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Avis : auteurs auto-édités / Dix petits pions - de Angelo Casilli
« Dernier message par marie08 le sam. 24/10/2020 à 13:50 »
Déjà conquise par le premier roman de Angelo Casilli, « Le tueur invisible », j’ai littéralement adoré « Dix petits pions » un thriller sanglant où un psychopathe organise un jeu cruel et sadique avec dix personnes kidnappées qui ne connaissent pas.
La construction du roman est excellente et entretient un suspense insoutenable. Dès les premières pages, on est happé par l’intrigue et on n’a qu’une envie c’est de savoir…
On vit avec les personnages, on panique avec eux, on espère et on craint à chaque instant la folie de ce psychopathe. On se demande jusqu’où cette folie va le mener.
Outre le style et la belle écriture de l’auteur, l’originalité de ce roman repose également sur l’énigme. Nous ne sommes pas seulement lecteurs, mais aussi inspecteurs. C’est à nous de trouver l’assassin. C’est à nous d’analyser chaque détail pour le dénicher.
Pour ma part, j’estime que Angelo Casilli s’inscrit dans la lignée de Agatha Christie.
Aussi, je tire mon chapeau à l’auteur pour avoir réussi ce tour de force.
Si vous aimez les thrillers horrifiques, ce roman est pour vous et croyez-moi, vous ne le regretterez pas.


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Mise en avant des Auto-édités / Nos peines indicibles de Marjorie Levasseur
« Dernier message par Apogon le jeu. 22/10/2020 à 15:27 »
Nos peines indicibles de Marjorie Levasseur

– Prologue –

Juin 2017
Aurélie grimpa aussi vite qu’elle le put les marches des trois étages de l’immeuble par l’escalier de service menant jusqu’au toit. Il fallait qu’elle arrive à temps, elle n’avait pas le choix. Elle ne pourrait jamais se le pardonner si cette gamine allait jusqu’au bout de son geste. Si au moins elle avait pu compter sur du renfort, mais non, personne n’avait pris ses inquiétudes au sérieux. Les uns prétendaient qu’elle se faisait des idées, les autres que ce n’était pas du tout dans le caractère de cette élève de commettre un tel acte, et d’ailleurs… quelles raisons la pousseraient à le faire ? Autant crier dans le désert, les alertes d’Aurélie n’avaient servi à rien ! Et à présent, elle se retrouvait seule pour tenter ce sauvetage de la dernière chance. Le destin de cette lycéenne reposait désormais exclusivement sur ses épaules. Quelle responsabilité ! Si jamais elle échouait…
La jeune infirmière scolaire secoua la tête avec énergie pour chasser les images funestes qui traversaient son esprit. Elle devait se concentrer sur un unique objectif : rejoindre Léna.
À bout de souffle, elle atteignit le palier intermédiaire, pestant contre son manque cruel d’endurance qui la freinait dans cette ascension qui avait tout, en cet instant, de celle de l’Everest. Aurélie prit une grande inspiration avant de se forcer à avaler quatre à quatre les marches restantes. Elle arriva, le visage rougi par l’effort et le corps plié en deux, devant la porte vitrée qui donnait accès à la terrasse aménagée sur le toit du bâtiment. Elle expira bruyamment et releva lentement la tête, ses yeux semblant fixer un point invisible au loin. Soudain, ses traits se figèrent d’effroi et la panique la submergea.
Ne saute pas, Léna. Je t’en supplie, ne saute pas…

– 1 –

Dans ce large couloir dont les murs couleur coquille d’œuf étaient recouverts de tags tous plus hideux les uns que les autres, Agathe n’entendait plus guère que le martèlement de ses talons sur le carrelage fissuré par endroit. Ce lycée n’avait décemment rien à voir avec le collège lyonnais, moderne et lumineux, dans lequel elle avait travaillé pendant les trois dernières années, et encore moins avec le centre médico-psychologique pour enfants et adolescents où elle avait officié avant son changement de carrière. Non, le centre était un lieu accueillant, chaleureux dont toute l’architecture et la configuration avaient été pensées pour le bien-être des jeunes patients. Ici, dans les couloirs du lycée François Ravaillac , tout était sombre, dégradé et transpirait la tristesse. Quelle idée saugrenue aussi de donner le nom d’un régicide, certes maître d’école, à un établissement d’enseignement secondaire ! Et ledit Ravaillac n’était même pas un Grenoblois !
Agathe jeta un coup d’œil à sa montre : 9 h 28. Elle avait rendez-vous à 9 h 30 avec Monsieur Dalembert, le directeur du lycée. Elle avait tellement tourné en rond, se perdant dans les méandres des nombreux couloirs du bâtiment, qu’elle était quasiment certaine d’arriver en retard à cette entrevue, ce qui serait du plus mauvais effet pour une future prise de poste. Elle poursuivit néanmoins son avancée, essayant de se convaincre que ses pas allaient bien la mener quelque part. C’est alors qu’arrivée à hauteur d’une porte de service qui avait tout l’air d’un placard destiné aux produits d’entretien, elle entendit une sorte de gémissement. Ses sens en éveil, elle marqua brutalement l’arrêt, inquiète à l’idée que quelqu’un, à l’intérieur de ce local, puisse être potentiellement souffrant. Déformation professionnelle. Infirmière depuis quinze ans, elle était rompue à ce genre d’analyse : repérer le moindre signe de douleur, de malaise d’un patient. Ce n’est que lorsqu’elle distingua un autre gémissement plus grave qu’elle comprit que les deux personnes qui se trouvaient derrière la porte étaient davantage en train de se faire du bien que du mal. À cette pensée, Agathe sentit le feu lui monter des joues jusqu’à la racine des cheveux, ce qui n’était pas bien difficile à constater étant donné sa peau d’albâtre. C’était l’apanage de beaucoup de rouquines : ses rougissements passaient rarement inaperçus.
Elle eut une brève hésitation. Se connaissant, elle n’allait jamais pouvoir trouver son chemin jusqu’au bureau de Monsieur Dalembert, il lui fallait donc absolument demander de l’aide à quelqu’un. Mais se résoudrait-elle à frapper à la porte de ce placard et déranger ces deux personnes, quelles qu’elles soient, en pleins ébats amoureux, seulement pour s’enquérir de la direction à prendre pour rejoindre le lieu de travail du proviseur ? Agathe poussa un soupir en dodelinant de la tête. Jamais de la vie, la situation l’embarrasserait beaucoup trop. Elle s’apprêtait à continuer ses recherches lorsqu’elle entendit glousser dans le local et vit, avec horreur, la poignée de la porte s’abaisser. Elle eut à peine le temps de réagir et se retrouva face à face avec une jeune femme en tailleur, légèrement débraillée et un garçon en jean et baskets à la mine hilare. Se rendant compte de la présence d’Agathe dont le visage prenait au gré des secondes des nuances de rouge de plus en plus alarmantes, l’amant de l’inconnue partit dans un fou rire et mit une tape sur les fesses de sa partenaire de jeux avant de prendre congé.
— Allez, à plus Justine ! lança-t-il.
Ladite Justine resta pétrifiée sur place, les yeux fixés sur Agathe. Cette dernière essaya de reprendre contenance et s’éclaircit la voix.
— Bonjour, Agathe Jugnon. Vous serait-il possible de m’indiquer le bureau de Georges Dalembert, s’il vous plaît ?
Elle avait prononcé sa phrase d’une traite, s’efforçant de cacher son trouble à la jeune femme.
— Oh mince… vous êtes la nouvelle infirmière scolaire, c’est ça ?
Agathe opina du chef.
— S’il vous plaît, ne lui dites rien de… de ce qui vient de se passer. Ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je…
— Je ne pense rien Mademoiselle… euh ?
— Colbert. Justine Colbert, je suis la conseillère principale d’éducation, ici, à Ravaillac.
Agathe ouvrit des yeux ronds. Une CPE qui fricotait avec un élève, mais où était-elle tombée ?!
— Loin de moi l’idée de vous faire la morale, mais n’est-ce pas interdit d’avoir une relation intime avec… un élève ? demanda-t-elle d’un air pincé.
Justine Colbert la regarda, stupéfaite, avant d’éclater de rire.
— Mais enfin, David n’est pas un élève, il est pion… enfin surveillant, se reprit-elle.
La réponse de la jeune femme, bien que déstabilisante, parut satisfaire Agathe. Au moins, ce jeune homme était-il majeur. Elle consulta sa montre : 9 h 34. Voilà, elle était définitivement et irrémédiablement en retard.
— Oui, d’accord, vous faites bien ce que vous voulez après tout. Donc, le bureau de Monsieur Dalembert ?
La jeune conseillère lui fit comprendre qu’elle ne se trouvait pas au bon étage et résolument pas dans le bon bâtiment, les services administratifs se trouvant tout de suite à gauche après le portail du lycée. Que de temps perdu pour rien !
***
Croisant et décroisant nerveusement les jambes, Agathe, assise sur l’un des fauteuils en plastique de l’accueil, attendait patiemment que Monsieur Dalembert ait fini son entretien téléphonique et que la réceptionniste lui donne le feu vert pour entrer dans son bureau.
Il n’a pas intérêt à me faire remarquer mon retard. On n’a pas idée de laisser les gens poireauter de cette façon… pesta-t-elle intérieurement.
Enfin, on lui signifia que le proviseur était prêt à la recevoir. Agathe jeta un coup d’œil furtif à la pendule murale : 10 h 05. Mieux valait tard que jamais. Elle se leva et parcourut la courte distance qui la séparait du bureau en à peine quelques secondes. Elle détestait les entretiens de ce type, elle avait toujours été mal à l’aise quand il fallait « se vendre » à un potentiel employeur. Bien sûr, cette fois, les choses étaient différentes, sa demande de mutation l’avait amenée dans ce lycée, il ne s’agissait donc pas de convaincre qui que ce soit, son embauche était ferme, mais pour Agathe, c’était tout de même une étape désagréable. Elle frappa trois coups à la porte affichant un petit écriteau mentionnant le nom et la fonction de son interlocuteur et pénétra dans le bureau lorsqu’on l’y invita.
Pour Agathe, grande maniaque du rangement devant l’éternel, la vue de cet espace encombré, jonché de dossiers du sol au plafond, et poussiéreux, faillit lui provoquer une attaque. Derrière le plan de travail en bois, se tenait debout et l’air sérieux un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gras et grisonnants et au ventre bedonnant.
— Dois-je vous nommer Mac Tavish ou Jugnon, chère madame ?
Quelle délicate attention de la part de ce bonhomme malgracieux de lui rappeler son statut de femme presque divorcée…
— Jugnon, répondit Agathe. Le divorce n’a pas encore été prononcé, dit-elle en se postant de l’autre côté du bureau, ignorant royalement la main tendue de Dalembert qui venait de la passer dans ses cheveux d’une propreté douteuse.
Le proviseur laissa retomber son bras, essuyant au passage sa main sur sa veste de costume prête à exploser. Il lui proposa de libérer une des chaises qui croulait sous les dossiers pour s’asseoir. Après un bref coup d’œil à la pile, elle déclina, prétextant vouloir rester debout.
— C’est vous qui voyez, Madame Jugnon, dit Dalembert en s’affalant sur son fauteuil qui émit une sorte de gémissement plaintif en réceptionnant son utilisateur. Bien, c’est donc votre premier poste en lycée, c’est bien ça ?
— C’est exact. Je suis infirmière scolaire depuis trois ans, mais je n’ai exercé qu’en collège.
— Avant cela, vous aviez travaillé en service psychiatrique hospitalier… poursuivit Dalembert.
— Oui, pendant sept années, dont trois en psychiatrie infantile.
— Et pourquoi avoir demandé votre mutation, si ce n’est pas indiscret ?
Si, c’est indiscret…
— Choix personnel.
Dalembert jeta un regard par en-dessous à Agathe.
— Hum… bien. Vous avez des questions ?
— Puisque vous me le demandez… J’ai cru comprendre que la personne qui m’a précédée est partie précipitamment et…
— Choix personnel, la coupa le proviseur d’un air goguenard.

– 2 –

« Au bout de chaque rue, une montagne », disait Stendhal, le plus célèbre des Grenoblois qui, d’ailleurs, détestait sa ville natale.
En théorie cela devait être vrai, aux XVIIIe et XIXe siècles, dans le Grenoble que connaissait l’écrivain, mais aujourd’hui, étant donné le nombre d’immeubles qui peuplaient la cité, et leur hauteur, on ne pouvait guère voir la montagne de chez soi si l’on vivait dans le centre, à moins d’avoir élu domicile sur un toit. Agathe en savait quelque chose. Son appartement, situé au deuxième étage d’une bâtisse sise rue Jean-Jacques Rousseau, non loin d’ailleurs de celui dans lequel Stendhal avait poussé ses premiers cris, avait pour seul vis-à-vis les fenêtres du voisin d’en face qui ne quittait presque jamais son poste d’observation. Elle était condamnée à vivre avec les doubles rideaux fermés en quasi-permanence puisque malheureusement, ces vieux bâtiments du centre-ville ne possédaient ni volets ni stores. Sa demande de mutation avait été acceptée sur le fil, suite à une défection de dernière minute et dans l’urgence du déménagement, ce petit appartement doté de deux chambres était le seul logement qu’elle avait pu trouver à quelques semaines de la rentrée des classes.
Ce fut un vrai crève-cœur d’abandonner sa jolie résidence en banlieue lyonnaise, mais elle n’en pouvait plus de faire semblant. Thomas, son mari, lui avait pourtant dit que ce n’était pas à elle de partir, qu’il pouvait chercher un studio et leur laisser la maison à elle et Lily, qu’elle pourrait la garder après que le divorce eut été prononcé. Mais Agathe avait refusé. La cohabitation devenait beaucoup trop difficile et le fait même de vivre dans l’endroit où elle avait les plus beaux comme les plus mauvais souvenirs lui était, depuis plusieurs mois, insupportable. Mettre une centaine de kilomètres entre elle et son ancienne vie, aussi bien personnelle que professionnelle, avait été pour elle plus qu’une nécessité. Elle avait passé une semaine intense à éplucher les annonces immobilières à la recherche du nid douillet qui allait l’accueillir elle et sa fille pour leur nouveau départ et avait trouvé cet appartement providentiel. Et dans une volonté de couper tous les liens avec sa vie d’avant, Agathe avait fait une razzia dans l’IKEA le plus proche afin de se sentir vraiment chez elle. Lily avait donc eu le plaisir de découvrir sa nouvelle chambre en rentrant de son week-end chez son père. La petite fille avait bien sûr eu le droit d’y apporter ses fidèles amies peluches, il était hors de question de la déraciner complètement.
Agathe soupira. Il fallait voir le bon côté des choses, au moins en s’installant à Grenoble, Lily n’avait manifesté aucune tristesse à l’idée de quitter son ancienne école. Elle ne s’y était pas fait de vrais copains, selon ses propres paroles. C’était une fillette indépendante, un peu solitaire… différente, et si elle avait toujours eu du mal à se faire accepter des enfants les plus exubérants de par cet aspect de sa personnalité, Lily n’en restait pas moins une petite fille attachante aux yeux du plus grand nombre. La séparation de ses parents était difficile à vivre pour elle, même si elle avait à cœur de ne pas le montrer pour éviter qu’ils se fassent du souci. Lily continuerait à voir son père un week-end sur deux et une partie des vacances scolaires. Rien n’était encore officiel, mais Agathe et son, presque, ex-mari, avaient réussi à s’entendre sur ce point.
Agathe tourna lentement sur elle-même au milieu de son minuscule salon. Et puis ce logement n’était pas désagréable, bien au contraire, il avait ce petit côté intimiste et chaleureux dont elle avait bien besoin pour se sentir chez elle. Il fallait juste qu’elle s’habitue à sa taille. Elle leva le visage vers le plafond. Avec un deuxième étage sous les toits, on ne pouvait pas espérer mieux comme hauteur, mais ne mesurant qu’un mètre soixante, elle n’aurait aucun mal à aller et venir dans l’appartement. Thomas n’aurait jamais pu y vivre en revanche, avec son mètre quatre-vingt-dix… Elle se morigéna intérieurement. Quelle réflexion idiote ! Son ex-mari serait bien la dernière personne avec laquelle elle envisagerait de cohabiter ici, ils s’étaient fait trop de mal. Et pourtant ils s’étaient tellement aimés…
Ils s’étaient rencontrés dans le service de chirurgie orthopédique où Agathe avait eu son premier poste après son diplôme, avant que celle-ci ne décide finalement d’effectuer une partie de son parcours professionnel quelques années dans la psychiatrie. Il avait alors vingt-deux ans et était promis à une brillante carrière dans le basket-ball, un sport qu’il pratiquait depuis qu’il était en âge de tenir un ballon entre ses mains. Ce jour-là, son coach l’avait accompagné en urgence pour une mauvaise blessure au poignet qu’il s’était faite au cours d’un entraînement. Le diagnostic avait été sans appel : même avec une immobilisation de plusieurs semaines et une rééducation adéquate, son poulain ne pourrait sûrement plus jouer en professionnel. Agathe avait assisté, impuissante, aux tourments de ce jeune patient dont l’avenir dans cette discipline qu’il affectionnait tant était plus que compromis. Il avait passé un certain temps dans son service. N’ayant qu’une faible différence d’âge, ils avaient vite sympathisé et une attirance mutuelle avait fini par s’installer. Pourtant, respectueuse de la déontologie, Agathe n’avait pas permis que leur relation aille plus loin, du moins tant que Thomas était son patient et prisonnier des murs de l’hôpital. Ils s’étaient donc contentés de sourires, de doigts frôlés sans jamais franchir les limites qui leur étaient imposées.
Mais dès que Thomas avait quitté le service pour partir en convalescence dans un centre de rééducation fonctionnelle, il lui avait demandé si elle accepterait de venir lui rendre visite en tant qu’amie… et plus si affinités. Les deux jeunes gens avaient alors commencé à se voir en dehors de tout rapport soignant-patient et s’ils affichaient une certaine réserve à chacune de leurs rencontres au centre, il n’en fut plus de même quand Thomas acheva sa rééducation et put retourner vivre chez ses parents. Quelque temps plus tard, il emménagea dans le petit deux-pièces d’Agathe et se lança, non sans nostalgie, à la recherche d’une autre orientation professionnelle.
Malgré sa déception, il avait tenu à ce que son nouveau métier lui fasse conserver un lien avec le milieu du sport, il s’était donc logiquement tourné vers le marketing sportif, le jeune homme s’avérant aussi plutôt doué dans le domaine de la communication. Après leur mariage, ils avaient décidé d’attendre encore quelques années avant de mettre en route leur premier enfant. Et quand enfin ils s’étaient sentis prêts, le bébé tant désiré avait eu bien du mal à montrer le bout de son nez. L’arrivée de la petite Lily dans leur vie avait eu toutes les allures d’un miracle et ce minuscule être humain qui avait hérité de la chevelure de feu de sa maman et des yeux noisette de son papa avait tout naturellement occupé la plus grande place dans leurs cœurs. Cependant, même si certains couples voyaient parfois leurs liens s’émousser, leur intimité prendre un coup dans l’aile, lorsque la famille s’élargissait, cela n’avait pas été le cas d’Agathe et Thomas, qui s’aimaient toujours aussi fort… jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne, dix-huit mois auparavant, gripper les rouages de leur existence et crever leur petite bulle de bonheur. Mais avant cela, peu de temps après la naissance de Lily, Agathe avait opéré un changement de cap dans sa carrière et passé le concours d’infirmière de l’Éducation nationale pour que son emploi du temps soit davantage en adéquation avec sa nouvelle vie de famille.
Et puis, une deuxième grossesse plus difficile qui s’était terminée aussi vite qu’elle avait commencé, deux façons différentes de gérer ses émotions, son deuil… Agathe avait vu un fossé de plus en plus grand se creuser entre elle et l’homme qu’elle aimait, une distance affective prendre de plus en plus d’ampleur… jusqu’à la découverte de la trahison suprême. Une ultime blessure qu’elle avait préféré taire, choisissant la fuite plutôt que de confronter le coupable à son crime. Il était de toute façon trop tard pour sauver les meubles, ils s’étaient éloignés, plus qu’assez pour espérer pouvoir réparer leur couple.
Agathe s’était fait une raison : ainsi allait la vie. Elle pouvait vous offrir les plus belles années de bonheur et finir par vous laisser sur le carreau avec des miettes de réminiscences heureuses. L’une des plus jolies choses de son histoire avec Thomas qu’elle considèrerait toujours comme un trésor était leur fille. Elle était la preuve que cet amour avait bel et bien existé, ce dont elle avait le plus de mal à se souvenir aux heures les plus sombres lorsque la nostalgie d’un passé radieux venait l’assaillir.
La jeune femme exhala un long soupir. Sa petite merveille de six ans ne reviendrait pas avant la fin de l’après-midi. Thomas avait promis de la ramener tôt en cette veille de rentrée scolaire. Ni lui ni Agathe n’avaient voulu utiliser les services d’accompagnement de la Société Nationale des Chemins de Fer. Le papa de Lily préférait encore parcourir 224 kilomètres dans le même après-midi plutôt que de confier sa fille à de parfaits inconnus. C’était d’ailleurs un des points sur lesquels les deux parents étaient encore d’accord… Thomas n’avait jamais mis un pied dans leur logement grenoblois et Agathe n’avait pas l’intention de le lui faire visiter… sauf si leur petite Lily insistait pour montrer à son papa sa chambre décorée en style folklore écossais, bien entendu. Elle ne se voyait pas lui refuser ce plaisir.
Leurs échanges se limitaient depuis plusieurs mois à l’organisation des séjours de Lily chez son père et à la procédure engagée pour leur divorce qui avait d’ailleurs tendance à traîner depuis des semaines. Il fallait que les choses soient claires et définitives pour tout le monde. Elle n’avait pas encore décidé, mais de toute façon, ce n’était pas une priorité, si elle allait garder le nom de Jugnon ou reprendre celui de Mac Tavish, lui rappelant ses origines écossaises.
Agathe sourit à la pensée de son père, un grand gaillard aux larges épaules à qui elle devait également sa crinière flamboyante et ses yeux émeraude. Tout le contraire de sa mère, une petite femme énergique, Grenobloise pure souche, qui arborait fièrement des cheveux d’un noir de jais et un regard du même ton. Ce couple improbable confirmait l’adage que les opposés s’attiraient. James et Laurence Mac Tavish avaient pourtant tous deux une forte personnalité qui ne les avait pas mis à l’abri des disputes. Leur tempérament et les aléas du destin n’avaient pas rendu leur existence facile et sans heurts, mais l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre avait toujours été leur ciment et avait permis que leur histoire dure, contre vents et marées. Agathe aurait voulu que son mariage avec Thomas soit à l’image du leur, elle en avait longtemps rêvé… jusqu’à l’impensable. Qui aurait pu dire qu’après tant d’années passées à s’aimer, l’homme de sa vie la tromperait avec la jeune fille au pair au moment où elle aurait eu le plus besoin de son soutien…
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Avis : auteurs auto-édités / L'homme du train de Laure Gombault
« Dernier message par Antalmos le mar. 20/10/2020 à 09:07 »
La force de ce roman est qu'il traite de sujets hélas toujours d'actualité et donnent une authenticité à ce récit où de nombreuses personnes peuvent se reconnaître : la violence faite aux femmes. Mais ne vous fiez pas à la taille du livre, il se passe beaucoup de choses dans ce roman de 104 pages de Laure Gombault que j'ai dévoré.
De son statut de conseillère conjugale où l'héroïne, Tania, vient en aide aux femmes battues, à la rencontre de l'homme du train qui va bouleverser sa vie, jusqu'au dénouement inattendu et surprenant, le lecteur est happé par la plume fluide et précise de l'auteure et n'a qu'une seule envie : tourner les pages pour savoir comment tout cela va se terminer.
On suit d'abord en parallèle le parcours de deux femmes, Sarah et Tania, dont le destin va tisser des liens étroits entre elles. Sarah subit les violences de son mari et prend sur elle pour ne pas le quitter et consulte régulièrement Tania qui comprend mieux que personne ce qu'elle ressent pour avoir elle-même souffert étant petite de la violence faite sur sa mère par son père.
Grâce à elle, Sarah va trouver la force de se libérer de l'emprise de son mari. Mais Tania, au cours de ses déplacements en train dans le cadre de son travail, va faire peu à peu la connaissance d'un homme qui la trouble au point de vouloir lui céder. Elle ne sait pas encore que cet homme, qu'elle baptisera dans un premier temps "l'homme du train" et qui obsède ses pensées, va provoquer un tsunami dans sa vie, embarquant avec elle dans la tourmente son mari, Romain, et son fils, Hugo.
J'ai adoré ce roman qui, construit comme un thriller pour mon plus grand plaisir, retrace avant tout le combat de femmes qui luttent pour se défaire de la domination d'hommes sans scrupules, manipulateurs et violents.
En résumé, "L'homme du train" de Laure Gombault est une belle réussite et j'en recommande vivement la lecture.
4
Synopsis :

McCoy est « bourreau » au Texas. Après 42 ans passés dans le couloir de la mort, il reçoit la visite officieuse du Gouverneur Thompson qui doit se prononcer sur la grâce du condamné numéro 0451.
Il ne leur reste que quatre heures pour faire revivre les souvenirs de McCoy avant l'injection létale.
Quatre heures dans l'isolement de la prison de Walls.
Quatre heures pour cinq crimes qui déchaînent les passions.
Quatre heures pour ce qui pourrait être la dernière exécution de McCoy.
Quatre heures pour jouer le sort d'un homme.

Un thriller psychologique aussi troublant que fascinant : une immersion sans concession dans le couloir de la mort et ses procédures d'exécution.


Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier Joël des « Éditions Taurnada » pour sa confiance, ainsi que pour l’envoi de ce SP au résumé fort alléchant.
Ed, plus connu sous 0451 est condamné à la peine capitale. Pour sa dernière soirée, il quitte le couloir de la mort, pour se rendre dans une cellule et attendre son injection létale.
Quatre heures avant l’exécution, le gouverneur Thompson décide de se rendre à la prison de Walls pour s’entretenir en toute discrétion avec le bourreau McCoy qui exerce cette fonction depuis plus de 40 ans dans le couloir de la mort.
Là, afin de prendre la décision la plus juste, il décide de passer ces 4 heures avec le détenu et son bourreau. Quatre heures pour comprendre, pour réfléchir, pour se faire une idée si oui ou non, il doit accorder une grâce au fameux Ed 0451.
Le récit commence à 19h00 ; et à minuit, Ed condamné numéro 0451 sera exécuté... ou pas.

Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’un huis clos terrifiant, celui de l’univers carcéral américain, glauque, oppressant et mortifère.
Dans cette cellule, nos 3 personnages vont se livrer : le bourreau dont ce sera la dernière mise à mort, ED 0451 et le gouverneur.
C’est donc le moment pour le bourreau McCoy, 42 ans de service, de nous raconter ses débuts en tant que bourreau :  les innombrables exécutions à son actif, les multiples détenus qu’il a dû mener jusqu’au point de non retour...
Comme lui, les questions nous assaillent à notre tour :
Cette exécution est-elle vraiment juste ?
Cet homme mérite-t-il vraiment la mort ?
La justice a-t-elle été vraiment rendue ?
Et puis voici les souvenirs d'Ed, le détenu connu sous le numéro 0451 qui voit ses dernières heures défiler à toute vitesse. Il ne lui reste que quatre heures à vivre. Quatre heures au cours desquelles il peut encore espérer une grâce du gouverneur. Quatre heures durant, où il va retracer son parcours, sa vie, le combat de sa femme et ce qui l'a conduit, ici, dans le couloir de la mort...
Aux côtés de son bourreau et du gouverneur indécis, nous allons comprendre petit à petit comment un employé du bureau du shérif a basculé pour devenir un tueur en série avéré...
Tour à tour, au fil des révélations de chacun, malgré les horreurs qui défilent devant nos yeux comme si nous étions devant un film, une forte empathie nous étreint.
Malgré ses actes inexcusables, comment ne pas ressentir d’émotions pour cet individu malmené, surtout quand on apprend que ces cinq crimes répondent à une terrible envie de justice ?
Même chose avec le bourreau McCoy dont on ressent la multitude de doutes, sa profonde détresse face à ce système judiciaire avec lequel il se sent de moins en moins en accord...
Les pages se tournent à toute allure ; on veut savoir, connaître le verdict final. À mesure que Thompson récolte les bribes de vie de ses deux interlocuteurs, la tension au sein de cette cellule monte crescendo. Plus l’heure H se rapproche, plus nous retenons notre souffle, la gorge serrée, suspendus aux lignes qui défilent. Tout comme à l’extérieur, où pro et anti peine de mort se livrent une guerre sans merci.
Un roman noir, traitant d’un sujet ô combien délicat et brûlant pour qui ose s’engager sur ce chemin. Ici, l’univers carcéral américain est formidablement bien documenté, l'histoire plus que plausible, et les meurtriers dépeints malgré qu’ils n’aient jamais existé, sont criants de réalisme.
De sa plume tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante,  l’auteur décrit avec brio tous les aspects relatifs au couloir de la mort : les conditions carcérales inimaginables, le racisme latent, s’immisçant entre chaque ligne pour qui sait la décoder.
On peut aussi mentionner la sensation d’enfermement ressentie, autant pour les hommes en liberté, que pour ceux qui sont incarcérés. Et je n’oublie pas les familles des condamnés et des exécutés, dont les destins ont été broyés, voire tragiquement détruits.
Le style incisif permet une immersion totale, sans concession aucune. L'histoire nous captive, nous malmène, nous remue les tripes. Et une fois libérés, la toute dernière page dégustée, nous restons interdits, pantelants, essorés, et à bout de souffle.
Au delà de l’histoire, qu’on soit pour ou contre cette pratique barbare pour certains, et nécessaire pour d’autres, ce roman nous amène sur le chemin tortueux de la réflexion. Et force est de constater que l’auteur réussit le difficile pari de nous pousser dans nos plus profonds retranchements, sans pour autant inciter à prendre position  sur ce sujet épineux.
Vous l’aurez compris, malgré une lecture difficile par le sujet ô combien périlleux, ce roman m’a beaucoup plus, tant pour l’histoire, que par le cran de l’auteur pour avoir abordé un tel sujet, plus que sensible de nos jours.
Alors si vous aimez les romans coup de poing, de ceux qui vous remuent les entrailles, vous laissant exsangue à la fin de l’histoire.... foncez, vous ne serez pas déçus :pouceenhaut:
Pour ma part, une seule envie : découvrir les autres opus de cette auteure talentueuse :clindoeil:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :demietoile:



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Mise en avant des Auto-édités / La cité de l'Emprise T1 : Germe de Annette Misen
« Dernier message par Apogon le jeu. 08/10/2020 à 17:01 »
La cité de l'Emprise T1 :  Germe de Annette Misen

1.


— Votre attention, s’il vous plaît ! Changement de terminal. Suite aux conditions météorologiques, le vol LO9753 en provenance de Longoeil atterrira avec quelques minutes de retard. Les passagers seront attendus au terminal G, dans le hall 3. Nous vous prions d’excuser ce désagrément.
L’image holographique d’une hôtesse tout sourire qui avait surgi de l’ensemble des bornes disséminées dans le hall 5 se figea l’espace d’une seconde pour disparaître aussi rapidement qu’elle était apparue. Jacky grommela entre ses dents :
— Pourquoi faut-il toujours que ce genre de situation me tombe dessus ! Voilà maintenant que je dois changer de hall d’accueil pour me rendre dans le seul ne possédant pas encore une connexion couverte avec les autres ! Sans compter qu’il sera nécessaire de revenir de ce côté pour reprendre mon véhicule.
Il venait à peine d’attacher sa veste matelassée et s’apprêtait à enfiler son bonnet et ses gants que la voix suave recommença, en provenance de la même image holographique d’une jeune femme arborant un sourire lumineux :
— Votre attention, s’il vous plaît ! Nouveau changement concernant le vol LO9753 en provenance de Longoeil. Les conditions météorologiques nous imposent de retarder son atterrissage pour une période indéterminée. Ce contretemps permettra, cependant, de recevoir les passagers dans le hall 3, comme prévu initialement. La compagnie vous prie d’excuser ces modifications indépendantes de notre volonté.
Les bornes cessèrent d’émettre, occultant la messagère et son air engageant. Jacky soupira plus de satisfaction que de contrariété. S’il n’appréciait pas spécialement l’attente qui lui était imposée, il la préférait à une balade de minimum dix minutes dans le blizzard et la neige. D’autant qu’il avait pu constater, s’étant approché d’une des parois vitrées, que les chutes avaient doublé d’intensité depuis son arrivée. En fin de compte, il était au chaud et pouvait même profiter d’un siège, l’aérogare n’étant pas très fréquentée à cette heure de la nuit. Il décida donc de faire contre mauvaise fortune bon cœur et se cala le plus confortablement possible avec l’idée d’utiliser ce moment d’inaction pour dormir un peu. Il y avait quelque temps, de nouveaux sièges avaient été installés dans le but d’améliorer le confort d’une attente prolongée. Selon leur densité d’occupation, leur volume pouvait s’élargir permettant à la personne assise d’obtenir un espace plus vaste et plus agréable. Pour la plus grande joie du jeune homme, dans cette aérogare, la toute dernière technologie avait été implantée. Il lui avait suffi de s’appuyer légèrement sur le dossier pour que celui-ci enregistre son besoin de repos et s’incline favorablement à cet effet, lui octroyant un bien-être appréciable.
— Offrir une tisane de thym en guise d’excuse pour le désagrément causé est quasiment insultant. Ragea un individu venu s’asseoir à ses côtés. Manifestement, ils ignorent qui je suis ! Je vois que vous n’en avez pas reçu, continua-t-il à son intention. Si cela vous dit, je vous donne la mienne, je n’y ai pas touché.
Sans bouger, ayant légèrement décillé les yeux, Jacky observa furtivement le frêle personnage qui tentait d’entamer un dialogue avec lui. Certes, il se serait bien délecté de cette boisson chaude qu’il affectionnait cependant l’air ronchon de son voisin ne l’incita pas à la conversation. Il resta donc la tête enfoncée dans les épaules feignant un profond sommeil. Au bout de quelques minutes d’efforts vains, l’inconnu s’éloigna, non sans avoir murmuré :
— Tous les mêmes ces jeunes ! Plus aucune politesse ni compassion.
En d’autres circonstances, le jeune homme aurait réagi à pareil commentaire, mais pour cette nuit, il préférait attendre paisiblement son ami, tout en réfléchissant à son avenir proche. Les vacances touchaient à leur fin ouvrant une étape inédite pour ses études. Après avoir brillamment obtenu son diplôme de formations générales, il avait tout aussi excellemment terminé les deux années de préparation en matière scientifique. Ce dernier choix lui permettrait de débuter un nouveau parcourt dès la rentrée et il ne cachait pas son excitation à l’idée d’intégrer la prestigieuse faculté de médecine de Complaisance, surnommée familièrement FMC. Le matin même, il avait reçu la confirmation quant à sa réussite de l’examen d’entrée et au vu du score impressionnant qu’il avait atteint, de l’octroi de la bourse nationale. Jacky ressentait une profonde satisfaction à l’idée de pouvoir accéder à ces études qui lui tenaient tant à cœur depuis, lui semblait-il, sa plus jeune enfance. Mais bien plus était-il soulagé d’avoir décroché cette aide pécuniaire rare et providentielle.
Du haut de ses dix-huit ans, il avait pleinement conscience de cette opportunité financière qui lui était accordée. La crise économique qui avait frappé les mégapoles qu’étaient Longoeil et Troissources n’avait pas manqué d’atteindre celle qui l’avait vu naître. Complaisance était également en butte à une croissance exponentielle du chômage et à une précarisation de la population la moins pourvue. Comme partout ailleurs, la classe moyenne n’était plus qu’un lointain souvenir doublé d’une volonté politique de laisser paraître la situation meilleure qu’elle n’était en réalité. Force était de constater que les habitants de Complaisance ne pouvaient plus être répartis qu’en deux catégories : d’un côté, les nantis, de l’autre, les pauvres. La subtilité résidait dans la définition de la paupérisation. Elle ne faisait pas référence à des personnes en haillon, volant pour manger, mais à des familles possédant les ressources minimums pour acheter la nourriture et s’acquitter des charges énergétiques en plus des taxes nationales. Pour ces personnes, toute dépense supplémentaire devenait un luxe nécessitant des privations dans un autre domaine. 
Fils unique, comme cela s’était avéré une norme non obligatoire, mais fortement conseillée par le gouvernement, Jacky pouvait s’estimer heureux d’avoir des parents qui, malgré les aléas économiques, avaient pu conserver leur travail jusqu’à présent. Si leurs revenus restaient faibles face au coût de la vie, ils leur permettaient tout de même de connaître une certaine stabilité que beaucoup auraient pu leur envier. Afin de contribuer à ses frais d’études, entre autres, le jeune homme, dès l’âge légal de quatorze ans, avait accumulé les petits boulots qu’il exerçait pendant les vacances ou après l’école. Il avait ainsi été balayeur de rue, serveur dans un restaurant express, nettoyeur d’enclos dans le Jardin zoologique et d’autres encore. Au-delà des expériences qu’il y avait acquises, Jacky avait, contrairement à certains jeunes du voisinage, pu poursuivre ses études et obtenir un diplôme lui donnant accès à un niveau que beaucoup considéraient comme réservé à une élite : l’entrée à l’université.
— Votre attention, s’il vous plaît ! Le vol L09753 en provenance de Longoeil vient d’atterrir. Les voyageurs seront reçus hall 3 dans quelques minutes. Nous vous prions encore d’excuser ce retard.
Cette annonce tira le jeune homme de sa somnolence. Un rapide coup d’œil par la paroi vitrée tout proche lui indiqua que les chutes de neige avaient cessé. Il constata également que la nuit était à son déclin et que l’aurore pointait à l’horizon. Tout à ses pensées et quelque peu anesthésié grâce au confort du siège, il ne s’était pas rendu compte que l’attente avait été longue. Afin d’émarger complètement de sa léthargie, il se serait volontiers étiré. Cependant, la bienséance et surtout le regard courroucé de celui-là même qui avait tenté de converser avec lui l’en dissuadèrent. En guise d’excuses, il lui sourit ce qui eut pour effet de voir l’inconnu lever les épaules et tourner la tête vers le coin opposé de la salle. Le mouvement du jeune homme pour retrouver la posture assise provoqua un doux redressement du dossier de son siège qui reprit ainsi sa forme initiale.
Après un temps qui, cette fois, lui sembla interminable, les premiers passagers pénétrèrent dans le hall. Nul doute que leur lieu de villégiature était baigné de soleil au vu du hale qu’ils arboraient tous. La plupart étaient accueillis par un membre de la famille ou un ami, certains s’éloignaient seuls. Jacky scrutait chaque nouveau groupe d’arrivants et commençait à s’impatienter. Que pouvait bien faire son camarade pour n’être pas encore auprès de lui ? Alors en vol, grâce au réseau de communication installé dans l’avion, il lui avait adressé un message vidéo lui remémorant de venir le chercher dès son atterrissage à l’aéroport Complais-Air.
Le jeune homme saisit son téléphone dans sa poche afin de tenter d’entrer en contact avec lui. Il constata ainsi qu’il l’avait laissé en mode silencieux et, de ce fait, n’avait pas entendu les appels de son copain. N’ayant pu le joindre, celui-ci lui avait transmis une courte note indiquant laconiquement : Je risque de sortir dans les derniers. Attends-moi.
— Voilà qui n’est pas pour me rassurer, murmura Jacky.
Connaissant son ami, il décida de patienter en dégustant un jus d’algue servi dans le petit bistro faisant face au passage des voyageurs. Il pourrait, de cette façon, repérer celui qu’il désespérait de voir franchir les doubles portes. Parlant plus vite qu’il ne réfléchissait, Max était passé champion dans l’art de s’attirer des ennuis. Qu’avait-il encore fait pendant le vol pour être retenu aussi longtemps ? À moins qu’il n’ait de nouveau tenté de déjouer les systèmes de sécurité en emmenant avec lui l’un ou l’autre objet prohibé, dans le seul but de démontrer les faillibilités des méthodes mises en place par les autorités. Jacky en était là de ses méditations lorsque son camarade parut enfin, tout sourire. Le jeune homme s’avança vers lui d’un pas rapide et, dans son élan, percuta presque le quidam bougon qui croisait sa route pour la troisième fois en un court laps de temps. Cette nouvelle confrontation interpella Jacky, d’autant que leur chemin en direction de Maxime semblait se faire commun.
— Cher monsieur, mon ami ! s’exclama celui-ci. Quel plaisir de vous rencontrer, continua-t-il à l’intention de l’individu renfrogné qui avait toisé Jacky, en lui tendant la main tandis qu’il adressait à son copain un clin d’œil complice. Si ce dernier ne put manquer cette quasi-grimace, il n’en comprit pas le sens.
— Vous connaissez ce personnage ? interrogea l’inconnu en guise de salutations.
— Oui, il s’agit de l’ami dont je vous ai parlé, venu pour me véhiculer jusqu’à la maison. Si vous me permettez de faire les présentations : monsieur Jocelyn Craspien, directeur de la société…
— … Craspien et Fils, termina Jacky, réalisant qu’il se trouvait devant le PDG d’une des plus grosses compagnies de Complaisance. Jacky Postulat, dit-il à l’intention du chef d’entreprise en lui tendant la main.
Celui-ci l’observa et hésita avant de répondre à la salutation. Une main de fer enserra celle du jeune homme. Si ce salut se révéla bref, il provoqua un malaise indéfinissable pour Jacky qui souhaita vivement quitter les lieux. Il était loin d’avoir une nature émotive, mais l’impression éprouvée lui avait glacé le sang. Maxime devait avoir ressenti la froideur du court échange de civilités et il s’adressa précipitamment à son camarade :
— J’en ai encore pour quelques minutes avant d’être tout à toi. Peux-tu nous commander une boisson dans ce bistro ? s’excusa-t-il en désignant l’estaminet d’où arrivait Jacky. Je viens t’y rejoindre sous peu.
Sans autre mot, il abandonna son ami à ses réflexions et entraîna le PDG à l’écart. S’étant installé en terrasse, le jeune homme les suivait du regard. Bien qu’il ne puisse entendre la conversation, il constata qu’elle était animée sans pour cela qu’il n’y ait des signes de dispute. À la fin de l’échange, Maxime remit un petit paquet au directeur qui le remercia d’une poignée de main et partit sans demander son reste.
— Mon ami quelle aventure ! cria presque Max en s’installant en face de Jacky. Que m’as-tu commandé ?
— Un jus d’algues, cher Hippolyte, sourit le jeune homme sarcastique.
— Tu sais que j’ai horreur de ce prénom. Si j’en avais les moyens, je le ferais supprimer de mon identité, s’énerva Maxime. Et je déteste le jus d’algues ! Que t’arrive-t-il ?
Le serveur se présenta à ce moment précis en interrogeant :
— La bière est pour ?
Jacky désigna son ami d’un grand sourire et remercia le garçon.
— Tu t’es encore moqué de moi ! rit Maxime. Quand parviendrais-je à déjouer tes tours ? Mais je t’en supplie, oublie que mon premier prénom est Hippolyte.
— Je veux bien faire un effort si tu me racontes comment s’est déroulé ton vol dans le récent appareil de la compagnie, répondit le jeune homme, les yeux espiègles.
   Le court échange qu’il avait eu avec Jocelyn Craspien doublé de l’aparté qui s’était tenu entre ce personnage et Maxime l’avait dissuadé d’interroger son ami sur son arrivée plus que tardive dans le hall. Il préférait focaliser leur attention à tous deux sur les nouveautés technologiques en matière d’aérospatiale.
— Nous aurons tout le loisir d’en parler lors de notre trajet de retour, répliqua Maxime visiblement excité. Tu n’es donc pas curieux de savoir ce qui m’a mis en retard ?
— J’avoue que j’aime mieux l’ignorer. Tu es au courant que je n’apprécie pas être informé sur tes actions plus frauduleuses les unes que les autres. Je n’y vois pas d’intérêt et…
— … Mes actes ne sont pas dolosifs. Tout au plus courtisent-ils souvent la frontière de l’interdit !
Devant le silence du jeune homme et son sourire entendu, il poursuivit :
— Tu n’es pas sans savoir que je n’affectionne les vacances que lorsque je n’ai à m’occuper de rien. Cette fois, je ne suis pas mécontent de mon choix. Le club de loisirs dans lequel je me suis inscrit à Longoeil présentait de nombreuses activités des plus ludiques. Ma préférée restera sans conteste le safari préhistorique virtuel. Imagine la scène !
Afin d’obtenir plus d’emphase, il se leva, recula son siège et, à l’aide de multiples mouvements et expressions, il expliqua :
— L’aventure démarre lorsqu’il faut revêtir une sorte d’exosquelette électronique accompagné d’une puissante arme pouvant anéantir un de ces énormes dinosaures. Grâce aux capteurs présents, dès que tu entres dans le périmètre de chasse, la partie commence. Tu peux tenter de capturer un calme phiomia ou te faire attaquer par un smilodon… tout en faisant attention de ne pas t’enfoncer dans une bouse d’une de ces bestioles.
— Cela me paraît effectivement excitant… pour celui qui, comme toi, apprécie ce genre de sensations, l’interrompit Jacky. Tu sais que ce n’est pas mon cas. Si tu en venais au fait !
— Toujours aussi direct. Puisque mes dinosaures ne t’intéressent pas, je conclurais par le fait majeur vécu lors de cette journée : j’y ai rencontré le bras droit du PDG de l’entreprise Craspien et fils. Nous avons sympathisé et… terminé le séjour en nous voyant… assez souvent. J’ai ainsi appris que la société était à la recherche d’un ingénieur et… que je collais parfaitement au profil ! Que dis-tu de cela ?
— Ce que j’en dis ? Comment peux-tu correspondre au portrait alors que tu n’as pas encore entamé tes études ? J’imagine que, tout comme moi, tu as réussi les examens d’entrée à l’université. Mais il n’en reste pas moins que tu ne pourras prétendre au titre d’ingénieur que dans cinq ans… si tout va bien.
— Toujours ton strict respect des lois. Je sais que tu feras fi de mon conseil, cependant, tu ferais bien de les ignorer quelque peu. Cela te permettrait de progresser plus rapidement.
Pour toute réponse, Jacky posa un regard exaspéré sur Maxime, lui signifiant de façon muette que cette sempiternelle ritournelle l’agaçait au plus haut point.
— C’est toi qui vois, répliqua Max en haussant les épaules. Pour ma part, grâce aux nouveaux liens que je me suis forgés, je vais intégrer le personnel de Craspien et Fils dès la semaine prochaine. L’influence du PDG que nous avons rencontré tout à l’heure est telle que mon travail sera assimilé aux cours dispensés à la faculté. Si j’excelle dans celui-ci, je n’aurais même pas à passer les examens pour valider mes années et, finalement, obtenir mon diplôme !
Jacky s’inquiétait de l’enthousiasme débordant que démontrait son ami. Il savait, d’expérience, que Max s’enflammait promptement pour un projet et fonçait tête baissée sans s’arrêter à analyser tous les paramètres. Les nombreux échecs après lesquels le jeune homme l’avait aidé à se remettre en selle en étaient la preuve. Malheureusement, force était de constater qu’aucune de ces leçons n’avait porté du fruit. Il tenta un léger avertissement, pressentant déjà la réaction de cet incorrigible têtu :
— As-tu pris tes renseignements directement au secrétariat de l’université ?
— Pas besoin, Alex a parcouru le même chemin pour accéder à son poste. Tu peux dormir sur tes deux oreilles papa.
— Si tu désires que j’oublie que ton prénom est Hippolyte, tu n’as plus intérêt à m’appeler papa ! menaça le jeune homme d’un air faussement courroucé. J’en déduis qu’Alex est le bras droit du PDG de l’entreprise ? Y aurait-il une filiale ailleurs qu’à Complaisance pour qu’il ne soit pas du voyage de retour ?
— Ta perception est bonne ! Alex et le collaborateur n’en font qu’un. Par contre, la succursale n’est encore qu’à l’état de projet. Si nous étions effectivement sur le même vol de retour, Complaisance n’était qu’une escale pour elle. Ce qui explique ma sortie tardive… je l’ai accompagnée jusqu’à la porte d’embarquement pour Troissources d’où elle…
— Elle ? l’interrompit Jacky. Le bras droit du PDG de Craspien et Fils est une femme ?
— Évidemment ! répondit Maxime en haussant les épaules. Et qui plus est, la fille de Jocelyn Craspien lui-même…
 — La fille de l’affreux personnage que nous avons rencontré ?
— Je concède que de prime abord, il n’est pas des plus avenants, rit son camarade. Heureusement pour moi, sa fille est autrement jolie et agréable.
— As-tu seulement imaginé que ton travail pourrait ne pas convenir ou vos affinités ne pas durer ? insista Jacky, craignant cette fois une future peine de cœur. Que feras-tu alors ?
— Zut ! Tu m’ennuies avec ta manière cartésienne d’appréhender la vie, s’énerva Max en se levant. Si tu es toujours disposé à me ramener chez moi, je t’attends.
Le jeune homme examina son camarade. Il avait tellement changé depuis le jour funeste où ses parents étaient décédés dans la chute de leur avion. À 16 ans, contre toute attente, les autorités l’avaient considéré comme jeune adulte pouvant se subvenir à lui-même. Son caractère rebelle n’ayant plus aucune bride, Max avait pris des chemins de traverse dans lesquels ses nouvelles rencontres l’avaient éloigné des amis sincères qui tentaient de lui apporter du soutien. Seul Jacky avait pu conserver un semblant de camaraderie avec lui, mais la conversation de cette fin de nuit prouvait qu’elle s’étiolait de plus en plus et il était maintenant certain qu’elle finirait par disparaître.
Faiblement voûté sous le poids de cette constatation, il se leva à son tour. Le froid piquant les surprit obligeant Max à relever son col et à enfoncer ses mains dans les poches. Le voyage du retour se fit en silence tandis que le soleil levant faisait scintiller la neige immaculée. Même la paix engendrée par les paysages proches de la RGV n’allégea pas le cœur de Jacky.


2.


— En es-tu certain ?
— Qui peut se targuer d’être sûr de nos jours ? répondit Jacky.
Il avait enfin obtenu un rendez-vous avec le délégué aux ressources humaines de l’entreprise de restauration rapide dans laquelle il effectuait son travail d’étudiant. Les contrats proposés par cette firme ne permettaient d’occuper cette catégorie d’emploi que pendant la période de transition appelée de cette façon depuis la dernière réforme scolaire. Dans la foulée, l’année universitaire avait été alignée sur l’année civile. De la sorte, les cours débutaient le second lundi du mois de janvier pour se terminer onze mois plus tard et ce tous niveaux confondus. Six périodes de repos d’une semaine chacune avaient été réparties sur le temps imparti à l’enseignement, seule la période de transition — nommée ainsi parce qu’elle était le tampon entre deux années d’études — donnait la possibilité d’occuper des emplois plus longs et donc mieux rémunérés.
Son entrée à la FMC ne permettrait plus au jeune homme de continuer ce travail, à sa grande déception. Non qu’il affectionne particulièrement servir de la nourriture quasi de synthèse dont les couleurs psychédéliques le rebutaient. Un potage bleu irisé présenté comme fait à base de choux rouges, mais possédant plus d’ingrédients chimiques qu’il ne pouvait s’en souvenir, n’était guère pour lui ouvrir l’appétit pas plus que le triangle de courbine rose fuchsia dans lequel la présence de ce poisson devait être aussi rare que l’animal lui-même. Sans compter la nouvelle boisson à la mode qui arborait les couleurs de l’arc-en-ciel et pour laquelle seuls les concepteurs en connaissaient la composition.
— Puis-je me permettre une question indiscrète ? l’interrogea le DRH en toussotant visiblement mal à l’aise. Mais sens-toi libre de ne pas y répondre, je comprendrais parfaitement.
— Vous m’intriguez ?
— En fait… je suis désolé… À vrai dire…
— Venez-en au fait, rit le jeune homme devant l’embarras manifeste de son interlocuteur. Vous savez que je suis direct dans mes propos et j’apprécie la réciproque.
— Merci, c’est une belle qualité que je t’invite à préserver. Tu n’as jamais caché que ce travail était la principale source de financement de tes études ainsi qu’un soutien pour tes parents. Comment vas-tu faire si tu y renonces ?
— Vous inquiéteriez-vous pour moi ?
Il lui semblait découvrir cette personne qu’il connaissait pourtant depuis déjà quatre ans. Leurs relations s’étaient toujours cantonnées dans le domaine professionnel et le délégué aux ressources humaines n’avait jamais laissé paraître aucun sentiment. Ni avec lui ni avec ses compagnons de travail. Le jeune homme pensait que la froideur de leurs échanges était essentiellement due au fait que cet homme supportait seul la responsabilité d’un grand nombre d’employés, qu’ils soient permanents, saisonniers ou occasionnels. Chaque fois qu’il l’avait croisé, il l’avait vu affairé sur l’un ou l’autre dossier ou débutant un rendez-vous avec un membre du personnel. Son agenda était tellement chargé qu’il avait eu du mal à obtenir une entrevue avec lui. L’imaginer se faire du souci pour autrui laissait Jacky perplexe. La remarque qui lui avait échappé et qui n’avait trouvé aucun écho chez son interlocuteur était un résumé des réflexions qui animaient le jeune homme.
— Ma décision s’explique par deux éléments, reprit-il. Le premier est que j’ai reçu la confirmation de mon inscription à la FMC. Dès que j’aurai intégré le cursus, ma disponibilité pour venir vous dépanner va fondre comme neige au soleil. Sans compter que pendant la période de transition, j’aurai des prestations à effectuer dans l’un ou l’autre hôpital de la région. Au vu de ces considérations, je ne remplis plus les conditions d’embauche pour votre entreprise. Si ce n’est moi qui mets fin au contrat, vous devrez le faire dans un délai plus ou moins court, alors autant prendre les devants…
Jacky observa un moment de silence, encore tout ému d’avoir réussi les examens d’entrée et bien plus d’avoir décroché une bourse qui lui garantissait la prise en charge de l’entièreté des frais pour l’année universitaire à venir.
— Ainsi ce n’était pas une plaisanterie ? s’étonna le DRH. Tu désires réellement devenir médecin ? J’imagine qu’en cas de succès, tu tenteras d’obtenir un poste dans un hôpital universitaire… Mieux rémunéré, horaires plus corrects… sans compter la notoriété qu’il y est possible d’acquérir. Murmura-t-il comme à lui-même. Toutes mes félicitations !
— Qui vous a informé de mes choix en matière de carrière professionnelle ? interrogea le jeune homme dubitatif ?
Le directeur s’appuya sur le dossier de son siège et sourit en considérant les yeux surpris de son presque ancien employé. Il avait volontairement érigé un mur autour de lui afin de se prémunir du sentimentalisme qu’il voyait trop exacerbé dans son caractère. Si l’engagement d’un nouveau membre du personnel restait un moment quelque peu euphorique, les observations, remontrances voire les licenciements, prenaient un aspect nettement plus délicat. Son implication devait être contenue. Le meilleur moyen qu’il avait trouvé pour ce faire avait été d’afficher un masque froid et distant. Le visage en point d’interrogation du jeune homme était la preuve de sa pleine réussite en ce domaine. Il regrettait de perdre un élément de la valeur de Jacky à l’encontre duquel il n’avait aucune remarque négative à émettre si ce n’est une franchise parfois un peu tranchante.
— Oh, ce n’est pas parce que je suis toujours accaparé par l’un ou l’autre dossier que je n’ai pas des yeux et des oreilles, sourit-il. Je te souhaite sincèrement de réussir. Tu feras un bon médecin !
— Merci. J’apprécie vos vœux, cependant je ne suis qu’au tout début de la route. Nous verrons ce que l’avenir me réserve. Et pour répondre à votre question, non, je n’ai pas l’intention d’intégrer un hôpital pour exercer ma profession… en cas de succès. Je sais que la tendance politique d’aujourd’hui est de diminuer radicalement les thérapeutes indépendants tout en favorisant les postes d’internes, afin de satisfaire au mieux au désir des laboratoires pharmaceutiques d’imposer leur dictat, mais pour ma part, l’essentiel de mon intérêt se porte sur la personne malade. À la vérité, j’espère pouvoir pratiquer pour les moins nantis. Mais je n’en suis pas encore là ! Chaque chose en son temps…
— Ton côté altruiste m’impressionnera toujours. Quelle est l’autre raison qui exige de renoncer au contrat qui nous lie ?
Le jeune homme ne put s’empêcher de rosir, tant il répugnait à étaler ses réussites. C’est presque en murmurant qu’il déclara :
— J’imagine que vous êtes informés que les examens d’entrée à la FMC sont établis afin de ne conserver que les candidats réellement motivés… Tout comme les frais de scolarité qui n’autorisent l’accès qu’à des élèves un minimum nantis.
— Ce qui, en ce qui concerne l’état des finances, et ce n’est pas une condamnation, n’est pas ton cas.
— Vous avez bien lu mon dossier. Il se fait que mes résultats ont été… excellents… au point de permettre de décrocher une bourse d’études. Voilà la seconde raison de mes choix.
— Sais-tu quelle allocation t’est octroyée ? Il faut rester prudent, certaines n’accordent même pas d’apurer les droits d’inscription !
— Je vous avoue que je ne suis pas très au fait des différences existant en matière de subvention. Connaissant que seul un bon résultat aux examens me permettrait d’en décrocher une, je n’ai pas creusé le sujet et suis gêné de reconnaître ignorer presque tout à ce sujet. Je ne peux donc que vous transmettre l’information reçue par un message holographique. Celui-ci précisait qu’au vu de mes scores, je bénéficiais d’une allocation non plafonnée. Il me suffira d’envoyer les factures et autres frais pour que le ministère de l’Enseignement les paye à ma place.
— Mazette ! Je suis impressionné. Le pourcentage que tu as obtenu doit être remarquable. Il est très rare que cette bourse soit décernée. Au vu de ces éléments, je comprends ta décision et dois bien reconnaître, même si je le regrette, qu’elle est justifiée. Nous allons donc signer les différents documents de fin de contrat… mais tu resteras toujours le bienvenu à titre de client honoraire. Je t’inscris en ce sens dans le système. Quel que soit le siège où tu voudras manger, ce sera offert par la maison !

* * *

— Monsieur le ministre, pouvez-vous décrire votre campagne ? interrogea la journaliste.
— Chère madame, je dévoilerais l’entièreté de mon programme lors de la conférence de presse de ce soir, à laquelle vous êtes cordialement invitée. Répondit l’émissaire tout sourire.
— Un petit indice en exclusivité pour RNC ?
— Uniquement parce que c’est vous ! Le principal de ma campagne sera basé sur le retour à une réelle croissance économique, avec pour point central : un emploi pour tous !
Voyant la journaliste lui tendre de nouveau le micro, il clôtura l’entretien par un À ce soir, pour la conférence de presse et s’engouffra dans sa berline de fonction.
— Encore des promesses qui ne seront pas tenues ! soupira un pauvre hère dans un murmure.
Il se trouvait suffisamment près de Jacky pour que celui-ci entende la remarque sans pourtant pouvoir déterminer si elle lui était destinée. Tous deux attendaient sur le quai du MMSC qu’une nacelle commune présente des places libres afin qu’ils s’y installent. Si le matin, l’entrain du jeune homme l’avait poussé à parcourir une petite dizaine de kilomètres à pieds pour aller à son rendez-vous avec le DRH, l’émoi qu’il avait ressenti en sortant du restaurant lui donnait l’envie de quitter les lieux au plus vite. Le coût des transports restait trop élevé, à l’avis autant de Jacky que de la population toute entière. Malgré cet inconvénient, il avait opté pour un retour en nacelle commune. Avec une vitesse de cent kilomètres par heure, le voyage durerait tout au plus six minutes. Encore fallait-il qu’une place soit disponible.
Dès l’achat d’un droit de transport dans une station, le système informatique y assignait un arrêt au prochain MMSC avec le choix d’une navette individuelle ou commune selon le prix payé. Bien que très onéreux, même si le montant du billet restait fixe quelle que soit la distance parcourue, le transport commun demeurait plébiscité par le plus grand nombre, et ce pour une période moyenne de trajet dépassant le quart d’heure. Outre son coût, un autre inconvénient résidait dans sa capacité réduite à un maximum de dix personnes. Seuls les nantis pouvaient se targuer d’utiliser les navettes individuelles tout confort, qui plus est, parfois pour une unique station. De plus, celles-ci, sur commande préalable, pouvaient être adaptées pour en augmenter le volume à quatre places.
Lorsqu’un module du MMSC devait s’arrêter à une gare, grâce à un aiguillage, il prenait la voie descendante pour s’immobilier en se balançant doucement. Dès après le débarquement et l’embarquement des passagers, il remontait vers le rail principal culminant à quinze mètres du sol. En moins de trois secondes, il atteignait sa vitesse moyenne.
Le froid sec et piquant semblait s’insinuer jusque dans les os du jeune homme. Il attendait une probable place libre depuis déjà plus de trente minutes et n’avait d’autre distraction que l’écran géant installé sur chaque quai afin de diffuser les informations en continu. Elles étaient toutes centrées sur le commencement de la campagne électorale en vue du scrutin qui se tiendrait dès avant la fin de l’année. Jacky ne se sentait guère concerné tout à l’excitation de la proximité de son entrée à l’université.
Une navette individuelle stoppa, permettant à la porte automatique de s’ouvrir. Personne ne débarqua ou n’embarqua, mais une voix héla Jacky de l’intérieur de l’habitacle.
— J’ai pitié de ton nez rouge. Rit une personne à son intention. Dépêche-toi avant que je ne change d’avis.
Le jeune homme s’étant approché reconnut Maxime.
— Quelle tromperie as-tu utilisée pour obtenir ce transport ? Pas question que je participe à tes mauvais tours, d’autant que mon droit de déplacement n’ouvrira pas la clôture qui me sépare de la nacelle.
— Il n’y a pas d’entourloupe. Se moqua son ami qui passa un badge devant le détecteur. Cette fois, je suis dans la plus pure légalité. Installe-toi… s’il te plaît !
La barrière s’était levée, mais Jacky hésitait.
— Si tu attends de trop, c’est moi qui vais en profiter. Lui souffla le pauvre hère de tout à l’heure.
Le froid et la remarque de cette personne fléchirent les bonnes intentions du jeune homme qui s’engouffra dans la nacelle. À peine fut-il assis que celle-ci remonta vers la voie principale.
La nacelle légèrement bleutée, plus petite que celles dédiées aux transports communs, ressemblait à un œuf dont la moitié supérieure était entièrement vitrée permettant aux passagers d’admirer la totalité du paysage exposé à leurs yeux. Le bleu des sièges y était plus soutenu tout comme les courtes tablettes rétractables.
— J’imagine que tu rentres chez toi ? interrogea Maxime tirant son ami de sa contemplation.
— Effectivement. Comment vas-tu faire pour solliciter l’arrêt pour moi, mon droit de déplacement n’ayant pas été scanné ? Et au fait, comment as-tu su que j’attendais sur ce quai ?
— Grâce à mon badge… pour tes deux questions ! Pour l’arrêt, il suffit de le présenter face à ce panneau pour n’avoir plus qu’à sélectionner le point d’interruption du voyage. D’autre part, relié à mon terminal, il me permet d’identifier tous tes contacts présents sur l’un ou l’autre quai. Un hologramme te montrant frigorifié s’est ouvert devant moi il y a deux stations. Comment aurais-je pu te voir et surtout remarquer ton nez rougi sans cette aide providentielle ?
— Où l’as-tu trouvé ? Se méfia le jeune homme plus préoccupé par les entreprises malhonnêtes de son ami que par ses explications. Je te connais assez pour savoir que toutes tes dépenses, voyages et autres extravagances sont toujours le résultat de pratiques frauduleuses.
— Relax, camarade. Cette fois, je peux t’assurer que tout est légal. Ce badge m’a été remis après la signature de mon contrat d’embauche.
— Ainsi tu vas réellement incorporer l’entreprise Craspien et non l’université ?
— Je ne vais pas l’intégrer, c’est fait ! J’ai débuté mon nouveau travail pas plus tard qu’hier. Pour le moment, j’en suis encore à prendre mes repères, mais très bientôt, je participerai au programme de recherche pour un avion hybride novateur. Mais… chut, c’est toujours un secret, je ne peux pas t’en parler. 
— Rassure-toi, je ne vais pas t’interroger. Répondit le jeune homme qui scrutait le trajet depuis quelques secondes. Sauf erreur, ma station est la prochaine, il conviendrait d’utiliser ton badge pour demander l’arrêt.
— Mon abonnement me permet d’effectuer la ligne de part en part autant de fois que je veux. Si tu as un peu de temps, je te propose d’aller jusqu’au terminus. Je te déposerais au retour.
Ce tout nouveau détenteur du badge ne l’ayant pas activé pour solliciter l’arrêt, Jacky n’eut d’autre choix que d’acquiescer à la requête qui lui était faite. Bien qu’il ressente toujours de la sympathie pour le garçon qui lui faisait face, il constatait que le fossé qui les séparait n’avait jamais été aussi profond. Si l’étiolement de leur camaraderie était intervenu petit à petit, depuis le retour de vacances de Max, leurs divergences d’opinions s’étaient substantiellement amplifiées au point d’agir jusque dans leur proche avenir universitaire. L’aspirant médecin ne pouvait considérer comme une option valable d’utiliser des passe-droits pour contraindre un conseil académique à discerner un diplôme à un étudiant qui n’aurait suivi que des stages, fussent-ils intensifs. Il n’en avait plus discuté avec son ami, sachant que seul l’échec pourrait le faire revenir à la raison. De son côté, il était persuadé que Maxime ne lui reparlerait de son choix qu’en cas de nécessité absolue tant il répugnait à rencontrer de la contradiction. Pour quel mystère l’avait-il convié à profiter de son transport ? Certainement pas pour le plaisir de le guider dans une visite de la ville. Il avait une idée derrière la tête, mais laquelle ? Jacky était bien en peine de le déterminer et préférait ne pas en avoir connaissance. Aussi resta-t-il silencieux en feignant observer avec intérêt le paysage qui défilait. Au bout de trente minutes de trajet pendant lequel aucun des deux voyageurs ne desserra les dents, la nacelle du MMSC ralentit pour pénétrer dans le terminus où elle s’immobilisa dans un emplacement spécifique, ouvrant les portes de chaque côté de l’habitacle. Max passa son badge devant le lecteur externe sans même sortir du module afin de reprendre le parcours. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, le transport individuel s’engageait sur la voie principale dans le sens opposé à sa venue. Après un court moment, Maxime rompit le silence :
— Je vois dans tes yeux, même si tu sembles accaparé par le paysage, que tu me soupçonnes d’ourdir un complot contre toi.
— N’est-ce pas la preuve que nous nous connaissons bien malgré nos différences ? répondit Jacky sur la défensive.
— Nul doute, en effet, acquiesça Max ne voulant s’étendre sur ce sujet. Je n’ignore pas que la première rencontre que vous avez eue, toi et Jocelyn Craspien, ne s’est pas déroulée sous les meilleurs hospices, cependant, je puis affirmer, même s’il me faut avouer le connaître peu, que c’est un homme au grand cœur. Il réprouve les manigances politiques visant à assurer de l’emploi pour tous sans en donner réellement les moyens. Toutes ces promesses mensongères le révulsent à un point tel qu’il a décidé de mettre sur pied un programme d’enseignement faisant fi des standards reconnus. Évidemment, comme tu peux l’imaginer, ce défi reste momentanément interne à son entreprise. Grâce à lui, monsieur Craspien espère pouvoir prouver à la population de Complaisance — et pourquoi pas à celles également de Troissources et Longoeil — qu’une immersion en recherche et en application directe de la théorie correspond à une formation hautement supérieure à toute étude universitaire.
— Très heureux pour lui… et pour toi, si cela te convient, répondit Jacky.
Il ne posa pas la question qui lui brûlait les lèvres, à savoir en quoi cela pouvait le concerner. Son envie de connaître les motifs pour laquelle son ami lui racontait ces choses était quasiment annihilée par la crainte de découvrir dans quel bourbier Max s’était de nouveau empêtré. Il était fatigué de toujours lui prêter son aide sans que la leçon porte des fruits. Il avait déjà décidé, à plusieurs reprises, d’avertir son camarade qu’il ne pourrait plus compter sur lui à l’avenir, mais ses yeux de chien battu avaient eu raison de sa détermination. Il respira profondément et, avant que Maxime ne reprenne la parole, proclama :
— Je ne sais dans quelle situation catastrophique tu as encore pu te mettre, mais cette fois, ce sera sans moi. Inutile de venir pleurer à ma porte pour que je te reconstruise après les déboires que tu vas subir. Trop c’est trop. Il faudra que tu trouves un nouveau pigeon, moi j’abandonne !
Les deux jeunes gens étaient autant ébahis l’un que l’autre par la diatribe de Jacky, mais pour des raisons différentes. Le futur étudiant en médecine, pour s’être souvent répété cette déclaration sans parvenir à la proclamer, oscillait entre le soulagement d’avoir vidé son cœur et la crainte que sa volonté ne soit ni entendue ni respectée. Son camarade, quant à lui, était décontenancé en constatant que la rupture de leur relation, qu’il avait certes pressentie, se présentait plus rapidement qu’il ne l’aurait cru. Il réfléchit un instant à la proposition qu’il s’apprêtait à faire au jeune homme. Était-elle encore d’actualité ? Une phrase de celui qui était maintenant son patron lui revint à l’esprit : convaincre votre ami est votre mission prioritaire. Loin d’être une suggestion à soumettre, il s’agissait d’un objectif à accomplir.
— J’en prends note. Opina-t-il sans montrer aucune émotion. Cependant, je te prie de m’écouter. Je ne suis pas venu te parler de mes déboires. Pour ta gouverne, tout se passe au mieux dans ma vie. Alex est une jeune femme magnifique qui me comble de bonheur et mon nouvel emploi me plaît plus que tu ne peux l’imaginer.
— Pour l’instant, pensa Jacky.
— Monsieur Craspien, comme je te le disais, est un homme vraiment exceptionnel. Il est le père que j’aurais voulu avoir… Continua-t-il avec de la nostalgie dans la voix. Il a le désir d’ouvrir un secteur innovant au sein de Craspien et Fils qui concernera la recherche scientifique et pharmaceutique. De nombreux contacts prometteurs avec plusieurs savants dans ce domaine ont été pris. Il t’invite à rejoindre le programme au lieu d’entamer tes études universitaires. Il pourra solliciter, pour toi, les mêmes dispenses qu’il a obtenues pour moi. Être dans les hautes sphères de la recherche scientifique n’est-il pas plus honorifique qu’être un petit médecin de campagne qui aura bien du mal à nouer les deux bouts ?
Jacky n’en croyait pas ses oreilles. S’il n’était pas réellement étonné de la proposition émanant du PDG qu’il avait ressentie comme fourbe, il était attristé de ce que son ami ait accepté d’en être le messager. Il s’était pourtant souvent moqué de son intégrité. Dans son discours, il venait de la balayer d’un revers de la main.
Il s’aperçut que la prochaine station était la sienne. Voyant que Max n’y prêtait pas attention, au lieu de le lui rappeler, il saisit le badge que son camarade passait entre ses doigts, sans doute pour se détendre, et le plaça devant le terminal du véhicule. Celui-ci ralentit pour prendre la voie descendante puis s’immobilisant, ouvrit la porte côté quai. Le jeune homme jeta le badge sur le siège et sortit précipitamment. Il se retourna et lança à l’intention de Max :
— Ai-je besoin de t’affirmer que ma réponse est NON ? Ton attitude me blesse profondément. J’avais espéré que tu me connaissais mieux que cela. Inutile de reprendre mon contact à l’avenir, nous n’avons plus rien à nous dire.
Puis sans autre mot, il tourna les talons et s’éloigna d’un pas pressé, les mains enfoncées dans les poches. Il ne pouvait déterminer de la colère ou de la tristesse, laquelle était prédominante dans le mal être qu’il ressentait. Quelle étrange journée il avait eue ! Et pourquoi être un médecin proche de sa patientèle pouvait-il bien intriguer tant de monde ?


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Avis : auteurs auto-édités / Les Ombres : Les Observateurs tome 1 de Eve Ruby Lenn
« Dernier message par Antalmos le mer. 30/09/2020 à 10:04 »
Après avoir lu et adoré "Les morts ne pleurent pas" de Eve Ruby Lenn, quel bonheur que de retrouver sa belle plume et de retourner dans cette époque victorienne de Sherlock Holmes que j'affectionne particulièrement. Avec ce premier tome "Les Ombres : les Observateurs" dont la couverture à elle seule invite à le découvrir, l'auteure embarque très vite le lecteur dans son univers auréolé de mystère. Et pour cause, Wilson Grant, historien et chroniqueur à l'aube de la retraite, s'assoupit sur un banc, près d'un quai de la gare de King's Cross pour se rendre en Écosse et se réveille au pied d'un chêne dans un endroit désert et inconnu.
Le ton est donné dès le départ. Wilson va vivre dès lors une aventure hors du commun.
N'ayant d'autres choix que de prendre une route quelconque, il se retrouve devant une mystérieuse demeure semblant surgie de nullepart, qui s'avérera avoir pour nom le domaine des Ombres. Reçu par ses habitants, les frères Duncan et Killian Stredfort, ainsi que leur gouvernante, Sara, Wilson apprendra par ses hôtes qu'il se trouve à Chester, à plusieurs centaines de kilomètres de Londres. Mais ce n'est rien à côté de ce qu'il va découvrir peu à peu, notamment les nombreux secrets que recèle ce domaine des Ombres et ses mystérieuses présences qui l'entourent.
Si l'on sent poindre une histoire de fantômes, l'imagination fertile de l'auteure va bien plus loin encore et entraînera le lecteur dans un univers fantastique et insoupçonné. J'ai particulièrement aimé suivre le héros dans certains de ses voyages dont je ne peux révéler la nature ici. Sa plume fluide et efficace, la richesse des descriptions et des personnages, et l'écriture à la première personne, m'ont mis en totale immersion dans l'histoire.
Adepte des romans à dialogues, à plus forte raison lorsqu'ils sont bien écrits et en accord avec le lieu et son époque, j'ai vraiment passé un magnifique moment de lecture. Si vous aimez le fantastique et le surnaturel, voilà un roman que je recommande chaleureusement. Pour ma part, le plaisir continue avec le tome 2, "Les Ombres : Les informateurs" dont j'ai déjà attaqué la lecture.
7
Avis : auteurs auto-édités / Laurent Martin - Enquête I: Tommy de Julie Wildwater
« Dernier message par marie08 le mar. 29/09/2020 à 14:23 »
Mon attirance pour le roman Laurent Martin Enquête 1 : Tommy s’est faite avant tout pour son côté paranormal. J’ignorais qu’un autre voyage m’attendait : le Québec. J’ai vraiment eu l’impression d’y être et d’entendre les gens parler avec ce charmant accent qu’on leur connaît. Sans oublier, certaines expressions québécoises qui m’ont fait sourire et parfois même rire.
Mais l’auteure ne s’arrête pas là. La fluidité et la délicatesse de son style donne à son roman une âme extrêmement forte. Je me suis tout de suite sentie attirée par l’ensemble des personnages, par leur simplicité et leur « belle aura ». Mais c’est Laurent, le personnage central, bien évidemment, qui m’a le plus touchée. Il se donne corps et âme à son métier de psy pour aider son prochain.
Et puis, il y a Tommy. Comment demeurer insensible à la souffrance de ce jeune homme ?
Il y a également un point que j’aimerais mettre en avant, c’est que Julie Wildwater a construit son récit en incluant certaines informations de fait divers qui donnent à son récit encore plus de véracité. On finit par avoir l’impression d’être au cœur d’une histoire vraie.
Merci Julie Wildwater pour ce merveilleux moment passé en compagnie de Laurent, de Tommy et tous les autres. Et bravo pour m’avoir conquise.
Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne peux que vous conseiller de le découvrir au plus vite. Vous ne le regretterez pas.

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Avis : auteurs auto-édités / Rattrape-moi de Maritza Jaillet
« Dernier message par marie08 le mar. 29/09/2020 à 14:19 »
Que dire de « Rattrape-moi » ?...
D’abord un grand bravo à l’auteure pour sa belle plume maîtrisée et son penchant pour l’histoire. Et aussi un grand merci pour m’avoir fait passée un très bon moment avec ce roman futuriste et dystopique dû aux conditions climatiques.
Dès les premières pages, je me suis sentie attiré par l’histoire et le personnage de Morgane, une jeune fille au caractère bien trempé, mais néanmoins très proche de sa famille au point de se sacrifier pour elle. Puis surgit Mathieu, un bellâtre issu de la noblesse, plus âgé qu’elle et suffisant. Mais très vite, il se révèle charismatique et surtout hyper sexy. Et là, on n’a qu’une envie c’est de les mettre dans les bras l’un de l’autre.
Toutefois, « Rattrape-moi » n’est pas qu’une romance. C’est aussi un thriller puisque la famille de Morgane semble avoir disparu au lendemain du mariage de la cadette et qu’elle-même a été agressée.
Mais qui l’a agressé ? Et pourquoi se réveille-t-elle chez un homme qu’elle ne connait pas ? Et quel est ce secret qui plane sur cette disparition ?
Grâce à un suspense savamment distillé au fil des pages, l’auteure tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.
En un mot, si vous ne connaissez pas encore « Rattrape-moi », je vous conseille vivement de le lire.
BRAVO Maritza Jaillet !!!


https://www.amazon.fr/Rattrape-Moi-Maritza-JAILLET/dp/2379600864/ref=sr_1_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&dchild=1&keywords=rattrape-moi+maritza+jaillet&qid=1601381701&sr=8-1
9
Mise en avant des Auto-édités / Bleue comme toi de Lucie Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 24/09/2020 à 16:08 »
Bleue comme toi de Lucie Renard
 
 
 
Prologue

Décembre 1991. Dans son appartement de Saint-Germain-des-Prés, une jeune femme massait ses pieds martyrisés par des escarpins trop ajustés. Le bleu sur sa cheville, souvenir cuisant d’une rivalité presqu’affichée avec une autre mannequin dans cette course à la lumière des spots, lui rappela que la vie était une jungle impitoyable.
Lentement, elle se leva, s’approcha de la fenêtre qui surplombait le sixième arrondissement de Paris. Lumière éteinte, face à la nuit noire piquée des mille lueurs de la ville, elle contempla son reflet dans la vitre. Elle n’avait pas encore vingt ans, elle avait toute la vie devant elle. Comme si une fée se fût penchée sur son berceau, elle avait cette beauté remarquable qui la faisait sortir du lot. Sélectionnée rapidement après un casting à la fin du lycée, elle avait rejoint les rangs tant convoités de cette élite qui s’affichait sur les pages de papier glacé des magazines et arpentait les floors des défilés de mode.
Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire doux. Elle repensa à cette autre femme, cette jolie blonde au physique si magnétique qu’elle avait, au prime abord, détestée pour ce qu’elle avait pris de l’arrogance. Les mois passant, elle avait compris que cette apparente froideur n’était qu’un masque pour dissimuler une grande sensibilité, frêle rempart contre la dureté d’une existence qui parfois offre mais souvent reprend.
Combien étaient-elles à avoir embrassé ces rêves de gloire, à avoir cru à l’imminence d’une célébrité aussi intense qu’éphémère. Pour devenir ce somptueux et délicat papillon que le monde entier admire, elles avaient accepté toutes les ingratitudes de la chenille : les douleurs, la fatigue, les rivalités, les coups bas, les regards lubriques et les mains parfois audacieuses.
Elle n’avait pas vingt ans. Elle fixait de ses grands yeux vert émeraude son reflet dans la vitre. Déjà, elle gagnait plus d’argent qu’elle n’en aurait jamais. Elle touchait du doigt la gloire sans voir que parfois, cette flamme blanche, séductrice, pouvait vous brûler vive. Elle vivait à toute vitesse une existence où tout était grand, trop grand parfois, où tous les excès étaient permis, où les expériences et les émotions s’enchaînaient à un rythme qui donnait le tournis.
Elle n’avait pas vingt ans. Dans le silence et l’obscurité de son appartement, elle se sentait en sécurité, comme si rien ne pouvait réellement l’atteindre. Elle était l’illusion, l’image, l’égérie peut-être, un jour, bientôt. Elle pensait à cette femme, cette jolie blonde qui attirait les regards. Elles étaient si prometteuses, disait-on.
Dehors, dans la rue, des sirènes retentissaient. Des hommes, des femmes, des blouses blanches investissaient des lieux où des drames se jouaient, où des vies ne tenaient plus qu’à un fil. Mais pas la sienne. Ici, dans le loft confortable et silencieux, elle se sentait en sécurité. Elle travaillait dur et, confiante, elle ne doutait pas que pour elle, pour celles qui, comme elle, étaient les élues, la vie promettait un océan de belles surprises.
C’est l’histoire de deux de ces femmes, deux belles plantes propulsées sur le devant de la scène du monde de la mode du début des années quatre-vingt-dix. C’est l’histoire d’un destin tragique dans lequel un océan de succès peut cacher un abîme sans fond prêt à vous engloutir.
 
I

“I’m off the deep end, watch as they dive in / I’ll never meet the ground / Crash from the surface where they can’t hurt us / We’re far from the shallow now”
Je perds la tête, regarde tandis que je plonge / Je ne toucherai jamais le sol / Je brise la surface, où ils ne peuvent nous blesser / Nous sommes loin de la surface maintenant
Lady Gaga / Bradley Cooper - Shallow (OST A star is born – 2018)


*****
Février 2019. Je lui souris. Cette femme qui, par amitié, avait accepté de m’accompagner, un vendredi soir, dans ce petit restaurant aux allures de routier, en bordure d’un rond-point, au milieu de nulle part. L’endroit était très différent des bars à vins plutôt branchés dans lesquels nous avions l’habitude de sortir. Même le GPS de ma petite voiture avait dû lutter pour trouver l’adresse. Elle entamait son troisième verre de vin blanc que la serveuse, à peine majeure, venait de déposer devant elle. Je faisais durer le premier, n’y touchant presque pas. Je conduisais pour rentrer et, étant avec elle à mon bord, j’avais conscience d’avoir charge d’âme.
—   L’égalité homme-femme, c’est n’importe quoi ! C’est un principe imaginé par les machos pour justifier leur laisser-aller et leur médiocrité, trancha-t-elle.
L’homme fronça les sourcils et chercha son prochain argument. Au niveau des joutes verbales, il ne lui arrivait pas à la cheville. Je l’avais compris, et son combat de coquelet m’agaçait déjà. Il aurait dû se cantonner à ce pour quoi il excellait : chanter.
Dix minutes plus tôt, il entamait sa dernière interprétation de la soirée, celle qui devait bouleverser mon amie. Mauvais calcul dans la synchro des chansons, sans doute. Mais il ne pouvait pas savoir.
« Would you know my name
If I saw you in Heaven
Would you be the same
If I saw you in Heaven … »
Éric Clapton et cette chanson qu’il avait composée à la mort de son fils, défenestré d’un immeuble de New York, vers la moitié des années quatre-vingt-dix… J’avais contemplé le doux visage de mon amie, ses yeux bordés de larmes qu’elle luttait pour retenir, son menton qui frémissait.
—   Tu as pitié de moi, là, c’est ça ? m’avait-elle lâché, habillant sa phrase d’un voile d’agressivité pour tenter de masquer sa détresse.
—   Non. Je ressens ta peine, je me doute à quoi elle fait écho. C’est tout, avais-je répondu, cherchant mes mots, sachant que la moindre parole maladroite serait une catastrophe alors qu’un fantôme de 25 ans en arrière nous avait, le temps d’un solo de guitare, rejointes à table.
S’arrachant à mon regard, elle avait fait signe à la serveuse, indiquant son verre vide, se justifiant à mon adresse.   
—   J’hésitais, mais là je n’hésite plus.
Puis à la jeune barmaid.
—   Vous me remettez le même, s’il vous plaît ?
Même brisée, même sur la voie de l’ébriété, elle était belle. Elle avait cette classe inhérente aux belles familles, à l’éducation bercée de culture, de livres classiques, de soirées de rallye ignorant au départ la lutte des classes car placée d’office au-dessus de la mêlée. Elle vérifia le nœud de son foulard. Je ne la dévisageai pas plus longtemps, consciente de son trouble, immense. Je lui laissai le temps d’être triste, le temps d’une chanson qui la bouleversait plus que les mots eux-mêmes.
Je reportai mon attention sur le chanteur. Sa voix était belle, claire. Il maîtrisait chaque note, chaque accord, chaque intonation. Il avait du « métier ». Il suscitait l’admiration. Il le savait. Il en jouait, même. Pour tenter de m’impressionner, notamment. Il avait un petit faible pour moi, il me l’avait dit. Je n’étais pas plus que cela intéressée, ma vie était déjà assez compliquée comme cela sans y adjoindre un mec et ses casseroles. Mais j’étais curieuse, et avouons-le, un peu flattée. Alors, j’étais venue écouter son répertoire de chansons d’amour pour la Saint Valentin. Soyons honnête, j’adorais sa voix. Mais de là à me laisser séduire, il y avait des kilomètres. Alors, j’avais demandé à mon amie de m’accompagner. Je n’avais pas eu à argumenter. Elle avait immédiatement accepté, ajoutant que la soirée serait amusante.
Dans le restaurant, la clientèle composée pour la plupart de couples et de groupes d’amis avoisinant l’âge de la retraite, jetait des regards curieux ou franchement désapprobateurs à l’étrange couple que nous formions toutes les deux, en jeans, pulls et baskets assortis. Il était sans doute évident pour eux que deux femmes sortant ensemble pour cette fête des amoureux formaient un couple… Je m’amusai de l’étroitesse d’esprit qu’avaient les gens, parfois. J’en jouais, me délectant de cette légère provocation gratuite pour apporter du piment à la soirée. Car, non, nous n’étions pas un couple. Mais nous étions unies par une amitié si forte que le paraître était loin d’être embarrassant, bien au contraire.
Le chanteur tentait d’accrocher mon regard. Je le lui accordai volontiers. Bientôt, les dernières paroles égrainées, il rangea son micro. Il commanda une bière, et vint s’asseoir à notre table. Je le congratulai sur sa prestation. Les convives avaient dansé, applaudi, repris les refrains en cœur. C’était une bonne soirée pour l’artiste qui, du coup, se sentait en confiance.
Il se lança dans la conversation, l’âme conquérante affichant une volonté d’énoncer de grands préceptes de vie. Il avait sans doute cru que tout le monde serait aussi conciliant que moi, qui acceptais les divergences d’esprit et, parfois, les limites des expériences de chacun. C’était mal connaître Émilie. Ou ne pas la connaître du tout, d’ailleurs. Alors qu’il aborda le danger que représentait le métro parisien pour une femme seule, lui qui n’avait, en tout et pour tout, dû se rendre dans la capitale française que deux fois, pour y prendre le bateau-mouche et visiter la Tour Eiffel, et encore.
Sans prévenir, elle envoya les boulets rouges. Encore bouleversée par les réminiscences réveillées par les Larmes du Paradis  d’Éric Clapton, elle n’avait plus de filtre. Il la rabroua, prêt à en découdre. J’assistai, me congelant littéralement sur place, à l’effondrement de la soirée qui, pourtant, avait bien commencé. Mais Émilie n’entendait pas se laisser enseigner la vie qu’elle avait vécue par cet homme aux idées passablement étriquées.
Je renonçai à compter les points. Ils allaient sans doute finir à égalité au niveau énervement. Je me contentai d’analyser comment on en était arrivés là. Mon chanteur ne connaissait pas les signes qui indiquaient une éruption volcanique imminente de mon amie qu’il voyait pour la première fois. Je savais quant à moi, par expérience autant que par sensibilité, la décrypter et saisir ces infimes indices du réveil de sa souffrance interne qui indiquaient qu’il fallait urgemment laisser couler…
—   Je sors fumer, indiqua-t-elle, bousculant sa chaise qui vacilla dangereusement avant de retrouver sa stabilité.
Restée seule avec mon chanteur un peu déboussolé, je m’employai à le rassurer.
—   T’inquiète, ça va aller. Elle souffre. Tu ne pouvais pas le savoir. Il faut laisser couler. Laisse tomber le débat.
—   Oui mais je pense que…
—   Peut-être mais il faut lâcher l’affaire. Ça ne sert à rien, là. Et puis c’était une bonne soirée. Il ne faut pas la gâcher.
Il fit mine de se ranger à mon point de vue, soucieux de me plaire. Je l’entraînai sur le terrain confortable du succès rencontré par ses interprétations. Il se rasséréna. Je m’autorisai à reprendre la respiration que j’avais, temporairement, retenue.
Émilie revenant, je choisis, pour détendre l’atmosphère, de porter la conversation sur un moment de la soirée où je ne m’étais pas particulièrement illustrée.
—   J’avais tellement peur, et je suis sûre que j’ai chanté tellement faux ! me raillai-je moi-même.
Plus tôt dans la soirée, le chanteur m’avait invitée à le rejoindre au micro pour interpréter en duo « Shallow » de Bradley Cooper de Lady Gaga. Glacée de trac, j’avais tenté de limiter la casse, sachant très bien que mes tentatives étaient vaines. Néanmoins, j’avais pris du plaisir à cet acte, légèrement fou à mes yeux, devant un public de personnes que sans doute je ne croiserais plus jamais.
—   Ce n’était pas si mal, m’accorda le chanteur. La deuxième partie était déjà beaucoup mieux, ajouta-t-il.
—   Au moins, elle, elle l’a fait, renchérit Émilie. Moi je n’en aurais pas eu ce courage.
La chaleur des mots bienveillants de mon amie m’enveloppa. Je me détendis un instant. Je voyais néanmoins que l’homme cherchait le prochain sujet de débat et je me dis que j’en avais assez vu pour la soirée.
—   On va y aller ? proposai-je.
Émilie acquiesça.
—   Je t’attends dehors, j’en fume une petite, proposa-t-elle. 
Je pris une minute pour dire au revoir au chanteur qui posa avec douceur deux bises sur mes joues, d’un air de regret.
—   J’ai chanté pour toi, ce soir, me souffla-t-il à l’oreille. 
Une chaleur m’envahit. Ce n’était pas forcément un sentiment agréable. C’était un mélange de plusieurs choses, entre le plaisir de se sentir désirée et l’inconfort de saisir que la personne en face attend quelque chose en retour. Je ne répondis pas et m’éloignai légèrement. Je lui sus grée de ne pas tenter davantage. Je n’avais pas envie de monopoliser encore de l’énergie pour le repousser, après cette soirée riche en émotions diverses.
Une fois dehors, le froid me saisit. Je resserrai autour de moi les pans de mon blouson. Je rejoignis Émilie qui finissait sa cigarette, mon chanteur sur les talons. Ce dernier semblait vouloir verser une dernière pincée de piment à la discussion.
—   Mais quand même, tu as besoin d’un homme dans ta vie, affirma-t-il en fixant mon amie, pour exprimer sa critique sur son statut de célibataire libérée. Toi aussi, Lucy, ajouta-t-il à mon intention.
—   Je n’ai pas besoin d’homme dans ma vie. Ce sont les hommes qui finissent toujours par avoir besoin de moi, le rembarrai-je, agacée.
Il me dévisagea, l’air surpris, peu habitué à ce que je me départisse de la douceur aimable que j’affichais en général en public. Son ignorance candide de qui j’étais réellement me frappa. Il n’ajouta rien. Je rejoignis ma voiture, Émilie à mes côtés. Nous nous enfuîmes dans la nuit noire de ce trou perdu.
 
II

“ I am flying / Like a bird / Cross the sky / I am flying / As in high clouds / To be near you / To be free ”
Je m’envole / Comme un oiseau / À travers le ciel / Dans les nuages d’altitude / Pour être près de toi / Pour être libre.
Rod Stewart - Sailing (Album: Atlantic Crossing - 1975)


*****
Janvier 1992. La maquilleuse appliquait une troisième couche de produits sur le visage d’Émilie. Déjà plus d’une demi-heure qu’elle était à pied d’œuvre. Émilie jeta un coup d’œil vers le miroir d’à côté. Le maquillage de Tam venait d’être achevé. Comme d’habitude, elle était parfaite. Pour Émilie, c’était toujours un peu plus long. Les responsables de casting la choisissaient souvent comme modèle pour son visage très neutre qu’un bon make-up pouvait métamorphoser en n’importe quel type de personnage. Pour Tam, c’était différent. Son visage, au naturel, rayonnait d’une beauté tellement parfaite que même sans artifice, tous les hommes se retournaient sur elle.
Suivant des yeux l’image de son amie renvoyée par le miroir, Émilie vit Tam se diriger vers les salons d’habillages. Bientôt, elle passerait la première tenue du défilé. Le Salon du Prêt-à-Porter de la Porte de Versailles à Paris était l’un des plus importants d’Europe. Il attirait de nombreux professionnels et détaillants qui venaient y choisir les pièces des collections qu’ils proposeraient à leur clientèle dès l’automne suivant. Du fait des délais de fabrication des pièces, les défilés présentaient toujours des collections en décalage de six mois avec ce que l’on pouvait trouver dans les boutiques.
Pour cette collection, le couturier Karl Fitzgerald avait innové dans les mélanges de matières. Il avait, dans plusieurs créations, allié la soie et la viscose, des matières naturelles, avec le tulle pour créer des formes vaporeuses et aériennes. Des jupons, savamment taillés en oblique pour un aspect déstructuré, complétaient sa signature pour cet hiver. Émilie avait hâte d’enfiler sa première tenue, de fouler les planches de l’estrade de son pas leste et assuré, perchée sur des talons vertigineux qui lui feraient largement dépasser le mètre quatre-vingt-dix. Elle aimait ce moment où l’on effectue les premiers pas vers le public, au rythme imposé par la musique entraînante sélectionnée par le couturier comme l’inspiration sonore de la saison. L’adrénaline qui se mêlait alors à son sang la faisait se sentir plus vivante que jamais.
Enfin maquillée, Émilie rejoignit Tam dans les salons d’habillage. Son amie avait enfilé une robe longue dans des tons vert émeraude et terre de Sienne que rehaussait son abondante chevelure blonde. Coupée en biseau, très décolletée dans le dos, c’était un modèle magnifique que la jeune femme mettait parfaitement en valeur. Émilie eut un instant le souffle coupé par la beauté de son amie. A chaque fois, cela lui faisait le même effet. Les mois qui passaient ne parvenaient pas à ternir l’admiration d’Émilie pour Tam.
Émilie décrocha sa tenue, une tunique fluide dans des tons lie-de-vin dont le drapé dénudait les épaules. Elle la porterait avec un pantalon noir agrémenté d’une bande argentée piquée de strass magenta le long de la jambe. La coupe large du pantalon conférait à sa démarche une souplesse légère, comme si elle eût pu se déplacer sans toucher le sol.
—   Tu es belle, ma chérie, glissa Tam à l’oreille d’Émilie en passant près d’elle.
Émilie sourit, attrapa au vol la main de Tam, laissa ses doigts courir le long de la paume si douce, jusqu’aux ongles vernis de brun doré, avant de la laisser filer. Le début du défilé était imminent.
Les filles se placèrent dans leur ordre de passage. Les habilleuses se tenaient prêtes pour assister les changements de tenue. Rien n’était laissé au hasard. Chaque fille qui terminait un passage était immédiatement prise en charge pour se changer en quelques secondes et effectuer les retouches éventuellement nécessaires sur son maquillage. Bientôt, les coulisses bourdonneraient comme une ruche et Émilie ne penserait plus à rien d’autre qu’à ses passages successifs, se méfiant des éventuels coups de pieds que certaines filles pourraient lui administrer par maladresse ou, plus probablement, pour attiser la compétition.
Elles enchaînaient les passages à un rythme soutenu. Émilie laissait l’instinct, acquis par plusieurs années de mannequinat, la guider dans cette routine parfaitement orchestrée. Quarante-cinq minutes plus tard, tout était terminé. Les robes allaient regagner les ateliers de haute couture où elles seraient nettoyées et entreposées précieusement pour le Salon de Milan la semaine suivante, avant de prendre le chemin de la Fashion Week de New York.
Sans prendre le temps de se démaquiller, les deux filles se changèrent rapidement. Un jean, une chemise blanche cintrée, un blazer, Émilie troqua ses escarpins vertigineux pour une paire de Converse et rejoignit Tam qui brossait ses cheveux. Les deux jeunes femmes se ruèrent hors des halls d’exposition alors que la foule commençait à se disperser. Vingt-deux heures trente. Les locaux fermeraient au public à vingt-trois heures. Débuterait alors le ballet des gens de l’ombre, ceux qui démontaient les stands, rangeaient les précieuses pièces des collections dans les penderies portatives et les carnets de commandes dans les pilot-cases, chargeaient les camions. La plupart d’entre eux ne seraient pas chez eux avant quatre ou cinq heures du matin.
Dans la rue, Porte de Versailles, Tam arrêta un taxi. Les deux femmes se laissèrent tomber sur la banquette moelleuse et légèrement crasseuse.
—   A la Locomotive, s’il vous plait, indiqua Tam, avant de poser sa tête sur l’épaule d’Émilie.
Cette dernière lui caressa la joue, distraitement, savourant ce moment de calme et de repos avant la soirée. Elle aimait quand son amie s’abandonnait ainsi. Cela lui arrivait rarement. Tam était souvent sur le qui-vive, prête à en découdre. Elle ne s’accordait de moments de lâcher-prise qu’avec Émilie. Cette dernière alluma une cigarette qu’elle passa à Tam. Le conducteur du taxi ouvrit la fenêtre arrière du véhicule, laissant le vent froid de janvier pénétrer dans l’habitacle.
—   Je ne fume pas, expliqua-t-il, alors vous comprenez…
—   Hmm mouais, marmonna Émilie, légèrement agacée.
Tam prit une bouffée, puis rendit la cigarette à son amie tout en soufflant la fumée au dehors. De sa main qui ne tenait pas la clope, Émilie caressait toujours la joue douce, couverte de crèmes et de fonds de teint. De l’autoradio grésillant, la voix rauque de Rod Stewart racontait sa traversée.
« I am flying / Like a bird / Cross the sky / I am flying / As in high clouds / To be near you / To be free ».
Émilie sentait son cœur se serrer, sans qu’elle ne sût vraiment pourquoi. La tension accumulée au cours de cette journée de salon peut-être, l’enjeu du défilé, la pression qui retombait, tout à coup, dans le taxi qui filait dans la nuit illuminée de Paris.
—   J’en veux un ce soir, annonça Tam. Je veux fumer puis j’en veux un, beau, pas trop con. J’ai envie.
—   Hum hmmmmm, approuva Émilie.
La jeune femme se disait que ce pourrait être une bonne idée. Cela ferait du bien, de s’oublier, quelques minutes ou quelques heures, dans les bras d’un homme. Sentir son corps vibrer, s’envoler, légère comme cet oiseau dans le ciel du chanteur à la voix rauque, vers ces nuages d’altitude. A cette idée, son corps frémit dans une douce chaleur impatiente. Distraite, elle jeta le mégot par la fenêtre du taxi, d’une pichenette, alors que le véhicule arrivait en vue des lumières du Moulin Rouge. Bientôt, il se garait en double file devant la boîte de nuit. 
—   Ça fait quatre-vingt-douze francs, indiqua le chauffeur, blasé.
Tam lui tendit un billet brun à l’effigie de Delacroix et fit un petit geste de la main qui indiquait « gardez la monnaie ». Dehors, une file d’hommes et de femmes attendaient de s’attirer les bonnes grâces des videurs pour pouvoir pénétrer dans la boîte. Rapidement, l’un des vigiles avisa les deux femmes. S’avançant vers elles, il écarta la foule et les escorta, sans un mot, vers l’entrée. Elles passèrent sans s’arrêter devant le guichet où les visiteurs payaient leur forfait. Le videur leur ouvrit le rideau et s’effaça devant elles.
Immédiatement, la musique enveloppa les deux jeunes femmes. Le rythme de la basse leur martela les tempes et fit vibrer leur cage thoracique, pénétrant directement jusqu’au cœur comme autant de fléchettes d’adrénaline.
—   Je veux fumer, annonça Émilie, entraînant son amie à travers la salle embrumée, vers les toilettes.
Elle roula leur joint, plaçant les petites feuilles avec une habileté qui traduisait l’habitude. Cela ne lui prit pas plus d’une minute. Elle l’alluma, le tendit à Tam qui le porta à ses lèvres et tira une longue bouffée avec un plaisir non feint.
Émilie reprit le joint et fuma à son tour. Puis elle entraîna son amie hors des toilettes. Les deux jeunes femmes descendirent à l’étage inférieur où ABBA célébrait la Dancing Queen. Les deux amies s’élancèrent sur la piste où la foule des danseurs les enveloppa comme un cocon vaporeux et mouvant.
« See that girl / Watch that scene / Digging the dancing queen »
Leur joint consumé, elles se dirigèrent vers le bar. Le serveur les reconnut et leur servit un gin tonic, sans qu’elles n’aient eu à demander quoi que ce fut. Puis il libéra un espace sur le zinc. Elles lui sourirent, récupérant leurs consommations. Elles trinquèrent vivement, au risque de fendre les verres, et burent une grande lampée d’alcool. Émilie, la première, grimpa sur le bar, bientôt suivie par Tam. Seules au monde, elles ondulaient, se trémoussaient, maîtrisant parfaitement leurs pas sur le zinc étroit. Les voix d’Abba s’égosillaient à l’unisson.
« Gimme, gimme, gimme a man after midnight ! »
Tam attrapa Émilie par la taille, l’enlaça. Ainsi collées, les deux amies se mouvaient à l’unisson, seules au monde, surplombant cette foule de danseurs. Leurs gestes se faisaient langoureux, provoquants, tendres et énergiques à la fois. Sur la piste de danse, les hommes les dévoraient du regard, laissant voguer leurs fantasmes sur les corps harmonieux des jeunes mannequins. Les femmes, les yeux tout aussi scotchés sur elles, les admiraient ou les haïssaient, souvent un peu des deux.
Laissant leurs corps onduler au rythme de la musique, les deux femmes perdirent la notion du temps, dans une volupté rythmée par les accords des guitares et les voix chaudes. Depuis longtemps, les blazers avaient rejoint l’arrière du bar. Les chemises, manches retroussées, entrouvertes, laissaient apercevoir la dentelle des soutiens-gorge. Sur les visages aux yeux mi-clos et aux lèvres entrouvertes sur un sourire, des gouttes de sueur perlaient, attisant l’excitation des hommes comme des femmes, qui ne perdaient pas une miette du spectacle.
Combien de temps dansèrent-elles ainsi ? Transportées d’émotions, elles ne sauraient le dire. Quand, bien plus tard, essoufflées et assoiffées, elles se laissèrent glisser au bas du bar, un groupe d’hommes les abordèrent sans détour.
—   On peut vous offrir un verre ?
Elles hochèrent la tête en guise d’assentiment, souriant à leur empressement et firent un signe au serveur. Immédiatement, deux gin tonic apparurent sur le zinc. Les bulles claires scintillaient dans les verres. Les jeunes femmes burent une grande lampée.
Émilie posa son regard sur Tam. Déjà, un grand blond lui susurrait des mots doux à l’oreille. D’apparence docile, elle lui souriait, emmêlant ses doigts à ceux de l’homme qui n’en croyait pas sa chance. Elle le voulait, Tam, son homme d’après minuit. Un beau brun au regard de glace s’approcha d’Émilie, enserra sa taille fine de son bras. Elle sentit la chaleur de sa main contre sa hanche. Songeant « pourquoi pas ? », elle laissa sa tempe se poser contre l’épaule du prétendant. Bientôt, elle se retrouva à danser tout contre lui, épousant les reliefs musculeux de ce corps qui, déjà, lui faisait envie.
Les verres se succédèrent, les danses aussi. Les mains se firent plus audacieuses, repoussant les limites. Bientôt, les langues se mêlèrent. Au cœur de l’obscurité, les deux jeunes femmes entrainèrent les deux hommes dans un taxi qui s’évanouit dans la nuit vers le boulevard Saint Germain.
Dans l’appartement, Émilie se laissa tomber sur son lit défait. Le beau brun ferma la porte de la chambre d’un coup de pied, laissant Tam et l’homme blond prendre leurs aises sur le vaste canapé. Audacieux, l’homme embrassa Émilie, la dévora de baisers, la couvrit de son corps. Sûr de son pouvoir envoutant, il lui fit sentir son désir pulsant, faisant écho à celui de la jeune femme. Dans un élan de conscience, elle attrapa un préservatif dans la table de nuit, alors que ses vêtements tombaient un à un sur le sol.
L’église Saint Germain des Prés sonna les quatre coups de l’heure, puis quatre coups de carillon retentirent. Sur l’épaule d’Émilie, la tête de l’homme se faisait lourde alors qu’il sombrait peu à peu dans le sommeil. L’étreinte avait été puissante, la jouissance rapide, presque décevante. La sueur qui séchait peu à peu sur les épaules et le dos donnait à la peau un toucher froid et poisseux. La jeune femme repoussa le poids inerte, d’abord doucement, puis avec plus de force. Il grogna. Elle le secoua.
—   Hey ho, tu t’en vas maintenant.
—   Hein… ? lui répondit une voix ensommeillée et rauque.
—   Tu te casses. On a fini, nous deux.
Surpris, l’homme ouvrit les yeux et dévisagea la jeune femme, doutant d’avoir bien entendu.
—   C’est une plaisanterie ? demanda-t-il, avant de chercher à enlacer la jeune mannequin et d’ajouter, viens là, ta peau est douce.
Émilie repoussa la main baladeuse.
—   Allez, debout. Tu dégages.
—   Mais enfin, quelle heure il est ? C’est le milieu de la nuit.
—   Oui. Et c’est l’heure où tu t’en vas.
—   Mais t’es pas bien ? Viens. Je partirai tout à l’heure, avec le premier métro.
Il tenta encore une fois de toucher la jeune femme, qui le repoussa violemment, cette fois.
—   Tes fringues et tu te casses ! rugit-elle.
—   Mais t’es folle ?
Abasourdi, il récupéra son caleçon, son jean, obtempéra. Il ne saisissait pas comment ces yeux qui, quelques minutes auparavant, brillaient de plaisir dans ses bras, pouvaient désormais lancer de tels éclairs de haine.
Émilie ouvrit la porte donnant sur le salon. Tam en était au même point, lançant à l’homme près d’elle sa chemise froissée.
—   Mais comment je vais rentrer ? Le premier métro n’est pas avant cinq heures…
—   On s’en cogne. A pied, en taxi, tu te démerdes.
—   Vous êtes deux salopes ! Osa le blond.
—   Casse-toi, rugit Émilie, poussant l’homme contre le chambranle de la porte d’entrée de l’appartement.
L’homme eut à peine le réflexe d’ouvrir le battant pour ne pas se manger le bois massif en plein visage. Les deux hommes, braillant des insultes, disparurent dans l’escalier, ne prenant même pas le temps d’appeler l’ascenseur. Dans la rue, ils proféraient encore des injures, chacun d’eux trouvant une légitimité dans les paroles outrées de l’autre. Bientôt, la rue redevint silencieuse.
Émilie s’approcha de Tam qui s’était recroquevillée sur le canapé, frissonnante. Elle enveloppa son amie de ses bras. Tam chercha sous les coussins de quoi rouler un joint. Bientôt, la pièce ne fut plus éclairée que par l’extrémité incandescente du pétard.
—   Viens, on va dormir un peu, chuchota Émilie, entrainant son amie dans la chambre.
Serrées l’une contre l’autre, les deux jeunes femmes ne tardèrent pas à sombrer dans le sommeil.
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Avis : auteurs édités / Légende et notation lecture
« Dernier message par Apogon le mar. 22/09/2020 à 15:50 »
Afin qu'il n'y ait pas de malentendus ou de quiproquos, voici la légende de mes notations :

:etoile: : J'ai pas du tout aimé.
:etoile: :etoile: : J'ai très moyennement aimé.
:etoile: :etoile: :etoile: : Bon livre malgré quelques aspects un peu décevants.
:etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: Bon livre malgré quelques aspects un peu décevants. quelques points à retravailler.
:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: : J'aime bien : bon moment de lecture.
:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: : J'aime beaucoup, pas loin du coup de cœur.
:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: : Coup de cœur, tout m'a plu.
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