettre une erreur ? Partir si vite, est-ce raisonnable ? Il y a tant à faire pour partir sereine. Elle décide donc de commencer une liste de tout ce qu’elle a à ranger et à mettre en ordre avant son départ, elle ne veut rien laisser en suspens. Et la liste s’allonge à en devenir interminable !
   Aujourd’hui encore, elle n’a pas eu le temps de faire une pause pour le repas de midi. Elle a englouti un sandwich acheté au Grec du coin de la rue. Cela lui a au moins permis de voir la lumière du jour. Elle l’a mangé dans son bureau en lisant un article et en faisant du rangement. Cela l’arrange : aujourd’hui, elle ne veut vraiment voir personne. Elle a besoin de se poser et réfléchir à son avenir loin de ces murs.
   Lorsqu’elle lève enfin le nez après avoir monté sa dernière lame, il est 18h30. Il n’est pas très tard, mais elle se sent épuisée, vidée. Elle n’a qu’une envie : s’affaler sur son canapé et manger en regardant un épisode de série télé. Après avoir consciencieusement rangé le laboratoire, elle repasse dans son bureau pour y mettre un minimum d’ordre et récupérer ses cours de master qu’elle essaiera de relire et de compléter ce soir. Puis elle quitte l’institut.
   Dehors, le nuit n’est pas encore tombée. Anna apprécie cette période de l’année avec les jours qui rallongent. L’hiver, avec ses horaires de travail, elle ne voit pas le soleil. Elle décide de rentrer en se baladant, en prenant le chemin le plus long pour profiter de la fin de journée. Son frigo est vide mais elle n’a pas le courage d’aller faire des courses et il y a dans son quartier un petit pizzaïolo dont les pizzas artisanales et généreuses sont un régal.
   Comme tous les jours, pour rentrer à son appartement, elle passe devant l’Institut Médico-légal et, comme tous les jours, ce bâtiment l’attire. Comment est-ce à l’intérieur ? Comment travaillent les scientifiques dans ce lieu hors du commun où l’on côtoie la mort, les crimes, le pire côté de l’homme. En archéologie aussi on étudie des morts, mais ce sont des squelettes qui ont plusieurs milliers d’années et généralement leur mort est naturelle ! Ce bâtiment n’est pas visitable, elle a déjà vu des photos, mais une photo ne peut vraiment rendre l’atmosphère du lieu. Elle sait que la palynologie peut aider dans certaines affaires criminelles, mais ce n’est pas à elle qu’on fait appel. Pourtant, c’est une expérience scientifique qui la tenterait, même si cela peut paraître morbide.
   Au bout d’une promenade d’environ une demi-heure, elle arrive détendue devant l’échoppe du pizzaïolo. Après avoir récupéré sa pizza faite à la demande, elle se dirige enfin vers son appartement. Il est juste là, au coin de la rue.
   Arrivée à destination, elle pousse la porte d’un bel immeuble haussmannien datant de la fin du 19e siècle, chargé lui aussi d’histoire. C’est un bâtiment typique de Paris avec la façade en pierre de taille, quelques balcons aux second et cinquième étages ainsi que de magnifiques moulures et corniches qui donnent du cachet à l’ensemble. Lorsqu’elle a décidé d’acheter un appartement à Paris, elle n’avait qu’un seul critère : un immeuble haussmannien. Le reste lui importait peu, elle ne connaissait pas grand-chose de la capitale. Maintenant, elle peut dire qu’elle connaît assez bien Paris et elle a appris à aimer son quartier en y prenant ses petites habitudes.
   À peine a-t-elle passé la porte que le rideau de la loge de Madame Hernandez, la gardienne, se soulève pour regarder qui rentre et à quelle heure. Anna se demande si elle tient un petit calepin où elle notifie tout cela. Madame Hernandez ne l’apprécie pas trop, car elle n’écoute pas ses ragots, ne reçoit jamais, n’est pas bruyante et dit toujours bonjour, ce qui l’empêche de s’en plaindre. Anna suppose tout de même qu’elle doit cancaner sur elle en se demandant où une femme seule peut bien passer ses journées et pourquoi elle rentre si tard. Anna se précipite dans la cage d’escalier avant que la gardienne n’ait le temps de l’interpeller, mais elle n’a pas encore atteint la première marche quand elle entend :
   — Bonsoir Madame Lafont !
   Elle n’avait aucune chance, cette gardienne a des années d’entraînement.
   — Bonsoir Madame Hernandez, mais appelez-moi mademoiselle ou Anna.
   — Vous savez, passé un certain âge, il vaut mieux se faire appeler madame sinon ça fait vieille fille !
   Anna se dit qu’elle est absolument adorable, le cliché parfait de la gardienne…
   — Une pizza ? Vous préparez un apéritif ? Vous recevez des amis ?
   — Non, répond Anna surprise du culot de la commère, j’ai eu une dure journée au travail et je n’avais pas envie de faire à manger.
   — Pas étonnant que vous soyez seule, toujours hors de la maison et en plus vous ne cuisinez pas, vous finirez votre vie célibataire ! J’espère que vous n’avez pas perdu votre travail tout de même ?
   — Non, merci de votre intérêt, tout va bien. Je vais juste devoir partir quelque temps en province et j’ai beaucoup de chose à préparer avant. Bonne soirée Madame Hernandez, ajoute Anna avec un sourire avant de se retourner et de monter les marches quatre à quatre.
   L’escalier de bois est parfaitement ciré, le couloir propre comme un sou neuf. Il est certain qu’au niveau de son travail, on ne peut rien reprocher à la gardienne.
   Avec un soupir de soulagement Anna pénètre dans son appartement, son havre de paix. C’est probablement ce qui lui manquera le plus. Il est situé au troisième étage, il n’a pas de balcon mais de grandes fenêtres qui le rendent lumineux. Lorsqu’on rentre, on arrive dans le salon puis la salle à manger et la cuisine. La chambre et la salle d’eau se trouvent côté cour. Cette petite cour intérieure, plutôt ensoleillée, très propre et remplie de plantes, est la première chose qui lui a plu lorsqu’elle a visité ce lieu.
   Son intérieur a été meublé petit à petit avec quelques meubles anciens, auxquels elle a donné une nouvelle jeunesse, et d’autres plus modernes. Elle aime ce mélange de style. Elle l’a voulu pratique et confortable, mais le plus important pour elle était de le rendre chaleureux avec une grande table, pour pouvoir recevoir, et des couleurs vives pour le rendre gai. Un lieu où il fait bon vivre et se retrouver entre amis… Seulement, des amis, elle n’en a pas et elle ne se souvient pas avoir invité qui que ce soit dans cet appartement.
   Ses proches, elle les a laissés en route. La vie et la distance ont fait que les liens se sont perdus, des centres d’intérêt différents avec ceux qui se sont mariés et sont devenus parents. Avec Julie, sa meilleure copine depuis le lycée, c’est un peu différent. Elle a rencontré un homme avec qui elle s’est mise en couple très vite, et, en plus d’être très antipathique, il la bat. Bien sûr, Anna n’a pas réussi à tenir sa langue, elle lui a conseillé de le quitter et de porter plainte mais Julie s’est fâchée et lui a dit qu’elle préférait vivre avec un homme parfois violent plutôt que seule… Finalement, elles se sont aussi perdues de vue. Elle a appris il y a quelque temps que Julie avait eu un enfant, mais pour le reste rien n’a changé. Elle a toujours des ecchymoses plus ou moins bien cachées sous ses vêtements…
   Après avoir enlevé ses chaussures et posé la pizza sur la table basse, elle va à la cuisine chercher une bouteille de Perrier et un verre puis se laisse tomber sur le canapé. Elle commence son repas en regardant une chaîne d’information en continu puis elle mettra un épisode d’une série policière.
   Une fois son repas et sa série finis, elle se sent un peu requinquée, en tout cas suffisamment pour se remettre au travail. Elle s’installe à son bureau qui se trouve dans un coin du salon proche de l’ancienne cheminée en marbre et de la bibliothèque. Elle relit les cours qu’elle a faits aux Masters l’an dernier, prend des notes de ce qu’elle veut améliorer, des mises à jour à faire, et de nouveaux exemples plus pertinents à présenter. Bien évidemment, elle reparlera de sa thèse, c’est un passage obligé, mais d’année en année cette partie s’amoindrit car elle a l’impression de radoter… Demain, au bureau, elle finalisera son PowerPoint pour la présentation.
   Elle décide qu’il est temps d’aller se coucher, alors elle commence ses rituels. Tout d’abord, elle s’installe au piano électrique, avec casque, et joue une œuvre mélancolique de Beethoven qui colle parfaitement à son humeur. Après s’être abandonnée à la mélodie, elle passe sous la douche pour détendre son corps comme la musique détend son esprit. Une fois sortie de l’eau chaude, un peu trop chaude d’ailleurs, elle se met en pyjama. Puis elle se glisse sous les draps et, dès que le lit s’est réchauffé, elle s’endort profondément.








2


   Banlieue de Philadelphie, 20 juillet, 17h30.

   Enfin, son équipe a eu l’autorisation de donner l’assaut. Ils entrent tous les quatre dans la bâtisse, une maison de ville sur trois niveaux : sous-sol, rez-de-chaussée et premier. Il fait sombre, l’habitation au milieu d’entrepôts semble complètement à l’abandon. L’électricité ne fonctionne pas, les lampes-torches s’allument les unes après les autres. Répartis par deux, ils ouvrent la voie, le SWAT est avec eux. Comme à chaque fois, il est en binôme avec Thomas Grant, le chef de l’équipe. Ils travaillent ensemble depuis de nombreuses années et se connaissent si bien qu’ils n’ont pas besoin de se parler. Thomas l’a accepté dans son unité quand il a rejoint le FBI comme profileur alors que personne ne voulait le gérer. Quand il a une… comment dire… une intuition, il ne peut pas la contrôler. Il fonce en laissant les autres faire le travail, avec un homme en moins, ce qui peut poser problème. Cependant, Thomas a immédiatement compris qu’il serait, malgré tout, un atout pour son équipe.
   Dès qu’il pénètre dans la grande pièce, une impression le saisit : il est certain d’être au bon endroit et il sait exactement où est celui qu’ils traquent depuis plusieurs semaines. Il jette un coup d’œil à Thomas qui a compris et lui fait un petit signe voulant dire « vas-y, je gère et soit prudent ». Prudent, il l’est, mais dans ces moments-là c’est plus difficile. Il sait que son chef fera tout pour être sur ses talons tout en sécurisant sa part de la maison. Il se dirige vers la porte de la cave et entend les autres crier des « clear » indiquant que les pièces sont une à une sécurisées.
   Il arrive dans une petite buanderie délabrée, tout comme le reste de la bâtisse, mais peut-être moins crasseuse. Un peu plus loin, sur la droite, il voit une porte. Des petits bruits étouffés lui parviennent. La dernière femme disparue est probablement encore en vie, retenue prisonnière dans cette pièce, mais il n’ira pas la secourir car il sait que celui qu’ils cherchent n’est plus avec elle. Le suspect tente de leur échapper. De plus, Thomas ne sera pas long à arriver et il saura mieux s’occuper de la victime que lui.
   Dans la buanderie, il analyse les moindres détails en quelques secondes. Il sait que leur homme est tout près. Tout à coup, des traces sur le sol l’interpellent, il déplace l’étagère et une nouvelle porte apparaît. Le tueur de femmes qu’ils sont venus chercher est là, il le ressent comme si ce dernier l’appelait. Ses doigts se crispent sur son arme, il prend une grande inspiration et ouvre la porte d’un coup de pied. Il n’a pas le temps de réagir qu’il perçoit un éclair blanc et une détonation puis une douleur fulgurante le traverse. L’éclair lui a permis de voir la position du tireur et il fait feu à son tour avant que sa vue ne se brouille et que tout devienne noir.
   Il est au sol.
   Il entend des voix autour de lui : Thomas qui s’énerve en demandant ce que foutent les ambulances… Une femme qui pleure au loin… Miguel qui dit qu’il n’arrive pas à compresser correctement la plaie… La douleur, l’odeur du sang puis à nouveau le noir.
   Il revient. Tout est blanc, ça bouge, la sirène de l’ambulance lui fait mal à la tête, Sarah lui parle, lui demande de tenir bon mais l’obscurité l’enveloppe à nouveau.
   Des personnes avec des masques chirurgicaux sont penchées sur lui et l’observent. Il ne comprend pas ce qu’elles disent : tout le monde parle en même temps. Il finit par sombrer profondément.

*

   Lorsque Thomas arrive à l’hôpital, après avoir géré la paperasse due à l’arrestation du tueur de trois mères de famille, toute son équipe est là, la mine grave. Matthew Colins, le profileur de l’équipe n’est donc pas encore sorti du bloc opératoire ou, du moins, il est encore en service de soins intensifs et le docteur n’a toujours pas donné de nouvelles.
   Même si cette arrestation n’est pas une réussite car un membre de son équipe a fini à terre, elle s’est terminée au mieux grâce à Matthew. En effet, son instinct l’a mené directement à l’homme qu’ils cherchaient. N’importe quel autre membre de l’équipe aurait consciencieusement fouillé toutes les pièces du sous-sol et il serait tombé sur la victime. Il l’aurait prise en charge et le temps qu’ils trouvent la pièce secrète, « le tueur de mères », comme l’a surnommé la presse, leur aurait filé entre les doigts. Lorsque Matthew l’a surpris, il essayait de descendre dans un tunnel pour rejoindre les égouts. Une voiture l’attendait deux rues plus loin pour l’emmener vers un autre état. Lors de l’échange de coups de feu, il a seulement été blessé à l’épaule mais toute l’équipe a accouru et il n’a pas eu le temps de fuir. Il finira sa vie derrière des barreaux, sans aucune possibilité d’en sortir.
   Thomas regarde tour à tour les membres de son équipe, tous unis comme une famille. Patrick Baker, leur « petit génie de l’informatique » qui n’était pas sur le terrain, a fait le déplacement. À chaque fois que Thomas le regarde, il se dit que ce gamin n’a pas le profil d’un agent du FBI. Il est jeune, il vient juste de fêter ses trente ans mais en paraît presque dix de moins. Il est chétif, les cheveux toujours en bataille et il ne sait plus se tenir droit à force d’être assis devant un écran d’ordinateur. Ses compétences informa¬tiques et technologiques sont précieuses et l’équipe ne pourrait pas se passer de lui. C’est vraiment un génie dans son domaine. Thomas est toujours inquiet lorsqu’il doit sortir de son laboratoire pour le terrain, tous le considèrent comme leur petit frère. C’est lui aussi qui fournit l’équipe en matériel dernier cri lors des planques ou des infiltrations et souvent il se prend pour l’agent Q de James Bond.
   Le regard de Thomas s’attarde ensuite sur l’agent spécial Miguel Paz dont le tee-shirt est encore maculé du sang de Matthew. Miguel et Matthew sont très proches, bien que totalement différents. Ils ont intégré l’équipe à peu près au même moment et cela fait maintenant plus de dix ans qu’ils travaillent ensemble. Miguel est d’origine mexicaine, il a le profil parfait de l’agent du FBI : intelligent et sportif, et pour être plus précis, à la musculature bien développée. À quarante-deux ans, ce tombeur de ses dames profite pleinement de la vie. Il considère Matthew comme un jeune frère qu’il faut parfois protéger de lui-même. Cet après-midi, Miguel a été le premier à porter secours à Matthew pendant que le reste de l’équipe s’occupait du tueur. Si jamais il lui arrivait quelque chose, il ne s’en remettrait que difficilement et se sentirait coupable.
   À côté de lui, l’agent spécial Sarah Kramer se dit la même chose. Elle n’est dans l’équipe que depuis deux ans, mais elle s’y est parfaitement intégrée et connaît le lien qui unit Miguel et Matthew. Elle essaie de le soutenir et de lui remonter le moral. Une femme dans l’équipe, c’est important. Elle apporte un point de vue différent sur les enquêtes et les victimes se sentent plus à l’aise en sa présence. Sarah n’a cependant pas été recrutée pour ça. C’est un agent compétent, sportif et déterminé. Sa condition de femme noire américaine ne l’a pas aidée à gravir les échelons jusqu’à son poste actuel, mais elle s’est toujours battue et donnée corps et âme dans son travail. Elle peut être très impressionnante quand elle est en colère. Elle obtient toujours ce qu’elle veut de la part des suspects. Par contre, elle est très douce avec ses amis et sa famille. À trente-huit ans, elle est maman de deux adorables petits garçons de quatre et sept ans.
   Trente-huit ans, c’est aussi l’âge de Matthew, bien trop jeune pour… Thomas chasse cette idée de son esprit et demande :
   — Toujours pas de nouvelles ?
   Les têtes baissées se lèvent vers lui et oscillent de gauche à droite en un « non » muet.
   — On sait tous que c’est un solide gaillard, il s’en sortira, ce n’est pas la première fois qu’il finit à l’hôpital et probablement pas la dernière…
   — On ne devrait peut-être pas le laisser suivre ses intuitions, dit Miguel, je sais que grâce à ça on a encore coffré un salopard aujourd’hui, mais un jour, ça va mal finir, c’est trop cher payé… Sa voix se brise et dans un murmure il ajoute : ça fait déjà trois fois qu’il finit sur un lit d’hôpital en moins de deux ans.
   Les mines sont graves et le silence retombe.
   Quelques minutes plus tard, un docteur arrive et demande s’il y a un membre de la famille de Matthew Colins. Thomas se lève et présente les papiers, il est son plus proche « parent ». Le docteur l’emmène dans son bureau et lui explique que Matthew va s’en sortir, la balle lui a transpercé la cuisse en endommageant l’artère fémorale mais la compression réalisée a permis d’éviter le pire. Il y a échappé de justesse cette fois, il s’en est fallu de quelques millimètres pour que l’artère soit sectionnée et qu’il se vide de son sang. Lors de sa chute, il s’est aussi fait un léger traumatisme crânien sans gravité.
   Thomas s’empresse d’aller annoncer la nouvelle à ses coéquipiers. Très vite les mines se détendent, l’atmosphère redevient plus paisible. Certains se lèvent pour aller chercher un café ou une petite collation et, petit à petit, le silence se brise, les discussions reprennent. On évoque tout d’abord la journée et la fin du « tueur de mères » puis la conversation dérive sur Matthew… et ses exploits qui l’ont conduit à l’hôpital et à chaque fois cette même attente pour le voir et vérifier de leurs yeux qu’il va bien.
   — Tu te souviens de la première fois où Matthew a fait un séjour à l’hôpital ? demande Miguel.
   — Comment oublier ça, rétorque Thomas avec un large sourire, on vous l’a déjà racontée ?
   — Non, répondent en cœur Sarah et Patrick.
   Miguel s’éclaircit la voix et commence :
   — C’était il y a maintenant environ 10 ans, Matthew venait de rentrer dans l’équipe, ça faisait quelques mois qu’il travaillait avec nous et Thomas l’avait à l’œil à cause de sa réputation… Il voulait être sûr qu’il s’intégrerait bien à l’équipe. Pour sa première grosse enquête de terrain, on courait après un tueur-dépeceur. Ses victimes n’étaient vraiment pas belles à voir, mais Matthew a bien tenu la route et il est arrivé à faire un très bon profil, ce qui nous a mené à un type et surtout à une vieille ferme isolée perdue au fin fond du Texas. Apparemment, Matthew avait fait plus que le profil du gars, il était plus ou moins rentré dans sa tête, et quand on est arrivés à la ferme : il a eu une intuition. Cette sensation de savoir où est le gars qu’il cherche…
   Miguel avale une gorgée de café et poursuit :
   — À peine descendu de la voiture, il s’est dirigé à toute allure vers la grange. Notre homme était bien là avec tous ses outils et sa table de torture ensanglantée, il était en pleine action. Quand il a vu Matthew, il s’est jeté sur lui en poussant un cri et l’a renversé. Le temps que Thomas et moi arrivions, Matthew avait pu attraper un outil qui se trouvait sur le sol et avait mis le gars K.-O. d’un coup bien placé à la tête. Il était encore par terre, le suspect sans connaissance sur lui. Dès qu’il nous a vu, il a compris qu’il avait fait une bourde, qu’il n’avait pas suivi le protocole… Il s’est relevé tant bien que mal à toute vitesse et il s’est méchamment cogné la tête contre une poutre basse de la grange… Et hop : direction l’hôpital pour traumatisme crânien !
   Des sourires et petits gloussements animent le groupe. Ceux qui n’ont pas vécu la scène se la représentent et Thomas se dit que, malgré l’horreur de leur travail, ils ont ensemble de très bons souvenirs.
   — Je ne vous raconte pas sa tête quand il nous a vu rentrer dans sa chambre une fois tous les examens finis, ajoute Thomas. On venait juste prendre de ses nouvelles et lui passer un petit savon, mais il a cru que j’allais lui demander de quitter l’équipe !
   — Bon, cette fois-là, on n’a pas eu peur pour sa vie, précise Miguel avec un grand sourire. Il a juste dû passer une nuit à l’hôpital en observation, mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Il en a entendu parler assez longtemps de cette histoire !
   Thomas enchaîne :
   — À propos de fous rires, tu te souviens de la fois où il est tombé dans une flaque de boue avec son beau costume trois pièces ?
   Tout le monde rit de bon cœur.
   — Oui, rigole Miguel, son instinct n’est pas parfait, il ne lui avait pas signalé la flaque de boue glissante… Ce n’était pas longtemps après l’histoire du traumatisme crânien. En vieillissant, il s’améliore, il ne se laisse plus complètement guider par son instinct. Il garde le contrôle et a appris à analyser son environnement, il a toujours été bon, mais il est encore meilleur maintenant.
   Le silence retombe puis Sarah demande :
   — Il portait déjà ces costumes d’un autre temps il y a dix ans ?
   — Oui… répond Thomas. Il a toujours eu ce style dandy des années 1920. La première fois où je l’ai rencontré pour le poste, il avait quoi… vingt-sept ans si je me souviens bien. Il sortait tout juste de l’académie et venait d’obtenir un doctorat en psycho-sociologie sur l’étude de tueurs en séries. Quand je l’ai vu arriver dans mon bureau, je me suis dit qu’il s’était bien habillé pour faire bonne impression. Il en avait trop fait à mon goût, et le style était vieillot, surtout sur un homme de son âge. Au bout du compte, la discussion a été tellement franche sur ses qualités et ses défauts, ce qu’il pensait pouvoir apporter à l’équipe et il était tellement à l’aise dans son costume que j’ai fini par penser qu’il n’avait pas triché sur sa tenue. Le doute a vraiment été levé quand en partant il a sorti sa montre à gousset pour regarder l’heure…
   — Quand il a pris son poste, il est arrivé avec son… style. L’équipe n’y croyait pas, poursuit Miguel, on a même fait des paris sur combien de temps un gars de son âge pouvait rester habillé comme son grand-père et surtout comment il pourrait garder cette tenue en pleine action ! Et plus de 10 ans après, il a juste fait l’impasse sur la montre quand il est en service ! Cela dit, je ne sais pas si je m’y suis habitué ou si en vieillissant il le porte mieux, mais je trouve qu’il a une sacrée allure notre Matthew et c’est le tombeur de l’équipe qui le dit ! S’il avait conscience de son charme, il pourrait presque me faire un peu d’ombre.
   L’équipe sourit et rassure Miguel. Personne ne peut lui faire de l’ombre et surtout pas Matthew, même si ses cheveux bruns mi-long, ses yeux vert foncé, ses traits fins, sa grande taille et son manque d’assurance le rendent charmant. Son comportement étrange et asocial, son repli sur lui-même et ses centres d’intérêts multiples et difficiles à appréhender pour le commun des mortels feraient fuir n’importe qui. D’ailleurs, jamais personne ne l’a connu en couple. Il est toujours disponible pour aller boire un verre, le premier arrivé quand ils sont appelés en urgence en dehors des heures de travail et toujours présent pour remonter le moral à l’un d’eux. Même s’il est extrêmement maladroit dans ces moments-là, chacun sait que l’on peut compter sur lui.
   D’autres souvenirs plus récents étaient en train d’être évoqués quand une infirmière vient les prévenir que Matthew est remonté dans sa chambre et qu’il est réveillé. Elle leur accorde cinq minutes pour le voir, pas plus, il a besoin de repos.
   Toute l’équipe se dirige silencieusement vers la chambre du blessé.
   Quand ils y pénètrent, ils sont frappés par la pâleur du visage de Matthew. Dès qu’il les entend entrer, il ouvre les yeux et tourne la tête vers eux. Il semble épuisé, mais ils sont soulagés de le voir bouger.
   Miguel tente de détendre l’atmosphère en plaisantant sur le fait qu’on allait lui faire un gilet pare-balle intégral car, à chaque fois qu’on lui tire dessus, ce n’est jamais au niveau de son gilet. Cette fois dans la cuisse, la dernière fois dans l’épaule et la fois d’avant dans le bras !
   Matthew sourit, il est content de les voir. Toute l’équipe a fait le déplacement pour vérifier qu’il va bien, il sait qu’il peut compter sur eux en toutes circonstances. Il n’a pas de famille, son père est parti quand il était bébé et sa mère n’avait pas le temps de s’occuper de lui ou plutôt elle ne voulait pas s’occuper d’un enfant comme lui… Un enfant qui rentre dans la tête des gens, ça fait peur… Ce n’est pas facile de lire dans les yeux de sa mère la peur et le dégoût.
   Il s’est toujours débrouillé seul et a coupé les ponts avec tout le monde. Il n’a pas vu sa mère depuis ses quinze ans. Il a maintenant une nouvelle famille depuis près de dix ans, avec des départs et des ajouts. Des départs volontaires à la retraite ou pour ne plus avoir à regarder l’horreur en face tous les jours et des départs plus douloureux… Une famille vivante et présente pour lui. Il essaie aussi d’être présent pour elle, à sa façon, du mieux qu’il peut. Tout à coup, il prend conscience qu’il fait maintenant partie du noyau dur de cette famille, au même titre que Thomas et Miguel.
   Aucun des membres de cette famille ne l’a jamais jugé sur son style vestimentaire (même s’il a bien eu droit à des taquineries), sur son inaptitude sociale, sur son franc-parler (il n’a jamais su enrober les choses, mais il progresse), sur le fait qu’il ne comprend que rarement l’humour. Chacun l’a accepté avec ses défauts et ses qualités.
   Il n’écoute pas vraiment ce qu’ils disent, il est dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a beaucoup de chance de les avoir et, avec les larmes aux yeux, il les regarde et leur dit juste :
   — Merci.
   Les conversations se sont arrêtées, chacun vient le saluer et lui dire de se reposer avant de sortir de la chambre.
   Thomas attend que les autres soient partis, il veut lui parler seul à seul.
   Matthew regarde son chef d’équipe. Ce soir, avec la fatigue, il porte bien ses cinquante ans. Ses cheveux poivre et sel tirent de plus en plus sur le sel et son début de barbe blanche de fin de journée le vieillit. Il voit à son expression que quelque chose ne va pas. Il peut lire en Thomas comme dans un livre, bien qu’il ne soit jamais rentré dans sa tête. Il ne l’a jamais fait avec les membres de son équipe. Il a failli, une fois, quand une de ses coéquipières n’allait vraiment pas bien après avoir été agressée sur une enquête. Peut-être aurait-il dû, elle ne serait certainement pas derrière les barreaux à l’heure qu’il est…
   Il a appris à connaître Thomas dans toutes les situations possibles. C’est un excellent chef d’équipe, méticuleux, strict, respectueux du protocole, mais sachant s’en éloigner si nécessaire. Juste, toujours prêt à défendre son équipe et à lui faire confiance, et surtout c’est un pilier, il est solide comme le roc. Il ne l’a vu craquer qu’une seule fois : il y a cinq ans lorsqu’un tueur en série qu’ils traquaient les a pris pour cible. Il avait enlevé la dernière conquête en date de Miguel ainsi que la famille de Thomas, sa femme et ses deux enfants. Thomas était anéanti. Miguel et Matthew ont pris l’affaire en main, laissant un peu le protocole de côté, ils ont retrouvé tout le monde sain et sauf en moins de trois heures et le gars est resté sur le carreau.
   Mais le pire s’est produit quelques jours plus tard, lorsque la femme de Thomas a demandé le divorce et la garde des enfants. Il n’est autorisé à les voir que quinze jours par an. Ils partent en voyage tous les trois, jamais au même endroit. Heureusement, depuis qu’ils ont Patrick dans l’équipe, il a aussi une connexion Internet sécurisée pour communiquer avec eux et les voir grandir.
   Matthew se tourne autant que possible vers Thomas, il est fatigué et le moindre mouvement lui fait mal.
   — Comment te sens-tu ? demande Thomas.
   — J’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur et je suis épuisé, mais je devrais survivre…
   — Je reviendrai plus tard alors…
   — Non Thomas, vas-y, que se passe-t-il ? Je vois bien qu’il y a un problème ? Ce sont les affaires internes ?
   — J’ai déjà fait le rapport et le protocole a été suivi à la lettre : j’étais avec toi devant la porte… Ils ne devraient pas te poser trop de problèmes mais… tu sais qu’ils t’ont à l’œil et… trois blessures graves en moins de deux ans…
   — Oui, je vois ce que tu veux dire.
   — Il faudrait que tu…
   — Que je sois plus prudent !
   — Oui, mais pas seulement. Tu as besoin d’une pause : éviter d’aller sur le terrain, pour te faire oublier, et… tu rentres de plus en plus facilement dans l’esprit des monstres et nous avons eu une année chargée… Même tes aides de profilage sur dossier sont particulièrement détaillées. Cela a, certes, permis un bon nombre d’arrestations, mais cela a aussi attiré l’attention et certaines personnes remettent en doute ton équilibre mental. Tu sais que je n’approuve pas et que la proposition que je vais te faire est pour ton bien, dit Thomas mal à l’aise en voyant le visage de Matthew se fermer et son poing se crisper.
   — Je t’écoute, mais je ne te promets rien…
   — Si je ne fais pas erreur, tu maîtrises parfaitement le français.
   — Oui, tout comme l’espagnol mais comme nous avons Miguel dans l’équipe c’est lui qui parle.
   — Tu te souviens, l’an dernier, lorsqu’il est parti en Espagne pendant trois mois ?
   — Oui, pour former des policiers locaux qui n’étaient pas demandeurs et encore moins avec un Américain qu’ils considèrent comme prétentieux en professeur. Il a joué les baby-sitters et en a profité pour draguer et boire à volonté, dit Matthew avec une bonne dose de mauvaise foi.
   — Je te propose de faire la même chose, à Paris. Une équipe spéciale veut une formation en profilage axée sur les tueurs en série, et surtout sur les tueurs de masse et terroristes.
   Matthew reste silencieux et fermé, aucun de ses muscles ne se détend, alors Thomas enchaîne :
   — Ça te permettra de faire un break, ça te fera du bien et surtout tu te feras oublier des affaires internes… En plus, Paris est une belle ville. Je suis certain que tu trouveras plein de choses à y faire… et, comme pour Miguel, on te consulte à distance pour avoir un œil neuf sur les affaires en cours. L’avis de Miguel sur l’affaire des prostituées de Seattle avait été déterminant ! On ne te laisse pas tomber et tu ne laisses pas l’équipe… Dis au moins quelque chose !
   — Donner des cours, ce n’est pas mon truc. Je ne sais pas transmettre et je n’aime pas ça ! Il va falloir que je sois le baby-sitter de types qui vont me juger et en plus je vais devoir leur montrer les ficelles du profilage sans laisser voir que je suis un monstre qui rentre dans la tête des pires aberrations engendrées par la nature !
   — Je sais que ce ne sera pas une partie de plaisir… Tu n’es pas aussi à l’aise que Miguel, mais ne dis pas n’importe quoi : tu n’es pas un monstre.
   Matthew hausse les épaules, ce qui lui arrache une grimace de douleur. Thomas continue :
   — Et ils arriveront à voir tes compétences et tes qualités sinon… ce sont des idiots. Tu peux leur apporter beaucoup, tu es l’un des meilleurs dans ce domaine et probablement même le meilleur.
   Matthew chuchote :
   — Mais à quel prix… et si tu vas par là, le FBI est truffé d’abrutis, tu as été le seul à me donner ma chance, personne ne…
   — Oui, le coupe Thomas, le FBI est rempli d’idiots qui ne voient pas plus loin que les apparences et les « on dit », mais à l’heure actuelle, il y a plus d’une équipe qui aimerait t’avoir dans ses rangs. Mais je ne suis pas prêt de te laisser partir !
   Matthew se détend un peu. À ce moment-là, une infirmière entre dans la chambre pour demander au dernier visiteur de partir. Thomas s’excuse d’avoir pris tant de temps pour discuter, il dit qu’il reviendra dès le lendemain pour apporter des affaires de rechange puis demande à Matthew de se reposer pour être rapidement sur pied, de ne pas s’inquiéter et de réfléchir à sa suggestion.
   Matthew pousse un soupir et promet à son chef d’y réfléchir.
   Thomas sort de la chambre d’hôpital avec un petit goût amer mais c’est la meilleure option pour le moment et il sait que Matthew est raisonnable, il prendra la bonne décision.
   Une fois Thomas parti, Matthew se sent seul et cette proposition lui donne le tournis, lui qui n’aime pas les changements : partir plusieurs semaines, sans repère, ne l’enchante guère. Cependant, rester là et finir mis à pied par les affaires internes avec un blâme dans son dossier ne sera bon pour personne, ni pour lui ni pour son équipe. Puis, sans même s’en rendre compte, il sombre dans le sommeil.
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Mise en avant des Auto-édités / Le train qui en cachait un autre de Lucie Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 28 nov. 2019 à 18:01 »
Le train qui en cachait un autre de Lucie Renard

 
Au lecteur
Cette histoire est une fiction. Selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes ou des faits, existant ou ayant existé, serait purement fortuite. Les lieux, les personnages, les événements sont tous, sans exception, issus de mon imagination et n’ont aucun lien avec des faits réels.
Ceci dit, Cher Lecteur, qui n’a pas rêvé un jour de se tromper de train, filer en sens inverse et prendre la poudre d’escampette ? Qui n’a pas souhaité, l’espace d’un instant, arrêter le temps ? Qui n’a pas contemplé une parenthèse dans sa vie, emprunté un jour le chemin des écoliers, volé un instant au temps qui passe ? Dans le monde actuel où tout va si vite, arrêtons un instant le temps qui passe, pour sentir au fond de soi son cœur battre fort et suivre le flot de la vie dans nos veines.
Il y a toujours ce moment où la vie reste en suspens avant de reprendre sa course inéluctable. Parfois, cet instant, on arrive à l’attraper au vol, à embarquer sur son tapis volant, cheveux au vent et cœur battant, à virevolter dans un tourbillon de bonheur. C’est de ce vent que sont fait les danses de la joie et les plus beaux souvenirs.
Dans ce roman, je vous invite, une fois n’est pas coutume, à emprunter un autre train, celui de la voie B. Regardez par la fenêtre, je vous souhaite d’y découvrir des paysages insolites et émouvants.
Lucie Renard

 

Prologue

Il y a toujours ce moment où la vie reste en suspens avant de reprendre sa course inéluctable.
J’ouvris les yeux. Ma vue rencontra un plafond blanc à la peinture écaillée. Je fus immédiatement éblouie par la clarté ambiante. Ma gorge était aussi sèche que si elle était tapissée de papier de verre. Je me trouvais dans une chambre, plutôt petite, dont la grande fenêtre était dépourvue de rideaux. Le soleil pénétrait largement dans la pièce, éclairant les murs vert pâle qui avaient sans doute connu une teinte plus uniforme dans le passé. En face de moi, un écran de télévision hors d’âge était accroché.
Je tentai de bouger. Je sentis un petit capuchon glisser de mon index. Il s’agissait d’un appareil destiné à couvrir mon doigt et relié par un câble à une machine qui traçait des courbes sur un écran. Mon bras était perforé par le cathéter d’une perfusion. Le lit émit un grincement métallique sinistre quand j’essayai de me relever. Il fallait que je boive. Je posai les yeux sur une carafe d’eau et un verre, seuls objets sur une tablette à roulettes en formica à ma gauche. Je levai le bras, ce qui me demanda un grand effort. Pourquoi me semblait-il si lourd ? Je m’emmêlai dans le tuyau de la perfusion. Je décollai le sparadrap et retirai le petit tuyau de mon bras, délicatement. Une goutte de sang perla. J’appuyai mon pouce sur ma peau pour favoriser la coagulation. Une chanson me vint à l’esprit, un chanteur dont les airs mélancoliques emplissaient les ondes de la radio quand j’étais petite.
« Jimmy s’éveille dans l’air idéal
Le paradis clair d’une chambre d’hôpital… »
L’hôpital… C’était là que j’étais. Les murs verts, le lit médicalisé, les appareils. Aucun doute. Que faisais-je ici ? Je me redressai. Je me servi un peu d’eau que je bus doucement. Je me souvenais : Boire doucement, gorgée par gorgée. Je suivais la consigne muette que me dictait mon cerveau embué. Quelle heure était-il ? Je n’en savais rien. Aucun appareil ne donnait l’heure, dans cette chambre. Je tentai de me lever du lit. Je posai un pied par terre, puis le second. Le sol se mit à vaciller et je me rassis un peu brutalement sur le drap. Je touchai ma tête. Je sentis un bandage qui m’entourait le crâne, des sourcils à la nuque en passant par les tempes. C’était un épais pansement. Étais-je blessée ? Je devais me lever, en savoir davantage, parler à quelqu’un. J’entamai une nouvelle tentative, doucement, en me tenant aux barreaux du lit. J’étais debout. La tête me tournait un peu mais c’était supportable. Je me dirigeai vers la porte et l’ouvris…
 
Première Partie
 
I

“Tell me somethin', girl / Are you happy in this modern world? / Or do you need more? / Is there somethin' else you're searchin' for? / I'm falling…”
Lady Gaga / Bradley Cooper - Shallow (OST A star is born – 2018)

Dis-moi, demoiselle / Es-tu heureuse dans ce monde moderne ? / Ou voudrais-tu quelque chose en plus ? Cherches-tu autre chose ? Je tombe…

*****
Deux semaines plus tôt…
Il y a des jours qui ont commencé comme tous les autres. Comme la veille et l’avant-veille, le soleil s’était levé. Ça aurait dû être une journée normale.
Mais de petits grains de sable, presqu’imperceptibles à l’œil nu, sont venus se glisser subrepticement dans les rouages. Et soudain, toute la machinerie a déraillé.
*****
Janvier. Avec soulagement, je sentis que le train ralentissait, signifiant son arrivée en gare. Le wagon était bondé, rempli de gens à la mine pâle et maussade, engoncés dans les lourds manteaux d’hiver. Le chauffage turbinait à plein régime dans l’habitacle, incitant à une désagréable somnolence.
L’homme près de moi, qui serrait d’une main sa mallette dont les coins carrés me rentraient dans la cuisse, et de l’autre s’agrippait à la barre qui suivait la ligne du plafond du wagon, semblait balloté à chaque mouvement de la machine. Je songeais en moi-même qu’on aurait pu l’informer que les soi-disant « quarante-huit heures de fraicheur » promises par les publicités pour déodorants n’étaient que mensonge. Les effluves qu’il dégageait, libérées par son bras levé haut, étaient si acides qu’elles me piquaient les yeux.
Enfin, le monstre de métal s’arrêta. Les portes s’ouvrirent alors que, de son ventre, s’extrayait la marée humaine. Parfois, un gémissement trahissait un pied écrasé ou une côte endolorie par un coup de coude. Je touchai du pied la terre ferme ! Enfin ! Je pris une grande bouffée d’oxygène, avant de me rendre compte que sans doute, j’avais retenu ma respiration bien trop longtemps. L’air traversa mes poumons et le froid me brûla. Je restai un instant sans bouger, sur le quai, bousculée par le flot des travailleurs pressés de rejoindre la chaleur accueillante de leur foyer.
C’était ainsi, à chaque perturbation quelconque du trafic ferroviaire : des trains bondés, des usagers en colère, une fin d’après-midi qui, rajoutant cette lassitude à la fatigue du travail, faisait souhaiter que la journée s’arrête enfin pour laisser la place à la nuit.
Comme un automate, j’ai suivi le flot des voyageurs jusqu’au bout du quai. J’ai emprunté le passage sous-terrain pour ressortir devant la gare, traversé le hall où de pauvres hères étaient avachis sur les banquettes défraichies. Je suis sortie dans le froid glacé et la nuit.
Pour rejoindre le centre-ville, il n’y avait que le pont qui surplombait la Moselle à emprunter. Le vent me glaçait jusqu’aux os. Machinalement, je rapprochai les pans de mon manteau autour de moi et resserrai la ceinture de laine. Je regrettai que la coquetterie m’ait retenue d’enfiler un bonnet. J’aurais aimé le doux contact de la laine au tissage serré contre mes oreilles et mes tempes. Sous l’action du froid, je sentais déjà poindre un mal de tête qui, je le savais déjà, ne me quitterait pas de la soirée.
Enfin, j’arrivai en vue de notre immeuble. L’architecture de la fin du XIXème siècle m’imposait toujours du respect. J’aimais les arcades lourdes, la pierre de taille, la solide porte de bois aux moulures travaillées, les balustrades des balcons en fer forgé. Je glissais ma clé dans la serrure de la lourde porte, je poussai le battant et m’engouffrai dans l’immeuble. Une fois dans le couloir central, une odeur d’agrume pourri me piqua les narines. Je soupirai : encore un voisin qui avait laissé sa poubelle trop longtemps sur le palier. Le manque de civisme des habitants de cet immeuble me lassait. Je m’adossai quelques secondes au battant de la porte. Je m’accordai le temps de prendre une profonde inspiration, de souffler tout l’air compris dans mes poumons. Je me sentais comme un acteur de théâtre sur le point d’entrer en scène. J’allai jouer le deuxième acte de la grande mascarade de ma vie. Lumière, musique. Je me concentrai sur le souffle qui filtrait entre mes lèvres, jusqu’à ce que les battements de mon cœur aient ralenti. Puis je grimpai les escaliers jusqu’au palier du troisième étage.
J’actionnai ma clé et ouvris la porte. Mon regard se porta immédiatement sur le capharnaüm habituel, sans surprise : deux baskets disséminés dans deux coins de l’entrée, un blouson jeté à même le sol, un sac à dos béant dont sortaient trois livres et deux cahiers, une casquette des New York Yankees posée sur le ficus, les feuilles de ce dernier qui jonchaient le parquet de bois vernis. Je pris une profonde inspiration, avant d’appeler :
—   Bastieeeeenn!
Aucun son ne me répondit. Je retirai mon manteau, l’accrochai à la patère, retirai mes chaussures et bougeai mes orteils endoloris. Puis, je renouvelai mon appel :
—   Bastieeeeenn!
Un bruit d’ours qui se hisse hors de sa tanière me parvint. Une porte qui s’ouvre, puis une cavalcade. Le visage enfantin encerclé de boucles blondes qu’il arborait encore quelques années en arrière se superposa à la face renfrognée de l’adolescent qu’était devenu mon petit prince. Il jeta un œil prudent, essayant de déterminer ce qui justifiait sa convocation dans l’entrée, avant de battre en retraite.
—   Bastieeeeenn! Combien de fois je devrai te dire qu’on ne bazarde pas ses affaires aux quatre coins de l’entrée ?
—   J’arrive, Maman, minute !
Effectivement, il réapparu, une esquisse de sourire gêné sur les lèvres. Il tenait un cahier dans les tons verts, son cahier de liaison du collège, apparemment.
—   J’ai juste un petit truc à te faire signer, pendant que je range tout ça.
Il me tendit le cahier, tout en me lançant un regard prudent.
—   Ça va, maman ? Tu as passé une bonne journée au boulot ?
Je levai un sourcil circonspect. C’était bien la première fois qu’un de mes enfants se souciait de ma journée de travail. Je répondis par un hochement de tête et me concentrai sur le cahier vert, ouvert à la page qui me concernait. Il y avait quelques lignes manuscrites, rédigées d’une petite écriture serrée et penchée.
« Nous vous informons que nous avons des raisons de croire que l’attitude et le comportement de votre fils sont préoccupants. Ainsi, nous vous prions de bien vouloir vous présenter le jeudi 24 janvier à 16h au bureau de la Proviseure du collège. Cordialement. »
S’en suivait une signature illisible. Je relis ces mots pour la troisième fois, afin d’être sûre de bien les comprendre. Je me tournai vers Bastien, qui semblait tout entier concentré sur le fait d’aligner les paires de chaussures sur le meuble prévu à cet effet. Il évitait mon regard.
—   Bastien ?
—   Hmmmmm ?
—   Bastien, regarde-moi s’il te plait.
Il osa un coup d’œil en coin, fuyant.
—   Oui, maman ?
—   Tu veux bien m’expliquer ce que signifie cette convocation chez la proviseure ?
Il fixait le bout de ses chaussettes et dessinait des huit avec les orteils de son pied gauche sur le parquet ciré.
—   C’est... C’est pas moi, en fait.
—   C’est pas toi, quoi ? Enfin, Bastien ! Écoute, j’ai eu une journée pas très marrante. Alors, mon niveau de patience est assez bas. J’aimerais que tu m’expliques pourquoi je suis convoquée au collège avant que je ne m’énerve vraiment. Ou bien, si tu préfères, on attend que Papa rentre et tu t’expliques devant lui.
Je savais que je bottais largement en touche sur ce point. Les chances que Marc-Antoine ne rentre du travail avant que les enfants ne soient allés se coucher étaient très minces, voire inexistantes. Son cabinet d’avocats avait récemment signé des contrats avec deux grosses sociétés financières internationales. Depuis, mon mari regagnait régulièrement le foyer à pas d’heure. Ces dernières semaines, sa présence à la maison pouvait s’apparenter à une vague visite touristique. Et encore, un vrai touriste aurait au moins pris des photos...
Bastien semblait chercher ses mots. Je le sentais fuyant. S’il avait pu dénicher un trou de souris suffisamment grand pour les contenir, lui, son Smartphone et ses écouteurs, sans doute n’aurait-il pas hésité à s’y engouffrer séance tenante. Hélas, il comprenait peu à peu qu’il n’y aurait pas d’échappatoire. Je décidai de ne pas le brusquer, de lui laisser le temps de venir à moi, avec ses mots. Je dénouai mon foulard et l’accrochai à un des crochets de la patère, par-dessus mon manteau. Je passai une main dans mes cheveux pour me donner une contenance. J’évitai de fixer mon fils, afin de ne pas lui imposer la pression de mon regard. Soudain, il se décida :
—   Il y a un gars du collège, il fumait un joint dans les toilettes. Il m’a demandé de lui tenir pendant qu’il allait pisser. Un pion est entré dans les WC à ce moment-là. Il m’a vu. Il a cru que c’était moi qui fumais...
—   Fumait quoi ? Un joint ?
—   Ben oui, tu sais, de la beuh, quoi !
—   Oui, merci, je sais de quoi il s’agit. Et tu fumais ça ?
—   Mais non ! Je t’ai dit, c’était pas moi, c’était l’autre gars !
—   Ne me crie pas dessus. Jusqu’à preuve du contraire, c’est toi qui es en tort, là, Bastien. Alors tu vas me faire le plaisir de me parler tranquillement. De quel garçon parles-tu ? Comment s’appelle-t-il ?
—   Je peux pas te le dire. C’est un type, tu le connais pas.
—   Je me doute que je ne le connais pas. Mais j’ai besoin de savoir son nom.
—   Maman, s’il te plait...
—   Bastien, qu’est-ce qu’il se passe ? Tu ne veux pas le dénoncer, c’est ça ? Tu te doutes un peu de ce qui va se passer si tu ne dis rien ?
—   Je vais être renvoyé ?
—   Tu vas peut-être aller en maison de redressement, Bastien, un genre de prison pour mineur.
—   Tu veux me faire flipper, là, maman.
—   Non, je te dis la réalité comme elle est. La drogue est illégale dans ce pays. Alors si ce n’était pas toi qui fumais, tu dois dire de qui il s’agissait.
—   Je ne fumais pas. Je n’ai jamais touché à ça.
—   Bon, alors, son nom, à ce type ?
—   Maman... Je vais avoir des ennuis.
—   Tu en as déjà, des ennuis. C’est un ami à toi ? Qu’est-ce que tu faisais avec lui ?
—   Mais rien ! Je sortais des toilettes, il est rentré. Il m’a filé son joint. Il m’a dit « Tiens–moi ma clope ». Il est allé pisser. Le pion est entré, il m’a vu et m’a emmené chez le CPE.
—   Et l’autre, il a fait quoi pendant ce temps ? Tu n’as pas dit que c’était son joint à lui ?
—   L’autre était dans une cabine de WC. J’ai pas osé dire que c’était à lui. Il a déjà tabassé plusieurs personnes, avec ses potes. C’est pas des tendres. Alors, j’ai rien dit. Je pensais que c’était juste une clope, que c’était pas grave. Puis le pion m’a dit que c’était un joint. Et j’ai flippé.
—   Bon. Va finir tes devoirs. Il faut que je réfléchisse. Mais ne te crois pas tiré d’affaire. On en reparlera plus tard.
—   OK.
—   Et, Bastien ?
—   Oui, Maman ?
—   Pour l’instant, je fais le choix de te faire confiance et de croire ce que tu me dis. J’espère que j’ai raison de faire ce choix-là. Parce que c’est grave, ce dont tu es accusé, tu sais.
—   Oui, Maman. Merci, Maman.
Il fila dans sa chambre, emportant avec lui le sac à dos béant qui laissait échapper des cahiers et des feuilles volantes. Je soupirai. J’avais bien besoin de ça, un fils de treize ans accusé de trafic de stupéfiants.
Je pris le chemin de la cuisine, machinalement. Contrairement à ce que j’avais dit à Bastien, je ne voulais pas penser, pas réfléchir à ce qu’il m’avait dit, pas maintenant. Je ne voulais pas de réaction épidermique, pas m’imaginer mon petit prince qui, quelques mois auparavant construisait méthodiquement des vaisseaux Star Wars en lego, devant un tribunal correctionnel.
 
II

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait que ta rose est si importante »
Antoine de Saint-Exupéry – Le Petit Prince (1943)
*****


Le temps passe, les enfants grandissent, l’innocence s’envole. On voudrait retenir dans nos mains quelques bribes de cette innocence volatile. Mais elle fuit, sans un regard en arrière.
Ce qui reste, ce sont les souvenirs, les images de cette innocence gravées au plus profond de nous. C’est de cette matière que sont faits les liens indéfectibles qui nous lient à ceux qui font un peu partie de nous.
*****
J’avançai vers la cuisine avec lassitude. Je faillis trébucher sur le chat qui s’était glissé entre mes jambes sans que je n’y fasse attention. La boule de poils émit un long miaulement plaintif, tout en revenant se frotter à mes chevilles. Je m’accroupis et caressai sa fourrure douce, au niveau des joues et sous le menton. Il se mit à ronronner, si fort que ce fut comme si tout le chat vibrait. Ce bruit rassurant eut l’effet d’un calmant immédiat sur mon rythme cardiaque. Je sentis même une esquisse de sourire se dessiner sur mes lèvres. Je m’adressai à la boule ronronnante.
—   Alors, tu as faim, mon gros Mouss ?
S’il était une question rhétorique, c’était bien celle-là. Moustache avait toujours faim et raffolait de plats en sauce où de fins filaments de volaille nageaient dans une sauce translucide à forte teneur en gélatine. Les lui servir m’écœurait, mais ma boule de poils adorée se jetait dessus comme s’il n’avait rien mangé depuis des semaines. Je retins donc ma respiration, le temps de vider le contenu du petit sachet dans une gamelle propre et de la poser sur le sol carrelé de la cuisine, à quelque distance du bol d’eau. Le félidé fit honneur à son repas.
Je lavai mes mains, appréciant le contact de l’eau tiède sur les paumes. Je les séchai machinalement. Je n’avais aucune idée originale pour la préparation du dîner. J’admirais parfois ces femmes qui se délectaient de passer des heures à mitonner des bons petits plats pour leur nombreuse famille et dont la cuisine diffusait toujours des effluves plus appétissants les uns que les autres. Je n’avais jamais vraiment aimé cuisiner. J’avais eu mes périodes gâteaux et pâtisserie, et j’avais aussi fait des crêpes tous les mercredis quand les enfants étaient petits. J’adorais manger des bonnes choses et varier les plaisirs gustatifs. Mais confectionner un repas relevait plus du supplice que du loisir à mes yeux. De guerre lasse, je remplis d’eau une grande casserole, ajoutai du sel et quelques gouttes d’huile d’olive. Je fouillai dans un placard à la recherche d’un pot de pesto vert bien dosé en basilic. Je vérifiai qu’il restait du parmesan dans le réfrigérateur, coupai en deux quelques tomates cerises. Un bon plat de pâtes au pesto, ça mettrait tout le monde d’accord.
Je montai dans ma chambre enlever mon tailleur et passer des vêtements confortables : un jean, un sweat-shirt à capuche, une paire de chaussettes en laine épaisse, une tenue qui agissait sur moi comme un cocon de protection. Moustache me suivit et sauta sur mon lit en ronronnant d’aise. Nous avions recueilli ce chat six ans auparavant. Un dimanche d’automne, comme nous nous promenions au bord d’une petite route de campagne, cédant à la bonne conscience que procurait le fait de faire une activité de plein air en famille, nous avions entendu un long miaulement plaintif. Élisa, grande amoureuse des animaux, nous avait aussitôt sommés de nous arrêter. Elle avait regardé dans toutes les directions à la recherche de l’origine du gémissement. Devant son empressement, nous lui avions prêté main forte. Soudain, Bastien avait déniché, à la racine d’un sapin, une petite boule de poils noirs et blancs, toute tremblante et tâchée de sang.
—   Ne le touche pas, il va te griffer, avait ordonné Marc-Antoine.
J’avais haussé les épaules et cherché la paire de gants en cuir qui ne quittaient pas mes poches de parka. Je m’étais approchée et j’avais découvert un petit chat, très maigre et très amoché. Sans doute avait-il été heurté par une voiture. Il saignait à plusieurs endroits. Malgré la douleur, il ne semblait pas agressif. Il avait même commencé à ronronner quand j’avais approché ma main gantée de son pelage. Je l’avais caressé. Il avait fermé les paupières.
—   Maman, il faut le prendre, l’emmener chez le vétérinaire ! avait affirmé Élisa.
—   Oui, Maman, c’est un pauvre chat blessé. Il faut le soigner, avait confirmé mon petit Bastien.
J’avais lancé un regard à Marc-Antoine, dont le verdict dicterait le sort de la pauvre bête. Il avait haussé les épaules.
—   Faites comme vous voulez, avait-il ronchonné, mais je ne veux pas de saletés dans ma voiture.
—   Merci Papaaaaa ! avaient lancé en cœur les deux enfants, arrachant une esquisse de sourire à leur père.
Élisa avait dénoué le sweat-shirt qu’elle avait accroché par les manches autour de sa taille quand, avant de sortir, je l’avais obligée à prendre un pull. Sans un mot, elle me l’avait tendu. J’avais abdiqué : un sweat-shirt contre un petit chat. J’avais enveloppé la petite bête dans le coton molletonné. Un ronronnement sourd s’échappait du vêtement, alors que nous refaisions le chemin en sens inverse vers la voiture.
Nous avions fait soigner le petit chat. Nous l’avions affublé du premier nom de chat qui avait traversé l’imagination de Bastien : « Moustache ». Nous l’avions nourri. Il avait repris du poil de la bête. Nous l’avions gardé. De chat errant, il s’était plutôt bien habitué à la vie de salon. Le goût du confort, peut-être mêlé à une certaine reconnaissance pour ceux qui l’avaient un jour sauvé d’une mort probable, avait accéléré son adaptation. Il était le petit chat le plus gentil et le plus câlin du monde, sans aucun doute. C’était tout naturellement qu’il avait trouvé sa place parmi nous, contredisant les grandes théories de Marc-Antoine qui avait toujours clamé qu’il n’y aurait « jamais d’animaux domestique dans notre appartement parce que les animaux c’est trop de tracas ».
Je redescendis dans la cuisine. L’eau bouillait. J’y jetai les spaghettis. Je fis réchauffer la sauce. Dans quelques minutes, le repas serait prêt. Il n’y avait plus qu’à dresser la table. Je songeai à râler sur les enfants pour leur demander d’accomplir leur part de travaux domestiques, puis je renonçai. J’aurais aussi vite fait de m’en charger seule. Les pâtes étaient cuites. Je les égouttai avant d’appeler :
—   Les enfants ! A table !
La voix de Bastien me répondit :
—   J’arrive !
Le fait que cette affirmation ne soit pas accompagnée d’un bruit de pas me laissait anticiper que quelques minutes au moins se passeraient avant que l’un ou l’autre ne daigne se déplacer jusqu’à la table du dîner. Je dénichai une bouteille de vin blanc entamée dans le réfrigérateur. J’hésitai puis, finalement, me servis un verre. Le repas était prêt, mais il n’y avait toujours pas de convives.
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Mise en avant des Auto-édités / L'autre vie de Sophie de Marie Continanza
« Dernier message par Apogon le jeu. 14 nov. 2019 à 17:04 »
L'autre vie de Sophie de Marie Continanza


« À mon père Antonio Continanza »

CHAPITRE I
 
Éric quitta l’autoroute pour prendre la direction d’Angers centre. Il roula jusqu’à l’entrée de la ville, puis, toujours selon les instructions de Sophie, il vira à gauche à la première intersection.
— Dans une petite heure environ, le mystère sera enfin éclairci, soupira-t-il en jetant un bref coup d’œil sur l’horloge du tableau de bord.
Les phares éblouissants d’une voiture qu’il croisa lui firent brusquement penser à allumer les siens. Il chaussa ses lunettes et essaya de reporter son attention sur le paysage dont la toile de fond se teintait d’un rouge orangé, mais en vain. Le coup de fil inopiné de ce matin résonnait inlassablement à ses oreilles. Il s’était cru préparé à cette situation, des phrases toutes faites s’étaient amassées dans un coin de son esprit, attendant d’être prononcées le moment voulu.
Mais, quand la voix de Sophie avait finalement retenti dans le combiné, après six semaines de silence, Éric n’avait pensé qu’à une seule chose ou presque, tant il était aveuglé par le désir de la revoir : boucler son travail et partir.
  Pourtant, au fil des kilomètres, ce désir s’était quelque peu estompé et les questions avaient resurgi, attisant la colère qui sommeillait en lui. Où était-elle durant tout ce temps ? Pourquoi l’avait-elle tenu à l’écart de cette histoire ? Quel genre de découverte avait-elle faite ? Pourquoi avait-elle refusé de la lui révéler ? Que cachait-elle ? Et cet homme, ce soi-disant ami dont elle avait parlé avant de partir, quel rôle jouait-il dans la disparition de Sophie ? Était-ce à cause de lui si elle était restée muette aux dizaines de messages qu’il avait laissés sur son téléphone mobile ? Pourquoi n’avait-elle donné aucun signe de vie jusqu’ici ? Avait-elle pensé à lui, à cette solitude, à cette douleur qui le saisissait dès son réveil pour ne le quitter que lorsqu’il sombrait dans un sommeil peuplé de fantômes ?...
Après neuf ans de vie commune, deux ruptures et plusieurs crises de « réflexion » qu’il avait encaissées non sans mal (Sophie excellait dans l’art de la réflexion ; une dispute et hop, elle disparaissait pendant des jours), Éric en était encore à se demander s’il la connaissait vraiment.
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres. S’il avait la possibilité de remonter le temps, sans doute réfléchirait-il à deux fois avant de pénétrer dans cette cabine téléphonique. Il avait cherché dans tout le quartier de Saint-Michel, sans en trouver une seule en état de fonctionner. À croire que le destin les avait détériorées volontairement pour les faire se rencontrer…
 

 
Irrité, la chemise collée à la peau par une chaleur torride, Éric maudit Paris, son travail, le manque de budget pour s’équiper d’un téléphone mobile et cet appel à son assistante qu’il n’arrivait pas à passer. Mais à qui la faute ? S’il avait pensé à prendre son agenda, ou tout simplement à mémoriser l’adresse de son client, il serait déjà à son rendez-vous.
En débouchant près de la fontaine, la vue de l’eau l’arrêta un instant. Il trempa la main dans le bassin et la passa sur son visage en sueur. C’est alors qu’il découvrit une cabine, enfin, à quelques mètres de là. Par miracle elle fonctionnait, puisque quelqu’un raccrochait au même moment à l’intérieur.
Il s’élança vers la cabine comme un assoiffé vers une oasis en plein désert. Mais avant qu’il ait le temps de l’atteindre, une jeune femme à l’allure énergique se faufila adroitement devant lui et lui vola la place.
Décidément c’est pas mon jour !
Pour éviter de se faire doubler une nouvelle fois, Éric se posta près de la porte. Il trépignait d’impatience, entendant malgré lui « seule en état de fonctionner. À croire que le destin les avait détériorées volontairement pour les faire se rencontrer« quelques bribes de la conversation.
— C’est tout réfléchi, dit la jeune femme. Oh ! Je t’en prie, arrête, fit-elle après un silence. Tu m’as déjà dit ça à maintes reprises, et à quoi cela a servi ? Hein ? À rien ! Jamais tu ne changeras ! Non, jamais !
Éric la vit secouer la tête et frapper du poing le plateau où elle avait posé son portefeuille.
Qu’elle casse ce qu’elle veut, mais pas le téléphone ! Par pitié ! Pas le téléphone !
— Non, je regrette ! lança-t-elle vivement. Je n’ai plus confiance.
Éric s’agitait. Plus la discussion s’éternisait, plus son rendez-vous sentait la déroute. Or, il ne pouvait se permettre de perdre ce contrat : toutes ses économies avaient été englouties dans sa petite société de décoration. Chaque client valait de l’or pour lui et François, son associé.
Bon sang ! Ne peut-elle pas attendre ce soir pour lui faire une scène ? J’ai déjà une heure de retard…
Presque machinalement, il consulta sa montre et tambourina sur la porte de verre. La jeune femme se retourna, révélant un visage noyé de larmes. Surpris, Éric regretta aussitôt son geste et esquissa un sourire d’excuse.
— Nous en avons déjà discuté, rappela-t-elle d’une voix altérée à son interlocuteur. Ma décision est prise et je n’y reviendrai pas, quoi que tu fasses, quoi que tu dises…
Il y eut encore un silence, puis elle fit non de la tête.
— Je ne me sens plus le courage de tout recommencer. Je suis désolée, Marc… sincèrement désolée… murmura-t-elle en raccrochant lentement.
C’est pas trop tôt !
Quand elle fut sortie, il se précipita à l’intérieur, inséra sa carte magnétique et composa le numéro de son bureau. Une poignée de secondes plus tard, la voix d’Isabelle résonna à l’autre bout du fil.
— Isa ? C’est Éric. Tu ne vas pas le croire. J’ai oublié mon agenda et du coup je n’ai pas pu me rendre chez monsieur Bourbier.
— Il a appelé justement il y a une vingtaine de minutes, fit-elle en feuilletant son répertoire. Il était très mécontent.
— Le contraire eût été étonnant ! Rappelle-le et dis-lui que j’ai eu une panne de voiture, mais que le rendez-vous tient toujours et que je devrais arriver chez lui sous peu. Et surtout, n’oublie pas de lui présenter mes excuses.
— Entendu. Ça y est, je l’ai !
Éric nota l’adresse, remercia Isa et raccrocha. Il allait sortir quand un objet retint son attention. C’était un petit portefeuille en cuir rouge.
C’est vraiment pas mon jour, soupira-t-il en l’ouvrant.
Une carte bleue, deux billets de cent francs, de la menue monnaie et une carte d’identité. Il reconnut immédiatement la jeune femme qui l’avait précédé : Sophie Courtin, domiciliée à Rambouillet. Aussitôt, Éric inspecta les alentours dans l’espoir de l’apercevoir, mais elle avait déjà disparu. Il n’avait pas le temps de se mettre à sa recherche, ni même de se rendre au commissariat le plus proche. Il rangea le portefeuille dans sa poche en se promettant de s’en occuper dès qu’il le pourrait.
 
Ce qu’il fit trois heures plus tard, lorsque, de retour à son bureau, il appela chez Robert Courtin. Le numéro lui avait été communiqué par les renseignements téléphoniques.
— Allô !
— … Sophie ? interrogea Éric, hésitant.
La voix ne collait pas avec le visage entrevu l’après-midi.
— Je suis sa mère. Qui la demande ?
Ouf !
— Excusez-moi, je suis un ami de Sophie…
Pourquoi avait-il dit ça ?
— Si vous êtes un ami de Sophie, vous devriez savoir qu’elle n’habite plus ici, répliqua madame Courtin du tac au tac.
Merde ! Et méfiante avec ça !
Il lui fallait réagir et vite, s’il ne voulait pas que la conversation tourne court.
— Je suis désolé, madame. En fait, je suis un ancien ami de lycée et depuis, nous nous sommes un peu perdus de vue. Voilà !
Mais dans quoi s’embourbait-il ? Pourquoi ne pas lui dire la vérité, tout simplement ?
Éric se mordit les lèvres, craignant qu’elle ne lui demande des précisions. Auquel cas…
— Sauriez-vous où je pourrais la contacter ? reprit-il aussitôt, pour lui couper l’herbe sous le pied.
Silence.
— Écoutez… si cela vous pose un problème…
— Non, non, cela ne me pose aucun problème. Vous avez de quoi noter ?
Un sourire de triomphe se dessina sur le visage d’Éric. Il griffonna fébrilement le numéro de téléphone et raccrocha.
Des pensées l’assaillirent. Pourquoi tenait-il tant à la joindre personnellement ? Qu’espérait-il ? Qu’attendait-il ? N’aurait-il pas été plus simple de lui rendre son portefeuille via ses parents ou la police ?
Il contempla la photo de la carte d’identité et se surprit à comparer ce visage d’adolescente à celui de la femme entrevue quelques heures plus tôt. Bien qu’il ne lui ait prêté sur le moment qu’une vague attention, il se souvenait parfaitement de l’intensité de son regard malgré ses larmes. Un regard qui, par beau temps, devait certainement pétiller de malice et de mordant, tel ce jour où elle avait fixé l’objectif du Photomaton.
Elle était jolie… Non, elle était plus que ça ! Elle était belle… et extrêmement envoûtante. Du bout des doigts, il caressa le papier glacé.
Quand il prit conscience de son geste, il retira prestement sa main comme s’il s’était brûlé et se renversa dans son fauteuil.
Bon ! Réfléchissons sérieusement… Dois-je lui passer un coup de fil ou bien me contenter de rapporter ce portefeuille au commissariat ? Allez, décide-toi ! On ne va pas y passer la nuit.
Il composa le numéro.
À la deuxième sonnerie, il y eut un déclic et le répondeur s’enclencha :
— Désolée de ne pouvoir vous parler en direct, mais si vous me laissez un message je le ferai dès mon retour. À bientôt.
Éric sourit. La voix était plaisante, enjouée, agréable et pleine de charme…
— Bonjour, dit-il après le bip, si vous êtes bien la personne qui a perdu son portefeuille…
Un nouveau déclic retentit.
— Je suis cette personne !
Le visage d’Éric s’éclaira davantage.
— Eh bien, rassurez-vous, il est en ma possession. Je me présente, Éric Valiers. J’étais derrière vous, cet après-midi, près de la cabine téléphonique, à Saint-Michel
— Oui, peut-être, je ne m’en souviens pas.
— C’est normal. Vous étiez bouleversée…
Bon ça va ! Inutile d’en rajouter, Éric !
— Bien ! Comment puis-je faire pour vous le rendre ?
— Vous êtes à Paris ?
— Non.
Il y eut un silence.
— Ça vous ennuie de vous y rendre ?
— Absolument pas, répondit Éric, tout en songeant au contraire que ça ne l’arrangeait pas du tout ; de Paris, il en avait eu sa dose aujourd’hui. 
— En ce cas… nous pourrions nous retrouver près de l’endroit où je l’ai perdu ?
— Bonne idée !
— Alors, disons au café qui fait le coin, sur la droite en partant de la cabine. Dans deux heures, ça vous va ?
— Parfait !
Éric raccrocha et regarda ses dossiers. Il avait pris un tel retard aujourd’hui, qu’un peu plus, un peu moins…
Il rangea le portefeuille dans sa poche et jeta un coup d’œil sur la pendulette noir et argent près du téléphone. S’il lui restait encore du temps devant lui, il n’avait pas pour autant l’esprit à travailler.
 
Moins de deux heures plus tard, Éric gara sa voiture puis remonta hâtivement jusqu’au café. Il entra avec la certitude d’être le premier.
Eh bien non ! Assise dans le fond de la salle, Sophie patientait, le regard traînant distraitement par-delà la vitrine.
Comme quoi les femmes ne se font pas toujours attendre…
Éric s’arrêta un instant pour l’observer. Elle était vraiment très belle malgré le voile de tristesse qui flottait encore sur ses traits. 
Sans doute la conséquence de son coup de fil de cet après-midi… songea-t-il en se dirigeant vers elle.
— Éric Valiers, s’annonça-t-il en tendant la main.
— Sophie Courtin. Mais je ne vous apprends rien.
— En effet !
Sans la quitter des yeux, Éric lui remit le portefeuille et s’assit en face d’elle.
— Tout y est, vous pouvez vérifier.
— Oh ! Je vous fais confiance, rétorqua Sophie en le glissant dans son sac posé près d’elle sur la banquette. C’est la seconde fois en l’espace de trois mois que je l’égare, confia-t-elle avec un soupir. Espérons que ça sera la dernière.
— Si toutefois cela devait se reproduire, faites-en sorte que je sois derrière vous au moment de l’oublier.
Sophie eut un petit rire.
— Ça, c’est une idée ! Je vous promets de m’en souvenir. En attendant, je voudrais vous remercier…
— Vous l’avez déjà fait.
— Non, je veux dire que… enfin… comment puis-je vous remercier pour tout ce dérangement ?
— Vous plaisantez ? Vous ne m’avez causé aucun dérangement, je vous l’assure. De toute façon, il fallait que je me rende à Paris ce soir…
— Sans doute, rétorqua Sophie, pas dupe. Néanmoins, vous avez pris la peine de me le rapporter et… (Elle fronça les sourcils.) À propos, comment avez-vous fait pour me trouver ? Je suis sur liste rouge.
Éric hésita quelques secondes avant de répondre :
— C’est une longue histoire.
— Je serais curieuse de l’entendre.
— Un jour, peut-être, je vous la raconterai.
Sophie continua à le dévisager un court instant, puis baissa les yeux et sourit.
— Pour en revenir à ce que je disais, reprit-elle alors, j’aimerais vraiment vous remercier comme il se doit.
Éric eut soudain envie de lui dire que sa plus belle récompense était qu’elle soit là, avec lui. Mais rien de tout cela ne franchit ses lèvres.
— Aussi, poursuivit-elle, si vous avez la moindre idée de la manière dont je pourrais m’acquitter de ma dette, n’hésitez surtout pas.
— C’est plutôt gênant…
— Non, considérez cela comme un juste retour des choses.
Les yeux d’Éric étincelèrent. 
— Eh bien… puisque vous insistez…
Il balaya furtivement la salle du regard avant de se pencher vers elle.
— Accepteriez-vous de dîner avec moi ?
Contre toute attente, la jeune femme ne parut ni surprise ni troublée par la demande. On aurait même dit qu’elle l’espérait, à voir son expression.
— Quand ?
Éric haussa les épaules avec une moue.
— Eh bien, pourquoi remettre à plus tard ce qu’on peut faire ce soir même ? Si vous êtes libre, naturellement…
Après tout, elle devait sans doute être libre depuis cet après-midi, non ? Sophie se recula un peu, faisant mine de réfléchir, puis se pencha à nouveau vers Éric.
— N’allez surtout pas croire que je suis du genre à dîner avec le premier venu. Excusez-moi du terme, ajouta-t-elle aussitôt, faussement gênée.
— Et vous, ne vous imaginez surtout pas que je suis du genre à dîner avec toutes les femmes dont je retrouve le portefeuille, renchérit Éric sur le même ton.
Le visage de Sophie s’illumina d’un sourire enfantin, pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée. 
— Dois-je comprendre que… c’est un privilège ? s’enquit-elle en le fixant droit dans les yeux.
Éric ne répondit pas tout de suite, mais quand il le fit, sa voix trembla un peu.
— En quelque sorte.
Il ajouta, après avoir pris une profonde inspiration :
— Je vous trouve très… sympathique et… j’aimerais bien vous connaître davantage. Voilà ! Vous savez tout !
Sophie continuait à le regarder, amusée.
— Pourquoi pas, en effet, lâcha-t-elle enfin. Mais c’est moi qui invite, cela va de soi.
— Je regrette. C’est mon idée.
— Oui, peut-être, renchérit Sophie d’un air contrarié. Pour autant, je vous rappelle que j’ai une dette envers vous.
— Justement ! Vous pourrez vous en acquitter en acceptant mon invitation. Alors… ?
Alors Sophie accepta.
 
Leur choix tomba conjointement sur un restaurant de la rue Mouffetard. Là, installés dans un petit coin tranquille, ils ne cessèrent de parler, de rire, et de parler encore, se découvrant l’un et l’autre des points communs tels que l’amour du passé, de l’histoire, des arts, et se conseillant mutuellement des expositions à voir, seul ou ensemble, selon que…
Elle ne parla pas de sa rupture ou de son ancien petit ami, mais Éric comprit à demi-mots qu’elle lui reprochait d’avoir eu un regard noir et défaitiste sur la vie, un regard qu’elle ne pouvait adopter sans porter atteinte à ses idées. Franche et naturelle, elle lui fit même confidence d’une conviction qu’elle nourrissait secrètement depuis toujours. Curieusement, Sophie vivait dans l’expectative d’un grand bouleversement. Quelque chose d’extraordinaire allait se produire dans sa vie. Elle le sentait !
Le temps passa si vite et si agréablement que lorsque Sophie jeta, par inadvertance, un coup d’œil sur sa montre, elle ne put s’empêcher de pousser un cri de surprise. Bientôt, elle n’aurait plus de train pour rentrer chez elle.
— Aucun problème, assura Éric, je te raccompagne en voiture.
— C’est très aimable, mais j’habite Versailles, lui rappela-t-elle.
Éric haussa les épaules en signe d’indifférence.
— Tu habiterais à l’autre bout de la France que je te raccompagnerais quand même. Enfin… si tu le désires, bien entendu. 
Une lueur d’étonnement et de méfiance brilla dans les yeux de Sophie. Éric se traita d’idiot. Quelle femme ne se méfierait-elle pas d’un homme, rencontré le jour même, qui montrait un tel empressement à parcourir autant de kilomètres pour la ramener chez elle ?
Il se hâta de préciser :
— En tout bien, tout honneur, inutile de te le dire.
— Inutile, en effet, approuva-t-elle en devenant aussi rouge que son chemisier.
Et Éric de rajouter :
— De plus, j’ai fait le plein cet après-midi, par conséquent…
— … je n’aurai pas droit au coup de la panne, acheva Sophie.
Un éclat de rire les secoua, puis ce fut le silence, un silence troublant… éloquent… 






















 












7
Mise en avant des Auto-édités / Le jour de ton arrivée de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 31 oct. 2019 à 18:04 »
Le jour de ton arrivée de Isabel Komorebi

À tous ceux qui s’aiment. Au-delà du corps, au-delà du temps, au-delà de l’espace.


« L’amour, c’est le cri de l’aurore. L’amour, c’est l’hymne de la nuit. »
Victor Hugo

1.
Maintenant.
Lui.

Lorsqu’ils sont arrivés, le monde n’était pas prêt à les accueillir.
Pas prêt à accepter un tel séisme, une telle tornade, un tel chaos. Nous n’avons pas supporté d’être bouleversés dans nos vies bien rangées, nous, petits êtres égoïstes se croyant seuls dans l’immensité de l’univers.
C’est arrivé peu après ma naissance. C’était un jeudi. Enfin, je crois. J’ignore la date exacte. Elle a été effacée, oubliée, comme tant d’autres choses à leur sujet.
Un jour, ils se sont présentés au monde.
Le monde s’est excité. Le monde s’est extasié.
Puis le monde a paniqué. Le monde s’est refermé. Le monde les a rejetés.
Les Autres. Les Différents. Les Étrangers.
Eux.
Le monde s’inquiète, tremble en secret depuis dix-neuf ans. Nos dirigeants les observent, les scrutent. Mais de loin seulement. Car sait-on jamais, Eux sont peut-être des dieux venus pour juger nos péchés présents et passés, et il ne faudrait surtout pas les contrarier.
Certains disent que c’est à cause de toutes ces sondes envoyées par la NASA qu’ils sont venus, qu’ils nous ont trouvés.
« On a sondé les confins de l’univers pendant des dizaines d’années. », ont dit quelques-uns.
« C’est donc normal que l’univers ait fini par nous répondre. », ont enchaîné quelques autres.
Un jour, vous vous croyez seul dans l’immensité. Et le lendemain, d’un seul coup, toutes vos certitudes s’écroulent.
Je les ai vus en rediffusion sur le net, toutes les émissions de l’époque. Maintenant, presque plus personne n’en parle, comme s’il fallait les oublier, les effacer. Le monde s’est dit : si je ne leur parle pas, si je les ignore, peut-être vont-ils enfin se décider à décamper ? Et ensuite, je ferai comme pour tout le reste, je ferai comme si rien ne s’était passé.
De toute façon, les humains sont devenus étrangers à eux-mêmes, de tristes pantins jouant la comédie de leur vie. Alors pourquoi se soucier d’Eux, si nous n’arrivons même pas à nous inquiéter de nous-mêmes ?
Ça s’excite, ça cancane, ça s’énerve toujours du côté des religieux par contre. Ce sont eux qui nous rappellent constamment qu’Eux sont parmi nous, et que Dieu ne peut le tolérer. Il doit pourtant bien en pleurer d’entendre ça, Dieu, d’où il se trouve, sur son petit nuage au fin fond de l’univers. Pourquoi ne devrait-il y avoir que nous ? Pourquoi voulons-nous avoir l’absurde prétention d’être son unique création ?
Certains sorciers sont persuadés de savoir les reconnaître, Eux, les Étrangers descendus sur Terre de leurs pentacles accrochés aux étoiles. Il paraît que ça se voit dans leur façon de parler, dans leur démarche, dans leur regard.
On dit que, depuis le temps, certains se seraient fondus dans la masse, adoptant notre mode de vie, nos mœurs, nos villes, nos façons d’être, se faisant discrets, pour s’adapter, pour nous ressembler. Quelle idiotie. Qui voudrait nous ressembler ? Quel intérêt de nous copier ? Pourquoi Eux voudraient-ils être nous ?
Moi, je n’ai jamais rien vu. Jamais rien vu d’Autre, de Différent, d’Étranger. Sans doute parce que je n’en ai rien à faire, et que, s’il y a quelque chose à voir, je refuse d’ouvrir les yeux. Le cosmos est bien assez vaste, qu’ils aillent où ils veulent, Eux, qu’ils se baladent, qu’ils visitent s’ils le peuvent, grand bien leur fasse de faire du tourisme dans la galaxie. Je m’en moque bien, moi, qu’on ne soit pas seuls dans l’univers. Car, après tout, il fait bien ce qu’il veut, l’univers.
— Hé, oh ! Toc toc ! Y’a quelqu’un dans cette cervelle ?
Matt se laisse tomber sur les gradins, à mes côtés, dans un bruit sourd. Son poids fait trembler et craquer le bois du banc sur lequel je me suis assis. Son odeur habituelle me pique, je l’ai senti venir de loin, mon vieux pote du bac à sable. Il empeste la cigarette, le menthol et la sueur. Depuis tout gosse, je lui dis d’arrêter les trois. Depuis tout gosse, il me dit d’aller me faire voir.
Comme je ne réponds pas, il fait semblant de me taper le crâne de son poing.
— Il paraît que tu réfléchis, raille-t-il.
— Il paraît que t’es con, je contre.
Il penche la tête sur le côté, me détaille, puis éclate de rire en me tapant dans le dos. Je sursaute et je grimace. À tous les coups, il m’a encore fêlé une côte.
Ah, oui, j’ai oublié de préciser. Matt avoisine les deux mètres et frôle les cent vingt kilos. Vous voyez une souris à côté d’un bœuf ? Je suis la souris, Matt est le bœuf. Non, j’exagère à peine. Mais n’allez pas croire que je m’en plaigne, de notre différence de gabarit. Lui a tout dans les muscles, et moi tout dans la cervelle. Je suis aussi peu à l’aise sur un terrain de foot que lui devant une équation à trois inconnues. La faute à la loterie céleste.
Il ouvre mon sac sans me demander mon avis, fouille dedans, et en sort ma bouteille d’eau qu’il vide d’une traite.
— Qu’est-ce que tu fous là, mon pote ? me demande-t-il.
— C’est toi qui m’as demandé de venir je te rappelle.
Il tord le nez et paraît contrarié d’un coup.
— Au match de demain, andouille ! Je t’ai demandé de venir me voir massacrer l’équipe adverse, pas de me voir cracher mes poumons à l’entraînement !
— Tu n’avais pas précisé.
— Je suis certain du contraire.
Matt fouille à nouveau dans mon sac et en extirpe un paquet de cookies. Ses yeux pétillent de bonheur. Il a toujours vu dans la bouffe les réponses aux questions existentielles de sa courte vie.
— Tu les manges pas ? me demande-t-il avant de les enfourner dans sa bouche.
Je ne réponds rien. Je n’aime pas répondre aux questions pour lesquelles Matt se moque des réponses. Car peu importe ce que j’allais dire, il allait les bouffer ces cookies de toute façon. Alors je finis par secouer la tête, tandis qu’il se met à broyer mes cookies avec sa large mâchoire.
Oui, broyer. Matt ne mâche pas, il est au-dessus de ça. Il écrase, il comprime, il brise, mais il ne mâche pas. Jamais. Mâcher, c’est pour les souris comme moi.
— T’as fini ?
— De quoi ?
— De toujours faire la gueule.
Je hausse les épaules et ne réponds toujours rien. Oui, je fais la gueule, et alors ? Ma tutrice s’en plaint bien assez, j’ai droit à ses remarques à chaque fois que je la vois. Elle me demande pourquoi je suis comme ça. Dur, froid, mélancolique.
Mais qu’est-ce que j’y peux moi ?
Je n’aime pas la vie dans laquelle je suis enfermé.
Je n’aime pas mon reflet dans le miroir.
Je n’aime pas la compagnie des gens de mon âge, ni de personne d’ailleurs.
Je n’aime pas le monde dans lequel je vis.
Car il n’a jamais rien eu à m’offrir, le monde.
Je suis comme ça, c’est moi. Aucun but. Aucune envie. Juste un quotidien de survie.
C’est peut-être ça la conséquence d’avoir perdu mes parents trop jeune. D’être devenu trop vite un gamin cassé, abîmé, parachuté dans un restant de famille recomposée et brisée, sans rien avoir demandé, hurlant en silence dans une maison qui vous est étrangère, et où personne ne semble vouloir écouter votre mal-être.
— Tu es en vie, brillant, avec la vie devant toi. Que veux-tu de plus, mon garçon ? voilà ce qu’elle me répète toujours, la vieille femme qui m’a récupéré sous son toit.
— J’en sais rien, que je m’obstine à lui répondre.
— Et c’est quoi cette tête de déterré que tu fais à chaque fois que je te vois ? L’adolescence, elle n’est pas censée être terminée ?
— Faut croire que non.
Désolé, mais moi je ne peux pas faire semblant d’être bien dans cette vie. Je refuse de suivre le reste de l’humanité, je refuse de jouer la comédie de ma vie.
Je ferme les yeux et j’inspire à fond. J’en ai marre de ressasser. Ma courte vie tourne en boucle dans ma tête comme un vieux disque rayé. Un disque qui ne changera jamais, et qui continuera de se strier, jusqu’à ce qu’il finisse par casser. Je me décide à me lever.
— Tu pars déjà ? me demande Matt, surpris.
— Ouais.
— Tu vas où ?
Je consulte ma montre.
— Exam de bio. Dans dix minutes.
Mon pote se moque.
— Encore ? T’en as pas déjà fait un la semaine dernière ?
— C’est une option.
Matt me regarde avec un mélange de dégoût et d’admiration. Eh oui, mon pote, des options, j’en ai plein, j’ai tellement gonflé mon emploi du temps qu’il ressemble à un ballon prêt à exploser. Toi, tu peux courir comme un lapin sur ton terrain, mais pour ce qui est du reste…
— T’es une sacrée tronche, hein ? continue-t-il.
— Pardon d’être intelligent, je grogne.
Il pouffe.
— Pardon d’être cool. N’oublie pas que je suis de ceux qui sont populaires et qui emballent les jolies gonzesses.
Je ne peux m’empêcher de contrer :
— Ouais, et n’oublie pas que moi je suis de ceux qui répareront ton corps et ta tronche de beau gosse quand tu auras été défiguré par tous ces molosses avec qui tu joues à la baballe.
Matt relève son corps massif en craquant de partout, les gradins flanchent et couinent sous son poids. Puis, il me pousse en avant. Je remarque quand même qu’il a fait l’effort de ne pas me bousculer trop fort.
— Alors, dégage ! rigole-t-il. Va jouer au cerveau qui veut sauver le monde !
Je grommelle en me massant les épaules, si ça continue, un jour, il me cassera en deux, et c’est moi qu’il faudra réparer. Avant de nous séparer, il me demande finalement :
— On se voit ce soir, hein ? À la soirée ?
Il m’a dit ça avec un grand sourire. Ce qui est bien avec Matt, c’est qu’il ne nous en veut jamais bien longtemps, à moi et à mon caractère taciturne. Il est sympa de nature, toujours de bonne humeur. Une bonne pâte, quoi. Mais une bonne pâte qui est bien contente que je lui fasse ses devoirs de sciences.
— Peut-être, dis-je en partant à mon tour.
— Y’aura des filles.
Je hausse les épaules.
— Ça m’intéresse pas.
— À d’autres ! Ça intéresse tous les mecs de notre âge. Allez, viens ! Je te prédis qu’aujourd’hui, tu tombes amoureux !
— Tu prédis l’avenir, maintenant ?
Il dodeline de la tête et bombe le torse.
— Ouais, appelle-moi : Matt le Devin Majestueux !
Il se plante devant moi avec le plus grand des sérieux, et agite ses mains sous mon nez comme le ferait un magicien.
— Aujourd’hui, tu tombes amoureux, me répète-t-il. Et comme ça, ce soir, je me paierai bien ta tête.
Je n’ai pas le temps de réagir. Il se met soudain en garde, en position de défense, attend une pique de ma part. Car depuis le temps, il me connaît par cœur. Sauf que je ne risque pas de le frapper, moi, avec mon gabarit de souris. Lui envoyer une remarque acerbe, c’est bien tout ce que je peux me permettre. Mais là, non, pour une fois, je ris. De bon cœur. Et ça ne m’arrive pas souvent. Mon pote ouvre grand les bras et les lève au ciel en guise de victoire.
— Enfin ! Je croyais que tu ferais la gueule toute la journée !
— T’es qu’un idiot.
— Bah, j’ai dit quoi ? C’est beau l’amour, non ?
— Tu tombes amoureux toutes les semaines.
— Je suis un grand romantique !
— Tu t’emballes toujours trop vite.
— J’ai le cœur sensible.
— Cœur d’artichaut, oui.
— Tu verras quand ça te tombera dessus.
— J’esquiverai.
— Tu pourras pas, mon pote.
Je le rabroue gentiment et le laisse à son entraînement.
— Allez, à plus ! Faut bien que certains bossent ici.
Mais je l’entends me crier depuis le fond du terrain :
— T’as intérêt à ramener tes fesses ce soir ! Sinon, je viens te chercher et je t’y amène de force !
Je lève les yeux au ciel, car je sais qu’il en est parfaitement capable, et que je refuse de débarquer à cette soirée, jeté de force sur ses épaules, comme un vulgaire sac de pommes de terre.
Je marche d’un pas rapide, consulte à nouveau ma montre, je vais finir par être en retard à ce fichu exam. Je quitte le terrain pour rejoindre le bâtiment principal et le campus m’avale.
Je m’engouffre dans les couloirs bondés de monde. Je regarde de tous les côtés. Des étudiants, des casiers, des salles de cours. Un copier-coller à l’infini qui me donne le tournis. Je finis par baisser la tête pour ne plus voir ce qui me donne envie de vomir mes tripes. Mais c’est ma faute si je suis ici, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je pensais être plus à l’aise à l’université qu’au lycée, mais il n’en est rien. C’est pire même. Je m’y sens mal. J’étouffe. Je hurle.
Je marche encore. Mais cette fois plus lentement, les yeux rivés au sol. Comme si je ne voulais pas arriver à destination, implorant presque mes pieds de faire marche arrière. De repousser chemin. De partir. De courir.
De courir pour échapper à ma vie.
Et alors, soudain, comme ça, tout change.
Je m’arrête. On me bouscule. Non, en fait, On me tombe dessus. On glisse. Je rattrape. On s’étale sur moi. Je redresse le On. J’entends le bruit d’un sac qui chute sur le sol et qui s’éventre.
Je lève le nez et regarde le On.
On est une fille.
— Pardon, me dit-elle, gênée. Je ne regardais pas où j’allais.
— Ce n’est rien, je lui réponds.
Elle se penche pour ramasser ses affaires, puis se relève pour me faire face. Ce qui m’attire tout de suite, ce sont ses cheveux. Ils sont d’un noir absolu, sans aucun reflet, d’une obscurité aussi profonde que la plus belle des nuits sans étoiles. Ils sont longs. Très longs. Trop longs sans doute. Indisciplinés. Sauvages. Ils s’enroulent autour d’un beau visage au teint hâlé, des yeux chocolat et des lèvres d’un rouge si éclatant qu’il m’aveugle.
La fille porte une tenue improbable qui me pique les yeux. Un pull en maille trop large, un short en jean et des collants bariolés de couleurs.
Elle m’offre un sourire timide, de ses lèvres si belles, si rouges que je voudrais goûter à l’instant, au beau milieu de ce couloir. Je les veux contre les miennes, les lèvres de cette inconnue.
J’en ai envie. J’en ai besoin.
Elle semble réfléchir, soupire lourdement, baisse les yeux. Puis elle rejette ses cheveux en arrière, cherche à me contourner et commence à partir.
Je ne sais pas pourquoi, mais alors ma main bouge toute seule. Puis, ce sont mes jambes. Et enfin, c’est tout mon corps qui se déplace. Je la rattrape, comme ça, sans avoir réfléchi un seul instant à ce que je faisais.
C’est étrange cette sensation, quand vous avez l’impression que vous ne maîtrisez plus rien. Quand vous sentez que vous êtes à un tournant, que votre vie va basculer, qu’il vous faudra prendre à gauche ou à droite pour que tout change, ou alors qu’il vous faudra vous résigner à rester sur votre ligne toute tracée. La ligne qui va vous étouffer, et qui va finir par vous casser.
Je lui tiens le bras, puis descends lentement vers son poignet, m’attarde sur son pouls pour sentir l’affolement de son cœur. Je lui prends la main, doucement. Sa paume est comme poudrée, douce, chaude, accueillante. Je laisse courir mes doigts le long des siens avant de les enlacer. Ça pique, ça brûle, ça bouillonne. Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je veux m’approprier cette inconnue ? Pourquoi je veux la faire mienne alors que je ne la connais même pas ?
Je sens alors qu’on cogne dans ma poitrine pour me souffler la réponse. Ça tape, ça se contracte, ça siffle, ça grogne, ça gonfle. Ça vit là-bas dedans. La machinerie de mon cœur est lancée, et c’est tout un empire qu’elle est en train d’ériger.
Je la contemple, la savoure du regard, la fille aux cheveux sauvages vêtue de couleurs.
Et c’est alors que je le vois. Je le vois sur son visage, à sa façon de battre des cils, de remuer les lèvres, de me regarder. Ça ne dure qu’une fraction de seconde, mais ça suffit à me faire comprendre.
Elle n’est pas comme moi.
Elle est Autre. Elle est Différente. Elle est Étrangère.
Elle est Eux.
Elle porte sa main libre à son visage et pose son index sur sa bouche.
Ne dis rien.
J’en oublie presque de respirer. Bien sûr que je ne dis rien. Aucun son ne veut sortir de ma bouche de toute façon. Tout est bloqué. Tout est arrêté. Tout est suspendu à elle.
Mon souffle, ma vie, mon être.
Ce matin, je me plaignais du vide de ma vie. Et voilà que, subitement, ma vie devient trop remplie. Remplie de joie, d’amour, de promesses.
Remplie d’elle, remplie d’Eux.
Ce jour-là, dans ce couloir bondé qui me donne la nausée, sur ce campus que je déteste, dans cette vie qui me pèse, je tombe amoureux.
Amoureux d’elle. Amoureux d’Eux.
Vas-y Matt le Majestueux, fous-toi de moi.
Ses doigts se desserrent. Je sens qu’elle cherche à se détacher et je panique.
Je suis mauvais en relations humaines. Nul en parade amoureuse. Un handicapé de la séduction. Et pourtant, là, les mots arrivent enfin à s’échapper de ma bouche. Ils se faufilent, s’extirpent, poussés par les ruades incontrôlables de mon cœur déchaîné.
— Donne-moi ton numéro, je lui demande.
Une question idiote me traverse aussitôt l’esprit. Elle ? Ils ? Eux ? Ça utilise des téléphones ?
Je dois avoir l’air d’un fou, d’un barjot, d’un taré. Elle me regarde avec un mélange d’inquiétude et de curiosité. Ses yeux se mettent à papillonner, s’éparpillent, puis tombent de nouveau sur moi.
Mon cœur s’emballe, se contracte, grelotte. J’ai peur qu’elle m’échappe. Car si elle s’en va, je vais retourner sur cette ligne de vie qui va finir par me tuer. Et ça, je ne le veux pas. Jamais. Pas après avoir entrevu la promesse qu’elle vient de m’offrir.
— Pourquoi ? chuchote-t-elle.
— Je veux te revoir.
Elle réfléchit un instant, se mord ses lèvres si rouges, sort un bout de papier et un stylo, griffonne rapidement dessus de sa main libre, et me le tend.
Puis elle se détache de moi, desserre ses doigts de mon étreinte, retire les battements de son cœur. Elle part à reculons, pour que je puisse encore la contempler quelques secondes. Pour que je puisse me régaler d’elle, de son être, de ses couleurs, de sa chevelure de nuit et de ses lèvres écarlates.
Et alors, elle part. Elle part en emportant un bout de moi. En emportant mon cœur tout entier.
Je ne sais rien d’elle. Elle ne m’a même pas dit son nom. Je n’ai même pas pensé à lui demander, pauvre amoureux perdu que je suis.
Je reste dans les couloirs, mes doigts caressant longuement le bout de papier, à défaut de la caresser, elle. D’un coup, j’ai peur. Et s’il n’y avait rien d’écrit dessus ?
Alors, le souffle court, je lis.
Ce soir. Minuit moins le quart. Ici.
J’ai un moment d’absence en lisant ce qu’elle m’a écrit.
Je lis, relis. Encore et encore.
Ce soir.
Minuit moins le quart.
Ici.
Je suis toujours planté dans le couloir, à déchiffrer son message, le message de mon Autre. J’entends une sonnerie stridente retentir. De nouveau on me pousse, on me bouscule. Un gars de mon cursus me rejoint, cherche à me faire bouger, à m’amener à cette fichue classe d’examen. Il me pousse, me parle, mais je n’écoute rien. Je suis ailleurs. Je suis parti très loin. Ma poitrine me fait mal, j’entends mon cœur bourdonner jusque dans mes oreilles, et je vois une couleur vive imprimée sur mes rétines.
La couleur de ses lèvres.
Ses lèvres si rouges.
D’un rouge qui me monte à la tête.
8
Mise en avant des Auto-édités / Demain le jour se lèvera de Georgina Tuna Sorin
« Dernier message par Apogon le jeu. 17 oct. 2019 à 17:44 »
Demain le jour se lèvera de Georgina Tuna Sorin
 


PREMIÈRE PARTIE :

ANNA



PERSONNE NE SAIT ENCORE
SI TOUT NE VIT QUE POUR MOURIR
OU NE MEURT QUE POUR RENAÎTRE
MARGUERITE YOURCENAR

 

26 mars 2019

Bip… Bip… Bip…

Je ne vois rien. Pourquoi… Où suis-je ? Au milieu de ce silence assourdissant, seul ce bruit monotone m’indique que je ne suis pas seule. Il y a quelqu’un. Forcément. Quelque part.

Bip… Bip… Bip…

Ce son, encore et toujours, qui se répète à l’infini… Je rassemble mes souvenirs, je me concentre sur ce métronome qui semble rythmer mon existence. Depuis quand ? Pourquoi ?

Bip… Bip… Bip…

J’ouvre les yeux, mais le rideau noir est trop lourd. Je ne peux pas… Je n’y arrive pas. À l’aide ! S’il vous plaît ! Je hurle mon désespoir, mais personne ne vient, personne ne me répond. Suis-je condamnée à cette solitude obscure ? Pourquoi ? Je ne comprends pas… Aidez-moi… S’il vous plaît… Aidez-moi… Je n’ai plus la force de me battre. Contre qui ? Contre quoi ? C’est trop dur…

Bip bip bip bip bip bip bip

Le rythme du bruit mécanique s’accélère à mesure que je me noie dans mes larmes invisibles. Je suffoque, j’abandonne… Je n’ai plus la force de lutter seule. Pourquoi personne ne vient à mon secours ? Je… Je… J’ai mal et pourtant, je ne souffre pas. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus mon cœur…

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip 

10 décembre 2018

— Bon les gars, grosse teuf pour le nouvel an !
— T’es marrant Nico, tu veux qu’on fasse ça où ? Dans les quarante mètres carrés de ma mère, ou dans ta cave peut-être ? lui répond Mathis en vidant son verre d’un trait.
Nico et Mathis se connaissaient avant même de se rencontrer : leurs mères sont amies depuis toujours, inséparables au point de tomber enceintes en même temps, d’accoucher à quelques heures d’intervalle et de partager la même chambre à la maternité. Ces deux-là étaient colocataires avant même de faire leurs premiers pas, rien d’étonnant que, l’heure de prendre leur envol venue, ils aient décidé de faire appartement commun.
— Anna ? Oh, oh, Anna, t’es avec nous ? m’interpelle Nico en riant.
— Et pourquoi pas chez vous les mecs ?
— Dans notre cage à poules ? On a dit une teuf Anna, une vraie, me répond Mathis. Généralement, ça veut dire avec des gens. Donc chez nous, c’est mort, c’est trop petit ! Et ton père, il nous lâcherait pas sa baraque ?
J’explose de rire. Mon père est cool, carrément cool même. Mais il connaît trop bien Nico et Mathis pour leur confier les clés de sa maison : la dernière fête, la seule en fait que j’y ai organisée, a viré au désastre. À force de négociations, je l’avais convaincu de me laisser faire une soirée à la maison pour mes seize ans. Et ces deux imbéciles n’avaient rien trouvé de mieux que de lancer une invitation générale sur les réseaux sociaux : résultat, la moitié du lycée s’est pointée les bras chargés d’alcool.
Vers deux heures du matin, deux gars que je ne connaissais pas, des mecs de Terminale je crois, ont commencé à se battre et à tout fracasser sur leur passage, y compris la lampe design que mon père venait de s’offrir. La police, sûrement alertée par Mme Bison notre voisine fouineuse, a débarqué vingt minutes plus tard et on a tous fini la soirée au poste. Alors demander à mon père de fêter le nouvel an à la maison ? Même pas en rêve !
— Vous êtes sérieux les mecs ? Vous voulez vraiment qu’on reparle de la fête de mes seize ans ? Vraiment ?
— On était jeunes et cons Anna. Putain, c’était y’a plus de deux ans ! On a mûri j’te jure ! Une vraie teuf, mais en mode tranquille tu vois ?
— Pff, t’es pas crédible Nico, laisse tomber, c’est mort. En plus je te rappelle que Cécile vient d’accoucher, tu veux que je la mette dehors avec Léon aussi ?
Cécile est la nouvelle femme de mon père. Au début, je lui ai mis une misère monstrueuse. Même si le décès de ma mère remontait à plus de cinq ans au moment de leur rencontre, je n’étais pas prête à le voir refaire sa vie. J’avais treize ans à l’époque, et l’impression qu’elle cherchait à prendre sa place. Il m’a fallu plus de deux ans pour l’accepter, mais je l’adore maintenant, au moins autant que mon hobbit de frangin.
— J’avais zappé le brailleur… Sérieux, faut qu’on trouve un plan !
— Vous avez vraiment envie de vous emmerder à organiser une teuf ? Celle de Sophie, perso, je signe !
Je leur propose ça histoire de dire quelque chose, mais je sais bien que Nico va nous coller son véto. Sophie, son ex, n’a visiblement pas compris qu’il se moquait d’elle comme de sa première couche ; elle est toujours à fond sur lui, ce qui nous fait bien marrer avec Mathis. Nico, beaucoup moins.
— Tu te fous de ma gueule ? T’es sérieuse ? Pas moyen, elle va me pourrir ma soirée. C’est mort : sans moi.
— En même temps elle a loué un putain de château, avec une putain de piscine intérieure, je tente pour le convaincre.
— Et ?
— Un putain de château, avec une putain de piscine intérieure Nico ! je lui réponds d’un air désespéré.
Nico essaie bien d’argumenter, de protester. Mais ses jérémiades ne nous convainquent pas plus nous que lui. On le connaît bien, il a beau jouer les désespérés à l’idée de passer une soirée avec Sophie, il est surtout désespéré qu’elle ne l’ait pas appelé depuis plus de trois semaines. Depuis la sixième, on porte le même parfum avec Soph, et j’ai bien remarqué que Nico inspire un peu plus profondément chaque fois qu’il passe à côté de moi.
— Bon, je confirme à Sophie ou pas du coup ? je demande en m’agaçant.
— Ouais, vas-y, t’as qu’à faire ça, finit par capituler Nico. Vous faites chier sérieux…
Je sors du bar pour l’appeler. Chez Bébert… Assise sur un poteau qui fait face à l’établissement, j’observe sa devanture tandis que j’entends, d’une oreille distraite, les sonneries qui s’égrènent dans le vide se mélanger aux bruits sourds de la circulation des grands boulevards derrière moi. Et je me souviens comme le hasard nous a menés dans ce qui constitue désormais notre quartier général ici, à Dijon.
Pourtant, rien dans son apparence ne nous aurait convaincus d’y entrer ; seule la pluie drue et violente nous y a poussés ce jour-là. On avait deux heures à tuer avant que le proprio de Nico et Mathis ne leur donne les clés de l’appartement, et nulle part où aller. Le sol en faïence des années cinquante, crasseux, passé et peu invitant, m’avait presque poussée à faire demi-tour. L’odeur de graillon, en adéquation avec la décoration, nous avait collé la nausée autant qu’elle nous avait ouvert l’appétit : Bernard, le tenancier, nous a eus par l’estomac. Et les Happy Hours je dois l’admettre. On y vient au moins deux fois par semaine, bien que ses croque-monsieur n’arrivent pas à la cheville de ceux de Bouli.
— Anna ? Oh, oh, t’es là ?
Sophie me sort de mes pensées en hurlant à l’autre bout du téléphone. Il me faut quelques secondes pour me souvenir de la raison de mon appel, puis quelques autres pour trouver la manière de nous taper l’incruste à sa fête sans la vexer.
— Soph, dis ça tient toujours ton invite pour la teuf du nouvel an ?
— Bien sûr ma poule ! Vous êtes en galère de soirée avec Nico et Mathis ou quoi ?
Sophie nous surnomme Les trois mousquetaires pour nous chambrer. C’est vrai qu’avec les gars, on forme un trio inséparable, lié par une complicité qui s’est affirmée au fil des ans. Certains nous reprochaient cet esprit de corps au collège, parfois. Puis au lycée, souvent. Alors, pour se faire une place parmi nous, Sophie s’est autoproclamée quatrième de la bande.
— Rien à voir…
— Mon cul ! Mais c’est pas grave, vous êtes les bienvenus !
— Sérieux Soph, rien à voir. Nico a peur que tu lui pourrisses sa soirée, c’est pour ça qu’il n’est pas chaud… En même temps, je peux le comprendre…
— Comme si c’était mon genre !
— Soph, c’est carrément ton genre. T’es relou avec lui.
— Je sais… J’te jure, je vais faire un effort…
Malgré tous les mélodrames entre eux, je m’efforce de rester neutre, même si je me sens plus proche de Nico. Sophie est une fille cool qui fait partie de la bande depuis la maternelle. Le stéréotype de la bombe qui a tout pour elle : des parents blindés, un corps à se damner et un cerveau à faire enrager Einstein. Et malgré tout ça, c’est la fille la moins sûre d’elle que je connaisse : allez comprendre !
Bref, dans l’histoire, les deux ont leurs torts : Sophie, hyper fleur bleue, est insupportable quand elle se met en mode my love avec Nico ; qui l’est tout autant quand il joue à l’électron libre, insaisissable et condescendant.
— Blablabla… Bon, du coup on vient, tu nous diras quoi apporter ?
— Vos sacs de couchage et de quoi sortir couvert ! Par contre, faudra me filer un coup de main pour tout installer !
— Pas de soucis, on sera là.
Il me tarde de la revoir. Elle un peu plus que le reste de la bande. À la rentrée de septembre, on s’est dispersés aux quatre coins de la France, études oblige. Sophie est partie faire Sciences Po à Paris (évidemment), d’autres se sont exilés à Lille, Rennes et même Toulouse. Nico, Mathis et moi, on se retrouve en STAPS à Dijon ; normal, c’était le plan depuis le début. Malgré la proximité avec notre Yonne natale, on est très peu rentrés le week-end : trop mort, pas assez d’occasions de faire la fête. On a revu les autres à la Toussaint, mais pas Sophie, trop occupée à se dorer la pilule aux Bahamas avec ses parents.
— Bon les gars, j’ai deux bonnes nouvelles, j’annonce en reprenant ma place au bar.
Je regrette aussitôt d’avoir posé mes mains sur le comptoir, d’où je retire mes doigts collants et mouillés d’une substance dont je préfère ignorer la provenance. Par réflexe — et habitude — je sors mon flacon de désinfectant, et en fais gicler une noisette dans le creux de ma main.
— On a un plan pour le trente-et-un, et en plus c’est moitié prix : vingt-cinq balles par personne, ça vous va ? je balance en me frottant énergiquement les mains.
— Large ! On va dire que tu lui payeras la différence en liquide, hein Nico !
— Ta gueule Mathis. Sérieux, t'es lourd !
J’explose de rire avec Mathis, qui me tape dans la main, à moitié plié en deux, pendant que Nico s’efforce de garder sa moue boudeuse. Finalement, il se laisse gagner par notre fou rire et se détend.
— Je vais vous calmer direct par contre : vu que je me cogne la sangsue toute la soirée, je me bourre la gueule. Annoncé ! Comptez pas sur moi pour être Sam  !
— Putain t’abuses ! T’as déjà trouvé une excuse bien moisie pour la dernière soirée ! C’était quoi déjà ? Ah ouais, une conjonctivite bidon…
— Sérieux Mathis, c’est pas négociable. Ça va se jouer entre vous deux !
— Chifoumi ? me défie Mathis la main déjà planquée dans le dos. Le premier à trois points gagne le droit de se pinter.
Je me demande pourquoi j’accepte toujours de prendre les décisions importantes à ce jeu débile : je suis nulle et comme d’habitude, il me colle un 3-0 humiliant puis fête sa victoire avec Nico. Je le soupçonne de tricher, je dois juste découvrir comment.
— C’est ça, faites les malins ! T’oublieras pas de faire le plein, Mathis !
— Bah, on partage comme d’hab !
— La merde oui ! Je vais me cogner deux soûlards et conduire en m’arrêtant toutes les dix minutes pour vous laisser gerber. Tu crois pas que je vais payer l’essence en plus !
Il hausse les épaules pendant que Nico, qui a retrouvé sa bonne humeur, lève le doigt en direction du patron pour commander une nouvelle bière en même temps qu’il termine la précédente. Je l’imite, tout comme Mathis : l’Happy Hour se termine dans cinq minutes, le sprint final est lancé. 

4 avril 2019

Bip… Bip… Bip…

Ce bruit à nouveau. Insupportable et rassurant. Ce noir toujours. Aveuglant et angoissant. Pourquoi je n’entends rien à part ce bip régulier ? J’ai l’impression d’avoir été absente plusieurs jours. Je ne sais plus très bien, tout est flou dans mon esprit.

Bip… Bip… Bip…

Les souvenirs me reviennent par bribes. Nico et Mathis, comment ai-je pu les oublier ? Où sont-ils ? Je les cherche du regard, mais je ne vois rien dans les ténèbres qui m’enveloppent.

Bip… Bip… Bip…

Est-ce qu’ils entendent cette complainte crispante eux aussi ? Mathis ! Nico ! Je les appelle, mais reçois le silence pour seule réponse. Ils ne sont pas là. Ou peut-être qu’ils ne m’entendent pas ? Non, je crois que je suis seule. Mon Dieu, combien de temps va durer cette torture ? De l’air… Pitié, de l’air, je ne peux plus respirer…

Bip bip bip bip bip bip bip

Calme-toi Anna J’essaie de me rassurer pour calmer le rythme de la machine. La dernière fois qu’elle s’est emballée je suis… Je me suis… Je n’en sais rien, je ne me souviens plus. Calme-toi Anna…

Bip… Bip… Bip…

Voilà, comme ça. Respire… Les voix se mélangent. Suis-je en train de me parler à moi-même ? Cette voix me paraît familière, je ne crois pas que ce soit la mienne. Je veux me souvenir. Je dois me souvenir. Concentre-toi Anna… Il le faut. 

17 décembre 2018

— Vacaaaances ! La vache, c’était hard la physio-musculaire. Mais on s’en tape, c’est terminé ! hurle Mathis en nous prenant par l’épaule.
— J’annonce, je me suis vautrée. Lamentablement.
— Si tu passais moins de temps à te maquiller et plus à réviser, aussi… On a les notes qu’on mérite ma vieille, me rétorque Nico.
— Parce que tu crois que ce physique de rêve, je l’ai en claquant des doigts ?
— Anna modeste Gaspar. La seule et l’unique.
— Pour vous servir Monsieur Nicolas, je lui réponds en le gratifiant d’une révérence.
Je plaisante, mais au fond je suis très sérieuse. Il m’a fallu du temps pour comprendre que j’étais plutôt jolie, et que ma plastique agréable pourrait se révéler un atout dans la vie. Je devais avoir, disons… Quinze ans je crois. Oui, c’est ça, quinze ans. Je me souviens : Cécile s’était invitée dans ma chambre malgré mes protestations.
Elle venait de prendre quelques méchancetés bien senties dans la cuisine, d’où je m’étais éclipsée faute de courage pour affronter sa colère. Je m’arrangeais pour le faire en l’absence de mon père : si elle s’avisait de se plaindre, je pouvais toujours jouer la victime innocente. Mais elle n’a jamais cafté, même ce jour-là alors que j’avais clairement dépassé les bornes. Et je m’en voulais, mais j’aurais préféré crever que de l’admettre.
Je m’attendais à une colère méritée ; elle s’était contentée d’étouffer mes sanglots dans le creux de son épaule. Patiemment. Après quoi, on avait consacré l’après-midi à discuter de trucs de filles, je l’avais religieusement écoutée me prodiguer des conseils beauté, m’expliquer comment me mettre en valeur.
Mes petites rondeurs adolescentes me complexaient même si, objectivement et avec du recul, je les trouvais plutôt bien placées. En tout cas, Cécile avait réussi à m’en convaincre. Je ne suis ni grande ni petite : un mètre soixante-six. Et demi, j’y tiens. Non, ma particularité à moi, mon vrai atout charme je le sais désormais, ce sont mes cheveux. Mon complexe d’enfance, qui m’a valu tant de moqueries tout au long de mes années de primaire. Jusqu’à ce fameux jour où Cécile m’a montré comment apprivoiser ma longue crinière rousse, comment dompter mes boucles indisciplinées à coups de fer à lisser.
Ce jour-là, tout a changé. Pour elle. Pour nous. Mais surtout pour moi. Ce jour-là, j’ai perçu en elle une alliée, une amie. Ce jour-là, j’ai compris qu’elle m’accompagnerait sur le chemin de la métamorphose avec bienveillance.
— Avoue que je suis canon. Sans déconner, ça t’arracherait la bouche de l’admettre ?
— T’es potable Anna, me concède Nico du bout des lèvres. T’es… Ouais, potable…
Je lui envoie une grosse bourrade dans le bras pour le faire taire et Mathis, qui sent le coup venir, lève les mains en l’air pour se désolidariser de son pote, et surtout esquiver mon poing levé prêt à s’abattre sur son biceps.
— On décolle ? Ça m’arrangerait d’éviter les bouchons pour sortir de Dijon, nous lance Mathis en montant dans sa vieille Peugeot 106 pleine à craquer de nos bagages.
— Back to the cambrousse… Sans déconner, deux semaines dans ce trou paumé, je vais me pendre. Vous m’abandonnez lâchement en plus. Non, c’est officiel, je vais décéder avant Noël.
— Désolé ma poule, mais tu ne fais pas le poids face à une semaine au ski.
— Arrête, tu vas me faire chialer Nico. Je suis trop jalouse, je veux partir avec vous…
— T’es la reine de l’incruste mais là c’est mort. Tradition familiale, on n’a pas le choix, rétorque Nico.
Nico et Mathis se sentaient tellement proches, à l’image de Candice et Axelle, leurs mères, qu’ils se sont prétendus cousins toute leur enfance. Certains en sont toujours persuadés aujourd’hui.
— Tradition familiale mon cul… Je vous rappelle que vous n’êtes pas vraiment cousins.
— C’est comme si ! Et t’avais qu’à y mettre du tien pour caser ma mère avec ton père aussi, me reproche Mathis sur un ton espiègle.
— On va pas remettre ça sur le tapis quand même ! je proteste en souriant.
C’est vrai qu’on avait élaboré tout un plan pour qu’ils sortent ensemble : maman était morte depuis presque quatre ans lorsque les parents de Mathis ont divorcé. L’occasion était trop belle, mais à l’époque, sa mère n’était pas prête à rencontrer quelqu’un, ni moi à accepter une nouvelle femme dans la vie de mon père. Mais quand Cécile a débarqué de nulle part, j’ai ressorti cette vieille idée. On a tout essayé, mais mon père était amoureux.
— Vous partez quand ?
— Lundi. Pourquoi, tu veux faire un truc ce week-end ?
— Je me ferais bien un croque-Benjamin au Schaeffer  demain midi.
— Y’a que toi pour t’infliger un truc pareil, me chambre Nico. Compte pas sur moi pour te rouler une pelle après !
— Rassure-toi, je n’espérais pas que tu le fasses. Bon, ça vous tente ou pas ?
— Carrément ! répond Mathis tout sourire. Ça sera l’occasion de claquer la bise à Bouli  !
Le Schaeffer, c’était notre cantine du mercredi avec les potes au lycée. Bouli nous réservait toujours la grande tablée de l’arrière-salle, entre les cuisines et les toilettes. Un lieu stratégique contrairement aux apparences : c’est là que se joue le bal incessant des assiettes qui partent pleines et reviennent vides. De là que s’échappent les effluves chargés qui font gargouiller nos estomacs vides, puis grincer une fois pleins.
C’est là aussi que se croisent Bouli, sa femme Marie et leur serveuse, au pas de course mais sans se heurter. Toute cette agitation sans jamais d’énervement me fascine, et même en plein coup de feu, Bouli trouve toujours le temps d’envoyer une vanne à deux balles à ses clients, souvent des habitués. J’ai vraiment hâte d’y retourner.
— Je passe te prendre à midi, sois à l’heure pour une fois ! m’intime Mathis.
Je descends de la voiture en souriant : ma réputation de retardataire chronique me colle à la peau, et je me fais un devoir de m’en montrer digne.

***

J’ai beau jouer la rebelle indépendante, je saute dans les bras de mon père à peine la porte franchie : après la mort de ma mère, on a vécu presque cinq ans en vase clos, comme un petit couple. Je ne lui en ai pas voulu lorsqu’il a décidé de refaire sa vie, j’ai réservé ma haine à Cécile, la pauvre. Mon père est mon héros : il a maintenu ma tête hors de l’eau quand j’avais l’impression de me noyer sous le chagrin. Mathis et Nico me chambrent souvent, ils prétendent que je n’ai pas réglé mon Électre, mais notre relation fusionnelle n’a rien de malsain. Ils font juste les malins parce qu’ils ont écouté en cours de français une fois dans leur vie.
— Dis donc bergamote, j’avais peur que tu oublies de manger, mais visiblement je me suis inquiété pour rien !
— Sympa Dabs ! T’as toujours su parler aux femmes !
Je prends un air faussement outré en tâtonnant mon ventre, mes poignées d’amour puis mes hanches, comme pour vérifier que je n’ai pas enflé comme un ballon de baudruche ces deux derniers mois. Je fais rire mon père, chambreur devant l’Éternel. Beaucoup moins Cécile qui sait tout de mes complexes passés.
— Quoi ! Je dis juste que tu manges bien à la cantine ! se défend-il en réponse au regard assassin de Cécile. Qui a dit que c’était une mauvaise chose d’ailleurs ?
— En parlant de cantine, j’en connais un autre qui va souvent demander du rab…
Je me dirige vers Cécile, lui claque une bise rapide avant de littéralement lui arracher Léon des bras.
— Salut le hobbit ! J’aurais jamais cru dire ça un jour, mais tu m’as manqué !
— Anna, arrête d’appeler ton frère comme ça, tu vas finir par le traumatiser !
— C’est tout l’intérêt Dabs. T’as pas lu le livre que je t’ai offert pour la naissance de Léon ?
— Quoi, ce pamphlet ignoble ? Je me suis arrêté au titre !
— T’aurais pas dû ! Comment traumatiser son enfant pour en faire un être inadapté mais génial . Concentre-toi sur génial Dabs. Ce livre est un chef-d’œuvre, je pense même me lancer dans l’écriture d’une version pour les frangins. Un chef-d’œuvre je te dis !
J’ai découvert ce livre par hasard, un jour où j’errais comme une âme en peine dans une bibliothèque dijonnaise, à la recherche de livres d’anatomie pour la fac. L’accouchement de Cécile était imminent, et papa complètement paniqué à l’idée de tout reprendre à zéro avec un nouvel enfant : je cherchais un cadeau original à leur offrir, il m’est tombé tout cuit dans la main.
— Bon, puisque tu as l’air si soucieuse du bien-être de ton frangin, j’insiste, tu ne verras aucun inconvénient à le garder demain soir !
— Ça dépend, j’y gagne quoi et combien surtout ?
— Ma reconnaissance éternelle grosse nouille !
— Pour ce que ça vaut… On va bien s’amuser, hein le hobbit ? je gazouille comme une débile en souriant bêtement à Léon. Par contre, comptez pas sur moi demain midi. On va chez Bouli se faire un croque avec la bande.
— À peine arrivée, déjà repartie ! plaisante Cécile.
— Crois-moi, après quinze jours à me supporter, tu seras contente de me voir repartir, et tu prieras même pour que je ne revienne jamais ! 
10 avril 2019

Bip… Bip… Bip…

Pour que je ne revienne jamais… Mais pourquoi ai-je dit ça ? Je veux revenir, retrouver ma vie. J’ai l’impression que me souvenir me demande de plus en plus d’efforts. Depuis combien de temps suis-je partie ? Me cherchent-ils au moins, ou m’ont-ils déjà tous oubliée ?

Bip… Bip… Bip…

Le croque-Benjamin de Bouli. J’ai l’impression d’avoir le goût de l’Époisses en bouche. Mais ce n’est qu’une impression parce que j’ai surtout la sensation d’avoir mangé du plâtre. Depuis quand n’ai-je rien avalé d’ailleurs ? Je ne supporte plus cette obscurité qui m’oppresse. Sortez-moi de là, pitié… Laissez-moi sortir… Je suis fatiguée, je veux dormir…

Bip bip bip bip bip bip bip

La machine s’emballe à nouveau. C’est un signe. Je dois rester éveillée, lutter contre ce sommeil qui me tend les bras. Rester dans le noir sans m’en rendre compte me tente bien, pourtant. J’ai beau lutter, je sens que je glisse inéluctablement. Peut-être est-ce mieux ainsi…

Bip bip bip bip bip bip bip

Quand j’avais l’impression que mes problèmes étaient si énormes que je n’arriverais jamais à les résoudre, maman me disait toujours quelque chose. C’était quoi déjà ? Ce souvenir est trop lointain. Je n’y arrive pas…

Bip bip bip bip bip bip bip

Quelle que soit la durée de la nuit, le soleil finit toujours par se lever. Je me souviens ! Oh, maman, si tu savais comme j’aimerais que tu aies raison. Mais j’ai bien peur que ma nuit, celle dans laquelle je suis enfermée, soit sans fin…

Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip
9
Avis : auteurs auto-édités / Poussières de toi de Lily B Francis
« Dernier message par La Plume Masquée le mar. 15 oct. 2019 à 19:04 »
Synopsis :

« Et en écho à ma détresse des rires me parviennent, se moquant de l'ironie du sort.
Je me retourne et je vois au loin des enfants faisant des pirouettes dans le skate parc.
Voilà, c'est le début de ma peine. »
Alice, enceinte de 5 mois apprend que le bébé qu'elle porte est atteint d'un syndrome provoquant de lourdes malformations et qu'elle doit subir une interruption médicale de grossesse.
Entre déni, incompréhension et colère, elle va tenter de faire son deuil et d’avancer.
L’espoir d’une nouvelle grossesse et une rencontre imprévue vont bouleverser sa vision de la vie, de la famille et du monde.
Ce livre présente les émotions ressenties par toutes ces mamans sans bébés dont les cris sont muets. Avec pudeur et délicatesse il dévoile le chemin d’Alice vers l’acceptation, jusqu'à l'arrivée de l'arc-en-ciel.


Mon avis :

Ça faisait longtemps que l’envie de découvrir cet auteur me titillait. Le sujet, bien que douloureux, m’avait inexorablement attiré ; et c’est accompagné d’une boîte de mouchoirs que je me suis plongée dans cette lecture.
Bien que fini depuis un moment, c’est le cœur encore serré et les yeux humides que j’écris cette chronique. 
Alice a perdu son premier bébé. Et cette absence, ce manque la ronge et la torturent. Désorientée, son cœur est en miettes ; Elle oscille entre deux hommes, ne sait pas quoi faire de sa vie, cherche une issue de secours à cette voie de garage.
Après une telle épreuve, comment trouver son pays des merveilles ? Comment se relever, et sourire de nouveau à la vie ?
Avec délicatesse, justesse et pudeur, l’auteure nous raconte l’absence, le vide et les multiples questions restées sans réponse, laissées par un enfant qui n’est jamais né.
Poussières de toi est le cri déchirant d'une mère, mais surtout  un magnifique message d’amour teinté d’espoir, servi par une plume merveilleuse, sensible et plus que courageuse.
Une multitude d’émotions nous traversent, et nous nous identifions à cette mère en souffrance... nous partageons son désarroi, ses doutes, sa peine, ses larmes... jusqu’à l’acceptation, la reconstruction et la venue de l’arc-en-ciel 😍😍😍
Une histoire bouleversante, vibrante, poignante, qui remue au plus profond des tripes... et dont nous ne ressortons pas indemne 😅😔 !
Malgré le sujet ô combien éprouvant et difficile, foncez, vous ne le regretterez pas :pouceenhaut:

Ma note :

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10
Mise en avant des Auto-édités / Les tribulations d'Hortense de Nathalie Brunal
« Dernier message par Apogon le jeu. 3 oct. 2019 à 16:23 »
Les tribulations d'Hortense de Nathalie Brunal

1.


— Joris ! Max ! Allez, on va être en retard !
Je soupire en voyant mon petit dernier descendre l’escalier. Il est débraillé, pieds nus et ses cheveux sont dressés sur sa tête.
— Mais, qu’est-ce que tu as fait ? Pourquoi n’es-tu pas encore prêt ?
Devant son air boudeur, je soupçonne une facétie de son frère. Je monte à l’étage afin d’en savoir plus… Je découvre Max dans la salle de bains. Il m’observe dans le miroir et je remarque dans sa main le tube de gel pour les cheveux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? me demande-t-il avec un air mal aimable.
— Sur un autre ton, s’il te plaît !
Il marmonne quelque chose d’incompréhensible et j’ajoute :
— Max, le lycée ne va pas t’attendre !
— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça !
— Euh... c’est ton prénom, non ?
— Je t’ai répété plusieurs fois que c’était moche et que tu devais m’appeler Bogoss comme mes potes !
Je me retiens de rire. Cela ne pourrait que le mettre en colère et nous sommes déjà en retard… Je fais donc rapidement demi-tour afin de ne pas épiloguer là-dessus !
— Malgré tout, dépêche-toi !
À cet instant précis, j’ai l’impression d’avoir pris un coup de vieux. Ça y est, je ne suis plus à la page… Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et quel drôle de surnom ! Désespérée, je soupire et descends rejoindre Joris. Un sourire se dessine sur mes lèvres quand j’entre dans le salon. Il a réussi à mettre ses chaussures tout seul. Ce n’est pas une grande victoire puisque ses baskets ont les fameux « scratch », cependant pour un petit bonhomme de cinq ans, cela mérite d’être mis à l’honneur.
— C’est bien mon grand ! Et tu nous fais gagner de précieuses minutes.
Quoique vu l’heure, il me semble improbable d’arriver avant la sonnerie de l’école. Joris fait disparaître mon sourire avec sa question fatidique.
— Et mes cheveux ?
Je le regarde, les yeux exorbités. Le souvenir du tube bleu que tenait Max s’impose dans mon esprit. Il m’avait fait une scène au supermarché pour que je le lui achète. Ses copains ont celui-là et il lui fallait le même…
— Mon pauvre Ouistiti, c’est du gel effet béton ! Je ne peux plus y faire grand-chose !
Vous devez vous demander pourquoi j’appelle Joris ainsi… Il n’était encore qu’un bébé lorsque Martha est venue m’aider. Quand elle l’a vu la toute première fois, Joris l’a observée, les yeux écarquillés et en plissant le front. Il ressemblait vraiment à un petit singe. Elle l’a pris dans ses bras en l’appelant de cette façon et ce surnom lui est resté. Il faut dire qu’il est mince avec un visage fin. Quand il est soucieux, son front se ride et le petit ouistiti réapparaît.
Nous devrions déjà être partis et je n’ai pas le temps de lui laver les cheveux. Devant la moue qui se dessine sur son visage, annonciatrice d’une crise de pleurs imminente, je l’entraîne vers la cuisine. J’ai toujours un peigne dans un tiroir au cas où… Je le passe et le repasse sur les piques dressés sur sa tête afin de les aplatir. Il me sourit croyant retrouver sa coiffure habituelle… Je n’ai pas le cœur à le décevoir, toutefois c’est peine perdue. Plus je m’acharne, plus ils sont indisciplinés et hérissés. Je suis face à une situation de crise. Nous sommes en retard et je dois en plus trouver un moyen de l’amener à la voiture tout en évitant le grand miroir de l’entrée. Défi du jour que je suis capable de relever haut la main !
Je sais ce que vous vous dites… Si, si, je suis une mère indigne ! Je devrais prendre le temps de lui relaver les cheveux même si cela ne rentre plus du tout dans mon timing ! Au lieu de cela, je me contente d’empêcher Joris de toucher à sa coiffure sous prétexte qu’il va tout défaire ! Je sais... Mentir n’est pas beau, néanmoins, c’est une question de vie ou de mort. Je ne me sens pas capable de supporter un cataclysme quel qu’il soit ! Je tiens à mes nerfs. Les larmes et pleurs du petit, je les réserve pour plus tard !
Max pointe enfin le bout de son nez. Cet enfant me désespère ! Il a sauté à pieds joints dans l’adolescence et ce n’est pas beau à voir ! Son jean descend un peu trop bas sur ses fesses et son boxer peut être apprécié de tous ! C’est d’un ridicule !
— Tu n’as pas de ceinture ?
— Pourquoi faire ?
Ah ben oui, forcément ! Question idiote, réponse idiote ! Elle n’aurait absolument aucune utilité ! Je n’ai pas le temps de m’attarder là-dessus, pourtant si j’avais deux minutes, je lui mettrais une paire de bretelles pour tenir le tout !
— Allez, manteaux, sacs, on y va !
Joris s’exécute avec maladresse, mais il arrive à le fermer. Je le félicite avec un pincement au cœur. Décidément, il grandit trop vite. Max quant à lui, attend dans l’entrée.
— Max, ton blouson ?
Il s’apprête à me répondre quand j’ajoute bien vite :
— Et pitié, épargne-moi ton discours sur la façon dont je dois t’appeler !
— C’est bon, j’ai un pull !
Ma patience a des limites et j’arrive au bout du peu qu’il me restait… Je ne savais pas qu’un sweat-shirt pouvait se substituer à un manteau ! Je crois qu’il a les hormones en ébullition et qu’elles lui tiennent chaud ! Je ne m’attarde pas sur le fait que nous sommes en novembre et qu’il fait froid. Je prends mes affaires et pousse les enfants vers l’entrée. Joris approche dangereusement du miroir. Afin d’éviter l’incident diplomatique, je bouscule Max pour passer.
— Eh ! Tu pourrais dire « pardon ! » !
Mon regard noir l’encourage à baisser la tête et à se taire. J’avance en exécutant de grands gestes devant la glace afin de mettre ma parka et ainsi dissimuler le mur. Mes deux chenapans me regardent étrangement et heureusement que le ridicule ne tue pas.
— Fais pas attention, elle fait son intéressante ! déclare Max à son petit frère en levant les yeux au ciel, certainement dans un geste exaspéré.
Cela doit être difficile d’avoir une mère comme moi... En tout cas, si je ne devais pas continuer mes pitreries afin d’éviter à Joris de se voir et par la même occasion, rattraper la bêtise de ce grand dadais, j’aurais attrapé cet homme en devenir afin de lui remettre les idées en place.
— Allez, avancez ! Vous bouchez l’entrée !
Ils se retrouvent enfin dehors. Je cesse de faire le singe pour fermer la porte à clef. Je sais déjà que nous sommes en retard et ma montre me confirme qu’une fois encore, nous allons nous faire gronder par la maîtresse.
J’espère éviter les bouchons, bien que ce soit plutôt mal parti. Max s’impatiente et pianote sur son portable. Je dois être le sujet de conversation du jour. Aux yeux de ses copains, ce ne peut être que de ma faute s’il n’est pas encore arrivé ! D’un coup sans prévenir, il s’écrie :
— Arrête-toi là !
Je freine brusquement et des klaxons s’en donnent à cœur joie derrière moi.
— Mais ça ne va pas ? Tu ne peux pas me le dire avant ?
— Tu sais très bien que je descends toujours avant le lycée !
Il ouvre la portière et répond à mon « bonne journée ! » par un « ouais, merci ! » Cet enfant n’a que quinze ans et il me désespère. Combien de temps dure l’adolescence ? Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, il fallait l’amener à sa classe en le tenant par la main. Après un « je t’aime ! » et des bisous, il entrait dans celle-ci attendant patiemment que j’aille le récupérer. Puis est venu le temps où je devais le laisser au coin de la rue et ne surtout pas l’embrasser devant ses camarades. J’en suis arrivée à le déposer presque une rue plus loin… Quelle sera la prochaine étape ? Le scooter pour y aller seul ou accompagné de sa petite amie ! Mon sang se glace rien que d’y penser… Celle qui me prendra mon fils n’est pas encore née ! Oh, je sais ce que vous vous dites. Il faut bien que jeunesse se fasse... mais mon cœur de mère ne supportera pas de le voir amoureux ! Où est passé mon bébé ?
Joris me ramène à la réalité.
— Pourquoi toutes les voitures font « tut tut » ?
— Peut-être parce que je gêne !
Je reprends rapidement la route jusqu’à l’école. Je m’arrête à plusieurs reprises afin que des piétons traversent. À cette heure matinale, les trottoirs sont remplis d’enfants et d’adultes et la prudence est de rigueur. Cela a le don d’énerver celui qui me suit. Je l’observe dans mon rétroviseur et celui-ci pianote sur son volant en marmonnant des paroles qu’il vaut mieux que je n’entende pas. Il se colle de plus en plus à mon pare-choc dans le but de m’effrayer ou dans l’espoir de me pousser afin que j’aille plus vite... J’espère qu’il ne va pas au même endroit que moi… Je risquerais d’en prendre pour mon matricule. L’école se profile à l’horizon… second arrêt avant le travail.

Je me gare en double file, car le parking est plein et vu l’heure, je n’ai pas le choix. Je regarde, stupéfaite le véhicule qui me suivait. Ce que je craignais arrive… Le conducteur énervé stationne sa voiture juste derrière la mienne. Il descend rapidement de son véhicule et vient vers moi.
— Vous avez eu votre permis dans une boîte Bonux ou quoi ?
Joris qui est encore dans la voiture suit la scène. Il sait de par expérience qu’il ne faut pas me chercher et encore moins quand je suis déjà au bord de la crise de nerfs.
— Qu’avez-vous donc à reprocher à cette lessive qui au demeurant lave super bien ?
— Vous vous moquez de moi en plus ?
— Euh non… Veuillez m’excuser, mon fils est en retard pour l’école ! Je n’ai pas de temps à consacrer à ces fadaises !
— Il ne l’aurait peut-être pas été si vous n’aviez pas laissé traverser tous ces gens !
— Il me semble que dans le Code de la route, c’est écrit qu’on doit s’arrêter !
— Pas quand on empêche les autres d’être à l’heure !
Il me bouscule en s’approchant de la route et se précipite de l’autre côté. Je reste figée, intriguée par le fait qu’il entre dans l’école. Joris descend de la voiture, j’empoigne son sac et nous traversons vers l’entrée. La dame de service me fait remarquer pour la énième fois ce mois-ci que nous sommes « encore » en retard, comme si je ne le savais pas ! Elle ajoute rapidement que ce n’est pas bien grave puisque l’instituteur l’est aussi. En entendant ses derniers mots, je rattrape Joris par l’épaule. Je l’apostrophe désirant obtenir de plus amples informations sur ce qu’elle vient de me dire…
— Pardon ! Où est passée la maîtresse ?
— Elle s’est cassé une jambe et elle en a pour un moment ! m’annonce-t-elle en me faisant signe d’avancer vers la classe.
Apparemment, la conversation est close et je n’en apprendrai pas plus. Je me rapproche donc avec une certaine appréhension. Joris dépose ses affaires au porte-manteau et m’embrasse avant de rejoindre ses camarades. Je me retourne pour faire demi-tour, pressée de me débiner lorsque je me retrouve nez à nez avec le conducteur énervé.
— Encore vous ! s’écrie-t-il, agacé que je sois sur son chemin.
— J’amène mon fils. Je croyais vous l’avoir dit !
— Il a de la chance, j’ai raté le coche pour mon premier jour à cause d’une mauvaise conductrice !
Je m’apprête à lui répondre quand l’atsem s’approche de la porte.
— Il est l’heure de commencer !
Il me fusille du regard et ajoute rapidement :
— Essayez d’être en avance demain !
Je n’ai pas le temps de lui rétorquer quoi que ce soit, car il me claque la porte au nez. Je suis stupéfaite ! Une furieuse envie d’étriper le nouveau maître de mon fils me fait piétiner de rage devant l’entrée de la classe. Joris m’en voudrait si je faisais quelque chose de répréhensible. Le pardon serait difficile à obtenir… Quoique des bonbons, glaces et cadeaux pourraient aider en ce sens... Finalement, je me dirige vers la sortie. Ce qui est une sage décision. Pour une fois, je vais me comporter en adulte et prendre le chemin du travail sans chercher les ennuis. J’essaie en général de ne pas me faire remarquer en présence des enfants, cependant la vie en décide souvent autrement… Aujourd’hui, elle m’a laissé le choix !
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