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Mise en avant des Auto-édités / Succube T1-La Tentatrice de Florian Gautier
« Dernier message par Apogon le jeu. 26/03/2020 à 15:19 »
Succube T1-La Tentatrice de Florian Gautier
Chapitres 1 à 5 fournis par l'auteur


Chapitre premier

Blottie contre moi, la jeune Victoria effleurait ma peau de son souffle, provoquant moult frissons qui n’étaient pas sans réveiller mon appétit. Je laissais ma main se perdre dans sa chevelure dorée, les yeux rivés sur les livres qui ornaient l’étagère nous faisant face. Je découvrais ainsi de nombreux titres qui ne m’étaient pas inconnus, quand je ne les avais pas carrément écrits moi-même. Ce qu’elle ignorait bien entendu,car j’usais de nombreux pseudonymes afin de conserver un certain anonymat. Les déplacements à travers le pays ou les discussions avec les lecteurs, si appréciés ou détestés, c’était selon, de mes confrères et consœurs m’étaient épargnés. Je décalai lentement la jeune femme de mon côté, me glissai hors du lit sans un bruit. Elle remua légèrement, étreignit son oreiller pour se rendormir profondément. Je n’aurais su dire qui du soulagement ou de la déception était le plus présent en moi en cet instant, mais haussai les épaules pour me défaire de ces sentiments. Je pris l’un des livres de sa bibliothèque et le feuilletai d’un œil habitué et connaisseur. Un jour de plus de Christian Layort, un sacré connard celui-là. Aussi faux à l’oral qu’à l’écrit, menteur comme pas deux et voleur avec ça. En bref, une sacrée pourriture… Je parcouru le livre, m’attardai sur quelques pages et étouffai un grognement. C’était l’un de mes romans qu’il avait détourné ! Le fils de…
Non, non, du calme, ne deviens pas vulgaire. Je reposai le livre avec délicatesse… Enfin, c’était prévu ainsi. Car en réalité, j’en profitai pour l’écraser contre un autre bouquin de cet odieux personnage, ce qui fit remuer ma conquête de la nuit dans ses draps avec un bref gémissement, mi-plaintif, mi-suggestif. Je jetai un œil vers elle et me renfrognai en constatant qu’elle dormait toujours. Mon regard se posa sur le réveil qui indiquait trois heures vingt sept minutes et je soupirai intérieurement. Mon appétit se réveillait doucement. Mais pas celui que je pouvais contrôler. L’autre… Je me mis en quête de mes vêtements, tâche rendue ardue par le manque de luminosité dans la chambre et l’éparpillement de nos affaires que nous avions jetées pêle-mêle dans notre désir ardent de profiter du corps de l’autre. Je parvins néanmoins à me revêtir entièrement et à quitter la chambre sans un bruit. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, je décidai de ne pas laisser de petit mot ou de numéro à mon amante du soir. Il valait mieux pour elle que nos routes ne se recroisent plus jamais, ma vie n’était pas à la portée de tous.
Je me déplaçais, comme une ombre, dans les rues de Paris, recherchant de quoi me sustenter. Ce n’était pas le plus évident à cette heure-ci, si on ne savait pas où chercher. Fort heureusement, ce n’était pas mon cas. Je passai devant un bar pour le moins miteux, le contournai pour lorgner la petite ruelle qui se trouvait derrière. Une odeur d’urine fortement incommodante me parvint et me retourna l’estomac. Je fronçai le nez avec dégoût, mais ne fis pas la moindre remarque, observant les badauds qui se trouvaient là et essayaient tant bien que mal de ne pas rendre le contenu de leur estomac. Sur les cinq présents, trois échouèrent. Pauvres choux. L’idée de sentir le vomi ne me tentant pas outre mesure, je décidai de me concentrer sur les deux restants. Ceux-ci titubaient, louchaient fortement et avaient le pantalon trempé. Et pas parce qu’ils s’étaient renversé un verre dessus manifestement. Ma faim continuait de me tirailler et je commençais à désespérer de pouvoir la satisfaire ici quand la porte s’ouvrit. Un homme en sortit en volant à travers la ruelle, un autre à sa suite, bien en équilibre sur ses pieds. Le premier s’écrasa dans les ordures avec un cri quand le second crachait et roulait des muscles.
— T’as rien à faire là, pédale !
Ooooh, un homophobe, macho, viril, mauvais… Tout à fait mon genre.
Le premier se releva maladroitement. Il était fluet, un gamin comparé à l’autre colosse.
— Attendez… (fit-il en titubant.) Je veux pas…
Colosse s’avança, tapa du pied, le visage déformé par une haine palpable.
— Dégage !
Le gamin eut l’intelligence de ne pas insister et prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Il n’était pas idiot au moins. Son agresseur me regarda… me lorgna serait plus exact, avec avidité. Une habitude, surtout dans ce genre d’endroit. Aucun respect pour les homosexuels, alors pour une femme, il ne fallait même pas y compter.
— T’es mignonne toi… Pour une négresse.
Je fis claquer ma langue devant un tel sens des convenances. Négresse… Je n’osai imaginer l’aversion que j’aurais provoquée en lui si je n’avais pas été métissée ! Mais je passai outre. Après tout, c’était ce que j’étais venue chercher, non ?... Il me zieutait avec insistance… avec un désir tout à fait évident. Je l’aurais deviné, même sans les gestes obscènes qui accompagnaient ses regards lubriques. Au moins, il n’y avait pas le moindre doute possible quant à ses intentions. Il m’indiqua un coin à l’écart, au fond de cette ruelle sordide et puante. Mon regard se posa sur l’endroit désigné, puis sur les badauds qui nous entouraient. Je lui offris ce qui pouvait s’apparenter à un regard embarrassé. Il n’en fallut pas plus pour que mon Colosse fasse de nouveau jouer ses muscles, aboyant sur les badauds pour les chasser, comme un bon toutou. J’aurai pu voir là quelque galanterie… Si j’en venais à oublier ses regards concupiscents et son signe de tête impératif m’invitant… m’ordonnant de le rejoindre maintenant que la rue était vidée. Je minaudai un peu, pour la forme, avant de lui emboîter le pas, me retrouvant prise entre lui et des caisses de bières vidées et dégoulinantes. Je préférai ne pas savoir ce dont il s’agissait et me tournait vers mon Colosse, un sourire enjôleur sur les lèvres..
— T’es bonne…
Que de charmants compliments. Un vrai poète s’il en fut. Je papillonnai des yeux en réponse. Je ne lui en offrirais pas plus niveau charme. C’était déjà beaucoup. Nul besoin de faire plus pour un tel type… Ce serait perdre du temps et de l’énergie pour rien. Il m’attrapa par le poignet, me tira à lui avec force. Je lâchai un gémissement mi-plaintif mi-suggestif en réponse, imitant Victoria, quittée précédemment. Manifestement, ça lui plaisait beaucoup. Il se colla à moi. Je pouvais sentir sa raideur contre mon bas-ventre tandis qu’il me soulevait pour me poser sur une poubelle dégoûtante. J’avais envie de refuser, mais je n’en fis rien. Il faudrait que je lave mon jean en rentrant…
Il attrapa mes seins, les malaxa sans aucune douceur avant de déchirer mon chemisier d’un coup sec, dévoilant mon soutien-gorge rouge brodé. Colosse arracha mes bonnets sans attendre et prit mes tétons en bouche. Je devais reconnaître qu’il savait y faire… Je les sentis rapidement durcir sous ses coups de langues, me procurant de doux frissons de plaisir. Il défit son pantalon tout en mordillant mes tétons et sortit son membre bien dur. Je savais très bien ce qu’il attendait de moi. Mais je ne me sentais pas d’humeur à m’agenouiller, surtout pas dans pareille crasse. Je l’empêchai de reculer en refermant mes jambes autour de sa taille, en le regardant de manière suggestive. Il ne se fit pas prier. Sortant une lame, ce qui bien sûr, me fit un peu sursauter et m’inquiéta durant une demie-seconde, il découpa mon jean et ma culotte avec. Le bon côté des choses ? Je n’aurais rien à relaver derrière au moins… Ses doigts vinrent entre mes cuisses. J’étais chaude, mouillée… Et il ne se retint pas de le commenter.
— J’savais que t’étais une belle salope.
Toujours aussi subtil. Pauvre con.
— Ta salope ? (minaudai-je.)
— Putain ouais !
Il explora mon intimité quelques secondes de ses doigts mal entretenus, puis attrapa sa queue, la branla, avant de me pénétrer sans aucune douceur. Et il commença des va-et-vient qui ressemblaient plus à des coups de boutoir, aucunement préoccupé par mon plaisir mais uniquement par le sien. Il émit assez rapidement quelques râles, mais cela ne retira rien à sa vigueur. J’aurais même pu commencer à apprécier nos ébats, passé la douleur initiale… S’il ne prenait pas la peine de commenter, et de me demander de faire la même chose en retour.
— Oh ouais ! T’aimes ça hein ! Oh putain, c’est bon ! Dis-le !
Je soupirai intérieurement.
— Oh oui, c’est bon… (dis-je d’une voix lancinante.)
Je n’étais pas très motivée, ce qui ne semblait nullement le déranger ni l’émouvoir. Je me concentrais sur autre chose, prenant mon pied comme je pouvais. Mes pensées m’emmenèrent bien loin de notre petite ruelle crasseuse, m’accrochant à des images que je trouvais particulièrement érotiques, ou repensant à ma compagne précédente… La chaleur inondait peu à peu mon bas-ventre et pas grâce à lui ! Bon, il n’y était pas forcément totalement étranger non plus mais… Je le sentis frémir, tendre ses muscles, proche du point de rupture. Mes mains, jusqu’ici passives, prirent son menton en coupe. Nos lèvres s’unirent dans un baiser sauvage ! Je sentais sa langue essayer de forcer l’entrée. Mais j’attendis de le sentir jouir en moi pour l’accepter. Il m’entraîna dans un tourbillon violent et sans passion. J’avais l’impression qu’il essayait de m’arracher la langue. Mais alors que ses muscles se détendaient, qu’il se ramollissait en se laissant reposer contre moi, j’entrai en action, commençant à me nourrir. Me nourrir de lui… Au début, il poursuivit le baiser, insouciant. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que quelque chose clochait. Il n’était pas aussi idiot qu’il le laissait paraître. Mais je n’étais pas décidée à le relâcher. Colosse essaya de se défaire de mon étreinte, je le lui refusai. Il essaya ensuite de reculer la tête. Je le lui refusai de nouveau, enlaçant son cou de mes bras, le bloquant contre moi. Il avait de la force et il me fallut user de mes talents pour le maintenir. En d’autres termes, user de mes capacités surnaturelles. Je le sentais qui s’agitait, qui paniquait tandis que son énergie s’échappait de son corps pour rejoindre le mien, s’écoulant de ses lèvres pour pénétrer les miennes, me liant directement à son cerveau en ce moment unique de relâchement complet. Ses tentatives se firent de moins en moins virulentes. Il ramollissait de plus en plus. Et même, il rapetissait un peu. De vagues gémissements s’échappèrent de sa bouche, étouffés par mes lèvres, par nos langues mêlées, par la mienne, qui menait désormais la danse. Une danse sensuelle et délicate. Je me sentais merveilleusement bien, me nourrissant avec appétit de sa force vitale. Ma peau frémissait, des picotements agréables la parcoururent tandis qu’une onde de chaleur me traversait de part en part. Je me cambrais, gémissais silencieusement. Le plus puissant des orgasmes. L’extase ! Il n’y avait pas d’autres mots pour le décrire. Colosse ne luttait quasiment plus, pratiquement vidé de toute substance. Si je continuais notre étreinte, il en perdrait la vie… Ce n’était pas forcément une mauvaise chose au vu de l’individu et de ce que je parvenais à voir dans sa tête, ses pensées et souvenirs, souvent sordides, traversant mon esprit, mais je n’aimais pas l’arrière-goût que laissait l’ultime étincelle de vie. Je relâchai mon amant de circonstance. Il laissa échapper un faible râle et s’effondra, sans force. Il avait perdu énormément de poids, son corps n’avait plus aucune ressemblance avec celui d’un colosse. Il était peut-être même devenu plus frêle que le gamin qu’il avait martyrisé tout à l’heure. Je le dominais de toute ma taille et il me regardait avec horreur, terrifié. Cela pouvait se comprendre. Je venais de le priver de sa force vitale, ne lui laissant que de quoi survivre. Et bien entendu, je n’avais plus du tout la même apparence qu’avant nos ébats. Deux cornes ornaient désormais mon front et une gemme de lumière mauve dansait entre elles. De larges ailes avaient poussé dans mon dos, des ailes que j’étirais afin de me donner plus d’allure et de l’effrayer davantage non sans en tirer un plaisir malsain. Mes yeux luisaient dans l’obscurité d’une teinte orangée. Un corset de cuir recouvrait mon torse et mes seins, les bombant plus qu’ils n’en avaient besoin. Et une queue s’enroulait autour de ma taille, puis de mes jambes, dansant et fouettant l’air, terminée en pique. Je me léchais les babines, dévoilant une langue bien plus longue que d’ordinaire, fendue en deux à son extrémité, comme celle d’un serpent.
— C’était bon. (dis-je d’une voix suave.)
Il tremblait à mes pieds, recroquevillé. Et j’aimais le voir ainsi, j’aimais le dominer de toute ma taille, le sentir impuissant entre mes doigts, à ma merci. Mon type d’homme… Le type que j’aimais déposséder de leur énergie. Des ordures sans âme. Enfin, presque… Sans, ils n’auraient aucune utilité. Je me penchai vers ma proie, posai un doigt sur son front. Il frémit davantage.
— Tu ne vas pas mourir. (le rassurai-je.)
Du moins, normalement. Il était déjà arrivé bien entendu que certains ne survivent pas au processus de captation énergétique. Mais au fil des siècles, j’avais appris à me contenir, à ne pas prendre au-delà du seuil acceptable par les mortels. Je fermai les yeux, connectai une nouvelle fois nos esprits afin de changer sa mémoire, ses souvenirs. D’effacer ma présence et cette nuit. Il s’endormit à mes pieds et je laissai échapper un gémissement de contentement. J’étais repue, gavée d’énergie. Mon épiderme crépitait, ce qui amplifierait plus encore mes dons pour quelques temps. Jusqu’à une douzaine de semaines dans le meilleur des cas. Après une inspiration, j’usai de cette nouvelle énergie pour reprendre mon apparence originale, vêtements déchirés compris. Je soupirai. Quelle brute écervelée! Je pris une inspiration, puisai un peu plus dans cette énergie pour alimenter mes pouvoirs et me couvrir. Rien d’extravagant, un simple t-shirt accompagné d’un jean, même pas de sous-vêtements. Il ne s’agissait bien entendu que d’une simple illusion, n’importe qui me touchant pourrait s’en rendre compte, mais je ne comptais pas avoir de contact physique dans l’immédiat ni laisser qui que ce soit me tripoter. Je quittais donc la ruelle, prenant soin de me recoiffer à la hâte. La nuit serait bientôt finie, mais je n’étais pas fatiguée. Je décidai donc de flâner un peu tout en prenant la direction de mon quartier. Bien entendu, toutes les boutiques étaient fermées en cette heure avancée de la nuit. Seuls les bars et les discothèques étaient toujours ouverts, et encore, pas tous ! Mais les vitrines étaient pour beaucoup allumées, ce qui me permettait de faire un peu de lèche-vitrine sans aucune gêne. J’admirais les sacs à mains, les robes de soirée, les bijoux… Tout ça me faisait très envie. Peut-être valait-il mieux qu’il fasse nuit, sans quoi, j’aurai cédé à cet autre désir : l’achat compulsif. Et je disposais de suffisamment de vêtements chez moi, au point que mon armoire débordait. Oui, la nuit avait de nombreux atouts pour moi. Je frissonnais soudainement. Comme si il y avait eu un courant d’air… Je regardai autour de moi, quelque peu inquiète, mais ne vis rien à même d’éveiller mes craintes, aussi continuais-je à marcher, accélérant néanmoins le pas, au cas où. Non pas que j’eusse grand-chose à craindre de quelques mortels, en théorie, mais on n’était jamais assez prudent, je l’avais appris à mes dépends. Je tournais à un coin de rue quand une ombre traversa mon champ de vision. Je poussais un cri de stupeur. Une fumée noire, épaisse et huileuse se matérialisa devant moi et un homme en sortit. Nous nous regardâmes, sans qu’aucun de nous ne bouge. Il arborait des lunettes de soleil. Je me raclai la gorge et il m’offrit un large sourire amical.
— Brooks ! Je suis content de te voir !
— Léonard.
Il nota mon agacement et rit. Je secouai la tête et lui souris en retour. Léonard était un vieil ami, qui faisait partie du même monde occulte que moi. Enfin, pas tout à fait, mais je me comprenais. Mais malgré les années, je ne m’étais jamais faite à sa manière d’apparaître subitement dans les ombres et ne parvenais pas à m’empêcher de sursauter. Et non seulement il le savait, mais il en jouait en plus. De quoi bien me pourrir la soirée ! Sauf quand je venais de me nourrir, comme ce soir.
— J’ai quelqu’un pour toi que… (Il s’arrêta et m’inspecta un moment.) Tu es rayonnante à ce que je vois…
— Ça m’étonnerait, tu es aveugle. (déclarai-je en lui retirant ses lunettes de soleil, affrontant ses orbites vides.) J’aurai du mal à croire le moindre compliment sur ma beauté venant de toi.
Il m’arracha les lunettes des mains et je lui offris un sourire sardonique.
— Tu sais très bien ce que je veux dire ! (fit-il en remettant ses lunettes.)
Oui, je savais, effectivement. Mais ce n’était pas aussi amusant…
— Tu t’es déjà nourrie ? (reprit-il d’un ton neutre.)
— Et c’était… délicieux !
— Ah oui ? Un bon amant ?
— Piètre ! Mais son énergie était puissante et enivrante. La seule chose qu’il avait pour lui.
— Ça ne change pas tellement de tes habitudes en somme. (me railla-t-il.) C’est dommage, je t’en avais trouvé un dans tes critères…
— Mes critères ou les tiens ?
— Qu’est-ce que ça change ?
Pas grand-chose, c’était vrai...
— C’était pour me rendre service à moi ou à toi ?
Il m’offrit un sourire contrit. Nul besoin d’en dire plus.
— Tu es libre demain soir ?
— Je ne suis pas libre avant deux à trois mois ! (lâchai-je en reprenant ma route.)
Bien entendu, ça ne suffit pas à l’arrêter et il m’emboîta le pas. Si seulement je savais dissimuler mon aura…
— Allez, s’il te plaît ! Il va bien te renforcer celui-là !
— Je n’en veux pas ! Tu me refiles toujours des coups tordus !
— Pas du tout !
— Et en plus, tu oses dire que je te suis redevable après ça !
Il tapa son poing dans sa paume.
— Eh bah c’est moi qui te serai redevable alors !
À ces mots, je m’arrêtai pour considérer Léonard.
— Précise.
— Ah, je sens que tu es intéressée.
— Nullement. Mais un bon larbin, ça prête à réflexion.
— Larbin, larbin, faut ptête pas exagérer ! Mais on pourrait s’arranger…
— Une journée entière à répondre à mes seuls ordres. (dis-je d’une voix ferme, les bras croisés sous mes seins, ce qui, bien évidemment, mettait ma poitrine en valeur ! Un de mes numéros de charme préférés ! Auquel Léonard n’était pas du tout sensible, étant donné qu’il était aveugle…)
Je suis idiote parfois…
Léonard maugréa, pesant le pour et le contre, sa tête dodelinant sur ses épaules.
— Une demie-journée !
— Une journée ou rien du tout.
— Rah ! Bon, d’accord !
Je souris d’un air bravache, pensant déjà à la façon dont j’allais user de cette journée. Je voyais déjà tout un déroulé, commençant tôt le matin. Mais le raclement de gorge de Léonard me força à me concentrer sur le moment présent.
— Alors, tu en es ?
— J’accepte de t’écouter. Et je veux tous les détails. 

Chapitre 2

Je regardai Léonard avec des yeux ronds. Un silence flotta entre nous tandis que je prenais conscience de ce qu’il venait de me dire. La surprise laissa place à la consternation puis à la colère.
— Pardon ?! Tu veux quoi ?!
— Ah, mais le prends pas comme ça !
— Et tu voudrais que je le prenne comment ? Non mais tu te fous de moi ! Hors de question !
Je m’en allais, furieuse de sa proposition. Il tenta de m’arrêter mais je ne lui en laissais pas la possibilité. À la troisième tentative, je levai une main, miroitante d’énergie.
— Laisse-moi.
Léonard recula d’un pas, anxieux et je repris ma route.
— Shanarah, j’ai besoin de toi, je t’en prie !
Je m’arrêtai en entendant ce nom, hébétée… Il ne l’utilisait pour ainsi dire jamais, sauf… Tremblante, je fis volte-face, jetant un regard incertain au damné. Mais avant que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, il murmura :
— Cinq années Shanarah… Cinq années en moins si je réussis ce coup…
Je restai silencieuse. Cinq années… C’était beaucoup. Énormément pour un seul mortel.
— Le contrat de ta vie… (commentai-je, songeuse, plus pour moi que pour lui.)
— Ouais. J’ai eu de la chance de le choper celui-là… Et de justesse en plus. Après ça, je serai presque libre.
Je le regardais, ne sachant pas quoi répondre. Ma colère s’était presque entièrement dissipée, me laissant un arrière-goût désagréable. Une part de moi s’en voulait. L’autre m’invitait à tourner les talons et à refuser. Devant mon hésitation, peut-être bien perceptible dans mon aura, Léonard reprit la parole.
— Fais ça pour moi, Brooks, et je te trouverai un mage. Je te le promets.
— Un mage ? Je ne suis même pas sûre que ça existe encore. (répliquai-je, désinvolte.)
— Ça existe. C’est juste très rare. Mais quand on sait où chercher…
Il laissa sa phrase en suspend, mais je n’eus aucune difficulté à la terminer. Un mage… Mon dernier remontait à près d’un siècle… Je me passai la langue sur les lèvres, mon appétit réveillé malgré l’énergie de Colosse qui continuait de rouler sur ma peau.
— Un gode-ceinture, ça ne peut pas suffire ?
— Non, non, lui, il aime les hommes. S’teu-plait, Shana, pour moi !
— Tu fais chier, j’aime pas avoir un pénis ! Et tu le sais très bien en plus ! Je savais que c’était encore un coup tordu !
— C’était arrivé qu’une seule fois avant ! (se plaignit-il.)
— C’était la fois de trop !
— Shana...
Je grommelai.
— Passif ou actif ?
— Passif. (lâcha-t-il du tac au tac.)
— Je te déteste.
Léonard écarta les bras avec une moue affectée tandis que je me passais une main sur le visage, grommelant de plus belle.
— En quoi il t’intéresse ?
— Un dealer. Il est bourré d’énergie.
— Mais si je la prends, ça te rapportera rien.
Il afficha un sourire en coin.
— Il est un peu trop proche d’une envie de rédemption.
— Encore vos guéguerres bon contre mauvais… (grimaçai-je.)
— Tu sais comment ça marche hein. Faut pas que l’autre camp obtienne des gens ayant autant de puissance, sinon, c’est une perte sèche pour nous.
— Vous. (dis-je d’une voix morne.) Ne m’implique pas dans vos manigances.
Il ricana.
— Tu penses comme tu veux, mais tu es bien plus proche de nous que d’eux.
Je me contentai de hausser les épaules. Je n’aimais pas m’aventurer sur ce terrain. Ça finissait invariablement en pugilat, lui essayant de me convaincre que j’étais dans son camp et moi le menaçant de le tuer avant la fin de son contrat, le privant de toute possibilité de libération. Je n’avais pas grand-chose à voir avec un groupe ou l’autre. Les Célestes purifiaient les âmes pour faire reculer le chaos et rendre les mortels soit-disant meilleurs, les Génies quant à eux cherchaient à s’emparer de cette énergie afin d’augmenter leur propre puissance et de récupérer un maximum d’âmes. Du moins, c’était ce que j’avais cru comprendre. Car en réalité, la guerre que se livraient les deux camps était relativement jeune à l’échelle de l’humanité et même de leur simple existence. Ils étaient là depuis aussi longtemps que je puisse m’en souvenir, agissant de manière plus ou moins discrète. Mais les choses avaient réellement évolué ces derniers siècles, les deux camps commençant à s’affronter. Pas de conflit ouvert, de batailles épiques, mais simplement des tentatives d’endiguer les efforts de l’autre camp, de les saboter voire de récupérer des cibles d’importance. J’en ignorais la raison, l’origine… Et en réalité, je m’en fichais bien, tant qu’ils me laissaient tranquille. Ça n’avait pas toujours été le cas. Mais ils semblaient m’avoir oublié. Trop occupés à se mettre des bâtons dans les roues je présume. Pour en revenir à notre sujet, moi, je me nourrissais de l’énergie chaotique. Certes, cela me renforçait, mais de manière périodique, pas définitive. Pas au sens où on l’entend en tout cas. Et surtout, je ne le faisais que pour moi, pas pour renforcer un camp ou l’autre, ni pour attribuer des points imaginaires sur un quelconque tableau ou faire pencher l’équilibre. J’étais plutôt celle qui volait au deux camps. La petite épine dans le pied… Léonard se racla la gorge, me tirant de mes pensées. Je le regardai sans mot dire.
— Alors, Shanarah, qu’en dis-tu ?
— Premièrement : N’utilise plus ce prénom. Je te l’ai avoué dans un moment de faiblesse, n’essaye pas de l’utiliser pour m’amadouer. Deuxièmement, tu m’en demandes beaucoup.
— Tu auras ton mage si tu m’aides.
Je fis claquer ma langue.
— S’il existe des mages en ville, je me débrouillerai seule ! Donne-moi une raison de t’aider, en dehors de récompenses.
— Il n’y a qu’à toi que je puisse demander ça ?
Je ris. Ce n’était pas tout à fait vrai… Mais j’étais certainement la mieux placée pour lui rendre ce service, surtout en aussi peu de temps.
— Trouve mieux.
— Cinq années, Brooks… Cinq années…
Je me mordis la lèvre. C’était beaucoup, oui…
— Combien il te reste ?
— Moins de six ans…
Je réalisai alors. Ce contrat, c’était un peu le dernier. Pour nous deux. Après cela, il terminerait de son côté et serait enfin libéré… C’était peut-être bien la dernière fois que je passais du temps en sa compagnie. Sans y réfléchir, je le pris dans mes bras.
— C’est merveilleux ! (dis-je d’une voix forte, émue.)
Je savais combien sa peine lui avait été longue et douloureuse. Difficile à supporter. Deux cent cinquante années à récolter l’énergie du chaos pour les Génies. Léonard n’avait pas eu une vie l’amenant à devenir un serviteur des Génies. Au contraire. De son vivant, il avait été un homme généreux, donnant de son temps pour venir en aide aux nécessiteux. Il avait une femme, des enfants. Son crime ? Avoir accepté le mauvais contrat, celui qui lui avait fait enfreindre la loi. Il avait vendu son âme, incapable d’endurer les conséquences de ses actes. Un homme avait trouvé la mort et la famille de Léonard s’était vue accablée pour ces actes, perdant tout, maison, argent, biens tandis qu’il était envoyé au bagne. Mais le travail des damnés n’était pas de soulager la peine des gens ou de répondre à leurs besoins. Simplement de les délester d’une façon ou d’une autre de leur énergie chaotique. Un travail difficile, qui mettait de côté toute forme de moralité. Il en était même venu à s’arracher les yeux pour ne plus voir les expressions des mortels dont il avait la charge.
— Je croyais que mortels, damnés ou vertueux, tu refusais de t’attacher. (fit-il d’un ton sardonique.)
— La ferme. (répondis-je, l’étreignant avec plus de force.)
Il m’enlaça à son tour et j’enfouissais mon visage dans son épaule.
— Tu vas me manquer aussi. (dit-il finalement.)
Après un temps qui me parut bien trop court, nous nous séparâmes et j’étudiai son visage, comme pour le graver dans ma mémoire. Oui, je refusais tout attachement avec ceux dont l’existence demeurait insignifiante comparée à la mienne. Sur la durée, s’entend. J’avais assez souffert de la perte… Mais pouvait-on vraiment parvenir à se couper de toute émotion, de toute interaction ? Au cas où vous vous poseriez la question, à moins de vivre en ermite et donc de finir par succomber à la folie, la réponse est non.
— C’est d’accord ? (me lança-t-il.)
Je fis la moue.
— Un mage puissant et deux jours à mon service.
— Deux ?!
— Absolument !
Je tournai les talons et l’entendit m’emboîter le pas.
— Non, attends, on avait dit un !
— Pour me faire pousser un pénis, c’est deux !
Il grogna, mais lâcha un soupir et je sus qu’il acceptait. Je m’éloignai sans demander mon reste, ni rien ajouter de plus. Le léger bruissement qui suivit m’informa qu’il s’en était allé. Je me retournai néanmoins pour voir la rue déserte et étouffai un bâillement. Il était temps de rentrer chez moi.
Arrivée à mon appartement, je jetai mes clés dans le petit panier d’osier dans l’entrée, verrouillais la porte avant de me dévêtir entièrement. Jetées à terre, mes affaires retrouvèrent leur apparence. Il faudrait que je m’en débarrasse, mais pas maintenant. Tina, ma chatte, se leva paresseusement et vint se frotter à mes jambes avec un de ses ronronnements qui me faisaient fondre. Je lui accordai quelques caresses, vérifiait qu’elle avait tout ce qu’il lui fallait avant de rejoindre ma chambre. Allongée dans mon lit, Tina vint se blottir contre moi. Je lui offris de nouvelles attentions, perdant mes doigts dans ses poils.
— Toi, au moins, jamais tu ne me jugeras… Jamais tu ne seras hypocrite…
Je l’étais pour ma part. Un petit peu… J’essayais de me protéger des interactions sociales avec les mortels ou les immortels par intérim, prétextant ne plus vouloir souffrir, et me liais avec un animal qui avait une durée de vie infiniment plus courte… Mais que voulez-vous, je n’étais pas prête à vivre en ermite, loin de tout. Je ne me serai pas installée à Paris dans le cas contraire ! Je laissai mon regard parcourir les murs de ma chambre, s’attardant sur mes tableaux. Des paysages pour l’essentiel. Mais dans le reste de mon appartement, on retrouvait des portraits, parfois très anciens. Souvenirs d’une autre époque… Depuis, j’étais passée aux photos ! Il y avait quelques cadres disséminés dans le logement. Elles étaient plus ressemblantes que des peintures et bien moins encombres. J’en avais quelques unes de Tina. Je passais pour une folle dingue de son chat. Et m’en fichais éperdument ! Je finis par m’endormir, sans vraiment m’en rendre compte.
Je me réveillai tard le lendemain. Le réveil indiquait quatorze heures cinquante trois minutes. Il ne m’en aurait pas fallu beaucoup pour me rendormir mais je me forçai à me tirer du lit. Je me fis chauffer du café tout en jetant un coup d’œil à mes mails. Par la fenêtre de mon salon, j’avais vue sur l’immeuble d’en face… et vice-versa. Ce fut donc tout naturellement que mon voisin voyeur d’en face se permit de me lorgner, comme à son habitude. Ce n’était pas la première fois que je me baladais nue dans mon appartement. En vérité, je n’avais aucun complexe à montrer mon corps. Je ne portais des vêtements que pour trois raisons : Me protéger du froid et du vent, par plaisir esthétique… et surtout par conventions sociales. Cela étant, si j’aimais me balader nue et n’était pas complexée par mon corps ou le fait d’être nue devant d’autres personnes, je n’aimais pas me faire reluquer sans vergogne par un porc qui estimait que je n’étais qu’un bout de viande ! Je m’approchai donc de la fenêtre, m’y frottant d’un air bien lubrique et aguicheur avant de fermer les rideaux. Spectacle terminé ! J’eus à peine le temps de le voir saliver que j’en étais déjà écœurée.
J’espère que tu es frustré, gros porc !
S’il n’avait pas été si proche de mon appartement, je lui aurais retourné le cerveau, comme avec Colosse la nuit dernière. Mais je ne voulais pas prendre ce genre de risque. Il connaissait mon visage depuis longtemps, savait qui j’étais. Fouiller dans sa mémoire et ses souvenirs pouvait donc s’avérer bien plus long, compliqué, dangereux. Surtout pour lui. Je soupirai, retournai sur mon ordinateur non sans me servir une tasse de café et consultai donc mes mails. Sans surprise, j’en avais reçu un de Léonard. Il aimait bien m’envoyer ses plans de missions par mail. Contrairement à d’autres, il s’était très rapidement fait aux nouvelles technologies et ne jurait plus que par elles. Ce qui m’arrangeait assez en réalité, adorant moi aussi utiliser un ordinateur et internet. Je décidai de lire les autres mails avant, préférant m’accorder un peu de détente. Hélas, hormis des pubs, il n’y avait absolument rien d’intéressant et je me retrouvai donc à ouvrir le mail de Léonard. Il y avait là diverses photos de la cible, ainsi qu’un court descriptif de ce qu’il aimait. Les Latinos aux cheveux longs. Je soupirai. C’était totalement cliché. Il avait également joint des photos de l’endroit où le dealer passait la majeure partie de son temps le soir. Et s’était bien entendu empressé d’ajouter : Tenue correcte exigée.
— Je t’emmerde. (fis-je en terminant mon café.)
Après un petit tour sous la douche, je me rendis dans ma buanderie et fouillai parmi les quelques vêtements masculins qui me restaient… Effectivement, aucun d’entre eux n’entrait dans la description mentionnée auparavant… Un coup d’œil à mes fringues habituelles me confirma que mon style tout entier ne se prêtait pas à cette dénomination.
— Grmbl, j’ai été trop sympa…
Il allait falloir faire flamber la carte bleue. Je décidai d’enfiler un ensemble de jogging, baskets comprises, attrapai un sac en toile, et quittai l’appartement, direction les Champs-Élysées.
Il me fallut faire pas moins d’une demi-douzaine de boutique pour enfin trouver quelque chose qui me semblait intéressant. Comme il ne s’agissait que d’une mission, je ne dévalisai pas le magasin et me contentai d’une chemise en soie blanche, d’un gilet en cuir brun, d’un pantalon en velours bordeaux avec des mocassins, bordeaux eux aussi. Est-ce que ça allait ensemble ? Je n’en savais strictement rien ! J’avais peut-être l’air d’un clown, habillée ainsi. Mais ça me plaisait, donc c’était suffisant. Au pire, j’userais de mes pouvoirs pour passer le videur.
Une femme était entrée dans le magasin, mais c’était un homme qui en était ressorti, un beau latino. Dans un cas comme dans l’autre, j’attirais les regards. Il y avait plusieurs raisons à cela. Déjà, j’aimais jouer sur des traits à la beauté, à la finesse, non négligeables, sur des courbes sensuelles qui offraient de nombreuses promesses... Que voulez-vous, j’aime plaire. Et puis, j’étais aussi dotée d’une aura de charme qui affectait tout ceux qui se trouvaient près de moi. Une aura renforcée par l’énergie de Colosse. Comme l’avait si bien dit Léonard : J’étais rayonnante. Plus que d’habitude. Attirer le regard était une bonne chose pour séduire facilement. La majorité de la communication étant non verbale, c’est bien le look et l’attitude qui définissaient les premiers critères de séduction. Bien plus que les pensées complexes ou non que l’on pouvait avoir, n’en déplaise à ceux prétendant tomber amoureux d’un état d’esprit avant une paire de miches. Avec le temps que j’avais passé sur cette planète, vous pouvez me croire sur parole : Les yeux. C’était ce qui devait être accroché en premier. Une fois que vous aviez capté l’attention, le regard, une bonne partie du travail était faite.
Je décidai d’aller faire un peu de repérage dans le quartier du bar avant de rentrer chez moi. Situé dans le 11ème arrondissements de la capitale, il s’agissait d’une zone animée, même en plein jour. Mais pas vraiment le genre d’endroit où je me rendais habituellement. Un peu trop résidentiel à mon goût bien que doté d’un certain potentiel. Peut-être pourrais-je y étendre mon territoire de chasse… Je trouvai le bar après quelques minutes de recherche, caché dans la rue du Gast. Comme je pouvais m’y attendre, il n’était pas encore ouvert à cette heure mais cela ne me surprenait pas. Au vu de ce que j’en voyais, il semblait de type latino… Je soupirai et en profitai donc pour me balader dans le quartier, sous les traits de mon identité temporaire, Roberto Gonzalez. Tant qu’à être dans les clichés grossiers, autant le rester jusqu’au bout. Après une bonne demi-heure, je repris le chemin de mon appartement, dans le 18ème arrondissement. Note à moi-même, acheter un deux-roue motorisé. Le métro Parisien, c’est une vraie plaie. Après de longues minutes pressée contre un tas d’inconnus dans une boîte de métal et à déambuler dans des couloirs aux relents d’urine, je ressortis à l’air libre et inspirai à plein poumons… des odeurs de gaz d’échappement. Parfois, l’époque des  calèches me manquait. Mais une autre odeur attira mon attention. Celle de la viande en train de rôtir. Je regardai autour de moi et aperçut un vendeur de Kebab au coin de la rue. C’est seulement à ce moment là que je me rendis compte que je mourrais de faim ! Mon dernier repas remontait à la veille au soir ! Les Kebab, c’était gras et affreusement mauvais pour la santé… Mais je n’étais pas sujette aux tracas des mortels concernant les carences et autres. Et je brûlais constamment des calories, surtout quand je revêtais une autre forme temporairement. C’était énergivore ! Ainsi que de l’énergie… Une quantité folle qui ne cessait d’être consommée pour me permettre de conserver les traits de Roberto Gonzalez. J’espérais sincèrement que le dealer de Léonard disposait d’une belle quantité d’énergie pour me revitaliser ! Y penser ouvrait mon appétit et ce n’était pas la meilleure des idées. Je chassai ces préoccupations de mon esprit et me concentrai sur le moment et le problème présents. Me remplir la panse. Un Kebab ferait parfaitement l’affaire.

Chapitre 3

Trois. Il me fallut pas moins de trois Kebabs pour arrêter d’être affamée. Pas d’avoir faim, juste d’être affamée. Avant de succomber pour un quatrième et notamment parce que je commençais à avoir une envie de vomir à force d’ingérer autant de graisse, je me décidai à rentrer chez moi. Heureusement, je n’avais pas beaucoup de route à parcourir. La première chose que je fis en arrivant dans mon appartement fut de prendre une photo de mon visage. Satisfaite de la prise, je me débarrassai de l’apparence de Roberto pour retrouver la mienne. Enfin, celle que je portais à cette époque. Prendre une nouvelle apparence de manière permanente demandait beaucoup plus d’énergie et était bien plus éreintante, me laissant sans force pendant les premières semaines et m'obligeant à des collectes d’énergies régulières. Sans compter les différentes douleurs associés au fait de changer de morphologie. Nerfs, muscles, os… un calvaire ! J’estimais pouvoir user de mon apparence actuelle pendant encore environ deux décennies, la vieillissant si besoin était avant de devoir me trouver une nouvelle identité. Tina s’étira paresseusement en me voyant arriver. Elle avait marqué une hésitation devant mon apparence masculine, mais semblait désormais totalement ravie de me voir et s’approcha pour se frotter à mon pantalon. Je lui grattouillai la tête avant d’enfiler quelque chose de plus confortable, remisant les vêtements de Roberto dans ma buanderie. Je me préparai ensuite à manger, une salade histoire de ne rien prendre de trop lourd pour l’estomac. Enfin, je pris mon téléphone et composai un numéro tout en consultant mes mails. Il n’y avait rien d’intéressant, encore une fois et je retournai sur le mail de Léonard, relisant les informations essentielles.
— Achille Varone. Trente trois ans. A un faible pour les latinos plus jeunes que lui.
Bon. Il me faut décider d’un âge qui ne jure pas avec le visage que j’afficherai…
La tonalité d’attente résonna pas moins de quatre fois avant que mon correspondant ne réponde.
— Bonsoir.
— Salut Jade.
— Cette voix me dit quelque chose…
— Faudrait te décider à lâcher le fixe et à passer sur un portable, ma belle.
J’entendis mon interlocutrice faire claquer sa langue, avec amusement supposai-je. Sa voix un instant après me confirma cette impression.
— Ma chère Brooks ! Ça fait bien longtemps que tu ne m’avais plus contactée ! Tu sais qu’il m’arrive de penser à toi ?
— Ah oui ? Et je porte quoi ?
— Rien du tout. C’était de loin ta tenue que je préférais.
Je ris.
— Ah, tu n’es pas la seule à l’adorer celle-là, si tu savais…
— Je me doute. Je suppose que ce n’est pas un appel de courtoisie. Que puis-je pour toi ?
J’adorais Jade. C’était une femme pleine d’esprit et d’humour. Une qui arrivait à me faire rire, et ce n’était pas le plus évident dans ma vie actuelle.
— J’ai besoin de papiers d’identité.
— Je suppose que je ne veux pas savoir pourquoi.
— Absolument.
— Je t’écoute.
— Roberto Gonzalez. Français de parents immigrés. Âge… (je marquai une hésitation.) Vingt trois ans. Vivant sur Paris. Quartier le moins cher si possible. Je te laisse broder le reste.
— Ok. Va me falloir une photo.
— Je t’envoie ça sur ta boîte mail dans un instant.
— Ça marche. Me faudra un peu de temps.
— Hm…
— C’est pressé ?
— Disons que le plus tôt sera le mieux.
— Après demain, dans la journée. Je peux pas faire mieux. Sauf si tu veux que ça soit bâclé.
— Après demain sera parfait, Jade.
— Heureuse que nous ayons un point d’accord.
Je pouvais sentir son sourire.
— Le payement, comme d’hab ?
— Tu pourrais aussi me l’apporter en personne. Un petit verre, une petite soirée… (lâcha-t-elle d’un ton langoureux qui ne laissait place à aucune équivoque.)
J’esquissai un demi-sourire. L’idée me séduisait grandement, je devais bien l’admettre. Au moins autant qu’elle me peinait.
— Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, vu ce qu’il s’est passé la dernière fois.
— C’est vrai que cela fut… désagréable.
Je me pinçai les lèvres, mélancolique.
—  J’aurais dû tout stopper bien avant.
— Tu sais, souffrir un peu, ça ne me dérange pas.
— Tu risques bien plus. Une chance pour toi qu’il n’y ait pas eu plus entre nous.
— Je sais que tu me trouvais irrésistible.
— Peut-être bien. (admis-je, amusée, mais conservant toute de même mes distances.) Mais ce n’est pas de l’amour.
— Le cul, c’est bien mieux.
— Merci, Jade. Je t’envoie la photo.
Je l’entendis essayer de me retenir alors que je coupais la communication. J’avais fait l’amour de nombreuses fois avec Jade, au point de commencer à m’attacher à elle. Hypocrisie… Heureusement pour elle, même si nos ébats se voulaient passionnés, ils n’avaient jamais franchi une certaine ligne. Celle de l’amour. Nous en étions restées aux simples soirées sexe, aucune de nous ne cherchant plus. Mais même ainsi, ma faim avait fini par me rattraper et elle avait failli y laisser la vie. Pour un simple baiser. La sonnerie de mon téléphone m’informa de l’arrivée d’un sms. Il provenait de Jade, certainement depuis internet, vu qu’elle n’avait pas de portable.
« Te prends pas la tête. Mais je serais prête à remettre le couvert, si tu le voulais. »
Je souris. Elle était impayable. Mais non, c’était trop risqué. Je soupirai, lui envoyai la photo. Elle n’était pas terrible, mais je la savais à même de la retoucher pour la rendre correcte. Et accompagnai mon mail d’une réponse à son sms.
« Pas envie. Mais je chéris les souvenirs. »
Sa réponse ne tarda pas à arriver.
« Ok. Après demain, sans faute. »
Elle était vexée… Je pouvais vivre avec. Au moins, je ne la mettrais pas en danger. Jade était l’une des rares mortelles à savoir ce que j’étais, ce que je faisais et l’une des seule à être encore en vie, à ma connaissance. Ce qui ne rendait son offre que plus touchante et difficile à refuser. Je la désirais, c’était un fait. Mais je ne l’aimais pas. Pas de la façon qui convient pour une relation. Ça aussi, c’était un fait. Pour le meilleur comme pour le pire… Je lâchai mon téléphone, fermai mon ordinateur et regardai mon appartement en faisant la moue. Je m’ennuyais. Rester seule ce soir me semblait une idée maussade… C’était dans ces moments-là que je regrettais d’avoir coupé toute relation avec les mortels. Je ne comptais pas réellement d’amis, hormis Jade, même si je n’étais pas sûre de pouvoir la considérer réellement comme telle. Et nos échanges m’avaient donné envie de sexe. Un désir qui ne cessait de grandir et de me travailler. Je me rendis compte après quelques secondes que je tapotais la table vernie de mes doigts. Mon regard croisa celui de ma chatte.
— Ce ne serait pas raisonnable…
Elle miaula.
— Tu as besoin d’un peu d’attention, toi aussi…
J’hésitai, tiraillée entre deux envies qui me semblaient parfaitement impossibles à concilier. Tina continua de miauler, plaintivement, comme si elle sentait que j’allais la laisser. Je la pris dans mes bras et m’allongeai dans le canapé, lui grattouillant la tête, puis le ventre. Elle étendit ses pattes avec délices. Il y en avait au moins une qui profitait de la soirée. Je décidai de rester ici et lançai un film avant de m’enfoncer dans le canapé, Tina sur les genoux. Nous regardâmes Sex Friends. En fait, je crois que j’aimais souffrir. Il n’y avait pas d’autre choix possible à ce stade. Ce film, c’était un peu une mise en images de ma vie. Je veux que coucher, je t’aime moi non plus… Sauf qu’avec moi, ça finissait invariablement mal… Le film terminé, je décidai d’en lancer un autre. Je n’étais toujours pas fatiguée. J’en profitai pour me faire un bon chocolat chaud avec un croissant surgelé. Pas terrible, mais j’étais nulle en cuisine, même après autant de siècles. Mon nouveau film était encore une comédie romantique… Je devais vraiment aimer me faire du mal. Surtout que j’étais en manque de sexe ! Même si c’était totalement faux, une scène de sexe dans mon état ne pouvait que me donner des idées. En mettant un porno, j’aurai pu me satisfaire toute seule… Mais non. Ce n’était pas la même chose. Et puis, je n’étais pas d’humeur pour ça.
Je caressais machinalement mon pendentif, sans réellement m’en rendre compte. Je faisais à peine attention au film également, perdue dans mes pensées. Mes doigts s’enroulèrent autour de la chaîne, caressèrent le pendentif : Deux anneaux qui s’entrelaçaient. Trop petits pour être passés autour du doigts, chacun avait une signification. Le premier était une femme, deux cornes ornant sa tête. Moi, en quelque sorte. L’autre représentait un phénix. L’oiseau immortel renaissant de ces cendres. Le héros du film venait de faire sa demande en mariage. Depuis combien de temps n’avais-je pas eu une vraie relation ? Quelqu’un qui m’écoute... Avec qui partager les repas, les temps libres… Une éternité. Le pire ? Quand j’étais encore mortelle, je ne m’intéressais pas à l’amour. Je trouvais qu’il s’agissait d’une perte de temps. Et en ces temps là, l’amour était un concept plutôt abstrait pour ne rien arranger. Depuis, je m’étais mariée six fois. Il va sans dire qu’aucun mariage n’avait tenu plus de quelques années. J’étais ainsi faite. Et parmi ces mariages, quatre n’avaient eu qu’un intérêt financier. De mon côté bien évidemment. Ceux qui m’avaient épousée se consumaient d’amour pour moi et m’offraient tout ce que je voulais. Je leur devais une partie de ma fortune. L’autre venait de nombreux placements, notamment immobiliers. Je m’étais arrangée pour toujours être dans la même lignée identitaire que mes incarnations précédentes, afin d’hériter de tout et de conserver mes biens. Il fallait aussi compter les nombreux cadeaux que j’avais reçus à travers le temps, provenant aussi bien d’homme que de femme, et parfois même de religieux. Je faisais tourner chavirer tous les cœurs. Si vous saviez le nombre de bourgeoises qui m’avaient courtisée, comme un homme l’aurait fait, cherchant à échapper à l’ennui et la routine d’une vie sans amour dans laquelle leur mari ne s’occupait plus d’elles mais bien souvent d’autres. J’en avais passé du temps à décoincer des femmes prêtes à tout pour me plaire. Et des hommes aussi, bien entendu.
Et puis… et puis il y avait eu le vrai mariage. Le plus important mais aussi le premier. Fallait-il y voir un signe ? C’était par un jour de printemps, alors que les premières chaleurs commençaient à se faire sentir. Je venais de quitter un caniveau, délaissant ma proie de la nuit. Morte ou vive, cela n’avait pas vraiment d’importance. Comme chaque jour, j’attirais les regards de tous. Chacun voulait me courtiser. Roturiers comme membres du Sénat impérial… Rome était l’une des plus belle villes du monde et était considérée par beaucoup comme son centre. Même si sa puissance devait être invariablement amenée à décliner avec le temps. Une telle société était un terrain de chasse rêvé pour un être comme moi. Et je m’en étais beaucoup amusée, délectée. Mais les choses avaient changé. J’étais amoureuse. Amoureuse d’une femme. De nos jours, on dirait de moi que je suis pansexuelle. Le genre importe peu. Ce qui compte, c’est la personne. C’était la première fois que je tombais amoureuse, réellement amoureuse, mais pas la dernière fois. Femmes, hommes, et aussi de ceux n’appartenant à aucune des deux catégories. Même à l’époque, les femmes n’avaient pas les mêmes droits que les hommes. Le mariage de deux femmes était ainsi au mieux une hérésie. Nous avions décidé pourtant de nous conformer à certaines traditions, comme le mariage en juin, sous le regard de Junon. Rien d’extravagant, ou qui pourrait nous faire réellement remarquer. À l’époque déjà, les anneaux aux doigts des mariés était une tradition, quelque peu différente. Le cercle de l’alliance symbolisait l’amour éternel. Nous ne pouvions nous permettre de l’afficher publiquement. Tullia avait eu une idée pour contourner les choses. Elle avait fabriqué deux pendentifs. Ils symbolisaient ce que nous étions, l’une pour l’autre. Elle n’ignorait rien de ma condition, de ce que j’étais, de ce que je faisais pour survivre. Elle l’avait accepté…
« Je rentrai dans la maison qui était la nôtre par la porte arrière, afin de ne pas attirer trop de regard. Tullia était déjà levée et j’eus droit à un baiser passionné.
— Gaia, tu m’as manquée !
Elle m’étreignit. Je fermais les yeux, me blottis contre elle. J’avais encore l’odeur de l’homme que je venais de ponctionner sur moi, ce qui me mettait mal à l’aise. Elle le savait, mais fit semblant de ne pas le remarquer. De toute manière, je n’avais pas couché avec. Le sexe n’était pas nécessaire dans mon processus de ponction, il n’était qu’une aide qui amplifiait le phénomène. Et qui le rendait de ce fait plus difficile à contenir.
— Ça se sent. (lui répondis-je, mes lèvres effleurant son cou.)
Elle rit et ce son était le plus doux qui soit à mes oreilles. Puis, elle se tortilla, essayant d’échapper à mes lèvres, ce qui ne me donnait que plus envie de la taquiner davantage.
— Plus que quelques heures, et nous serons mariées ! (souffla-t-elle avec une excitation à peine contenue.)
Le mariage avait une grande importance dans la société romaine d’autrefois et plus encore pour Tullia. C’était un symbole. Une taxe frappait les célibataires, forçant les couples à se former. Bien entendu, pour nous, la taxe continuerait de s’appliquer. Personne n’accepterait d’enregistrer notre mariage.
— Tu as trouvé quelqu’un pour officier ?
Elle se décala, son regard plongé dans le mien et hocha vivement la tête, euphorique, excitée.
— Oui !
Je la dévorai du regard. Elle était si belle, si pleine de vie… Je ne me lassais pas de la contempler.  Des picotements traversèrent mon épiderme et mon souffle se fit plus rauque… Les battements de son coeur s’accélèrent, mes doigts se fondant entre les siens, glissant le long de ses mains. La chaleur me monta aux joues tandis que mon désir grimpait en flèche, mes yeux perdus dans les siens. Je m’approchai d’elle, lentement. Le silence s’était installé. Un silence qui était bien plus éloquent que le plus beau des discours. Mes doigts glissèrent le long de ses bras, remontèrent jusqu’à ses épaules. Tullia avait la bouche entrouverte. Je sentais les frissons qui la parcouraient, je la voyais lutter contre l’envie d’accélérer les choses. Mais elle savait combien j’aimais prendre mon temps. Combien je désirais la tenir ainsi, au bout de mes doigts, à ma volonté… Au moins autant que l’inverse. Mes doigts caressèrent ses épaules. Je fis glisser sa robe d’un geste, attrapant les bretelles pour l’amener à moi, mes lèvres s’unissant aux siennes. Ma langue partit à la recherche de la sienne dans un tourbillon de douceur. Sa robe roula sur sa poitrine, puis sur ses hanches avant de finir par terre, offrant son corps dénudé à mes désirs. Je pris délicatement son visage entre mes mains, mes doigts perdus dans les cheveux tandis que notre baiser se faisait plus fougueux. Le désir continuait de grimper à toute vitesse en nous, à l’unisson de nos corps frissonnants. Elle me retira ma tunique, dévoilant ma poitrine, mes seins aux mamelons déjà bien durs. Tullia fit tourner ses pouces autour, s’amusa à les titiller. Je lâchai ses lèvres pour reprendre mon souffle, étouffant un soupir délicieux. Sa bouche descendit jusqu’à ma poitrine. Elle l’embrassa doucement, un téton après l’autre avant de faire jouer sa langue autour, reprenant ce que ses pouces avaient délaissé. Je frémis, soupirai de délice et décidai de lui laisser le champ libre, me cambrant en arrière pour m’offrir à elle. Ses mains continuèrent de me déshabiller, m’arrachant presque le reste de mes vêtements. Je fondais devant autant d’ardeur, de passion. Rapidement, elle m’allongea au sol, perdue au milieu de nos vêtements qui me permettaient d’échapper à la froideur et la rugosité de la pierre. Elle mordilla mes seins, puis descendit sa tête le long de mon ventre, jusqu’à mes cuisses. Je n’avais plus qu’une seule envie, qu’un seul désir, et elle le sentait, le savait, s’en amusait. Je pouvais coucher à droite, à gauche, elle seule était capable de me faire pareil effet, de m’offrir tant de frissons, de sensations rien qu’avec ses caresses… Elle m’embrassa tout autour de mon entrejambe, s’approchant de la zone tant convoitée pour mieux s’en éloigner. Quand je n’en pus plus, je posais mes mains sur sa tête pour l’orienter. Elle se laissa guider. Ses lèvres embrassèrent les miennes avec douceur. Je lâchais un nouveau soupir alors que sa langue se frayait un chemin en moi, qu’elle m’explorait. Régulièrement, elle revenait vers mon bouton rose, le chatouillait, le titillait, m’offrant de nouveaux frissons de plaisir. Je n’avais plus conscience que des sensations qu’elle me procurait, de sa langue plongée dans mon intimité, de mes mains sur sa tête, la guidant. Je me mordais les lèvres, soupirai, haletai. Finalement, je la repoussai doucement avant d’exploser et l’invitait à revenir vers moi, l’embrassant à pleine bouche, consumée par la passion, me goûtant en même temps que je la goûtais, ce qui ne faisait que renforcer mon excitation. Mes mains descendirent le long de son corps pour rejoindre son entrejambe et je commençais à la caresser tout en entamant une nouvelle danse de nos langues. Je ressentis un petit choc qui électrifia ma peau quand je me perdis une seconde en elle. Son amour pour moi déferla dans mes pensées, me rendant plus folle encore. Au prix d’un effort, je rompis le baiser un instant pour couper le lien avant de le reprendre, délaissant mon pouvoir, le repoussant aux confins de mon esprit. Je sentais qu’elle était déjà humide, qu’elle voulait que mes doigts la touchent avec plus d’ardeur. Et je ne me fis pas prier. Du pouce, je restai aux alentours de son clitoris tandis que j’entrais deux doigts en elle. Elle frémit, souffla avec volupté. Sa main imita la mienne, plongeant entre mes cuisses brûlantes. Je dévorai ses lèvres entre deux gémissements, toujours plus nombreux, plus rapprochés. Je tremblais, incapable de concevoir quoi que ce soit d’autre que notre amour, que cet instant de pur délice que je souhaitais voir s’éterniser. Et je voyais le même désir dans ses yeux. Elle arriva à l’orgasme avant moi et je me nourris de ses soupirs, de ses contractions, alimentant mon propre plaisir, sa main devenue frénétique, jusqu’à atteindre le mien. Nous restâmes ainsi, à nous regarder durant de longues secondes, haletantes, avant que ma tête ne retombe contre sa poitrine. J’étais épuisée… totalement détendue, un sourire béat sur les lèvres. Je sentis ses doigts qui se perdaient dans mes cheveux. Les miens s’unissaient à ceux de sa main libre, paume contre paume. J’écoutais sa respiration, les battements de son cœur, qui battait avec force dans sa poitrine. Déposai un baiser sur son sein gauche.
— Je t’aime… (murmurai-je.)
Les seuls mots qui me vinrent. Les seuls qui avaient besoin d’être prononcés. Nous restâmes un long moment blotties l’une contre l’autre, enivrées par la présence de l’autre. J’étais heureuse… satisfaite. Comblée. Je pouvais me contrôler. Vivre auprès d’elle...
— Quelques heures encore… Avant l’éternité. (souffla-t-elle avec tendresse.)
Je masquai mon désarroi face à ce dernier mot, consciente que l’éternité m’ouvrait ses bras, à moi et à moi seule… Je ne voulais pas penser à l’après. Pas penser à autre chose qu’à l’instant que nous partagions.
— Quel dommage que nous ne puissions pas nous afficher. Pas d’alliance pour orner nos doigts. (lâchai-je avec un demi-sourire.)
— Nous ne sommes pas obligées d’avoir une alliance ni de nous cacher… (répondit-elle, énigmatique.)
Elle m’embrassa sur le front et se décala pour se lever. J’allais l’imiter quand elle m’arrêta.
— J’ai quelque chose pour toi, ne bouge pas. (dit-elle.)
Je me rallongeai, la suivant du regard. Elle disparut dans notre chambre et revint quelques instant après, avec un écrin. Elle se réinstalla à mes côtés et me le tendit.
— C’est un peu grand pour une alliance. (dis-je avec amusement.)
Elle rit et m’embrassa de nouveau.
— Ouvre-le.
Je m’exécutai. L’intérieur était de nacre. J’y trouvai un pendentif, orné de deux anneaux… Ces deux anneaux. Elle fouilla dans la sacoche de sa robe alors que j’admirais le collier et m’en montra un similaire.
— L’Immortelle et la phénix. (dit-elle avec sensualité.) La tentatrice, et l’objet de son affection, capable de renaître de ses cendres. Pour rester perpétuellement aux côtés de son amour.
Je ne disais rien, mes doigts caressant le bijou. Je connaissais ses talents de joaillière, son amour pour les mythes. Elle venait d’en créer un pour moi. Pour nous… Je n’en l’aimais que davantage et serrai le pendentif contre mon cœur avant de l’embrasser langoureusement.
— Mon phénix… (susurrai-je.) »
Le générique de fin me tira de mes souvenirs, et je me ré-ancrais dans le présent avec regret. Plus tard, le même jour, nous avions échangés nos vœux. J’avais failli me marier par amour à deux autres reprises, avec des hommes. Mais je ne crois pas avoir jamais autant aimé personne d'autre que Tullia. Je lui avais fait l’amour avec passion, avec douceur, sauvagerie, plus de fois qu’avec aucune autre personne. Mon amour pour elle était si fort qu’il me permettait de contenir temporairement ma faim ! Temporairement...
Le pire dans ma condition, c’est certainement de n’avoir jamais pu réellement déterminer si les sentiments que mes différents compagnons à travers le temps ont éprouvé pour moi étaient bel et bien réels ou conditionnés, inspirés, par moi. Par ce que j’étais. Par l’aura qui m’entourait et subjuguait les mortels. Et si aucune de ces personnes ne m’avait réellement aimée pour moi, mais uniquement à cause de mon charme qui les ensorcelait ? Un questionnement qui m’avait valu de nombreuses nuits blanches, de nombreuses angoisses… Et qui continuait aujourd’hui encore à me réveiller parfois en pleine nuit. C’était ennuyeux parfois d’avoir une conscience. D’être… humaine. 

Chapitre 4

L’eau ruisselait sur mon corps. Je basculai la tête en arrière, profitant du jet sur ma gorge avec un soupir. Rapidement, les parois de la cabine de douche devinrent opaques à cause de la vapeur qui s’élevait en tourbillonnant autour de moi. Je me sentais bien, le corps parcouru de doux frissons. C’était une chose que j’adorais dans cette époque : les douches personnelles et à volonté. Le bonheur de se retrouver seule sous un jet d’eau chaude aussi longtemps qu’on le désirait.
Je m’habillai puis retournai dans le salon, grimaçant de douleur. Dormir sur le canapé était vraiment une mauvaise idée, j’étais courbaturée de partout. Je redonnai des croquettes et de l’eau à Tina. Pour me remercier de l’attention, elle vint frotter son museau contre ma joue, dans un élan de tendresse que j'appréciais de sa part. Une caresse affectueuse, et je me relevai, embarquant mon ordinateur portable et le fourrant dans un sac avec le reste de mes affaires. Puis, je quittai mon appartement, direction le Café du Commerce, un établissement parmi d’autres où j’aimais parfois me rendre. En ce milieu d’après-midi, l’endroit n’était pas des plus animés. Je me posai à une table, commandai un cheesecake et un verre de vin blanc qui me furent servis dans la minute. Je déballai mon matériel sur la table et allumai mon ordinateur avant d’ouvrir une page libreoffice. Je plaçai sur mon nez ma paire de lunettes fétiche. Je n’en avais pas forcément besoin, j’avais une très bonne vue, mais j’aimais le style qu’elles me donnaient. Et passer trop de temps sur un ordinateur pouvait s’avérer fatiguant. Elles étaient à traitement anti lumière-bleue, cela va sans dire. J’installai également devant moi un panneau, puis fis courir mes doigts sur le clavier… avant de me figer. Il me fallait relire mes lignes précédentes, me mettre dans l’ambiance. Ce roman se déroulait durant la Révolution Française, (j’habitais Paris en ce moment, c’était de bon ton), et narrait l’histoire d’une société secrète qui conspirait dans l’ombre et tirait les ficelles ! Pas si éloigné de la vérité sans pour autant être fidèle non plus. Je n’étais hélas pas à Paris en 1789, j’avais raté cet événement d’importance, trop occupée à flatter le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II et à le mettre dans mon lit, bien entendu. Ainsi que quelques unes de ses maîtresses, pour faire bonne mesure. Fort heureusement, internet était une source d’informations considérable, si l’on savait trier les vérités historiques des théories du complot en tout genre. Je commençais à me relire quand un raclement de gorge me fit lever le nez de mon écran une demi-seconde, pour m’y replonger aussitôt.
— Excusez-moi… Je n’ai pu m’empêcher de vous voir de là-bas… Et j’ai eu envie de vous offrir un verre.
Je soupirai intérieurement et tapotai un panneau sans prendre la peine de regarder mon prétendant. Dessus était inscrit : Ne pas déranger, autrice en pleine inspiration. Le silence retomba pendant environ cinq secondes avant qu’il ne remette le couvert.
— Vous n’écrivez pas là. Laissez-moi vous offrir un verre.
Je tapotai de nouveau le panneau. En plus petit était ajouté : Et inutile d’insister. Après un soupir, l’homme se retira. Je le suivis d’un œil distrait. À peine assis au bar, le voilà qui me reluquait, comme tant d’autres d’ailleurs. Ma tenue, une jupe assez courte et une chemise qui faisait ressortir ma poitrine, n’y était certes pas étrangère, tout comme l’aura qui dansait autour de moi. J’attirais l’œil. Mais il y avait également autre chose de bien plus agaçant : Ils me voyaient comme un bout de viande, une paire de jambe à mater, voire à lever. Sur le fond, ce genre d’attitude m’avait fortement servie pour trouver mes proies à travers les âges. Et cela me déprimait en réalité, car je constatais que le temps avait beau passer, les mentalités n’évoluaient pas, ou très peu. Les femmes étaient considérées par ce genre de personnes uniquement du point de vue sexuel, ce qui menait à bon nombre de tragédies. Combien d’articles avais-je lus faisant mention d’un viol et combien de commentaires en dessous démontraient une absence totale d’empathie à l’égard de la victime, juste parce qu’elle s’habillait d’une manière qui n’était, soi-disant, pas convenable. Fort heureusement, toute la gent masculine n’entrait pas dans cette catégorie. Certains vous regardaient, vous complimentaient même, mais ne vous considéraient pas comme une paire de seins et de fesses qu’ils pouvaient accrocher à leur tableau de chasse. Ils appréciaient simplement la beauté plastique. Parfois sans plus et d’autres fois, ils voulaient faire connaissance. Réellement faire connaissance. Pas trouver une excuse pour essayer de vous culbuter avant le lever du soleil. Je secouai intérieurement la tête et me replongeai sur mon écran, chassant les gens autour de moi de mes pensées. J’avais à peine commencé à taper quelques mots que quelqu’un s’installa à ma table, une bière à la main et posant un verre devant moi. C’était du vin rouge. Je levai les yeux de mon écran avec un soupir. Parfois, être une succube capable de faire tourner la tête des hommes, et des femmes, s’avérait vraiment être une plaie. Surtout quand votre seul désir était qu’on vous foute la paix.
— Vraiment, c’est usant les gens qui insistent, vous ne trouvez pas ? (lâcha l’homme d’un ton désinvolte en buvant une gorgée de sa bière.)
Je l’étudiai rapidement. Il avait des cheveux frisés qui lui tombaient sur la nuque, une veste noire avec un t-shirt blanc cassé et un pantalon, noir également. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire confiant et ses yeux essayèrent de capter les miens, affichant l’assurance de celui qui pense avoir déjà gagné.
— Absolument. Ceux qui ne savent pas lire également.
Son assurance ne vola pas en éclats comme je l’avais espéré, mais il avait tout de même perdu un peu de sa superbe.
— J’aime cette façon d’être, cette façon de considérer les choses et de répondre. (fit-il avec un sourire.)
J’opinai avec un air las.
— Et vous n’avez pas encore vu mon genou quand un homme me colle de trop près.
Il leva les mains.
— Doucement. Nous n’en sommes pas encore là.
— Mais ça pourrait arriver plus vite que vous ne le croyez. Alors ouste.
— Laissez-moi au moins une chance. Vous ne me connaissez pas, après tout.
J’allais répliquer que je n’en avais pas du tout le désir quand un éclat de voix nous parvint depuis l’autre côté de la salle. Une jeune femme chassait un autre importun avec véhémence. Je comprenais sans peine son désarroi. Mon courtisan s’était également retourné. Son regard revint vers moi. Il paraissait choqué.
— Wouh ! Quelle hystérique ! J’aimerai pas être à la place de ce mec.
— Alors il ne vous reste plus qu’à décamper sur le champ. Sinon, vous regretterez clairement de ne pas être lui.
Ma voix était ferme, mon regard d’acier et je faisais jouer mon genou sous ses yeux. Son assurance vola enfin en éclats. Il se leva en balbutiant.
— B-bon, je crois que je vous ai assez fait perdre votre temps.
Et il s’éloigna. Il ne lui vint pas à l'esprit de reprendre son offrande. Cela me ferait faire des économies, bien qu’un verre de vin soit largement dans mes moyens. Je soupirai, laissant mon regard courir dans la salle pour croiser celui de Seb, le patron, qui s’approchait de moi avec une moue affectée. Il débarrassa ma table, ainsi que le verre de mon courtisan.
— Je t’avais dit que ça n’aurait pas grand effet.
— Tu peux toujours faire une déclaration publique.
Il rit.
— Ouais, il vaut ptete mieux. Sinon, tu vas encore briser des hommes, et c’est mauvais pour le commerce.
— J’ai toujours de bonnes raisons.
Il dodelina de la tête. Manifestement, il ne partageait pas cet avis, mais comme il m’avait à la bonne, il n’avait jamais rien dit. Il fallait dire que je lui avais déjà offert à une ou deux reprises mes faveurs, me contentant de lui dérober un fond d’énergie de temps à autre sans que ça ne l’affecte. Du moins, pas de manière consciente ni permanente. Il se tourna pour faire face à la salle et se racla la gorge.
— Pour votre sécurité et ma sérénité personnelle, je vous prie de ne plus embêter notre chère Brooks. Croyez-moi, vous pourriez le regretter.
Quelques regards intrigués se posèrent sur nous depuis l’ensemble du café, mais personne ne jugea bon de répliquer. Seb me fit face, tout sourire.
— Et voilà, ma belle. Il te faut quelque chose d’autre ?
— Je veux bien un café. Merci Seb.
Il inclina la tête avec un sourire et retourna au bar. Je poussai un soupir muet et me penchai enfin sur l’écriture. J’eus le temps d’écrire près de deux pages avant qu’une nouvelle interruption ne survienne, depuis l’autre côté du bar. La jeune femme de tout à l’heure dégageait encore quelqu’un qui lui tournait autour. En rogne, elle se leva et s’approcha de moi.
— Pardonnez moi… Votre table me semble la plus sûre de la salle.
Je lui offris un sourire sardonique.
— Et vous voudriez peut-être que je la partage ?
Elle dodelina de la tête, un peu mal à l’aise.
— Ce serait aimable.
— Vous ne semblez pas vous-même être d’une grande amabilité.
Elle expira bruyamment, les joues un peu rouges, mais ne se démonta pas.
— J’en ai assez d’être considérée comme une conquête potentielle. Vous trouvez que j’envoie ce genre de signaux ?
Je la regardai par dessus mes lunettes. Elle avait un visage fin, de beaux yeux noisettes. Ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval simple, sans fioriture. Ils étaient d’un rouge cuivré et semblaient soyeux. Elle ne portait pas de maquillage et seul un petit grain de beauté sur sa joue droite, tout près de ses lèvres, amplifiait son charme naturel. Elle portait une tenue très simple, t-shirt ample, veste, pantalon et baskets. Une femme très belle malgré tout, mais qui cachait au mieux ses attributs féminins. Peut-être un peu garçon manqué. Mais ses yeux étaient magnifiques. Je n’étais pas capable de dire pourquoi, mais il y avait quelque chose en elle qui me paraissait presque… familier. Pourtant, j’étais certaine de ne l’avoir jamais rencontrée auparavant. Aperçue en balayant le café du regard un jour ? Plausible.
— Pas vraiment. (dis-je enfin avec amusement.) Mais vous avez une beauté naturelle, que voulez-vous.
Et elle était attirante. À mon goût en tout cas.
Le café se remplissait peu à peu et quelqu’un s’installa à sa table. Après une longue hésitation, je me décalai pour lui laisser de la place.
— Installez-vous donc. (dis-je.)
Elle me gratifia d’un sourire en remerciement, je n’étais pas certaine d’y voir beaucoup de reconnaissance, sortit son ordinateur portable et commença à faire je ne sais pas trop quoi. Je retournai également à mon écran, brûlant de me remettre au travail. Elle ne dit mot durant tout le temps où nous partageâmes la table et je luis en sus gré.
Je terminai mon chapitre avec un sourire, trempai mes lèvres dans mon troisième café de la journée, laissant mon regard embrasser la salle qui commençait vraiment à se remplir. Je regardais alors l’heure. Dix neuf heures… Il était temps que je m’en aille. Je refermai mon ordinateur et me levai, laissant un billet sur la table qui comprenait un généreux pourboire. Puis je rangeai mes affaires et me dirigeai vers la porte avant de subitement me souvenir de ma camarade de table. Je tournai la tête vers elle.
— Bonne soirée. (dis-je.)
Je remarquai alors qu’elle me dévisageait. Depuis combien de temps, je n’aurais su le dire. J’acquiesçai, sans réellement savoir pourquoi, et m’en allai. Je rejoignis mon appartement rapidement, me débarrassai de mes affaires et avalai quelque chose en vitesse avant de repartir dans le 11ème. J’allais faire un peu de repérage avant le grand soir. J’avais bien entendu pris le temps d’enfiler quelque chose de plus décontracté. Une robe avec un décolleté plongeant qui la classait très clairement dans les tenues non correctes ! Mais je savais que je ne me ferais pas rembarrer. Le message de Léonard ne concernait pas l’établissement mais la cible.
Le bar était ouvert et animé. Je n’eus cependant aucun mal à m’y frayer un chemin, faisant les yeux doux si nécessaire pour atteindre le bar. J’en fis le tour, observant longuement la salle en quête de ma cible. Comme elle n’était pas encore là, je cherchais un endroit où me placer pour avoir une vue imprenable sur la majeure partie du bar et notamment sur l’entrée. J’espérais qu’il viendrait, mais les notes de Léonard laissaient penser qu’il visitait régulièrement ce bar, je n’avais donc pas trop de souci à me faire. Je m’installai donc et commandai un Blue Lagoon. Ce n’était pas mon cocktail préféré, ce qui était une bonne chose. Ça m’éviterait ainsi de le vider trop rapidement et de finir bourrée. Les minutes passèrent… puis les heures. Après mon troisième Blue Lagoon en un peu plus d’une heure, je commençai à me sentir un peu nauséeuse et décidai de passer à quelque chose de plus léger. Une heure de plus, et mes doigts commençaient à tracer des sillons dans le bois du bar, ce qui me valut un regard noir du barman. Je jetai un coup d’œil à ma montre en maugréant, devenue irritable à cause de l’alcool et de l’attente. Il serait minuit dans moins de dix minutes... Ça faisait bientôt trois heures que j’étais là, à m’enchaîner les cocktails et toujours aucun signe de ma cible. Il ne viendrait peut-être pas, me dis-je en fin de compte. J’avais repoussé les avances de pas mal de mecs, d’une nana ou deux, et je commençais lentement mais sûrement à le regretter. Quitte à être venue ici, à m’être habillée et mise minable, autant ne pas terminer la nuit toute seule. Je me levai de mon siège et sentit le sol bouger sous mes pieds. Je dus me raccrocher au bar pour ne pas tomber. Et lui aussi bougea furieusement sous mes doigts ! Je savais qu’il ne fallait pas que je boive autant… Je pris une inspiration pour essayer de chasser mon trouble. Ce fut relativement inefficace. Prise d’une nausée, je filai en direction des toilettes, en ligne droite ! Enfin, c’était prévu ainsi, car en réalité, je déviai de la trajectoire une fois ou deux. Autant pour mon sex-appeal… Je m’enfermai dans une cabine, vidai une partie du contenu de mon estomac avec des gargouillis écœurants. Mon estomac continuait de se soulever et je me forçai au calme. Il fallait que je me décontracte. Je respirai par-à-coup, bloquant l’air dans mes poumons avant d’expirer lentement. Dans mon état, il était difficile de parvenir à me concentrer, mais pas impossible. Je n’avais de toute façon que deux possibilités. Régurgiter tous les cocktails de la soirée, voire mon repas, ou réussir à reprendre le dessus. Putain que j’avais la tête qui tournait… Une nouvelle inspiration. Mon corps commença à luire dans la semi-pénombre. Je m’efforçai de calculer la quantité d’énergie que je pouvais me permettre d’utiliser tout en en conservant assez pour redevenir Roberto, au cas où je n’aurais pas l’occasion de me nourrir entre-temps. Je m’arrêtai à la limite, en nage. Je n’avais pas entièrement dessoûlé, bien entendu, mais je ne voyais plus le monde comme à travers un miroir déformant et pouvais presque marcher droit. Difficile d’user de la magie quand on était bourré mais j’étais plutôt satisfaite de moi. Je quittai les toilettes et retournai dans la salle principale, naviguant entre les clients, en quête d’une potentielle proie. Je m’arrêtai soudain devant un homme qui portait un costume qui paraissait un peu décalé dans ce bar, entouré de ses gorilles, qui faisaient tout leur possible pour paraître à l’aise et sereins. Même si j’avais été autant bourrée que tout à l’heure, j’aurais remarqué qu’il s’agissait de gardes du corps. C’était visible à leur façon de se tenir, une main le long du corps, l’autre prête à fondre sous la veste, à leur posture, les jambes écartées, aux regards qu’ils lançaient autour d’eux. Ils étaient en alerte. Ma cible était arrivée pendant mon séjour aux toilettes. Je regardai ma montre pour noter l’heure, espérant qu’elle était plus ou moins fixe. Il me semblait être assez difficile à approcher. Je retournai m’installer au bar sans quitter le petit groupe des yeux. Parfois, quelqu’un s’approchait. Après avoir passé les gorilles, la personne rejoignait le dealer et entamait la discussion. Le dealer, Achille Varone, finissait chacune de ces fameuses ‘discussions’ en sortant un petit sachet qu’il remettait à son interlocuteur contre quelques billets. J’hésitai à prétendre vouloir ma dose, histoire de me rapprocher et d’essayer d’apprendre à mieux connaître Achille, mais décidai de n’en rien faire. Mon état actuel ne me permettait pas franchement de tenir une discussion. Du moins pas de celle qui cherchaient à tirer les vers du nez sans que ça se voie trop. De plus, comme il était gay, mon numéro de charme serait sans effet sur lui et risquait de le braquer plus qu’autre chose. Roberto viendrait le retrouver, peut-être même dès demain, et il serait sobre ! Un point non négligeable. Et peut-être également empli d’énergie… Mon regard se perdit dans la foule, mais personne n’attira mon regard… Même si une partie de moi avait envie de se sustenter, ou même simplement d’un plan cul, une autre était lasse et avait envie de mettre un terme immédiat à une soirée qui s’était avérée plutôt pourrie dans l’ensemble. Et ce fut cette partie là qui gagna, sans trop d’effort. Je sorti donc du bar. Quelques personnes se retournèrent sur mon passage… Mais… non, tant pis. Je me dirigeai vers le métro avant de réaliser qu’au vu de l’heure, minuit trente passé désormais, il n’y en aurait plus. Je décidai d’appeler un taxi qui me déposa à trois rues de chez moi. J’avais envie de marcher un peu pour prendre l’air. Évidemment, à une heure pareille, les rues pouvaient s’avérer un peu dangereuses… Surtout pour une jeune femme seule. Trois mecs déboulèrent du trottoir d’en face et commencèrent à me tourner autour en me sifflant.
— Hey, t’es jolie…
— T’as pas une clope, chérie ?
— Tu veux pas t’amuser un peu ?
Je n’étais pas d’humeur et me décalai pour les éviter, mais ils se remirent sur ma route. Soit. Je fis donc un mouvement de la main et une bourrasque souffla dans la rue, expédiant mes agresseurs contre le mur. Je me jetai sur le premier qui se relevait et plaquai ma bouche contre la sienne pour me nourrir de son énergie. Elle était fourmillante, exquise. J’en avais presque la tête qui tournait ! Ce petit con avait un chaos si bon… Je le relâchai à contrecœur avant qu’il ne soit trop affaibli et surtout, avant que ses copains ne se décident à se jeter sur moi. Il resta sous le choc, pas vraiment sûr de ce qui venait de se passer, étourdi par sa perte d’énergie soudaine. Avec cet apport, je me sentais totalement de taille à user d’un peu plus de magie sans craindre pour mon contrat avec Léonard. Je lançai donc un rapide sortilège qui chargea une bulle d’air sous les pieds d’un de mes assaillants, laissant l’autre m’attraper par mon décolleté. La bulle d’air grossit rapidement jusqu’à exploser, propulsant le malheureux qui s’écrasa un peu plus loin. Je renforçai mes muscles, agrippai le troisième larron et le forçai à me lâcher tout en lui tordant les poignets. Il gémit et tomba à genoux devant moi, totalement à ma merci. Je lui roulais une pelle à son tour, récupérant un peu de sa force avant de le repousser en arrière. Il tomba avec un grognement, hébété. Le premier commençait à sortir de sa torpeur. Je me tournais vers lui, les yeux brillant d’une lueur mauvaise. Il se recroquevilla. Un sourire barra mes lèvres. Je pouvais me débarrasser d’eux. J’avais déjà tué des gens pour bien moins que ça… Des gens qui n’avaient pas un passif aussi… lourd. Et me gorger de leur énergie, de ce chaos si puissant, si délicieux… Mais non. Je me fis violence et me contentai d’effacer mon souvenir de leurs mémoires avant de les laisser partir. Des cadavres auraient mené à une enquête. Le risque n’en valait pas la chandelle. Je fis la même chose avec leur ami inconscient qu’ils avaient laissé derrière eux puis retournai enfin chez moi. Le chaos déferlait dans mes membres, parcourait mes lèvres en me donnant des fourmillements agréables. Je me demandai comment ils avaient pu en engranger autant. Il ne s’agissait que de petites frappes, probablement bourrées, voir droguées. Pas des enfants de chœur, mais pas des tueurs non plus. Mais peu importait en réalité. J’avais trouvé un moyen plutôt agréable de passer une partie de ma frustration et me sentais un peu revigorée malgré une envie de sexe encore plus prononcée. Un effet secondaire du transfert... Un bref contact me permettait de me nourrir à condition de le faire très rapidement et par petite dose. J’avais besoin d’une connexion plus profonde pour récupérer plus et ces imbéciles n’en valaient clairement pas la peine. Bien entendu, comme l’énergie de Colosse, la leur ne ferait pas long feu avec ma transformation en Roberto. J’espérai que le mage que Léonard m’avait promis serait un met de choix. Car je faisais beaucoup d'efforts afin d’y accéder… Je me changeai, enfilant une ample chemise de nuit, avant d’aller me servir un chocolat chaud et de m’enfoncer dans mon canapé. Tina vint me réclamer de l’attention et je lui en offris. Un court frisson me saisit, me donna la chair de poule, comme un courant d’air. Je m’ébrouai, ce qui fit fuir Tina et je me décidais à aller me coucher quand on sonna à la porte. Une visite, à cette heure-ci ? Sceptique, j’allai tout de même jeter un œil par le judas, par acquis de conscience. J’ouvris la porte dans la seconde, surprise… et excitée.
— Andrew. (dis-je, un sourire aux lèvres.)
L’homme m’en offrit un en retour.
— Salut Brooks.
Andrew était un des rare immortels natifs, si ce n’était le seul, avec lequel j’étais en contact. C’était un Céleste. Autrement dit, une créature bien plus ancienne que moi, et forcément différente ! Bon, peut-être pas si différente en réalité, car les Célestes et les Génies ressemblaient beaucoup aux humains en définitive. Vraiment beaucoup… Il portait un blouson en cuir, une chemise noire et un jean. Une tenue simple mais qui lui allait bien. Il avait un début de barbe qui lui mangeait le visage, pas plus de trois jours, comme à chaque fois que je l’avais vu et ses cheveux étaient coupés relativement courts.
— Tu passes par la porte, toi maintenant ?
Il fit claquer sa langue.
— Bien qu’étant invisible aux yeux des simples mortels quand je le veux, tu ne sembles pas apprécier que je passe par la fenêtre, alors…
C’était vrai. Je n’aimais pas avoir l’air d’une folle qui faisait rentrer les courants d’air. Andrew, en tant que Céleste, disposait d’ailes qu’il pouvait aisément faire disparaître et qui lui permettaient de voler. Il aimait beaucoup en règle générale s’inviter chez moi en toquant à la fenêtre du salon ou de la chambre et j’appréciais qu’il ait décidé aujourd’hui de s’abstenir et d’opter pour un moyen plus conventionnel. Je m’écartai en secouant la tête, amusée.
— Entre donc. Tu sais que ce n’est pas une heure pour rendre visite à une dame ?
Nous nous rendîmes dans le salon et nous installâmes sur le canapé.
— J’étais de passage à Paris. Je serais bien venu plus tôt, mais tu n’étais pas chez toi… Et puis après ça, j’ai senti un tiraillement dans tout le corps et un frisson quand tu as usé de ta magie. Sur des mortels, ce qui n’est pas vraiment une bonne idée.
— Des voyous, monsieur le Céleste… (minaudai-je d’une voix plaintive.) Ils en avaient après ma vertu…
Il éclata de rire.
— Ta vertu… Ce qu’il faut pas entendre.
Je lui donnai un coup de poing dans le bras en réponse.
— Tu oses mettre ma parole en doute ?
— Jamais, jamais ! (fit-il en levant les mains, toujours en plein fou rire.)
Je secouai la tête d’un air faussement affecté.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non, je te remercie.
— Tu es venu me gronder alors ? (minaudai-je de plus belle.)
— Non plus… ça n’a pas très bien réussi à ceux qui ont essayé la dernière fois je crois bien.
Je repoussai sa réflexion avec une grimace sincère, me fermant aux souvenirs qui essayaient de s’imposer à moi. Je me sentis immédiatement furieuse de sa réflexion et il dut s’en rendre compte car il afficha une mine désolée.
— Je ne voulais pas raviver de mauvais souvenirs.
Je me contentai de hausser les épaules, dissimulant au mieux mes émotions derrière un masque impassible.
— C’est le passé… (dis-je d’un ton vague.)
Il opina et un silence gênant s’installa entre nous.
— Tu préfères que je m’en aille ? (demanda-t-il après un moment.)
— Pourquoi es-tu venu me voir ? (répondis-je, éludant sa question.)
Je n’avais pas envie qu’il parte. J’appréciais sa compagnie et elle se faisait de plus en plus rare.
— Je pensais à toi ces derniers temps. J’avais envie de te voir. Pour parler…
— Parler ? (le raillai-je avant de poursuivre d’un ton narquois.) Il me semble que c’est loin d’être notre activité favorite…
Je peux jurer l’avoir vu rougir. Un exploit ! Ma colère s’était dissipée. Il avait ce don, c’était en partie pour ça que j’appréciais sa compagnie.
— C’est un peu cavalier de venir et de prétendre… Enfin, tu sais…
— Me mettre dans ton lit ? Enfin, le mien, en l’occurrence.
Il grimaça, mais pas parce que ma réponse ne lui plaisait pas, simplement parce qu’il était un peu mal à l’aise. Ça renforçait son charme. Le genre d’aveu que je ne lui ferai jamais ! Je lui offris néanmoins un regard ardent, auquel il n’était pas insensible. Mon pied nu vint se poser contre son torse, puis descendit jusqu’à son entre-jambe.
— Tu hésites ? (lâchai-je, mutine.)
— Non.
Et il me souleva du canapé avant de m’emmener dans ma chambre. Je me débattis pour la forme, poussant de faux gémissement de consternation. Il me déposa sur mon lit et m’embrassa fougueusement. Habituellement, j’aimais prendre mon temps. Mais j’étais excitée par mes ponctions récentes et le voir rendait mon désir presque insoutenable. J’étais déjà toute humide, brûlante, et je n’avais pas envie d’attendre plus longtemps. Je lui retirai donc ses vêtements, me cambrai pour bien lui montrer ce que je voulais. Mes mains s’emparèrent de son membre que je caressais de manière experte. Il grossit entre mes doigts, une sensation que je trouvais agréable et je l’entendis grogner un peu, de plaisir. Il me pénétra sans plus attendre. Il ne fallut pas longtemps pour que j’atteigne l’orgasme, Andrew avait toujours été un amant très doué, et je le sentis se vider en moi très peu de temps après. Je l’embrassai tandis qu’il se blottissait contre moi. J’avais détesté ces petits gestes autrefois… Maintenant je les prenais pour ce qu’ils étaient, un instant de tendresse, sans plus. Il n’y avait pas de sentiments entre nous. Enfin, si, mais uniquement de l’amitié et rien d’autre. Et comme il était un Céleste, il pouvait dissimuler son énergie à mes sens, ce qui endormait mon appétit et nous prévalait de tout risque. Bien entendu, j’aurai pu le vider si je l’avais vraiment voulu, mais ce n’était pas le cas. Nous restâmes ainsi, l’un contre l’autre pendant un moment. Jusqu’à ce que son membre se réveille. Nous fîmes l’amour deux autres fois. 

Chapitre 5

À mon réveil, je fus surprise de voir qu’Andrew dormait à mes côtés. Ce n’était pas la première fois, mais c’était assez rare pour être souligné. La plupart du temps, il s’en allait au petit matin, prenant soin de m’apporter un petit déjeuner acheté dans un café ou une boulangerie, agrémenté d’un petit mot tendre, parfois d’une rose. Il s’agissait de sa manière à lui de me signifier que notre nuit n’avait pas été qu’un plan cul, qu’il tenait à moi. Le genre de petit geste affectueux qu’on pouvait être en droit d’attendre de l’autre au sein d’un couple, bien qu’il ne revînt pas le soir mais plusieurs mois plus tard, quand il était dans les environs. Et en manque de sexe. Je ne pouvais cependant m’empêcher d’apprécier ces gestes, qui amenaient un semblant de normalité dans une vie qui n’avait rien de normal. Pas toujours désagréable, mais pas toujours satisfaisante non plus. La routine avait du bon, raison pour laquelle je ne passais pas mon temps à me déplacer, comme ça avait pu être le cas à une période de ma vie. En fait, on aurait pu dire que j’aimais ma vie de Parisienne, bien que je ne fisse qu’en effleurer la surface…
Mes doigts glissèrent hors des draps pour courir le long du dos d’Andrew, sans que j’en aie réellement conscience. Il bougea dans son sommeil. Après l’avoir encore un peu asticoté sans parvenir à le réveiller, je décidai de me lever. Je lui accordai un dernier regard avant de quitter la chambre sur la pointe des pieds, enfilant ma chemise de nuit. Il faisait un peu frais dans le séjour. J’allumai le chauffage et commençai à préparer le petit déjeuner. Un jus d’orange, pressé par mes soins, des pancakes avec de la confiture, achetée en supermarché car ma gentillesse avait ses limites tout comme mes talents de cuisinière, et du café. Andrew se réveilla alors que je dressai la table. Il cligna des yeux, regarda les plateaux puis me regarda.
— Hm… Délicate attention. (fit-il.)
— Je me suis dis qu’avec tous les petit-déjeuners que tu m’as offert, je pouvais bien faire ça. Installe-toi.
Il ne se fit pas prier, me gratifiant d’un de ses sourires amusés qui me plaisaient. Nous déjeunâmes en silence, nous lançant régulièrement quelques regards entendus ou taquins. Des moments de complicité qui me plaisaient plus que je n’étais prête à l’avouer, même si secrètement, ce n’était pas la personne avec qui j’aurai aimé les partager. Comme je l’avais déjà dit, je ne l’aimais pas de cette façon là. Une fois les assiettes terminées, il débarrassa la table et je m’installai sur le canapé. Il prit place près de moi et je le dévisageai. Il me rendit mon regard, sans rien dire. Je me décidai donc à briser le silence.
— Pourquoi es-tu ici ? (fis-je d’une voix sans aucun reproche.)
Il se passa la langue sur les lèvres, réfléchissant à la question.
— Je ne peux pas simplement être venu pour te voir ?
Je repoussai sa réponse d’un froncement de nez.
— C’est rare que tu sois encore là au matin dans ces cas là, Andrew. Et pratiquement à chaque fois que tu es resté, c’était pour une raison bien précise.
Il se pinça les lèvres et je sus, avant même qu’il réponde, que j’avais vu juste.
— C’est vrai… J’ai une mission à accomplir.
— Me dis pas que tu vas me proposer un contrat. Ce n’est pas ton genre.
— Effectivement.
— J’espère que ce n’est pas moi la mission. (dis-je avec légèreté.)
— Oh, si c’était le cas, je pourrais probablement dire : mission accomplie ! (me répondit-il sur le même ton.)
Je lui donnai un coup dans le bras.
— Andouille ! (le grondai-je.)
Nous éclatâmes de rire. Je pris alors le temps de l’étudier de nouveau. La crise de rire passée, je notai que son expression devenait plus sérieuse.
— Raconte. (dis-je.) Inutile de faire durer.
Je m’attendais à ce qu’il me sorte une de ses réparties dont il avait le secret, avec allusion sexuelle à la clé. Il ne le fit pas.
— Il y a du mouvement sur Paris. Je suis là pour enquêter.
— Ça ne change pas tellement de d’habitude.
— J’ai entendu parler d’un contrat. (poursuivit-il, sans relever.) Tu es au courant de quelque chose ?
Je haussai les épaules, me levant pour aller me verser un chocolat chaud. Il faisait encore un peu froid.
— C’est vague. Si tu n’es pas plus précis…
— Un dealer. Je crois savoir que c’est ton ami Léonard qui était chargé de trouver quelqu’un pour le remplir.
— Je ne suis pas la seule immortelle à prendre des contrats.
— Mais tu es la seule dont il se sente proche.
Je me pinçai brièvement les lèvres. Heureusement, il ne put le voir, je lui tournais le dos. Je revins m’installer à ses côtés avec ma tasse fumante.
— Possible. En quoi ce contrat t’intéresse ?
— Le dealer cherche à être absous. Aux dernières nouvelles. (crut-il bon d’ajouter.)
— Si c’est une raclure, il ne le mérite peut-être pas.
— C’est ton droit de le penser. Toujours est-il qu’il semble s’être un peu renfermé sur lui-même.
— Tu n’arrives pas à le localiser.
Ce n’était pas une question, mais une simple constatation. Il ne nia pas, pas plus qu’il n’acquiesça, se contentant de me regarder avec sérieux.
— Donc, tu veux savoir qui va essayer de te couper l’herbe sous le pied. (poursuivis-je, pensive.)
Il grimaça, secouant la tête.
— Non, je m’en fiche. Tant que son énergie est prélevée, ça m’est égal.
— Les Génies ne pensent pas comme toi manifestement.
Il haussa les épaules, peu affecté.
— C’est sans importance.
Il semblait sincère… Je ne parvenais pas réellement à comprendre pourquoi. Si les Génies obtenaient cette énergie, cela pourrait faire pencher l’équilibre en leur faveur. Mais il était vrai que ce n’était pas le cas dans l’affaire qui nous intéressait. Quand les damnés avaient un contrat à remplir, c’était bien souvent vers les immortels comme moi qu’ils se tournaient. Ce qui était exactement ce qu’avait fait Léonard d’ailleurs. L’énergie était alors perdue, dérobée par un être tiers qui n’amenait aucun point sur l’échiquier divin.
— J’ai accepté le contrat. (avouai-je.)
— Ça ne me surprend pas. Mais je préférerais que tu t’abstiennes.
J’éclatai de rire.
— M’abstenir ? Et pourquoi donc ?
— Je pense que ce contrat n’est pas ce qu’il paraît.
— Et tu t’inquiètes pour moi ? (m’enquis-je, papillonnant des yeux.)
Il rougit un peu mais garda son sérieux.
— Je m’inquiète toujours pour toi, Brooks. À bien des égards. Mais je ferais de même avec n’importe quel autre, immortel ou non, dans le cas qui nous intéresse.
— Ah oui ? Qu’est-ce qu’il a de si spécial ce contrat ?
— Je l’ignore. (dit-il en croisant les bras.)
Mais je sentais que ce n’était pas tout à fait vrai. Il me cachait une information…
— Plus personne ne me confierait le moindre contrat si je refusais subitement d’en mener un à terme. Surtout sans raison.
— Et tu n’attirerais plus de jeunes immortels temporaires et naïfs dans tes filets pour obtenir quelques avantages. (fit-il, un sourire sur les lèvres.)
Je notai qu’il ne montait pas jusqu’à ses yeux mais n’en tins pas compte.
— Cela étant, la prudence est une bonne raison, selon moi.
— En outre, la récompense m’intéresse grandement. (poursuivis-je sans tenir compte de sa remarque.)
— De quelle nature est-elle ?
Je fis claquer ma langue.
— Ahah, tu voudrais bien le savoir ! Mais je vais garder ça pour moi.
— Je n’approuverais certainement pas, donc.
— Probablement pas. Mais tu n’approuves jamais en réalité.
— Tu prends parfois un malin plaisir à ta condition qui me déplaît. (confirma-t-il.)
— Ah ! Comme si j’avais le choix pour survivre. Je sais très bien ce qui se passe si jamais je n’ai pas ma dose. Tu devrais être heureux, j’ai arrêté de laisser des cadavres dans mon sillage. C’est même grâce à ça que tu es tombé, par inadvertance bien entendu, entre mes griffes, et dans mon lit par la même occasion.
— Tu n’as pas arrêté de semer des cadavres par simple charité de cœur.
— Comment oses-tu ?!
Il n’y avait plus rien de doux dans ma voix.
— Ce n’est pas vrai peut-être ?
— Non !
— Alors pourquoi avoir coupé toute relation humaine ?
— Pour… Mais je t’emmerde ! En quoi ça te regarde ? Tu m’espionnes ou quoi ?!
— Nul besoin. Et je vais te le dire : tu aimes ce que tu es.
— J’aime ce que je suis ? (lâchai-je avec un rire sec.) C’est nouveau ça.
— Bien sûr que tu aimes ça. Tu privilégies toujours cette part de toi, peu importe les gens qui t’entourent. Car elle compte plus pour toi que le reste. Tu aimes être immortelle, bien plus que tu n’aimes les gens.
Je lui lançai un regard noir en réponse.
— Tu crois que je n’ai pas de cœur ? De sentiment ? Mais va te faire foutre !
— Et pourtant, depuis qu’elle…
— Ne termine pas cette phrase ! Ça pourrait très mal finir...
Devant mon air menaçant, il décida de ne pas insister et changea de sujet avec un soupir.
— Est-ce qu’il y a quoi que ce soit que je puisse faire ou dire qui pourrait te faire renoncer ?
— Non. À moins peut-être de me donner les véritables raisons, je ne vois pas. (me renfrognai-je.)
— Je te les ai données.
— Ouiiiii. Bien sûr. Prends-moi pour une cruche.
Il se pinça les lèvres et je lui offris mon plus beau regard qui disait : ne me prend pas trop pour une conne. Il secoua la tête.
— Brooks… Ce contrat, c’est… Je ne le sens pas.
Je l’observai sans mot dire. Son inquiétude était touchante, et, cela m’énervait de le dire, parvenait à apaiser un peu ma colère contre lui.
— Il pourrait y avoir des conséquences. (continua-t-il, toujours avec sérieux.) Peut-être même graves.
Je balayai sa remarque d’un geste las de la main.
— Ah non, pas le couplet sur les risques, tu me l’as déjà fait une ou deux fois et il ne s’est rien passé.
— Pour toi.
— C’est bien la seule chose qui m’importe. (répondis-je avec espièglerie.)
Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Il secoua la tête.
— Qui plus est, on a pas encore trouvé comment me tuer, alors les risques hein !
— Donc, tu vas le mener à son terme ?
— J’en ai bien peur. Et puis, des risques, il y en a toujours.
— Brooks…
— Rien du tout. Et tu es prié de ne pas me suivre.
Il ne dit plus rien et un silence un peu pesant s’installa entre nous. J’en profitai pour terminer mon chocolat puis posai ma tasse sur la table basse.
— Je veux bien refaire l’amour avant ton départ.
Il me regarda. Son visage était indéchiffrable. Son corps se mit à luire, puis il apparut sous sa forme de Céleste. Des cornes sur son front, une gemme de lumière bleutée entre elles, de larges ailes blanches dans son dos, une armure rutilante recouvrant l’ensemble de son corps, ne laissant plus voir sa peau. Je sifflai d’admiration. Il était rayonnant.
— Ça veut dire non, je présume.
Il ne bougea pas et je revêtis ma forme de succube, assez proche de la sienne en réalité, surtout pour la partie haute même si les couleurs prédominantes étaient bien différentes. Et sans armure assortie !Il secoua la tête avec ironie.
— Tu es magnifique.
— Tu n’es pas mal non plus. (répondis-je.)
Il se leva et alla à la fenêtre. Un pied sur le rebord, il s’arrêta et me lança un regard par dessus son épaule, abaissant son aile.
— Il y a plusieurs formes d’éternité.
Devant mon silence, il ajouta :
— Ne te laisse pas abattre.
— Tu n’as pas de raison de t’inquiéter. Je suis immortelle, rappelle-toi.
— Je ne parlais pas du contrat, Brooks.
Je haussai les épaules en réponse. Je n’étais pas certaine de ce qu’il entendait par là et il ne sembla pas vouloir s’étendre davantage. Après un hochement de tête, il s’envola, sans un regard en arrière. Je l’observai s’éloigner avec un petit soupir, puis repris mon apparence habituelle. Cette discussion m’avait un peu énervée. Ce n’était pas la première fois qu’Andrew et moi avions des conversations de ce genre. La grande majorité finissaient d’une manière similaire. Il laissait régulièrement entendre que ma solitude était due à moi et moi seule. Merci, génie. Je me coupais des autres, l’analyse n’était pas difficile. Et Andrew savait très bien pourquoi j’agissais ainsi. Qu’il pouvait m’agacer…  Ma faute… Mais connard ! Je grommelai. Et concernant le contrat… Hors de question de le suspendre pour l’intuition d’un Céleste. Et si le mener à bien pouvait faire chier le-dit Céleste en prime, je n’allais pas m’en priver.
Je me détournai de la fenêtre. J’avais besoin d’une bonne douche.
Plus tard, je me rendis au Café du Commerce, avec en tête la même idée que la veille, bosser un peu, me vider l’esprit… et sortir de mon appartement qui commençait à devenir oppressant. Cela faisait quelques années maintenant que j’y vivais sous cette identité et chacune de mes escapades à Paris au cours de ces dernières décennies s’étaient faites entre ces murs. Il était peut-être temps pour moi de changer. Je notai dans un coin de ma tête de regarder les annonces immobilières sur Paris ou dans la proche banlieue. Je n’étais pas encore d’humeur à arpenter un nouveau terrain de chasse. J’aimais ma vie actuelle de Parisienne.
En m’arrêtant à un passage piéton mon regard fut accroché par un couple, qui attendait près de moi pour traverser. Ils se tenaient la main, discutaient en se lançant des œillades langoureuses. Ils étaient… mignons. Les voitures s’arrêtèrent et nous passâmes. Nos chemins se séparèrent, mais j’aperçus d’autres couples sur ma route, plus ou moins affichés. Des regards complices, des mains qui se touchent et se caressent, des baisers volés ou passionnés…  La tendresse, la douceur… l’amour. La passion dévorante dans les yeux. Un frisson me saisit et j’étouffai un soupir, le cœur serré. Les derniers mots d’Andrew me revinrent en mémoire. Eh merde. J’aurai finalement peut-être mieux fait de rester chez moi. Je pouvais avoir un peu qui je voulais, où je le voulais, quand je le voulais. Des plans cul sans lendemain pour la grande, très grande majorité, qui me permettaient soit de me nourrir un peu, oui, je ne prenais pas pour cible que des gros connards, ça dépendait de ma faim, soit de simplement prendre mon pied et satisfaire mes appétits sexuels. Mais… c’était en réalité insuffisant. Je ressentais régulièrement une espèce de vide en moi. La présence de l’autre me manquait… Vous savez : l’Autre. Celui ou celle qui vous donne des frissons rien qu’avec un regard, ce regard dans lequel vous pourriez vous perdre, vous noyer pourvu qu’il dure encore et encore ; qui peut électriser tout votre corps rien que d’une simple caresse et vous faire ressentir des émotions à nulle autre pareille, vous sentir comme étant quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte, autour duquel tout peut graviter et à même de déplacer des montagnes. La Personne dont vous appréciez suffisamment la compagnie pour endurer ses humeurs maussades car vous vous prenez parfois à sourire bêtement en la contemplant. L’Autre. Tout autour de moi, je voyais des couples, j’en imaginais d’autres. Ils me renvoyaient à ma propre solitude. Car je n’avais rien de tel dans ma vie. Plus depuis… depuis très longtemps. Par choix… par obligation. Le Céleste était ce qui pouvait s’en rapprocher le plus, et encore. J’appréciais énormément Andrew, même s’il m’énervait vraiment parfois, mais nous n’étions pas un couple. Ni maintenant, ni jamais. Et une part de moi lui en voulait pour ça comme pour notre discussion de tout à l’heure. J’avais la sensation d’être prisonnière, enchaînée à un poids qui me maintenait à l’écart de tout, quand bien même ma décision n’avait rien à voir avec notre histoire. Pourtant, j’aimais le fait d’avoir quelqu’un à qui parler, me confier même… Bon, d’accord, je ne me confiais pas si souvent que ça, mais tout de même, savoir que je pouvais le faire était agréable. Mais il manquait quelque chose. Il me manquait quelque chose. Comme si… comme si j’étais… incomplète. Je détestais ça. Me sentir dépendante. Dépendante du regard de quelqu’un, de son attention, comme si je ne pouvais exister par moi-même. Je le prouvais depuis des millénaires. Ça ne m’empêchait pas de vivre. Mais j’étais fatiguée de toujours devoir faire attention, de ne pas pouvoir me lâcher, de ne pas pouvoir profiter égoïstement d’une relation. Mais je ne pouvais rien y faire. J’avais essayé d’apprendre à vivre sans les autres. Sincèrement essayé.
Était-je tout simplement une insatisfaite chronique ? En réalité, le problème n’était pas vraiment là. Que je le veuille ou non, l’amour m’était impossible. À cause de ma nature profonde… M’aimer équivaut à une condamnation, tout simplement. Et c’est de ça dont je souffrais le plus sur cette terre. La solitude… En partie parce que je me coupais des autres pour ne plus avoir à endurer leur mort. En partie parce que je ne pouvais pas avoir de relation passionnelle avec qui que ce soit. Même une amitié était délicate. Alors l’amour… L’amour…
Ceux qui disent que l’amour est une idiotie, que ça n’existe pas ou n’a aucune nécessité mentent. On connaît tous des gens comme ça, qui vous jurent que l’amour n’est rien, que ça n’existe pas. Ou que ça ne compte pas. Ils mentent. L’amour a plusieurs formes. Certains n’en ont simplement pas conscience quand ils le vivent. Ils se bercent d’illusions… L’amour est une chose essentielle pour les humains, y compris pour quelqu’un comme moi. Même avec autant de millénaires à me nourrir des mortels, à maudire l’amour… Je retombe invariablement sous son pouvoir. Invariablement… C’est là ma malédiction. Tomber amoureuse… Et ne pouvoir que fuir sous peine de tuer la personne qui aurait le malheur de répondre à mes sentiments. À cause…. À cause… Parce que je suis une imbécile… L’immortalité a toujours un prix. Toujours. Sauf que je ne le connaissais pas. Comment aurais-je pu ? Les immortels natifs prétendent tout savoir. En réalité, ils ne savent rien. L’amour n’est qu’un concept arbitraire pour eux, car ils n’ont pas de réelles émotions. Andrew n’est pas différent, c’est bien pour cela qu’il n’y aura jamais rien de plus entre nous. En passant du temps avec les humains, il apprend un peu… Mais il ne saura jamais ce qu’est l’amour, ce que ça peut faire. Aussi bien vous transcender que vous détruire, comme j’en ai fait l’amère expérience. C’est ce qui le rend si important. Si précieux… Si rare.
Aucun natif n’est capable de me dire ce que je suis. Pourquoi je suis ainsi. Pourquoi je dois souffrir une vie solitaire. Parce qu’ils s’en foutent. Parce qu’ils n’ont pas ce genre de soucis. Ils traitent les humains immortels comme des bêtes de foires, des intrus qu’ils acceptent bien obligeamment. Parce que nous ne dépendons pas d’eux. Nous ne répondons pas à leurs foutaises, nous ne sommes pas à leurs ordres. Nous sommes des électrons libres. Mais nous demeurons des humains, avec les besoins qui accompagnent cet état… J’ai voulu me défaire de l’amour. Puis, j’ai essayé une relation sans contact physique… Ce n’est viable qu’à la condition d’être asexué. Et mêmes les immortels natifs ne le sont pas. Enfin, du moins, ils peuvent changer cet état de fait. Peut-être… J’ignorais totalement à quoi ils ressemblaient sous leur carapace, leur forme originelle. On ne peut pas faire taire ce que l’on est, étouffer ses désirs et se contenter de faire comme si ça n’avait pas d’importance. Ça en a. Ça en a toujours eu. Et eux qui n’ont jamais eu à vivre ce genre de chose, qui n’ont jamais eu à connaître les écueils de la vie ou de l’amour prétendent venir nous expliquer qu’il faut savoir se contrôler. Que nous sommes responsables de notre état pour la simple et bonne raison qu’ils ne veulent pas de cette responsabilité. J’emmerde la lumière, j’emmerde l’ombre. Qu’ils se détruisent, tous autant qu’ils sont !
J’arrivai devant le Café sans même avoir conscience du temps écoulé. Toujours tendue, je m’installai à ma table habituelle, déballai mon matériel comme la veille et commandai à boire. Et plus rien. Je restai là, comme une idiote, à regarder mon écran sans parvenir à pondre le moindre mot. Et quand je parvenais à écrire quelque chose, c’était pour l’effacer aussitôt avec une moue affligée. Tout ce que je parvenais mollement à écrire était fade. Sans inspiration, sans consistance. Un peu comme ma vie en fin de compte... Je grommelai, frustrée de parvenir à un tel constat que je n’arrivais même pas à réfuter quand quelqu’un tira une chaise pour s’installer face à moi. Je levai les yeux, croisant le regard de ma compagne de table de la veille. Elle avait du culot. Le silence nous enveloppa tandis que nous nous affrontions du regard. Elle se pinça les lèvres, mal à l’aise.
— Je pensais que vous seriez d’accord aujourd’hui aussi. (me dit-elle sur un ton d’excuse.)
Elle ne fit pas mine de se lever pour autant. Beaucoup de culot… Ce n’était pas foncièrement pour me déplaire cela étant. Tant que ça ne virait pas à l’abus. Je haussai les épaules et elle se détendit imperceptiblement.
— Ça m’est égal. (répondis-je d’une voix qui se voulait neutre.)
Je revins à mon écran, m’efforçant de ne pas lui prêter plus d’attention, mais l’entendis néanmoins vider son sac sur la table. Téléphone portable, crayons et stylos, documents et…
Oublie, tu t’en fous, concentre-toi.
Rien. Rien, de rien, de rien ! Que cela pouvait m’agacer ! Le serveur arriva avec une tasse fumante qu’il déposa devant moi. Ma compagne passa commande à son tour cependant que je trempais mes lèvres dans mon thé, puis le silence retomba. Elle semblait m’avoir désormais oubliée, comme la veille. Ça me convenait ainsi. C’était plus simple. Nous n’étions que des voisines de table, sans plus. Je me replongeais dans mon dernier paragraphe, en relisais les dernières lignes en boucle. Aucune phrase ne se formait dans mon esprit, rien qui pouvait me permettre de poursuivre mon avancée. Ce n’était pas un manque d’idée, ou d’inspiration, du moins pas uniquement. C’était tout simplement un manque de concentration. Et peut-être un peu de motivation. Mes pensées étaient parasitées malgré toutes mes tentatives pour les canaliser, en partie à cause de la colère qui bouillonnait en moi suite aux propos d’Andrew. Je ne l’avais pas réalisé sur le moment, mais ses mots m’avaient profondément blessée et ramenée à ma condition. Seule, sans aucun lendemain possible, mais avec une éternité qui me tendait les bras. Une farce du destin qui commençait à me peser. J’avais tant fait pour ne pas penser à ma solitude et il m’avait semblé qu’il l’avait accepté, surtout en venant chez moi pour baiser. Manifestement, prendre son pied avec moi ne l’empêchait pas de regretter ce que j’étais. Quel hypocrite. Mais qu’y pouvais-je ? J’avais tout essayé pour avoir une liaison qui puisse fonctionner. Ou me retenir de ponctionner… Mais c’était impossible. Impossible… Je ne pouvais pas. Je savais ce que j’étais. J’avais dû apprendre à vivre avec depuis longtemps maintenant… J’avais essayé de me reconstruire après Tullia, vécu bien d’autres relations, de nombreuses sortes… Mais rien n’y faisait… De nombreuses relations, et pourtant, c’était elle qui continuait de vivre dans mes pensées, dans mon cœur.
— Vous pouvez arrêter de faire ça ? C’est stressant.
La voix de la jeune femme me tira de mes pensées. Je constatai que je tapais des doigts sur la table et m’arrêtai, un peu confuse… avant de lui lancer un regard noir, irritée.
— Vous êtes vraiment aimable. (dis-je d’une voix cinglante.) Si ma présence vous dérange, le Café est grand.
Elle me dévisagea, manifestement hésitante. Mais pour qui se prenait-elle ?
— Désolée… (se contenta-t-elle de dire.)
Elle attrapa son ordinateur et quitta la table. J’admis sans complexe être un peu déçue par son départ, mais tant pis. Pas le temps de revenir à mon écran qu’elle était de nouveau devant moi.
— Ça vous dérange si je m’installe ici ?
Je clignai des yeux, prise au dépourvu. Je ne savais même pas quoi répondre tant la question me paraissait absurde. Elle me dévisagea de ses yeux noisettes, patiente. Il n’y avait pas la moindre trace de moquerie dans son expression.
— Je…
— Reprenons du début, vous voulez bien ? (fit-elle avec douceur.) Puis-je m’installer à votre table ?
Je restai bouche bée. Celle-là, je ne l’avais pas vu venir. Plus que du culot, c’était malin, courageux… Cette femme était décidément difficile à cerner, ce qui n’était pas pour me déplaire. Je souris, agréablement surprise. Et ce n’était pas évident.
— À une condition.
Elle hocha la tête, silencieuse.
— Deux en fait. Premièrement, ne changez pas votre manière d’être, même si j’apprécierais que vous soyez moins cassante. Et deuxièmement, j’aimerais connaître votre prénom.
Elle prit place. Mes conditions devaient donc lui convenir. Je haussai un sourcil, dans l’attente, puis me raclai la gorge. Elle leva la tête et me déclara d’un ton solennel :
— Lucia.
2
Mise en avant des Auto-édités / L'élégie des immortels de Flo Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 12/03/2020 à 17:22 »
L'élégie des immortels de Flo Renard

PROLOGUE


Cette fois, c’était sûr, il n’en réchapperait pas.
Cette certitude tenaillait Jules Bernardet, du 64e bataillon de chasseurs alpins, depuis l’instant où la voix du caporal Audoul l’avait tiré de la cagna où il dormait d’un sommeil écrasant, tassé contre deux camarades, en ce matin du 10 janvier 1915. Une idée fixe, plantée tout droit dans son crâne, dont il ne parvenait pas à se défaire. Il avait pourtant combattu dans la Somme, à Péronne dans la Marne et dans l’Aisne aux alentours de Vingré, mais c’était la première fois qu’il éprouvait une impression d’irréversibilité aussi implacable. Il le savait, pour lui, c’en était fini. 
Après une journée de combat sous une pluie diluvienne dans les rues dévastées du village de Crouy, au nord-est de Soissons, ce qui restait de la compagnie s’était retranché dans le petit cimetière, au pied de l’église à demi détruite. Les Allemands leur avaient laissé un répit de quelques heures, mais l’offensive avait repris et leur artillerie pilonnait depuis les positions françaises. L’avalanche de fer et de feu avait éventré les dalles, renversé les pierres, broyé les cyprès dans ce lieu de repos. Sous la lumière des fusées qui trouaient la nuit brouillée de pluie, les corps des soldats tombés jetaient des taches sombres pareilles à de pitoyables paquets de linge détrempé.
Retranché en compagnie de trois hommes au fond d’un caveau fleuri de salpêtre et empestant le moisi, Jules demeurait immobile et muet, les dents serrées, fermant les yeux à chaque ébranlement de la terre. Dans le coin opposé, le grand Lamy discutait avec le petit Le Guennec et le gros Martinet, comme s’ils n’avaient pas été assis au fond d’une tombe, leurs fusils reposant contre un cercueil.
Soudain, les détonations se firent plus proches tandis que montaient dans l’obscurité des gerbes de feu pleines de pierraille.
« Ils nous attaquent à la grenade, ces cochons-là ! cria Lamy, dépliant sa longue carcasse. Faut filer d’ici ! »
Des caveaux détruits, des chapelles crevées, sortaient des hommes boueux, hallucinés, dont les yeux fiévreux fouillaient la nuit à la recherche d’un abri. Jules avait à peine bondi hors de son trou qu’une grenade y explosa, soufflant dans l’air un broyat de moellons et de poussière grise. Un éclat l’atteignit au bras. Terrorisé, il lâcha son fusil et rampa au milieu des décombres jusqu’au pied d’un ange de pierre dont les yeux fixes, sous les paupières baissées, semblaient le condamner.
Un obus éclata de l’autre côté du mur d’enceinte et l’ange, criblé, perdit ses ailes et le bras droit. Le front fendu, le nez emporté et un œil béant, il braquait sur Jules un visage de squelette balafré par un sourire affreux.
Le petit chasseur sentit sa vessie se relâcher et, perdant la tête, se jeta dans un trou fraîchement ouvert par une explosion. Dans la terre labourée, des ossements fracassés émergeaient, mêlés à des lambeaux d’étoffe pourrie.
Une fusée illumina le ciel, révélant dans ce nid d’ombres l’éclat vif d’un objet circulaire. D’une main tremblante, Jules essuya la poussière qui lui collait au visage et s’inclina vers l’ornement doré qui accrochait la lumière avec une étrange persistance. C’était un bijou, une sorte de grosse médaille ronde et gravée accrochée à une fine chaîne, que son séjour dans la terre n’avait pas terni. Doucement, Jules referma les doigts dessus et tout, autour de lui, parut diminuer d’intensité. Les clameurs, le fracas des détonations s’effacèrent. Tout ne se réduisit plus qu’à ce médaillon brillant dont il ne pouvait détourner le regard et qui luisait avec insistance dans le creux de ses mains rudes.
Il n’entendit pas siffler la balle qui lui transperça la poitrine et le renversa aux pieds de l’ange mutilé, serrant toujours le bijou dans son poing crispé.

CHAPITRE PREMIER

Où l’on rencontre Armande, une jeune fille qui sait exactement ce qu’elle veut


Une ombre noire et furtive traversait à pas légers la cour tapissée de neige, silhouette mouvante au milieu des flocons. Armande tendit le cou : un chat. Peut-être Farfadet, le matou tigré des concierges. Le soir commençait à tomber, difficile de dire et…
« Mademoiselle Meaudre ! Ce que je raconte sur Ronsard ne vous intéresse pas ? »
Avec un sursaut, Armande reporta son attention sur la chaire à laquelle siégeait Mme Grèche, dite la Vieille Pie, plus en raison de sa voix sèche et désagréable que de la ressemblance de son nom avec celui de la petite grièche au plumage brun et gris.
« Euh… mais oui, madame. »
Mais non en fait, et même, pas du tout. Armande, si elle appréciait un bon roman de temps à autre, était peu versée en poésie, surtout classique. Les flatteries de Ronsard dans l’un des sonnets adressés à Hélène de Fonsèque, Quand vous serez bien vieille, aussi joliment tournées soient-elles, lui apparaissaient avant tout comme une invitation à céder à de honteuses avances ; se livrer à un vieux birbe en échange de quelques vers pour la postérité.
Et puis quoi, aussi ?
« Dans ce cas, complétez donc l’analyse du dernier tercet. »
La jeune fille baissa le nez vers son manuel avec un soupir étouffé. À ses côtés, Alexandrine pouffa. Par chance, la cloche retentit, annonçant et la fin de la leçon et celle de la journée. Pressées de s’en aller, les élèves durent attendre que la Vieille Pie ait terminé de dicter une longue liste de devoirs avant de se lever dans un bel ensemble, bavardant avec excitation.
« Puisque nous ne nous reverrons pas d’ici demain, je vous souhaite à toutes un joyeux Noël, lança leur professeur. À l’année prochaine, et n’oubliez pas de travailler ! »
Quelques « Joyeux Noël, madame ! » fusèrent en retour, noyés dans un brouhaha confus de voix et de piétinements empressés.
« J’ai bien cru que ce cours ne finirait jamais, souffla Armande en décrochant son manteau suspendu à une patère au fond de la salle, près du grand poêle en fonte. Mais quelle barbe, ce Ronsard et sa clique ! »
Alexandrine s’enveloppa dans une cape fourrée et secoua la tête.
« Toi, tu n’as vraiment pas envie d’aller à cette soirée.
– Parce que tu aurais envie, toi, d’aller souper chez un garçon à qui on a décidé de te fiancer sans te demander ton avis ? »
D’un geste irrité, Armande dégagea sa longue chevelure châtaine du col de son manteau et ajusta un béret de laine mousseuse sur sa tête. Il faisait un froid de loup en ce 23 décembre et la neige tombait sans discontinuer depuis le matin.
« Joseph est pourtant un beau garçon. J’en connais beaucoup qui donneraient cher pour être à ta place.
– Dans ce cas, je la leur cède bien volontiers. » Les deux amies quittèrent la salle de classe et suivirent le flot de leurs condisciples le long des couloirs à haut plafond du lycée de jeunes filles où elles achevaient leurs études secondaires. Une fois obtenu le baccalauréat, elles seraient libres de se consacrer à la recherche d’un mari d’un niveau social égal ou supérieur au leur, comme il était de coutume dans les familles aisées.
À dix-huit ans, avec son statut d’héritière d’une florissante usine de textile de Roanne, Armande figurait sans conteste dans le peloton de tête des beaux partis de la région.
« Tu exagères. Je connais Joseph depuis longtemps et il n’est pas de ces types arrogants et imbus d’eux-mêmes parce qu’ils ont de l’argent. Il a bien cette lubie des courses automobiles, mais en dehors de ça, je ne vois pas ce qu’on peut lui reprocher. »
Armande haussa les épaules ; elle avait eu cent fois cette discussion avec sa meilleure amie, fille unique d’un notaire et choyée par ses parents, et savait que leur avis sur les hommes divergeait en tous points. Joseph Thevand était peut-être, selon les critères d’Alexandrine, le fiancé idéal : joli garçon dont le père, banquier, présidait la Chambre de Commerce, très raisonnablement fortuné, avocat qui commençait à se faire un nom au barreau de Lyon. Passionné de voitures et de course automobile, lettré sans excès, avec ce qu’il fallait d’esprit. Mais – car pour Armande il y avait un mais, et de taille ! – empli d’idées bien arrêtées sur la place des femmes – sa future, surtout – au sein de la famille et la société. Que les femmes de basse extraction travaillassent, c’était dans l’ordre des choses, il fallait bien vivre ; mais que des jeunes filles de bonne famille souhaitent faire de même était pure bêtise, voire le signe d’un dérangement mental. Et qu’on ne vienne pas lui parler du droit de vote des femmes ; qu’entendaient-elles à la politique en premier lieu ?
Or, si Armande rêvait de quelque chose, ce n’était sûrement pas de devenir la décorative Mme Thevand, bonne juste à donner les héritiers nécessaires à la transmission du patrimoine. Son bachot en poche, elle voulait poursuivre ses études et entrer à la faculté de médecine. Tel était son rêve, son ambition : devenir médecin.
Ambition hélas très mal perçue par ses parents et surtout son père, qui avait planifié pour elle un tout autre destin. D’où le repas chez les Thevand le soir même, et la cause de la méchante humeur d’Armande.
« T’ai-je dit qu’Edmond venait passer quelques jours à la maison à l’occasion des vacances ? J’ai tellement hâte qu’il soit là. Tu sais combien il me manque, dit la jeune fille, changeant résolument de sujet.
– Quelle chance a ton frère de vivre à Paris… soupira Alexandrine, le ton rêveur. C’est autre chose qu’un trou comme Roanne. Imagine un peu, les magasins chics, les cinémas, les cafés à la mode, on ne doit jamais s’y ennuyer !
– Edmond n’est pas du genre à courir ces endroits-là, observa Armande, remontant le col de son manteau comme elle franchissait les portes du lycée. Tu sais bien que, pour lui, il n’y a que la musique qui compte. Il a travaillé dur pour intégrer le conservatoire et, tel que je le connais, il doit travailler deux fois plus. »
Edmond était le jumeau d’Armande. Sa venue au monde quatorze minutes exactement avant la sienne en avait définitivement fait la benjamine de la fratrie qui comptait déjà un garçon, Alfred. Passionné de musique, il avait tout comme sa sœur étudié le piano avant de se tourner vers le violoncelle dont il jouait en virtuose. Son admission au prestigieux conservatoire de Paris marquait une étape importante dans ses études, au terme desquelles il avait bon espoir d’embrasser une carrière d’instrumentiste.
« Eh bien, il devrait peut-être songer à se chercher une fiancée, ça le distrairait, rit Alexandrine, rabattant sur sa tête bouclée sa capuche bordée de fourrure qu’une bourrasque avait soulevée. Seigneur, mais qu’il fait froid ! »
La neige tombait à gros flocons, rendant le large perron glissant malgré l’énergique balayage du concierge qui veillait au bas des marches, un balai de bruyère à la main. Armande sentit son pied droit se dérober et se raccrocha au bras d’Alexandrine, en pure perte. Avec un cri d’effroi, elle se retrouva assise au beau milieu de l’escalier, serrant sa cheville en grimaçant.
« Mademoiselle, vous êtes-vous fait mal ? s’écria le concierge, confus, accourant pour l’aider à se relever.
– Je crois que je me suis tordu la cheville… gémit la jeune fille sous le regard curieux des autres élèves qui faisaient cercle autour d’elle.
– Tu peux te lever ? Tu peux marcher ? » s’enquit Alexandrine avec sollicitude. Son amie prit appui sur le bras qu’elle lui offrait et hocha la tête.
« Je pense que oui… Oh, ma cheville me fait un mal affreux. Je crois que je ne vais pas pouvoir sortir ce soir… »
Alexandrine écarquilla ses yeux noirs, l’air délicieusement scandalisé.
« Tu… tu faisais semblant ? » questionna-t-elle dans un souffle. Armande inclina la tête et lui renvoya un sourire mutin.
« J’ai tout un tas de témoins, toi compris, qui peuvent attester que je me suis fait horriblement mal en tombant », susurra-t-elle, adoptant une boiterie prononcée en même temps que l’air de dignité résignée d’une demoiselle qui endure mille morts en silence. Soutenant son amie de manière ostensible, Alexandrine la conduisit jusqu’à l’automobile des Meaudre, une rutilante Delage CO, que conduisait Lucien, le chauffeur et homme à tout faire de la maison. Celui-ci s’empressa d’ouvrir la portière tout en s’enquérant de son état.
« Ce n’est rien, je me suis tordu la cheville. Une nuit de repos et il n’y paraîtra plus », expliqua Armande sans chercher à jouer la comédie devant Lucien qui, depuis qu’elle était enfant, l’avait vue grimper aux arbres et défier ses frères dans des courses à pied, à bicyclette ou tout autre moyen de déplacement plus ou moins conventionnel. Une « conduite de garçon manqué » qui désespérait sa mère quand elle la voyait reparaître échevelée, les jupons crottés et les genoux trop souvent couronnés. Si Armande avait lu les Petites filles modèles, le sien était plutôt la délurée Sophie que les sages Camille et Madeleine. En outre, ce n’était un mystère pour aucun des membres du personnel de la maison des Meaudre que Mademoiselle n’avait pas la moindre envie de devenir Mme Joseph Thevand.
Riant d’aise, les deux jeunes filles prirent place sur la banquette arrière. Elles se connaissaient depuis toujours, presque voisines, la demeure des Thuillier dressée le long de l’ancienne rue de la Côte, patriotiquement rebaptisée Alsace-Lorraine à la fin de la guerre, celle des Meaudre affichant sa façade bourgeoise sur la place des Promenades Populle, à peu de distance. C’est ainsi qu’elles avaient suivi un identique parcours scolaire depuis les bancs de l’école maternelle jusqu’à ceux du lycée, la petite Armande avec son air trompeur de poupée de porcelaine, dont les yeux verts et vifs scrutaient le monde avec curiosité, et la grande Alexandrine, brune de teint et de cheveux, timide en dépit de sa taille, la voix de la raison auprès de son intrépide camarade.
La neige tombait plus fort quand la voiture se rangea devant le perron de la demeure familiale. Armande bondit au sol avec souplesse et saisit son cartable.
« Mademoiselle, si je puis me permettre ?
– Oui, Lucien ?
– Vous devriez ménager votre cheville endolorie », acheva le chauffeur, dissimulant un sourire sous sa moustache grisonnante. Armande se sentit rougir et, après avoir lancé un coup d’œil à la ronde, reprit un pas précautionneux et hésitant.
Elle avait gravi la moitié des marches quand elle aperçut, à la lumière des réverbères, la silhouette d’une femme enveloppée d’un épais manteau émerger du tourbillon opaque de flocons. Devinant aussitôt de qui il s’agissait, elle dégringola prestement le perron, saisit la nouvelle arrivante par le bras et la poussa dans la Delage que Lucien n’avait pas rentrée au garage, occupé à fumer une cigarette.
« Bonsoir, Ninon ! »
Éberluée, celle-ci ouvrit de grands yeux sous le bord de son chapeau couvert de neige.
« Bonsoir, Armande. Est-ce que… tout va bien ?
– Oui, enfin non. Je vous expliquerai, mais là je n’ai pas le temps. Avez-vous ma robe ?
– Oui, je l’ai terminée hier soir. Je me suis permis une fantaisie au niveau de l’encolure qui, je pense, vous plaira. On a le temps pour un dernier essayage, même si je suis certaine qu’elle vous ira à la perfection, expliqua Ninon, tirant de son sac un paquet enveloppé de papier de soie.
– Merci beaucoup, Ninon. Je connais la qualité de votre travail, mais pour l’essayage ce n’est pas la peine. Je ne vais pas chez les Thevand ce soir.
– Non ?
– Non. Je vous expliquerai. Je vous aurais volontiers proposé d’entrer boire quelque chose de chaud, seulement…
– J’ai compris, vous m’expliquerez, conclut Ninon avec un sourire, essuyant la neige fondue sur ses pommettes rougies.
– C’est ça. Merci pour la robe. Je vais dire à Lucien de vous raccompagner et pour le reste du paiement… justement, je pensais vous rendre visite le 25 avec Edmond. Vous savez qu’il vient passer quelques jours de vacances à la maison ? Ça lui fera plaisir de revoir votre mère, j’en suis sûre.
– Marceau aussi sera là, il passe Noël avec nous. Votre frère et vous serez les bienvenus. » Ninon tendit la robe empaquetée à Armande. « J’ai mis de la neige partout sur la banquette…
– Lucien y passera un coup de chiffon. » Armande offrit une accolade chaleureuse à la jeune femme et lui souhaita une bonne soirée.
L’heure était venue d’affronter le courroux paternel qui ne manquerait pas de s’abattre sur elle et sa cheville. À peine avait-elle mis un pied dans le vestibule qu’un imposant mâtin au pelage fauve charbonné de gris se précipita sur elle, escorté par un minuscule épagneul papillon roux et blanc bondissant.
« Sultan ! Lulu ! Doucement les chiens, je suis blessée.
– Blessée, mademoiselle ? s’émut Lisa, la petite bonne venue la débarrasser de son manteau. Oh mon Dieu, je vais tout de suite prévenir madame ! » Avant qu’Armande ait le temps de dire quoi que ce soit, la jeune fille, à peine une adolescente, s’en repartit en toute hâte. Armande s’assit sur une des bergères tendues de velours crème qui meublaient l’entrée et se composa un visage de douleur. La discussion serait sans doute houleuse, mais elle était bien déterminée à ne pas aller souper chez les Thevand.

*
*  *

Relâchant un énorme soupir, Armande se laissa tomber sur le lit, les bras en croix. Comme prévu, l’échange avec ses parents, auquel Alfred avait eu le culot de prendre part mais qui s’était terminé en tête à tête avec son père, avait été rugueux. La jeune fille avait eu beau mettre sa chute – devant témoins ! – en avant et se forcer à la boiterie – exercice difficile car il lui avait fallu se surveiller en permanence – André Meaudre l’avait houspillée, l’accusant de tout mettre en œuvre pour faire échouer l’alliance avec les Thevand, et avait conclu, rouge de fureur, qu’une autre alternative n’était pas envisageable et qu’elle deviendrait Mme Joseph Thevand, que cela lui plaise ou non.
Suite à quoi, ses parents et son frère s’en étaient allés à la soirée et Armande, ravalant des larmes de colère, s’était claquemurée dans sa chambre en compagnie de Lulu, l’appétit coupé.
En cet instant, elle ne voyait plus les murs tapissés de papier azur de la grande pièce, les moulures au plafond, les meubles marquetés en bois d’essences rares ; le lit moelleux à l’édredon de plumes couronné d’un baldaquin en mousseline arachnéenne, l’épaisse descente de lit sur le parquet ciré. À quoi bon avoir de l’argent si elle n’était pas libre ? Libre de s’accomplir en tant que membre d’une société qui avait changé depuis la fin de la guerre, dans laquelle, elle en avait l’intime conviction, les femmes avaient une place nouvelle à occuper. On était en 1921, que diable ! Les femmes avaient prouvé, durant les quatre ans qu’avait duré le conflit, qu’elles pouvaient assumer des fonctions jusqu’alors dévolues aux seuls hommes. Et tandis que certaines manifestaient pour obtenir le droit de vote, sa seule ambition devrait-elle être celle d’une épouse et d’une mère, soumise à la volonté de son mari ? Jamais !
Armande décocha un coup de poing rageur à son oreiller et bondit sur ses pieds. Le paquet que lui avait remis Ninon en prévision de sa soirée en fin de compte annulée était posé sur une chaise, toujours emballé dans son écrin de papier de soie. Elle l’écarta et en tira une robe en crêpe dont la couleur verte tirant sur le bleu complimentait celle de ses yeux. Un modèle sage – sa mère n’aurait jamais autorisé une jupe trop courte ou des bras entièrement nus – agrémenté de dentelle ton sur ton, serré à la taille par une ceinture drapée et dont le col arrondi s’ornait d’un liséré brodé de délicates fleurs d’argent. Décidément, Ninon s’était surpassée.
Ninon Robin n’était pourtant pas couturière mais institutrice. Armande la connaissait depuis des années car sa mère avait été son professeur de piano, ainsi que celui d’Edmond. Son père étant mort en 1919, lors de l’épidémie de grippe espagnole, et sa mère ayant des problèmes de santé qui l’empêchaient désormais de travailler, elle complétait son salaire de maîtresse d’école élémentaire par des travaux de couture, Armande lui faisant à cet effet parvenir des magazines de mode envoyés de Paris par la sœur de son père, sa tante Édith.
La jeune fille plaqua la robe contre elle et esquissa quelques pas de danse devant un grand miroir en pied. Oui, la robe était très belle. Tant pis pour Joseph, elle l’étrennerait le jour de Noël pour sa visite aux Robin.
Armande laissa tomber le vêtement sur le dossier d’une chaise et se tourna vers un portrait encadré posé sur son secrétaire, au milieu de plusieurs photographies. C’était un dessin aux pastels secs d’une grande finesse qui la représentait à dix ans, l’air sérieux pour la pose mais une expression espiègle dans le regard. Il avait été réalisé par Marceau, le frère aîné de Ninon, en 1913. Un an avant le début de la Grande Guerre… avant le début d’un carnage long de quatre années.
Le cœur serré, elle souleva Lulu qui la regardait de ses bons yeux si expressifs, sensible au mal-être de sa maîtresse, et la pressa contre elle.
« Oh, ma Pelote, toi tu ne me laisses jamais tomber », murmura la jeune fille, embrassant la chienne sur sa tête soyeuse. À une époque, sa mère avait formellement interdit la présence d’animaux dans les chambres ; mais Armande s’ingéniant à y introduire ses compagnons à quatre pattes par tous les stratagèmes possibles, elle avait fini par céder, du moment que la pièce demeurait propre et bien tenue.
Elle se rallongea sur le lit, Lulu blottie entre ses bras, attrapa un roman sur sa table de nuit et s’efforça de se plonger dans l’histoire afin de chasser au loin ses idées noires.

CHAPITRE 2

Dans lequel on fait connaissance avec Marceau, un ancien poilu qui ne peut oublier la guerre


« En avant ! En avant ! »
Les obus pleuvaient, soulevant la terre grasse en lourdes gerbes. Aveuglés par la fumée et les rafales de pluie glacée mêlée de neige, assourdis par le grondement des projectiles qui traversaient le ciel dans les deux sens, les soldats du 132e régiment d’infanterie se lançaient à l’assaut des flancs abrupts, hérissés d’arbres déchiquetés, du plateau de Craonne. Sur le sol détrempé, les semelles à clous des godillots glissaient, arrachaient par paquets des mottes de glaise collante.
Les mains serrées sur son Lebel, Marceau courait au milieu de ses camarades, les poumons en feu, les jambes raides, le buste courbé dans l’illusoire espoir d’éviter les impacts. À ses côtés, il devina plus qu’il ne vit le caporal Peyre trébucher.
« Fan de pute ! Ce qu’ils nous mettent, ces cornards-là ! »
Il venait de Marignane, Peyre, avait le verbe haut, le parler coloré ponctué de jurons. Marceau l’aimait bien car il avait toujours une bonne histoire à raconter – sans qu’on ne fût jamais certain qu’elle soit vraiment sienne.
Une torpille s’abattit à quelques mètres dans une suffocante odeur de métal chauffé à blanc. Des éclats ricochèrent sèchement contre son casque et Marceau allongea le pas, louvoyant entre les cratères à demi remplis d’eau qui grêlaient le sol saccagé. Plus haut, les mitrailleuses allemandes crépitaient en continu, décimant les fantassins qui déferlaient par vagues.
Il n’y eut qu’un miaulement aigu, caractéristique, pour annoncer l’obus de 77 juste avant qu’il n’éclate devant eux dans un éclair de flammes. Peyre s’effondra, la tête emportée. Jeté en arrière par le souffle, giflé par la mitraille, Marceau se sentit balayé de terre et retomba lourdement sur le sol haché, perclus et désarticulé. Un froid glacial le saisit tout entier.
« Le sergent Robin est touché ! » entendit-il, et sa conscience l’abandonna.

*
*  *

Marceau s’éveilla en sursaut, les yeux grands sur l’obscurité de la pièce. Aucun bruit en dehors du tic-tac régulier du réveil posé à la tête de son lit. Il relâcha un profond soupir et se passa la main sur le visage tandis que les battements frénétiques de son cœur s’apaisaient déjà. Tout contre lui, Léon remua.
« Tu ne dors pas non plus, mon pépère ? » murmura Marceau, tendant les doigts vers le pelage du chat pelotonné au creux de son bras gauche. Ce qui restait de son bras, du moins, amputé juste au-dessus du coude.
C’est le 17 avril 1917, au deuxième jour de l’offensive Nivelle qui avait marqué le début de la bataille du Chemin des Dames, que le jeune homme, fraîchement promu sergent et tout juste versé du 140e au 132e RI, avait perdu son bras. Gravement atteint par des éclats, il était resté étendu dans la boue glacée de longues heures, incapable de bouger, plongé dans une semi inconscience à laquelle la souffrance seule l’arrachait par intermittence. Une douleur sauvage, brutale, qui lui arrachait des plaintes quand un élancement plus vif, violent comme un coup de hache, lui traversait le bras.
Ce bras qu’il n’avait plus osé regarder après qu’il avait vu, émergeant des lambeaux ensanglantés de sa capote, un paquet de chairs sanguinolentes qui ne ressemblait plus à une main.
Ses souvenirs de ce qui s’était passé ensuite étaient confus et partiels. Des brancardiers avaient fini par venir le chercher, mais du trajet qui l’acheminait vers l’arrière ne subsistait que cette sensation de douleur insupportable, l’impression de brûler tout vif tandis qu’on s’acharnait avec sadisme sur son bras pour le larder de coups de couteau. Quand, enfin, on l’avait déposé dans la cour d’une ferme à demi détruite, au milieu de tant d’autres brancards où gisaient des malheureux prostrés ou gémissants, il était consumé par une forte fièvre et en proie au délire, conjurant dans un même cauchemar sa famille et ses frères d’armes, les morts comme les vivants.
Ses idées n’étaient redevenues claires que plusieurs jours plus tard, quand il s’était réveillé à l’hôpital de Laon. Il avait reçu des éclats dans le torse et l’épaule, mais ne subsistait plus de son bras gauche qu’un moignon enveloppé dans un gros paquet de linges et de bandages. L’image de sa main déchiquetée lui était revenue et il était resté un long moment à observer ce tronçon de membre, sans rien dire et comme frappé de stupeur, une énorme boule au fond de la gorge. Puis, il avait pleuré.
Léon se mit à ronronner et asséna quelques coups de patte joueurs sur le bras mutilé du jeune homme. Celui-ci repoussa ses couvertures et quitta le lit, sachant qu’il ne parviendrait pas à se rendormir ; le chat, après s’être copieusement étiré, s’empressa de se couler sous l’édredon. Le poêle s’était éteint, il ne faisait guère chaud dans le petit appartement sous les toits. Marceau enfila une chemise par dessus son tricot de corps, alluma une lampe Pigeon qu’il accrocha à une suspension et ranima le feu. 4 h 37 indiquaient les aiguilles du réveil. C’était le 24 décembre.
Marceau prépara du café et, pendant qu’il passait, installa sur la table près de la fenêtre encore obturée par les volets une grande feuille de papier épais et une boîte de fusains. Entre son amputation et la fin de sa convalescence, il avait passé huit mois dans trois hôpitaux et maisons de rééducation différents. Mobilisé à dix-neuf ans, en novembre 1914, il avait été réformé en janvier 1918, âgé de vingt-deux ans. La reconquête de son autonomie avait été longue et difficile, mais il parvenait désormais à effectuer la quasi-totalité des gestes de la vie quotidienne.
Avant la guerre, il étudiait aux Beaux-arts de Lyon et envisageait une carrière d’illustrateur. S’il avait appris à jouer du piano grâce à l’enseignement de sa mère, il préférait de loin s’exprimer par l’image. Plume, pinceau, crayon, une page de cahier ou même de carnet lui suffisaient pour jeter un croquis, esquisser un portrait, saisir le vif d’une scène. Même pendant les dures heures de sa mobilisation, il avait toujours sur lui un carnet et un crayon à papier pour croquer des camarades, des scènes de la vie à l’arrière ou dans les tranchées. Dans les pires conditions, il avait trouvé dans le dessin une échappatoire, un moyen de conserver sa raison au cœur d’un univers plongé dans la folie.
Âgé à présent de vingt-six ans et mutilé de guerre, Marceau avait troqué ses couleurs pour les teintes grises du fusain. Nuit après nuit, il revivait la guerre dans ses rêves et, quand l’insomnie le tenait, couchait en noir sur blanc l’horreur dans laquelle il avait été plongé, que son corps blessé lui interdisait à jamais d’oublier.
Son café avalé, il prit place à sa table de travail et esquissa à grands traits un paysage sommaire qui, par petites touches, commença à prendre vie. Des boyaux creusés dans un sol nu, bordés de sacs à terre, d’où émergeaient çà et là les montants d’une échelle. Le fusain passait du plat au biseau pour donner naissance à des silhouettes, du matériel, toute une vie dans la tranchée. Au-delà, une étendue de terre crevée de trous d’obus, parmi lesquels on devinait des corps étendus. Plus loin, enfin, à peine tracées et comme émergeant d’un brouillard, des rangées de barbelés protégeant la tranchée ennemie. Au premier abord, le trait paraissait rude, presque grossier, mais la précision d’un détail, un effet de lumière, un contraste indiquaient la maîtrise de l’artiste. C’était toute la brutalité de la guerre que Marceau retranscrivait par ce biais, une réalité crue dans des tons sombres, où les visages des vivants se confondaient avec ceux des morts. Disparus les tendres aquarelles, les portraits lumineux à la gouache rehaussée de pastels. Depuis sa sortie de l’hôpital, le jeune homme n’avait plus représenté que des champs de bataille, des soldats aux traits las, durs et résignés. Dessin après dessin, il exorcisait ce mal en lui, qui continuait de le ronger sitôt qu’il fermait les yeux, avec l’idée fixe d’en faire un témoignage à la mémoire de tous ceux qui étaient tombés.
Marceau ne leva les yeux de sa feuille qu’en entendant Léon miauler. Le chat était sorti du lit et le regardait, assis au pied de sa chaise. Inutile de vérifier sur le réveil qu’il était six heures et quart, Léon était plus fiable qu’une horloge. Le jeune homme rangea ses fusains, glissa son dessin dans un carton qui en contenait déjà beaucoup d’autres et fit place nette sur la table. Avant de se mettre à sa toilette, il versa du lait dans une coupelle qu’il déposa devant son compagnon félin.
Léon était un chat gris et blanc, un gouttière qui, par une chaude soirée de juin, s’était invité dans le modeste logis dont la fenêtre était ouverte. Marceau, qui avait toujours aimé les animaux, lui avait offert les reliefs de son repas en le voyant si efflanqué qu’on lui comptait les os. Le chat s’en était reparti peu après, mais le jeune homme l’avait revu ensuite qui arpentait les toits du voisinage, bondissant de corniches en rebords de fenêtres jusqu’à se fondre dans l’ombre de la cour en contrebas. Au fil des jours, le matou était devenu familier et Marceau, qui lui ouvrait sa fenêtre chaque soir, avait fini par le nommer Léon. Ce dernier n’avait pas tardé à prendre ses aises dans son nouvel environnement ; et si Marceau avait tout d’abord refusé de le laisser dormir dans son lit, allant jusqu’à lui aménager un panier dans une ancienne caisse de mandarines, Léon s’était contenté d’attendre qu’il s’endorme avant de le rejoindre. De guerre lasse, et parce que la proximité avec le chat était en fin de compte réconfortante pour sa solitude, il avait fini par capituler. En journée, cependant, il le mettait dehors quel que fût le temps, sachant qu’il trouverait toujours un endroit où s’abriter.
Ce matin-là, quand il poussa les volets, Marceau vit qu’il neigeait dru. Les flocons dansaient dans l’air glacé, poussés par un vent âpre, et les façades se paraient de festons blancs, brillant dans la lumière projetée par les fenêtres des appartements voisins.
« Allez mon vieux Léon, il faut partir. On se revoit demain soir. »
Sans se faire prier, le chat bondit sur le rebord de la fenêtre et s’effaça dans la nuit.
Marceau occupait un appartement meublé au dernier étage d’un immeuble de la rue Delandine, dans le centre de Lyon. Après avoir été réformé, il était retourné vivre chez ses parents à Roanne. Néanmoins, acceptant mal son infirmité et le regard de ses proches, il avait accepté sans hésiter la place d’agent de banque qui lui avait été proposée, dans le vivier d’emplois réservés par le gouvernement aux invalides de guerre ; d’autant que, le conflit achevé, il était assez vite passé du statut de héros mutilé à celui de pauvre gars estropié. Il s’en était reparti à Lyon, où il étudiait avant le début du conflit, et s’était efforcé de reprendre une existence normale, autant que faire se pouvait.
C’est ainsi que, pour un loyer modique, il louait un logement mansardé au troisième étage composé d’une pièce principale et d’un étroit cabinet de toilette. Le lit occupait une bonne part de l’espace, meublé, de plus, par une table et deux chaises, un buffet bas et un fauteuil quelque peu avachi. Un poêle à charbon, un évier dans un angle, flanqué d’un tout petit fourneau, et un placard faisant office d’armoire complétaient le mobilier de l’appartement éclairé par une unique fenêtre donnant côté cour. Marceau passa une veste en gros drap de laine, couvrit ses cheveux blonds d’une casquette et quitta l’appartement, emportant ses affaires dans une besace de toile, ainsi qu’un sac à bandoulière plus gros, en cuir fauve. Arrivé au bas de l’escalier, il toqua à la porte de la loge des concierges.
« Bonjour, madame Calvet.
– Bonjour, monsieur Robin. Mon Dieu, quel temps aujourd’hui encore ! Les trottoirs sont couverts de neige, faites attention à ne pas glisser et vous casser une jambe !
– Je serai prudent, promis. »
Blanche Calvet était une accorte petite femme toujours active, que l’on voyait arpenter du matin au soir les étages de la maison dont son mari et elle avaient la charge. Son fils cadet avait été tué en Argonne, et si elle ne parlait que rarement de son Adrien, son regard s’emplissait d’une insondable douleur sitôt qu’elle évoquait sa mémoire. Peut-être Marceau, par sa blondeur et ses doux yeux bruns, lui rappelait-il ce garçon perdu trop tôt car elle avait pour lui des attentions presque maternelles depuis qu’il habitait chez eux.
« Voilà pour vous, dit-elle, fourrant dans la besace de son locataire une gamelle en fer blanc enveloppée d’un linge. Fricot de pommes de terre et haricots.
– Merci ! J’ai faim rien qu’à y penser. » Le jeune homme déposa le sac de cuir devant la porte. « Je pars ce soir pour Roanne, puis-je vous laisser mon sac ? Je le récupérerai en passant, après le travail.
– Bien sûr. À ce soir, monsieur Robin, et bonne journée. »
En dépit de la neige qui couvrait le sol comme un épais tapis, Marceau partit d’un bon pas le long des trottoirs. Il faisait un froid terrible et les flocons ne tardèrent pas à s’amasser sur ses vêtements, mais il n’en ralentit pas pour autant. Même l’air vif ne semblait pas le déranger et il mit à peine plus de temps que d’ordinaire pour arriver à la banque, égayé par le spectacle des passants emmitouflés avançant précautionneusement le long des rues, des bandes d’enfants qui se rendaient à l’école tout en se lançant des boules de neige, abrités sous des pèlerines cirées. Même, le conducteur d’une voiture à cheval avait accroché au harnais de sa bête, un robuste boulonnais à robe baie, des clochettes qui tintinnabulaient joyeusement dans le petit matin. Quand ses collègues lui demandaient pourquoi il ne prenait pas le tramway, il répondait juste qu’il aimait la marche, et c’était vrai. Tout au long de son trajet, l’œil exercé de l’artiste qu’il restait malgré tout captait des scènes de la vie quotidienne, pittoresques parfois, le plus souvent banales. Une normalité toute simple qui, près de trois ans après la fin de la guerre, parvenait encore à le surprendre.
L’établissement bancaire dans lequel il travaillait dressait une imposante façade à colonnes sur la rue Childebert. Une bonne chaleur régnait dans les bureaux où les premiers arrivés conversaient, regroupés autour du poêle. Marceau les salua, discuta quelques instants de tout et de rien puis alla poser ses affaires. Il s’entendait bien avec ses collègues qui l’avaient pourtant vu arriver avec quelque méfiance – il était de notoriété publique que beaucoup d’ex-poilus souffraient de troubles psychologiques à des degrés plus ou moins divers et celui-ci, avec son bras en moins, ne faisait sans doute pas exception à la règle – mais il avait pris ses fonctions avec une discrétion et une efficacité exemplaires qui avaient aussitôt étouffé les critiques potentielles. On le trouvait bon garçon, bien que peu causant, et on lui savait gré de ne pas parler de la guerre et de son expérience d’ancien combattant, ce que le jeune homme n’aurait d’ailleurs fait pour rien au monde. Ces gens qui, pour la plupart, n’avaient jamais approché un champ de bataille ne l’auraient de toute façon pas compris.
« Quelqu’un veut du café ? » lança en entrant un commis qui portait un plateau chargé de tasses. Une fois de plus, le cercle se reforma autour du poêle ; décidément, en cette veille de Noël, personne n’avait envie de travailler. Plusieurs employés avaient même posé un congé de quelques jours et tous attendaient déjà le soir avec impatience, d’autant que la banque, en cette occasion, fermait ses portes une heure plus tôt.
Très vite, la conversation roula sur les festivités du soir et la manière dont chacun avait prévu de se divertir, chez soi ou à l’extérieur.
« Nous, on laisse les petits à grand-maman et on va dîner au restaurant avec la belle-famille.
– Avec la belle-doche, tu parles d’un cadeau de Noël ! »
Quelqu’un demanda tout à coup à Marceau à quoi avait pu ressembler un réveillon au front. Le jeune homme se borna à dire qu’il avait eu, à chaque fois, la chance de se trouver en cantonnement sur l’arrière-front et que le cadeau avait été d’échapper aux combats.
« C’est vrai qu’ils servaient du champagne pendant le repas ?
– Au mess des officiers très certainement, pour ma part je n’en ai pas vu. En temps de guerre ou de paix, messieurs, vous savez bien quelle considération on porte au petit personnel. »
On l’approuva avec des exclamations et des rires, mais un gros garçon posté près de la porte annonça l’arrivée du chef de bureau et tous se précipitèrent à leur place comme des écoliers surpris par l’arrivée impromptue de leur maître.
Marceau s’empara d’un large registre et entreprit d’y reporter des colonnes de chiffres ; son esprit vagabondait pour partie du côté de Suippes dans la Marne, en 1915, et de ce réveillon passé dans une grange glaciale, avec un malheureux lapin rôti en extra pour accompagner la plâtrée de nouilles servie par le cuistot. Des nouilles pour célébrer la naissance du Sauveur, c’était se foutre du monde, avait tempêté un poilu, repris en chœur par toute l’escouade. Mettant en commun le contenu des colis envoyés par leurs familles, ils avaient néanmoins réussi à constituer un repas presque festif tandis qu’un jeunot, incorporé depuis peu, racontait avec des larmes aux yeux les treize desserts de sa Provence natale.
Ils avaient chanté des cantiques, enchaîné sur des chansons qui, la gnôle aidant, étaient devenues de moins en moins respectables. Le lendemain, il y avait eu un tournoi de football auquel Marceau n’avait pas pris part, se contentant de jouer les supporters tout en discutant littérature avec le lieutenant Talkovski, un chartiste avec qui il s’était découvert des affinités et pour qui il éprouvait une grande estime doublée d’une solide amitié.
Au matin du 26 décembre, alors qu’il faisait encore nuit noire, ils étaient remontés en première ligne.
De ces deux jours, Marceau conservait un bon souvenir ; car au-delà de la violence aveugle et destructrice de la guerre, il y avait eu aussi ces moments de camaraderie qui réchauffaient le cœur des soldats. Il n’en parlait jamais, cependant. La seule fois qu’il s’y était risqué, un imbécile avait osé lui dire que ça n’avait pas dû être si terrible, la guerre, puisqu’on s’y amusait tant. Le jeune homme avait reçu la remarque comme une insulte, et il lui avait fallu mobiliser tout son sang-froid pour ne pas envoyer son poing direct dans le pif de ce planqué qui n’avait connu les combats que par ce qu’il en avait lu dans les journaux. Il ne l’en avait pas moins qualifié d’embusqué, de sale pignouf et de con remarquable avant de quitter les lieux, blessé à vif.
Secouant la tête à ce souvenir déplaisant, Marceau ramassa une pile de bordereaux dont il consigna les écritures dans un autre registre. Dans le bureau, l’atmosphère était laborieuse et ses collègues courbés sur leur ouvrage, muets et appliqués. De temps en temps, un commis venait déposer des documents sur une table et s’en repartait sans bruit. De l’autre côté des hautes fenêtres étroites, qui ne laissaient filtrer qu’un jour gris, la neige tombait toujours.
La journée fila vite, d’autant qu’en cette veille de Noël, l’activité était singulièrement ralentie. À seize heures, tous se souhaitèrent de bonnes fêtes et quittèrent la banque sans s’attarder.
Pressé par le temps, car son train partait à dix-sept heures, Marceau dérogea à son habitude et se dirigea vers l’arrêt de tramway le plus proche. En dépit du temps, nombreux étaient les gens à se presser dans les rues, rouspétant après les automobiles dont le passage les éclaboussait de neige et qui répondaient avec arrogance d’un long coup d’avertisseur. Au coin de la place des Jacobins, des musiciens accompagnaient une grande fille brune qui chantait des airs de Noël, tandis qu’une fillette en uniforme, fraîche et souriante, présentait une corbeille aux passants. « Noël des plus pauvres » indiquait un panneau près du brasero qui réchauffait l’ensemble, autour duquel les badauds faisaient cercle le temps d’une chanson. Marceau pêcha quelques pièces au fond de la poche de sa veste et les déposa dans le panier.
« Merci beaucoup, monsieur ! Passez un joyeux Noël ! »
Le jeune homme répondit d’un signe de tête, ayant vu arriver le tramway. Il traversa la rue à toutes jambes, esquiva une charrette lourdement chargée – mais pas le nom d’oiseau dont le gratifia son conducteur – et, manquant s’étaler devant une commère flanquée de deux bambins, stoppa pile devant le tramway qui s’arrêtait.
Le véhicule était bondé. Marceau parvint à se caser entre une religieuse et deux ouvriers qui dissertaient bruyamment sur une certaine Mireille aux multiples talents. Le temps de retourner chercher son sac et courir jusqu’à la gare – par chance il habitait à une dizaine de minutes de Perrache – il était cinq heures moins dix. Des panneaux annonçaient cependant qu’en raison de la neige, tous les trains avaient du retard. Une bise aigre soufflait le long des quais, tourbillonnait dans le hall où se massaient les voyageurs, très nombreux ce soir-là. Des files s’étaient formées devant la buvette qui servait des cafés à la chaîne et Marceau choisit de retourner sur le parvis où un vieil homme, abrité sous une marquise, vendait des marrons chauds.
« Quel bon Dieu de temps ! l’accueillit celui-ci, remontant le col de son manteau. Ce qu’on serait mieux au coin du feu, hein ?
– Je ne vous le fais pas dire. Hélas, mon train a du retard alors il me semble que ces marrons seront un bon moyen de me réchauffer aussi bien que de patienter. »
Le vieux hocha la tête. « Mon garçon, c’est une jambe qu’il a perdue, dit-il, fixant la manche vide que le vent faisait battre aux côtés du jeune homme. En 15, aux Éparges. Vous voyez ?
– Oh. Oui, ça a été rude, là-haut.
– Et vous ?
– En 17, au Chemin des Dames.
– Une belle saleté qu’ils ont imaginée là pour massacrer le pauvre monde. » Le vieillard fourragea dans le fourneau où rôtissaient les marrons, confectionna un cornet avec du papier journal et le remplit généreusement. « Voilà pour vous. N’allez pas vous brûler, surtout.
– Ça aurait au moins le mérite de me réchauffer les doigts, je commence à ne plus les sentir. » Marceau tendit quelques sous au vendeur et récupéra son cornet, humant la bonne odeur qui s’en dégageait.
« Vous allez arriver à les éplucher, au moins ? Avec une seule main, ça ne doit pas être facile.
– Ne vous en faites pas, je vais me débrouiller. Et ça m’occupera jusqu’à l’arrivée de mon train. Au revoir, monsieur, passez un bon Noël.
– Vous de même. Et bon voyage, où que vous vous rendiez. »
Marceau s’empressa de regagner l’abri de la gare et, plus aucun banc n’étant libre, finit par s’asseoir contre son sac dans un coin relativement isolé. L’avantage d’avoir vécu près de trois ans dans les pires conditions possibles, où un trou dans la boue passait pour un gîte acceptable, faisait qu’il s’accommodait dorénavant de tout.
Alors, sans plus prêter attention à l’agitation alentour, il entreprit de déguster ses marrons.

CHAPITRE 3

Où tout le monde se retrouve en famille pour célébrer Noël


« Bon sang de bonsoir, à quelle heure va-t-il arriver, ce fichu train ? »
Armande aurait trépigné si elle n’avait pas été assise à l’arrière de l’automobile familiale. Son frère aurait dû arriver à Roanne à 18 h 30 ; il était près de dix-neuf heures et son train n’était toujours pas annoncé. Bien qu’emmitouflée dans un manteau molletonné elle commençait à avoir froid, surtout aux pieds qu’elle aurait voulu frapper sur le sol histoire de raviver la circulation sanguine.
« Vous auriez mieux fait de rester m’attendre à la maison, mademoiselle, déclara Lucien sans se retourner, comme il l’entendait se frotter les bras avec vigueur pour se réchauffer. Avec cette neige, il fallait se douter que les trains auraient du retard. »
Armande sentit ses joues chauffer car c’était elle qui avait insisté pour accompagner le chauffeur à la gare. Le matin même, elle s’était réveillée tout à fait remise – et pour cause – de sa chute de la veille et s’en était allée au lycée sans même la plus infime des boiteries, ce qui n’avait pas manqué de lui valoir des réflexions de la part de cet idiot d’Alfred. Tout au long de la journée, la jeune fille avait été sur des charbons ardents, si impatiente à la perspective de revoir Edmond que même la leçon de sciences naturelles, matière pour laquelle elle se passionnait pourtant, lui avait paru se traîner d’horrible manière.
On ne pouvait toutefois pas dire que, en leur qualité de jumeaux, Edmond et Armande soient inséparables. Bien que partageant un lien privilégié, ils étaient de caractères si dissemblables que, très tôt, leurs centres d’intérêts respectifs les avaient éloignés. Edmond était calme, Armande aimait remuer. Et quand les enfants se retrouvaient à faire une bêtise, nul besoin de chercher longtemps pour savoir qui des deux l’avait provoquée.
Le temps passant, Edmond s’était donné corps et âme à la musique alors que sa sœur, si elle se révélait une excellente flûtiste, ne voyait là qu’un agréable passe-temps et s’intéressait aux sciences, avec une préférence pour celles dites naturelles. Quand Alfred la brocardait en affirmant que les filles n’entendaient rien à la logique scientifique, elle rétorquait que lui, contrairement à Marie Curie, n’était pas près de donner un jour des cours à la Sorbonne.
Armande vouait une immense admiration à Marie Curie, cette femme qui avait su se faire une place dans un monde d’hommes, qui avait même mis son savoir au service des soldats pendant la guerre en travaillant sur la mise au point d’appareils de radiologie mobiles utilisables sur le front.
Mais bien sûr, Maria Sklodowska avait eu pour époux le brillant physicien Pierre Curie et pas un béotien dans le genre d’Alfred Meaudre ou Joseph Thevand.
Bonté divine, pourquoi tout la ramenait-elle invariablement à lui ?
Plongée dans ses pensées, elle avait fini par perdre le fil du temps et sursauta lorsque Lucien l’appela :
« Mademoiselle, il me semble que le train de monsieur Edmond est annoncé. »
Avec un cri de joie, Armande bondit hors de la voiture et, trottinant aussi prudemment que possible sur le sol enneigé, s’engouffra dans la gare.
Il ne se trouvait pas grand monde pour attendre sur le quai balayé par des bourrasques de vent glacé. À travers les flocons virevoltants se dessina peu à peu la silhouette massive et noire de la locomotive qui ralentissait, soufflant de longs jets de vapeur telle une énorme bête hors d’haleine. Quelques voyageurs descendirent, auxquels Armande n’accorda nulle attention, focalisée tout entière sur le jeune homme qui venait d’apparaître en haut du marchepied, portant une valise. Un jeune homme aux allures d’adolescent dont le visage s’illumina en l’apercevant.
« Mondin ! s’exclama Armande en se jetant à son cou, les larmes au bord des yeux.
– Ma chère petite sœur, tu m’as manqué », murmura Edmond, l’étreignant avec force, tout aussi ému. À quelques pas, Lucien se contenta d’un formel salut de la tête, attendant de récupérer le bagage de Monsieur.
Armande relâcha enfin son frère et recula, bousculant par inadvertance un voyageur.
« Veuillez m’excuser, monsieur », s’amenda-t-elle avec un large sourire, tout à sa joie des retrouvailles. L’homme lui sembla familier, cependant, même à demi dissimulé sous sa casquette et l’épaisse écharpe de laine qui lui enveloppait le bas du visage. « Oh mais, Marceau, c’est vous ? Quelle heureuse rencontre. Bonsoir ! »
Celui-ci sourit en retour, surpris et heureux en reconnaissant la jeune fille qu’il n’avait pas vue depuis un temps appréciable.
« C’est bien moi. Bonsoir, Armande. Je suis moi aussi enchanté de vous voir, mais de tous les endroits où j’aurais pensé vous croiser, celui-ci est bien le dernier, il y fait un froid terrible.
– Je suis venue chercher Edmond qui nous revient de Paris. »
Les deux jeunes hommes se saluèrent puis Armande prit le bras d’Edmond, excitée comme une puce.
« Ninon m’a dit que vous passiez quelques jours ici, vous aussi ?
– Hélas non, je repars demain soir. Mais je tenais à fêter Noël en famille. »
Une rafale de vent tourbillonnant les cueillit sur le parvis, si violente qu’Armande faillit en perdre son béret.
« Eh  bien, j’y vais, il est déjà tard, déclara Marceau, raffermissant sa prise sur la lanière de son sac. Passez un bon réveillon.
– Où allez-vous donc ?
– Chez moi, enfin, chez ma mère.
– Je veux dire, vous n’allez pas y aller à pied par ce temps ?
– Ça n’est pas si loin, et puis j’ai l’habitude.
– Vous plaisantez, il gèle à fendre les pierres. Venez avec nous, Lucien fera un crochet pour vous déposer. »
Marceau n’insista pas car la neige tournait à la tempête, et il n’avait en outre jamais eu l’occasion de prendre place à bord d’une aussi belle voiture que la Delage qu’il détailla d’un œil admiratif.
« Elle est magnifique ! Vous ne l’aviez pas l’année dernière, il me semble ?
– En effet, mon père en a fait l’acquisition cet été. Vous n’imaginez pas à quel point il en est fier.
– Je suppose que je le serais aussi si je possédais une merveille pareille. »
Assis entre sa sœur et Marceau, Edmond conservait le silence, savourant le simple fait d’être de retour chez lui pour quelques jours. Bien qu’ayant fréquenté de nombreuses années la famille Robin, il avait toujours conservé une distance due à sa timidité alors qu’Armande avait, avec Ninon et Marceau, une familiarité espiègle de petite cousine. Il lui arrivait parfois d’envier cette capacité qu’elle avait de se trouver à l’aise avec tout le monde, quand lui devait se faire violence pour aller vers les autres.
Marie Robin occupait avec sa fille un modeste appartement à l’est de la gare, au cœur du vieux Roanne. La Delage stoppa devant l’immeuble ancien à la façade austère au pied duquel la neige s’amoncelait par paquets.
« Merci pour le bout de chemin ! Passez de bonnes fêtes.
– Vous aussi. Votre sœur est déjà au courant, mais Edmond et moi viendrons demain vous rendre visite après le déjeuner.
– Avec plaisir. Bonne soirée et à demain ! »
Brillant au milieu des flocons, les éclairages publics donnaient aux rues du centre-ville un air de fête. Il était 19 h 40 quand Armande et son frère regagnèrent enfin la demeure familiale. L’entrée d’Edmond fut célébrée comme s’il revenait d’un long périple dans un pays lointain et sa mère l’étreignit avec force, retenant des larmes de joie et de fierté mêlées.
« Comment vas-tu, mon chéri ? Tu n’es pas trop fatigué par le voyage ? Mais, dis-moi, tu n’as pas maigri ?
– Allons, Marie-Louise, ne sois pas ridicule, intervint André Meaudre. On ne dirait pas qu’il revient de chez les sauvages ? »
La vaste salle à manger resplendissait plus encore qu’à l’accoutumée ; pièce majeure de la maison avec ses murs ivoire plaqués de boiseries, ses riches tentures aux fenêtres, son haut plafond incrusté de moulures au centre duquel un lustre majestueux étendait ses bras de métal doré et ses globes ouvragés. Dans un coin, près d’un piano quart de queue orné, pour l’occasion, d’une guirlande d’argent, se dressait un haut sapin tout illuminé de bougies qui faisaient scintiller des étoiles et des anges de cristal d’une exquise délicatesse. La table était déjà dressée, exposant sur la nappe immaculée brodée de fils dorés les plus belles pièces de la vaisselle qu’on ne sortait que dans les grandes occasions. Tout se déclinait dans un camaïeu de blanc et d’or, du service de fine porcelaine jusqu’aux serviettes damassées. C’était là le luxe ostentatoire d’une bourgeoisie commerciale dont l’enrichissement était récent.
Il faisait presque trop chaud après le froid glacial de la gare, une souche de chêne flambait dans la cheminée devant laquelle Sultan et Lulu se rôtissaient, oublieux des gens qui évoluaient auprès d’eux.
Des oncles, des tantes, des cousins étaient là. Armande aurait voulu accaparer son jumeau et lui poser mille questions sur sa vie à Paris, car s’ils avaient échangé par lettres, elle ne l’avait pas revu depuis septembre. Et il restait à Roanne si peu de temps ! Avait-il changé depuis qu’il arpentait les rues de la capitale ? Physiquement, c’était toujours le jeune homme frêle, à l’air d’adolescent, qui lui avait adressé de grands gestes par la fenêtre du train qui l’emmenait vers Paris. Ils se ressemblaient beaucoup avec les traits harmonieux de la branche maternelle, des yeux expressifs d’un vert lumineux de jeune pousse. Tous deux châtains, mais Edmond tirait sur le blond alors qu’Armande était presque brune. La différence fondamentale tenait à la personnalité : le frère était dans le perçu, la sœur dans le vécu. Alfred ne disait-il pas que, des deux, c’était Armande le garçon ? La sensibilité d’Edmond s’était mise tout entière au service de son talent de violoncelliste tandis que la volonté farouche et entêtée d’Armande la poussait à la lutte pour s’affranchir de l’avenir que ses parents voulaient pour elle et accomplir son rêve d’étudier à l’université.
Enfin, M. Meaudre invita ses convives à passer à table et la jeune fille s’assit à côté de son jumeau, qu’elle put à loisir presser de questions.
« T’es-tu fait des amis au conservatoire ? Est-ce que tu sors de temps en temps ?
– Oui, je me suis lié avec deux garçons de ma classe. Je vais parfois me promener avec l’un ou l’autre quand je n’ai pas trop de travail. C’est que c’est autre chose qu’à Lyon, les professeurs sont encore plus intransigeants. »
Le pâle visage d’Edmond s’anima tout à coup.
« Mais tu sais, depuis le mois d’octobre je fais quelque chose d’absolument passionnant à côté de mes études. Tous les dimanches après-midi, je me rends chez un ancien combattant qui souffre de troubles très graves et j’essaie de l’aider à se rétablir en lui jouant du violoncelle. On appelle ce procédé la musicothérapie. Et ça marche ! expliqua-t-il, les yeux brillants.
– Vraiment ? De quoi souffre donc cet homme ?
– À ce que j’en sais, il a été pris dans l’effondrement d’une galerie et il en est resté… traumatisé, en quelque sorte. Depuis, il est secoué en permanence par des tremblements très violents qui touchent ses quatre membres. Il a aussi beaucoup de mal à parler et ne s’exprime qu’au prix d’un terrible bégaiement. Ça fait peine à voir, je t’assure.
– Et comment en es-tu venu à pratiquer cette… musicothérapie avec lui ?
– C’est un de mes nouveaux amis qui m’en a parlé et m’a présenté au médecin qui pratique cette forme de thérapie. Inutile de te dire à quel point j’ai été intéressé, soigner des gens grâce à la musique ! Je me suis donc rendu à son cabinet et, après m’avoir expliqué en quoi allait consister mon travail, il m’a fait intervenir auprès de son patient. Je dois dire que celui-ci n’avait pas du tout l’air ravi de me voir la première fois. Pense donc, avant la guerre il jouait du hautbois dans un orchestre symphonique parisien et maintenant il en est totalement incapable. Je pense qu’il m’en voulait. Puis, petit à petit, il a commencé à prendre du plaisir à m’écouter. Nous nous sommes rapprochés. Même s’il est toujours très atteint sur le plan physique, j’ai vu qu’il allait mieux depuis que je travaille avec lui. Armande, tu n’imagines pas à quel point c’est gratifiant ! Je ne prétends pas avoir la capacité de guérir Paul, mais si son état s’améliore jusqu’à ce qu’il puisse un jour rejouer du hautbois, ce sera la plus belle chose que je pourrais accomplir.
– Je suis certaine que tu y parviendras », affirma la jeune fille avec ferveur, serrant la main de son frère dont le récit confortait son désir de devenir médecin. Soulager les souffrances physiques mais aussi morales des gens, n’y avait-il rien de plus valorisant ?
Les invités s’en repartirent peu après minuit, les plus jeunes emportant jouets et bonbons, leurs aînés des confiseries de luxe, alcools de prix, articles vestimentaires à la dernière mode. Avant de se mettre au lit, les jumeaux se retranchèrent dans la chambre d’Edmond pour faire un sort à une boîte de marrons glacés, péché mignon et partagé depuis leur plus tendre enfance. Puis, Armande introduisit subrepticement Lulu chez elle et sombra sans tarder dans un sommeil satisfait.

*
*  *

La neige avait cessé de tomber quand Amande écarta ses volets, quelques heures plus tard, et un clair soleil brillait dans le ciel pâle. Le jardin figé, tout scintillant de givre, avait un air de fête. Elle demeura un instant à la fenêtre, inspirant l’air glacé à pleins poumons, heureuse autant que la fillette qu’elle avait été et qui se réjouissait à l’avance des batailles de boules de neige à mener contre ses frères. Même si, bien sûr, Alfred et Edmond ne s’adonnaient plus depuis longtemps à ce qu’ils qualifiaient de gamineries.
Tant pis ; au sortir de la messe de Noël, elle essaierait quand même d’en envoyer une dans le cou d’Alfred, histoire de rire un peu.

*
*  *

« Reprendrez-vous une part de tarte, Edmond ?
– Non, merci Ninon. Elle est délicieuse, mais avec tout ce que j’ai avalé depuis hier, j’ai l’impression que je vais éclater. »
Armande, pour sa part, glissa sur son assiette deux bugnes couvertes de sucre fin. Sa mère n’aurait certainement pas manqué de dire qu’une jeune fille comme il faut devait en toute circonstance faire preuve de retenue et ne pas se jeter sur la nourriture comme une affamée ; sauf que ces bugnes étaient diablement bonnes, tout comme la tarte aux poires d’ailleurs, et que ç’aurait été un manque absolu de respect que de n’y point faire honneur.
« Du café, peut-être ?
– Bien volontiers. »
Jusqu’alors paresseusement étalée en travers des jambes de Marceau, une minette crème aux longs poils soyeux s’étira avec langueur puis bondit, sans y avoir été conviée, sur les genoux d’Armande.
« Milady ! Descends tout de suite, tu vas abîmer la toilette de notre invitée, protesta Marie Robin, assise dans un fauteuil près de la cheminée.
– Oh, ne vous en faites pas, Milady est la plus adorable des chattes. Je suis sûre que ma robe ne craint rien. »
La jeune fille étrennait en ce 25 décembre la robe confectionnée par Ninon. Comme celle-ci l’avait supposé, même sans essayage, elle lui allait à la perfection ; et si Joseph Thevand n’avait pas eu le plaisir de la lui voir porter, Marceau l’avait complimentée avec solennité sur sa jolie tournure.
Sans doute la robe était-elle trop habillée pour le modeste logement des Robin. Après le décès du père de famille, emporté lors de l’épidémie de grippe espagnole, sa femme avait été contrainte de quitter l’appartement où Armande et Edmond avaient pris leurs premières leçons de piano pour un autre plus petit, au loyer moins élevé. Néanmoins, la santé de Marie Robin, qui avait toujours été fragile, s’était soudainement dégradée et elle avait dû abandonner l’enseignement de la musique. Veuve et sans ressources, elle n’avait plus pour subsister que le salaire de sa fille et ce que son fils lui faisait parvenir de ses appointements et de sa modeste pension d’invalide de guerre.
Armande n’avait pas vu son ancien professeur depuis des mois et elle avait été frappée par l’altération de son état. Amaigrie, les traits tirés sur un visage décoloré, elle paraissait frêle et vieillie, enveloppée dans un châle de laine à franges, ses cheveux blonds striés de gris tenus en un chignon sévère. De temps en temps, une quinte de toux sèche la secouait et il lui paraissait difficile de reprendre son souffle ensuite. Ninon lui avait parlé de problèmes cardiaques, sans s’étendre sur le sujet, mais quels qu’ils soient, ils semblaient graves. La jeune fille ne pouvait manquer les regards préoccupés échangés par le frère et la sœur, même s’ils s’efforçaient d’adopter un ton badin afin de donner le change. De même qu’Edmond et elle se ressemblaient, Ninon et Marceau partageaient une identique blondeur, des visages au modelé classique dégageant plus de charme que de beauté, un regard brun et franc qui, chez l’un comme l’autre, s’ombrait souvent de mélancolie. La guerre, le deuil et la souffrance avaient passé sur cette famille. Seules quelques photographies, sur les murs au papier fleuri, conservaient le souvenir d’une époque heureuse à jamais révolue.
« Ces chocolats sont délicieux, commenta Marceau, la tirant de ses pensées.
– En effet, approuva Ninon, piochant une nouvelle fois dans la boîte de carton verni. C’est un beau cadeau que vous nous avez apporté là.
– Et vous n’avez pas encore goûté aux marrons glacés, avisa Armande avec légèreté, chassant au loin ses idées moroses. Vous m’en direz des nouvelles.
– Il y avait toujours des chocolats de luxe dans les colis que vous m’envoyiez au front, renchérit Marceau. Je vous laisse imaginer avec quelle impatience les copains les attendaient.
– Mais ils étaient pour vous, et vous seul !
– Je pouvais bien partager quelques chocolats avec eux, qui n’avaient pas la chance d’avoir une aussi gentille marraine de guerre.
– Je ne suis pas persuadée que vous ayez eu des sentiments aussi charitables la fois où je vous ai fait parvenir le chandail que j’avais tricoté pour vous.
– Eh bien, il faut dire qu’il était très… jaune.
– J’aimais beaucoup le jaune à cette époque.
– Toute l’escouade m’a appelé le Canari géant pendant deux semaines.
– Pas ma faute si vos camarades avaient l’humour léger comme une brique. »
Bien qu’âgée d’à peine onze ans quand le conflit avait éclaté, Armande avait décidé, avec le plus grand des sérieux, de correspondre avec ce garçon qu’elle aimait beaucoup et qu’elle considérait un peu comme un proche cousin. Au fil du temps, elle avait entretenu avec son « filleul » une correspondance aussi suivie que possible compte tenu des circonstances. En plus de ses lettres, la jeune fille envoyait régulièrement des colis contenant des friandises ou des vêtements chauds, parfois un roman ou des illustrés, de quoi améliorer un peu un ordinaire pas vraiment riant. De son côté, Marceau lui écrivait des messages enrichis de dessins qui dépeignaient, sous une forme délibérément pittoresque, son quotidien de soldat. C’est ainsi qu’elle avait connu, à travers leurs échanges, l’élégant lieutenant Talkovski à la fringante moustache noire ; Jean Casanova, taillé comme un hercule, dont l’air farouche lui faisait un peu peur ; Francisque Rivière, un gaillard blond à l’air canaille et à l’œil rieur. D’autres encore, plus ou moins proches, qui donnaient une réalité à ces mots rédigés au crayon à papier sur de simples feuilles de carnet.
« Mon cher Edmond, accepteriez-vous de nous interpréter quelque chose au piano ? » s’enquit Mme Robin. C’est ainsi que s’acheva la visite, après un récital d’une trentaine de minutes durant lesquelles le jeune homme joua plusieurs airs du répertoire classique avec une exquise qualité d’interprétation, bien que le piano ne fût plus son instrument de prédilection.
Le ciel s’était à nouveau couvert quand ils prirent congé. De retour à la maison, tandis qu’Edmond s’en allait prolonger au salon la séance de musique, Armande se rendit dans sa chambre et sortit de son secrétaire un paquet de lettres attachées par un ruban violet : l’intégralité de sa correspondance de marraine de guerre, de 1914 à 1917.
D’une des lettres, elle tira une photo sur laquelle Marceau, la lèvre ornée d’une courte brosse de poils clairsemés qui se voulait moustache, mais ne parvenait même pas à le vieillir, posait en uniforme de campagne à côté de son ami Maurice Talkovski. Elle demeura un instant à la contempler, l’air songeur, puis la glissa soigneusement dans l’enveloppe jaunie. Jusqu’au soir elle étudia, le cœur chiffonné, ce témoignage d’une période pas si lointaine qui avait pourtant bouleversé leur vie à tous.


3
Le Café des Délices de Linda Da Silva - Tome 2 : De respirer, j'ai arrêté.


Préface
Le Café des Délices. Si à l’évocation de ce titre plein de promesses, on a tout d’abord en tête les mélodies de la célèbre chanson de Patrick Bruel, il n’en est plus rien lorsque l’on ferme le roman de Linda Da Silva. Après la lecture, c’est au roman et à ses personnages que l’on pense à l’évocation de ce fameux café.
En effet, lorsque l’on ouvre le roman pour la première fois, c’est comme si l’on franchissait, dans notre imaginaire, la porte de ce café où l’amitié et le partage règnent sur les occupants. À travers le premier tome, on découvre un lieu atypique, presque magique où chaque personnage trouve sa place, apporte un morceau de son histoire pour en écrire une commune à tous.
On découvre page après page le quotidien, le passé et certaines blessures secrètes, intimes de chacun des protagonistes. Comme ils se livrent au lecteur, ils offrent également leur vécu aux autres clients du Café des Délices. De là naît systématiquement une belle leçon de fraternité, d’entraide, de partage qui va venir lier chacun des personnages aux autres. Des rencontres qui rendent la vie plus belle, plus douce, moins terne et amère. Et, dans ce tourbillon de sentiments aussi colorés que les macarons servis par Linda, l’adorable propriétaire des lieux, une belle histoire se crée au milieu des autres. Sous fond d’une enquête policière, déjà très prenante, le lecteur assiste, attendri, à la naissance d’un amour profond entre Martial, le barman du café, et Jonathan, jeune flic à la recherche d’un tueur en série.
Dans le Tome 2, c’est sur le personnage de Jonathan que Linda attire l’attention du lecteur.
Elle aurait pu choisir n’importe lequel des nombreux personnages présents dans l’histoire. Mais, comme si elle avait une prédilection pour les histoires un peu plus sombres, pour les intrigues policières traitant de meurtres, c’est, tout naturellement vers Jonathan qu’elle s’est tournée.
L’histoire démarre quelques années après la fin du tome 1. Le jeune flic a évolué dans son métier. Après s’être formé, il est devenu profiler : il analyse la psychologie des tueurs en série pour en dresser un profil psychologique qui permet de les appréhender par la suite.
 

Dès lors, un véritable contre la montre démarre.
Ce roman nous plonge dans les coulisses de la BAC, et nous pousse, comme le font les enquêteurs, à chercher des hypothèses, des indices qui permettraient de retrouver ce fameux tueur. Comme dans une série policière, on assiste aux réflexions des personnages, leur évolution, leurs erreurs, parfois.
C’est un immense plaisir de s’immerger dans cette histoire, avec, par petites touches savamment dosées, des retours, des clins d’œil au Café des Délices, théâtre des rencontres qui ont amené chaque personnage à sa situation présente. On y va pour déjeuner, dîner, se changer les idées, réfléchir… et tout simplement se retrouver, toujours, face à un visage amical. Le Café des Délices reste ce lieu central, le foyer où se réunit, chaque jour, cette famille de cœur qui s’y est trouvée.
Linda a pris un sacré virage avec ce Tome 2, et elle a eu tout à fait raison de faire confiance à ses intuitions. Elle crée, à travers cette histoire, un univers bien à elle où s’entremêlent les atrocités d’un psychopathe aux douceurs d’un lieu magique et de personnages solaires. On y trouve la poésie d’un Paris sous la neige joliment dépeint et la noirceur d’un tueur en série. Une dualité qui permet d’apprécier ce roman grâce aux petites bulles de calme et de sérénité dans lesquelles l’auteure nous amène quand le besoin se fait sentir. L’histoire démarre et s’achève dans ce café. Entre les deux, le lecteur ne s’ennuie pas une seconde et cherche, impatiemment, à avoir le fin mot de l’histoire. La douceur de la plume de Linda contrebalance la froideur chirurgicale de ce tueur que l’on traque tout du long et dont la psychologie est parfaitement travaillée, sans clichés et sans larmoiements. Des personnages complémentaires, attachants et crédibles qui tiennent le lecteur en haleine tout au long de sa découverte du livre. Une plume addictive très agréable à lire et qui permet de se projeter aisément dans l’histoire.
Je n’espère qu’une chose, c’est qu’une nouvelle vague de meurtres se produise dans l’imaginaire de l’auteure, afin que Jonathan puisse de nouveau mener l’enquête et nous faire passer à nouveau un bon moment d’évasion.

Claire Bertin – Auteure de la duologie 20 ans
 

« Il faut vivre pour écrire, et non pas écrire pour vivre »
Jules Renard
« Écrire c’est lire en soi pour écrire en l’autre »
Robert Sabatier
 

1.
« Toute souffrance a des droits sur le bonheur des autres. »
François Brunante
Printemps 1988. Il fait une chaleur insoutenable en ce matin du mois de mai, impossible de lever les yeux au ciel et de fixer le soleil, tellement sa lumière est aveuglante. À n’en pas douter, l’été sera torride. Heureusement, les magasins sont climatisés, rester à l’extérieur plus de cinq minutes relève de l’impossible. Cela fait longtemps que les températures n’avaient pas été aussi élevées, il fait au moins quarante degrés.
Betty et sa fille Eloïse, huit ans, arpentent les rues de la capitale parisienne dans cette fournaise. Elle avait promis à sa petite de l’emmener dans les magasins, sinon elle ne se serait jamais aventurée hors de son appartement aujourd’hui. Eloïse adore venir dans les centres commerciaux. Pour elle, cette balade est synonyme de plaisir et d’enchantement, tant il y a de merveilleuses choses à contempler. Betty se passe la main dans les cheveux afin de relever une mèche tombée sur son visage. Ils sont tellement mouillés qu’elle décide finalement de laisser sa mèche et s’essuie les mains sur sa jupe, qui lui colle à la peau. Sur le chemin, elle contemple des enfants qui s’arrosent avec un tuyau, en se disant qu’elle aimerait bien se trouver à leur place.
Elles arrivent enfin au centre commercial, Eloïse sent l’excitation monter en elle. Elles se promènent dans les allées évidemment bondées, compte tenu de la chaleur extérieure, à la recherche d’une robe et de chaussures pour Eloïse. Elles entrent dans un magasin, la fillette essaie différentes robes et plusieurs paires de sandales, des roses, des bleues, et même des jaunes ! Elles continuent à circuler dans le magasin, mais l’enfant court entre les allées.
—   Elo, reviens ici ! Je ne te vois plus, crie Betty paniquée en cherchant Eloïse du regard.
—   Je suis là, Maman ! répond-elle en dévoilant sa tête derrière un rayon.
Betty est exaspérée, cette journée est vraiment trop fatigante avec cette chaleur. Elle n’est pas prête à passer son après-midi à courir après Eloïse.
 

Elle la prend par le bras.
—   Reste près de moi s’il te plaît, il y a beaucoup de monde et je ne veux pas te chercher toutes les deux minutes. Je meurs de chaud même avec cette climatisation, et je ne veux pas en plus transpirer en courant partout.
—   Mais Maman…
—   Pas de mais, tu restes près de moi, point final. Pas de discussion ! s’énerve Betty en s’essuyant le visage avec un mouchoir.
Elles arrivent dans un supermarché, Betty doit faire quelques courses pour le dîner de ce soir. Le regard d’Eloïse est immédiatement attiré par un espace jeux installé à l’entrée du supermarché. Elle demande à sa mère si elle peut y jouer pendant qu’elle fait ses courses. Après une courte hésitation, Betty réalise qu’elle pourra faire ses petites emplettes plus tranquillement et rapidement sans sa fille, elle se résigne à la laisser s’amuser.
—   Tu ne bouges pas d’ici, je reviens dans cinq minutes d’accord ? insiste Betty en bougeant son doigt devant les yeux d’Eloïse.
—   Oui Maman, promis, répond-elle en levant sa main droite. Betty n’a plus jamais revu Eloïse…
 

2.
JONATHAN
« Le silence est un temps de pause avant les retrouvailles des êtres passionnés. »
Jeanine Chatelain
Fin 2018. Quelques années se sont écoulées depuis ma découverte de ce magnifique restaurant le Café des Délices1, ainsi que de ses occupants. Toutes ces belles rencontres ont changé ma vie à jamais. J’ai eu la chance d’y trouver une véritable famille !
Je déambule tranquillement dans les rues de Paris. J’aime marcher des heures sans but précis, je contemple les gens autour de moi, j’imagine ce qu’ils pensent, ce qu’ils peuvent ressentir. Où vont-ils ? Vont-ils rejoindre leur moitié ? Sont-ils à la recherche de l’âme sœur ? J’aime flâner le soir avant d’aller rejoindre Martial, mon barman préféré, au Café des Délices pour boire un verre. La nuit commence à tomber, je me sens un peu fatigué, mais j’aime tellement cet endroit que je ne peux m’empêcher de m’y rendre pratiquement tous les soirs. Depuis le premier jour, je ne le quitte plus, sachant qu’en plus j’y ai trouvé l’amour. C’est, en effet, dans ce restaurant que j’ai eu la chance de rencontrer Martial. Cela fait presque trois ans que nous vivons ensemble dans le quartier du Marais. C’est également au Café des Délices que nous avons appréhendé le tueur des Champs-Élysées, qui croupit désormais en prison.
D’ailleurs, suite à cette affaire, mon poste d’inspecteur à la BAC ne me
suffisait plus, j’avais vraiment besoin d’autre chose, de sortir de ma zone de confort. Hormis l’enquête sur le tueur des Champs-Élysées, j’avais notamment participé à celle de l’étrangleur de l’Essonne, et cela m’avait passionné. Finalement, ce qui me stimule le plus c’est de tenter de comprendre la psychologie de ces tueurs en série. C’est devenu une telle obsession que j’ai demandé un congé de formation afin de devenir profiler. Enfin, en France, nous appelons plutôt cela un criminologue. Je souhaitais comprendre leur mécanisme de fonctionnement, afin d’anticiper leurs prochaines actions et pouvoir les appréhender plus rapidement, pour qu’ils fassent le moins de victimes possible.
Décidément, ce restaurant m’aura apporté énormément de belles choses.
 

Grâce à Benoît, qui termine cette année son master en psychologie spécialisé dans les métiers de l’enseignement, j’ai également eu la chance d’effectuer une formation en psychologie.
Il m’a énormément aidé et inspiré. Il m’a dirigé vers des personnes qui m’ont permis d’avoir les contacts nécessaires et de mieux préparer ma formation. J’ai passé une licence de psycho et ensuite un master Psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse à l’Université Paris 5.
Ce n’est pas tout, pendant ma licence, un intervenant criminologue est venu nous parler de son métier et son intervention m’a fasciné. Je m’étais interrogé sur le type de formation à suivre pour en arriver là. J’ai été agréablement surpris d’apprendre que nous avions le même cursus, complété d’un élément en plus qui lui était très utile, selon lui : une formation en droit pénal.
Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, le lendemain j’en parlais avec Céline, qui m’a mis en relation avec un ami à elle, Mathieu, avocat pénaliste. Par conséquent, en parallèle de ma formation en psycho, je me suis également formé aux rouages du droit pénal.
À l’issue de ma formation théorique, j’ai souhaité la rendre un peu plus concrète. Je me suis mis en contact avec mes ex-collègues de la BAC, mon ancien chef notamment. Il m’a permis d’avoir l’opportunité d’étudier différents cas de criminels en série. Grâce à lui, j’ai eu la chance d’en interviewer quelques-uns, ce qui m’a permis de mieux les étudier et de mieux comprendre leurs comportements.
J’exerce aujourd’hui ma profession de criminologue sous forme de vacations. J’interviens ainsi auprès des différentes structures susceptibles d’avoir besoin de mes services, en fonction des demandes qui me sont faites. Je peux être appelé par la police, les centres de santé mentale, les centres d’aide sociale, les établissements pénitentiaires, le monde associatif.
Mon travail s’effectue en grande partie dans un bureau, mais je peux être contraint de me déplacer sur le terrain. C’est d’ailleurs ce que je recherche, je dois l’avouer. Tout cela nécessite de faire preuve d’une grande disponibilité et flexibilité dans les horaires de travail.
Je m’approche du Café des Délices, j’ai l’impression qu’il y a encore beaucoup de monde ce soir. Je vais tâcher de me trouver un tabouret pour
 

discuter un peu avec Martial, avant de rentrer à la maison. Je pousse la porte et me faufile entre les clients jusqu’au bar.
—   Salut Martial, ça va ? Ça a l’air bondé ce soir, m’enquiers-je en regardant autour de moi.
—   Salut. Pas mal de monde, oui, je ne sais plus où donner de la tête. Et toi ça a été ta journée ? demande Martial, tout en continuant à servir ses clients.
—   Ça va, ça va. J’ai passé mon après-midi dans un centre de santé mentale à essayer de comprendre pourquoi un jeune homme de vingt ans ne souhaite plus parler et s’est fermé au monde extérieur, tu imagines un peu !
—   Mon pauvre, je te fais un de mes petits cocktails sans alcool, comme d’habitude ?
—   Évidemment !
J’aperçois Linda qui sort de la cuisine, elle se dirige vers nous. Elle a l’air fatiguée, ce que je comprends avec tout ce qu’elle gère au restaurant. Elle prend tout de même deux minutes pour me saluer.
—   Bonsoir, Linda, comment ça va ce soir ? Et comment vont Tania et Matéo ?
—   Bonsoir Jonathan. Tout va bien, mais comme tu le vois, je cours partout. Les enfants ça va, d’ailleurs ils viendront m’aider durant les vacances scolaires de Noël, comme d’habitude.
—   Tu dois être ravie.
—   Mouais. Enfin ils ont surtout envie de tous vous revoir… Mais ça me va bien ! répond Linda en caressant l’épaule de Jonathan.
—   Je me doute.
—   Et toi alors, quoi de neuf ?
—   J’ai eu vent ce matin, par mon ancien collègue de la BAC, Adrien, d’une affaire qui pourrait peut-être m’intéresser. Pour le moment la police n’a pas fait appel à moi, normalement c’est eux qui doivent le faire.
—   Ah bon, tu dois attendre qu’ils te contactent ?
—   Habituellement oui, mais là, vu ce qu’Adrien m’a raconté, cette enquête m’intéresse au plus haut point.
 

—   Contacte-les directement pour proposer tes services, non ? Après tout, si cette enquête t’intéresse autant… Désolée, mais il faut que je te laisse, je retourne à mes casseroles, s’interrompt Linda en courant vers la cuisine.
Je n’ai même pas le temps de lui répondre qu’elle a déjà filé. Heureusement, j’ai l’habitude : elle est toujours sur le qui-vive. Martial me sort de mes pensées.
—   Alors, tu pourrais les contacter directement ? s’interroge Martial en me lançant son torchon au visage.
—   Je ne sais pas trop, ça ne marche pas comme ça, mais…
—   … Mais cette affaire t’excite déjà depuis plusieurs jours, alors qu’est- ce que tu attends, fonce !
—   Ouais, tu as raison… Adrien m’a donné le nom de l’enquêtrice responsable de cette affaire, je vais tenter de passer la voir demain matin, à son bureau.
—   Eh bien voilà ! C’est quand même pas très compliqué à décoincer un profiler… Allez, va te poser à une table. Regarde, Nicolas est tout seul ce soir, tu n’as qu’à dîner avec lui…
—   Je ne l’avais même pas vu, j’y vais de ce pas !
Sacré Nicolas, quand je pense à ce qu’il a traversé lorsque je l’ai rencontré, l’enlèvement de ses deux collègues médecins et amis en République du Congo, leur libération par un commando, leur retour en France… Heureusement, cela n’a en rien entamé son envie d’être utile chaque année sur place. Je l’admire tellement, ce don de soi, cette générosité. Je profite d’un petit moment avec lui avant de rentrer.
Arrivé enfin à la maison, je suis sur les rotules. Martial ne va pas rentrer tout de suite, j’ai le temps de me poser un peu devant ma série préférée, Esprits Criminels, qu’il ne supporte pas. Il ne cesse de me dire que j’en vois assez avec mon travail et qu’il ne comprend pas pourquoi je m’inflige ce type de programme en plus le soir.
Martial rentre tard, je me suis assoupi sur le canapé. Il s’installe à côté de moi et me caresse délicatement la joue. Cela me réveille et nous allons nous coucher. Je n’aurais jamais pensé rencontrer une personne telle que lui, si
 

compréhensive avec moi, notamment concernant mon travail qui fait partie intégrante de ma vie, et par conséquent de notre vie. Je me rends compte de la chance que j’ai, je souhaite juste que mon travail ne me fasse jamais perdre ce bonheur… Je suis conscient de ne pas être très présent ces derniers temps, et je vois bien que c’est difficile au restaurant, où il y a de plus en plus de monde. Et avec ce nouveau crime à résoudre qui me trotte dans la tête, les choses risquent de ne pas aller en s’améliorant… J’arrive enfin à m’endormir, blotti dans ses bras.
 

3.
« Ce qu’on rencontre dans la vie est la destinée. La façon dont on la rencontre est l’effort personnel. »
Sathya Sai Baba
Cette affaire me trotte dans la tête, je n’arrive pas à penser à autre chose.
Je me lève aux aurores, passe à la boulangerie pour acheter des croissants puis au café d’en face pour prendre deux cafés à emporter. Je fonce directement au commissariat pour essayer de rencontrer Lou Devane, le lieutenant en charge de l’affaire sur laquelle j’aimerais tant travailler. Je n’ai encore jamais collaboré avec elle, mais Adrien la connaît bien et apparemment Cédric, l’un de mes anciens collègues à la BAC, travaille dans son équipe, ce qui pourrait se révéler un énorme avantage pour moi dans ma tentative d’approche. Adrien m’a expliqué que ce serait une formidable opportunité de travailler avec elle, c’est une excellente enquêtrice, qui a résolu pas mal d’affaires et qui a excellente réputation au sein du commissariat.
Je me dirige vers le policier à l’accueil. Il a l’air débordé, je patiente tranquillement pendant qu’il termine sa conversation avec la personne devant moi.
—   Bonjour, j’aimerais parler avec le lieutenant Lou Devane s’il vous plaît ? dis-je en posant mon paquet de croissants sur son comptoir. Son odorat ne le trompe pas et je vois bien qu’il apprécie l’odeur qui émane de mes petites gourmandises, je lui en propose un qu’il accepte. Il me serre la main pour me remercier.
—   Bonjour, c’est à quel sujet ? répond-il la bouche pleine.
—   Je suis criminologue, j’aimerais lui parler d’une affaire, est-ce qu’elle est là ?
—   Lou ? Elle arrive toujours ici la première et part la dernière. Enfin bref, je vais voir si elle peut vous recevoir, mais je ne vous promets rien.
—   Merci de votre aide.
Le commissariat est déjà en effervescence et il n’est que 8 h. Cela me rappelle des souvenirs et je me rends compte à quel point tout ça me
 

manque. Il est divisé en deux parties distinctes, dont l’une pour l’accueil du public. Deux flics sont en train d’interroger une femme à un bureau, plusieurs personnes sont en train de déposer plainte juste à côté. D’autres flics sont en train de prendre des dépositions, personne ne chôme ce matin. Le policier revient enfin.
—   Vous pouvez entrer, c’est le bureau tout au fond du couloir à gauche, mais je vous préviens, elle n’a pas beaucoup de temps à vous consacrer.
—   C’est parfait, merci.
—   Merci à vous pour le croissant, délicieux. Revenez quand vous  voulez ! ajoute-t-il en affichant une mine gourmande.
Je lui souris et me dirige vers le bureau indiqué, en prenant mon temps pour m’imprégner de l’ambiance du lieu. Je me rends tout au fond du couloir peint en gris, il me paraît interminable et triste. Ce passage étroit et long dessert un espace qui sert de salle de repos. Des fauteuils, des sucreries et de quoi se faire du café y sont à disposition. J’arrive enfin devant le bureau de l’enquêtrice et frappe à sa porte.
—   Entrez !
Son bureau est un vrai bordel, je ne sais pas comment elle peut travailler dans ce foutoir. Cela dit, c’est une très belle jeune femme, même si l’on voit bien qu’elle se fout de son apparence. Elle a de beaux cheveux blonds longs noués en tresse sur le côté et les yeux d’un vert profond. Très grande et très élancée. Je ne pourrais pas lui donner d’âge, mais je pense qu’elle est bien plus jeune qu’elle n’y paraît.
—   Bonjour, je m’appelle Jonathan Vidal, j’ai travaillé à la BAC et je…
—   Bonjour, m’interrompt Lou, que puis-je pour vous ? Désolée je n’ai que cinq minutes à vous consacrer alors : allez droit au but !
Quel caractère ! Je sens que cela ne va pas être aussi facile que je le pensais. La manière dont elle vient de froncer les sourcils n’augure rien de bon, mais je ne me démonte pas. Je prends une profonde inspiration et j’enchaîne :
 



—   Je viens vous parler de l’affaire sur laquelle vous travaillez.
—   Laquelle ? Si je n’avais qu’une seule affaire, je pourrais enfin prendre des congés ! s’écrie Lou en fixant son regard émeraude dans le mien.
Décidément, elle ne me facilite pas du tout la tâche. Je ne me laisse pas impressionner.
—   D’accord, droit au but, j’ai saisi… L’affaire du corps retrouvé récemment dans le 14e ?
Elle s’arrête soudain de fouiner dans ses dossiers, je crois que j’ai enfin capté toute son attention.
—   Mais comment diable êtes-vous au courant de cette affaire ? C’est confidentiel, bordel !
—   J’ai mes sources, mais je suis là pour vous proposer mon aide, je suis…
—   Vous êtes quoi, médium, et vous allez résoudre mon affaire ?
—   Je suis criminologue et je travaille régulièrement avec la police sur leurs enquêtes, pour les aider à comprendre le comportement des tueurs.
—   Bon, écoutez Jean…
—   Jonathan… dis-je, exaspéré.
—   Si vous voulez ! Je n’ai pas le temps pour ces conneries. Arrêtez avec votre baratin, vous voulez quoi ? insiste Lou en tapant du poing sur son bureau, faisant tomber quelques dossiers.
—   J’aimerais travailler avec vous sur cette enquête, car selon les éléments que j’ai pu avoir entre les mains, il me semble que vous n’en êtes qu’au début…
J’ai la curieuse impression de l’énerver encore plus, elle se frotte le nez et son regard en dit long sur ce qu’elle pense de moi.
—   Et vous savez ça juste avec quelques éléments que vous avez eus en votre possession, je ne sais comment, et sans avoir vu ni le corps ni le lieu du crime ?
 

—   Je veux juste vous proposer mon aide.
—   Écoutez, vous êtes mignon avec votre petite gueule d’amour, mais là je n’ai pas le temps pour ça, comme vous le voyez, j’ai une grosse affaire à résoudre.
—   Laissez-moi vous aider, insisté-je.
—   Je n’ai besoin de personne !
À contrecœur, je me résous à partir, je sens vraiment que cela ne sert à rien d’insister à ce moment précis, mais je ne m’avoue pas vaincu. J’allais refermer la porte derrière moi…
—   Jean comment déjà ?
—   Jonathan Vidal, m’exclamé-je.
—   Peu importe, allez, posez ce que vous avez dans les mains sur mon bureau, ça sent bon et je n’ai rien avalé depuis mon sandwich d’hier soir !
Je lui dépose le café et les croissants et m’en vais en lui lançant mon plus beau sourire… Ce n’était que le premier round. Je ne vais pas me laisser impressionner. Je veux absolument travailler sur cette affaire et personne ne m’en empêchera ! Il faut que je trouve le moyen de la revoir dans un autre cadre, hors de son bureau.
Je retourne voir le policier à l’accueil pour lui demander si Cédric est de service aujourd’hui.
Dans mon malheur, je suis chanceux : il est là ! Il m’indique son bureau, mais comme j’aimerais lui faire la surprise, je lui demande de ne pas le prévenir, et lui explique que nous avons travaillé ensemble il y a quelques années à la BAC. Je pense que mon croissant a bien aidé, car il consent à me laisser y aller sans le prévenir.
J’arrive devant sa porte entrouverte, il est au téléphone, j’attends qu’il termine sa conversation. Je l’entends raccrocher, je frappe à la porte et n’attends pas sa réponse, j’entre. Je vois à son visage surpris qu’il ne s’attendait pas à ma visite.
—   Mais j’y crois pas, qu’est-ce que tu fous ici ? s’exclame Cédric en me prenant dans ses bras, tout en me tapotant le dos.
—   C’est une longue histoire, que je te raconterai avec plaisir si tu as
 

quelques minutes à m’accorder, répondis-je.
—   Franchement, ça aurait été avec plaisir, mais je dois filer sur une affaire. Je te laisse le soin d’organiser une petite soirée avec Adrien, je compte sur toi, répond Cédric en quittant son bureau.
Bon. Passage au plan B : je quitte le commissariat et j’appelle Adrien.
—   Salut Adrien, comment ça va ?
—   On est en planque dans une cité, mais sinon ça va, et toi ? Alors, tu as pu voir Lou ?
—   Tu ne m’avais pas dit qu’elle avait un foutu caractère !
—   Alors tu l’as vue, elle est coriace hein ? Cela ne va pas être facile, mais ne lâche rien, l’affaire vaut le coup.
—   Je le sais et c’est précisément pour ça que je t’appelle. Est-ce que tu sais où elle a l’habitude de déjeuner ou de prendre un café ?
—   Petit malin, elle déjeune pratiquement toujours au même endroit, dans le 14e, dans un petit troquet appelé L’Entonnoir.
—   Merci beaucoup Adrien, je te revaudrai ça.
—   J’espère bien !
—   Tiens au fait, je viens de croiser Cédric, il faut qu’on s’organise une soirée tous les trois, je peux te laisser gérer ?
—   Avec plaisir mon pote, s’écrie Adrien avant de raccrocher.
Je passe l’après-midi dans une prison, où j’aide la police à interroger un détenu sur sa possible implication ou complicité dans un meurtre perpétré il y a quelques jours avec le même mode opératoire que le sien. Peut-être un copycat… Ou alors il a un complice qui continue son œuvre en utilisant sa signature.
J’avoue que je n’ai pas du tout la tête à ce que je fais, je n’arrête pas de penser à cette affaire, je souhaiterais tellement travailler dessus, je suis sûr de pouvoir les aider. Je passe au restaurant voir Martial, ça me détendra.
Je tombe sur Omar et Sophie, que j’ai également rencontrés au Café des Délices. À l’époque, ils cherchaient à adopter un enfant sans succès depuis plusieurs années. Suite à leur rencontre avec Nicolas, ils ont réussi à en adopter deux en République du Congo.
4
Mise en avant des Auto-édités / Brooklyn paradis de Chris Simon
« Dernier message par Apogon le jeu. 13/02/2020 à 15:15 »
Brooklyn paradis de Chris Simon


NOTE DE L’AUTEUR




Enfant, je n’aimais pas les fins : fin de l’année, fin des vacances, fin de romans, fin de films, alors je me suis attachée aux séries comme « The Twillight Zone », que j’adore toujours, « Zorro », « Rintintin ». Plus tard, j’ai aimé les séries comme « NYPD Blue », « Seinfeld », « Desperate Housewives », « Lost », mais c’est quand la chaîne de télévision privée HBO a été créée dans les années 90 que j’ai vu des séries encore plus incroyables : « The Sopranos », « Six Feet Under », « Angels in America », « Breaking Bad », « In Treatment » et plus récemment encore avec l’explosion des plateformes de streaming, j’ai découvert une série fabuleuse : « Transparent ».
Rien de tel que ces séries pour nous captiver, nous transporter dans d’autres univers et nous permettre de vivre d’autres vies et de rencontrer des gens que nous ne rencontrerions pas forcement dans notre vie.
Le principe de la série est très ancien. Déjà au 19e siècle les auteurs comme Balzac, Maupassant, Flaubert publiaient leurs romans par chapitre dans les journaux hebdomadaires. Les lecteurs attendaient la suite d’une semaine sur l’autre avec impatience comme aujourd’hui, nous attendons la suite d’une série TV d’une semaine à l’autre et d’une saison à l’autre.
J’ai rêvé longtemps d’écrire des séries. Le livre numérique est arrivé, et cela a été possible. En 2013, j’ai réalisé mon rêve avec une première série, inspirée de ma vie, « Lacan et la boîte de mouchoirs », et pendant deux ans, j’ai écrit la série complète au rythme d’un épisode par mois. La série a eu un succès tout à fait honorable puisque la première saison a figuré dans le top100 des plateformes Amazon et Kobo et s’est vendue à plus de 4 000 exemplaires. À l’époque, les éditeurs en France ne publiaient pas de séries littéraires, ils ne pensaient pas que ce format pourrait intéresser les lecteurs. Avec plus de 4 000 copies vendues, les lecteurs de « Lacan et la boîte de mouchoirs » m’ont prouvé le contraire. Je les en remercie.
Je suis heureuse de vous faire découvrir gratuitement le premier épisode de ma nouvelle série « Brooklyn Paradis ».
Vous allez lire le premier épisode d’une série littéraire à la fois inspirée par les auteurs du passé, par la Pulp Fiction, que Tarantino a réactualisée dans ses films, mais surtout par les séries TV actuelles. Ma série, « Brooklyn Paradis », se situe au croisement de ces formes et vous entraîne dans une aventure pleine de péripéties, de rebondissements, de suspens et d’humour dans laquelle vous évoluerez au même rythme que les personnages.
Je vous souhaite un bon moment de lecture et vous remercie d’avoir eu la curiosité de télécharger ce premier épisode.

Chris Simon
Décembre 2016


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LES PERSONNAGES

Courtney Burden
37 ans.
Wasp* grand teint, elle a grandi à New York, élevée par des parents artistes. Mère de famille, elle a une passion – qui va virer à l’obsession – pour la glane. Elle passe son temps à dénicher des objets dans les poubelles, sur les trottoirs. Elle vit à Brooklyn Heights avec son mari, Jeb, et ses enfants. Elle croit en l’égalité dans le couple.

Jeb Burden
41 ans.
Wasp, consultant dans la finance (hedgefunds), mari de Courtney. Curieux, mais très pris par son travail. Il adore sa femme, les cocktails highball et les infos, mais doit parfois intervenir quand les trouvailles que sa femme apporte à la maison les mettent dans des situations compliquées au risque de déstabiliser sa famille.

Sawyer Burden
4 ans.
Petit dernier des Burden. Curieux d’esprit comme son père, il fait plein de bêtises malgré lui.

Cameron Burden
14 ans.
Vient de rentrer au collège (9th grade). Il traverse la crise d’adolescence. Il est très porté sur les filles et l’argent.

Harlan
L’homme à tout faire de la maison, charmeur (d’ex-Yougoslavie), mélange de majordome, gardien, chauffeur et confident.

Dora
Femme de ménage de la famille, ne parle pas un mot d’anglais. Gentille et jolie, mais pas très efficace, car il est difficile de communiquer avec elle. Elle passe son temps à réarranger les objets de ses employeurs à son goût.

Special K
Le chat de la famille qui a du flair.


* Wasp : White Anglo Saxon Protestant. Le Wasp est d’origine anglaise et vit sur la côte Est, voire même Nord-Est des États-Unis. L’équivalent en France de la grande bourgeoisie catholique avec des différences dans les valeurs et les croyances, bien sûr.

SAISON 1 – ÉPISODE 1
Alerte Orange

Courtney Burden poussa la porte de la chambre entrouverte, se faufila dans la pénombre de la pièce. Son petit Sawyer suivait sans difficultés sa première année de maternelle. Il était temps pour lui de trouver une indépendance, de devenir un petit être social et de se faire ses camarades. Elle avança sur la pointe des pieds ; il était temps pour elle, de faire pousser des bambous, des amaryllis et des cerisiers japonais dans la brique, le béton des terrasses de New York, d’embellir les toits de la ville et le quotidien de ses habitants. Elle s’assit sur le bord du lit de son fils qui pleurnichait et réclamait des explications.
— Travailler, mon chéri. Travailler.
 Elle répéta le mot avec un tel enthousiasme que son fils se mit à pleurer de plus belle.
— Pourquoi tu vas travailler ?
— Pour gagner de l’argent.
— Papa n’a pas d’argent ?
— Si, mais maman aussi doit gagner de l’argent.
— Pourquoi ?
— Pour être comme papa.
— Je veux aller à l’école avec toi.
 Courtney lui promit dans l’obscurité de la pièce que demain, elle l’emmènerait à la maternelle.
— Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous important.
Elle l’embrassa sur le front, les joues, dans le cou et sur le ventre qu’il avait grassouillet et doux, lui murmura qu’elle l’aimait plus que tout et lui fit une promesse.
— Ce soir, nous mangerons japonais.
Il adorait les desserts qu’on livrait avec les sushis. Il cessa de sangloter. Ses dernières larmes roulèrent dans les draps.
— Papa t’emmènera à l’école. Rendors-toi. Il est encore trop tôt.
— Moi, je préfère quand tu m’emmènes à l’école.
Sawyer contempla de ses grands yeux mouillés la fine silhouette de sa mère s’éloigner et disparaître derrière la porte qu’elle laissa entrouverte, parce qu’il avait peur des monstres qui habitaient sa chambre quand celle-ci était plongée dans le noir.
Être à pied d’égalité pensa Courtney qui descendait dans la cuisine. Jeb, dans le pyjama de soie qu’elle lui avait offert pour Noël, finissait un bol de céréales. Elle pensait déjà à son rendez-vous, ses premiers clients. Des clients de son mari.
— Tu connais leurs goûts ?
— Je leur vends des actions, pas des fleurs. Surtout pas d’amaryllis. Craig m’a confié que son mari, Jeb encadra le mot « mari » de guillemets qu’il dessina dans les airs avec deux doigts, ne les aimait pas.
— Tu fais bien de me le dire.
Elle n’avait pas faim, elle sentait son estomac se nouer, elle n’avait pas exercé son métier de paysagiste depuis cinq ans. Elle fit tomber la tasse dans laquelle elle se servait un café. La tasse se brisa sur le carrelage en deux morceaux distincts.
— Zut, ma tasse préférée.
Elle ramassa les débris, les posa sur le comptoir de la cuisine.
— Tu ne vas pas les recoller, chérie ?
Elle s’assit en face de Jeb, sans répondre.
— Sawyer pleurait.
— Moi aussi à quatre ans, je pleurais quand ma mère ne m’emmenait pas à l’école.
— Moi, j’ai dû arrêter de pleurer dès l’âge de deux ans, ma mère et mon père étaient tellement préoccupés par leur carrière !
— Les artistes sont des égoïstes !
Harlan, l’intendant de la maison, entra dans la pièce et demanda un chèque.
— Mille dollars ?
— C’est le montant de l’amende, Monsieur Burden. Les services de la ville sont pointilleux sur la sécurité et l’accès aux pompiers.
Courtney se servit un café dans une nouvelle tasse tandis que Jeb allait chercher son chéquier. Elle marchait de long en large, ses talons sur le carrelage cliquetaient, elle tentait de localiser de son iPhone l’immeuble de ses clients sur un plan google. Jeb réapparut et tendit le chèque à Harlan.
— Et emportez cette tasse cassée, Harlan.
Harlan les débarrassa des morceaux.
— J’aimerais que tu cesses de collectionner tout ce que tu trouves.
— Si Harlan rangeait mieux aussi, on n’en serait pas arrivé là.
— Chérie, ton accumulation au sous-sol vient de me coûter mille dollars.
— Réjouis-toi, mon cœur. Si je faisais du shopping chez Bloomingdale’s, ça te coûterait dix fois plus.
— Fais un petit effort. Utilise ton jugement.
— Parfois, je me dis que Dieu m’envoie des messages à travers les objets.
— Le diable, plutôt. Tu n’es pas assez occupée. Concentre-toi sur cette terrasse.
Elle riait intérieurement. Dénicher dans une poubelle, sur un coin de trottoir, un objet beau ou simplement en état de marche, la rassurait. L’objet trouvé lui donnait l’impression d’avoir de la chance, que tout était encore possible et lui offrait l’irrésistible folie de croire en elle depuis sa première trouvaille. Un briquet tempête qu’elle avait ramassé sur une plage le lendemain du jour où sa mère lui avait annoncé que son père les quittait. Une partie du chrome avait scintillé sous un rayon de soleil et attiré son attention. Elle s’était accroupie, avait fouillé le sable de ses mains pour le faire apparaître tout entier. Briquet en main, elle avait soulevé le capuchon, amorcé la pierre de son pouce plusieurs fois et s’était éblouie de la flamme naissant sous ses doigts. Pouce figé sur la roulette d’allumage, hypnotisée par la flamme, elle n’avait pas senti les larmes rouler sur ses joues. Le briquet vidé de son essence, la flamme avait diminué jusqu’à disparaître lui laissant une trace noire sur le pouce et une tristesse immense.
Elle posa un baiser tendre sur la bouche pulpeuse de Jeb avant de prendre son sac, puis enfila son manteau nerveusement. Elle jouait son joker, rééquilibrait son couple après toutes ces années à s’occuper des enfants…
Dehors, la Cherokee, moteur en marche, l’attendait.
— Merci Harlan. Je serai de retour vers 10 heures.
Elle démarra tandis qu’Harlan refermait les portes du garage.
Courtney Burden aimait son mari, ses enfants et Brooklyn… Sa vibration, ses brownstones de trois à quatre étages qui ne bouchaient pas l’horizon, leurs jardinets attenants, l’esprit village de ses habitants, l’école pour ses enfants, la clientèle huppée de la rue Smith dans laquelle elle adorait faire du shopping et déjeuner avec ses amies, des mamans comme elle pour la plupart.
La perspective de travailler de nouveau l’enchantait, d’autant plus que les clients habitaient Brooklyn. Elle avait décidé de renouer avec son premier métier et sa passion : paysagiste, Sawyer ayant fêté ses 4 ans. Elle espérait emporter ce premier contrat pour remettre le pied à l’étrier.
La Cherokee noire étincelante déboucha sur Atlantic Avenue sur laquelle le jour ne semblait pas vouloir se lever, remonta l’avenue et tourna en direction du quartier de DUMBO.


Dan Moshewitz réajusta sa kippa, la chaleur écrasante du début d’après-midi l’avait fait suer du cuir chevelu et elle ne cessait de glisser. Son tic courait sur les nerfs de Michaël Tartakovsky, assis sur le siège passager. Ils venaient de quitter El Paso et poireautaient à la frontière. Un douanier vérifiait leur identité dans la guérite. Simple routine. La climatisation qu’il avait mise à fond commençait à lui assécher les cheveux et ses mains, maintenant, ne quittaient plus le volant. Le douanier lui tendit les papiers du véhicule et leurs passeports. Dan rangea le sien bien soigneusement dans la poche intérieure de sa veste noire ; Michaël dans la poche arrière de son jean. Sur un signe du douanier, il positionna son levier sur D, démarrage, et d’un coup d’accélérateur s’engagea sur la route.
Les nerfs de Michaël se relâchaient doucement, il allongea les jambes. « Bienvenue dans l’état du Nouveau-Mexique, Terre d’enchantement », leur souhaitait un large panneau sur le bas-côté.
Ils traversèrent Las Cruces, première ville d’Amérique du Nord du long voyage qui les attendait.
— Tu vas éviter Roswell.
Michaël préférait faire le détour. Il invoqua une soucoupe volante qui s’était écrasée à trente miles de cette ville en 1947. Des extra-terrestres avaient tenté d’envahir l’Amérique et qui sait, la planète. Il s’en foutait de faire quelques kilomètres de plus. Rien n’avait semblé effrayer Michaël jusqu’ici, mais les soucoupes volantes, les extra-terrestres et les morts-vivants, il n’aimait pas. Il s’en méfiait, même. Des sans foi ni loi, prêts à tout. Dan ne le contraria pas. À la sortie de Las Cruces, il emprunta la Route 25, direction Santa Fe. La superstition de Michaël l’amusait plutôt, c’était typique des athées, mais il ne releva pas, tant il était fasciné par le paysage immense qu’il découvrait. Il sortait pour la deuxième fois seulement de Borough Park, Brooklyn, où il avait grandi et vivait toujours. À 25 ans, il était marié et avait déjà trois enfants, sa femme en attendait un quatrième. Licencié pour cause économique des magasins d’électronique B&H où il était vendeur, il avait accepté cette mission de chauffeur-livreur après plusieurs mois sans salaire.
Au volant depuis plus de deux heures, il restait ébloui par la terre rose foncé qui s’étalait des deux côtés de l’autoroute, parsemée de bushes qui roulaient et venaient s’engouffrer sous les roues de leur camionnette. Il en avait vu dans un western hollywoodien. Il était surpris de réaliser que ce n’étaient pas des accessoires de film, mais de vraies plantes.
Le ciel bleu était d’un bleu plus dense que le ciel de Brooklyn et les routes bien moins fréquentées. Cette immensité lui donnait envie de prier. Dieu, qui l’avait récompensé de ce job, semblait vibrer dans chaque parcelle de ce paysage grandiose. La fin de journée approchait, l’heure de la prière aussi, il la fit à voix basse.
Michaël, tête en arrière, somnolait à côté de lui. Il prendrait le relais à la tombée de la nuit. Ils devaient conduire vingt-quatre heures sur vingt-quatre, une des conditions du contrat. Le salaire était en conséquence. Dan se sentait plein d’espoirs dans ce paysage divin. Il s’imaginait la terre promise ainsi. Un vaste territoire chaud, vide, aride, que la main et l’effort de l’homme pouvaient transformer en pays de Cocagne.
Des villages bordaient la route. San Marcial, San Antonio, Polvadera… Dan était frappé par tant d’églises. Il en avait vu à Brooklyn, bien sûr, mais celles-ci, bâties de larges pierres de la même couleur que le paysage, dressaient dans le ciel bas leur clocher rouge-orangé. Elles étaient comme des plantes ou des roches tout droit sorties de terre. Il s’arrêta sur le bord de la route, sortit son téléphone portable et prit une photo de l’église de Belen, à cinquante miles d’Albuquerque.
Michaël se réveilla.
— Qu’est-ce que tu branles ? Tu te la fais touriste ? T’es au taf, là.
— Un petit souvenir pour mes enfants.
— Ils n’ont jamais vu un garage à culs bénis ?
— Comme ça, non.
— Garages à culs bénis, hôtels à macrobio ou palais des mille et une nuits, c’est la même friture.
— Ah, non.
— Range ça et envoie la purée, tu veux.
Dan reprit la route sans broncher. Michaël ouvrit la fenêtre et alluma une cigarette. Le mélange de la fumée du tabac et de l’air chaud répandait un goût acre dans l’habitacle réfrigéré artificiellement. Dan remonta sa kippa et les yeux rivés sur le goudron, il se souvint d’une histoire que son oncle racontait quand il était enfant pour faire comprendre aux étrangers ce que sa religion avait d’unique.
Le jour tombait, le soleil glissait derrière les plateaux à l’ouest tandis que le crépuscule s’étirait et enveloppait tout d’un manteau mauve. Des cactus comme des chandeliers de Hanouccah dansaient au bord de la route qui contournait le centre-ville d’Albuquerque et desservait l’aéroport.
Michaël alluma la radio. On jouait de la country. Il traversait maintenant le territoire navajo et les mesas se multipliaient. Étranges plateaux de terre violine sur lesquels parfois des villages avaient été construits. Dan regrettait de ne pas s’arrêter. Pour une fois qu’il voyait un bout du pays dans lequel il était né. Il avait envie de monter dans un de ces villages, rencontrer ses habitants. Les maisons, se découpant serrées les unes contre les autres à contre-jour dans le coucher de soleil, lui faisaient penser à des kibboutz suspendus en flammes.
Le ciel s’assombrit brusquement et les étoiles brillèrent une à une. Dan ressentit leur éclat comme autant de paroles divines. Dieu avait créé le monde pour l’homme. Il se dit qu’il pourrait être heureux ici, avec sa femme et ses enfants. La communauté le suivrait-elle ? Il en doutait… Il pourrait cultiver des avocats… Oui, monter une petite exploitation agricole. Il faudrait trouver l’argent pour démarrer.
— Passe-moi le volant.
Dan se gara sur le bord de la route déserte. Ils changèrent de place et repartirent sans perdre une minute.
Ils roulaient sur la Route 40 en direction du nord-est. Les cimes blanches d’une chaîne de montagnes s’élevaient muettes dans la nuit bleu marine. Il les regarda s’éloigner avec la conviction qu’il les reverrait bientôt. Un panneau indiquait Oklahoma City à cent cinquante miles.
Rongé de fatigue, Dan escalada la banquette avant et s’allongea à l’arrière du véhicule sur le canapé qu’il transportait. Étendu sur le dos, les mollets reposant sur l’accoudoir, il admira par les vitres de la portière arrière les cimes qui s’effaçaient dans la nuit jusqu’à la dernière ombre, puis s’endormit.
Quand il ouvrit les yeux, Dan ne reconnut pas le visage penché au-dessus de lui et prit peur. La camionnette était à l’arrêt et Michaël le secouait comme un sac.
— Pause caoua.
Michaël le lâcha. Dan découvrit à travers les portières arrière grandes ouvertes une rangée de poids lourds, des distributeurs à essence, les enseignes d’un Dunkin’ Donuts et d’un Starbucks.
— Brooklyn ?
— Rêve pas. On n’y sera pas avant la fin de journée. Va faire le plein. Je t’attends au Dunkin’ Donuts.
Ils se trouvaient sur une de ces aires d’autoroute qui pullulaient dans tout le pays.
Dan mâchait un beignet bien trop pâteux à son goût. Le café sentait le brûlé. Michaël s’empiffrait d’un troisième donut au glacis chocolat.
— Tu baffres pas casher ?
— Je m’adapte.
Michaël lui jeta un regard en dessous avec un air de dire, tout ça, c’est du flan. Dan ne s’offensa pas de son scepticisme, il ne croyait pas non plus qu’un rabbin puisse mettre un label sur un détergent, mais il le garda pour lui et raconta l’histoire qui lui trottait dans la tête depuis la veille.
— Un jour dans un petit village, il y eut une inondation. Les villageois, surpris, commencèrent par fabriquer des sacs de sable, puis dénichèrent tout ce qui pouvait servir d’embarcations de fortune ou, à défaut, montèrent aux étages ou sur les toits des maisons, et même, une famille entière se réfugia sur le toit de la synagogue, car sa maison, près de la rivière, était déjà presque engloutie. Chacun attendait les secours de la ville voisine et le père de la famille sur le toit de la synagogue, un homme réputé très pieux, invita sa femme et ses enfants à prier avec lui. Dieu était bon et viendrait les sauver. L’eau continuait de monter. Un bateau de croisière passa au large et l’équipage lança des embarcations aux villageois, mais le père pensa que ce n’était pas nécessaire, car Dieu allait venir les sauver. Il continua de prier avec toute sa famille. L’eau montait toujours. Les pêcheurs d’un chalutier, voguant dans leur direction, hissaient à bord de leurs filets les rescapés, le père les ignora. Dieu arrêterait l’eau, Dieu les sauverait de la catastrophe. Le bateau de pêche s’éloigna, l’eau montait toujours et ses enfants pleuraient.
Michaël balança les déchets de son plateau dans la poubelle à côté de lui sans se lever. Dan ressentit ce geste comme un signal de départ. Il se leva et l’imita, continuant son histoire.
— Le père priait. Il avait une foi aveugle en Dieu. Celui-ci ne les abandonnerait pas. L’eau était à un mètre au-dessous d’eux quand une barque surgit. Elle était bondée, mais les hommes à bord tendirent la main au père et le prièrent de faire monter au moins les enfants, sa femme. Celui-ci refusa. Dieu était juste et il les sauverait tous. La barque s’effaça peu à peu sur la ligne d’horizon et l’eau engloutit la synagogue et toute la famille.
Michaël franchit la porte du fast-food. Dan lui emboîta le pas, élevant la voix sur le parking.
— Ils arrivèrent au royaume des morts. Le père était furieux, il demanda à parler à Dieu en personne. On l’amena devant Dieu. Le père, en colère et dépité se jeta sur lui : pourquoi ne m’as-tu pas secouru ? N’étais-je pas un bon Juif ? N’ai-je pas respecté tes lois toute ma vie ? Dieu, irrité, lui répondit : tu te moques de moi ? Je t’ai envoyé trois bateaux, trois.
Michaël ne réagit pas. Il sembla à Dan, cependant, que son pied appuya sensiblement plus fort sur l’accélérateur.
Les dernières heures de route se mangèrent dans le silence des deux hommes et le ronflement du moteur. Ils traversèrent le territoire amish en Pennsylvanie, puis de plus en plus de banlieues surpeuplées aux horizons bétonnés, aux malls assiégés par des véhicules de tous gabarits, aux parkings infinis, aux ponts, bras et embranchements d’autoroutes intriqués ; et gagnèrent Brooklyn au milieu de la nuit.
Michaël voulait prendre une douche chez lui et invita Dan à en faire autant. Ensuite, ils livreraient avant les embouteillages des heures de bureau. Dan s’essuyait avec une serviette dont la propreté lui sembla suspecte. Le deux-pièces de Michaël était bordélique, le papier peint déprimé. Un appartement de célibataire. Il remit les mêmes vêtements et rejoignit Michaël dans la camionnette, énervé.
— Y a un bug.
— Quoi ?
— L’alerte orange vient d’être déclenchée sur Manhattan. Ratissage de tous les véhicules à l’entrée des ponts, des tunnels.
— Et alors ?
— Alors ?
Michaël réalisa que Dan ne savait pas tout.
— Ça va prendre un train. Garde la camionnette. Je vais rencarder le boss.
— T’as pas de portable ?
— Je préfère une cabine. Il y a des oreilles partout.
Dan pensait à sa femme quand Michaël revint dix minutes plus tard.
— Je vais à Manhattan, toi, tu fais le baby-sitting.
Il désigna le canapé derrière eux.
— Y a un problème ?
— Non. Je fais l’aller-retour. Un plan de deux ou trois heures.

Courtney poussa le bouton numéro trente-et-un. L’ascenseur mit moins de quarante secondes à la transporter au trente-et-unième étage. Collins lui ouvrit, cravate dénouée.
— Bonjour.
— Chéri, c’est pour toi.
Craig l’accueillit et lui offrit un café. Il était grand, fin, et le moindre de ses mouvements ou déplacements semblait mûri, réfléchi. Il l’emmena sur la terrasse. La vue y était époustouflante. On pouvait admirer Manhattan, mais aussi le pont Verrazano, les côtes du New Jersey, bref toute la baie de l’Hudson River et aussi Breezy Point à l’autre extrémité. Le jour était à deux doigts de se lever, mais les milliers de fenêtres des bureaux scintillaient encore et de petits points lumineux traçaient toujours les gratte-ciel, les ponts, les routes et autoroutes de toute la baie.
La terrasse était spacieuse, mais Craig avait une idée assez précise de ce qu’il voulait ou ne voulait pas.
— Ici, je verrais un jardin japonais pour apporter de la sérénité.
— Avec un bassin, une fontaine ?
— Bonne idée.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un rideau de bambou et un miroir pour faire circuler les énergies et multiplier le rideau.
— Je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde… Je te laisse, je dois me préparer.
Courtney fit l’inventaire de ce qu’il y avait et de ce qu’elle devait apporter puis prit des mesures. Un beau projet. Elle sentit qu’elle pourrait s’amuser.


La camionnette descendait en bordure de l’East River sur la voie sans issue et se gara à une centaine de mètres du pont de Williamsburg. Mike et Dan en descendirent et déchargèrent le canapé.
— Avec un poids pareil, il doit faire lit.
5
Mise en avant des Auto-édités / La prophétie des Anciens de Jean-Louis Ermine
« Dernier message par Apogon le jeu. 30/01/2020 à 16:30 »
La prophétie des Anciens de Jean-Louis Ermine


 
Chapitre 1


La cité I apparaissait comme une énorme boursouflure jaunie au milieu des immenses plaines vertes qui l’entouraient. Le halo de l’éclairage au sodium accentuait encore cette impression, ses rampes couraient en un réseau interminable, balisant inlassablement les pistes qui menaient à la cité.
Jed y retournait, comme tous les jours, après le travail. Comme toujours : la cité, la chaîne productive, la cité, immuablement. Son rêve de classe quatre s’arrêtait sur ces pistes jaunâtres. À peine se sentait-il parfois attiré par le gazon empoisonné, cette mort verte importée de la planète Éden, qu’on avait planté au-delà des rampes pour empêcher toute évasion.
Sporadiquement, le désir le prenait de sauter par-dessus les pistes, sur cette herbe rase, uniforme, dont le contact, même le plus léger, donnait la mort instantanée - et douce, disait-on -…
Le gazon avait une couleur de friandise. Jed était fasciné…
Il eut un sursaut et chassa ses pensées morbides. Sa marche machinale l’avait amené devant l’immense porche d’entrée de la cité I. La foule attendait devant l’identificateur, et il prit son tour dans la file d’attente. Un homme passa devant lui et pénétra sans se préoccuper de ceux qui étaient là. Sans doute un de ces rares privilégiés qui avaient un laissez-passer spécial, et que se souciaient des identificateurs biométriques et des classes quatre comme d’une guigne.
Jed passa le contrôle et pénétra dans la cité. Il se dirigea sans tarder vers les quartiers des plaisirs. La nuit tombait et les rues commençaient à s’illuminer. Dans le quartier des plaisirs, des enseignes numériques, innombrables et multicolores, clignotaient de toutes parts. Ce quartier artificiel représentait un lieu relativement sûr, peu fréquenté par la police des Universels, ou les Brigades du Destin.
Jed repéra un cabaret aux abords discrets. Il entra.
L’intérieur était calme et feutré, un peu étouffant par rapport au tapage de la rue. Les tables et les banquettes moelleuses encastrées dans les recoins renforçaient l’atmosphère d’intimité. Un orchestre hétéroclite jouait en sourdine une musique insipide. Il jeta un coup d’œil circulaire. Il eut un petit pincement de cœur quand il reconnut l’abondante chevelure rousse de Jiliane. Il s’approcha d’elle. Cette dernière ne l’aperçut pas tout de suite. Elle lui tournait le dos, fixant, songeuse, son cocktail d’une belle couleur mandarine. Jed toussota. Jiliane tressauta en sortant de sa rêverie. Elle tourna la tête, le fixa de ses yeux verts, puis lui sourit. Jed se sentit un peu gêné.
-   Bonjour, dit-il, mal à l’aise
-   Bonjour. Assieds-toi. Tu prends quelque chose ?
-   La même chose que toi.
Il appuya sur le bouton correspondant en glissant une pièce dans le distributeur incorporé à la table. Presque aussitôt, un verre amplement rempli du breuvage commandé sortit du mur. Jed commença à siroter sans dire un mot. Il glissa un regard vers Jiliane. Celle-ci semblait s’extirper avec difficulté de ses pensées. Avec agacement, Jed se demanda si elle s’était encore livrée à ses plantes orgasmiques aujourd’hui. Mais il coupa court à ces pensées.
-   Alors, ce contact avec la cité II ?
Jiliane secoua sa toison rousse.
-   J’ai de mauvaises nouvelles
Elle fit une pause, comme pour accentuer un instant dramatique
-   Ils ont arrêté Vidor
Jed accusa le coup.
-   Par les Anciens !…
-   Parle moins fort et ne jure pas comme ça !
-   Mais… que s’est-il passé ?
-   Je n’en sais rien, mais toujours est-il qu’il est entre leurs mains.
-   Les Brigades du Destin ?
-   Ça m’étonnerait. Tu sais très bien que si c’était le cas, on l’aurait retrouvé mort au coin d’une rue.
-   Mais alors, si c’est la police des Unis, ils se doutent de quelque chose sur l’organisation.
-   Ce n’est pas sûr. Ils frappent souvent au hasard. Vidor n’a pas toujours été un modèle de discrétion et il a eu parfois quelques manifestations tapageuses. C’est peut-être ce qui a motivé son arrestation.
-   Et que sais-tu de plus ?
-   Rien. Ils l’ont emmené en dehors des cités. Mais des gens l’ont vu un peu avant. Il avait l’air hébété.
-   Ils l’avaient passé aux hallucinateurs…
-   Sans doute, et ils vont continuer dans les prisons.
-   Le pauvre vieux, ils vont nous le rendre bientôt, mais complètement fou, à moins qu’ils ne le jettent dans l’herbe empoisonnée. Et il y a toutes les chances qu’il lâche des noms et des renseignements.
-   Disons de grandes chances. Ca dépend si la police soupçonne une organisation derrière lui, ou bien si elle le prend pour un contestataire isolé…
Jed marqua une pause.
-   Tu as donné des directives à la cité II ?
-   Je n’en ai pas eu besoin. Ils ont fait ça immédiatement. L’organisation de la cité II s’est restructurée suivant le plan prévu dans ce cas. Il y aura peut-être quelques vides, mais pas assez pour retarder le Grand Jour.
-   Et pour les autres cités, pas d’alertes ?
-   Pas que je sache, je t’ai dit qu’ils se préparaient lors des derniers contacts que j’ai eu avec eux il y a quelques jours. S’il y avait eu quelque chose de grave, ils nous auraient joints par les circuits d’urgence. Je pense qu’il s’agit d’un incident isolé, et non pas d’un début de démantèlement de l’organisation.
-   Mais les Unis vont vite se douter de quelque chose.
-   Peut-être, mais nous les gagnerons de vitesse. N’oublie pas que nous sommes presque prêts.
Jed admira son sang-froid, et s’en voulut de s’être laissé aller à la peur. Les événements se précipitaient, c’était la logique des choses à l’approche de Grand Jour. Logique plutôt bizarre, d’ailleurs. Le gouvernement des Universels agissait en fonction des réponses de la Logisphère, cette immense Intelligence Artificielle, qui ne pouvait appréhender qu’un côté de la réalité. Elle ne pouvait comprendre qu’un état de fait. L’organisation représentait autre chose : une potentialité, un événement mutant qui ne pouvait être intégré à la logique des Unis. Et c’était par cette faille que la lutte était possible : l’imprévisible, les situations qui ne pouvaient se déduire d’une suite de calculs, de déductions, de probabilités. Cette stratégie, ils le savaient tous, contenait les germes de sa propre destruction, car les possibilités que la Logisphère ne pouvait digérer étaient éphémères. Il arrivait nécessairement un temps où ces variables devenaient tangibles, se matérialisaient dans les faits. Elles rentraient alors dans les paramètres de la Logisphère, entraînant une réponse immédiate.
C’était sans doute ce qui se passait. L’arrestation de Vidor était un signe avant-coureur. C’était le moment d’agir, de prendre de vitesse les logiciens du gouvernement. Sinon, ils étaient condamnés. Jed sentit un abattement soudain l’envahir. Jiliane dut s’en apercevoir.
-   Ca ne va pas ?
-   Ce n’est rien. On y a tous tellement cru, tellement travaillé ! Savoir que c’est si proche…
-   Tu as peur ?
Il se redressa brusquement
-   Il ne manquerait plus que ça ! Tu sais très bien que c’est moi qui dois…
-   Oui, je sais, coupa Jiliane, évitons d’en parler ici, même si on est en sécurité.
Jed eut un petit sourire et lança en bravade :
-   Ca ira mieux quand les Anciens s’éveilleront ….
Une expression glacée passa dans les yeux verts de Jiliane.
-   Arrête, ne blasphème pas. Parlons d’autre chose.
Il y eut un silence gêné. Jed n’était pas très à l’aise en présence de cette femme, trop belle et trop mystérieuse, qu’il comparait sans mal à ces anges maléfiques des légendes d’avant les Anciens.
Ce fut Jiliane qui rompit le silence.
-   Tu passeras me chercher pour le spectacle d’Antodieff ?
-   Oui, je crois que ça vaut mieux. Il va y avoir du monde, avec les quatre cités qui y participent. C’est d’ailleurs une bonne occasion de se réunir tous ensemble, pour une fois. Pas de police, la foule immense, c’est l’idéal pour une assemblée.
-   Tu l’as déjà vu, cet Antodieff ?
-   Non, mais d’après le succès qu’il a, ça doit être assez extraordinaire. On dit qu’il soulève littéralement les foules.
-   Et les Unis laissent faire ?
-   À mon avis, ils sont un peu pris de court. Au début, ça n’était qu’un artiste comme les autres. Ils le tolèrent parce que les classes quatre en demandent. De toute façon, c’est bien difficile à dire. Antodieff n’a pas l’air d’avoir un but très clair, son discours est ambigu. Personne ne comprend vraiment ce qu’il fait, mais tout le monde va l’applaudir. Les gens se prennent peut-être pour des classes trois !
-   Mais lui, c’est un classe quatre ?
-   Ca m’étonnerait. En tout cas, s’il l’a été, il a dû avoir l’autorisation de passer en classe trois. Ca ne serait que justice.
-   Il serait un prêtre des Anciens que ça ne me surprendrait pas !
-   Écoute, ne plaisante pas avec la religion, je n’aime pas ça.
-   Ne te fâche pas, désolé. Mais je suis un peu sur les nerfs.
-   Nous le sommes tous. Partons maintenant.
Ils se levèrent. Jiliane sortit la première. Elle s’éloigna lentement, puis se retourna et fit un geste d’adieu à Jed. Ce dernier lui rendit son salut. Puis sans savoir pourquoi, il se mit à maudire les plantes orgasmiques, les Anciens, les prêtres et tous ceux qui avaient amené les végétaux édéniens sur cette planète.
 
Chapitre 2

Prad regardait le lac. L’immensité qui s’étendait au pied de la salle du conseil reflétait la lumière pleine du jour, en projetant ses nuances bleutées sur l’impressionnante baie vitrée qui occupait tout un pan de mur.
« Une belle réalisation, ce palais des Unis, dans un des plus beaux endroits du pays ! »
Il contempla la verdure sauvage qui bordait le lac.
« Un naturel créé de toutes pièces par nos spécialistes, mais c’est tellement réussi ! »
Et il ne songeait même pas à l’étendue de gazon édénien qu’il savait de l’autre côté, ni aux barrières électrostatiques soigneusement cachées à la vue, mais qui protégeaient efficacement les Universels quand ils se réunissaient.
Il longea sans hâte la longue baie vitrée, se pénétrant de la beauté du jour et du décor. Puis il alla s’asseoir à son fauteuil de Président, centré sur une longue table en U, et légèrement surélevée. Il contempla les autres fauteuils vides. Il était arrivé en avance, et il trouvait cela bien. Il pouvait ainsi se pénétrer de l’ambiance de la salle, capter les vibrations, voire se les approprier avant quiconque. C’était un avantage que lui seul savait apprécier, et qu’il n’osait pas avouer aux autres membres du conseil, sous peine de se voir accusé d’irrationalisme ! Il communiqua quelques instants avec le silence, puis eut presque envie de brancher l’écoute extérieure, pour profiter des bruits de ce paysage qu’il contemplait avec contentement. Il se ravisa, cela ne répondait à aucune demande logique. Pour augmenter sa concentration, il se mit à réciter une prière aux Anciens.
Desmone rentra au moment précis où il entamait la litanie finale. Elle ne le vit pas immédiatement ; comme lui, elle fut aussitôt fascinée par l’étrange beauté qui émanait de l’extérieur. Elle marcha lentement, son regard tourné vers le lac. Prad vit à ses yeux brillants et sa démarche très légèrement hésitante qu’elle avait pris des feuilles d’aloème, ce végétal édénien hallucinogène.
« Les prêtres font bien leur travail, pensa-t-il, de vrais jardiniers de l’âme humaine. Ils savent distribuer les enseignements autant que les plantes édéniennes, à chacun selon sa classe. Est-ce bien vraiment la volonté des Anciens ? Sans doute, me ferais-je traiter de blasphémateur si je soulevais ce problème. Et puis, peut-être ai-je tort ? Comment savoir, sans consulter la Logisphère ? »
-   À quoi pensez-vous, Prad ?
La question le tira brusquement de ses pensées. Il évita l’écueil.
-   Mais à la même chose que vous, Desmone, à cette beauté naturelle que vous contemplez.
-   Naturelle ! J’y verrais plutôt une œuvre d’art.
-   N’est-ce pas la même chose ?
Un brouhaha l’empêcha d’entendre la réponse. Contrairement à Prad et à Desmone, les autres conseillers arrivaient par petits groupes, affublés d’une cohorte de logiciens et de spécialistes de tout poil, qu’ils consultaient constamment.
Prad les regarda s’installer sans broncher.
Les conseillers Unis, le système nerveux du pays, les hommes clés du pouvoir ! Et lui à leur tête. Responsable de la Logisphère, cet immense cerveau auxiliaire numérique, qui était nécessaire à chacun d’eux, mais qui dépendait aussi de tous, sans amputation possible. Gigantesque monument d’une logique élaborée pendant des siècles, évolutif et immuable à la fois, base du progrès constant du pays. Depuis son instauration par les Anciens, chacun pouvait voir l’évolution et l’avancée presque sans faille du système, mettant fin à des millénaires de trouble et de doute.
Une bouffée d’orgueil quelque peu joyeux monta en Prad, qui termina la litanie aux Anciens qu’il avait laissée inachevée. Puis il annonça :
-   Mes amis, la réunion que nous allons avoir aujourd’hui va sortir un peu de la routine. Je voudrais aborder quelques problèmes légèrement spéculatifs, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous laisserons pour aujourd’hui les choix déterministes.
La requête était un peu inhabituelle, mais ne surprit pas outre mesure. L’assemblée acquiesça.
-   Voilà…, - Prad marqua une petite pause - tout part d’un fait qui n’est pas très original. Nos services ont arrêté hier un classe quatre nommé Vidor. C’est un contestataire qui s’est fait remarquer déjà plusieurs fois par des actes qui, pour le moins, n’étaient pas très discrets, ni très malins. Quelques rebuffades par ci, quelques discours par là. Voilà pourquoi nous le connaissions. Puis, selon les rapports, son attitude a changé graduellement. Il s’est calmé, il devenait plus réfléchi. Puis on l’a surpris en train de distribuer des tracts à la sauvette. C’est là qu’on l’a arrêté.
-   Que contenaient ces tracts ? S’enquit un Uni à la longue chevelure blanche.
-   Oh, finalement rien de très grave. Du pathos subversif, qui ne changeait pas de celui qu’on connaissait avant. Les classes supérieures qui oppriment les autres. Il a même cité la lutte des classes des temps anciens ! Les Unis qui détournent le culte des Anciens, et la croyance mythique que l’éveil des Anciens sera libérateur.
-   Des thèmes connus, en quelque sorte, soupira un Uni
-   Trop connus, même. Et c’est cela qui est bizarre. D’après la Logisphère, ces thèmes sont des aboutissements logiques dans la pensée des classes quatre. Leurs conditions de vie, leur manière de rendre le culte et tous les paramètres multiples aboutissent à la création de ces mythes.
-   Et qu’est-ce qui vous choque donc, Prad ?
-   Eh bien, lors des dernières arrestations, ces thèmes revenaient souvent, parfois nettement, parfois en filigrane. Et d’après les rapports d’ordre général, l’opinion des classes quatre est imprégnée profondément de ces idées.
-   Rien que de très logique, c’est d’ailleurs la réponse de la Logisphère, dit un conseiller logicien, assez hardi pour prendre la parole devant les Unis.
Prad lui jeta un regard froid et méprisant. Il reprit, sans s’adresser à lui.
-   Cela me chiffonne cependant. Vidor semble avoir été plus loin que ne pouvait le guider sa nature. Ses changements d’humeur me troublent. Ce n’est pas habituel. On dirait qu’il a été guidé.
-   L’a-t-on passé aux hallucinateurs ?
-   Oui, bien sûr. Au début, il a lâché quelques informations, quelques noms, mais rien de cohérent. Nous ne pouvons pas nous servir officiellement de ces renseignements.
Au bout de la table, un jeune Uni intervint avec un brin d’insolence.
-   Ca veut dire quoi « officiellement »
Il y eut un silence gêné dans toute la salle. Il y avait certaines questions qu’il valait mieux éviter. Prad reprit.
-   Mais malheureusement, notre police a trop abusé des hallucinateurs. Nous ne pouvons plus rien tirer de ce Vidor.
-   Vous croyez donc qu’il n’agissait pas comme une personne tout à fait isolée ?
-   Je n’en sais rien, je me pose la question. La réponse de la Logisphère ne me paraît pas complète. Il manque peut-être quelques paramètres.
-   Des classes quatre s’organiseraient donc ?
-   Ça peut-être une éventualité.

Prad prenait de nombreuses précautions de langage. La spéculation n’était bien sûr pas proscrite, même au plus haut niveau. Mais cette démarche inspirait toujours la méfiance, voire un certain mépris, et il fallait l’utiliser avec circonspection.
Le jeune Uni qui était intervenu tout à l’heure reprit la parole, sans aucune morgue, cette fois.
-   Voyons donc. Une organisation, ou parlons plutôt d’un embryon d’organisation (n’oublions pas que ce sont des classes quatre) chez eux ne pourrait survivre qu’avec l’appui d’au moins une partie des classes supérieures, trois ou deux. La classe un des prêtres, et les Universels étant bien sûr à l’écart.
Cette fois, Prad releva sa présence d’esprit.
-   C’est tout à fait probable. La Logisphère vous répondrait de même. Les classes quatre seuls auraient des difficultés insurmontables pour communiquer à une échelle importante, de même, toute élaboration d’un projet quelconque d’ensemble n’est pas à leur portée, ni intellectuellement, ni matériellement.
-   Et quelles sont les possibilités d’alliance ?
-   Le mieux est, je crois, d’interroger la Logisphère.
A peine eut-il prononcé ces mots que les logiciens présents se mirent à bourdonner comme une ruche d’abeille. Ils se rassemblèrent autour d’un écran et traduisirent immédiatement la question dans une forme logique standardisée, avec une dextérité et une célérité étonnante, héritées de lointaines générations éduquées dans le déterminisme. Puis l’un d’entre eux vint décrypter la réponse.
-   Bien évidemment, la réponse ne peut pas être précise, vu le type de question. Voici à peu près ce qu’il en ressort. Selon la Logisphère, la probabilité d’alliance avec la classe deux est minime. Disons que cela aurait pu sembler possible. Il existe en effet des tensions dans deux confréries, celle des marchands et celle des administrateurs. Au prix d’une scission dans l’union syndicale des classes deux, une faction dissidente aurait pu soutenir une organisation en classe quatre. Des liens économiques lient fortement ces classes et créent de nombreux contacts. De plus, il existe deux sortes de courant de pensée, marginaux, il faut bien le dire, dans cette classe. Le premier engendré par leur situation de « demi-pouvoir », ou plutôt d’intermédiaires du pouvoir politique et économique, cette ambigüité peut amener certains à avoir des réactions négatives. Le second est, disons, plus « romantique » ; bien qu’en général ceux-ci sont peu perméables aux influences des intellectuels de la classe trois, il existe à l’état larvé, chez certains classes deux, des sentiments d’auto-désagrégation, faits de pseudo-altruisme, d’héroïsme, de fascination révolutionnaire. Donc, dans des circonstances favorables, en réunissant ces données et en poussant leur conséquence (c’est ce qu’a fait la Logisphère) cela peut aboutir à une scission dans l’union syndicale et, qui plus est, à une alliance avec la classe quatre. Cependant, ces dernières données, et notamment l’arrestation de Vidor, créent des conditions contradictoires à cet état de choses. Elles font jouer l’instinct grégaire ancestral de cette classe et rendent quasiment impossible toute ouverture sur une autre classe.
Un Uni lui coupa la parole vivement.
-   Ainsi, Prad, vous aviez des soupçons fondés. L’arrestation de Vidor semble être prise en considération par la Logisphère plus qu’un fait banal.
Prad acquiesça.
- Oui, mais il semble y avoir aussi d’autres faits qui aboutissent à ces conclusions.
Il s’adressa au logicien.
-   Peut-on avoir des détails sur ce point ?
-   Oui, mais il faudrait interroger la Logisphère de nouveau.
-   Ca ne fait rien, continuez.
-   Pour ce qui est de la classe trois, la probabilité reste assez faible, de l’ordre de quinze pour-cent. Mais ici, le cas est différent, cette probabilité est relativement constante. Elle obéit à une loi quelque peu curieuse qu’on pourrait schématiser ainsi : les possibilités d’action d’un classe trois sont inversement proportionnelles à l’intérêt qu’il porte au sujet dont il s’occupe. Leur vocation, qu’elle soit artistique, intellectuelle, philosophique ou technocratique, les inhibe en général dans le passage à l’acte. Peut-être pas d’ailleurs individuellement, mais, pris dans le mouvement de leur classe, les volontés s’annihilent les unes les autres. Selon la Logisphère, il y a donc peu de danger de ce côté-là.
-   Il reste des possibilités individuelles, intervint un Uni.
Le logicien marqua une pause. Quand il reprit la parole, il avait de la peine à masquer une nuance de mépris dans sa voix.
-   La Logisphère ne prend pas en compte les possibilités isolées de ce type. Elle raisonne globalement. Les influences possibles sont de l’ordre de quelques centièmes de pour-cent, donc négligeables dans une logique déterministe.
Prad prit la parole.
-   Nous savons tout ça, mais nous sommes des humains et nous ne pensons pas toujours de manière rigoureuse.
Il ajouta immédiatement :
-   Heureusement, la Logisphère est là pour rattraper nos erreurs et remettre nos idées dans le contexte général et logique qu’elle seule a la possibilité d’appréhender.
Il était en fait très admiratif de la pertinence des conclusions qui lui avaient été faites. Des analyses sûres en un temps record, qui n’oubliaient aucun paramètre, aucune donnée. Des résultats en termes de probabilité qui ne négligeaient donc rien, mais permettaient tout de même des décisions. Le système avait sans doute des faiblesses, on les connaissait. Mais au fil du temps, on avait réussi à les minimiser et la Logisphère devenait maintenant une référence quasi-mystique. Son influence était prépondérante, mais le conseil des Unis gardait le pouvoir exécutif, et il le gardait bien. Prad soupira.
-   Bon, eh bien, mes amis, les craintes de voir une organisation dissidente s’opposer à la volonté des Anciens semblent se dissiper. Je vous demande seulement de rester vigilants et de rapporter immédiatement toute information utile dans cette analyse.
-   Une organisation, peut-être, mais des mouvements spontanés sont toujours possibles, ne serait-il pas intéressant d’interroger la Logisphère sur ce sujet ?
C’était de nouveau le jeune Uni qui intervenait. Prad était agacé.
-   Interrogeons-la donc !
Le bourdonnement reprit autour du terminal. Quelques instants après, les prévisions tombèrent. Ce fut le même logicien qui parla.
-   Effectivement, des actions spontanées sont très probables, sous l’incitation de gens comme Vidor. Mais même à grande échelle, nous avons les moyens de tout contrôler.
Il avait employé le « nous » comme s’il s’identifiait aux Unis. Il y eut un souffle d’énervement qui parcourut l’assemblée. Il ne sembla pas s’en apercevoir.
-   La Logisphère parle aussi d’un certain Antodieff et des rassemblements qu’il suscite.
-   Nous connaissons cela !
L’intervention venait d’un des grands responsables de la police des Unis.
-   Nous le surveillons de près. Antodieff est un cas très spécial. Beaucoup d’entre nous le connaissent. C’est un artiste issu de la classe quatre. Il n’est pas dans nos habitudes de leur mettre des entraves. Il a acquis beaucoup de notoriété dans sa classe, je trouve d’ailleurs, mais c’est une opinion personnelle, qu’il le mérite. Maintenant ses spectacles réunissent parfois des centaines de milliers de personnes. C’est donc un phénomène qu’il nous faut surveiller. Prochainement, il doit donner un spectacle devant la population des quatre cités du pays du centre. Dans un tel rassemblement, on peut craindre des troubles. Mais nous disposerons nos agents qui sauront les éviter.
-   C’est tout de même bizarre ce phénomène Antodieff, remarqua un des membres de l’assemblée.
-   Pas tellement. Il parle aux gens avec une sensibilité qu’ils comprennent, et il a beaucoup de talent ; c’est peut-être exceptionnel, mais pas bizarre. Le fait artistique est difficilement compréhensible, mais c’est un fait. Il nous intéresse peu en tant que tel, la seule chose que nous faisons, c’est maîtriser les effets annexes.
Prad trouvait que la discussion s’enlisait. Il décida d’y mettre fin.
-   Bien, je crois que nous pouvons arrêter là. Les affaires courantes seront expédiées à notre prochaine réunion. Je vous prie donc d’être plus vigilants qu’à l’accoutumée, il se peut que nous traversions une période un peu trouble.
Le jeune Uni se leva à l’autre bout de la salle. Prad lui lança un regard noir, mais ne put l’empêcher de parler.
-   Que va-t-on faire du dénommé Vidor ?
-   Il est bien mal en point maintenant. Nous allons le laisser rentrer chez lui. Probablement, on le retrouvera un jour dans l’herbe édénienne. Les Brigades du Destin sont des charognards friands des victimes de notre police.
-   Ce sera du moins la version « officielle », répartit l’autre
Prad serra les poings jusqu’à ce que ses ongles lui entrent dans la chair, mais il évita de répliquer. Il décida de clore la séance. Les participants se levèrent tous, et après une rapide prière aux Anciens, se séparèrent. Prad attendit que tout le monde soit parti. Desmone traîna un peu, visiblement pour se retrouver de nouveau seule avec lui. Ils se promenèrent lentement devant la longue baie vitrée de la salle du conseil. Ce fut Desmone qui rompit le silence.
-   Plutôt insolent, ce jeune homme, n’est-ce pas ?
-   Oui, mais ce qui me met le plus en rage, c’est qu’il touche des points sensibles.
-   Allons, tout le monde sait bien que nous nous servons des Brigades du Destin.
-   Mais elles ne sont pas notre émanation.
-   Cependant, leur rôle de charognard, comme vous dites, nous sert grandement, quand « officiellement » on ne peut rien faire.
-   Bien sûr, mais leur existence est choquante. Ce jeune Uni a raison. Et de plus, je n’aime pas ces mouvements parallèles. Ils peuvent nous échapper d’un moment à l’autre, et éventuellement se retourner contre nous.
-   Que prévoit la Logisphère ?
-   Pour l’instant, ils servent nos intérêts, mais dans un temps relativement proche, il faudra s’en débarrasser.
Et il ajouta entre ses dents :
-   Et ce n’est pas trop tôt !
-   Allons, mon cher Prad, vous vous laissez emporter par votre côté sentimental irrationnel !
Il eut un sourire désabusé, et le silence retomba.
Ils s’étaient arrêtés maintenant, et contemplaient le lac, dont les reflets changeaient constamment sous les lueurs du jour déclinant. Desmone sortit quelques feuilles d’aloème. Elle en proposa à Prad. Celui-ci eut le réflexe de refuser, puis en prit une et se mit à la mâchonner. Ce fut comme une bouffée de douceur qui coula dans ses veines. Il se détendit.
-   Vous avez déjà assisté à une œuvre d’Antodieff ? Demanda-t-il à brûle-pourpoint
-   J’en ai déjà vu, dans un enregistrement en total.
-   Alors ?...
-   C’est grandiose !... Je ne comprends pas.
-   Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?
-   L’œuvre elle-même. J’ai l’impression que c’est fondamental, profond, que sais-je encore. Mais je ne vois pas d’où ça vient.
-   Pour une Uni, les spectacles de classe quatre vous impressionnent beaucoup !
-   Pour moi, c’est inclassable, au sens littéral du terme.
-   J’ironisais. J’ai le même avis.
-   Qu’en concluez-vous ?
-   Je n’en sais rien, et ce n’est pas la Logisphère qui nous répondra. Antodieff est peut-être un de ces mutants – ou génies, comme vous voudrez – dont le monde artistique nous fait parfois cadeau. En tout cas, il dépasse largement tous les artistes pour la classe quatre que nous avons connus jusqu’ici. Je pense qu’il va devenir un artiste « universel », si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots.
-   Ce n’est pas dangereux ?
-   Dangereux, pourquoi ?
-   Eh bien, je ne sais pas. Pour les classes, l’esprit rationaliste…
-   N’oubliez pas que ce n’est qu’un artiste. Il fait partie de ce contrepoids à l’inhumanité de la Logisphère. C’est nécessaire, même la Logisphère l’admet. Si son talent est immense, ce n’est qu’une donnée minime dans le jeu.
-   Il mériterait quand même d’être placé aux plus hauts rangs de la classe trois.
-   Il a refusé.
-   Quoi ! Que me dites-vous là ?
-   L’exacte vérité. On lui a proposé dernièrement de changer de classe. Il a refusé. C’est bizarre, il semble vivre dans un monde à part.
-   C’est bien la première fois que j’entends parler d’une chose comme ça.
-   Moi aussi, Desmone.
Et il ajouta, avec une nuance de malice dans la voix :
- Mais moi, je n’ai pas la mémoire de la Logisphère !
 

Chapitre 3

Boursault n’avait pas refusé de devenir classe deux. Il avait même bataillé longtemps et durement pour ça. Maintenant, il était satisfait de lui.
Vautré dans son fauteuil vibrant et relaxant, tout en contemplant les images conditionnantes émanant des murs de sa villa dernier cri, il repensait, comme cela lui arrivait souvent, à son long cheminement de la classe quatre à la présidence de la confrérie des marchands, un des plus hauts postes de la classe deux. Il ne devait rien à personne, sinon aux Anciens, qui avaient, dès l’origine, créé des filières de passage entre les classes, filières étroitement contrôlées sous la supervision de la Logisphère, qui décidait toujours de la logique des choses.
Ces passages étaient possibles, mais rares. Il fallait donner des preuves très convaincantes d’intégration au système, et avoir une combativité exceptionnelle pendant très longtemps. Pour Boursault, ce dernier point n’avait pas été un gros problème. Il était né avec l’ambition au ventre, et n’avait jamais ménagé ses efforts. Il ne comptait d’ailleurs les compromissions dans lesquelles il avait délibérément trempé. Il avait commencé par être un « marchand de plaisirs », selon l’expression consacrée, dans le quartier spécialisé de la cité I, quartier qu’il avait fini, peu à peu, à contrôler dans sa totalité. Ce fut sa période relativement honnête. Puis les prêtres l’avaient contacté – officieusement. Ils voulaient qu’il devienne leur distributeur. Il avait fourni alors toute la cité en végétaux édéniens, dispensateurs d’évasion, en plantes orgasmiques, jusqu’aux feuilles d’aloème, officiellement réservées aux classes supérieures.
Ce fut le début de son immense richesse… Et aussi le moment où il commença à avoir du sang sur les mains. Mais puisqu’il semblait avoir la bénédiction des prêtres et des Unis ! Son influence s’étendit sur les autres cités, et il devint si important que les Unis ne purent que lui proposer son passage en classe deux, passage qui d’ailleurs s’intégrait au plan de la Logisphère. Bien sûr, Boursault accepta l’offre avec délectation, mais il ne s’arrêta pas là, son ambition n’avait pas encore trouvé sa limite.
Il avait une position clé. Directement lié au pouvoir central par sa fonction, il s’était rendu nécessaire, et on le ménageait. Par ailleurs, le commerce des végétaux édéniens était une affaire commerciale sans précédent. À l’intérieur de la confrérie des marchands, il s’imposa rapidement. Éliminant tous les gêneurs, il se haussa rapidement à la présidence. Maintenant, il traitait directement avec les représentants des Unis et des prêtres. Dans sa propre classe, il n’avait pour interlocuteurs que les plus hauts responsables de l’union syndicale. Il pouvait difficilement monter plus haut, et cela semblait le gêner. C’était peut-être, pensait-il, la raison de ces frictions qu’il avait eu dernièrement avec la confrérie des administrateurs.
Il chassa ces pensées de son esprit et s’adressa un satisfecit provisoire. Pour se changer les idées, il s’absorba dans la contemplation des images conditionnantes qui le plongèrent dans une rêverie neutre.
Une vibration le tira de sa léthargie. Quelqu’un s’annonçait à la porte. Avec un mouvement de mauvaise humeur, il se leva et s’approcha du vidéocran. Sa présence alluma l’image. Il eut un petit choc de surprise en reconnaissant Jiliane qui attendait devant la porte.
Il connaissait Jiliane depuis très longtemps, depuis ses débuts dans le quartier des plaisirs de la cité I. Jiliane ne semblait pas du tout s’être attachée à lui, ce qui n’était pas son cas. Cependant, devant sa passivité, il avait vite renoncé. Pourtant, une relation ambigüe bizarre s’était installée entre eux, et ils étaient restés constamment en relation. Lui, absorbé par sa volonté de gravir les échelons, aimait s’attacher cette fille mystérieuse et belle, comme si elle représentait un fétiche à ses yeux. Il l’avait littéralement achetée – pensait-il - en lui procurant force cadeaux et privilèges, parmi lesquels le laissez-passer spécial pour venir lui rendre visite en classe deux. De son côté, Jiliane, malgré une indifférence teintée de mépris clairement exprimée, n’avait jamais rompu sa relation avec lui.
Bien sûr, leurs rencontres étaient intéressées. Elle venait le voir pour sa fonction de Président de la confrérie des marchands, afin d’obtenir des avantages ou des informations pour des personnes de son réseau, qui était visiblement important. Boursault sentait bien qu’elle maintenait, sans doute malgré elle, une ambiance trouble dans leur rapport. Cela n’était d’ailleurs pas pour lui déplaire. C’était pour lui un contact précieux avec les classes quatre. Jiliane lui avait parlé un peu de son réseau, « son organisation » disait-elle. Il avait accepté de les aider, mais ne partageait pas du tout les points de vue qu’elle défendait. Le mythe du réveil des Anciens le laissait complètement indifférent : il ne se sentait pas impliqué du tout dans cette lutte à la fois idéologique et théologique.
Selon lui, les classes quatre réagissaient comme prévu. Il ne tenait pas trop à se désolidariser. Non pas que sa conscience d’ancien classe quatre soit encore vivace chez lui, mais par pure opportunité. On ne sait jamais ! Par ailleurs, les informations qu’il pouvait glaner sur certaines affaires clandestines lui donnait du pouvoir, et éventuellement un moyen de pression ou d’action que bien d’autres lui envieraient.
Jiliane s’impatientait sur le pas de la porte. Il lui ouvrit. En entrant, elle posa sur lui un regard terne.
- Bonjour, Boursault.
- Bonjour Jiliane, c’est gentil de venir me voir.
- J’ai un certain nombre de choses à te dire.
- Assieds-toi, prends ton temps. Je vais te servir à boire.
Jiliane s’assit dans un fauteuil vibrant. Elle ne prononça pas une parole. Boursault la regardait du coin de l’œil. Il la trouvait vraiment très belle. Il lui tendit un verre.
- Comment vas-tu ? Ça fait longtemps…
- Un peu fatiguée…
- Les plantes orgasmiques ?
Elle ne releva même pas la douteuse plaisanterie machiste et trempa ses lèvres dans le liquide rafraichissant.
- Il faut que je te parle sérieusement.
Boursault s’assit à côté d’elle. Il avait repris son air sérieux, contacté.
- Moi aussi Jiliane.
Elle le regarda avec une expression de surprise. Elle voyait qu’il ne plaisantait plus.
- J’ai appris l’arrestation de Vidor.
Elle sursauta.
- Mais comment l’as-tu su ?
- Dans ma position, il vaut mieux tout savoir.
- Alors ?...
- Alors, je suis bien embêté. Les Unis se doutent de quelque chose, c’est sûr. Ça sent le roussi. Vous n’avez pas été prudents.
- Ça n’a rien à voir. Ce sont des choses inévitables. Nous allons passer bientôt à l’action, et les choses deviennent plus dangereuses, nous sommes plus exposés. C’est logique, et donc ça a des conséquences. Nous essayons de réduire ces conséquences au minimum.
- Vous êtes irresponsables, vous n’êtes pas prêts.
- C’est faux. Et de plus, nous ne pouvons plus attendre, sinon nous allons rentrer dans leurs paramètres d’évaluation, et ils nous détruiront.
- Jiliane, tu sais que mon estime pour votre organisation est tout à fait relative. Je vous ai fourni des contacts et des informations sans grande illusion, je ne vous l’ai jamais caché. Je pouvais le faire sans grand dommage pour mes intérêts.
- On avait bien compris que tu faisais ça sans trop te mouiller. Ça te profite aussi.
- Pas tellement. Ne crois pas ça.
- Pour l’instant peut-être. Mais quand les Anciens s’éveilleront, tu seras au premier poste.
Boursault eut un mouvement d’humeur.
- Je n’y crois pas. Ce sont des fadaises de classe quatre. Vous êtes manipulés, et vous marchez à fond.
Jiliane se leva en colère. Boursault était presque content de la voir éprouver un sentiment.
- Alors, selon toi, les Anciens n’existent pas ?
- Je n’ai pas dit ça, tu blasphèmes. Je ne crois pas en la Prophétie, leur réveil est mythique. Ils ont créé notre société il y a bien longtemps. Ils nous ont laissé les moyens de leur rendre un culte. Mais maintenant notre monde suit sa juste destinée, ou du moins une évolution régulière. Nous n’y pouvons rien, les Anciens sont partis, leur rôle n’est plus d’intervenir.
- C’est toi qui blasphèmes. Les Anciens n’ont pas voulu ce que nous vivons actuellement. Il faut qu’ils s’éveillent et qu’ils y mettent bon ordre.
- Ce que tu dis tient du registre de la foi religieuse. Ça ne sauvera jamais rien ni personne.
- On dirait que tu as oublié ta condition de classe quatre. Si tu en es sorti, les autres, eux, y restent et y souffrent. Et ils y mourront encore pendant des générations si on ne fait rien.
- Oui, oui, je sais. Et vous vous comptez y faire quelque chose !
Jiliane se calma tout à coup. Elle se rassit.
- Et même très bientôt…
- C’est impossible, vous courez au suicide.
- Penses ce que tu veux, la décision est prise.
- Alors, ne comptez pas sur moi. Je ne marche pas dans un projet perdu d’avance.
- Nous avons besoin de toi pour avoir le soutien des marchands.
- Il n’en est pas question.
La réponse était tombée, nette et tranchante. Boursault avait élevé la voix, sans colère, mais avec une grande fermeté. Jiliane se taisait, trop calme, comme si elle n’avait pas compris. Elle le regarda longuement, et finit par articuler d’une voix blanche :
- Mais tu es fou !
- Non, je ne suis pas fou. Je suis responsable.
- Mais comment peux-tu nous laisser tomber. Tu sais très bien que nous avons besoin du circuit des marchands pour arriver à l’astroport des prêtres. Sans ça nous sommes coincés.
Boursault sauta de son siège et leva les bras au ciel.
- Par les Anciens ! Quel projet dément. Vous êtes complètement fous.
Les rôles étaient inversés. C’est maintenant Boursault qui se mettait en colère. Jiliane, effondrée sur son fauteuil, avait du mal à réagir.
- Mais tu nous avais promis…
- C’est vrai, mais nous nous sommes réunis dans la confrérie. Je n’ai bien sûr pas dévoilé vos intentions, mais mes compagnons faisaient de très fortes réserves sur toute tentative d’action dans l’état actuel des choses. Nous vous demandons donc de différer vos projets à une date plus propice.
Jiliane se redressa.
- C’est impossible, il est trop tard.
- Dans ce cas, ce sera sans nous. Nous observerons tout de même une neutralité complète à votre égard et ne nous ne vous entraverons pas, quelles que soient vos actions.
- C’est très aimable de votre part.
Jiliane avait repris sa morgue. Elle se leva brusquement.
- Maintenant, nous n’avons plus rien à nous ire. Je m’en vais.
- Il ne faut pas le prendre comme ça. Nous sommes impliqués dans des destins divergents qui nous dépassent. Ce n’est pas un problème personnel. Nous nous connaissons depuis longtemps. Ne gâchons pas tout.
Jiliane recommençait à trembler de colère.
- Laisse-moi partir, je te dis.
Pour toute réponse, Boursault sortit quelques feuilles d’aloème d’une boîte finement dorée et ciselée et lui en proposa. Elle s’en détourna. Il haussa les épaules et commença à en mâcher une. Jiliane se mit à tourner en rond dans la salle. Avec rage, elle s’approcha de la boîte dorée et prit une feuille qu’elle se mit à mâcher. Elle se décontracta presque aussitôt.
- Tu vois, sourit Boursault, tu peux bien attendre quelques instants ici.
- Tu es une ordure !
- Tu sais bien que ces mots n’ont pas de prise sur moi. Finis donc ton verre.
Jiliane ne fit pas un mouvement. Boursault haussa les épaules une nouvelle fois et se rassit dans son fauteuil vibrant.
- Dans quelques instants, il faudra aller au culte. N’oublie pas que c’est le jour. Si tu veux, je t’emmène avec moi.
Jiliane ne desserra pas les lèvres. Mais Boursault savait bien qu’elle accepterait. C’était en général un privilège, même s’il n’était pas si rare que ça, pour une classe quatre d’assister au culte des Anciens dans les loges des classes supérieures. Sans doute, Jiliane n’était pas sensible à ça (« qui sait », se dit-il), mais elle accepterait par indifférence et parce que, de toute façon, elle se devait d’être présente à la cérémonie. Les absences étaient très mal vues.
Elle s’assit comme un automate. Sa brusque colère, et la décompression soudaine due aux feuilles d’aloème l’avait quelque peu assommée. Elle ne prononça pas une parole pendant de longues minutes, regardant fixement le mur, comme hypnotisée par les images conditionnantes qui s’y affichaient.
Boursault se sentit un peu gêné. Il essaya de rompre la tension.
- Que comptiez-vous faire sur l’astroport ?
Jiliane tourna la tête vers lui et lui lança un regard glacé.
- Pourquoi parles-tu au passé. Avec ou sans toi, avec ou sans les marchands, nous nous rendrons à l’astroport. Nous irons sur Éden, où les Anciens nous attendent.
- Et la Logisphère ? Il lui faudra quelques millisecondes pour comprendre vos plans et vous massacrer.
- Tu as raison. Tu raisonnes très logiquement.
Elle détourna le regard. Elle avait visiblement fini de parler. Boursault n’insista pas. Il se leva.
- Je vais au culte. Tu viens avec moi ?
Comme il avait prévu, elle se leva et le suivit.
6
Merci à Apogon et à toute l'équipe de Libres Ecritures pour cette mise en avant de mon livre "Les secrets de Ganymed". Votre travail est très précieux pour les auteurs.

Ce livre a été écrit pour faire ressentir des émotions, la peur, l’angoisse et l’amour. Le récit est en deux temps, d’une part l’action, ce qu’il se passe pour les personnages, d’autre part des cauchemars qu’ils font en fonction des évènements auxquels ils sont confrontés. C’est un récit de suspens qui s’attache surtout à souligner la difficulté d’être, dans une société, avec sa sensibilité, son désir d’aimer et d’être aimé, la volonté d’exister tel que l’on est. C’est une fiction pure, un roman qui dénonce au travers des lignes, l’intolérance, la cupidité, l’avidité et la cruauté. C’est aussi un style d’écriture différent avec une spécificité qui le rend proche d'un scénario selon quelques chroniqueurs. C'était ma volonté pour écrire ce livre.
7
Mise en avant des Auto-édités / Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer
« Dernier message par Apogon le jeu. 16/01/2020 à 16:42 »
Les secrets de Ganymed de Jean-François Altmayer


Une découverte scientifique majeure a permis au laboratoire Ganymed de commercialiser un produit qui arrête le vieillissement des cellules du corps humain. Ce produit nommé « traitement », vendu dans le monde entier, promet une possibilité de vie multipliée par cinq. Ceux qui peuvent se l’offrir, espèrent vivre entre trois cent cinquante et quatre cents ans. Dans les dix premières années de l’apparition du traitement, la société s’est divisée en deux catégories.

L’une, les indigents appelés les « errants » est abandonnée à son sort, l’autre ne cesse de jouir, dès lors, de la vie presque éternelle.
La surpopulation devient très vite un énorme problème économique et politique.

Le pouvoir financier et l’immense capacité d’influence du laboratoire Ganymed ont réussi à imposer une soft dictature qui interdit la procréation. Les contrôles sont très fréquents et très stricts. Le monde de l’enfance, l’enfant lui-même, et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin sont bannis.
On rêve désormais de l’avènement d’une totale éternité.
C’est merveilleux.

1

C’est là, comme à chaque fois, c’est bien là, bien disposé, bien rangé sur une palette, toutes ces choses attirantes, toute cette nourriture, pas de grosses quantités mais de quoi manger pour une semaine, tout de même. Michael penche la tête un peu plus en dehors de l’arête du mur, regarde à droite, puis à gauche, il peut se servir, il n’y a personne. Il faut faire vite, entasser tout ça et partir.
Il avance à petits pas rapides, vifs, et s’approche du tas. Les boites, les sachets, les petits cartons, quelques friandises dans le lot, tout ça glisse au fond du sac, avec application pour ne pas les choquer, risquer d’en abimer, pour ne pas faire de bruit aussi.

Il lui faut bien ça, il ne sait pas quand il pourra la revoir, quand il pourra à nouveau l’embrasser. Il est fier de ça, de cette rencontre-là, inespérée, de ces moments qu’il a volés à sa vie de déshérité. Il doit s’en aller, il le sait, mais avant, il a envie de goûter à l’un des trois petits flacons roses posés là.
Ça l’étonne, il n’en avait jamais vu auparavant. C’est surprenant et ça suscite sa convoitise.

Michael en prend un, il tourne la capsule et vide la fiole en trois gorgées. Il aime assez le goût de ce liquide étrange. Il veut en prendre une autre, mais il n’arrive pas à tendre correctement son bras pour s’en saisir. Il se concentre, il fait un effort, ça ne sert à rien. Il se sent vraiment bizarre, et il se dit que c’est soudain, que cette fatigue intense, qui l’atteint rapidement, n’est pas normale.
Il n’a jamais ressenti ça, c’est comme une maladie qui s’abat, qui foudroie, qui met à plat. Il suppose que c’est cette boisson qui le met dans cet état.
Il pense qu’il faut qu’il s’en aille, vite, qu’il parte, qu’il dégage de là avant que l’on ne le retrouve endormi à côté de cette manne qui ne lui est pas forcément destinée. Son sac bien rempli s’est mis tout à coup à peser lourd, très lourd, si lourd qu’il n’arrive pas à le soulever pour le poser sur son épaule.
Michael ne peut pas résister.
Sa vue se voile alors que ses jambes vacillent et tremblent jusqu’à ne plus pouvoir porter son poids, jusqu’à se trouver sur le point de s’écrouler. Sa chair, ses muscles deviennent du coton, il se ramollit en quelques secondes.

Il perd de plus en plus de vitalité, de force, il sent son énergie se dérober, s’enfuir, comme si elle s’échappait de son corps à chaque respiration, comme si elle le dégonflait de son ardeur, de sa puissance, de sa vie.

Michael essaye d’attraper, avec obstination, les deux autres flacons de la substance qu’il vient d’avaler.
Il veut voir s’il y a une étiquette.

Les bouteilles bougent devant ses yeux, elles vibrent, elles oscillent de droite à gauche, de gauche à droite, elles ne sont plus qu’un élan coloré, que la trace d’un vertige embrouillé.
Elles dansent dans son regard qui chavire et s’égare dans une brume dense, envahissante. Il bascule, il s’effondre sur lui-même, sa tête part en arrière, il ne peut plus se tenir, il ne peut pas la retenir, il sait qu’elle va percuter le sol. Il ne tombe pas complètement, quelqu’un le rattrape subitement et le maintient par les épaules.
On stoppe la chute de son corps qui lui semble sans consistance, flasque, élastique, désarticulé. C’est une aubaine, il se dit qu’il ne va pas se fracasser le crâne sur le goudron.
Mais ça l’inquiète tout de même.

Celui qui arrête sa chute n’est peut-être pas là fortuitement. Michael pense, une fraction de seconde, que ce n’est pas pour son secours qu’on est là, mais pour le voler, pour le déposséder du peu qu’il vient d’acquérir.
Avant de perdre totalement conscience, Michael se sent saisi, soulevé, il comprend qu’on le traine, qu’on le porte, qu’on l’emporte.
 
2

Elle est dans la lumière. Blanche la lumière, puissante. Elle flotte, suspendue à rien, sur rien. Pas de sol, pas de plancher, pas de terre, rien pour la tenir, pour la soutenir. Elle ne vole pas non plus, elle est juste là, comme ça, dans cet état-là.

Elle est légère comme une feuille, comme une plume, comme un pétale, elle peut être soulevée, emportée par le vent, brinqueballée, projetée, soufflée comme une fleur qui se fane.
Elle peut aussi danser, c’est plus facile quand on ne se sent plus peser, mais elle sent bien que ce moment-là ne lui offre pas la moindre liberté.

Elle est comme au beau milieu de plusieurs projecteurs qui l’éclairent jusqu’à estomper toute idée de son environnement, jusqu’à occulter toute possibilité de la moindre dimension. Ni largeur, ni hauteur, ni profondeur. Elle sent qu’on l’observe, qu’on la détaille de la tête aux pieds, qu’on l’analyse, qu’on prend des mesures sur son corps.

Même si elle ne voit rien, si elle n’entend rien, elle sent des regards, des regards posés sur ce qu’elle expose, contre sa volonté. On la calcule. A l’évidence, on la juge, on la jauge. Pas par malfaisance, pas par perversité non plus, c’est autre chose que l’on cherche, elle le ressent, c’est autre chose qu’on veut trouver. Elle en éprouve un malaise indéfinissable, une gêne embarrassée, une honte physique à être ce qu’elle est. On doit peut-être l’identifier, estimer le volume de sa tête, ses épaules, sa poitrine, son ventre, ses cuisses, ses jambes, on doit sans doute déterminer aussi la longueur de ses pieds.

Elle en est certaine, ils sont en train de la chiffrer en trois dimensions, de la proportionner et de comparer. Ils reviennent souvent sur son ventre en bougeant la lumière. Ils y reviennent et ils y restent. Ils se concentrent là comme s’ils n’arrivaient pas à voir correctement ce qu’ils cherchent.
Elle sent qu’on la manipule, brusquement, comme un objet. Elle en a la nausée et des larmes commencent à noyer son visage. Elle se sent disparaitre derrière ce qui coule sur ses joues, et pourtant on continue de l’explorer. De quel droit font-ils ça ? Quels pouvoirs ont-ils ?
Elle n’arrive pas à comprendre ce qu’elle touche, si elle a sous ses doigts la sensation que procure la texture d’un tissu, d’un vêtement, ou si c’est sa peau, directement. Elle ne sait pas si elle est nue, mais elle pense qu’elle peut l’être et qu’ils sont tous là, à l’inspecter comme ça, à l’explorer comme une curiosité, comme un phénomène.

Cette pensée produit une voix, grave, irréelle et profonde, une parole qui surgit du mystère de sa conscience, de la culpabilité, une voix qui résonne dans sa tête ; mais tu es un phénomène, tu es Le Phénomène ! Regarde !

La lumière change brutalement de direction et elle voit son ombre, l’ombre projetée de son corps. Elle voit cette tache noire qui s’élargit au milieu, à peu près là où ils insistent, où ils persistent. Elle comprend que son corps n’a pas sa forme habituelle, qu’il n’a pas la silhouette convenable, qu’il n’a pas une ombre conforme à ce que l’on peut attendre d’un corps de femme acceptable.

Elle comprend que son ventre dépasse, déforme l’ombre, qu’il est rond, proéminent, que l’ombre montre une déformation ventrale incongrue, méconnue, non reconnue. Elle comprend aussi qu’il parait grossir encore alors qu’elle essaye de le maintenir, de le retenir. Il y a comme une voix, dure, implacable qui parle, à nouveau, dans son crâne ; regarde cette disgracieuse excroissance, regarde cette difformité, regarde cette grosseur qui te déforme, cette chose intolérable qui pousse en toi, nous devons te l’enlever, la supprimer, nous devons la détruire !

Devant l’ombre de son ventre, une autre ombre s’avance, une main armée, une main tranchante qui commence à la couper, à la découper, à l’éventrer. Elle hurle.
 
3

La sueur qui colle ses cheveux à la peau de son front, coule sur ses paupières, dégouline le long des arêtes de son nez. Elle entend les battements de son cœur frapper brutalement sa poitrine, tant son rythme cardiaque lui parait s’emballer. C’est la peur de ce cauchemar qu’elle vient de faire, qu’elle vient de vivre.

Dressée dans le lit, Anna essuie ses yeux, tente de sortir de l’angoisse et de reprendre ses esprits. Le mauvais rêve dont elle s’extirpe lentement a été aussi étrange qu’angoissant. Elle a encore clairement à l’esprit ce qui a accompagné ce moment inquiétant d’inconscience, une sorte de plainte, bien plus qu’un gémissement, presque un hurlement.

Anna ramasse la carte au pied de son lit. C’est bien ça qui la tourmente, ça et ses nausées récentes. Elle ne sait pas les expliquer, mais elle a entendu dire, qu’autrefois une femme qui attendait un enfant, avait des nausées. Il n’y a plus de femmes qui attendent un enfant. Elle ne sait pas comment s’informer sans risquer une suspicion, sans risquer de dévoiler ce qui la hante depuis trois semaines à peu près. Trois semaines, justement, ça tombe exactement avec Michael.

Elle se revoit encore dans ce coin délabré où elle flânait en compagnie de Liz, où il était là assis par terre. Elle s’y revoit aussi deux jours avant, quand elle le cherche. Elle se repositionne là, dans ce coin dévasté, à la lisière, à la frontière, aux confins de la ville. Une ville banale, semblable probablement à toutes les autres, dans ce monde, une ville saine, sereine, une ville où il fait bon vivre si on en a les moyens. Michael, lui justement, n’a pas les moyens, Michael n’a aucun moyen. Michael se débrouille, comme il peut, en vendant par-ci par-là, quelques bijoux qu’il confectionne avec toutes sortes de choses récupérées, travaillées, coupées,  assemblées. Il a ce goût-là, et un certain talent pour rendre une petite beauté à ce qui a été sale, laid, détérioré, inutilisable.
C’est ça qu’elle a apprécié, d’abord, ces bricoles façonnées avec précaution, délicatesse, subtilité, avec art finalement. C’est ça qu’elle a aimé, ces espèces de choses venues d’un autre temps, cette capacité à ressusciter des débris, à leur donner une nouvelle vie, une utilité.
Et puis elle l’a regardé, lui.  Michael est un errant, on ne peut pas l’ignorer, on ne peut pas s’y tromper. Un pull qui a dû être bleu, devenu pratiquement noir au fil du temps, au rythme de la poussière et de la saleté, un jean gris élimé, troué à plusieurs endroits, et de vieilles baskets, c’est ça son accoutrement, c’est avec ça, sur le dos, qu’il vit.
Liz l’a vu, Liz a compris immédiatement qu’Anna a fondu sur place pour ce gars mal ficelé, au regard bleu. C’est comme ça qu’ils se sont trouvés. Michael est de ces gens qu’on ne connait pas, qu’on ne voit pas, qu’on ne reconnait pas. Il fait partie de cette communauté ignorée qui vit dans le dénuement total, dans l’indigence, dans l’indifférence, dans le délabrement de quartiers délaissés.

Michael est né, tout au plus, quelque vingt ans auparavant. Il a cette jeunesse naturelle qu’on n’imagine plus, il est jeune, vraiment, il n’affiche pas cette jouvence façonnée que produit le traitement. C’est aussi pour ça qu’elle a eu l’irrésistible envie d’être prise par cette vigueur, d’être éprise de cette jeunesse, d’être entre ses bras. Elle avait ce désir intime d’être vivifiée par sa vitalité.
C’est comme ça qu’ils se sont aimés.
Et puis Michael a disparu.
Anna relit son papier, elle ne peut pas y échapper, elle est convoquée.
 
4

Chaud, c’est chaud, c’est enveloppant, ça l’entoure de toutes parts, c’est douillet, confortable. Il doit être bien dedans. Ce n’est rien mais c’est déjà accroché, elle le sait. Elle ne le voit pas vraiment, c’est une forme qu’elle essaye d’imaginer, quelque chose qui la force à y penser. Il fait partie d’elle, il est en elle, il est un tout petit fragment de ce qu’elle est. Elle voudrait pouvoir s’en approcher.

Elle voudrait, vraiment, bien savoir ce que c’est. Un voile bleuté apparait, elle l’observe. A force de le regarder, elle distingue des contours qui commencent à se développer. Il y a quelque chose de rond, assez gros, plus important que le reste. Il y a autre chose pourtant, il y a un corps et des bras, il y a aussi ce qu’elle essaye de deviner. Tout est petit, minuscule, mais c’est là.
Et puis tout se brouille, tout est flou, elle se sent fragile, affaiblie, elle se sent chancelée, partir. Une douleur vient, une déchirure, un flot de sang jaillit, gargouille et l’envahit. Elle s’ouvre, on la déchire encore, on l’écorche, on la détruit.
Plus rien.
Aucune sensation, elle est calme, il y a juste une chaleur qui effleure sa joue. Ça sent bon, elle sent l’air, un air de printemps, elle est allongée et sa main frôle l’herbe, elle la fait glisser dessus, plusieurs fois. C’est doux et frais, c’est une herbe nouvelle, récente, tendre, elle perçoit sous sa main son vert éclatant, elle sent qu’elle est douce, elle sent sa couleur brillante sous un soleil nouveau, un soleil qu’elle ne connait pas, qu’elle n’identifie pas.
Ce n’est pas vraiment un soleil, c’est une lumière, une clarté, une embellie. Elle comprend que c’est ça, exactement ça, que c’est un rayonnement qui la remplit de joie, d’une sorte de sentiments incroyables qui ouvrent devant elle un horizon nouveau, un devenir, un avenir.
Elle veut retenir cet instant, elle est dans un jardin, elle le sait, elle est en paix. Les sensations deviennent intenses, elle ressent physiquement qu’elle s’emplit de bonheur, d’émotions, d’attention aussi.
Il y a quelque chose qui change en elle, elle est envahie de vigilance, de regards doux, bienveillants, de ravissements, de tendresse infinie.
Ça la ravit lentement, elle l’absorbe, elle s’en nourrit jusqu’à la plénitude. Elle sait maintenant que quelque chose lui arrive, quelque chose qu’elle n'a jamais connue, qu’elle n’a jamais vécue.
Elle sait qu’elle vient d’être submergée par une nouvelle vie. Elle entend un petit rire, un rire léger, un enchantement étonné. Elle se redresse et il est là, elle voit ses petits pieds, il est à quatre pattes devant elle.
Un papillon vole autour de lui, et l’enfant rit. Le papillon tourne et l’enfant le suit, l’enfant se retourne aussi. Il se lève maladroitement.
L’enfant ne voit plus le papillon, il est debout et il la voit, elle. Il lève un peu sa lourde tête et ouvre ses grands yeux. L’enfant rit encore, de son petit rire clair, d’un rire au bonheur spontané. L’enfant sait qui elle est, il sait qu’elle est là pour lui.
Elle ouvre ses bras, et l’enfant court un peu, elle le prend, elle le soulève, elle l’entoure, elle le tient. Tout doucement, elle pose ses lèvres sur la joue ronde du bébé. L’enfant ne pèse rien, mais il est dans ses bras. Elle se sent exister.

5

J’en ai rêvé dit Anna. De quoi ? demande Liz. Du bébé, répond Anna. Comment est-ce possible, on ne sait même pas à quoi ça ressemble vraiment un bébé. Tu en as déjà vu un, toi ? questionne Liz. Je l’ai vu dans mes rêves, je l’ai vu nettement, précisément, je l’ai pris dans mes bras et je l’ai aimé, tout de suite, sans condition, sans volonté, je l’ai désiré, infiniment. Je sais que je voulais le regarder, le cajoler, l’embrasser, le garder contre moi, j’en avais terriblement envie, c’était un désir extrême, raconte Anna.
Mais c’était un rêve, Anna, juste un rêve, ce n’est pas vrai, ce n’est pas la réalité, réplique Liz. Je sais, mais je sais aussi qu’il est là, en moi, je sais que c’est quelque chose d’irrésistible, reprend Anna. Mais non, qu’est-ce qui te fait croire ça ? C’est totalement irrationnel, objecte Liz.

C’est l’enfant de Michael, j’en suis absolument certaine. Encore lui ! J’aurais mieux fait de ne jamais t’amener là-bas. Ça ne peut pas être ça, tu ne peux pas avoir un enfant, tu prends le traitement, le pouvoir du traitement est absolument prouvé pour ça, aucune femme ne peut être fécondée ! Tu le sais bien, non ? insiste Liz.
Oui, je le sais, mais lui ne l’a jamais pris. J’ai peur, dit Anna. 

Peur de quoi ? demande Liz. Peur de cette convocation, peur d’être enceinte, peur qu’ils le voient, qu’ils m’opèrent, peur qu’ils m’ouvrent, qu’ils me charcutent, peur de la douleur et peur de le perdre, explique Anna.
De perdre quoi ? questionne Liz. Peur de perdre mon bébé ! rétorque Anna. Rien ne prouve que tu sois dans cet état, je suis certaine qu’il n’y a pas de bébé là, affirme Liz en mettant son doigt sur le ventre d’Anna.
Je le sens, c’est tout. Je pense qu’une femme sent ça. Est-ce que tu l’as revu ? Est- ce que tu as une idée de l’endroit où il peut être ? interroge Anna.

Qui ça ? s’étonne Liz. Michael ! s’exclame Anna. Non, je ne l’ai pas revu, je n’y vais pratiquement jamais là-bas, ce n’est pas très intéressant ce coin-là, et je n’ai aucune idée de ce qu’il peut faire ! Quelle importance, c’est un errant, tu le sais ! remarque Liz.
C’est important pour moi ! Je veux, je dois le retrouver, il doit savoir ! proteste Anna. Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne vas tout de même pas aller vivre avec lui ! Tu abandonnerais tout pour ce type-là, qui n’a aucun avenir. Dans cinquante ans, tout au plus, il sera vieux, il mourra, et tu vas rester seule pendant deux cents ans, et peut-être plus, tu vas errer pendant tout ce temps, tu vas gâcher ta vie comme ça ? déclare Liz.

Tu ne peux pas comprendre, rétorque Anna. Tu mourras comme lui, d’ailleurs, car tu ne pourras plus avoir le traitement, tu vas vieillir et tu vas mourir vite, très vite, tu n’auras qu’une petite vie ! fait Liz. Peut-être, mais je l’aurai aimé, il m’aura aimée aussi, et nous aurons aimé notre bébé, c’est une vie ça aussi, même petite comme tu dis, c’est certainement une vraie vie ! affirme Anna.

Mais enfin Anna, ce bébé que deviendra-t-il ? Il sera un errant, comme vous deux alors, il ne pourra pas être autre chose, vous ne pourrez pas lui offrir autre chose ! s’exclame Liz.
Je sais, je m’en doute, j’y pense aussi, mais j’ai quand même peur, rajoute Anna. Mais peur de quoi ? s’énerve Liz. Je te l’ai dit, peur qu’ils m’opèrent, qu’ils me détruisent, qu’ils enlèvent mon enfant, reprend Anna.

Tu n’as certainement pas d’enfant, tout ça n’est qu’une illusion, un rêve c’est tout ! réfute Liz. Je ne sais pas, je suis perdue, dit Anna.

Ecoute, va à ta convocation, tu es obligée d’y aller, sinon ils vont venir te chercher en force, crois-moi. Personne ne peut se dérober devant ça. Alors vas-y, et tu verras qu’ils ne te feront aucun mal, au contraire, c’est pour toi, pour ta santé ! Ne t’inquiète pas, je serai là pour toi, je m’occuperai de toi, s’il le faut, mais il faut que tu y ailles, c’est obligatoire ! conclut Liz.

6

Orange, depuis qu’il a ouvert les yeux il ne voit que ça, de l’orange. Il ne voit que son environnement seulement, le plafond surtout. Le plafond est orange, un orange pâle, feutré, étouffé, un orange doux, paisible, un orange d’ambiance. Ça ne sent pourtant pas l’orange, pas du tout, ça ne sent pas grand-chose en fait, peut-être une légère odeur de désinfectant. Michael se dit que ça sent le propre.

Ça ne lui dit pas où il se trouve. Il n’y a pas un bruit. C’est le silence, le silence total. Il pense que ce silence, c’est mieux pour se reposer. Pour l’instant il n’a pas bougé, même pas la tête. Il émerge à peine. Il n’est pas encore complètement conscient. Il essaye de sortir de sa torpeur, il essaye de se ressaisir, de voir vraiment, d’y voir clair. Cet orange ne donne pas beaucoup de lumière. Il n’y a sans doute pas grand-chose à voir. Il regarde un peu à droite, un peu à gauche. Il voit qu’il y a un autre lit de chaque côté du sien.

Il n’a pas vraiment vu s’il y avait quelqu’un dans ces lits. Il n’a pas envie de refaire l’effort pour le voir, pour observer, pour savoir. Il le fera tout à l’heure. Il se dit qu’il n’est pas tout seul et il trouve que c’est déjà bien.  Il réfléchit et tente de comprendre où il est, de se rappeler comment il est arrivé là. Il ne se souvient pas d’avoir marché pour venir ici. Il ne se rappelle pas avoir eu la moindre envie d’y venir d’ailleurs.
Non, non, il en est certain, il n’en a pas eu envie, il ne connait même pas cet endroit. Il y est peut-être venu par hasard.
D’un seul coup quelque chose le trouble, une bouffée de chaleur envahit son corps. Ça lui revient ! Il se souvient qu’il est tombé, qu’il s’est senti très mou, qu’il s’est senti partir. Il sait qu’il s’est évanoui, qu’il s’est écroulé sans avoir la moindre force pour résister, pour se reprendre. La chaleur monte encore, plus forte, plus puissante.

Il a l’impression d’être dans un four, il a très chaud. C’est l’angoisse se dit Michael, c’est la peur. Il ne sait pas où il est, il ne sait pas comment il est arrivé là. Il fait des efforts pour se rappeler, il ferme les yeux et dans le noir il essaye de revoir des séquences, des sensations, les dernières, avant ça, avant de se retrouver là.

Mais il ne veut plus dormir, il veut bouger, il veut partir. Il fait encore appel à sa mémoire et ça lui revient. Ce n’est pas une image, c’est une perception, une intuition. Il sent qu’on fait quelque chose de lui, avec lui. Il sent qu’on lui fait quelque chose qu’il ne veut pas. Il se dit mollement qu’il ne doit pas se laisser faire, qu’il doit résister, qu’il doit fuir. Il est faible, il n’y arrive pas, il n’a plus aucune force. Il ne peut plus bouger ses membres, ni en haut, ni en bas.

Il se souvient de ça, de sa dernière pensée, il se souvient de son corps qui ne voulait plus obéir à sa volonté. Il se souvient qu’on le traine, qu’on l’emmène, qu’il ne peut pas, qu’il ne peut plus se défendre, se débattre, s’y opposer. On l’a kidnappé, emprisonné !

Ça le révolte, personne n’a le droit de lui faire ça, il n’a rien fait. Il se met à bouger, à se tortiller, il tente de se redresser, de se lever. Il veut poser les pieds par terre et marcher. Il veut s’en aller ! Il cherche à remuer ses jambes, à les plier, il contracte son ventre et tire de toutes ses forces sur ses bras.
Il se rend compte que c’est impossible, qu’il est immobilisé.
Il est attaché.
Il se met à hurler.
Une alarme sonne avec un bruit affreux, puissant. Il entend un grognement, quelqu’un râle sur un autre lit. Une femme et un homme surgissent dans la chambre. Ils sont orange aussi.
C’est la lumière qui les rend orange. La femme dit doucement qu’il ne faut pas crier, qu’il est là pour être soigné. Elle prend une seringue et lui sourit.

Elle injecte le produit et elle lui dit qu’il ne doit pas s’inquiéter, que tout va bien aller.  Les yeux de Michael se révulsent, il part, il perd conscience.
 
7

C’est une sphère, colossale, posée là, sur un énorme socle. Une boule immense façonnée par l’ombre et la lumière, un globe surfacé de centaines de capteurs d’énergie. Ils suivent le soleil en s’orientant vers ses rayons.
Ça s’ouvre et se referme, selon les nuages, les éclaircies, les embellies.

D’acier, de verre et de béton, l’Unité 34, unité de soins et de contrôle, est là.
Elle est à part, en dehors, presqu’au beau milieu de nulle part. Elle est là, où personne ne va, jamais, sauf pour s’y rendre par obligation, sauf pour prendre la seule route praticable qui y mène.
Elle est bordée d’arbres géants qui la protège et qui la cache. Ils cachent aussi la misère, ces arbres, la misère d’en face, la misère d’un monde qu’on a voulu oublier.

A travers on ne voit rien ou presque, on devine seulement, on devine et on entrevoit qu’il ne vaut mieux pas aller par là. Ils cachent un vieux quartier, un faubourg autrefois habité, un vestige d’un autre temps, totalement en ruines.
Des restes d’avant le traitement, d’avant cette découverte incroyable qui permet d’arrêter le vieillissement des cellules du corps humain.

Cette promesse écrite partout, le monde entier la connait : « Ganymed, et vous êtes presque éternel ».
Le vieux quartier, on ne l’a pas démoli, on ne l’a pas rasé, ce n’est pas important, on le laisse comme ça pour que l’on puisse faire la comparaison, la différence, pour faire la démonstration d’un monde nouveau.
Ce n’est pas le seul, les villes en sont bordées, pratiquement entourées. On dit que des errants vivent là-dedans, très peu en ont vu, personne n’a vraiment envie de les voir. Ils n’existent pas, officiellement.
On n’en parle pas non plus.
C’est comme une légende. Ça pourrait faire peur à des enfants, mais des enfants il n’y en a plus, plus du tout, depuis longtemps, on n’en veut plus, c’est tout.
Alors ça ne fait peur à personne, les errants. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de drame à cause d’eux, quelques vols quand même. Assez souvent on cherche les coupables, mais on ne les trouve pas, pas toujours.

L’Unité 34, elle, ne fait pas peur, bien au contraire, sauf à Anna qui y est entrée inquiète, tourmentée, soucieuse. Anna est là, pour quarante-huit heures officiellement, quarante-huit heures seulement. Les longs couloirs blancs et transparents de l’Unité 34 diffusent en boucle des projections, des films, sur la nature, sur cette planète qui voit la vie devenir longue et prospère. Les couloirs ne sont plus des couloirs mais d’immenses promenades à travers le monde.
Une musique douce, apaisante, parfois rythmée, mais jamais agressive, accompagne le chemin tout le long de ce rêve exposé.
Un parfum, aussi, suit le voyage.
Un champ de citronniers brille sous un soleil éclatant.
A travers le feuillage, les fruits jaunes luisent, dodus, pleins de fraîcheur. Le parfum de citron embaume un kilomètre de passage. Au bout, c’est un survol de montagne, des massifs rocheux et enneigés défilent. L’image se développe en hologramme, et continue sur l’autre mur, les cimes glissent sur les portes, sur les gonds, sur les poignées, les patients se retrouvent au beau milieu de cette beauté dévoilée et ils respirent les senteurs de bruyère, de coquelicot, de mauve musquée, de gentiane printanière. L’odeur d’un feu de bois chaleureux termine le vol et débarque sur une plage de sable bordée de palmiers.
Leurs ombres projetées sur la blancheur immaculée du rivage conduisent les regards vers l’océan turquoise. Ses vagues couleur d’émeraude frappent inlassablement la plage et s’affalent en une explosion d’écume pétillante et vivifiante.
Ça sent la fleur de tiaré, la vanille, le monoï.
Tout est fait pour qu’aucune idée sombre ne vienne gâcher le séjour des patients de l’Unité 34. Lorsqu’une séquence se termine, le message du laboratoire apparait lentement, fluorescent, changeant de couleur, « Ganymed, et vous êtes presque éternel ». Il se fait arc-en-ciel au final et s’évanouit lentement en se fondant dans le blanc, juste avant la première séquence du film suivant.

Anna parcourt tout ça, elle vient d’être injectée, scannée, radiographiée, examinée, explorée, détaillée, prélevée. Elle s’émerveille un peu et se rassure surtout. Elle suit des forêts tropicales et le chant de leurs oiseaux extraordinaires, elle débarque sur un marché coloré, et file le long des étals d’épices odorantes. Elle s’arrête devant un lac immense, un lac bleu, une eau calme, parfaitement plane.

Plus loin au bout, le soleil commence à descendre, et la surface se couvre d’or, de pourpre et de mauve. La caméra s’éloigne, elle s’élève et court le long des collines. Les images frôlent la pointe des pins, des mélèzes, elles descendent et ralentissent sur les rochers, les lichens.
Elles passent lentement sur des massifs de fleurs jaunes et violettes.

Anna rentre dans la chambre. Elle s’allonge. Elle passe sa main doucement le long de la paroi, près de son lit. Le mur en face, s’éclaire, s’anime. Bienvenue à l’Unité 34, choisissez votre programme.

Anna continue son voyage, elle choisit les îles, elle veut regarder et oublier. Elle ne veut pas réfléchir, elle veut que ça la remplisse, qu’elle n’ait rien à penser. Elle veut voir et écouter, surtout n’avoir aucune idée. Elle veut profiter de cet instant de paix.

Tout à l’heure, elle longera les couloirs, elle fera un autre chemin à travers ce spectacle qui lui est offert. Elle est inquiète toujours, elle ne peut pas s’arrêter de penser à son ventre, à ce qu’il y a dedans, peut-être.

Devant des centaines de poissons multicolores qui vont et viennent le long du corail, elle s’endort lentement. Elle rêve encore.
8
Chroniques du Premier Monde: Les Sept Pouvoirs de Phil Youss

Prologue à chapitre V (fournis par l'auteur)

Prologue

Naissance et destin du Premier Monde. Extrait de La Grande Histoire des origines et des destinées, dont certains passages, selon la légende, auraient été dictés par le grand Sen Kemeth lui-même.
Tout a commencé quand Sen Balkar, le dieu guerrier à tête de taureau et aux cornes d’airain, puissant seigneur de la Terre, parla à son frère Sen Halkar, le terrible dieu du Feu, au corps de braises et au visage de flammes. Ensemble, ils décidèrent de créer un monde à l’image de leur grandeur et de leur puissance. Ils commencèrent par pétrir la poussière céleste dans les flammes, lui donnant la forme d’un immense orbe incandes-cent que Sen Balkar sculpta ensuite selon sa fantaisie, façon-nant plaines, vallées et montagnes au gré de son humeur tourmentée. La gueule tonitruante des montagnes de feu cra-chait le cri exalté de Sen Halkar, et d’innombrables crevasses balafraient la Terre, laissant s’échapper de ses entrailles rou-geoyantes la fureur créatrice de ces dieux belliqueux.
Envieux de ses deux frères, Sen Baltor ne voulut pas laisser cette œuvre à leurs seules mains. Le redoutable dieu serpent bleu, seigneur des Eaux, enveloppa le monde dans d’épaisses nuées d’un noir violacé effrayant. Les puissants éclairs bleutés de son regard ensorceleur déchirèrent les cieux de toutes parts, et le ventre distendu de la voûte céleste se déchira, laissant un interminable déluge s’abattre sur toute la Terre. Ainsi, alors que la langue cristalline de Sen Baltor serpentait sur le flanc des montagnes et se faufilait dans les vallées, l’élément liquide étendit son empire sur ce monde naissant, formant un gigan-tesque océan autour d’un unique et immense continent zébré de rivières et ponctué de lacs.
C’est alors qu’intervint Sen Haltor, le grand dieu aigle, im-prévisible et impétueux maître de l’Air et des Vents. Craignant que les eaux ne provoquent une terrible guerre entre ses trois frères en engloutissant la Terre tout entière, il chassa de son souffle puissant les obscures nuées qui étouffaient le monde. Puis il ordonna aux vents de prendre possession des terres et des mers afin de mettre tous les éléments en harmonie. C’est ainsi que brises, alizés et autres forces éoliennes se mirent à parcourir le monde, le modelant à leur manière, tantôt par leurs caresses aériennes, tantôt par de terribles tempêtes, selon les états d’âme de leur divin maître.
La paix entre les dieux étant préservée, Sen Amrak décida alors d’éclairer ce monde pour mettre fin à l’oppressante obs-curité dans lequel il était plongé. De ses mains d’argent, le pai-sible seigneur de la Lumière et du Temps prit un peu de la mer-veilleuse lumière dorée qui rayonnait autour de son doux visage et en fit un orbe étincelant qu’il nomma « Soleil » et qu’il accro-cha au firmament. Puis il recouvrit le monde d’un dais d’azur et ordonna aux jours, aux nuits et aux saisons de se succéder en une ronde éternelle. Enfin, il façonna la Lune pour illuminer en douceur les cieux nocturnes, qu’il saupoudra de myriades d’étoiles scintillantes.
Sen Amrak permit ainsi à ses frères de contempler leur ma-jestueuse création, et ensemble, ils la baptisèrent « Premier Monde ». Mais ils réalisèrent bien vite que cette splendeur était triste, car stérile et dépourvue d’âmes. Ils se rendirent donc auprès de Sen Kemeth, le puissant dieu de la Vie, pour lui de-mander d’animer le Premier Monde d’une vie débordante et variée. Honoré par cette requête, le grand Sen Kemeth se mit aussitôt à l’ouvrage. Il réunit la force de la Terre, la chaleur du Feu, la douceur de l’Air et l’éclat de la Lumière, et les enchâssa dans la pureté et la vivacité de l’Eau. Il créa ainsi une goutte de la taille d’un poing et la baptisa « Dhar Kemeth », La Source de Vie. D’innombrables paillettes et filaments brillants, aux reflets changeants d’or, d’argent et de feu, virevoltaient en son centre. Leur lumière palpitait comme un cœur débordant de vie. Et chaque fois que Sen Kemeth soufflait sur la Source de Vie, une onde parcourait d’abord sa surface parfaite pour ensuite faire vibrer son cœur, duquel jaillissaient aussitôt des myriades d’étincelles animées de la Force Vitale. En se déversant sur le Premier Monde comme une pluie fertilisatrice, elles se trans-formaient en une merveilleuse diversité de créatures toutes plus fascinantes et plus magnifiques les unes que les autres. Les eaux se peuplèrent ainsi de tout un bestiaire aquatique, les terres se couvrirent de prairies et de forêts arpentées par d’innombrables animaux en tous genres, et les cieux devinrent le royaume d’une multitude d’oiseaux. Une fois cette œuvre achevée, le grand dieu de la Vie demanda à son frère Sen Maardak, le dieu sans visage de l’Ombre et de la Mort, d’accueillir dans son royaume de l’au-delà les âmes de toutes ces créatures, une fois leur temps accompli dans le monde des mortels.
Dans toute cette vie foisonnante, aucun être n’avait cepen-dant conscience de la beauté du monde ni de la puissance de ses créateurs. Les dieux en étaient très frustrés, car ils voulaient être adorés par des âmes capables de s’émerveiller de leur œuvre divine. Le seigneur de la Vie fit donc frissonner encore une fois Dhar Kemeth, engendrant ainsi les peuples de l’homme pour dominer le monde et vénérer les dieux. Les hommes bâti-rent des villes, fondèrent des royaumes et prirent possession du Premier Monde. Ils vécurent ainsi en harmonie et adorèrent les dieux pendant des millénaires. Malheureusement, certains dieux finirent par se lasser. Ils s’emparèrent de la Source de Vie et tentèrent d’engendrer leurs propres créatures. Leurs inten-tions n’étant pas pures, ils ne parvinrent à faire naître que monstres, chimères et autres gnomes innommables et malé-fiques, qui se répandirent sur toute la Terre comme de la ver-mine. Voyant que cela n’était pas bon pour les peuples de l’homme et le Premier Monde, Sen Amrak restitua Dhar Kemeth au grand seigneur de la Vie, qui décida de la faire disparaître après en avoir transféré les pouvoirs à un être sage pour que les hommes puissent régner en paix sur le monde.


Chapitre I

Le clan
La fin de la saison de l’Eau approchait. Verte et grasse, la steppe de l’Arazamir était parée de fleurs multicolores aux sen-teurs fraîches et variées. En ce milieu de matinée, un soleil déjà chaud dardait ses rayons sur la peau cuivrée et les longs che-veux noirs et lisses des cinq cavaliers qui menaient leur mon-ture et leurs chevaux de bât en file indienne sur la piste serpen-tant entre les collines. Chaussés de mocassins en peau de chèvre, ils n’avaient pour tout vêtement qu’un pantalon en cuir d’antilope des collines. Chacun d’eux était équipé d’un arc long accompagné d’un carquois bien garni, et à leur ceinture pendait le rashmî, ce redoutable sabre à large lame recourbée, emblé-matique des fiers guerriers holtaráns. Contrairement à ses compagnons, dont les cheveux étaient maintenus par un ban-deau rouge leur ceignant le front, l’homme qui ouvrait la marche avait le crâne rasé, à l’exception d’une longue mèche qui lui descendait du sommet de la nuque jusqu’au milieu du dos. Il arborait également une fine moustache et un bouc assez court. Ces attributs étaient les signes distinctifs d’un sarghaï, un chef de clan.
Les cinq hommes avaient forcé l’allure depuis que la grande colline de Rézà se profilait à l’horizon, car c’est là que leur clan les attendait. Soudain, un cri bref et strident retentit dans les cieux, attirant leur attention. Levant la tête, ils virent un ma-gnifique faucon, dont la silhouette majestueuse se détachait sur le bleu profond du ciel. Un large sourire éclaira le visage du sarghaï, qui stoppa son étalon pie noir. Il fouilla l’une des sa-coches qui pendaient sur les flancs de son cheval et en sortit un gros gant de cuir épais, dans lequel il enfila sa main droite. Il jeta de nouveau un œil vers le ciel et leva son bras ganté tout en émettant un long sifflement aigu. Le splendide oiseau de proie décrivit alors un grand cercle au-dessus des cavaliers et fondit sur eux en piqué pour venir se poser en douceur sur le bras de son maître.
— Ulva ! ma belle ! Te voilà ! Je parie que c’est ce sacré Bardán qui t’envoie à notre recherche ! s’exclama le sarghaï en lui caressant le dos et le poitrail.
Le faucon lui rendit cette marque d’affection en lui mordil-lant doucement le doigt de son bec puissant. L’homme ôta alors le collier orné d’une dent de loup qui pendait à son cou et le noua à la patte du noble rapace. Puis il fit un ample mouve-ment du bras pour lancer l’oiseau dans les airs.
— Va ! ordonna-t-il. Porte ce collier à Bardán pour lui an-noncer notre arrivée !
Tandis que l’oiseau s’envolait vers la grande colline de Rézà, les hommes se remirent en route en adoptant une allure soute-nue. Au soleil-roi, ils firent une brève halte, juste le temps de se restaurer, et aux alentours du trois-quarts-soleil, ils arrivèrent en vue du campement. À une cinquantaine de pas des premières yorkas, ces tentes en peaux de chèvres typiques du peuple holtarán, les cavaliers furent accueillis chaleureusement par les enfants, qui accouraient tous à leur rencontre. Le chef de clan glissa à bas de sa monture avec la souplesse d’un félin et se dirigea tout droit vers l’homme qui se tenait face à lui à côté de la première yorka. Ce dernier arborait une musculature aussi puissante que la sienne et portait la même coiffure, mais il avait le visage glabre. Le sarghaï s’arrêta à quelques pas de lui. Les deux hommes se dévisagèrent un instant, l’air menaçant, puis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour échanger une accolade virile et fraternelle.
— Le Vent te bénisse, Bardán, dit le sarghaï.
— Le Vent te bénisse, Borkán, mon frère.
— J’espère que Zorkaï n’a pas profité de mon absence pour te causer des soucis !
Borkán savait très bien que son frère n’était pas du genre à se laisser ennuyer par quiconque.
— Certainement pas ! s’esclaffa Bardán. Il était bien trop oc-cupé à concocter d’infectes potions avec… des queues de rats séchées, je crois bien.
— Par Sen Haltor ! Quand cessera-t-il ces immondes pra-tiques ? gronda le sarghaï.
— Bah ! pendant ce temps, il n’embête personne.
— Peut-être… Mais ces ignobles rituels ne sont bons que pour Shékrán et nos cousins du nord. C’est indigne de nous, les fils du Vent !
— Tu as raison, comme toujours, sarghaï, répondit Bardán avec un soupçon de provocation dans la voix et le regard.
— Bien ! reprit Borkán en se forçant à prendre un air irrité. Fais donc décharger les chevaux ! Je reviens dans quelques ins-tants pour…
Le sarghaï se figea instantanément en apercevant la jolie femme qui l’attendait, immobile, à une vingtaine de pas. Sa robe noire en cuir de chevreau épousait parfaitement sa sil-houette pour en souligner la délicieuse féminité. Ses beaux yeux noisette rayonnaient d’amour et de douceur, et ses superbes cheveux brun sombre brillaient au soleil et lui descendaient sur les épaules et dans le dos en longues ondulations aux cha-toyantes nuances cuivrées.
Après un instant passé à l’admirer comme s’il la voyait pour la première fois, Borkán courut jusqu’à elle et déposa un long baiser sur ses lèvres délicates en la serrant tendrement dans ses bras.
— Loria ! Ma Loria chérie ! Que le Vent te bénisse. Il te rend plus belle chaque jour.
— Ce n’est pas le Vent, c’est l’amour de mon sarghaï, répon-dit-elle de sa voix douce en posant la tête sur les puissants pec-toraux de son époux.
— Oh ! Loria ! comme je suis comblé de t’avoir pour femme.
À ce moment, un jeune garçon déboula de derrière les yorkas et vint se serrer contre le couple d’amoureux.
— Paaï ! Paaï ! Tu es de retour !
Le gamin avait les longs cheveux noirs et lisses du sarghaï. En revanche, sa peau claire, ses traits fins et l’ovale délicat de son visage étaient incontestablement ceux de la belle Loria. Il avait également les beaux yeux en amande de la jolie femme, même s’ils étaient beaucoup plus sombres.
Borkán le souleva d’un bras pour l’amener à sa hauteur tan-dis qu’il gardait l’autre bras autour de la taille de son épouse.
— Gundar ! mon fils ! Par tous les dieux ! voilà moins de deux lunes que je suis parti, et tu as encore grandi ! s’exclama-t-il.
— C’est parce qu’il sera grand, beau et fort comme son père, dit Loria.
— Tu as raison, répondit le sarghaï. D’ailleurs, continua-t-il en regardant Gundar, il est grand temps que je t’enseigne tout le savoir et les traditions des fils du Vent pour que tu sois prêt quand le jour sera venu pour toi de guider ce clan.
— Je vais être sarghaï ! Je vais être sarghaï ! s’écria joyeu-sement Gundar.
— Bien sûr ! Et je te propose même de commencer ton ap-prentissage dès dem…
— Je crois que le clan est impatient de découvrir ce que son sarghaï a ramené d’Aldaraï, coupa Loria sur un ton suave. Al-lons-y immédiatement ! poursuivit-elle en entraînant ferme-ment son époux par le bras.
La jolie femme ne voulait pas faire de leur fils un chef de clan. Les épreuves étaient difficiles et dangereuses, et pour Gundar, qui avait le sang arkolène de sa mère dans les veines, le clan risquait fort de se montrer encore plus exigeant que de coutume. Borkán était certain que Gundar était assez fort pour surmon-ter tous les obstacles, mais il savait que convaincre son épouse serait une épreuve autrement plus ardue et qu’il devrait faire preuve de patience et de persuasion. Aussi, la suivit-il docile-ment pour accomplir son devoir de sarghaï. Au passage, il adressa à son fils un discret hochement de tête accompagné d’un rapide clin d’œil malicieux pour lui signifier que son ap-prentissage commençait sans délai par l’écoute et l’observation.
C’est donc religieusement que Gundar écouta son père pré-senter les marchandises qu’il avait ramenées du grand marché permanent d’Aldaraï. Il y avait des perles de Miklas, de luxueuses étoffes de Daram, du vin de Tamriya, des épices de Galor, des sacs de blé des grandes plaines de Mozlar, des armes et des outils de Rolasgüll, et bien sûr, du précieux sel de Zarris. Tous ces noms, couleurs et senteurs emportaient toujours Gun-dar dans des rêves de pays exotiques peuplés de merveilleuses créatures. Mais cette fois-ci, c’était différent. Le jeune garçon se voyait déjà en chef de clan, menant une grande caravane jusque dans ces lointaines contrées. Cette rêverie ne l’empêcha cependant pas de noter l’habileté avec laquelle Borkán saisissait chaque occasion de faire valoir ses talents de négociateur. Et lorsqu’il présentait un article qu’il avait dû payer au prix fort, il s’arrangeait toujours pour rebondir immédiatement sur une affaire particulièrement juteuse.
Quand l’inventaire fut terminé, Borkán alla jusqu’à son éta-lon et ouvrit l’une des fontes. Il en sortit un sac de toile fermé par une cordelette qu’il dénoua avec moult précautions. Il plon-gea la main dans le sac et en retira une pièce de tissu. Il s’avança jusqu’à Loria et laissa l’étoffe se déployer en l’apposant contre les épaules de son épouse, révélant ainsi une superbe robe de soie écarlate rehaussée de fines lignes roses, orange et dorées. Le visage de sa belle épouse s’illumina, et une larme d’émotion lui perla au coin de l’œil.
— Cette… cette robe est magnifique ! bégaya-t-elle d’une pe-tite voix tremblante. Elle a dû te coûter très cher…
— Rien n’est trop cher ni trop beau pour l’amour de ma vie, répondit Borkán en la serrant tendrement dans ses bras.
Ils restèrent ainsi un petit moment l’un contre l’autre, puis Borkán la prit par la main, et ils se dirigèrent du pas noncha-lant des amoureux vers leur yorka. Lorsqu’ils s’aperçurent que Gundar les suivait, ils s’arrêtèrent un instant et se retournè-rent. Comprenant à leur regard qu’il leur rendrait un immense service en se trouvant une occupation un peu plus loin, le jeune garçon entreprit d’aller inspecter les préparatifs du grand re-pas prévu pour le soir pour fêter le retour de la caravane. Il partit donc en direction de la kamla, la grande tente circulaire en peaux de chèvres et de bisons des steppes, qui trônait au centre du campement. Lors des festivités et des conseils de clan, elle accueillait le sarghaï et ses proches, les représentants des principales familles, et les invités de marque.
En arrivant près de la kamla, Gundar remarqua les deux gros cochons sauvages à l’origine du délicieux parfum de viande grillée et d’herbes aromatiques qui aurait pu le guider jusque-là les yeux fermés. Ils rôtissaient au-dessus d’un grand feu, dont les flammes redoublaient d’intensité chaque fois que la graisse ruisselante s’égouttait sur les braises. L’homme qui surveillait attentivement la cuisson fit pivoter la broche d’un quart de tour, puis il arrosa copieusement les bestiaux à l’aide d’une louche qu’il venait de plonger dans une marmite fumante disposée sur un petit foyer juste à côté.
— Dis, Zorán : qu’est-ce qu’il y a dans cette marmite ? de-manda Gundar, dont l’intérêt pour la cuisine semblait soudain éveillé par les odeurs alléchantes qui embaumaient l’air.
— Gundar ! Tu tombes à pic ! J’avais justement besoin d’aide, répondit le cuisinier avec un grand sourire.
— C’est quoi, la sauce dans cette marmite ? insista le jeune garçon.
— Un secret qui ne peut être révélé qu’à un cuisinier che-vronné, rétorqua Zorán d’un air taquin en se délectant de la mine renfrognée de Gundar, qui ne supportait pas d’être con-trarié. Bien sûr, si tu me montrais tes talents en la matière, je ne pourrais que me réjouir d’avoir un confrère avec qui parta-ger mes secrets les plus succulents, continua-t-il malicieuse-ment.
Gundar ouvrit de grands yeux étonnés et intéressés.
— Voyons…, continua Zorán, il faut d’abord retourner les galettes de blé, là-bas, sur les pierres plates. Attention ! C’est brûlant ! ajouta-t-il alors que le jeune garçon se précipitait déjà vers lesdites galettes.
Gundar n’avait jamais prêté attention aux arts culinaires, mais comme il était très dégourdi, il s’acquitta rapidement et efficacement de cette tâche. Puis il retourna auprès du cuisinier en affichant une expression de fierté montrant clairement qu’il s’estimait désormais digne de partager ses plus grands secrets. Zorán ne l’entendait toutefois pas de cette oreille. Ignorant l’attitude orgueilleuse du jeune marmiton, il lui trouva une autre mission.
— Bien ! Voilà du bon travail ! Maintenant, va me chercher la jarre, là-bas ! ordonna-t-il en désignant du doigt un gros récipient de terre cuite posé près de l’entrée de la yorka où étaient rangés tous ses ingrédients et ustensiles.
Gundar baissa les yeux de déception et de colère. Il ne dit rien, mais il ne put empêcher sa contrariété de s’afficher au grand jour sur sa frimousse, pour le plus grand amusement de Zorán. Il alla prendre la jarre en question d’un pas énergique, en traî-nant les pieds pour faire voler la poussière, et la ramena à Zorán. Celui-ci haussa un sourcil, faisant mine de réfléchir un instant, puis il prit le récipient.
— Je dois bien reconnaître que ton efficacité m’impressionne beaucoup. Je ne peux donc que t’admettre dans le cercle très fermé des grands cuisiniers de mon rang, déclara-t-il sur un ton solennel.
Le visage paré d’un large sourire de victoire, Gundar suivit Zorán jusqu’à la marmite où bouillonnait cette fameuse sauce qui l’intriguait tant. Le cuisinier ouvrit la jarre que le jeune gar-çon venait de lui ramener et versa une partie du miel qu’elle contenait dans la sauce. Ce faisant, il expliqua à son nouvel apprenti la recette de cette préparation qui servait à parfumer la viande et à préserver son moelleux durant la cuisson. Puis il lui confia ses secrets pour la confection des galettes de blé, avant de le conduire près d’un gros chaudron pour lui ap-prendre à cuisiner le jarmaï, une plante abondante dans tout l’Arazamir et dont les grosses racines blanchâtres devenaient délicieusement fondantes et sucrées après une longue cuisson à feu doux.
Zorán se laissa ainsi emporter par sa passion et s’épandit en explications détaillées. La curiosité de Gundar fut satisfaite bien au-delà de ses espérances, et les interminables commentaires du cuisinier eurent vite raison de sa patience. À la décharge du brave homme, il faut dire que le jeune garçon avait un carac-tère bouillant, et que la patience n’était pas son point fort. Aus-si, lorsque Zorán entreprit de faire tourner de nouveau les co-chons sauvages au-dessus du foyer, Gundar en profita pour s’éclipser discrètement et se faufila entre les yorkas jusqu’à la kamla. Les deux grandes peaux de bisons des steppes qui fai-saient office de portes étaient rabattues pour en interdire l’accès, car il était défendu d’y pénétrer en l’absence du sarghaï. Le jeune garçon le savait très bien, mais ce jour-là, la tentation était trop grande pour y résister. Non pas pour découvrir l’intérieur, qu’il avait déjà vu à maintes reprises, mais plutôt pour y entrer seul, comme un chef de clan.
Après un rapide coup d’œil circulaire pour s’assurer que per-sonne ne l’observait, Gundar se glissa furtivement entre les deux peaux de bisons, qui se refermèrent sans bruit derrière lui. Pour faire entrer un peu de lumière, il releva le coin de l’une d’elles, puis il s’avança sur les tapis épais et moelleux qui cou-vraient entièrement le sol et alla s’installer tout au fond. Des images de contrées exotiques peuplées de créatures étranges et fantastiques se mirent à défiler devant ses yeux à mesure que son regard se posait sur les coussins multicolores disposés sur tout le pourtour de la tente. Se laissant emporter dans ce voyage onirique, il finit par s’assoupir et ne s’éveilla que lorsque ses parents entrèrent à leur tour. Vêtue de la superbe robe de soie que Borkán venait de lui offrir, sa mère était si resplendis-sante qu’il eut l’impression d’avoir face à lui une princesse sor-tie tout droit de ses rêves exotiques. En revanche, son père lui parut nettement moins romantique lorsqu’il s’adressa à lui pour le gronder :
— Gundar ! qu’est-ce que tu fais là ? Ne sais-tu donc pas qu’il est interdit d’entrer ici quand je n’y suis pas ?
Son fils le regarda, muet, l’air contrit.
— Si tu veux devenir un sarghaï, tu dois montrer l’exemple et respecter les règles ! Tu ne me laisses pas le choix. Je suis obligé de te punir. Fiche le camp d’ici ! Tu n’assisteras pas au repas du clan ce soir !
Le jeune garçon se leva d’un bond et sortit de la tente aussi vite qu’il le put pour cacher les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Et voilà où nous mène ton désir de faire de lui un sarghaï, lança Loria à son époux sur un ton de reproche.
Borkán s’apprêtait à protester, mais il se ravisa, préférant se taire en raison de la position inébranlable de son épouse sur cette question. Il s’installa sur le grand coussin qu’occupait son fils un instant plus tôt, et Loria s’assit à sa gauche. Les membres du clan autorisés à prendre le repas dans la kamla entrèrent alors à tour de rôle, en commençant par Bardán, qui vint se placer à la droite de son frère.
Quand Zorkaï entra, Borkán ne put réprimer une grimace d’irritation. Le sorcier était originaire d’un clan de la région de Rogaï, au nord. Il en avait été chassé pour ne pas avoir su gué-rir la seconde épouse du sarghaï d’une terrible fièvre de poitrine. Au fil des siècles, les Holtaráns du nord avaient progressive-ment adopté les croyances et les pratiques barbares du très puissant sorcier Shékrán, qui s’était autoproclamé sarghaï su-prême de tous les clans du nord. Ils s’étaient ainsi éloignés de leurs frères du sud, qui, eux, étaient restés fidèles à leurs tradi-tions ancestrales. Aussi, même s’il reconnaissait son dévoue-ment et ses talents pour soigner les blessures et les maladies, Borkán ne supportait pas les incessantes critiques de Zorkaï sur les coutumes du clan.
Une fois tous les convives installés, Zorán apporta un grand plat garni de généreuses tranches de viande, dont le fumet émoustillait les papilles. Tandis que le cuisinier servait le sarghaï et son épouse, Gundar entra à son tour. Il fit quelques pas en chancelant sous le poids d’un énorme plat débordant de racines de jarmaï, mais il se rattrapa bien vite et s’avança vers ses parents, la tête haute et le pas assuré. Zorán lui céda alors la place en lui adressant un discret clin d’œil malicieux. Selon la coutume, le jeune garçon servit son père en premier, sous l’œil ravi de Loria.
Lorsqu’ils eurent terminé le service, le cuisinier et son jeune apprenti se dirigèrent vers la sortie, mais Borkán interpella Gundar :
— Tu as fait du bon travail, mon fils. Tu peux venir re-prendre ta place auprès de nous. Tu l’as méritée.
— C’est que… j’ai promis à Zorán de l’aider toute la soirée, hésita le jeune garçon, tiraillé entre l’envie de retrouver sa place et celle d’honorer sa promesse.
— Ne t’inquiète pas pour moi, le rassura Zorán. Tu as fait le plus difficile, et je crois bien que je pourrai survivre seul à ce qu’il me reste à faire.
Fier de sa prestation, Gundar alla donc vite s’asseoir près de sa mère sans se faire prier, et Borkán prononça la formule of-ficielle que chacun attendait pour commencer à manger :
— Que le Vent bénisse ce repas et tous ceux qui le partagent ! Et qu’il bénisse aussi ces cochons sauvages pour le don de leur vie.
Tous les convives reprirent en chœur la formule, à l’exception de Zorkaï, qui préféra glisser une de ses petites piques de provocation :
— Ce n’est pas au Vent, mais au grand seigneur Sen Haltor qu’il faut adresser vos prières.
— Le Vent est Sen Haltor, répliqua sèchement Algán, le doyen du clan, qui, lui non plus, n’aimait pas beaucoup le sor-cier.
— Blasphème ! s’écria ce dernier. Le tout-puissant Sen Haltor est bien plus que…
— Mangeons, mes amis ! s’exclama Borkán, pour couper court à cet échange. Dis-moi, Bardán : combien de yokis as-tu attrapés pendant mon absence ?
Le frère du sarghaï enchaîna bien vite sur ses exploits de chasseur pour clouer définitivement le bec du sorcier, et le repas se déroula ainsi dans le calme et la bonne humeur. Borkán ra-conta des anecdotes amusantes sur ses négociations commer-ciales à Aldaraï, et les invités lui rapportèrent les menus évé-nements qui avaient rythmé la vie du clan pendant son absence.
Le lendemain, la matinée était déjà bien entamée quand Gundar ouvrit les yeux. La douce chaleur du soleil pénétrait par l’ouverture de la yorka. Assise près de lui, Loria raccommodait une vieille robe de laine qu’elle appréciait tout particulièrement pour sa chaleur pendant la saison froide.
Le jeune garçon s’étira nonchalamment, se leva, embrassa sa mère et prit une galette de blé pour se rassasier. C’est alors que son père entra.
— Ah ! Gundar ! tu es levé. C’est parfait, dit-il. J’ai beaucoup de choses à te montrer, aujourd’hui. À ce moment de la journée, les yokis sont en pleine activité. C’est maintenant qu’il faut…
— Prendre ta leçon de culture générale, enchaîna rapidement Loria avec un sourire radieux.
Borkán resta bouche bée devant l’élégance avec laquelle son épouse venait de réduire à néant sa tentative d’entreprendre la formation de leur fils. S’avouant vaincu, il se contenta de sortir de la tente en éclatant de rire. En revanche, Gundar, lui, ne cacha pas sa déception.
— Maaï ! pourquoi tu veux pas me laisser aller chasser les yokis avec Paaï ? gémit-il.
— Tu sais, Gundar, répondit doucement Loria, quand j’étais enfant, j’ai eu la chance de suivre un enseignement normale-ment réservé aux familles puissantes. Mon père adoptif venait de reprendre le comptoir commercial de Tarkenn. Au fil du temps, il en a fait une affaire très rentable et un lieu d’échanges incontournable sur la grande route commerciale. Mais à l’époque, les affaires n’étaient pas florissantes, et il a dû faire d’énormes sacrifices pour me payer cette éducation. Aujourd’hui, il est de mon devoir de te transmettre ce que j’ai appris. Quant à toi, je sais bien que tu veux un jour succéder à ton père, mais pour le moment, je t’interdis de négliger mon enseignement.
Gundar ne parut pas vraiment convaincu, mais comme il aimait et respectait infiniment sa mère, il s’assit à ses côtés sans protester.
— Bien. Aujourd’hui, nous allons étudier la mesure du temps, entama Loria. Chez nous, les Holtaráns, nous comptons en lunes. Une année comporte environ treize lunes, et nous distin-guons une saison froide, une saison chaude et deux saisons intermédiaires. Quant à la journée, elle commence par le soleil levant et se termine par le couchant. Le moment où le soleil est au zénith s’appelle le soleil-roi. En milieu de matinée, nous avons le quart-soleil, et à mi-chemin entre le soleil-roi et le cou-chant, nous avons le trois-quarts-soleil.
Ne manifestant pas le moindre intérêt pour ces explications, Gundar garda le regard baissé en affichant une moue d’agacement particulièrement explicite. Mais c’était peine per-due, car sa mère l’ignora superbement.
— En revanche, poursuivit-elle, il y a bien longtemps, l’empire eldrìn a imposé à tous les peuples d’occident le calen-drier arkolène, que tout sarghaï se doit de connaître pour ses longs voyages dans des contrées lointaines, poursuivit-elle en appuyant bien sur ces derniers mots.
Son fils releva alors la tête, les yeux soudain brillants de cu-riosité et d’intérêt.
— Ce calendrier est basé sur la septaine, c’est-à-dire une série de sept jours, continua Loria avec un discret sourire de satis-faction. Il y a un jour pour chaque dieu. Et de la même façon, dans l’année, il y a sept saisons. La première est celle du dieu de la Terre, Sen Balkar, car elle correspond à la période où la terre commence à s’éveiller après les grands froids. Ensuite, vient la saison de l’Eau, du dieu Sen Baltor, quand l’eau coule à flots dans les rivières pour redonner la vie. Elle est donc tout natu-rellement suivie par la saison du grand seigneur de la Vie, Sen Kemeth. C’est le moment où la vie foisonne et prospère. Les fruits mûrissent partout et la terre donne le blé. Puis vient la saison de Sen Amrak, le dieu de la Lumière et du Temps, parce que c’est la période où la nature se pare de merveilleuses couleurs pour nous rappeler que le temps de l’abondance touche à sa fin. Après quoi arrivent les saisons les plus rudes. D’abord, celle de Sen Haltor, le puissant dieu du Vent, car le mauvais temps et les tempêtes reviennent. Ensuite, c’est au tour du sei-gneur de l’Ombre et de la Mort, Sen Maardak, d’étendre sa domination sur le monde. Pendant cette saison, les journées sont très courtes, tristes et sans lumière. Enfin, l’année se ter-mine par la saison du Feu, en l’honneur de son dieu, Sen Halkar. C’est le moment où le froid oblige les hommes à rester dans leur maison autour du foyer protecteur. Et ainsi, une nouvelle année peut recommencer. Chaque saison com-porte sept septaines, sauf celle de la Vie, qui en possède dix, car c’est la plus importante. Quant au premier jour de l’année, il n’appartient à aucune saison ni à aucune septaine, car il est dédié à tous les dieux. Il se nomme Sen Rel.
— Et comment s’appellent les autres jours ? demanda Gun-dar.
— Les jours de la septaine portent aussi les noms des dieux, dans le même ordre que les saisons : Balkar Rel, Baltor Rel, puis Kemeth Rel, et ainsi de suite. Par exemple, aujourd’hui, nous sommes le sixième Halkar Rel de la saison de l’Eau.
— Et… Kemeth Rel est plus long que les autres jours, lui aus-si ? s’enquit naïvement le jeune garçon.
— Oh ! non ! tous les jours ont la même durée, répondit sa mère en riant tendrement. Chaque jour est découpé en vingt-quatre parties égales que l’on appelle des heures. Le soleil-roi se nomme midi, et le milieu de la nuit est appelé minuit.
Gundar resta un instant concentré pour intégrer ces nou-velles connaissances, puis il revint sur un détail qui avait rete-nu son attention :
— Tu as parlé de l’empire eld… eldr…
— L’empire eldrìn, oui.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les Eldrìns sont un peuple noble et sage. Autrefois, des impératrices eldrìnes faisaient régner la paix et la justice dans tous les royaumes de l’ouest.
— Pourquoi il n’y en a plus, maintenant ?
— C’était il y a vraiment très longtemps, et on ne m’a pas enseigné l’histoire ancienne de l’empire et des royaumes d’occident. Je ne saurais donc répondre à ta question. Bien. À présent, tu peux aller t’amuser. Tu as bien travaillé.
Gundar ne se fit pas prier et sortit aussitôt de la yorka. Il dé-ambula un peu comme une âme en peine dans le campement avant d’aller s’asseoir, l’air boudeur, sur une grosse pierre non loin de son ami Zorán, qui le salua avec cet air jovial dont il semblait ne jamais se départir.
— Tiens ! Voilà mon jeune apprenti. Qu’est-ce qui t’amène ce matin ?
N’ayant pour toute réponse qu’un long silence, le cuisinier vint s’asseoir près de son jeune ami.
— En voilà une triste mine ! dit-il. Tu sais que nous parta-geons déjà de grands secrets tous les deux. Tu peux donc tout me dire.
— Ma mère ne m’aime pas, grommela Gundar d’une voix tremblotante, une larme lui perlant au coin de l’œil.
— Ne dis pas une chose pareille ! le réprimanda Zorán en haussant fortement la voix.
Décontenancé par cette réaction aussi vive qu’inattendue, Gundar leva un visage surpris et inquiet vers le cuisinier.
— Ta mère est la femme la plus courageuse et la plus dévouée que je connaisse, poursuivit ce dernier d’une voix plus douce. Je suis certain qu’elle t’aime plus que tout au monde et qu’elle fe-rait n’importe quoi pour ton bonheur.
— Alors, pourquoi elle veut m’empêcher de devenir sarghaï ? Ce matin, je devais apprendre à chasser les yokis avec Paaï, et elle m’a obligé à rester avec elle !
— Ah ! c’est donc ça ! répondit le cuisinier. Tu sais, Gundar, être chef de clan est très difficile et n’a pas que des avantages. Pour ma part, je ne voudrais l’être pour rien au monde. Mais je ne crois pas que ta mère veuille t’en empêcher. Elle a simple-ment peur pour toi et elle veut t’assurer le meilleur avenir pos-sible. Tu dois écouter ses leçons avec attention, car elle peut t’apprendre beaucoup de choses importantes que personne ici ne connaît, pas même ton père.
Gundar cessa de pleurnicher et un faible sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Et si tu penses que la chasse aux yokis est un art que doit absolument maîtriser tout sarghaï digne de ce nom, continua Zorán, je te déconseille fortement d’en faire l’apprentissage avec ton père. Avec tout le respect que je lui dois, il est certai-nement le plus piètre chasseur de yokis de tout l’Arazamir.
Sur ces mots, Gundar adressa au cuisinier un regard morne et rempli de déception, accompagné d’une moue de dégoût et de découragement.
— Le meilleur chasseur de yokis… c’est moi ! s’empressa d’ajouter Zorán en bombant fièrement le torse et en arborant un large sourire qui lui barrait le visage d’une oreille à l’autre.
— C’est vrai ? demanda Gundar sur un ton vif et plein d’espoir.
— Bien sûr ! assura le cuisinier. D’ailleurs, je t’invite à venir le vérifier par toi-même en m’accompagnant ce soir, après le trois-quarts-soleil.
Totalement réconforté, le jeune garçon partit gambader dans tout le campement, tout excité à l’idée d’aller chasser ces fameux yokis.
Peu après le trois-quarts-soleil, Gundar alla donc retrouver Zorán. Celui-ci lui confia un sac de toile fermé par une corde-lette et l’emmena dans les collines. En chemin, il commença à dévoiler ses secrets de chasseur :
— Tu as raison de t’intéresser aux yokis. Ces petites mar-mottes sont très précieuses pour nous. Leur viande est déli-cieuse, et surtout, leur magnifique fourrure se vend très cher, de l’empire Urzaka jusqu’au Dollrünn-Skarg en passant par le royaume d’Arkol. Comme tout sarghaï se doit de le faire, ton père les chasse avec ses faucons. C’est une chasse noble et diffi-cile, mais personnellement, je ne la trouve vraiment pas effi-cace. Le rapace n’en attrape pas beaucoup, et ses serres abî-ment souvent la fourrure. Et surtout, ton père les chasse le ma-tin. C’est le moment où ils sont les plus actifs mais aussi les plus vigilants. Son pauvre faucon se fait vite repérer par les guetteurs, et il revient souvent bredouille. Moi, je préfère poser des pièges en fin de journée. Les yokis sont dans leurs terriers en attendant la nuit pour s’activer de nouveau. Il me suffit de placer des collets aux bons endroits, et je n’ai plus qu’à revenir le lendemain avant le quart-soleil pour ramasser ceux qui se sont fait prendre.
Joignant le geste à la parole, Zorán s’arrêta et ouvrit le sac que portait Gundar pour en sortir les collets en question.
— Bien ! Maintenant, passons à la pratique ! Suis-moi ! re-prit le chasseur en grimpant vers le sommet de la colline.
Après avoir posé les pièges aux endroits stratégiques dési-gnés par Zorán sur la colline et celles environnantes, Gundar rentra assez tard et fourbu. Il alla directement se coucher et s’endormit comme une masse. Cette nuit-là, ses rêves furent peuplés de yokis courant en tous sens ou plongeant dans leur terrier pour échapper à un immense oiseau de proie s’abattant sur eux.
Le lendemain matin, le jeune garçon fut réveillé en sursaut par des cris. Il bondit instantanément hors de la yorka et vit un homme qui approchait en courant et en hurlant.
— On nous a volé des chevaux ! On nous a volé des chevaux !
Borkán, qui était occupé à entretenir son arc, se leva et tenta de calmer l’individu :
— Par les colères du Vent, Alékán, cesse de crier ainsi ! Ra-conte-moi plutôt ce qui s’est passé.
— Ce matin, quand je suis allé m’occuper des chevaux, j’ai vu tout de suite qu’il en manquait au moins une dizaine. J’ai d’abord pensé qu’ils s’étaient éloignés du troupeau. Je les ai donc cherchés dans les collines. Et j’ai fini par retrouver leurs traces… avec des empreintes de chevaux montés par des cava-liers ! Ils étaient quatre. Ils sont partis vers l’est avec quatorze de nos bêtes.
— Bon sang ! pesta Borkán. En revenant d’Aldaraï, nous n’avons rencontré que le clan de Namrishkaï. Ce sont forcé-ment eux qui ont fait le coup !
Il réfléchit un court instant avant d’ordonner à Alékán de rassembler le clan pour la guerre, puis il entra dans sa tente pour prendre ses armes. Il en ressortit quelques instants plus tard et se dirigea d’un pas rapide vers la kamla, suivi de son épouse. Inquiet, Gundar leur emboîta le pas.
Lorsque tout le monde fut rassemblé, le sarghaï prit la pa-role :
— Mes frères ! Cette nuit, les hommes du clan de Namrishkaï nous ont volé quatorze chevaux. C’est un acte indigne de fils du Vent ! Mais nous allons récupérer notre bien ! Leur campement est à deux jours de cheval. Nous partons aujourd’hui même. Je veux la moitié des hommes avec moi ! cria-t-il en brandissant son arc.
Instantanément, tous les guerriers dans la force de l’âge s’avancèrent vers lui comme un seul homme, mais Bardán in-tervint :
— Pardonne-moi, sarghaï, mais ne faudrait-il pas d’abord réunir le conseil des anciens ?
Voyant son sarghaï embarrassé par cet argument, auquel il n’avait rien à opposer, Algán s’exprima sans attendre sur la question :
— En tant que doyen du clan, je déclare que l’urgence de la si-tuation justifie la décision de notre bien-aimé sarghaï, et je l’approuve. Si quelqu’un s’y oppose, qu’il le fasse savoir sur-le-champ.
Le vieil homme n’ayant pour toute réponse qu’un silence unanime, Borkán se tourna vers Zorkaï et lui demanda de pro-céder au rituel de la guerre. Ces situations étaient toujours jouissives pour le sorcier, qui se délectait de voir ce sarghaï qui ne l’aimait pas contraint de s’en remettre à ses pouvoirs. Mais il n’en profitait jamais pour l’humilier et remplissait toujours son devoir avec une grande conviction et une sincérité non feintes. Il ne laissa donc rien paraître de sa joie intérieure et commença aussitôt la cérémonie.
Tandis que le sorcier prononçait ses premières incantations magiques en tendant les bras vers le ciel, Gundar se fraya un chemin dans l’assemblée pour être aux premières loges, car il ne voulait pas rater une miette du rituel. Il en avait souvent entendu parler quand les anciens racontaient leurs exploits guerriers d’antan, mais il n’avait jamais eu l’occasion d’y assis-ter, car la vie du clan était paisible depuis bien des années.
Quand les tambours commencèrent à battre en cadence comme un cœur géant, le jeune garçon sentit sa poitrine se mettre à vibrer au rythme de leur son grave. C’était comme si la peau de bison des steppes de ces instruments lui transmettait toute la force de ces splendides animaux lorsqu’ils chargent en troupeau. Soudain, Zorkaï haussa la voix, se mit à gesticuler davantage et jeta une poignée d’une mystérieuse poudre dans le feu, faisant jaillir une gerbe d’étincelles multicolores. Les hommes qui allaient partir au combat commencèrent alors à revêtir leurs peintures de guerre. Au fur et à mesure qu’ils tra-çaient les motifs sacrés rouges, blancs et noirs sur leur corps, leur regard devenait plus déterminé et plus sauvage. Les sym-boles magiques qui ornaient leur visage, leur torse et leurs bras semblaient leur insuffler une puissance surnaturelle. Gundar était tellement impressionné de voir ainsi se métamorphoser en redoutables guerriers ces hommes d’ordinaire si pacifiques, qu’il faillit ne pas reconnaître son ami Zorán lorsqu’il croisa son regard résolu et impitoyable.
C’est alors que le rythme des tambours s’accéléra, et le sor-cier, dont les yeux étaient exorbités, entama une danse étrange. Les hommes se mirent à frapper leur bouclier en cadence avec les tambours au point d’en faire trembler le sol. Après quelques minutes, le rythme devint encore plus frénétique, et Zorkaï hur-la de nouvelles formules magiques pendant un moment avant de s’immobiliser brusquement. Au même instant, les tambours et les boucliers se turent. Dans un silence absolu et inquiétant, le sorcier embrassa l’assemblée d’un regard dément, puis il poussa un cri féroce que tous les hommes reprirent en chœur en brandissant leur rashmî avant de se mettre en selle pour partir au galop dans un concert de cris de guerre.
Gundar resta planté là encore un moment, sans réaction, comme hypnotisé. Quand la poussière soulevée par le départ des cavaliers fut dissipée, il ne réalisa même pas que tous les autres étaient retournés à leurs tâches quotidiennes. Il se remémorait chaque détail et revoyait chacun de ces visages si familiers de-venus soudain si menaçants. Comment de simples paroles, danses et peintures pouvaient-elles ainsi transformer tous ces hommes ? Cela l’intriguait d’autant plus qu’il était persuadé qu’il n’y avait rien de magique là-dessous. D’ailleurs, sans même savoir pourquoi, il ne croyait pas du tout à la magie. Malgré l’attitude peu amène du sorcier, il décida donc d’aller le voir pour éclaircir cette question. En se retournant, il sursauta en voyant que Zorkaï l’observait. Il hésita d’abord un instant, puis s’avança d’un pas décidé et l’air déterminé, comme un fu-tur sarghaï. Mais une fois arrivé devant cet homme étrange, il fut impressionné par son regard ardent et perdit toute conte-nance. Comme le sorcier se contentait de le dévisager en cares-sant doucement sa longue barbe noire hirsute et effilochée, Gundar sentit un malaise l’envahir, mélange de timidité, de gêne et de honte. Il était pourtant hors de question de perdre la face et de repartir sans avoir pu sortir une parole ! Il se lança donc pour mettre un terme à cette intolérable situation :
— Dis, Zorkaï : à quoi ça sert les danses bizarres que tu fai-sais tout à l’heure ?
— Ce sont des danses magiques pour invoquer la puissance des dieux et la transmettre aux hommes, répondit le sorcier.
— La magie, ça n’existe pas ! rétorqua fermement Gundar.
— Voilà une position bien arrêtée pour un si jeune garçon, répliqua Zorkaï. Qu’est-ce qui te permet d’affirmer cela ?
— Euh… je… je sais pas. Mais je suis sûr que c’est pas avec de la magie que tu as changé les hommes en guerriers !
— Tu es malin, reprit le sorcier avec un petit sourire amusé. Ce que tu dis est vrai… en partie. Ça dépend de ce que l’on en-tend par magie. Il y a trois sortes de magie. D’abord, il y a celle que je viens d’employer. Il suffit de faire croire aux hommes qu’ils sont investis d’une puissance magique quelconque pour réveiller toute la force qui est en eux. C’est pareil avec les po-tions que je prépare pour guérir les maladies. Elles contiennent des ingrédients magiques qui décuplent l’effet des vraies subs-tances médicinales, simplement en persuadant le malade qu’une force divine vient le guérir. Ensuite, il y a la magie de spectacle. Ce sont juste des tours pratiqués par des magiciens de foire et destinés à distraire et duper les gens simples. Et en-fin, il y a la vraie magie. Crois-moi, elle existe bel et bien. C’est une voie puissante et dangereuse que peu d’hommes sont ca-pables de comprendre et de suivre. Je m’y suis essayé. Je dois reconnaître que je n’étais pas très doué pour jeter des sorts. Mon ancien maître m’a cependant appris à percevoir et à sen-tir des choses cachées au commun des mortels.
Gundar était particulièrement fier de lui pour avoir vu juste au sujet du rituel. En revanche, le discours de Zorkaï à propos de la vraie magie le dérangeait. Tout ce que lui enseignait sa mère était logique et rationnel. Il était donc parfaitement im-pensable que de puissantes et mystérieuses forces puissent être à l’œuvre autour de lui sans qu’il puisse les comprendre ni même les percevoir. Il aurait bien aimé creuser cette question pour s’entendre dire qu’il avait raison et être rassuré, mais ce sorcier maigre et au visage anguleux le mettait décidément trop mal à l’aise. Aussi, préféra-t-il retourner auprès de sa mère en se disant que Zorkaï devait sûrement se tromper ou lui mentir pour l’impressionner ou l’effrayer.
Après cinq longues journées, qui parurent une éternité à Lo-ria et à son fils, les guerriers rentrèrent au campement avec tous les chevaux qui avaient été volés. Huit hommes étaient blessés, dont un assez sévèrement. Borkán, qui avait une en-taille peu profonde au niveau de l’épaule gauche, fit immédia-tement rassembler tout le clan et prit la parole. Il fit d’abord l’éloge du sorcier pour ses incantations, puis il félicita ses hommes pour leur courage et leur détermination.
Dès qu’il eut terminé, Loria se précipita vers lui et se jeta dans ses bras. Alors qu’ils s’embrassaient tendrement, Zorkaï, qui se dirigeait vers les guerriers blessés, s’arrêta net juste à côté d’eux, l’air troublé. On eût dit que quelque chose le tracas-sait et qu’il cherchait la cause de ce malaise. Il se mit à fixer Loria d’un air étrange et après un bref instant, il sembla éprouver une grande surprise mêlée d’inquiétude. Puis son vi-sage se crispa et ses yeux s’écarquillèrent lentement, comme si une terreur sourde l’envahissait progressivement.
— Qu’as-tu donc ? Pourquoi regardes-tu mon épouse ainsi ? lui demanda le sarghaï sur un ton acerbe.
Comme le sorcier restait perdu dans ses pensées et ne ré-pondait pas, Borkán haussa la voix.
— Parle, voyons !
— Eh bien, sarghaï, je… comment dire… en passant près de ta compagne, j’ai ressenti une présence. Une force puissante… et bienveillante, je pense. Mais j’ai aussi perçu une autre force, très sombre, et qui s’oppose à la première.
— Quoi ! Tu veux dire que Loria est possédée par un esprit ?
— Non ! pas du tout ! Ces forces ne sont pas en elle. Je pres-sens juste que quelque chose en ton épouse a un rapport avec une lutte dont dépend le sort de notre monde. Je n’arrive pas à voir de quoi il s’agit, mais cela me glace le sang.
— C’est bien la première fois que je t’inspire un tel sentiment, ironisa Loria. Tu as plutôt tendance à me mépriser, habituelle-ment, Zorkaï.
— C’est exact, confirma le sorcier, et cette perception que je viens d’avoir ne change rien à mon point de vue. Je pense tou-jours que ta place n’est pas parmi nous et…
— Ça suffit ! gronda Borkán. N’abuse pas de ma patience et de mon hospitalité ! Ta place, à toi, ne serait-elle pas auprès de mes valeureux guerriers pour les soigner ?
— Certes, sarghaï, mais n’as-tu pas besoin de soins, toi aussi ? avança le sorcier d’une voix melliflue en retrouvant son atti-tude provocatrice habituelle.
— Je pense pouvoir m’en occuper très bien moi-même, lui ré-torqua Loria. La place de l’épouse du sarghaï n’est-elle pas à ses côtés pour le servir ? ajouta-t-elle sur un ton d’une suave acidité.
Après une dernière grimace méprisante, Zorkaï partit re-joindre les blessés pour leur appliquer des onguents, dont l’odeur pestilentielle attestait de la puissance magique. Loria le regarda s’éloigner un court instant avec un sentiment de colère et d’inquiétude. Puis elle prit fermement son époux par la main et l’emmena d’un pas énergique dans leur yorka pour lui panser l’épaule et lui prodiguer quelque soin plus personnel que Borkán n’eût sans doute pas apprécié recevoir de Zorkaï. Elle n’eut ce-pendant pas le loisir de procéder comme elle l’entendait sur ce dernier point, car Gundar, très intrigué par les propos du sor-cier, leur emboîta le pas pour avoir des explications.
— Paaï, Maaï, pourquoi Zorkaï a dit ça ? demanda-t-il.
— Parce qu’il est méchant et qu’il ne m’aime pas. Il cherche toujours à me faire du mal, répondit Loria.
Le ton de sa mère était si sec et si cinglant que Gundar resta coi, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Bah ! ne t’en fais pas pour ça, fiston, le réconforta Borkán. Zorkaï vient d’un clan du nord. Ce n’est pas un vrai fils du Vent. Il est jaloux et ne pense qu’à critiquer nos coutumes et notre façon de vivre.
— Pourquoi tu le chasses pas, alors ?
— Parce que nous avons besoin d’un sorcier pour nous soi-gner et nous préparer à la guerre, et que, sur cette question, il fait très bien ce que j’attends de lui. Maintenant, ne pense plus à tout cela et va t’amuser.
Gundar obtempéra sans un mot et sortit de la tente, ni ras-suré ni convaincu. Il ne pouvait s’empêcher de repenser aux explications de Zorkaï à propos de son don de percevoir des choses que personne d’autre ne pouvait sentir.

Chapitre II

L’apprenti chef de clan
Alors que la vie du clan avait repris son cours paisible, Borkán décida que le moment était venu de commencer pour de bon l’éducation de sarghaï de Gundar. Le vol des chevaux et la querelle avec Zorkaï lui avaient fourni de solides arguments pour convaincre son épouse de la nécessité pour leur fils de de-venir un homme fort et courageux sachant se faire respecter en toutes circonstances. Bien que toujours opposée à cette idée, Loria dut admettre que Borkán avait raison. Elle donna donc son accord, mais resta intransigeante sur le fait que Gundar devait continuer à suivre ses leçons quotidiennes. Le sarghaï se soumit sans réserve à cette condition, trop heureux d’avoir en-fin obtenu une victoire sur sa tendre épouse.
C’est ainsi que pendant les septaines qui suivirent, Gundar passa l’essentiel de ses journées avec son père. Ce dernier avait choisi de commencer par l’apprentissage de la maîtrise des che-vaux. Comme tout Holtarán digne de ce nom, Gundar savait déjà très bien monter, mais il lui restait encore beaucoup à ap-prendre sur l’élevage et le dressage de ces animaux pour la chasse ou la guerre. Tous les jours, il se rendait donc avec son père dans les collines pour apprendre comment rassembler les chevaux, les déplacer ou encore repérer une bête malade ou blessée pour la soigner. Parfois, ils partaient même quelques jours à la recherche de chevaux sauvages. Le jeune garçon de-vait aussi apprendre à en capturer, car il lui faudrait un jour passer cette épreuve pour prouver sa valeur et prétendre à la succession de son père. Borkán lui enseigna d’abord la manière d’approcher le troupeau sans se faire remarquer, puis il lui ex-pliqua comment sélectionner les individus intéressants et lui montra les techniques pour les séparer des autres et les captu-rer.
Gundar était plus heureux que jamais de partager ainsi le sa-voir et l’expérience de son père. Il était d’autant plus comblé que, lorsqu’il rentrait en fin de journée, il avait même la per-mission d’aller retrouver son ami Zorán, après les leçons de sa mère, bien entendu, pour parfaire sa maîtrise de la chasse aux yokis. Un soir, alors qu’il rentrait après avoir posé ses pièges, un de ses collets lui glissa des mains juste avant d’entrer dans sa yorka. En s’arrêtant pour le ramasser, il entendit ses pa-rents en pleine discussion.
— Tu en es vraiment certaine ?
— Mon chéri, ça fait quand même un peu plus de deux sep-taines et cela ne m’arrive jamais. Et puis… je le sens !
— Par tous les dieux ! Que le Vent soit béni ! C’est magni-fique ! Comme je t’aime, ma douce Loria !
— Oui, c’est magnifique, mais…
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— Eh bien… j’ai peur.
— Voyons ! c’est la chose la plus merveilleuse qui nous soit arrivée depuis Gundar. De quoi as-tu peur ? Je suis là pour veil-ler sur toi.
— Je sais, mais… si cela avait un rapport avec ce qu’a dit Zorkaï quand tu es revenu avec les chevaux volés ?
— Ahhh ! Pourquoi faut-il que l’ombre de cet oiseau de mal-heur vienne encore planer sur notre vie ? Écoute-moi bien, ma chérie. Je ne vais pas laisser ce sorcier gâcher notre existence. S’il te fait si peur, tu n’as qu’un mot à dire, et je le chasse sur-le-champ.
— Ne dis pas de bêtises. Tu sais très bien que le clan a besoin de lui. Et puis n’en parlons plus. C’est moi qui ai repensé à ça, mais c’est idiot. Mon héros est là pour me protéger !
La discussion étant terminée, Gundar entra dans la tente en s’efforçant de paraître totalement naturel. Habituellement, il aurait questionné ses parents, au risque de se faire punir pour son indiscrétion, mais cette allusion aux propos du sorcier l’angoissait, et il ne savait pas comment en parler. Il préféra donc aller se coucher sans rien dire, même s’il savait qu’il au-rait beaucoup de peine à trouver le sommeil. Que pouvait-il bien y avoir de si merveilleux depuis deux septaines ? Quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec Zorkaï ? Et pourquoi cela inquié-tait-il tant sa mère ?
Le lendemain, après une nuit pénible et un sommeil agité, Gundar prit soin de se comporter de manière habituelle pour ne pas éveiller les soupçons. Cela lui fut d’autant plus difficile qu’à son angoisse, venait maintenant s’ajouter une grande tristesse. Comme ses parents ne lui parlaient pas de ce mystérieux évé-nement, il se sentait trahi. Ce fut donc un vrai soulagement, pour lui, de retrouver Zorán en fin de journée. Il fondit en larmes en lui expliquant tout ce qui s’était passé et en rappor-tant les propos de sa mère. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise en voyant son ami s’esclaffer.
— Ah ! Ah ! Ah ! Tu peux sécher tes larmes mon jeune ami. Voyons… comment dire… je crois bien que, dans quelques lunes, tu auras un petit frère ou une petite sœur !
Un incroyable mélange d’émotions contradictoires s’empara aussitôt du jeune garçon. Une fois la surprise passée, une im-mense joie l’envahit. Il se voyait déjà jouant avec son frère ou lui apprenant la chasse et la guerre. Mais très vite, sa tristesse le submergea de nouveau, ce que Zorán ne manqua pas de re-marquer.
— Eh bien, qu’y a-t-il ? N’es-tu donc pas heureux ?
— Si… mais pourquoi Paaï et Maaï ne m’ont rien dit ? gémit Gundar.
— Rassure-toi, Gundar. Tes parents t’aiment très fort. C’est pour ça qu’ils ne t’ont encore rien dit. Ils veulent trouver le moment le plus opportun et la meilleure façon de te l’annoncer.
Gundar parut d’abord satisfait de cette explication, mais sa mine se rembrunit de nouveau.
— Il me semble bien que quelque chose te tracasse encore, re-prit le cuisinier.
Le jeune garçon ouvrit la bouche, mais il resta muet de peur de paraître ridicule.
— Voyons ! Tu sais que tu peux tout me dire, renchérit Zorán. Ne suis-je pas ton meilleur ami ? Tu ne dois avoir honte d’aucune de tes peurs ou de tes angoisses.
Gundar regarda un instant son ami d’un air hésitant, puis il se confia :
— Tu te souviens de ce que Zorkaï a dit à Maaï quand vous êtes revenus de la guerre ?
— Oui, bien sûr. Et alors ?
— Maaï pense que ça pourrait avoir un rapport avec… avec ce qu’elle a… je veux dire… avec le bébé.
— Il ne faut pas croire tout ce que dit ce fou de sorcier, ré-pondit le cuisinier.
— Pourtant tu y crois, toi…, rétorqua timidement Gundar.
— Tiens donc ! Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Je t’ai vu, juste avant de partir à la guerre. Tu n’étais plus pareil.
— Oui, c’est vrai. Mais les paroles de Zorkaï ne font que ré-veiller le guerrier qui est en chacun de nous, et le rituel nous permet de le faire tous ensemble, à l’unisson. Cela n’a rien à voir avec ses prétendus dons de voyance.
Pour tenter d’apaiser son angoisse, Gundar se força à croire que Zorán avait raison, mais au fond de lui, il restait persuadé, sans savoir pourquoi, que sa crainte était fondée.
Quelques septaines plus tard, le malaise du jeune garçon fit place à une immense joie lorsque Loria et Borkán lui annoncè-rent, enfin, l’heureux événement attendu pour la fin de l’année, comme l’avait dit Zorán. Sans pouvoir se l’expliquer, Gundar eut alors l’impression soudaine d’être plus grand, plus fort et investi de nouvelles responsabilités. C’est donc avec une moti-vation décuplée qu’il continua à apprendre les leçons de sa mère et à suivre l’enseignement de son père.
Comme il progressait très vite, Borkán décréta qu’il devait passer à l’apprentissage des techniques de combat et de la guerre, et surtout, qu’il devait capturer son premier cheval sau-vage avant la nouvelle lune suivante. Ceci ne lui laissant qu’un peu plus de deux septaines, il s’attendait à ce que son fils pro-testât énergiquement, comme il savait si bien le faire quand une situation ne lui convenait pas. Mais au lieu de cela, à son plus grand étonnement, Gundar arbora un sourire radieux, visiblement très fier de la confiance que son père lui témoignait. Après un bref instant de réflexion, le jeune garçon déclara qu’il lui ramènerait une nouvelle monture avant le premier Hal-tor Rel de la saison de la Lumière, date de la nouvelle lune se-lon le calendrier arkolène. Fort amusée par la mine embarras-sée de son époux, qui n’osait avouer à leur fils qu’il n’entendait rien à ce système de mesure du temps, Loria félicita Gundar pour la rapidité et l’exactitude de son calcul avant d’adresser un petit commentaire moqueur à Borkán :
— Rappelle-moi de te convier à la prochaine leçon de culture générale de ton fils, mon chéri.
Borkán se raidit et prit un air outragé, mais il ne parvint à garder son sérieux qu’un bref instant, et ils éclatèrent tous trois de rire. Puis Gundar courut partager sa joie avec son ami Zorán. Connaissant par expérience les multiples dangers de cette épreuve, ce dernier lui prodigua moult conseils et tenta de tempérer son excitation en le mettant en garde contre tout ex-cès de confiance qui le conduirait immanquablement à l’échec ou même à l’accident. Cela ne découragea pas pour autant le fils du sarghaï, qui, dès le lendemain matin, partit seul dans les collines où se trouvait le troupeau de chevaux sauvages. Il avait bien compris les avertissements du cuisinier et il avait l’intention d’appliquer à la lettre tout ce que son père lui avait appris. Il commença donc par se dissimuler dans les hautes herbes, au sommet d’une colline, pour observer à loisir les ani-maux en contrebas sans se faire remarquer. Il avait soigneu-sement sélectionné l’endroit en tenant compte du vent, selon les règles de l’art, pour ne pas être trahi par son odeur.
Il resta ainsi une bonne partie de la journée à étudier atten-tivement les caractéristiques et le comportement de chaque in-dividu, même s’il avait déjà jeté son dévolu sur un superbe éta-lon noir qui était, de toute évidence, le mâle dominant du groupe. Il savait combien l’entreprise était risquée et que le spé-cimen en question était sans aucun doute le plus difficile à cap-turer, mais il avait remarqué à plusieurs reprises que son père admirait cet animal. Il s’était donc mis en tête de le lui offrir.
Après une bonne septaine d’observations assidues, Gundar estima que le moment était venu de passer à l’action. Avec Zorán et quelques autres hommes, ils encerclèrent d’abord le troupeau. Puis, selon les directives du fils du sarghaï, les hommes isolèrent une jeune jument. Comme le jeune garçon l’avait prévu, l’étalon noir s’écarta à son tour du groupe pour lui porter secours. Gundar se lança alors à sa poursuite, ma-nœuvrant sa monture à la perfection. Mais au moment où il allait lancer son lasso, l’étalon noir comprit le piège et fit brus-quement volte-face pour foncer vers lui avec des hennissements de rage. Arrivé à sa hauteur, il se cabra et se laissa retomber violemment sur l’encolure de sa jument en la mordant furieu-sement. Le fils du sarghaï dut battre en retraite et calmer sa monture effrayée pendant que les hommes éloignaient l’étalon. Zorán rejoignit le jeune garçon et lui expliqua qu’il valait mieux renoncer, mais Gundar ne l’entendait pas de cette oreille, bien au contraire. Vexé par cette agression, il était encore plus dé-terminé à dompter cet animal. Il ordonna donc de recommen-cer la manœuvre.
Après quelques nouvelles tentatives tout aussi infructueuses et de plus en plus risquées, Zorán essaya de nouveau de raison-ner son jeune ami :
— Gundar, il faut vraiment renoncer. Choisis donc une autre bête.
— Je ne peux pas abandonner ! cria le jeune garçon d’une voix étranglée par la colère et la déception.
— Il ne s’agit pas d’abandon mais de raison. J’ai déjà parti-cipé à de nombreuses captures et je peux t’assurer que je n’ai jamais vu un animal aussi agressif.
— Oui, mais moi, je dois devenir un grand sarghaï et je dois réussir ! protesta Gundar, au bord des larmes.
— Je comprends ce que tu ressens, reprit doucement le cuisi-nier. Il n’y a aucune honte à reconnaître ses erreurs et à agir en conséquence, bien au contraire. Sache que la plus grande honte pour un sarghaï est de risquer la vie de ses hommes inutilement ou, pire, pour satisfaire son propre orgueil. Retiens bien cela mon ami.
À ces mots, le jeune garçon éclata en sanglots. Zorán lui re-leva doucement le museau et le réconforta comme il savait si bien le faire.
— Sèche donc tes larmes. Elles t’empêchent de voir quelque chose de très intéressant, dit-il doucement.
Gundar lança un regard interrogateur à son ami. Tendant le doigt vers l’étalon noir, qui écumait de rage et d’épuisement, le cuisinier poursuivit :
— Sa folie ne rend pas ce cheval invincible pour autant. Je ne crois pas qu’il soit encore capable de défendre la belle jument que je vois là-bas, derrière lui. Je sais bien que ce n’est pas le présent que tu voulais pour ton père, mais de toute façon, crois-moi, cet étalon serait plutôt un cadeau empoisonné. Je ne con-nais aucun fils du Vent capable de dresser pareil animal.
Gundar acquiesça d’un faible sourire en renâclant et en se passant une main sur la joue pour effacer une dernière grosse larme. Soulagés, les hommes entreprirent aussitôt d’isoler la jument désignée par Zorán. Maniant son lasso avec une maî-trise digne des plus grands chefs de clan, le fils du sarghaï par-vint à l’attraper au premier essai, sous le regard impuissant de l’étalon noir, qui fulminait à distance, épuisé. Fier comme un coq, le jeune garçon s’arrêta pour observer son ennemi vaincu. Il sentit alors son cœur se serrer, comme s’il ressentait le dé-sespoir de l’étalon. Il resta ainsi un moment, la gorge nouée, puis il talonna sa monture, et ils repartirent tous au galop avec la belle jument sauvage.
De retour au campement, tout le clan vint à leur rencontre. Borkán s’approcha de la jument pour l’inspecter et tester ses réactions. Sachant que ce n’était pas le cheval que son père convoitait, Gundar faisait grise mine, se demandant quels dé-fauts il allait lui trouver. Au bout de quelques instants, le sarghaï vint se poster devant lui et s’adressa au clan :
— Voyez, mes amis, quel magnifique animal mon fils vient de nous ramener ! Cette jument est superbe et sera très facile à dresser.
Puis il se tourna vers Gundar.
— Mon fils, tu viens de réussir une épreuve capitale ! Au nom de tous, je te félicite ! dit-il haut et fort, pour être entendu de tous.
Aussitôt, tout le clan acclama chaleureusement l’apprenti sarghaï. Contre toute attente, Gundar gardait le visage fermé. Surpris, Borkán lui passa un bras autour de l’épaule et l’emmena un peu à l’écart.
— Pourquoi fais-tu cette tête ? lui demanda-t-il doucement. Tu devrais être heureux. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Tu dis à tout le monde que j’ai réussi l’épreuve et tu leur fais croire que tu es content, mais moi, je sais que tu es déçu.
— Pourquoi dis-tu cela ? Quelle raison pourrais-je bien avoir d’être déçu ?
— Quand on était ensemble dans les collines et que tu m’apprenais, j’ai bien vu que le cheval que tu voulais, c’était l’étalon noir.
— Écoute-moi bien, Gundar, dit le sarghaï en le prenant par les épaules et en le regardant droit dans les yeux. Le plus beau cheval pour un père, c’est celui que lui ramène son fils. De plus, cette jument est vraiment magnifique. Rien ne pouvait me plaire davantage. Tu me crois, n’est-ce pas ?
Le jeune garçon acquiesça d’un hochement de tête et partit en courant, le cœur regonflé, mais Borkán le rappela aussitôt :
— Gundar ! Attends ! Viens avec moi dans la yorka.
Le jeune garçon revint sur ses pas et suivit son père, se de-mandant ce qu’il lui voulait. Une fois dans la tente, Borkán le fit asseoir à côté de Loria.
— Nous allons bientôt lever le camp, annonça-t-il. Nous par-tons d’ici une dizaine de jours pour Tarkenn.
— Tarkenn ? Pourquoi donc ? s’étonna Loria, qui n’était vi-siblement pas au courant de la décision de son époux.
— Je veux que tu sois confortablement installée avant l’arrivée des premiers froids pour que tu puisses accoucher dans les meilleures conditions. Je vais donc te conduire chez ton père, comme nous l’avons fait pour la naissance de Gundar. Et puis cela fait déjà près de deux ans que nous ne l’avons pas vu.
— Youpi ! On va chez Grand-père Darek ! s’écria Gundar, les yeux pétillants de joie et d’excitation.
Certes, le jeune garçon était très heureux à l’idée de retrouver son grand-père. Mais surtout, le nom de Tarkenn réveillait en lui un souvenir particulier. Le souvenir d’un adorable visage, fin, délicat, illuminé par de beaux grands yeux bruns et encadré par une longue chevelure bouclée d’un beau châtain chaud et ambré. Et la perspective de revoir prochainement ce joli minois le remplit aussitôt d’un indicible bonheur.

Chapitre III

Le comptoir de Darek
Cela faisait une dizaine de jours que le clan avait quitté la grande colline de Rézà. Après avoir traversé et longé le fleuve Afkir, ils étaient maintenant arrivés dans les toutes dernières collines de l’Arazamir occidental et s’apprêtaient à couper droit vers le nord-ouest en direction de Tarkenn, à travers la grande plaine verdoyante du fleuve Zamir, frontière naturelle entre les Territoires holtaráns et le royaume d’Arkol. La prairie s’étendait à perte de vue devant eux. Rien ne semblait pouvoir perturber la sérénité de cet océan de verdure ondulant douce-ment sous les caresses du vent. Dans le lointain, des bisons des steppes paissaient en toute quiétude.
Chevauchant paisiblement toute la journée, Gundar pouvait s’abandonner totalement à ses pensées. Tous ses souvenirs du comptoir lui revenaient les uns après les autres : les histoires de son grand-père, les odeurs, les bruits et l’agitation dans les cui-sines de sa tante Crélia, les jeux, les espiègleries et les parties de cache-cache avec ses camarades dans les entrepôts du comptoir, sans oublier, bien sûr, tous les précieux moments avec Arnella. Chaque souvenir de la fille de l’intendant le remplissait de bon-heur. Il ne pouvait ni même ne cherchait à en expliquer la rai-son, mais ce qui était sûr, c’est que ces souvenirs-là avaient quelque chose de magique qui faisait battre son cœur plus fort. Et cette magie-là, il n’en doutait pas un seul instant !
Soudain, le jeune garçon fut tiré de sa douce rêverie par une sensation étrange, comme un souffle sur sa nuque. Il se re-tourna mais ne remarqua rien de particulier. Il continua donc son chemin. Comme cette désagréable impression d’être obser-vé persistait, il décida d’en avoir le cœur net et stoppa sa mon-ture pour scruter attentivement les environs. Au sommet d’une colline, il aperçut alors un cavalier entièrement vêtu de bleu et portant un heaume doré, perché sur un grand destrier tout blanc. Comme cet étrange individu semblait l’observer avec attention, Gundar resta là un certain temps pour voir ce qu’il allait faire. Mais le mystérieux cavalier demeurait parfaitement immobile, si bien qu’au bout d’un moment, le jeune garçon s’impatienta et décida de se remettre en marche. En se retour-nant, il remarqua qu’il s’était laissé distancer par le clan et qu’il se retrouvait isolé. Il prit peur et talonna vivement sa jument, qui partit au triple galop. Il remonta ainsi la caravane à toute vitesse pour rejoindre son père.
— Paaï ! Paaï ! Il y a un cavalier qui nous suit ! s’écria-t-il, hors d’haleine.
Borkán et Loria s’écartèrent de la caravane et arrêtèrent leur monture à côté de leur fils.
— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda Borkán, surpris.
— Là-bas, sur la colline, il y a un cavalier qui nous observe ! expliqua Gundar, à la fois excité et inquiet, en tendant vive-ment le bras.
Le sarghaï scruta attentivement les collines dans la direction pointée par son fils, mais il ne vit rien.
— Voyons ! Gundar, il n’y a personne. Es-tu sûr de ce que tu as vu ?
Le jeune garçon parcourut d’un regard soutenu les collines voisines de celle où ce fichu cavalier se tenait quelques instants auparavant, mais il dut se rendre à l’évidence : l’étrange in-connu avait disparu.
— Pourtant il était là ! insista-t-il.
— Nous te croyons, Gundar, lui dit doucement sa mère.
— Bien sûr, renchérit Borkán. Dis-moi plutôt s’il était armé et s’il portait une armure.
— Je ne sais pas. Il était loin. Je n’ai pas réussi à voir. Il était tout en bleu et il avait un casque en or qui brillait très fort au soleil.
— Quand j’étais enfant, au comptoir, expliqua Loria, j’ai souvent vu des soldats et des officiers de la garnison de Tar-kenn, et même parfois, des chevaliers de passage. Pourtant, je n’ai jamais vu un heaume en or ni une armure bleue. Voilà qui est vraiment curieux.
— Bien. Finalement, ce cavalier n’a pas l’allure d’un guerrier ni d’un soldat, il est seul, et maintenant il s’est même évaporé, résuma Borkán. Il ne faut donc pas s’inquiéter. Continuons notre route et soyons simplement vigilants. Je vais placer trois hommes bien armés à l’arrière de la caravane. Quant à vous deux, je veux que vous restiez toujours près de moi jusqu’à notre arrivée.
Le voyage se poursuivit sereinement, et ils ne revirent plus le mystérieux cavalier. À la fin de chaque journée, Gundar avait droit à sa leçon de combat avec son père ou avec Bardán. Le jeune garçon adorait cela. Il était très doué et progressait rapi-dement, si bien que toutes les techniques d’immobilisation au sol n’avaient maintenant plus aucun secret pour lui.
Lorsqu’ils arrivèrent face à Tarkenn, située sur la rive oppo-sée du fleuve Zamir, Borkán fit stopper la caravane et donna ses instructions à son frère :
— Quand nous aurons traversé le pont, tu vas filer au nord pour aller vendre nos marchandises à Galarenn. Moi, je vais prendre la route vers le sud pour conduire Loria et Gundar au comptoir de Darek.
— Pourquoi ne pas faire notre négoce au comptoir, puisque nous y sommes ? objecta Bardán.
— Avec tout le respect que je dois au père de ma tendre épouse, répondit le sarghaï, je dois dire que Maître Darek est un véritable prédateur en affaires. Il nous achètera nos biens à bas prix pour se faire une marge plus que confortable. Et pour ma part, je préfère encaisser cette marge à sa place en allant trai-ter nos affaires nous-mêmes à Galarenn. Je resterai quelques jours au comptoir et je négocierai juste quelques babioles pour ne pas offenser mon hôte, puis je vous rattraperai sur la route. Nous ferons aussi quelques achats à Rogaï avant de revenir.
— Tu crois que tu pourras faire tout cela et être de retour pour mon accouchement ? s’enquit Loria, un peu inquiète.
— Ne t’en fais pas, la rassura Borkán. Je serai là bien à temps. Allons ! en route !
Sur ordre du sarghaï, le clan traversa le grand pont qui en-jambait le fleuve. De l’autre côté, une troupe de soldats arko-lènes montaient la garde et surveillaient attentivement toutes les allées et venues. Un jeune soldat zélé vint à leur rencontre et leur ordonna de s’arrêter. Il les questionna sur les raisons de leur venue au royaume d’Arkol et commença à inspecter minu-tieusement leurs marchandises. Percevant l’agacement de Borkán, un lieutenant plus expérimenté intervint. L’officier avait tout de suite compris que le sarghaï et son clan étaient de paisibles Holtaráns du sud venus commercer honnêtement. Aussi, ordonna-t-il au jeune soldat de se taire et de les laisser passer, ce dont Borkán le remercia fort poliment.
Laissant son frère partir vers le nord avec le clan, le sarghaï emprunta la grande route commerciale vers le sud avec son épouse et son fils. De ce côté du fleuve, ils quittaient pour de bon l’Arazamir, et le paysage était très différent. Les grandes collines herbeuses avaient fait place à des mamelons de ro-cailles qui s’élevaient modestement, çà et là, dans la grande plaine. De grandes étendues d’une herbe assez courte, un peu sèche et entremêlée de diverses plantes aromatiques, séparaient de vastes zones d’un maquis aux buissons bien verts et coriaces. De rares arbres, essentiellement des chênes et des cyprès, se dressaient isolément comme des sentinelles veillant sur les nombreux marchands qui longeaient cette fameuse route commerciale reliant Galarenn, au nord, à Tor Ragdenn, au sud.
En arrivant au comptoir, en fin d’après-midi, ils longèrent d’abord les quatre grands entrepôts en bois alignés sur leur gauche. Puis ils laissèrent l’auberge d’Oldrek sur leur droite avant d’arriver au niveau d’un grand bâtiment que Darek avait pompeusement baptisé « Hôtel des affaires », car c’est là qu’il menait toutes ses négociations avec les marchands. Enfin, un peu plus loin, à environ deux cents pas en retrait de la route, se dressait le domaine de Darek, dont le long mur parallèle à la route était percé en son centre d’un large porche donnant sur une vaste cour intérieure. L’aile sud abritait la forge et les écu-ries, au-dessus desquelles se trouvaient des chambres que Darek louait à des marchands de passage pour une nuit ou deux lors-que l’auberge d’Oldrek était au complet, ce qui arrivait très sou-vent en raison de la grande fréquentation des lieux. Quant à l’aile nord, elle était occupée par le grand cellier et les cuisines, le premier étage abritant les chambres des domestiques et du forgeron. Enfin, côté ouest, le grand corps de logis était réservé à Darek et à sa famille ainsi qu’à celle de l’intendant. On y trouvait plusieurs salons ainsi qu’une vaste salle de réception pour les invités de marque et pour les fêtes.
Dès que Borkán entra dans la cour avec son épouse et son fils, le bruit des sabots de leurs montures sur les pavés alerta immédiatement un domestique qui s’empressa de prévenir de leur arrivée. Ils s’arrêtèrent près du grand puits au milieu de la cour et mirent pied à terre. Albar, le forgeron, se précipita aus-sitôt pour les saluer et mener leurs chevaux à l’abreuvoir. Gun-dar sentait son cœur battre la chamade. L’angoisse lui nouait la gorge. Peut-être l’intendant ne travaillait-il plus au comptoir. Peut-être ne reverrait-il plus jamais la belle Arnella. Ou pis en-core, peut-être l’avait-elle oublié. Et si elle arrivait, là, mainte-nant, qu’allait-il lui dire ?
À ce moment, Darek sortit en trombe du bâtiment. Le gros marchand rougeaud à la chevelure clairsemée et à la fine mous-tache resta immobile un court instant sur le double perron avant d’en dévaler l’escalier de droite beaucoup plus lestement que son embonpoint aurait pu le laisser supposer. Il courut vers sa fille adoptive et la serra très fort dans ses bras.
— Ma douce Loria ! Tu es de retour ! Comme je suis heureux de te revoir !
— Moi aussi, père ! répondit-elle d’une petite voix étranglée et les yeux mouillés par l’émotion.
Le marchand garda ainsi sa fille tout contre lui pendant un moment, puis il se tourna vers Borkán, l’air un peu embarrassé.
— Oh ! Pardon ! dit-il. Je ne vous ai point encore salué, Sei-gneur Borkán. Soyez le bienvenu dans ma demeure. Comment vous portez-vous ?
— Que le Vent vous bénisse, Maître Darek, répondit le sarghaï en s’inclinant légèrement pour saluer son hôte. Je suis heureux, moi aussi, de vous revoir et de vous retrouver ainsi en pleine forme.
— Je vais vous faire préparer immédiatement vos apparte-ments ainsi que des rafraîchissements. Après cette longue route, vous devez être éreintés et… Oh ! Mais qui vois-je là ? N’est-ce pas mon petit Gundar ?
Venant d’apercevoir son petit-fils derrière le sarghaï, Darek s’avança vers lui et le prit dans ses bras.
— D’ailleurs, ne devrais-je pas plutôt dire mon grand Gun-dar ? ajouta-t-il. Comme tu as grandi ! C’est vrai que cela fait déjà deux ans que je ne t’ai pas vu.
— Je suis content de te retrouver, Grand-père ! s’exclama le jeune garçon.
Si le visage de Gundar montrait bien sa joie, en revanche, sa voix tremblante trahissait son inquiétude grandissante devant l’absence d’Arnella. Son grand-père le connaissait trop bien pour ne pas s’en apercevoir, aussi décida-t-il de mettre fin sans délai aux tourments de son petit-fils.
— Pélia, allez vite faire préparer les deux appartements à cô-té du mien et faites chauffer un bain, puis servez-nous des ra-fraîchissements dans le grand salon, ordonna-t-il à la jeune servante qui se tenait derrière lui. Demandez aussi à Korenn, notre cher intendant, de nous y rejoindre avec son épouse et sa fille. Cette dernière sera sans aucun doute ravie de retrouver son camarade de jeu préféré.
En prononçant cette dernière phrase, Darek adressa un clin d’œil complice à son petit-fils, dont l’angoisse se mua instanta-nément en une intense excitation mêlée de joie et de bonheur.
— Bien ! Allez vous délasser dans un bon bain, puis rejoi-gnez-moi au grand salon, poursuivit Darek en se tournant vers sa fille. Quant à moi, je vais prévenir tout de suite ta sœur Cré-lia.
Sur ces mots, il s’éloigna d’un pas pressé, emporté lui aussi par la joie des retrouvailles.
Même s’il n’était pas spécialement enchanté par l’idée du bain, Gundar était prêt à tous les sacrifices pour retrouver au plus vite sa belle Arnella. Il se précipita donc en courant dans l’escalier du perron, comme pour accélérer le temps. En re-vanche, c’est d’un pas traînant que son père le suivit.
— Un bain…, marmonna-t-il dans ses dents. Quelle drôle d’idée pour se rafraîchir ! N’ont-ils donc pas de rivière par ici ?
— Allons ! mon beau sarghaï, ce n’est pas si terrible, lui dit moqueusement sa tendre épouse en lui tapotant affectueuse-ment la joue. Ne tiens-tu pas à te faire tout beau et te parfumer pour ta douce Loria ?
— Ai-je donc besoin d’une bassine et d’un savon pour te plaire ? répliqua le sarghaï sur un ton faussement outragé.
S’avouant exceptionnellement vaincue sur son propre ter-rain, Loria éclata de rire, et ils partirent tous deux en se tenant la main comme de jeunes amoureux.
Après leur bain, Loria demanda à Borkán et à Gundar d’enfiler une tunique et un pantalon de lin, jugeant cette tenue plus appropriée pour la société arkolène. Pendant qu’ils s’exécutaient tous deux avec force grognements de protestation, la jolie femme revêtit sa nouvelle robe écarlate, puis elle brossa avec le plus grand soin sa longue chevelure soyeuse avant d’emmener son fils et son époux dans le grand salon. La pièce était richement décorée de tapisseries et de boiseries précieuses ainsi que de vases et de statuettes venus des quatre coins du monde. Bien calé dans son fauteuil, Darek, qui portait un beau pourpoint de velours vert sombre, les invita à s’asseoir sur la luxueuse banquette face à lui. La jeune servante Pélia servit alors les boissons : un verre de lait pour Gundar, un petit vin doux de Tamriya pour Loria et une liqueur de prune de la mai-son pour les hommes.
— Je lève mon verre à votre visite ! Soyez ici chez vous aussi longtemps qu’il vous plaira, déclara Darek.
— Que le Vent vous bénisse pour votre généreuse hospitalité, répondit Borkán.
— Alors, dites-moi : qu’est-ce qui vous amène ?
— Voilà déjà deux ans que nous ne nous sommes pas vus, dit Loria. N’est-ce pas une raison suffisante ?
— Oh ! bien sûr que si ma chérie. Mais je sais aussi que votre vie vous conduit bien loin dans tout l’Arazamir et même au-delà. Cela ne vous laisse guère de temps pour venir me rendre visite.
— Justement, dit le sarghaï. Cette vie nous laisse la liberté de nous déplacer où bon nous semble et quand nous le souhaitons. Mais je reconnais que vous avez raison. Nous avons une chose importante à vous dire.
Borkán se tourna vers son épouse pour l’inviter à annoncer elle-même la nouvelle, mais Loria se contenta de lui renvoyer un regard hésitant tandis que ses joues s’empourpraient déli-cieusement.
— Eh bien, dites-moi ! Est-ce une chose si terrible ? question-na Darek.
— Oh ! non ! C’est même une très bonne nouvelle, répondit sa fille. Pour tout te dire… je suis enceinte.
— Par le tout-puissant seigneur Sen Kemeth ! Que tous les dieux soient loués ! Quelle merveilleuse nouvelle que voilà ! s’écria Darek, la mine encore plus radieuse que s’il venait de négocier l’affaire du siècle. Hors de question que vous repartiez avant la naissance du petit ! Nous allons te préparer un petit nid douillet, comme nous l’avons fait pour Gundar, et tu accou-cheras ici. Tu seras bien plus en sûreté. Oh ! ne vous en offus-quez point, je vous prie, Seigneur Borkán.
— Loin de moi cette idée, dit le sarghaï. Bien au contraire. D’ailleurs, pour tout vous avouer, c’est aussi pour cela que nous sommes venus ici. Cependant, pour ma part, je vais repartir dans quelques jours. J’ai des affaires à traiter dans le nord. Mais soyez sans crainte, je serai de retour bien à temps pour la naissance.
— À propos, pour quand est prévu l’heureux événement ? s’enquit Darek.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Parfait ! reprit son père, nous avons donc tout le temps pour…
À ce moment, on frappa à la porte. Darek n’eut pas le temps de répondre, que la porte s’ouvrait déjà et que Crélia entrait dans le grand salon. C’était une jolie jeune femme, dont les rondeurs harmonieuses n’étaient sans doute pas sans rapport avec le fait qu’elle dirigeait les cuisines du domaine. Elle res-semblait beaucoup à sa sœur Loria, mais elle n’avait pas ces superbes nuances cuivrées dans sa longue chevelure brune.
Les deux femmes s’étreignirent affectueusement, puis Crélia salua le sarghaï avant de se tourner vers son neveu.
— Mon Gundar ! Comme tu es grand, maintenant ! Oh ! mais dis-moi… qu’est-ce donc que ce visage tristounet ? N’es-tu pas content de me revoir ?
— Oh ! si, tante Crélia ! se récria le jeune garçon. C’est que…
— Ah ! je vois… C’est une autre personne que tu attendais, n’est-ce pas ? le taquina Crélia.
Gundar s’empourpra en contemplant le sol.
— Tu as très bon goût, tu sais, continua sa tante. En gran-dissant, elle est de plus en plus jolie. Et d’ailleurs, tu vas très vite pouvoir le vérifier par toi-même. Elle arrive dans quelques instants.
Le visage de Gundar devint aussitôt rayonnant, et à l’idée de revoir Arnella d’un instant à l’autre, son cœur se mit à battre à tout rompre. Il n’en pouvait plus d’attendre ainsi. Heureuse-ment, il fut rapidement soulagé, car Korenn et sa famille arri-vèrent à leur tour dans le grand salon.
Korenn était un homme grand et mince. Il se tenait droit et raide, et sa joie des retrouvailles ne se devinait qu’au discret sourire qui animait timidement son visage sévère. À l’inverse, l’expression d’Issalia était très douce, tout empreinte de bien-veillance et de bonheur, et son allure était fière et distinguée. L’épouse de l’intendant adressa un grand sourire affectueux à Gundar et à ses parents, puis elle fit entrer Arnella. La belle braqua aussitôt ses beaux grands yeux bruns sur son jeune ami. Encore plus belle que dans les souvenirs du fils du sarghaï, la jeune fille portait une jolie robe de satin bleu, et un ruban as-sorti maintenait ses longs cheveux bouclés en arrière, à l’exception de deux délicieux accroche-cœurs qui lui caressaient les joues. Elle se forçait à prendre un air distant et détaché, mais le teint rosé de ses pommettes trahissait son émotion.
Après une brève hésitation, les deux enfants s’avancèrent timidement l’un vers l’autre avant de s’immobiliser au bout de quelques pas. Ils restèrent ainsi un court instant, puis la fille de l’intendant courut vers le jeune garçon, le prit par la main et l’emmena sur une banquette de velours rouge dans un coin du salon, laissant leurs parents à leurs retrouvailles.
— Je suis contente que tu sois revenu ! s’exclama Arnella avec un large sourire de bonheur.
— Moi aussi, tu sais !
— Tu vas rester longtemps ?
— Je ne sais pas. Maaï attend un bébé et elle a dit qu’il sera là à la fin de la saison du Feu.
— La prochaine ?
— Euh… oui. Enfin, je crois, hésita Gundar.
— Et tu vas rester jusque-là ?
— Oui, je pense.
— C’est formidable ! On va pouvoir jouer comme avant et on aura même le temps d’inventer des nouveaux jeux.
— Oh ! Oui ! On va bien s’amuser ! s’enthousiasma le jeune garçon.
Main dans la main, les deux enfants continuèrent ainsi à se remémorer leurs meilleurs souvenirs et à imaginer leurs espiè-gleries à venir tout en échangeant de tendres regards.
Le souper se déroula dans la salle de réception privée de Darek au premier étage. Les tapisseries et les boiseries étaient de très bonne facture mais plus sobres que celles du grand sa-lon, et seuls quelques vases ornaient les meubles en bois pré-cieux. Le repas fut copieux et de qualité, mais Crélia regrettait de n’avoir pu préparer que des plats simples, faute de temps. Darek décida donc d’organiser un banquet dès le lendemain soir pour fêter dignement l’arrivée de sa fille ainsi que l’heureux événement attendu. Puis tous les convives rejoignirent leurs appartements pour se coucher. Après de nombreux et longs jours de route, Loria apprécia grandement le confort d’un bon lit douillet. Gundar se jeta également sur son lit sans rechigner. Il n’était pas habitué à dormir ainsi, mais ce soir-là, peu lui im-portait de savoir où il allait rêver d’Arnella. En revanche, Borkán n’hésita pas à manifester son désagrément.
— Un lit ! Quelle idée ! grommela-t-il. Pourquoi vous faut-il une chose pareille pour dormir ?
Il prit juste une couverture et quelques coussins et les disposa sur le sol, comme dans la yorka, pour se coucher à côté du lit.
— Tu ne vas quand même pas dormir là ? dit Loria. Viens avec moi.
— Ma douce, tu sais combien je t’aime, mais je t’en supplie, ne m’oblige pas à ça, gémit-il.
Dès le lendemain matin, Gundar alla retrouver Arnella ainsi que ses anciens camarades de jeu, qui avaient tous bien grandi, eux aussi, notamment Toblek, le fils d’Albar. C’était un grand échalas un peu dégingandé et au visage en lame de couteau. Il n’était pas très intelligent, et sa naïveté le conduisait souvent à exécuter toutes les bêtises que lui suggéraient ses camarades, recevant immanquablement les punitions à leur place. À l’inverse, Boltar était malin, inventif et rusé. Le fils cadet de l’aubergiste Oldrek était le meneur de la bande et il savait tou-jours distribuer les rôles à la perfection pour faire les quatre-cents coups. Ainsi, c’est à son petit frère Drek qu’il confiait toutes les opérations de chapardage, tout particulièrement lors-qu’il s’agissait d’approvisionner la troupe avec les délicieux gâ-teaux au miel que Crélia gardait sous haute protection dans ses cuisines. Vif, rapide et espiègle, le jeune garçon un peu rondouil-lard et aux boucles rousses était difficile à attraper. Et si d’aventure il se faisait prendre, il utilisait à merveille sa bonne bouille parsemée de taches de rousseur pour se faire pardonner. Quant à Vorenn, le cadet de Solovar, le responsable de l’Hôtel des affaires, il héritait toujours des missions à caractère diplo-matique. Ce jeune blondinet à la mine charmante et sympa-thique était expert dans l’art de la négociation et n’avait pas son pareil pour convaincre Fulvek de les laisser jouer dans les entrepôts, dont il était le patron.
L’autorité de Boltar n’était toutefois qu’une façade, car cette bande de joyeux et inséparables galopins était en fait sous la totale domination de la belle Arnella. Elle était leur princesse et ne laissait jamais passer la moindre occasion d’user et d’abuser de cette position. Elle adorait tout particulièrement les mettre à l’épreuve à tour de rôle afin que chacun de ses chevaliers ser-vants puisse lui prouver sa valeur et surtout sa soumission. En retour, le loyal sujet était gratifié d’un sourire enjôleur pour lui faire oublier tous les efforts accomplis et renforcer subtilement son asservissement. Gundar se délectait d’être la victime plus que consentante de ce jeu. En revanche, il fulminait intérieure-ment quand la belle jetait son dévolu sur l’un de ses camarades. Cette rage était un véritable délice pour Arnella, qui ne man-quait pas de lui lancer de petites œillades moqueuses pour ai-guillonner sa jalousie. Cependant, ce jour-là, la princesse épar-gna ses sujets. Toute heureuse de retrouver Gundar, elle préféra se lancer avec eux dans une formidable partie de cache-cache qui dura jusqu’en fin d’après-midi. Fourbus, les enfants décidè-rent alors de s’installer sur la margelle du grand puits dans la cour pour se reposer un peu en regardant passer tous les invi-tés du banquet, qui n’allaient pas tarder à arriver.
Le premier à entrer dans la cour fut Oldrek. Ayant excep-tionnellement peu de clients ce jour-là, il avait laissé sa femme et son fils aîné, Almar, tenir seuls l’auberge. Il fut rapidement suivi par deux très belles jeunes femmes au visage gracieux et rayonnant de bonheur et de sérénité. L’une d’elles avait de su-perbes cheveux aux grandes boucles brun sombre lui descen-dant jusqu’au milieu du dos, tandis que l’autre avait de longs cheveux de miel doré délicatement ondulés. Elles avaient paré leur chevelure de quelques fleurs blanches, et deux jolies nattes leur ceignaient le front. Chaussées de simples sandales, elles portaient toutes deux une longue robe de lin sans manches, d’un blanc immaculé, resserrée à la taille par une fine corde-lette dorée. En passant à côté des enfants, elles leur adressèrent un sourire radieux exprimant une bonté et une bienveillance infinies. Les garçons en restèrent cois, comme hypnotisés, si bien qu’Arnella dut se racler bruyamment la gorge pour les rappeler à l’ordre. La belle n’obtint cependant pas l’effet es-compté. Bien au contraire ! Ses camarades se jetèrent immédia-tement sur cette occasion inespérée de se venger des tourments qu’elle leur infligeait si souvent. Tout en se délectant de ses ré-actions, ils se mirent à échanger leurs points de vue sur la beauté des deux jeunes femmes.
— Comme elles sont belles ! s’exclama Boltar.
— Superbes, tu veux dire, renchérit Vorenn.
— C’est qui ? s’enquit Gundar.
— Horalia et Jalèna, les deux nouvelles prêtresses du temple de Sen Kemeth à Tarkenn, répondit Boltar.
— Celle qui a les cheveux bruns, c’est Jalèna, dit Drek.
— Nan ! C’est Horalia ! corrigea Boltar.
— T’es sûr ? répliqua Drek.
— Certain. Elle est trop belle ! T’as vu ses yeux dorés ? Ils sont vraiment incroyables. J’ai jamais vu des yeux aussi beaux.
Outragée par ce manque de déférence à son égard et par cette infidélité inacceptable, Arnella se raidit et haussa dédai-gneusement les épaules en tournant ostensiblement le dos à ses camarades. Elle resta ainsi un moment, ne prêtant aucune at-tention au passage de Solovar et de Fulvek. Elle finit cependant par sortir de sa bouderie lorsque des bruits de sabots retenti-rent. Un cavalier monté sur un grand étalon gris pommelé en-tra alors dans la cour. Il portait une longue tunique gris foncé, avec un aigle noir brodé sur la poitrine. Ses bottes étaient im-peccables, et son casque brillait comme un miroir. Arrivé au milieu de la cour, l’homme mit pied à terre et ôta son casque. Il était grand et assez robuste, et ne devait pas avoir plus d’une trentaine d’années. Ses grandes boucles brunes lui tombaient sur les épaules, et sa fine barbe était soigneusement taillée. Il s’avança vers les enfants et s’arrêta pour les saluer :
— Bonsoir, les enfants.
— Bonsoir, Capitaine, répondirent-ils en chœur, à l’exception de Gundar.
Le jeune garçon resta silencieux, car il ne connaissait pas cet homme et surtout, il était fort impressionné, autant par les gravures ornant le fourreau de sa longue épée que par son re-gard d’acier, empreint de fierté et de noblesse. Le capitaine le dévisagea un bref instant, puis il confia sa monture à Albar et se dirigea vers le perron. Intrigué, le fils du sarghaï demanda à ses compagnons qui était ce soldat.
— C’est le capitaine Brenn, expliqua Vorenn. C’est le chef de la garnison de Tarkenn.
— Il est là depuis un an, à peu près, précisa Boltar.
— Il est comment ? dit Gundar.
— Tu veux dire s’il est gentil ou pas ? Bah, tu sais, il ne vient pas souvent, et on le connaît pas trop.
— En tout cas, il a une grande épée. Il doit être fort, ajouta Toblek.
À ce moment, Arnella coupa net leur conversation :
— Eh ! Regardez qui voilà !
— C’est Oncle Zol ! s’écria Drek en bondissant de la margelle pour foncer vers l’homme qui venait de franchir le porche.
Ses camarades le suivirent aussitôt, mais le fils du sarghaï, lui, resta en arrière, observant d’abord le vieil homme qui s’avançait dans la cour d’un pas alerte. Sous sa longue robe grise à capuche, il semblait être d’un âge très respectable. Ses doigts étaient aussi noueux que le long bâton de bois qu’il tenait dans la main droite. Ses longs cheveux blancs, un peu hirsutes, lui faisaient une couronne autour de son crâne dégarni, et sa barbe blanche en bataille lui tombait sur la poitrine.
S’apercevant que son cher Gundar était resté près du puits, Arnella vint le chercher.
— Oncle Zol, je te présente Gundar. Son père est un grand chef de clan holtarán, déclara-t-elle solennellement.
— Je suis honoré de faire ta connaissance, Gundar, fils de sarghaï, répondit le vieil homme d’une voix apaisante et pleine de gentillesse, tout en le fixant d’un regard pénétrant.
Ses yeux étaient d’un bleu clair intense, vif et lumineux comme un glacier. Leur éclat était si surprenant que le jeune garçon s’en trouva tout décontenancé. Percevant son malaise, le vieillard se présenta à son tour avec un grand sourire chaleu-reux pour le rassurer :
— Je me nomme Zoldar, mais tu peux m’appeler « Oncle Zol », comme tes camarades. Je suis conteur et je me suis ins-tallé depuis quelque temps à l’auberge d’Oldrek.
— C’est quoi un conteur ? demanda Gundar.
— Je gagne ma vie en racontant des histoires aux voyageurs dans les auberges et les tavernes.
— Des histoires vraies ?
— Certaines, oui, mais j’en invente aussi beaucoup.
— Comment tu connais autant d’histoires ? questionna To-blek.
— Bah ! comme tu peux le voir, mon garçon, je ne suis plus tout jeune. J’ai eu le temps d’en apprendre beaucoup et d’en imaginer le double.
— Tu vas nous en raconter une, ce soir ? s’enquit Drek, plein d’espoir.
— Certainement… si Maître Darek y consent, bien sûr.
À ce moment, Crélia et Issalia firent irruption sur le perron pour faire rentrer les enfants, car le jour commençait à décli-ner, et ils allaient bientôt passer à table. Lorsqu’il passa à côté des deux femmes, Crélia intercepta Gundar pour lui dire que sa mère l’attendait pour le bain avant le repas. Comme le jeune garçon se renfrogna, Arnella éclata de rire. En réponse, le fils du sarghaï lui jeta un œil noir qui fit place à un grand sourire moqueur quand Issalia s’adressa à sa fille :
— Je suis sûre que cela te fera le plus grand bien également, ma chère fille.
Pour le banquet, les invités se rendirent dans la grande salle prévue à cet effet au rez-de-chaussée. Darek l’avait voulue à l’image de sa réussite : décorée de façon simple, mais avec des objets de grande valeur de diverses provenances. Le précieux bois brun sombre du grand buffet, de la longue table ovale et des nombreuses chaises qui l’entouraient contrastait avec les dalles de marbre blanc du sol. De belles tentures de velours vermillon encadraient chacune des cinq grandes fenêtres du mur de façade, tandis que sur le mur opposé, une large toile représentait une carte du monde connu, où figuraient les plus grandes villes et surtout, les routes commerciales. Aux quatre coins de la pièce, de magnifiques scabellons en chêne portaient de précieux vases en porcelaine venus du lointain empire Ur-zaka. Adossée au mur du fond, une imposante cheminée de marbre abritait un foyer où de chaleureuses flammes crépi-taient doucement, et un grand lustre de bronze finement tra-vaillé dispensait un éclairage généreux, tout comme les candé-labres disposés sur les deux commodes et le grand buffet.
Quand Borkán et sa famille entrèrent dans la pièce, le capi-taine Brenn, qui s’y trouvait déjà, s’empressa de venir les saluer. Il passa rapidement devant le sarghaï avant de s’incliner res-pectueusement face à Loria en faisant claquer bruyamment ses talons.
— Je suis le capitaine Brenn, commandant de la Légion royale à Tarkenn. Pour vous servir, Madame, dit-il solennelle-ment en lui baisant la main.
En se redressant, il lui lança un regard pétillant qui surprit l’épouse du sarghaï, la laissant sans voix. Puis il s’avança vers Gundar.
— Et toi, mon jeune ami, comment te nommes-tu ? Nous ne nous sommes point présentés, tout à l’heure, dans la cour.
— Je m’appelle Gundar, répondit timidement le jeune garçon, toujours impressionné par l’officier.
— Voilà un joli nom bien de chez nous, commenta le capi-taine. Eh bien, même si je ne suis pas ici chez moi, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue au comptoir et à Tarkenn, déclara-t-il avant de s’éloigner.
Borkán le considéra un instant d’un regard foudroyant que son épouse ne manqua pas de remarquer.
— Mon tendre époux serait-il jaloux ? le taquina-t-elle.
— Moi ? Jaloux de ce gringalet en costume de marionnette ? grommela le sarghaï.
— Gringalet ? Moi, je le trouve plutôt bien bâti et très élégant, rétorqua Loria.
Borkán préféra ne pas répondre à l’affectueuse provocation de son épouse et alla s’asseoir à la place que lui désignait Pélia. Loria s’installa près de lui et fit signe à Gundar de venir se pla-cer à côté d’elle. Elle tenait absolument à être entre son fils et son époux, car elle savait que leur connaissance des usages de la société et des règles de la bienséance était très sommaire, et qu’ils auraient besoin de son assistance pour ne pas se couvrir de ridicule.
Une fois tout le monde à table, Darek prit la parole pour ou-vrir le banquet :
— Mes chers amis, nous sommes réunis ce soir pour fêter le retour de ma fille, de son époux et de mon petit-fils adoré. Et ce n’est pas tout ! Nous avons également une autre raison de nous réjouir ce soir. Mais je vous réserve la surprise pour tout à l’heure. Pour l’instant, mangeons, mes amis !
Cette fois, Crélia avait eu le temps d’exprimer tout son art, et les plats qu’elle avait confectionnés étaient un véritable régal, tant pour les yeux que pour le palais. Les convives se délectè-rent tout au long du repas, les saveurs tantôt douces, tantôt épicées se succédant ou s’entremêlant dans une parfaite har-monie. Les mets étaient si délicieux que la pauvre Loria eut toutes les peines du monde à forcer discrètement son époux et son fils à respecter les convenances au lieu de vider leur assiette avant que Pélia eût fini de servir toute l’assemblée. Par leur parfum, certains plats rappelèrent à Gundar ses grands mo-ments culinaires avec son ami Zorán. Mais ce qui ravissait le jeune garçon par-dessus tout, c’était d’avoir Arnella juste en face de lui. Au début de la soirée, il avait d’abord été contrarié de ne pas être à côté d’elle. Mais il avait très vite compris l’avantage de la situation. Il pouvait en effet l’admirer tout à loisir et échanger de tendres regards avec elle.
Alors que Crélia s’apprêtait à faire servir le dessert, Darek s’adressa de nouveau à ses invités :
— Je sais que vous êtes tous impatients de goûter l’excellent gâteau que nous a préparé ma chère fille, mais avant, il est temps que je vous fasse la surprise que je vous ai promise avant le repas.
— Tout à fait, Maître Darek ! s’exclama Oldrek.
— Mes chers amis, reprit le marchand, j’ai l’immense joie de vous annoncer que ma douce Loria attend un enfant !
Cette nouvelle remplit tout le monde de joie, et tous félicitè-rent chaleureusement Borkán et son épouse.
— Et pour quand cet heureux événement est-il prévu ? de-manda le vieux Zoldar.
— Pour la fin de la saison du Feu, répondit Loria.
— Voilà qui est parfait, reprit-il. Vous pourrez ainsi passer les mauvaises saisons bien au chaud. Et je suis certain que votre père et votre sœur ne manqueront pas de vous dorloter dans un petit nid bien douillet.
— Vous avez mille fois raison, intervint Darek. À propos, mon ami Zoldar, n’auriez-vous pas une excellente histoire à nous raconter pour fêter cela ?
Le vieux conteur fit mine de réfléchir un instant en se cares-sant doucement la barbe, puis son regard fit lentement le tour de la pièce pour s’assurer que toute l’assemblée était suspendue à ses lèvres.
— J’ai justement une belle histoire sur la naissance et la re-naissance de l’empire, répondit-il. C’est un mélange de faits historiques et de prophéties. Mais je pense qu’il serait plus op-portun de vous la narrer sur un bon digestif, comme votre ex-cellente liqueur de prune, par exemple.
Tandis que Darek s’empressait de faire servir son fameux breuvage, Zoldar se leva, s’éclaircit la gorge et recula de quelques pas pour entamer son récit avec une attitude théâ-trale :
— Il y a bien longtemps, les dieux utilisèrent Dhar Kemeth, la Source de Vie du tout-puissant seigneur Sen Kemeth, pour se divertir. Ce faisant, ils engendrèrent d’horribles créatures qui terrifiaient les hommes. Pour qu’ils puissent se défendre contre ces monstres et pour empêcher ses frères de se servir à nou-veau de Dhar Kemeth, le grand seigneur de la Vie décida de re-mettre les pouvoirs des dieux aux hommes. En observant les peuples des hommes, il vit que seuls les Eldrìns faisaient preuve d’assez de sagesse et de raison pour disposer d’une telle puis-sance. Au lieu de conquérir de nombreuses terres, ils n’avaient fondé qu’une seule mais très belle cité : Ezeldrìn. Ils y vivaient en paix et avaient construit une vaste bibliothèque et une grande université pour y conserver et y enseigner toutes les connaissances de l’humanité. Sen Kemeth ordonna donc aux Eldrìns de lui consacrer leurs plus belles vierges et de construire un autel de cristal en son honneur. Pendant ce temps, il tailla six pierres dans le roc le plus dur et plaça en chacune d’elles les pouvoirs d’un des autres dieux.
Zoldar fit une pause pour avaler une gorgée de la délicieuse liqueur de prune de son hôte en prenant tout son temps pour attiser la curiosité des convives, puis il reprit :
— Le jour de son vingt-troisième anniversaire, la plus belle des vierges eldrìnes se présenta devant l’autel sacré, comme l’avait demandé le grand seigneur de la Vie. Celui-ci prit alors forme humaine sous les traits d’un jeune et beau chevalier et s’approcha de la jeune femme. Il lui demanda de tenir ses mains en coupe devant sa poitrine et, avec une grande délica-tesse, y déposa Dhar Kemeth, qui se mit aussitôt à luire d’une douce lumière rouge-orangé palpitante. Puis il sortit sa longue épée de son fourreau d’or, transperça la Source de Vie et d’un geste serein, enfonça sa lame jusqu’au cœur de la jeune femme, qui ferma lentement les yeux sans éprouver la moindre douleur.
Tandis qu’un murmure peiné et angoissé faisait le tour de la table, le vieux conteur but une nouvelle gorgée et prit un air grave pour faire monter la tension dans son auditoire pendant quelques secondes avant de poursuivre avec de grands gestes et le visage marqué par une expression dramatique :
— Une aveuglante lumière dorée jaillit alors de la Source de Vie et s’écoula le long de l’épée en un fantastique flot vivant, tel un serpent étincelant, pour envahir le sein de la belle et lui transmettre le Pouvoir de Vie ! Au contact de cette force vitale infinie, la jeune vierge rouvrit les yeux. Une grande béatitude et une profonde sérénité illuminaient son délicieux visage. Sen Kemeth lui sourit tendrement et retira doucement son épée.
Un long soupir de soulagement parcourut l’assemblée. Zol-dar en profita pour se rincer de nouveau la gorge avant de con-tinuer son histoire :
— Le tout-puissant seigneur de la Vie déposa délicatement son épée aux pieds de la jeune vierge, puis il lui passa autour du cou un collier tressé de fils d’or sur lequel il avait enfilé les six Pierres de Pouvoirs. Celles-ci se changèrent aussitôt en de su-blimes pierres précieuses brillant d’une douce lumière irisée. Le grand Sen Kemeth contempla un moment la très belle jeune femme, puis il lui ordonna de régner sur le Premier Monde, au nom de la paix, de la justice et de la liberté. En échange, il lui accorda un privilège exceptionnel : sa jeunesse et sa beauté se-raient préservées pendant tout son règne. C’est ainsi que na-quit l’empire eldrìn, et la première impératrice régna longtemps avec une extrême bonté sur tous les royaumes d’occident.
— C’était il y a si longtemps, commenta la jeune prêtresse Jalèna, l’air nostalgique.
— Nous ne sommes pas instruits comme nos prêtresses, dit Fulvek. Aujourd’hui, il n’y a plus d’empire. Comment cela se fait-il ? Que s’est-il passé ensuite ?
— C’est justement la suite de mon histoire, répondit Zoldar. Quand le tout-puissant Sen Kemeth estimait qu’une impératrice l’avait bien servi, il choisissait une autre vierge consacrée pour lui succéder sur le trône. La transmission du Pouvoir de Vie et du Collier se faisait sur l’Autel sacré, le jour des vingt-trois ans de la nouvelle impératrice. De nombreuses souveraines se suc-cédèrent ainsi sur le trône impérial pendant presque deux mil-lénaires. Hélas ! la jalousie des dieux et la soif de pouvoir des hommes mit fin à cette époque bénie. Les dieux incitèrent des mages corrompus à s’emparer du Collier de Pouvoirs. À leur tour, ces mages poussèrent leurs rois à se rebeller contre l’empire. Il s’ensuivit une guerre qui dura plus de cent-cinquante ans. Un jour, notre grand seigneur Sen Kemeth choisit une très belle vierge pour succéder à la douce et belle Ellora, qui régnait depuis trente ans. Elle s’appelait Sangara et venait tout juste d’avoir vingt-deux ans. Elle devait donc pa-tienter une année pour monter sur le trône. C’était la première fois que le grand seigneur de la Vie choisissait sa future impéra-trice aussi longtemps avant l’âge requis. Les sages du Grand Conseil eldrìn mirent à profit ce temps pour bien la préparer à diriger l’empire, car la situation était difficile, et la guerre fai-sait toujours rage, même si les mages corrompus commen-çaient à désespérer de parvenir un jour à leurs fins, tant l’impératrice Ellora défendait la liberté et la justice avec un cou-rage exemplaire. Malheureusement, peu de temps avant ses vingt-trois ans, le seigneur Sen Kemeth retira sa confiance à la belle Sangara et choisit une autre jeune vierge pour monter sur le trône. Sangara en fut profondément attristée et surtout, elle en conçut une haine terrible, non seulement à l’égard de notre grand seigneur de la Vie, mais aussi de l’empire tout entier. Pour se venger, elle rencontra en secret Kalandraj, le grand mage du royaume de Sémor. Elle lui proposa de lui remettre le Collier de l’impératrice en échange d’être couronnée reine d’Arkol une fois l’empire détruit. Inutile de vous dire, chers amis, que ce sorcier malfaisant s’empressa d’accepter cette al-léchante proposition. Il mit au point un plan de bataille avec les autres mages rebelles, et le moment venu, Sangara déroba le Collier de Pouvoirs et le lui remit. Kalandraj donna alors le si-gnal, et les ennemis de l’empire attaquèrent de concert.
Le vieux conteur fit encore une courte pause pour se faire servir un nouveau verre de liqueur et entretenir le suspense.
— Malgré la détermination et le courage de ses valeureux soldats, continua-t-il sur un ton grave, l’armée arkolène, bras armé de l’empire, se retrouva débordée. Tandis qu’au sud les troupes phargites de Naros, premier du nom, attaquaient la forteresse de Tor-Ragdenn, les armées dolraques du roi Thorg s’emparaient de toutes les places fortes du nord et même d’Ezeldrìn, la capitale impériale. L’empire était défait. Ellora dut s’enfuir et se cacher, et la jeune vierge qui devait lui succé-der perdit la vie dans la bataille. Les mages corrompus se dis-putèrent le Collier. Celui-ci fut brisé, les Pierres tombèrent cha-cune entre des mains différentes et personne ne parvint à ob-tenir la victoire. Les Arkolènes réussirent à négocier la paix avec les Phargites et les Dolraques, et ils retrouvèrent la totalité de leur territoire. Quant à Sangara, elle n’eut pas le royaume qu’elle espérait, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elle. Au-jourd’hui, nous sommes en paix, mais cet équilibre est fragile, et les incidents aux frontières ne manquent pas. Si l’empire était restauré, tous les royaumes d’occident retrouveraient une paix solide et durable. Et c’est justement ce que nous annonce une prophétie très ancienne.
Un nouveau soupir de soulagement résonna dans la salle. Zoldar saisit l’occasion pour marquer une ultime pause, un peu plus longue, afin d’accroître l’impatience de son auditoire. Puis, après avoir vérifié d’un œil malicieux que l’attention de chacun était entièrement tournée vers lui, il reprit sa narration :
— La légende dit que cette prophétie a été dictée à un prêtre par le grand seigneur Sen Amrak lui-même. Je ne sais si cela est vrai, mais sachez, mes amis, qu’elle avait prédit les tra-giques événements que je viens de vous narrer. Mais ce n’est pas tout : elle nous apprend aussi qu’un jour un enfant viendra au monde avec la marque de notre grand seigneur Sen Kemeth. Il sera son champion pour terrasser à tout jamais les forces des dieux rebelles, et il réunira de nouveau tous les Pouvoirs entre les mains d’une nouvelle impératrice.
Le capitaine Brenn se tourna alors vers le vieux conteur, l’air amusé.
— Dis-moi, cher vieil homme, dit-il, n’est-ce pas la prophétie des Sept Pouvoirs dont tu nous parles là ?
— Quelle érudition, cher Capitaine ! répondit Zoldar. De nos jours, peu de gens connaissent cette prophétie. Je me demande même combien se souviennent encore de l’histoire de l’empire. Ce sont maintenant près de cinq siècles qui nous séparent de ces tristes événements… D’ailleurs, comment se fait-il que vous connaissiez ce texte si ancien ?
— Figurez-vous que je suis, moi aussi, passionné par notre histoire. Lorsque je servais dans la Légion royale à Osgarenn, j’avais le privilège de pouvoir me rendre régulièrement à la bi-bliothèque royale. On y trouve de nombreuses copies de précieux manuscrits de la Grande Bibliothèque d’Ezeldrìn. Et parmi ces copies, il y a précisément cette prophétie. J’adore ce texte, car il nous redonne de l’espoir, et avec cet espoir, nous rebâtirons la grandeur de notre glorieux passé.
— Nobles et belles paroles, reprit Zoldar. J’admire votre foi, Capitaine. Puissent les dieux vous entendre et insuffler cette ardeur dans le cœur de tous les hommes.
— Que notre grand seigneur Sen Kemeth soit béni pour ses bienfaits et qu’il nous révèle bientôt l’Élu, déclara solennelle-ment la jeune prêtresse Horalia en inclinant la tête et en joi-gnant les mains en signe de prière.
Toute l’assemblée l’imita aussitôt, puis Darek proposa à tous les convives de passer dans le grand salon, où le vieux Zoldar raconta encore quelques histoires captivantes pour divertir le brave marchand et ses hôtes.
Le lendemain matin, Gundar fut réveillé assez tôt par la douce voix de sa mère :
— Lève-toi tout de suite, si tu veux pouvoir passer un peu de temps avec ton père avant son départ.
Gundar bondit aussitôt de son lit et se précipita dans l’escalier tout en enfilant sommairement sa tunique. Il fit un rapide détour par les cuisines et s’empara d’une miche de pain encore toute chaude avant de débouler dans la cour. Darek, Korenn et Arnella étaient déjà là, à côté de Borkán, qui était occupé à charger des marchandises sur son cheval de bât.
— Ah ! tu tombes bien, fiston, lui dit le sarghaï. Aide-moi à charger ces sacs.
— Paaï, pourquoi tu pars déjà ? demanda le jeune garçon, la mine attristée.
— Tu sais bien que je dois retrouver notre clan dans le nord pour les affaires. Et si je veux être là quand ta mère mettra le bébé au monde, je ne dois pas prendre de retard.
— Voyons ! intervint Darek, soyez raisonnable, Seigneur Borkán. Vous savez très bien que votre frère saura faire de très bonnes affaires. Quant à ces marchandises, je peux vous en offrir un très bon prix.
— Sans vouloir vous offenser, Maître Darek, ce n’est pas à vous que je vais apprendre comment fonctionnent les affaires. J’ai des clients et des fournisseurs fidèles à traiter avec le plus grand soin à Galarenn. Et puis, vous savez bien que je ne peux pas rester ici à ne rien faire pendant plusieurs lunes.
— C’est bien vrai, ajouta Loria, qui venait de les rejoindre. Tu finirais par tourner en rond comme un ours en cage et tu de-viendrais vite insupportable.
Le sarghaï se retourna en souriant et embrassa tendrement son épouse. Puis il prit Gundar dans ses bras et le serra très fort contre lui.
— Veille sur ta mère pendant mon absence, mon garçon. Je sais que je peux compter sur toi, et que rien ne peut lui arriver avec toi à ses côtés.
Le jeune garçon acquiesça d’un signe de tête. Borkán le repo-sa au sol et enfourcha sa monture. Il salua Darek et talonna sa jument, qui se mit en route d’un pas tranquille, suivie par le cheval de bât. Gundar ne quitta pas son père des yeux jusqu’à ce qu’il fût sorti de la grande cour, puis il se retourna, la tête basse. Voyant son air mélancolique, Arnella s’avança et lui passa un bras autour des épaules.
— Tu es triste de voir ton père partir, n’est-ce pas ? lui dit-elle d’une voix extrêmement douce.
C’était la première fois que la jeune fille lui parlait ainsi et qu’elle le touchait aussi affectueusement. Gundar en fut tout ébranlé. Il ne savait que dire ni que faire, tiraillé entre son désir intense de se serrer contre elle et sa fierté de futur sarghaï, qui lui interdisait toute manifestation de faiblesse, surtout devant une fille. Après un instant d’hésitation, il se ressaisit.
— Ne t’inquiète pas, tout va bien. J’ai l’habitude, tu sais. Mon père part souvent.
En réalité, le sarghaï ne l’avait jamais quitté pour une aussi longue durée ni pour une destination si lointaine. Gundar en avait la gorge serrée, mais il était satisfait d’avoir su maîtriser ses émotions pour n’en rien laisser paraître. En même temps, il était frustré de perdre ainsi une superbe occasion de se faire consoler par la belle Arnella. Décidément, sa mère avait encore une fois raison : devenir sarghaï était vraiment très éprouvant !
— J’aime mieux ça, reprit la fille de l’intendant, sur un ton plus habituel, feignant de croire le fils du sarghaï pour ne pas le vexer. Au fait, qu’est-ce que c’est que cette histoire de lunes, dont ton père a parlé tout à l’heure ?
— C’est notre calendrier. Chez vous, on compte en septaines et en saisons. Nous, nous comptons en lunes.
— Mais c’est impossible ! s’exclama la jeune fille, sidérée. La Lune, il n’y en a qu’une ! On ne peut pas en compter plusieurs.
Gundar éclata de rire. Trop heureux de pouvoir lui montrer son savoir, il l’emmena avec lui pour lui expliquer la mesure du temps chez les Holtaráns.
Durant les deux septaines qui suivirent, Gundar et ses cama-rades passèrent toutes leurs journées à l’extérieur pour profiter des derniers beaux jours avant l’arrivée du froid et du mauvais temps. Tantôt les valeureux chevaliers s’affrontaient courageu-sement au bord de la grande route pour les beaux yeux de leur belle princesse, tantôt ils partaient explorer les petites collines de rocaille à l’ouest et au sud du domaine. Un jour où ils s’étaient aventurés un peu plus loin qu’à l’accoutumée, ils s’arrêtèrent en haut d’une colline qui surplombait la ville de Tarkenn, flanquée du fort de la Légion royale. Tandis que ses camarades observaient le va-et-vient des chariots de mar-chands sur la route, Vorenn remarqua une petite maison en pierres sèches perchée au sommet de la colline voisine. Boltar décida d’aller y jeter un coup d’œil. Ne sachant pas qui pouvait l’occuper, les enfants s’approchèrent prudemment en se dissi-mulant dans le maquis. Ils s’arrêtèrent à une cinquantaine de pas de la maison pour voir s’il y avait quelqu’un, car l’espace qu’il leur restait à parcourir était à découvert. N’entendant au-cun bruit et ne discernant aucun mouvement aux alentours, Gundar s’avança vers la vieille bâtisse. En présence d’Arnella, il était hors de question de laisser l’un de ses camarades braver le danger avant lui ! Il s’approcha d’une des fenêtres et jeta un œil à l’intérieur. Ne voyant personne, il fit signe au reste de la bande de le rejoindre et poussa doucement la porte d’entrée, qui n’était pas verrouillée. Le grincement des gonds rouillés au-raient pu réveiller une armée. Le fils du sarghaï en eu la chair de poule, mais cette situation excitante était l’occasion rêvée de prouver sa valeur. Il entra donc dans l’unique pièce qui consti-tuait le rez-de-chaussée. Tout était propre et bien rangé. Une dizaine de beaux livres, assez volumineux pour la plupart, étaient posés sur la table.
— Je me demande à qui peut bien appartenir cette maison, dit Vorenn.
— C’est peut-être un berger, suggéra Toblek.
— Tu as déjà vu un berger lire des livres comme ça ? lui lança Boltar sur un ton méprisant.
Gundar s’approcha de la table, ouvrit un gros livre rouge et commença à le feuilleter doucement. C’était un beau manuscrit calligraphié avec soin et illustré de dessins de dragons.
— Tu sais lire ? demanda Arnella, admirative.
— Bien sûr ! répondit le jeune garçon, fier comme un coq. Maaï me donne souvent des leçons d’écriture et de lecture. Elle dit que c’est très important.
— C’est formidable ! répondit-elle. Tu peux me dire ce que ra-conte ce livre, alors ?
— Euh… non. Je ne reconnais aucun mot. Je ne connais même pas ces lettres. Il doit être dans une autre langue.
— C’est vraiment bizarre, dit Boltar. Il y a donc un étranger qui vit ici ? On devrait peut-être aller voir en haut…
Drek se précipita vers l’escalier, mais Gundar le devança et fut le premier sur les marches.
— C’est peut-être dangereux. On ne sait pas ce qu’il y a là-haut. Laisse-moi passer devant, déclara-t-il en bombant osten-siblement le torse.
Le jeune garçon monta d’un pas feutré, comme pour appro-cher un troupeau de chevaux sauvages, un doigt sur la bouche pour signifier à ses compagnons de ne pas faire de bruit. Arrivé en haut, il s’avança jusqu’à la porte de ce qui devait être une chambre. À l’instant où il allait mettre la main sur la poignée, la porte s’ouvrit brutalement. Gundar recula d’un bond en poussant un cri de peur et de surprise.
— Oncle Zol ! Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-il.
— C’est plutôt à moi de te poser… que dis-je… de vous poser cette question, rétorqua le vieil homme en jetant un regard me-naçant sur le petit groupe au pied de l’escalier.
— On se promenait, on a vu la maison et on est entrés pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur et à qui elle était, répondit in-génument Arnella.
— Ah ! oui ! Bien sûr ! Il est tout à fait normal, quand on se balade, de rentrer comme ça, chez les gens, sans frapper à la porte ! répliqua Zoldar en haussant fortement la voix tout en dévalant les marches quatre à quatre.
La pauvre Arnella se recroquevilla sur elle-même et recula d’un pas. N’écoutant que son cœur, Gundar vola à son secours et s’interposa.
— Elle n’y est pour rien, Oncle Zol ! s’exclama-t-il. C’est moi qui suis entré le premier. On croyait que la maison était aban-donnée.
— Noble attitude de ta part, mon jeune ami, que de prendre la défense de cette belle enfant. Mais cela ne la sauvera pas ! Et les autres non plus ! Je vais tous vous punir ! gronda le vieux conteur, les poings sur les hanches et le regard féroce.
Les enfants étaient pétrifiés. Zoldar les fixa longuement dans les yeux l’un après l’autre, puis il éclata d’un rire jovial et amical.
— Ah ! Ah ! je vous ai bien eus, bande de chenapans ! s’esclaffa-t-il. Allons ! N’ayez crainte, je ne suis pas fâché. Je voulais juste vous faire un peu peur et vous montrer votre im-prudence, car vous auriez pu tomber réellement sur quelqu’un de mal intentionné.
Après avoir échangé un dernier regard interrogateur et hési-tant, les enfants éclatèrent de rire à leur tour.
— De toute façon, continua le vieil homme, je ne peux pas vraiment vous blâmer, puisque j’ai fait la même chose que vous il n’y a pas si longtemps. Et comme cette maison était aban-donnée, je me suis dit qu’elle serait toujours plus spacieuse et surtout moins onéreuse qu’une chambre chez Oldrek. Je m’y suis donc installé après quelques menues réparations et un bon nettoyage. Et puis, si jamais le propriétaire revient, je retourne-rai à l’auberge, et il récupérera une maison bien entretenue.
— Dis, Oncle Zol : ils sont à toi, ces livres ? s’enquit Boltar, revenant à leur préoccupation initiale.
— Tout à fait, répondit le vieux conteur.
— Qu’est-ce que tu fais avec ? continua le fils de l’aubergiste.
— Eh bien, vois-tu, pour pouvoir raconter de nombreuses histoires, il faut d’abord les apprendre.
— Mais comment tu fais ? Il y a des livres qui ne sont pas dans notre langue.
— Comment le sais-tu ? Sais-tu lire ? questionna à son tour le vieil homme.
— Moi, non, mais Gundar, oui. Il a regardé le gros livre rouge et il a dit qu’il était écrit dans une langue étrangère.
— Ainsi donc, tu sais lire ? reprit Zoldar en se tournant vers le fils du sarghaï.
— Juste un peu, répondit celui-ci. C’est Maaï qui me donne des leçons.
— C’est très bien ça ! Tu as beaucoup de chance d’avoir une mère qui t’enseigne son précieux savoir.
— Au fait, Oncle Zol, intervint de nouveau Boltar, pourquoi il y a des dragons dans le gros livre rouge ?
— Décidément, j’ai l’impression que ce livre t’intrigue beau-coup, dit le vieil homme. Pour tout te dire, ce livre est écrit en ancien eldrìn et parle des oshibens, les maîtres-dragons de l’empire Urzaka.
— Les maîtres-dragons…, répéta Toblek, les yeux écarquillés et la lèvre pendante.
— Les dragons, ça existe pour de vrai ? demanda Drek.
— Il y a encore quelques dragons qui vivent là-bas, mais ici, il n’y en a plus depuis très longtemps. Les hommes les ont chas-sés.
— C’est où, Urzaka ? s’enquit Gundar.
— C’est un pays très loin d’ici, à l’est. Bon. Les enfants, j’ai encore beaucoup de choses à faire. Je n’ai pas le temps de vous donner davantage d’explications aujourd’hui, mais revenez me voir un autre jour. Je me ferai un plaisir de vous raconter toute l’histoire des maîtres-dragons.
Les enfants se dirigèrent alors vers la porte, mais au mo-ment de sortir, Gundar s’arrêta et se retourna pour une der-nière question :
— Oncle Zol, l’histoire que tu nous as racontée l’autre jour, avec l’impératrice, elle est vraie ?
— Oui. L’histoire de l’empire t’intéresse-t-elle ?
— Je me demandais ce qui était arrivé à la femme qui devait devenir impératrice.
— Tu parles de Sangara ? Comme je l’ai dit dans l’histoire, les Pierres de Pouvoirs ont été dispersées, et les mages rebelles n’ont pas réussi à conquérir tous les royaumes. Sangara n’a donc rien obtenu en échange de sa trahison. Elle s’est proba-blement enfuie, et personne n’a plus jamais entendu parler d’elle. Mais dis-moi, comment se fait-il que tu te préoccupes ainsi de son sort et que tu ne te demandes pas ce qu’il est adve-nu de l’impératrice Ellora ?
— C’est que… je… je trouve que c’est très triste et que c’est pas juste pour Sangara. Voilà. Pourquoi Sen Kemeth l’a rejetée ?
— C’est curieux que tu me dises cela, lui répondit doucement Zoldar. Figure-toi que je ressens cela, moi aussi. Nous devons bien être les seuls, car chaque fois que je raconte cette histoire, personne ne se soucie d’elle, et quand quelqu’un s’en inquiète, c’est plutôt pour savoir comment on l’a punie.
Le regard du vieux conteur devint soudain mélancolique. Il resta ainsi quelques instants, comme perdu dans de tristes pen-sées, puis il se ressaisit.
— Ne te méprends quand même pas sur ce que je viens de te dire, mon jeune ami. Ce qui lui est arrivé est bien triste, en effet, mais cela n’excuse pas ses actes. Ce qu’elle a fait était très mal, et voilà maintenant près de cinq-cents ans que les royaumes d’occident sont désunis par sa faute. Bien. Maintenant, il est temps de rentrer chez toi. Quant à moi, il faut que je révise mes histoires pour ce soir et que je prépare ma mise en scène. Ol-drek a beaucoup de clients aujourd’hui, et je dois être à la hau-teur de mon public. Je reprendrai volontiers cette conversation avec toi une autre fois. C’est promis.
— Juste une question, encore, Oncle Zol, dit Gundar. Com-ment fais-tu pour lire le livre sur les dragons s’il est en… eld… eldrìn, c’est ça ?
— En ancien eldrìn, en effet. Eh bien, parce que je connais cette langue, tout simplement.
— Où tu l’as apprise ? demanda Arnella, qui attendait le fils du sarghaï.
— C’est un peu long à expliquer, et je n’ai pas le temps au-jourd’hui. Je vous raconterai tout ça plus tard, mais pour l’instant, soyez gentils, rentrez vite, répliqua Zoldar.
Le vieil homme referma la porte derrière Gundar, et les en-fants s’en retournèrent gaiement au domaine en gambadant comme s’ils chevauchaient de puissants dragons.

Chapitre IV

Un nouvel associé
Tandis que dehors le ciel plombé déversait une pluie froide et pénétrante depuis plus de trois jours, les enfants étaient instal-lés bien au chaud dans la salle de banquets du domaine, réamé-nagée de manière à ce qu’ils puissent suivre les cours dispensés par le vieux Zoldar. Quand son petit-fils lui avait dit que le vieux conteur possédait des beaux livres et qu’il connaissait des langues étrangères, Darek avait aussitôt proposé au vieil homme de venir enseigner son savoir à tous les enfants du comptoir. Pour lui, l’éducation et la connaissance étaient des trésors inestimables auxquels tous les enfants devaient avoir droit. Partageant le même point de vue, Zoldar avait accepté sans la moindre hésitation, d’autant que le confortable revenu que Darek lui proposait en échange de ses services venait à point nommé. Avec la saison froide et le mauvais temps, la fré-quentation du comptoir, et donc de l’auberge d’Oldrek, avait sensiblement diminué, et cela se faisait cruellement sentir dans la bourse du pauvre vieux conteur.
Le fils du sarghaï et ses camarades se retrouvaient donc quatre jours par septaine pour profiter de l’enseignement de leur Oncle Zol. La lecture était la leçon préférée de Gundar. Comme il savait déjà un peu lire, Zoldar l’avait chargé d’assister les autres. Le jeune garçon était particulièrement fier de montrer ainsi son savoir, mais ce qu’il adorait par-dessus tout, c’était prendre la main d’Arnella pour l’aider à suivre les lignes et les mots. La sensation de sa douce petite menotte dans la sienne le mettait en émoi, et il sentait son cœur chavirer chaque fois qu’elle le gratifiait d’un de ses regards de velours agrémenté d’un petit sourire au charme irrésistible. Malheureu-sement pour lui, ce jour-là, le vieux conteur avait choisi de leur faire travailler le calcul, et ça, Gundar n’aimait pas du tout ! Cependant, il savait qu’un bon sarghaï se devait de maîtriser les chiffres pour mener rondement ses affaires. Il prêta donc une grande attention aux explications de Zoldar et travailla de manière très appliquée pour obtenir de bons résultats. Ses ca-marades l’imitèrent et ils réussirent tous brillamment leurs exercices. Même Toblek triompha des redoutables additions avec lesquelles le vieux conteur l’avait défié. Très satisfait de ses élèves, le vieil homme décida de les récompenser.
— Comme vous avez très bien travaillé, annonça-t-il, je vais vous raconter l’histoire des maîtres-dragons de l’empire Ur-zaka, comme je vous l’ai promis le jour où vous êtes venus visi-ter mon humble demeure.
— Oh ! oui ! Merci, Oncle Zol ! s’écrièrent en chœur les en-fants en se redressant sur leur chaise, les yeux brillants d’excitation.
Le vieux conteur les fit asseoir en demi-cercle devant lui, puis il s’éclaircit la gorge et entama sa narration :
— Il y a bien longtemps, de nombreux dragons vivaient dans tous les royaumes de l’ouest. Ces puissantes et magnifiques créatures dominaient les cieux et cohabitaient pacifiquement avec les hommes. Même s’il était vivement déconseillé de les approcher, certains hommes téméraires, fascinés par leur force et leur beauté, décidèrent de les dompter. Nombre d’entre eux le payèrent de leur vie, mais quelques-uns, plus sages et plus res-pectueux que les autres, parvinrent à les amadouer. Les pre-miers maîtres-dragons étaient nés. Ils pouvaient traverser le monde en chevauchant leur puissante monture. Un maître-dragon ne pouvait avoir qu’un seul dragon, et chaque dragon n’avait qu’un seul maître. Et les deux étaient unis pour la vie.
— Ça ressemble à quoi, un dragon ? demanda Toblek.
— Leur corps tout entier est couvert d’écailles. Leurs quatre pattes sont munies de terribles griffes tranchantes, et leur longue queue se termine par une pointe acérée qui peut trans-percer le roc.
Le vieux conteur joignait si admirablement le geste à la pa-role, que les enfants sursautèrent d’effroi lorsqu’il imita les serres du dragon en dressant ses mains et en recourbant ses doigts noueux vers eux. Ravi de son effet, Zoldar continua sa terrifiante description :
— Quant à leur tête, mes amis, elle est aussi superbe qu’effrayante ! Une formidable tête de reptile, avec de grands yeux rouges flamboyants et une immense gueule garnie de dents prodigieuses, aiguisées comme des couteaux. Certains dragons ont aussi deux grandes cornes recourbées au sommet du crâne. Et puis surtout…
Zoldar marqua une pause stratégique en jetant un long re-gard circulaire à son jeune auditoire pour faire monter la ten-sion.
— Raconte-nous ! Oncle Zol ! s’impatienta Drek.
— Les dragons crachent du feu ! souffla le vieil homme en se penchant vers les enfants, qui poussèrent un cri de frayeur en bondissant sur leur chaise.
— Du feu ? s’écria Arnella.
— Oui, belle enfant. Du feu !
— Comment font-ils ? s’étonna Boltar.
— Ce sont des créatures magiques, dit Zoldar.
Gundar haussa un sourcil et fit une petite grimace, mais il ne dit rien.
— Et c’est grand comment, un dragon ? questionna de nou-veau Toblek.
— Il y en a de différentes tailles. Mais sachez que le plus petit d’entre eux est déjà assez grand et assez fort pour ne faire qu’une bouchée d’un chevalier en armure !
Les enfants poussèrent un nouveau cri d’épouvante et de dé-goût.
— Mais ils ne le font que si on les dérange, les rassura le vieil homme. Les dragons ne sont pas méchants. Ce sont simple-ment des prédateurs puissants qui défendent jalousement leur territoire.
— Pourquoi on les a tués, alors ? s’enquit Gundar.
— À cause de la folie d’un homme, répondit d’un air triste le vieux conteur. Un jour, avant même la fondation de l’empire eldrìn, certains dieux devinrent jaloux de tous les êtres vivants que notre tout-puissant seigneur Sen Kemeth avait enfantés. Ils décidèrent donc d’engendrer leurs propres créatures. Mal-heureusement, ils ne parvinrent à produire que des monstres qui se répandirent partout à travers le Premier Monde, semant la terreur dans tous les royaumes. Pour se défendre, les hommes entreprirent de massacrer ces horribles créatures. C’est alors qu’un roi fou décréta qu’il fallait également exter-miner les dragons, prétendant qu’ils étaient, eux aussi, des êtres malfaisants créés par les dieux rebelles. Il ordonna à quelques maîtres-dragons de l’aider dans son ignoble entre-prise et ensemble, ils réussirent à tuer tous les dragons, sauf quelques-uns, qui s’enfuirent vers l’empire Urzaka. Accablés de remords, les maîtres-dragons qui avaient aidé le roi fou décidè-rent de les rejoindre. Bien plus sage que les rois d’occident, l’empereur d’Urzaka les accueillit avec bienveillance et les invita à enseigner leur art. Voilà pourquoi, aujourd’hui, il ne reste plus que quelques dragons et leurs maîtres dans ce lointain empire.
— Comme c’est triste, dit Arnella en reniflant, une petite larme lui perlant au coin de l’œil.
— Comment tu as appris cette histoire, Oncle Zol ? C’est marqué dans ton gros livre rouge ? demanda Boltar.
— Oui, en effet. Tout est écrit dans ce livre.
— Mais comment tu connais cette langue ? reprit Gundar.
— En fait, pour tout vous dire, je suis né à Ezeldrìn, déclara le vieux conteur. Et par chance, c’est dans cette ville que se trouvent la plus grande université et la plus grande bibliothèque du monde. On les appelle d’ailleurs la Grande Université et la Grande Bibliothèque. Comme j’avais de bonnes dispositions pour apprendre et que je voulais tout savoir sur tout, j’ai suivi les cours de l’université. Et grâce à la bibliothèque, j’avais à portée de main une quantité inimaginable de livres. J’y ai ap-pris énormément de choses.
— Tu es un Eldrìn ? dit Arnella, la lèvre pendante.
— Oui, en effet, répondit Zoldar avec un sourire amusé. Est-ce donc si extraordinaire que cela ?
— Non… C’est juste que… je ne pensais pas…
— Tu pourrais nous emmener à Ezeldrìn, un jour ? intervint Gundar.
— Pourquoi pas. Mais il faut le mériter. Si vous travaillez bien et que vous suivez mes leçons avec assiduité, je…
À ce moment, la porte s’ouvrit doucement. Darek entra dans la pièce et s’avança.
— Mon cher Zoldar, votre ami Bolgarán vient d’arriver. Il nous attend au grand salon. Suivez-moi, je vous prie. Vous re-prendrez votre leçon une autre fois.
Zoldar libéra ses élèves, puis les deux hommes sortirent de la pièce. Intrigué par le nom à consonance holtaráne que venait de prononcer son grand-père, Gundar leur emboîta le pas en compagnie d’Arnella. Quand ils arrivèrent dans le grand salon, Zoldar et son ami Bolgarán se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, manifestement très heureux de se retrouver. L’homme était assez grand et avait effectivement les yeux sombres et les longs cheveux noirs et lisses des Holtaráns. Il portait une fine moustache soigneusement taillée, comme celle de Borkán. En revanche, il était vêtu à la mode arkolène. Ses vêtements sem-blaient d’ailleurs de grande qualité. Sa tunique, son pantalon et ses bottes étaient assorties avec goût, et le grand manteau qu’il venait de confier à Pélia était confectionné dans un très beau cuir de bison des steppes. Au moment où les trois hommes s’installèrent dans les confortables fauteuils du salon, Darek remarqua la présence des deux enfants.
— Qu’est-ce que vous faites là ? leur lança-t-il sur un ton de reproches qu’il n’avait pas l’habitude d’employer. Il ne me semble pas vous avoir autorisés à vous mêler des conversations des grandes personnes !
Gundar et Arnella se regardèrent puis baissèrent la tête, l’air penauds, sans trop savoir que répondre.
— Bon. Allez vous asseoir sur une banquette et soyez sages et silencieux. Je ne veux rien entendre.
Les enfants ne se firent pas prier et obtempérèrent immédia-tement sans émettre le moindre son.
— Revenons à nos affaires, reprit Darek. Mon cher Bolgarán, je suis très honoré de rencontrer enfin l’homme d’affaires dont mon ami Zoldar a tant vanté les talents de négociateur hors pair.
— Tout l’honneur est pour moi, Maître Darek, répondit le marchand. Votre réputation n’est plus à faire et dépasse large-ment les frontières du royaume d’Arkol. Mais dites-moi un peu, avant de parler affaires : ce jeune garçon avec ses longs che-veux noirs, ne serait-il pas d’origine holtaráne, par hasard ?
— C’est mon petit-fils, Gundar, répondit Darek. Son père est le sarghaï d’un clan de Holtaráns du sud.
— Je connais presque tous les sarghaïs du sud. Comment s’appelle-t-il ?
— Borkán.
— Voilà qui est extraordinaire ! s’exclama Bolgarán. Je le connais très bien. Nous avons mené pas mal de négociations ensemble. Ah ! Ce sacré Borkán ! Mais alors, il est chez vous en ce moment ? Pourrais-je le voir après notre entretien ?
— Hélas ! mon cher ami, puisque vous le connaissez bien, vous savez qu’il ne tient pas en place. Il est reparti depuis un moment pour le nord et devrait être de retour prochainement pour l’accouchement de son épouse.
— En voilà une excellente nouvelle ! Ainsi, cette merveilleuse Loria est enceinte… Il faut absolument que je lui présente mes hommages, cher Maître Darek.
— Vous aurez très bientôt tout le loisir de la saluer, car je n’ai pas l’intention de vous laisser partir aussi vite. Je comptais vous proposer mon hospitalité au moins pendant quelques jours pour mettre au point tous les détails de notre nouveau partenariat.
— Partenariat ? Que voulez-vous dire ? s’enquit Bolgarán, les yeux soudain brillants de curiosité.
— Comme vous l’avez si bien dit, je suis connu un peu par-tout pour mes qualités de négociateur. Mais le temps passe. Je ne suis plus tout jeune et…
— Ah ! Ne me faites pas croire que vous ne savez plus d’où vient le vent lorsqu’il porte l’odeur d’une affaire juteuse.
— Non, non. Je pense bien être toujours le meilleur sur ce terrain. Mais, comme vous le savez aussi bien que moi, pour obtenir le meilleur prix, il faut limiter les intermédiaires. Et aujourd’hui, je ne suis plus capable de faire de longs déplace-ments pour négocier moi-même les contrats. Quant à ma répu-tation, elle n’est pas toujours un avantage. Les clients se mé-fient parfois et préfèrent traiter avec d’autres, qu’ils pourront plus aisément amadouer.
— Et qu’attendez-vous de moi exactement ? Que je cours aux quatre coins du monde pour conclure des contrats en votre nom ?
— Précisément. Bien entendu, vous toucherez un pourcen-tage substantiel.
— Dans ce cas, je ne serais qu’un intermédiaire. Ne disiez-vous pas à l’instant qu’il faut en limiter le nombre ? Et puis, pourquoi est-ce que je ne négocierais pas ces affaires pour mon propre compte ?
— Parce que vous serez mon associé. Non seulement vous toucherez une commission sur les affaires que vous aurez négo-ciées pour moi, mais en plus, je vous reverserai une part de l’ensemble de mes bénéfices.
Le comptoir de Darek étant sans conteste le plus rentable de tout le royaume, Bolgarán en resta coi un instant, mais l’homme d’affaires avisé qu’il était reprit bien vite ses esprits.
— Je vois. Mais vous, qu’avez-vous à gagner dans tout cela ? demanda-t-il en se caressant doucement la moustache et en plissant les yeux d’un air suspicieux.
— Comme vous le voyez, expliqua Darek en montrant les dé-corations du salon d’un grand geste circulaire de la main, mes affaires sont florissantes. Mais les affaires les plus juteuses sont justement celles que je vais négocier à l’autre bout du monde pour obtenir de grandes quantités de marchandises rares ou exotiques au meilleur prix. Si je perds ces marchés, le comptoir ne vaudra même plus le tiers de ce qu’il représente aujourd’hui. Et tôt ou tard, ces contrats fileront entre les pattes de concurrents rusés de votre trempe. Je préfère donc les con-fier moi-même au meilleur d’entre eux et en faire mon allié. Ainsi, nous serons gagnants tous les deux.
— Ne croyez pas m’influencer par la flatterie, Maître Darek, répliqua Bolgarán. De toute façon, il ne vous est point néces-saire de m’amadouer. Ce serait pure folie de ma part que de refuser une telle offre.
— Rassurez-vous mon cher Bolgarán, je ne cherche pas à vous influencer et encore moins à vous flatter, rétorqua Darek. Pour être franc avec vous, je connaissais aussi un peu votre réputation avant que mon ami Zoldar ne me parle de vous.
— Sacré vieux renard ! J’aurais dû m’en douter ! s’exclama Bolgarán. Eh bien, Maître Darek, marché conclu ! poursuivit-il en empoignant chaleureusement la main du gros marchand rougeaud.

Chapitre V

Lurán
Un beau temps froid et sec avait chassé la pluie et le vent de-puis quelques septaines, comme c’était pratiquement toujours le cas à la saison du Feu dans la région. Chaque jour, Gundar et ses camarades se livraient de belles batailles de boules de neige. Il faut dire que les bourrasques de la saison de l’Ombre leur avaient fourni d’inépuisables munitions. Après quoi, ils ren-traient et allaient retrouver leur ami Zoldar pour se réchauffer en écoutant une de ses innombrables histoires de dragons, de sorcières ou de héros volant au secours de jolies princesses. Les enfants en profitaient très souvent, car le vieux conteur logeait sur place. Darek lui avait réservé un appartement confortable jusqu’au retour des beaux jours pour lui éviter d’affronter la pluie, la neige et le froid sur la route. Le soir, le vieux conteur partageait même le repas avec Darek et sa famille. Korenn, son épouse et Arnella étaient très souvent des leurs également, pour le plus grand plaisir de Gundar, qui se plaçait toujours en bout de table face à la belle jeune fille. La vie au comptoir s’écoulait ainsi paisiblement dans le plus grand bonheur. Malgré tout, une inquiétude sourde commençait à tarauder Loria : Borkán n’était toujours pas de retour alors qu’il avait promis d’être là bien à temps pour l’accouchement, qui était maintenant immi-nent.
Le jour de Sen Rel, alors que tout le royaume fêtait la nou-velle année quinze-mille-deux-cent-soixante-quatre de la Créa-tion, Loria mit au monde un superbe garçon. Sa sœur et la ser-vante Pélia l’avaient assistée pour l’accouchement, qui s’était très bien déroulé. Dès que Crélia sortit de la chambre pour an-noncer la naissance de Lurán, Darek se précipita auprès de sa fille. Le bébé, que Pélia avait déjà lavé et emmailloté, était con-fortablement blotti contre la poitrine de sa mère. Quand son père lui prit la main, Loria fondit en larmes. Des larmes de joie auxquelles se mêlaient celles du chagrin causé par l’absence de son époux.
— Oh ! Père ! sanglota-t-elle. Pourquoi Borkán n’est-il pas là pour admirer son fils ? Que lui est-il donc arrivé ?
— Voyons ! ne te fais pas tant de soucis, lui dit doucement Darek. Tu sais que pour faire de bonnes affaires, il faut souvent plus de temps que prévu.
— Arrête, Père, répliqua-t-elle. Depuis plusieurs jours, tu es-saies par tous les moyens de me rassurer, et je t’en suis recon-naissante. Mais tu connais Borkán aussi bien que moi. Tu sais très bien qu’il n’aurait jamais fait passer aucune affaire avant sa famille. Il a donc forcément dû lui arriver quelque chose.
— Oui, c’est vrai. Mais ce n’est pas forcément grave. Tiens ! Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu une lettre d’un fournisseur de Galarenn. Il me dit que mes marchandises auront du retard, car il y a beaucoup de neige cette année.
— Tu as sans doute raison, acquiesça timidement Loria en séchant ses larmes.
À ce moment, Crélia entra avec Gundar, qui piaffait d’impatience de découvrir son petit frère.
— Mon fils, je te présente ton frère Lurán, lui dit Loria.
Gundar hésita. Il mourait d’envie de s’approcher du bébé pour le voir, et en même temps, il se sentait comme paralysé de peur de faire quelque chose de mal ou de ne pas savoir com-ment se comporter avec son petit frère.
— Allons ! viens, n’aie pas peur. Viens voir comme il est ma-gnifique, dit Loria.
Le jeune garçon s’approcha timidement et écarta maladroi-tement la couverture pour voir le nourrisson. Il l’observa ainsi un moment, l’air à la fois étonné et émerveillé.
— Pourquoi il a les yeux bleus ? finit-il par demander, visi-blement très intrigué.
— Les yeux de tous les bébés sont ainsi, lui expliqua sa mère. Mais ils deviendront bientôt noirs comme les tiens et ceux de ton père.
Surpris par cette explication pour le moins insolite, Gundar resta un instant perplexe, puis il inspecta son petit frère sous tous les angles à la recherche d’une quelconque partie du corps pouvant présenter une autre particularité aussi étrange. Après un bon moment et une observation soignée, il ne trouva rien à l’exception d’une petite tache au niveau de sa cheville droite.
— Tu as vu, Maaï ? fit-il remarquer en montrant la tache en question. On dirait une fleur.
Loria examina attentivement la cheville de son fils.
— De nombreuses personnes ont des taches de naissance, tu sais. Ce n’est pas grave. D’ailleurs, celle-ci est très jolie. Elle ressemble à une rose.
— Bien. Viens avec moi, Gundar, intervint Darek en prenant son petit-fils par la main et en l’entraînant hors de la chambre. Il est temps de laisser ta mère se reposer à présent.
En sortant, il croisa Zoldar qui venait à son tour rendre vi-site à Loria. Le vieux conteur commença par féliciter la jolie femme, puis il s’approcha du bébé pour l’admirer. Quand il aperçut sa tache de naissance, son visage se figea dans une expression de stupéfaction contemplative. Franche et directe comme à son habitude, Crélia questionna le vieil homme sans détour :
— Que vous arrive-t-il, mon brave Zoldar ? Y a-t-il quelque chose d’anormal ?
En l’absence de réponse de la part du vieux conteur, elle in-sista en haussant un peu la voix.
— Eh bien, Zoldar ! répondez-nous ! Que se passe-t-il ?
Le vieil homme sursauta et jeta un lent regard circulaire à ses amis avant de se ressaisir.
— Ne… ne vous inquiétez pas, balbutia-t-il. C’est juste que… cette tache en forme de rose… je… elle me rappelait un souvenir personnel qui m’a troublé, voilà tout. N’en parlons plus. Tout va bien. Permettez-moi de vous dire, ma chère Loria, que vous avez là un magnifique enfant.
— Merci pour votre compliment, mon cher Zoldar, répondit Loria.
La voix faible et un peu tremblante de la jolie femme ainsi que le ton assez morne de sa réponse interpellèrent le vieux conteur.
— Vous me semblez bien fatiguée, dit-il d’un air inquiet. Au-riez-vous un ennui de santé ? Si vous le voulez bien, permettez-moi d’aller vous chercher quelques plantes pour…
— Rassurez-vous, je vais bien, coupa Loria. C’est juste que…
Une larme silencieuse lui perla alors au coin de l’œil.
— Maaï est inquiète pour Paaï, expliqua Gundar. Il devrait déjà être de retour depuis un moment.
— Hum… je vois, dit Zoldar. Je comprends votre inquiétude. Cela dit, la neige est particulièrement abondante, cette année. Les chemins sont peu praticables, et revenir de Galarenn avec tous les chevaux de bât d’un clan prend beaucoup de temps.
— Si vous le dites…, soupira la jolie femme.
9
Mise en avant des Auto-édités / Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault
« Dernier message par Apogon le jeu. 12/12/2019 à 16:13 »
Le sorcier à la tête de bouc de Magali Chacornac-Rault










Prologue




   On l’avait prévenu qu’il ne fallait pas aller jouer là-bas, que c’était dangereux, qu’il y avait trop de maisons abandonnées, prêtes à s’écrouler. Mais le danger, il a toujours aimé ça et puis il faut bien qu’il trouve des coins tranquilles pour ses parties de chasse.

   Chasser, c’est son plaisir ! Trouver des petits animaux, jouer avec eux, faire durer leurs souffrances, les voir paniquer, puis les tuer, lentement, douloureusement, les entendre couiner une dernière fois et enfin sentir la vie les quitter. Ceci n’est qu’un commencement. Ensuite il les dépèce, les ouvre, il observe attentivement comment ils sont faits. Il aime sentir la chaleur de leurs entrailles dans ses mains, le sang gluant s’accrocher à sa peau.

   Parfois, lorsqu’il peut se retenir, quand il se maîtrise suffisamment et arrive à se passer de la joie du dernier souffle, il les dépèce vivants. Il a alors la chance de tenir dans sa paume un cœur encore palpitant pour quelques secondes. C’est une sensation de toute puissance. Il lui est même arrivé de le manger pour absorber la vie de l’animal. Le sang chaud coulant dans sa gorge et son goût ferreux lui procurent une jouissance infinie et une sensation de force extraordinaire. Il est alors le maître de la vie… et de la mort. Mais il est rare qu’il ait cette patience, il tue souvent trop vite et reste frustré.

   Les autres le considèrent comme un petit être fragile à cause de son âge et de sa carrure chétive, alors on lui conseille de faire attention, de ne pas s’aventurer trop loin, mais s’ils savaient, ils auraient enfin tous peur de lui. Il a exploré des lieux où aucun de ses camarades n’a eu le courage d’aller, il aime les endroits reculés et étranges. Ce sont ses lieux de chasse de prédilection.

   Dès qu’il est arrivé, il les a vus, là, un homme allongé sur la terre et à quelques pas un enfant recroquevillé dans une cage. Il s’est assis à un endroit d’où il pouvait les voir tous les deux. Pendant près d’une heure, il les a observés. Il a scruté l’expression figée sur leur visage. L’enfant était résigné, presque serein. L’homme avait le visage bien abîmé, mais on pouvait y lire de la colère. Sa tête était couverte de sang séché, des mouches semblaient former un masque noir sur son visage. Puis il est reparti. Il n’a pas osé les toucher, le tableau était si beau, si harmonieux qu’il a eu peur de le souiller. Il a été pris au dépourvu, il ne s’attendait pas à trouver ça. Personne n’était au courant et ce sera son secret, un magnifique secret qu’il ne partagera avec aucun être humain.

   Le lendemain, il est revenu. C’était plus fort que lui. C’était un présent rien que pour lui, le plus beau cadeau que la Terre pouvait lui offrir.

   Jour après jour, sa fascination augmentait. À chaque visite, il restait de plus en plus longtemps avec eux. Il a fini par leur donner des noms. Pour le garçon, ça n’a pas été bien difficile puisqu’il le connaissait, ils étaient dans la même classe. Peu à peu, il a commencé à discuter avec ses deux nouveaux amis et à imaginer ce qui leur était arrivé. Il en a fait des hypothèses, des films dans sa tête pour arriver à cette scène fabuleuse. Les meilleures avaient toutes une chose en commun : c’était lui le metteur en scène, le tueur.

   Les jours passant, la peau des cadavres prenait une couleur de plus en plus grise, des trous faits par des insectes devenaient de plus en plus grands. Chaque jour, il y avait plus d’insectes et de vers dans les blessures de l’homme, l’odeur se faisait plus forte et lui se sentait de mieux en mieux, il était dans son élément. Ici, il était chez lui et les deux cadavres formaient sa famille. Une famille où les membres étaient bien plus intéressants que ceux qu’il avait laissés dans son mas.

   Lorsque, enfin, il a décidé de prendre part au tableau, il y a cherché sa place. Il a commencé par s’allonger près de l’homme, il lui a fait les poches et a trouvé des clefs. Les clefs ouvraient la cage. Il est rentré dans la cage avec l’enfant, il a discuté et joué avec lui. Petit à petit, au milieu de ses jeux, il a fini par les toucher. Au fil des jours, leur peau est devenue gluante, une substance visqueuse restait sur ses doigts, comme de la bouillie humaine. Il n’avait qu’une seule peur : que l’odeur s’accroche à ses vêtements, à sa peau et que cette odeur le trahisse. Que ses proches posent des questions.
   Très vite, il a alors pris la décision de se déshabiller pour les rejoindre. Malgré la fraîcheur, il se sentait bien plus à l’aise nu, plus pur et respectueux de l’œuvre en cours de réalisation. En arrivant sur les lieux, il enlevait ses habits, les pliait consciencieusement. Ensuite seulement, il se sentait digne d’eux. Lorsqu’il devait les quitter c’était toujours un crève-cœur. Il avait si peur de ne pas les retrouver le lendemain, que quelqu’un les découvre et les enterre. Au moment de partir, il se roulait, nu, dans la terre. La terre absorbe les fluides. Puis il se frottait le corps avec de la paille. La paille retire la terre et laisse une bonne odeur. Cette technique, il l’utilise depuis longtemps pour se laver du sang de ses proies. Elle a fait ses preuves. Ensuite, il récupère ses habits, les passe rapidement en tournant le dos à ses camarades de jeu puis il part en courant sans même jeter un regard en arrière.

   Un matin, en jouant avec l’enfant, un de ses membres s’est disloqué, alors il a tiré de toutes ses forces et le bras s’est arraché. Il a eu la sensation de trouver enfin sa place dans ce tableau. Il était là pour l’embellir. Il a joué avec le bras le reste de la matinée.

   Le lendemain, il a donné un grand coup de poing dans le ventre de l’enfant, son poing a traversé la chair en décomposition pour s’écraser dans les viscères gonflés par la putréfaction. Le bruit des gaz qui s’échappaient et l’odeur puissante étaient pour lui une découverte et un ravissement. C’était une sensation… merveilleuse… Il manquait juste le sang.

   Les jours ont passé, remplis de jeux et de joie, puis, comme avec tout jouet, il a fini par se lasser. Une fois les deux cadavres démembrés et n’ayant plus rien à faire avec eux, il a fini par enterrer leurs restes. Même s’il n’a pas réussi à creuser aussi profondément qu’il l’aurait souhaité, son secret sera bien gardé. Jamais personne ne le découvrira. Il a détruit la cage et effacé les traces de vie. Ce lieu est retourné à l’abandon. Il y revient parfois et revit ces journées, ces moments si parfaits et si inattendus…

   Il sait maintenant qu’il doit trouver un lieu où garder les restes de ses chasses et choisir des proies plus grosses afin de faire durer son plaisir. Mais plus que tout, il espère que le destin remettra un tel bonheur sur sa route.

*

   Vingt-cinq ans plus tard, il éprouve une joie immense… Il a forcé son destin qui était trop long à le satisfaire !









1



   Paris, 25 mars, 7h.

   Elle est arrivée à destination, elle aime bien partir très tôt le matin, cette atmosphère encore chargée d’humidité, le jour naissant qui permet de percevoir plein de petits bruits de vie. Paris sans sa cohue et sa mélodie de klaxons peut être tellement mystérieuse. Elle aime prendre les petites rues pleines de charme et avoir cette impression que Paris est à elle seule.
   Comme tous les matins, avant de franchir la porte, elle reste quelques instants devant les marches à admirer la façade de l’Institut de Paléontologie Humaine. Cette déco-ration extérieure l’a toujours fascinée avec ses bas-reliefs peuplés d’orangs-outans et d’hommes préhistoriques, un lieu d’un autre temps, une petite merveille où de grands noms de l’archéologie se sont succédés. L’intérieur n’a rien à envier à l’extérieur : le temps semble s’être figé en 1910 et on se dit que l’on pourrait croiser Henri Breuil à la grande bibliothèque ou au détour d’un couloir. Cette atmosphère est fascinante, galvanisante, mais peut vite devenir pesante.
   Elle prend une dernière grande inspiration, fige son sourire pour passer enfin la porte, sa journée chargée de rituels va pouvoir commencer.
   Quand elle pénètre dans l’institut, c’est un jour presque comme les autres qui l’attend. Elle dit d’abord bonjour à la secrétaire puis prend la direction de l’escalier qui mène au sous-sol. Elle passe devant le grand amphithéâtre tout en bois, absolument magnifique avec son lustre gigantesque et son odeur de bois ancien. Ce lieu de transmission du savoir est très peu confortable pour les élèves et mal insonorisé pour les professeurs mais c’est là aussi son charme.
   L’escalier la mène devant le laboratoire d’archéo-botanique qui jouxte son bureau, enfin plutôt le placard qui lui sert de bureau. Heureusement que son nom « Anna Lafont » est noté sur la porte sinon personne ne penserait qu’un chercheur se trouve ici.
   Cela ne l’a jamais dérangée, elle aime être proche du laboratoire, c’est plus fonctionnel lorsqu’elle fait les extractions à l’acide et comme les étudiants sont regroupés dans la petite salle contiguë, c’est aussi plus pratique pour les diriger.
   Elle avait toujours pensé qu’elle avait de la chance de travailler dans ce lieu mythique et faire ce qu’elle aime, mais depuis quelque temps elle n’en est plus aussi sûre. Une certaine remise en question, un bilan sur sa vie s’est imposé depuis la mort de sa mère le mois dernier. L’institut lui paraît parfois vieillot, l’atmosphère étouffante, et surtout elle aimerait pousser ses recherches mais les financements manquent et seules des analyses ponctuelles sont rendues possibles ce qui lui procure un sentiment de frustration.
   Elle ouvre la porte du laboratoire, le jour à peine levé a bien du mal à percer dans ce sous-sol où seules deux fenêtres placées sous le plafond donnent au niveau de la rue. Les néons grésillent puis s’allument et leurs ronronnements accompagneront toute sa journée. Ce laboratoire est désuet, mais il est pratique et lui rappelle les pionniers de sa discipline qui lui ont ouvert la voie. Elle aime vivre dans des lieux chargés d’histoire. L’Histoire pour elle n’est pas un poids mais un moteur et elle espère être à la hauteur de ses prédécesseurs.
   Elle passe sa blouse blanche, la même depuis qu’elle est étudiante. Puis, comme tous les matins, elle vérifie en priorité les sédiments laissés dans l’acide toute la nuit. Après avoir testé leur réaction, elle avise. Ce matin il faudra être patiente avant de passer à l’étape suivante.
   Ensuite, elle passe dans la salle des étudiants voir si tout va bien, c’est une habitude qu’elle a prise et qu’elle n’arrive pas à perdre même si depuis deux mois elle n’a plus d’étudiant sous sa responsabilité. L’un a brillamment soutenu sa thèse puis il est parti faire un post-doctorat en Angleterre. L’autre a décidé d’arrêter après son master, faute de débouchés. C’est frustrant mais compréhensible… Pourquoi former de si bons chercheurs si on est incapables de leur fournir du travail. Sans étudiant, le laboratoire semble bien triste. Heureusement, le mois prochain le module de découverte pour les étudiants de première année de master débutera. La vie, les questions et la transmission de savoir vont pouvoir reprendre. D’ailleurs, il faut qu’elle remette ses cours à jour !
   Après avoir refermé le laboratoire à clef, elle pénètre enfin dans son bureau. C’est un lieu assez austère, sans fenêtres, mais très fonctionnel. Elle l’a aménagé au fil des ans avec des meubles de récupération. Un bureau avec l’ordinateur est au centre de la pièce à côté d’un espace de travail et d’une table avec son microscope relié à une caméra numérique et un écran. Tous les murs sont aménagés en bibliothèque où s’entassent une multitude de boîtes contenant des articles scientifiques, des livres d’archéologie et de botanique, bien évidemment, mais aussi de génétique et de phylogénie. Quelques souvenirs rapportés de ses missions à l’étranger personnalisent l’ensemble.
   Elle s’installe à son bureau et commence une succession de rituels. Elle allume son ordinateur et procède au tri de ses nombreux mails. Elle répond à ceux qui le nécessitent et surtout guette une réponse positive à ses demandes de subvention de recherche. Il devient de plus en plus rare d’avoir cette joie. Alors, elle cherche de nouvelles annonces, des projets qui l’intéressent et qui pourraient rentrer dans le cadre de son unité de recherche.
   Au bout du compte, elle ne s’en sort pas mal et arrive toujours à garder une petite part du financement pour une autre recherche à approfondir, c’est pour cela qu’elle est l’une de celles qui publient le plus d’articles dans son unité et qui a des recherches très diversifiées… Un peu trop d’ailleurs. On lui reproche souvent, mais ce n’est pas de sa faute, tout l’intéresse ! Elle voudrait résoudre toutes les énigmes scientifiques si elle le pouvait. Cela lui prend un temps fou et heureusement qu’elle ne compte pas ses heures de travail sinon elle n’aurait plus le temps d’analyser ses échantillons.
   Après avoir rempli un nouveau dossier et monté en quelques heures un projet scientifique, son regard se fixe sur l’horloge : 10:00. Encore trente minutes à attendre avant de monter pour voir son chef d’unité de recherche. Il n’arrive pas très tôt et n’apprécie pas d’être dérangé avant d’avoir fini les formalités du matin et bu son deuxième café.
   Elle ne sait pas quoi faire : trente minutes, c’est trop court pour se lancer dans quoi que ce soit. Elle commence à tourner en rond et plein de questions se bousculent dans sa tête : comment va-t-il prendre la nouvelle ? Est-elle certaine que c’est ce qu’elle veut ? Ne va-t-elle pas le regretter ? Les minutes ne lui ont jamais semblé si longues. Elle essaie de lire un article dont elle vient de lancer l’impression mais impossible de se concentrer. Les mots défilent sous ses yeux mais ne s’impriment pas dans son esprit. Elle fixe l’horloge comme si elle pouvait par la pensée faire accélérer le temps.
   Finalement, elle se reprend et décide de passer aux toilettes pour se rafraîchir un peu. Une fois plus calme, elle se dirige vers le deuxième étage, passe devant la gigan¬tesque et magnifique bibliothèque tout en bois dans laquelle trône un squelette de rhinocéros laineux et s’arrête devant un bureau. Elle prend une grande inspiration pour se donner du courage. Il est précisément 10h30 lorsqu’elle frappe à la porte de son supérieur.
   — Entrez ! dit une voix forte et assurée.
   Anna pousse la porte…
   — Bonjour Anna, que me vaut ta visite ? Encore un nouveau projet qui ne passionne que toi ? Tu sais que tu as carte blanche à condition de trouver les financements sinon je ne veux rien savoir…
   — Heu… non, Luc, je ne viens pas pour ça cette fois-ci, je viens te voir pour un sujet plus personnel, ça ne concerne pas vraiment l’équipe de recherche, enfin si un peu… J’ai besoin de ton aval et de ta signature sur des documents administratifs.
   Le manque d’assurance d’Anna l’interpelle. Quand elle a une idée, un projet, elle le défend comme une lionne défendrait ses petits et jamais elle n’est venue lui parler d’un sujet personnel. Même lorsque sa mère est décédée, il ne l’a su qu’à son retour de cinq jours de vacances… Il aurait dû se douter qu’il se passait quelque chose, Anna ne prend jamais de vacances aussi courtes et jamais à cette période !
   Il pose son stylo et l’invite à s’asseoir :
   — Que se passe-t-il, Anna ?
   — Comme tu le sais, ma mère est décédée le mois dernier. Je ne suis rentrée au pays que le temps des formalités et de l’enterrement, mais je n’ai pas réglé tout ce qu’il y a à régler. Je ne m’en sentais pas capable et j’avais besoin de faire le point, de prendre du recul, avant de décider quoi que ce soit. Je pense que je suis maintenant prête à gérer tout ça.
   — Tu veux poser d’autres congés ? Pas de soucis, on pourra se passer de toi quelques semaines…
   — En fait, j’avais une autre idée en tête… Comme il faut que je reste sur place le temps de vider et de vendre l’appartement de mon enfance, et vu le marché actuel-lement, ça peut être long… Je pensais plutôt prendre un congé sabbatique, une année sans solde, afin de mettre en ordre mon passé.
   — Une année entière d’arrêt ? Je suis surpris, ça ne te ressemble pas, Anna. Tu es enfermée dans ton sous-sol entre dix et douze heures par jour à monter des dossiers, analyser des sédiments, écrire des publications… À quoi vas-tu passer ton temps dans ta montagne perdue ? Tu es sûre de ce que tu veux ? Je sais que tu ne fais rien à la légère, mais tu y as bien réfléchi ? Un an, c’est long, surtout sans revenus.
   — Oui, j’y ai bien réfléchi et justement ce que tu dis me conforte en ce sens : il est temps que je sorte de mon sous-sol et que j’élargisse mes connaissances !
   — Tes connaissances n’ont pas besoin d’être élargies, tu connais tous les musées de Paris et tu es incollable dans la plupart des domaines scientifiques, en histoire, en…
   Anna lui coupe la parole :
   — Je ne te parle pas de connaissances théoriques, mais de la vie ! J’ai la sensation de tourner en rond, de ne pas avancer, j’ai besoin de faire une pause et un point sur ma vie. J’ai toujours rêvé d’exercer ce métier et il me convient parfaitement mais, au bout du compte, je n’ai plus vraiment de but.
   Elle n’est pas encore prête pour lui parler de son envie de créer une famille, elle qui est considérée comme asociale par ses collègues. Et cela fait bien longtemps qu’elle a fait une croix sur le Prince Charmant… Elle est plutôt du style à faire un bébé toute seule !
   — Je pense vraiment que l’éloignement pourra m’aider, mais je ne pars pas définitivement, n’espère pas te débarrasser de moi si vite ! Et pour combler mes heures vides, je te rassure : mon microscope et mes lames me suivent et je compte profiter de ce temps pour approfondir quelques questions laissées en suspens. Il faut que je reste au fait des dernières découvertes, il est hors de question que je me laisse distancer.
   — Je te reconnais bien là ! Je pense même que tu serais capable de nous mettre au point de nouvelles théories et méthodologies à tester en urgence à ton retour. Parfois, je me dis que ton cerveau ne va pas tenir le rythme que tu lui imposes ! Au bout du compte, un break n’est pas une mauvaise idée même si je vais devoir te recadrer à ton retour car tu auras trop d’idées nouvelles à explorer !
   — Je pense partir d’ici deux ou trois mois environ. C’est le bon moment, je n’ai plus d’étudiants sous ma responsabilité.
   — Heu… Oui, si vite ?
   — Cela pose un problème ?
   — Non aucun, je t’avoue que cette demande me prend de court, je ne l’ai pas vue venir. Je te comprends. De par mon âge et mon expérience, je sais qu’il y a des périodes dans la vie où on a besoin de se poser et de faire le point, et tu as raison de te lancer, sinon tu risquerais de le regretter plus tard. Tu peux faire les démarches administratives, j’appuierai pleinement ta demande ! dit-il avec un grand sourire.
   À ce moment précis, il a presque un air paternel, ce qui n’est habituellement pas son genre. Il gère son équipe et ses activités de recherche comme une entreprise où la rentabilité est sa principale préoccupation.
   — Merci beaucoup Luc, rétorque Anna un peu surprise. Ça me fait plaisir que tu me soutiennes, c’est rare en fait, peut-être même une première. Certes, je crois que je pré¬férerais que tu le fasses pour mes projets de recherche, et principalement pour ceux qui sortent un peu des sentiers battus, mais c’est gentil et agréable de se sentir comprise.
   Elle se lève et enchaîne :
   — Je ne vais pas abuser plus longtemps de ton précieux temps, merci pour tout. Et moi, j’ai plein de préparations à faire avant de partir, tant au niveau scientifique que person¬nel. Bonne journée !
   — Bonne journée Anna et n’hésite pas à venir si tu as besoin.
   Elle quitte le bureau à la fois heureuse de la tournure de cet entretien et un peu déstabilisée par la gentillesse de son chef. Et puis, maintenant, il sera plus difficile de faire marche arrière. Les questions subsistent et elle éprouve un pincement au cœur à l’idée de quitter ce lieu pour partir à l’aventure.
   Luc la regarde s’éloigner et se dit que ce petit bout de femme de trente-cinq ans n’est vraiment pas une femme comme les autres. Il suffit de l’observer deux secondes pour s’en rendre compte. La première chose qui saute aux yeux, c’est son style vestimentaire d’influence médiévale, robes longues toujours associées à de grosses ceintures de cuir ou des bustiers. Il paraît qu’elle les confectionne elle-même à partir de vêtements de récupération. Elle est petite, ce qui la fait paraître fragile, brune les cheveux longs souples et très indisciplinés. Elle ne se maquille que très rarement, seulement quand elle donne des cours. Elle prête peu attention à son image, elle est très naturelle, ce qui met en valeur ses traits fins. Plus il y pense et plus il la qualifierait de mignonne.
   Dès qu’on la côtoie, on comprend très vite qu’elle a des connaissances et une capacité d’analyse supérieures à la normale. Il aimerait connaître son QI ! Comme la plupart des personnes très intelligentes, elle vit repliée sur elle-même, elle a des problèmes pour s’intégrer à la société. Au vu de son cursus scolaire si classique, il se demande encore parfois si ce n’est pas un repli sur elle-même qui lui a permis de développer ses capacités intellectuelles et non l’inverse. Tout cela lui a valu beaucoup de médisance de la part de ses collègues et pas mal de jalousie, de plus, son caractère bien trempé n’aide pas à calmer la situation…
   Au bout du compte, lui, il l’apprécie. C’est un moteur pour l’équipe et peut-être devrait-il le lui montrer plus souvent car il ne voudrait pas la perdre. C’est la première fois qu’il discute vraiment avec elle et surtout d’autre chose que de projets de recherche archéologique. C’est aussi la première fois qu’elle s’ouvre à lui, qu’elle lui dévoile ses sentiments, ses buts, ses envies. Il se rend compte qu’il ne connaît rien d’elle, tout juste sa région d’origine et sa date de naissance grâce à son Curriculum Vitae.
   Elle n’a a priori plus de proche famille, des amis peut-être, mais elle ne doit pas beaucoup les voir : quand elle n’est pas à l’institut, elle court les musées et les biblio-thèques universitaires. Et en tout cas, elle n’a lié aucune amitié au sein de l’équipe. A-t-elle un homme dans sa vie ? Cela lui semble peu probable, les relations humaines ne sont vraiment pas son fort alors les relations amoureuses… Il se demande bien comment elle s’en sortirait, c’est déjà tellement compliqué pour le commun des mortels et il parle en connaissance de cause, sa femme et lui sont sur le point de divorcer après vingt-sept ans de mariage !
   Il aimerait mieux la connaître, mais sa position de chef d’équipe n’aide pas et puis on se dit toujours qu’on aura l’occasion plus tard… Et le temps file si vite… Ils n’ont jamais été en mission de terrain ensemble, car il sait qu’elle gère parfaitement ses campagnes de fouilles. Il devrait y songer car l’atmosphère y est plus détendue qu’à l’institut, moins protocolaire, et les veillées propices aux confidences.
   Anna redescend dans son laboratoire et reprend ses échantillons en cours pour finir sa série de préparations palynologiques. Cela fait quelques jours, depuis que sa décision de partir pour une année est prise, qu’elle se concentre sur des échantillons particuliers qu’elle veut absolument analyser. Son expérience scientifique la pousse à penser qu’ils peuvent apporter de bons compléments d’information afin d’affiner ses résultats sur la végétation et le climat lors de l’occupation préhistorique de différents sites étudiés par l’équipe. Elle les analysera pendant ses temps libres au cours de son année sabbatique… Du temps libre, peut-être même qu’elle n’aura que ça et cette pensée l’effraye un peu. Elle la balaie du revers de la main et se concentre sur ses préparations et son sentiment de soula¬gement maintenant qu’elle a l’assentiment de Luc.
   À la prochaine pause, elle téléchargera le dossier admi-nistratif de demande de congés sans solde… Heureusement, qu’il est en ligne car si elle avait dû le demander à la secrétaire, les ragots se seraient répandus comme une traînée de poudre et elle n’a pas envie de se justifier auprès des membres de l’équipe. Sa vie ne regarde qu’elle. Et des chuchotements sur son passage, il y en a suffisamment comme ça !
   Malgré le fait que les préparations lui demandent beaucoup de concentration de par la manipulation de produits chimiques dangereux, petit à petit les doutes et les questions reviennent la tourmenter. N’est-elle pas en train de commettre une erreur ? Partir si vite, est-ce raisonnable ? Il y a tant à faire pour partir sereine. Elle décide donc de commencer une liste de tout ce qu’elle a à ranger et à mettre en ordre avant son départ, elle ne veut rien laisser en suspens. Et la liste s’allonge à en devenir interminable !
   Aujourd’hui encore, elle n’a pas eu le temps de faire une pause pour le repas de midi. Elle a englouti un sandwich acheté au Grec du coin de la rue. Cela lui a au moins permis de voir la lumière du jour. Elle l’a mangé dans son bureau en lisant un article et en faisant du rangement. Cela l’arrange : aujourd’hui, elle ne veut vraiment voir personne. Elle a besoin de se poser et réfléchir à son avenir loin de ces murs.
   Lorsqu’elle lève enfin le nez après avoir monté sa dernière lame, il est 18h30. Il n’est pas très tard, mais elle se sent épuisée, vidée. Elle n’a qu’une envie : s’affaler sur son canapé et manger en regardant un épisode de série télé. Après avoir consciencieusement rangé le laboratoire, elle repasse dans son bureau pour y mettre un minimum d’ordre et récupérer ses cours de master qu’elle essaiera de relire et de compléter ce soir. Puis elle quitte l’institut.
   Dehors, le nuit n’est pas encore tombée. Anna apprécie cette période de l’année avec les jours qui rallongent. L’hiver, avec ses horaires de travail, elle ne voit pas le soleil. Elle décide de rentrer en se baladant, en prenant le chemin le plus long pour profiter de la fin de journée. Son frigo est vide mais elle n’a pas le courage d’aller faire des courses et il y a dans son quartier un petit pizzaïolo dont les pizzas artisanales et généreuses sont un régal.
   Comme tous les jours, pour rentrer à son appartement, elle passe devant l’Institut Médico-légal et, comme tous les jours, ce bâtiment l’attire. Comment est-ce à l’intérieur ? Comment travaillent les scientifiques dans ce lieu hors du commun où l’on côtoie la mort, les crimes, le pire côté de l’homme. En archéologie aussi on étudie des morts, mais ce sont des squelettes qui ont plusieurs milliers d’années et généralement leur mort est naturelle ! Ce bâtiment n’est pas visitable, elle a déjà vu des photos, mais une photo ne peut vraiment rendre l’atmosphère du lieu. Elle sait que la palynologie peut aider dans certaines affaires criminelles, mais ce n’est pas à elle qu’on fait appel. Pourtant, c’est une expérience scientifique qui la tenterait, même si cela peut paraître morbide.
   Au bout d’une promenade d’environ une demi-heure, elle arrive détendue devant l’échoppe du pizzaïolo. Après avoir récupéré sa pizza faite à la demande, elle se dirige enfin vers son appartement. Il est juste là, au coin de la rue.
   Arrivée à destination, elle pousse la porte d’un bel immeuble haussmannien datant de la fin du 19e siècle, chargé lui aussi d’histoire. C’est un bâtiment typique de Paris avec la façade en pierre de taille, quelques balcons aux second et cinquième étages ainsi que de magnifiques moulures et corniches qui donnent du cachet à l’ensemble. Lorsqu’elle a décidé d’acheter un appartement à Paris, elle n’avait qu’un seul critère : un immeuble haussmannien. Le reste lui importait peu, elle ne connaissait pas grand-chose de la capitale. Maintenant, elle peut dire qu’elle connaît assez bien Paris et elle a appris à aimer son quartier en y prenant ses petites habitudes.
   À peine a-t-elle passé la porte que le rideau de la loge de Madame Hernandez, la gardienne, se soulève pour regarder qui rentre et à quelle heure. Anna se demande si elle tient un petit calepin où elle notifie tout cela. Madame Hernandez ne l’apprécie pas trop, car elle n’écoute pas ses ragots, ne reçoit jamais, n’est pas bruyante et dit toujours bonjour, ce qui l’empêche de s’en plaindre. Anna suppose tout de même qu’elle doit cancaner sur elle en se demandant où une femme seule peut bien passer ses journées et pourquoi elle rentre si tard. Anna se précipite dans la cage d’escalier avant que la gardienne n’ait le temps de l’interpeller, mais elle n’a pas encore atteint la première marche quand elle entend :
   — Bonsoir Madame Lafont !
   Elle n’avait aucune chance, cette gardienne a des années d’entraînement.
   — Bonsoir Madame Hernandez, mais appelez-moi mademoiselle ou Anna.
   — Vous savez, passé un certain âge, il vaut mieux se faire appeler madame sinon ça fait vieille fille !
   Anna se dit qu’elle est absolument adorable, le cliché parfait de la gardienne…
   — Une pizza ? Vous préparez un apéritif ? Vous recevez des amis ?
   — Non, répond Anna surprise du culot de la commère, j’ai eu une dure journée au travail et je n’avais pas envie de faire à manger.
   — Pas étonnant que vous soyez seule, toujours hors de la maison et en plus vous ne cuisinez pas, vous finirez votre vie célibataire ! J’espère que vous n’avez pas perdu votre travail tout de même ?
   — Non, merci de votre intérêt, tout va bien. Je vais juste devoir partir quelque temps en province et j’ai beaucoup de chose à préparer avant. Bonne soirée Madame Hernandez, ajoute Anna avec un sourire avant de se retourner et de monter les marches quatre à quatre.
   L’escalier de bois est parfaitement ciré, le couloir propre comme un sou neuf. Il est certain qu’au niveau de son travail, on ne peut rien reprocher à la gardienne.
   Avec un soupir de soulagement Anna pénètre dans son appartement, son havre de paix. C’est probablement ce qui lui manquera le plus. Il est situé au troisième étage, il n’a pas de balcon mais de grandes fenêtres qui le rendent lumineux. Lorsqu’on rentre, on arrive dans le salon puis la salle à manger et la cuisine. La chambre et la salle d’eau se trouvent côté cour. Cette petite cour intérieure, plutôt ensoleillée, très propre et remplie de plantes, est la première chose qui lui a plu lorsqu’elle a visité ce lieu.
   Son intérieur a été meublé petit à petit avec quelques meubles anciens, auxquels elle a donné une nouvelle jeunesse, et d’autres plus modernes. Elle aime ce mélange de style. Elle l’a voulu pratique et confortable, mais le plus important pour elle était de le rendre chaleureux avec une grande table, pour pouvoir recevoir, et des couleurs vives pour le rendre gai. Un lieu où il fait bon vivre et se retrouver entre amis… Seulement, des amis, elle n’en a pas et elle ne se souvient pas avoir invité qui que ce soit dans cet appartement.
   Ses proches, elle les a laissés en route. La vie et la distance ont fait que les liens se sont perdus, des centres d’intérêt différents avec ceux qui se sont mariés et sont devenus parents. Avec Julie, sa meilleure copine depuis le lycée, c’est un peu différent. Elle a rencontré un homme avec qui elle s’est mise en couple très vite, et, en plus d’être très antipathique, il la bat. Bien sûr, Anna n’a pas réussi à tenir sa langue, elle lui a conseillé de le quitter et de porter plainte mais Julie s’est fâchée et lui a dit qu’elle préférait vivre avec un homme parfois violent plutôt que seule… Finalement, elles se sont aussi perdues de vue. Elle a appris il y a quelque temps que Julie avait eu un enfant, mais pour le reste rien n’a changé. Elle a toujours des ecchymoses plus ou moins bien cachées sous ses vêtements…
   Après avoir enlevé ses chaussures et posé la pizza sur la table basse, elle va à la cuisine chercher une bouteille de Perrier et un verre puis se laisse tomber sur le canapé. Elle commence son repas en regardant une chaîne d’information en continu puis elle mettra un épisode d’une série policière.
   Une fois son repas et sa série finis, elle se sent un peu requinquée, en tout cas suffisamment pour se remettre au travail. Elle s’installe à son bureau qui se trouve dans un coin du salon proche de l’ancienne cheminée en marbre et de la bibliothèque. Elle relit les cours qu’elle a faits aux Masters l’an dernier, prend des notes de ce qu’elle veut améliorer, des mises à jour à faire, et de nouveaux exemples plus pertinents à présenter. Bien évidemment, elle reparlera de sa thèse, c’est un passage obligé, mais d’année en année cette partie s’amoindrit car elle a l’impression de radoter… Demain, au bureau, elle finalisera son PowerPoint pour la présentation.
   Elle décide qu’il est temps d’aller se coucher, alors elle commence ses rituels. Tout d’abord, elle s’installe au piano électrique, avec casque, et joue une œuvre mélancolique de Beethoven qui colle parfaitement à son humeur. Après s’être abandonnée à la mélodie, elle passe sous la douche pour détendre son corps comme la musique détend son esprit. Une fois sortie de l’eau chaude, un peu trop chaude d’ailleurs, elle se met en pyjama. Puis elle se glisse sous les draps et, dès que le lit s’est réchauffé, elle s’endort profondément.








2


   Banlieue de Philadelphie, 20 juillet, 17h30.

   Enfin, son équipe a eu l’autorisation de donner l’assaut. Ils entrent tous les quatre dans la bâtisse, une maison de ville sur trois niveaux : sous-sol, rez-de-chaussée et premier. Il fait sombre, l’habitation au milieu d’entrepôts semble complètement à l’abandon. L’électricité ne fonctionne pas, les lampes-torches s’allument les unes après les autres. Répartis par deux, ils ouvrent la voie, le SWAT est avec eux. Comme à chaque fois, il est en binôme avec Thomas Grant, le chef de l’équipe. Ils travaillent ensemble depuis de nombreuses années et se connaissent si bien qu’ils n’ont pas besoin de se parler. Thomas l’a accepté dans son unité quand il a rejoint le FBI comme profileur alors que personne ne voulait le gérer. Quand il a une… comment dire… une intuition, il ne peut pas la contrôler. Il fonce en laissant les autres faire le travail, avec un homme en moins, ce qui peut poser problème. Cependant, Thomas a immédiatement compris qu’il serait, malgré tout, un atout pour son équipe.
   Dès qu’il pénètre dans la grande pièce, une impression le saisit : il est certain d’être au bon endroit et il sait exactement où est celui qu’ils traquent depuis plusieurs semaines. Il jette un coup d’œil à Thomas qui a compris et lui fait un petit signe voulant dire « vas-y, je gère et soit prudent ». Prudent, il l’est, mais dans ces moments-là c’est plus difficile. Il sait que son chef fera tout pour être sur ses talons tout en sécurisant sa part de la maison. Il se dirige vers la porte de la cave et entend les autres crier des « clear » indiquant que les pièces sont une à une sécurisées.
   Il arrive dans une petite buanderie délabrée, tout comme le reste de la bâtisse, mais peut-être moins crasseuse. Un peu plus loin, sur la droite, il voit une porte. Des petits bruits étouffés lui parviennent. La dernière femme disparue est probablement encore en vie, retenue prisonnière dans cette pièce, mais il n’ira pas la secourir car il sait que celui qu’ils cherchent n’est plus avec elle. Le suspect tente de leur échapper. De plus, Thomas ne sera pas long à arriver et il saura mieux s’occuper de la victime que lui.
   Dans la buanderie, il analyse les moindres détails en quelques secondes. Il sait que leur homme est tout près. Tout à coup, des traces sur le sol l’interpellent, il déplace l’étagère et une nouvelle porte apparaît. Le tueur de femmes qu’ils sont venus chercher est là, il le ressent comme si ce dernier l’appelait. Ses doigts se crispent sur son arme, il prend une grande inspiration et ouvre la porte d’un coup de pied. Il n’a pas le temps de réagir qu’il perçoit un éclair blanc et une détonation puis une douleur fulgurante le traverse. L’éclair lui a permis de voir la position du tireur et il fait feu à son tour avant que sa vue ne se brouille et que tout devienne noir.
   Il est au sol.
   Il entend des voix autour de lui : Thomas qui s’énerve en demandant ce que foutent les ambulances… Une femme qui pleure au loin… Miguel qui dit qu’il n’arrive pas à compresser correctement la plaie… La douleur, l’odeur du sang puis à nouveau le noir.
   Il revient. Tout est blanc, ça bouge, la sirène de l’ambulance lui fait mal à la tête, Sarah lui parle, lui demande de tenir bon mais l’obscurité l’enveloppe à nouveau.
   Des personnes avec des masques chirurgicaux sont penchées sur lui et l’observent. Il ne comprend pas ce qu’elles disent : tout le monde parle en même temps. Il finit par sombrer profondément.

*

   Lorsque Thomas arrive à l’hôpital, après avoir géré la paperasse due à l’arrestation du tueur de trois mères de famille, toute son équipe est là, la mine grave. Matthew Colins, le profileur de l’équipe n’est donc pas encore sorti du bloc opératoire ou, du moins, il est encore en service de soins intensifs et le docteur n’a toujours pas donné de nouvelles.
   Même si cette arrestation n’est pas une réussite car un membre de son équipe a fini à terre, elle s’est terminée au mieux grâce à Matthew. En effet, son instinct l’a mené directement à l’homme qu’ils cherchaient. N’importe quel autre membre de l’équipe aurait consciencieusement fouillé toutes les pièces du sous-sol et il serait tombé sur la victime. Il l’aurait prise en charge et le temps qu’ils trouvent la pièce secrète, « le tueur de mères », comme l’a surnommé la presse, leur aurait filé entre les doigts. Lorsque Matthew l’a surpris, il essayait de descendre dans un tunnel pour rejoindre les égouts. Une voiture l’attendait deux rues plus loin pour l’emmener vers un autre état. Lors de l’échange de coups de feu, il a seulement été blessé à l’épaule mais toute l’équipe a accouru et il n’a pas eu le temps de fuir. Il finira sa vie derrière des barreaux, sans aucune possibilité d’en sortir.
   Thomas regarde tour à tour les membres de son équipe, tous unis comme une famille. Patrick Baker, leur « petit génie de l’informatique » qui n’était pas sur le terrain, a fait le déplacement. À chaque fois que Thomas le regarde, il se dit que ce gamin n’a pas le profil d’un agent du FBI. Il est jeune, il vient juste de fêter ses trente ans mais en paraît presque dix de moins. Il est chétif, les cheveux toujours en bataille et il ne sait plus se tenir droit à force d’être assis devant un écran d’ordinateur. Ses compétences informa¬tiques et technologiques sont précieuses et l’équipe ne pourrait pas se passer de lui. C’est vraiment un génie dans son domaine. Thomas est toujours inquiet lorsqu’il doit sortir de son laboratoire pour le terrain, tous le considèrent comme leur petit frère. C’est lui aussi qui fournit l’équipe en matériel dernier cri lors des planques ou des infiltrations et souvent il se prend pour l’agent Q de James Bond.
   Le regard de Thomas s’attarde ensuite sur l’agent spécial Miguel Paz dont le tee-shirt est encore maculé du sang de Matthew. Miguel et Matthew sont très proches, bien que totalement différents. Ils ont intégré l’équipe à peu près au même moment et cela fait maintenant plus de dix ans qu’ils travaillent ensemble. Miguel est d’origine mexicaine, il a le profil parfait de l’agent du FBI : intelligent et sportif, et pour être plus précis, à la musculature bien développée. À quarante-deux ans, ce tombeur de ses dames profite pleinement de la vie. Il considère Matthew comme un jeune frère qu’il faut parfois protéger de lui-même. Cet après-midi, Miguel a été le premier à porter secours à Matthew pendant que le reste de l’équipe s’occupait du tueur. Si jamais il lui arrivait quelque chose, il ne s’en remettrait que difficilement et se sentirait coupable.
   À côté de lui, l’agent spécial Sarah Kramer se dit la même chose. Elle n’est dans l’équipe que depuis deux ans, mais elle s’y est parfaitement intégrée et connaît le lien qui unit Miguel et Matthew. Elle essaie de le soutenir et de lui remonter le moral. Une femme dans l’équipe, c’est important. Elle apporte un point de vue différent sur les enquêtes et les victimes se sentent plus à l’aise en sa présence. Sarah n’a cependant pas été recrutée pour ça. C’est un agent compétent, sportif et déterminé. Sa condition de femme noire américaine ne l’a pas aidée à gravir les échelons jusqu’à son poste actuel, mais elle s’est toujours battue et donnée corps et âme dans son travail. Elle peut être très impressionnante quand elle est en colère. Elle obtient toujours ce qu’elle veut de la part des suspects. Par contre, elle est très douce avec ses amis et sa famille. À trente-huit ans, elle est maman de deux adorables petits garçons de quatre et sept ans.
   Trente-huit ans, c’est aussi l’âge de Matthew, bien trop jeune pour… Thomas chasse cette idée de son esprit et demande :
   — Toujours pas de nouvelles ?
   Les têtes baissées se lèvent vers lui et oscillent de gauche à droite en un « non » muet.
   — On sait tous que c’est un solide gaillard, il s’en sortira, ce n’est pas la première fois qu’il finit à l’hôpital et probablement pas la dernière…
   — On ne devrait peut-être pas le laisser suivre ses intuitions, dit Miguel, je sais que grâce à ça on a encore coffré un salopard aujourd’hui, mais un jour, ça va mal finir, c’est trop cher payé… Sa voix se brise et dans un murmure il ajoute : ça fait déjà trois fois qu’il finit sur un lit d’hôpital en moins de deux ans.
   Les mines sont graves et le silence retombe.
   Quelques minutes plus tard, un docteur arrive et demande s’il y a un membre de la famille de Matthew Colins. Thomas se lève et présente les papiers, il est son plus proche « parent ». Le docteur l’emmène dans son bureau et lui explique que Matthew va s’en sortir, la balle lui a transpercé la cuisse en endommageant l’artère fémorale mais la compression réalisée a permis d’éviter le pire. Il y a échappé de justesse cette fois, il s’en est fallu de quelques millimètres pour que l’artère soit sectionnée et qu’il se vide de son sang. Lors de sa chute, il s’est aussi fait un léger traumatisme crânien sans gravité.
   Thomas s’empresse d’aller annoncer la nouvelle à ses coéquipiers. Très vite les mines se détendent, l’atmosphère redevient plus paisible. Certains se lèvent pour aller chercher un café ou une petite collation et, petit à petit, le silence se brise, les discussions reprennent. On évoque tout d’abord la journée et la fin du « tueur de mères » puis la conversation dérive sur Matthew… et ses exploits qui l’ont conduit à l’hôpital et à chaque fois cette même attente pour le voir et vérifier de leurs yeux qu’il va bien.
   — Tu te souviens de la première fois où Matthew a fait un séjour à l’hôpital ? demande Miguel.
   — Comment oublier ça, rétorque Thomas avec un large sourire, on vous l’a déjà racontée ?
   — Non, répondent en cœur Sarah et Patrick.
   Miguel s’éclaircit la voix et commence :
   — C’était il y a maintenant environ 10 ans, Matthew venait de rentrer dans l’équipe, ça faisait quelques mois qu’il travaillait avec nous et Thomas l’avait à l’œil à cause de sa réputation… Il voulait être sûr qu’il s’intégrerait bien à l’équipe. Pour sa première grosse enquête de terrain, on courait après un tueur-dépeceur. Ses victimes n’étaient vraiment pas belles à voir, mais Matthew a bien tenu la route et il est arrivé à faire un très bon profil, ce qui nous a mené à un type et surtout à une vieille ferme isolée perdue au fin fond du Texas. Apparemment, Matthew avait fait plus que le profil du gars, il était plus ou moins rentré dans sa tête, et quand on est arrivés à la ferme : il a eu une intuition. Cette sensation de savoir où est le gars qu’il cherche…
   Miguel avale une gorgée de café et poursuit :
   — À peine descendu de la voiture, il s’est dirigé à toute allure vers la grange. Notre homme était bien là avec tous ses outils et sa table de torture ensanglantée, il était en pleine action. Quand il a vu Matthew, il s’est jeté sur lui en poussant un cri et l’a renversé. Le temps que Thomas et moi arrivions, Matthew avait pu attraper un outil qui se trouvait sur le sol et avait mis le gars K.-O. d’un coup bien placé à la tête. Il était encore par terre, le suspect sans connaissance sur lui. Dès qu’il nous a vu, il a compris qu’il avait fait une bourde, qu’il n’avait pas suivi le protocole… Il s’est relevé tant bien que mal à toute vitesse et il s’est méchamment cogné la tête contre une poutre basse de la grange… Et hop : direction l’hôpital pour traumatisme crânien !
   Des sourires et petits gloussements animent le groupe. Ceux qui n’ont pas vécu la scène se la représentent et Thomas se dit que, malgré l’horreur de leur travail, ils ont ensemble de très bons souvenirs.
   — Je ne vous raconte pas sa tête quand il nous a vu rentrer dans sa chambre une fois tous les examens finis, ajoute Thomas. On venait juste prendre de ses nouvelles et lui passer un petit savon, mais il a cru que j’allais lui demander de quitter l’équipe !
   — Bon, cette fois-là, on n’a pas eu peur pour sa vie, précise Miguel avec un grand sourire. Il a juste dû passer une nuit à l’hôpital en observation, mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Il en a entendu parler assez longtemps de cette histoire !
   Thomas enchaîne :
   — À propos de fous rires, tu te souviens de la fois où il est tombé dans une flaque de boue avec son beau costume trois pièces ?
   Tout le monde rit de bon cœur.
   — Oui, rigole Miguel, son instinct n’est pas parfait, il ne lui avait pas signalé la flaque de boue glissante… Ce n’était pas longtemps après l’histoire du traumatisme crânien. En vieillissant, il s’améliore, il ne se laisse plus complètement guider par son instinct. Il garde le contrôle et a appris à analyser son environnement, il a toujours été bon, mais il est encore meilleur maintenant.
   Le silence retombe puis Sarah demande :
   — Il portait déjà ces costumes d’un autre temps il y a dix ans ?
   — Oui… répond Thomas. Il a toujours eu ce style dandy des années 1920. La première fois où je l’ai rencontré pour le poste, il avait quoi… vingt-sept ans si je me souviens bien. Il sortait tout juste de l’académie et venait d’obtenir un doctorat en psycho-sociologie sur l’étude de tueurs en séries. Quand je l’ai vu arriver dans mon bureau, je me suis dit qu’il s’était bien habillé pour faire bonne impression. Il en avait trop fait à mon goût, et le style était vieillot, surtout sur un homme de son âge. Au bout du compte, la discussion a été tellement franche sur ses qualités et ses défauts, ce qu’il pensait pouvoir apporter à l’équipe et il était tellement à l’aise dans son costume que j’ai fini par penser qu’il n’avait pas triché sur sa tenue. Le doute a vraiment été levé quand en partant il a sorti sa montre à gousset pour regarder l’heure…
   — Quand il a pris son poste, il est arrivé avec son… style. L’équipe n’y croyait pas, poursuit Miguel, on a même fait des paris sur combien de temps un gars de son âge pouvait rester habillé comme son grand-père et surtout comment il pourrait garder cette tenue en pleine action ! Et plus de 10 ans après, il a juste fait l’impasse sur la montre quand il est en service ! Cela dit, je ne sais pas si je m’y suis habitué ou si en vieillissant il le porte mieux, mais je trouve qu’il a une sacrée allure notre Matthew et c’est le tombeur de l’équipe qui le dit ! S’il avait conscience de son charme, il pourrait presque me faire un peu d’ombre.
   L’équipe sourit et rassure Miguel. Personne ne peut lui faire de l’ombre et surtout pas Matthew, même si ses cheveux bruns mi-long, ses yeux vert foncé, ses traits fins, sa grande taille et son manque d’assurance le rendent charmant. Son comportement étrange et asocial, son repli sur lui-même et ses centres d’intérêts multiples et difficiles à appréhender pour le commun des mortels feraient fuir n’importe qui. D’ailleurs, jamais personne ne l’a connu en couple. Il est toujours disponible pour aller boire un verre, le premier arrivé quand ils sont appelés en urgence en dehors des heures de travail et toujours présent pour remonter le moral à l’un d’eux. Même s’il est extrêmement maladroit dans ces moments-là, chacun sait que l’on peut compter sur lui.
   D’autres souvenirs plus récents étaient en train d’être évoqués quand une infirmière vient les prévenir que Matthew est remonté dans sa chambre et qu’il est réveillé. Elle leur accorde cinq minutes pour le voir, pas plus, il a besoin de repos.
   Toute l’équipe se dirige silencieusement vers la chambre du blessé.
   Quand ils y pénètrent, ils sont frappés par la pâleur du visage de Matthew. Dès qu’il les entend entrer, il ouvre les yeux et tourne la tête vers eux. Il semble épuisé, mais ils sont soulagés de le voir bouger.
   Miguel tente de détendre l’atmosphère en plaisantant sur le fait qu’on allait lui faire un gilet pare-balle intégral car, à chaque fois qu’on lui tire dessus, ce n’est jamais au niveau de son gilet. Cette fois dans la cuisse, la dernière fois dans l’épaule et la fois d’avant dans le bras !
   Matthew sourit, il est content de les voir. Toute l’équipe a fait le déplacement pour vérifier qu’il va bien, il sait qu’il peut compter sur eux en toutes circonstances. Il n’a pas de famille, son père est parti quand il était bébé et sa mère n’avait pas le temps de s’occuper de lui ou plutôt elle ne voulait pas s’occuper d’un enfant comme lui… Un enfant qui rentre dans la tête des gens, ça fait peur… Ce n’est pas facile de lire dans les yeux de sa mère la peur et le dégoût.
   Il s’est toujours débrouillé seul et a coupé les ponts avec tout le monde. Il n’a pas vu sa mère depuis ses quinze ans. Il a maintenant une nouvelle famille depuis près de dix ans, avec des départs et des ajouts. Des départs volontaires à la retraite ou pour ne plus avoir à regarder l’horreur en face tous les jours et des départs plus douloureux… Une famille vivante et présente pour lui. Il essaie aussi d’être présent pour elle, à sa façon, du mieux qu’il peut. Tout à coup, il prend conscience qu’il fait maintenant partie du noyau dur de cette famille, au même titre que Thomas et Miguel.
   Aucun des membres de cette famille ne l’a jamais jugé sur son style vestimentaire (même s’il a bien eu droit à des taquineries), sur son inaptitude sociale, sur son franc-parler (il n’a jamais su enrober les choses, mais il progresse), sur le fait qu’il ne comprend que rarement l’humour. Chacun l’a accepté avec ses défauts et ses qualités.
   Il n’écoute pas vraiment ce qu’ils disent, il est dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a beaucoup de chance de les avoir et, avec les larmes aux yeux, il les regarde et leur dit juste :
   — Merci.
   Les conversations se sont arrêtées, chacun vient le saluer et lui dire de se reposer avant de sortir de la chambre.
   Thomas attend que les autres soient partis, il veut lui parler seul à seul.
   Matthew regarde son chef d’équipe. Ce soir, avec la fatigue, il porte bien ses cinquante ans. Ses cheveux poivre et sel tirent de plus en plus sur le sel et son début de barbe blanche de fin de journée le vieillit. Il voit à son expression que quelque chose ne va pas. Il peut lire en Thomas comme dans un livre, bien qu’il ne soit jamais rentré dans sa tête. Il ne l’a jamais fait avec les membres de son équipe. Il a failli, une fois, quand une de ses coéquipières n’allait vraiment pas bien après avoir été agressée sur une enquête. Peut-être aurait-il dû, elle ne serait certainement pas derrière les barreaux à l’heure qu’il est…
   Il a appris à connaître Thomas dans toutes les situations possibles. C’est un excellent chef d’équipe, méticuleux, strict, respectueux du protocole, mais sachant s’en éloigner si nécessaire. Juste, toujours prêt à défendre son équipe et à lui faire confiance, et surtout c’est un pilier, il est solide comme le roc. Il ne l’a vu craquer qu’une seule fois : il y a cinq ans lorsqu’un tueur en série qu’ils traquaient les a pris pour cible. Il avait enlevé la dernière conquête en date de Miguel ainsi que la famille de Thomas, sa femme et ses deux enfants. Thomas était anéanti. Miguel et Matthew ont pris l’affaire en main, laissant un peu le protocole de côté, ils ont retrouvé tout le monde sain et sauf en moins de trois heures et le gars est resté sur le carreau.
   Mais le pire s’est produit quelques jours plus tard, lorsque la femme de Thomas a demandé le divorce et la garde des enfants. Il n’est autorisé à les voir que quinze jours par an. Ils partent en voyage tous les trois, jamais au même endroit. Heureusement, depuis qu’ils ont Patrick dans l’équipe, il a aussi une connexion Internet sécurisée pour communiquer avec eux et les voir grandir.
   Matthew se tourne autant que possible vers Thomas, il est fatigué et le moindre mouvement lui fait mal.
   — Comment te sens-tu ? demande Thomas.
   — J’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur et je suis épuisé, mais je devrais survivre…
   — Je reviendrai plus tard alors…
   — Non Thomas, vas-y, que se passe-t-il ? Je vois bien qu’il y a un problème ? Ce sont les affaires internes ?
   — J’ai déjà fait le rapport et le protocole a été suivi à la lettre : j’étais avec toi devant la porte… Ils ne devraient pas te poser trop de problèmes mais… tu sais qu’ils t’ont à l’œil et… trois blessures graves en moins de deux ans…
   — Oui, je vois ce que tu veux dire.
   — Il faudrait que tu…
   — Que je sois plus prudent !
   — Oui, mais pas seulement. Tu as besoin d’une pause : éviter d’aller sur le terrain, pour te faire oublier, et… tu rentres de plus en plus facilement dans l’esprit des monstres et nous avons eu une année chargée… Même tes aides de profilage sur dossier sont particulièrement détaillées. Cela a, certes, permis un bon nombre d’arrestations, mais cela a aussi attiré l’attention et certaines personnes remettent en doute ton équilibre mental. Tu sais que je n’approuve pas et que la proposition que je vais te faire est pour ton bien, dit Thomas mal à l’aise en voyant le visage de Matthew se fermer et son poing se crisper.
   — Je t’écoute, mais je ne te promets rien…
   — Si je ne fais pas erreur, tu maîtrises parfaitement le français.
   — Oui, tout comme l’espagnol mais comme nous avons Miguel dans l’équipe c’est lui qui parle.
   — Tu te souviens, l’an dernier, lorsqu’il est parti en Espagne pendant trois mois ?
   — Oui, pour former des policiers locaux qui n’étaient pas demandeurs et encore moins avec un Américain qu’ils considèrent comme prétentieux en professeur. Il a joué les baby-sitters et en a profité pour draguer et boire à volonté, dit Matthew avec une bonne dose de mauvaise foi.
   — Je te propose de faire la même chose, à Paris. Une équipe spéciale veut une formation en profilage axée sur les tueurs en série, et surtout sur les tueurs de masse et terroristes.
   Matthew reste silencieux et fermé, aucun de ses muscles ne se détend, alors Thomas enchaîne :
   — Ça te permettra de faire un break, ça te fera du bien et surtout tu te feras oublier des affaires internes… En plus, Paris est une belle ville. Je suis certain que tu trouveras plein de choses à y faire… et, comme pour Miguel, on te consulte à distance pour avoir un œil neuf sur les affaires en cours. L’avis de Miguel sur l’affaire des prostituées de Seattle avait été déterminant ! On ne te laisse pas tomber et tu ne laisses pas l’équipe… Dis au moins quelque chose !
   — Donner des cours, ce n’est pas mon truc. Je ne sais pas transmettre et je n’aime pas ça ! Il va falloir que je sois le baby-sitter de types qui vont me juger et en plus je vais devoir leur montrer les ficelles du profilage sans laisser voir que je suis un monstre qui rentre dans la tête des pires aberrations engendrées par la nature !
   — Je sais que ce ne sera pas une partie de plaisir… Tu n’es pas aussi à l’aise que Miguel, mais ne dis pas n’importe quoi : tu n’es pas un monstre.
   Matthew hausse les épaules, ce qui lui arrache une grimace de douleur. Thomas continue :
   — Et ils arriveront à voir tes compétences et tes qualités sinon… ce sont des idiots. Tu peux leur apporter beaucoup, tu es l’un des meilleurs dans ce domaine et probablement même le meilleur.
   Matthew chuchote :
   — Mais à quel prix… et si tu vas par là, le FBI est truffé d’abrutis, tu as été le seul à me donner ma chance, personne ne…
   — Oui, le coupe Thomas, le FBI est rempli d’idiots qui ne voient pas plus loin que les apparences et les « on dit », mais à l’heure actuelle, il y a plus d’une équipe qui aimerait t’avoir dans ses rangs. Mais je ne suis pas prêt de te laisser partir !
   Matthew se détend un peu. À ce moment-là, une infirmière entre dans la chambre pour demander au dernier visiteur de partir. Thomas s’excuse d’avoir pris tant de temps pour discuter, il dit qu’il reviendra dès le lendemain pour apporter des affaires de rechange puis demande à Matthew de se reposer pour être rapidement sur pied, de ne pas s’inquiéter et de réfléchir à sa suggestion.
   Matthew pousse un soupir et promet à son chef d’y réfléchir.
   Thomas sort de la chambre d’hôpital avec un petit goût amer mais c’est la meilleure option pour le moment et il sait que Matthew est raisonnable, il prendra la bonne décision.
   Une fois Thomas parti, Matthew se sent seul et cette proposition lui donne le tournis, lui qui n’aime pas les changements : partir plusieurs semaines, sans repère, ne l’enchante guère. Cependant, rester là et finir mis à pied par les affaires internes avec un blâme dans son dossier ne sera bon pour personne, ni pour lui ni pour son équipe. Puis, sans même s’en rendre compte, il sombre dans le sommeil.
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Mise en avant des Auto-édités / Le train qui en cachait un autre de Lucie Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 28/11/2019 à 18:01 »
Le train qui en cachait un autre de Lucie Renard

 
Au lecteur
Cette histoire est une fiction. Selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes ou des faits, existant ou ayant existé, serait purement fortuite. Les lieux, les personnages, les événements sont tous, sans exception, issus de mon imagination et n’ont aucun lien avec des faits réels.
Ceci dit, Cher Lecteur, qui n’a pas rêvé un jour de se tromper de train, filer en sens inverse et prendre la poudre d’escampette ? Qui n’a pas souhaité, l’espace d’un instant, arrêter le temps ? Qui n’a pas contemplé une parenthèse dans sa vie, emprunté un jour le chemin des écoliers, volé un instant au temps qui passe ? Dans le monde actuel où tout va si vite, arrêtons un instant le temps qui passe, pour sentir au fond de soi son cœur battre fort et suivre le flot de la vie dans nos veines.
Il y a toujours ce moment où la vie reste en suspens avant de reprendre sa course inéluctable. Parfois, cet instant, on arrive à l’attraper au vol, à embarquer sur son tapis volant, cheveux au vent et cœur battant, à virevolter dans un tourbillon de bonheur. C’est de ce vent que sont fait les danses de la joie et les plus beaux souvenirs.
Dans ce roman, je vous invite, une fois n’est pas coutume, à emprunter un autre train, celui de la voie B. Regardez par la fenêtre, je vous souhaite d’y découvrir des paysages insolites et émouvants.
Lucie Renard

 

Prologue

Il y a toujours ce moment où la vie reste en suspens avant de reprendre sa course inéluctable.
J’ouvris les yeux. Ma vue rencontra un plafond blanc à la peinture écaillée. Je fus immédiatement éblouie par la clarté ambiante. Ma gorge était aussi sèche que si elle était tapissée de papier de verre. Je me trouvais dans une chambre, plutôt petite, dont la grande fenêtre était dépourvue de rideaux. Le soleil pénétrait largement dans la pièce, éclairant les murs vert pâle qui avaient sans doute connu une teinte plus uniforme dans le passé. En face de moi, un écran de télévision hors d’âge était accroché.
Je tentai de bouger. Je sentis un petit capuchon glisser de mon index. Il s’agissait d’un appareil destiné à couvrir mon doigt et relié par un câble à une machine qui traçait des courbes sur un écran. Mon bras était perforé par le cathéter d’une perfusion. Le lit émit un grincement métallique sinistre quand j’essayai de me relever. Il fallait que je boive. Je posai les yeux sur une carafe d’eau et un verre, seuls objets sur une tablette à roulettes en formica à ma gauche. Je levai le bras, ce qui me demanda un grand effort. Pourquoi me semblait-il si lourd ? Je m’emmêlai dans le tuyau de la perfusion. Je décollai le sparadrap et retirai le petit tuyau de mon bras, délicatement. Une goutte de sang perla. J’appuyai mon pouce sur ma peau pour favoriser la coagulation. Une chanson me vint à l’esprit, un chanteur dont les airs mélancoliques emplissaient les ondes de la radio quand j’étais petite.
« Jimmy s’éveille dans l’air idéal
Le paradis clair d’une chambre d’hôpital… »
L’hôpital… C’était là que j’étais. Les murs verts, le lit médicalisé, les appareils. Aucun doute. Que faisais-je ici ? Je me redressai. Je me servi un peu d’eau que je bus doucement. Je me souvenais : Boire doucement, gorgée par gorgée. Je suivais la consigne muette que me dictait mon cerveau embué. Quelle heure était-il ? Je n’en savais rien. Aucun appareil ne donnait l’heure, dans cette chambre. Je tentai de me lever du lit. Je posai un pied par terre, puis le second. Le sol se mit à vaciller et je me rassis un peu brutalement sur le drap. Je touchai ma tête. Je sentis un bandage qui m’entourait le crâne, des sourcils à la nuque en passant par les tempes. C’était un épais pansement. Étais-je blessée ? Je devais me lever, en savoir davantage, parler à quelqu’un. J’entamai une nouvelle tentative, doucement, en me tenant aux barreaux du lit. J’étais debout. La tête me tournait un peu mais c’était supportable. Je me dirigeai vers la porte et l’ouvris…
 
Première Partie
 
I

“Tell me somethin', girl / Are you happy in this modern world? / Or do you need more? / Is there somethin' else you're searchin' for? / I'm falling…”
Lady Gaga / Bradley Cooper - Shallow (OST A star is born – 2018)

Dis-moi, demoiselle / Es-tu heureuse dans ce monde moderne ? / Ou voudrais-tu quelque chose en plus ? Cherches-tu autre chose ? Je tombe…

*****
Deux semaines plus tôt…
Il y a des jours qui ont commencé comme tous les autres. Comme la veille et l’avant-veille, le soleil s’était levé. Ça aurait dû être une journée normale.
Mais de petits grains de sable, presqu’imperceptibles à l’œil nu, sont venus se glisser subrepticement dans les rouages. Et soudain, toute la machinerie a déraillé.
*****
Janvier. Avec soulagement, je sentis que le train ralentissait, signifiant son arrivée en gare. Le wagon était bondé, rempli de gens à la mine pâle et maussade, engoncés dans les lourds manteaux d’hiver. Le chauffage turbinait à plein régime dans l’habitacle, incitant à une désagréable somnolence.
L’homme près de moi, qui serrait d’une main sa mallette dont les coins carrés me rentraient dans la cuisse, et de l’autre s’agrippait à la barre qui suivait la ligne du plafond du wagon, semblait balloté à chaque mouvement de la machine. Je songeais en moi-même qu’on aurait pu l’informer que les soi-disant « quarante-huit heures de fraicheur » promises par les publicités pour déodorants n’étaient que mensonge. Les effluves qu’il dégageait, libérées par son bras levé haut, étaient si acides qu’elles me piquaient les yeux.
Enfin, le monstre de métal s’arrêta. Les portes s’ouvrirent alors que, de son ventre, s’extrayait la marée humaine. Parfois, un gémissement trahissait un pied écrasé ou une côte endolorie par un coup de coude. Je touchai du pied la terre ferme ! Enfin ! Je pris une grande bouffée d’oxygène, avant de me rendre compte que sans doute, j’avais retenu ma respiration bien trop longtemps. L’air traversa mes poumons et le froid me brûla. Je restai un instant sans bouger, sur le quai, bousculée par le flot des travailleurs pressés de rejoindre la chaleur accueillante de leur foyer.
C’était ainsi, à chaque perturbation quelconque du trafic ferroviaire : des trains bondés, des usagers en colère, une fin d’après-midi qui, rajoutant cette lassitude à la fatigue du travail, faisait souhaiter que la journée s’arrête enfin pour laisser la place à la nuit.
Comme un automate, j’ai suivi le flot des voyageurs jusqu’au bout du quai. J’ai emprunté le passage sous-terrain pour ressortir devant la gare, traversé le hall où de pauvres hères étaient avachis sur les banquettes défraichies. Je suis sortie dans le froid glacé et la nuit.
Pour rejoindre le centre-ville, il n’y avait que le pont qui surplombait la Moselle à emprunter. Le vent me glaçait jusqu’aux os. Machinalement, je rapprochai les pans de mon manteau autour de moi et resserrai la ceinture de laine. Je regrettai que la coquetterie m’ait retenue d’enfiler un bonnet. J’aurais aimé le doux contact de la laine au tissage serré contre mes oreilles et mes tempes. Sous l’action du froid, je sentais déjà poindre un mal de tête qui, je le savais déjà, ne me quitterait pas de la soirée.
Enfin, j’arrivai en vue de notre immeuble. L’architecture de la fin du XIXème siècle m’imposait toujours du respect. J’aimais les arcades lourdes, la pierre de taille, la solide porte de bois aux moulures travaillées, les balustrades des balcons en fer forgé. Je glissais ma clé dans la serrure de la lourde porte, je poussai le battant et m’engouffrai dans l’immeuble. Une fois dans le couloir central, une odeur d’agrume pourri me piqua les narines. Je soupirai : encore un voisin qui avait laissé sa poubelle trop longtemps sur le palier. Le manque de civisme des habitants de cet immeuble me lassait. Je m’adossai quelques secondes au battant de la porte. Je m’accordai le temps de prendre une profonde inspiration, de souffler tout l’air compris dans mes poumons. Je me sentais comme un acteur de théâtre sur le point d’entrer en scène. J’allai jouer le deuxième acte de la grande mascarade de ma vie. Lumière, musique. Je me concentrai sur le souffle qui filtrait entre mes lèvres, jusqu’à ce que les battements de mon cœur aient ralenti. Puis je grimpai les escaliers jusqu’au palier du troisième étage.
J’actionnai ma clé et ouvris la porte. Mon regard se porta immédiatement sur le capharnaüm habituel, sans surprise : deux baskets disséminés dans deux coins de l’entrée, un blouson jeté à même le sol, un sac à dos béant dont sortaient trois livres et deux cahiers, une casquette des New York Yankees posée sur le ficus, les feuilles de ce dernier qui jonchaient le parquet de bois vernis. Je pris une profonde inspiration, avant d’appeler :
—   Bastieeeeenn!
Aucun son ne me répondit. Je retirai mon manteau, l’accrochai à la patère, retirai mes chaussures et bougeai mes orteils endoloris. Puis, je renouvelai mon appel :
—   Bastieeeeenn!
Un bruit d’ours qui se hisse hors de sa tanière me parvint. Une porte qui s’ouvre, puis une cavalcade. Le visage enfantin encerclé de boucles blondes qu’il arborait encore quelques années en arrière se superposa à la face renfrognée de l’adolescent qu’était devenu mon petit prince. Il jeta un œil prudent, essayant de déterminer ce qui justifiait sa convocation dans l’entrée, avant de battre en retraite.
—   Bastieeeeenn! Combien de fois je devrai te dire qu’on ne bazarde pas ses affaires aux quatre coins de l’entrée ?
—   J’arrive, Maman, minute !
Effectivement, il réapparu, une esquisse de sourire gêné sur les lèvres. Il tenait un cahier dans les tons verts, son cahier de liaison du collège, apparemment.
—   J’ai juste un petit truc à te faire signer, pendant que je range tout ça.
Il me tendit le cahier, tout en me lançant un regard prudent.
—   Ça va, maman ? Tu as passé une bonne journée au boulot ?
Je levai un sourcil circonspect. C’était bien la première fois qu’un de mes enfants se souciait de ma journée de travail. Je répondis par un hochement de tête et me concentrai sur le cahier vert, ouvert à la page qui me concernait. Il y avait quelques lignes manuscrites, rédigées d’une petite écriture serrée et penchée.
« Nous vous informons que nous avons des raisons de croire que l’attitude et le comportement de votre fils sont préoccupants. Ainsi, nous vous prions de bien vouloir vous présenter le jeudi 24 janvier à 16h au bureau de la Proviseure du collège. Cordialement. »
S’en suivait une signature illisible. Je relis ces mots pour la troisième fois, afin d’être sûre de bien les comprendre. Je me tournai vers Bastien, qui semblait tout entier concentré sur le fait d’aligner les paires de chaussures sur le meuble prévu à cet effet. Il évitait mon regard.
—   Bastien ?
—   Hmmmmm ?
—   Bastien, regarde-moi s’il te plait.
Il osa un coup d’œil en coin, fuyant.
—   Oui, maman ?
—   Tu veux bien m’expliquer ce que signifie cette convocation chez la proviseure ?
Il fixait le bout de ses chaussettes et dessinait des huit avec les orteils de son pied gauche sur le parquet ciré.
—   C’est... C’est pas moi, en fait.
—   C’est pas toi, quoi ? Enfin, Bastien ! Écoute, j’ai eu une journée pas très marrante. Alors, mon niveau de patience est assez bas. J’aimerais que tu m’expliques pourquoi je suis convoquée au collège avant que je ne m’énerve vraiment. Ou bien, si tu préfères, on attend que Papa rentre et tu t’expliques devant lui.
Je savais que je bottais largement en touche sur ce point. Les chances que Marc-Antoine ne rentre du travail avant que les enfants ne soient allés se coucher étaient très minces, voire inexistantes. Son cabinet d’avocats avait récemment signé des contrats avec deux grosses sociétés financières internationales. Depuis, mon mari regagnait régulièrement le foyer à pas d’heure. Ces dernières semaines, sa présence à la maison pouvait s’apparenter à une vague visite touristique. Et encore, un vrai touriste aurait au moins pris des photos...
Bastien semblait chercher ses mots. Je le sentais fuyant. S’il avait pu dénicher un trou de souris suffisamment grand pour les contenir, lui, son Smartphone et ses écouteurs, sans doute n’aurait-il pas hésité à s’y engouffrer séance tenante. Hélas, il comprenait peu à peu qu’il n’y aurait pas d’échappatoire. Je décidai de ne pas le brusquer, de lui laisser le temps de venir à moi, avec ses mots. Je dénouai mon foulard et l’accrochai à un des crochets de la patère, par-dessus mon manteau. Je passai une main dans mes cheveux pour me donner une contenance. J’évitai de fixer mon fils, afin de ne pas lui imposer la pression de mon regard. Soudain, il se décida :
—   Il y a un gars du collège, il fumait un joint dans les toilettes. Il m’a demandé de lui tenir pendant qu’il allait pisser. Un pion est entré dans les WC à ce moment-là. Il m’a vu. Il a cru que c’était moi qui fumais...
—   Fumait quoi ? Un joint ?
—   Ben oui, tu sais, de la beuh, quoi !
—   Oui, merci, je sais de quoi il s’agit. Et tu fumais ça ?
—   Mais non ! Je t’ai dit, c’était pas moi, c’était l’autre gars !
—   Ne me crie pas dessus. Jusqu’à preuve du contraire, c’est toi qui es en tort, là, Bastien. Alors tu vas me faire le plaisir de me parler tranquillement. De quel garçon parles-tu ? Comment s’appelle-t-il ?
—   Je peux pas te le dire. C’est un type, tu le connais pas.
—   Je me doute que je ne le connais pas. Mais j’ai besoin de savoir son nom.
—   Maman, s’il te plait...
—   Bastien, qu’est-ce qu’il se passe ? Tu ne veux pas le dénoncer, c’est ça ? Tu te doutes un peu de ce qui va se passer si tu ne dis rien ?
—   Je vais être renvoyé ?
—   Tu vas peut-être aller en maison de redressement, Bastien, un genre de prison pour mineur.
—   Tu veux me faire flipper, là, maman.
—   Non, je te dis la réalité comme elle est. La drogue est illégale dans ce pays. Alors si ce n’était pas toi qui fumais, tu dois dire de qui il s’agissait.
—   Je ne fumais pas. Je n’ai jamais touché à ça.
—   Bon, alors, son nom, à ce type ?
—   Maman... Je vais avoir des ennuis.
—   Tu en as déjà, des ennuis. C’est un ami à toi ? Qu’est-ce que tu faisais avec lui ?
—   Mais rien ! Je sortais des toilettes, il est rentré. Il m’a filé son joint. Il m’a dit « Tiens–moi ma clope ». Il est allé pisser. Le pion est entré, il m’a vu et m’a emmené chez le CPE.
—   Et l’autre, il a fait quoi pendant ce temps ? Tu n’as pas dit que c’était son joint à lui ?
—   L’autre était dans une cabine de WC. J’ai pas osé dire que c’était à lui. Il a déjà tabassé plusieurs personnes, avec ses potes. C’est pas des tendres. Alors, j’ai rien dit. Je pensais que c’était juste une clope, que c’était pas grave. Puis le pion m’a dit que c’était un joint. Et j’ai flippé.
—   Bon. Va finir tes devoirs. Il faut que je réfléchisse. Mais ne te crois pas tiré d’affaire. On en reparlera plus tard.
—   OK.
—   Et, Bastien ?
—   Oui, Maman ?
—   Pour l’instant, je fais le choix de te faire confiance et de croire ce que tu me dis. J’espère que j’ai raison de faire ce choix-là. Parce que c’est grave, ce dont tu es accusé, tu sais.
—   Oui, Maman. Merci, Maman.
Il fila dans sa chambre, emportant avec lui le sac à dos béant qui laissait échapper des cahiers et des feuilles volantes. Je soupirai. J’avais bien besoin de ça, un fils de treize ans accusé de trafic de stupéfiants.
Je pris le chemin de la cuisine, machinalement. Contrairement à ce que j’avais dit à Bastien, je ne voulais pas penser, pas réfléchir à ce qu’il m’avait dit, pas maintenant. Je ne voulais pas de réaction épidermique, pas m’imaginer mon petit prince qui, quelques mois auparavant construisait méthodiquement des vaisseaux Star Wars en lego, devant un tribunal correctionnel.
 
II

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait que ta rose est si importante »
Antoine de Saint-Exupéry – Le Petit Prince (1943)
*****


Le temps passe, les enfants grandissent, l’innocence s’envole. On voudrait retenir dans nos mains quelques bribes de cette innocence volatile. Mais elle fuit, sans un regard en arrière.
Ce qui reste, ce sont les souvenirs, les images de cette innocence gravées au plus profond de nous. C’est de cette matière que sont faits les liens indéfectibles qui nous lient à ceux qui font un peu partie de nous.
*****
J’avançai vers la cuisine avec lassitude. Je faillis trébucher sur le chat qui s’était glissé entre mes jambes sans que je n’y fasse attention. La boule de poils émit un long miaulement plaintif, tout en revenant se frotter à mes chevilles. Je m’accroupis et caressai sa fourrure douce, au niveau des joues et sous le menton. Il se mit à ronronner, si fort que ce fut comme si tout le chat vibrait. Ce bruit rassurant eut l’effet d’un calmant immédiat sur mon rythme cardiaque. Je sentis même une esquisse de sourire se dessiner sur mes lèvres. Je m’adressai à la boule ronronnante.
—   Alors, tu as faim, mon gros Mouss ?
S’il était une question rhétorique, c’était bien celle-là. Moustache avait toujours faim et raffolait de plats en sauce où de fins filaments de volaille nageaient dans une sauce translucide à forte teneur en gélatine. Les lui servir m’écœurait, mais ma boule de poils adorée se jetait dessus comme s’il n’avait rien mangé depuis des semaines. Je retins donc ma respiration, le temps de vider le contenu du petit sachet dans une gamelle propre et de la poser sur le sol carrelé de la cuisine, à quelque distance du bol d’eau. Le félidé fit honneur à son repas.
Je lavai mes mains, appréciant le contact de l’eau tiède sur les paumes. Je les séchai machinalement. Je n’avais aucune idée originale pour la préparation du dîner. J’admirais parfois ces femmes qui se délectaient de passer des heures à mitonner des bons petits plats pour leur nombreuse famille et dont la cuisine diffusait toujours des effluves plus appétissants les uns que les autres. Je n’avais jamais vraiment aimé cuisiner. J’avais eu mes périodes gâteaux et pâtisserie, et j’avais aussi fait des crêpes tous les mercredis quand les enfants étaient petits. J’adorais manger des bonnes choses et varier les plaisirs gustatifs. Mais confectionner un repas relevait plus du supplice que du loisir à mes yeux. De guerre lasse, je remplis d’eau une grande casserole, ajoutai du sel et quelques gouttes d’huile d’olive. Je fouillai dans un placard à la recherche d’un pot de pesto vert bien dosé en basilic. Je vérifiai qu’il restait du parmesan dans le réfrigérateur, coupai en deux quelques tomates cerises. Un bon plat de pâtes au pesto, ça mettrait tout le monde d’accord.
Je montai dans ma chambre enlever mon tailleur et passer des vêtements confortables : un jean, un sweat-shirt à capuche, une paire de chaussettes en laine épaisse, une tenue qui agissait sur moi comme un cocon de protection. Moustache me suivit et sauta sur mon lit en ronronnant d’aise. Nous avions recueilli ce chat six ans auparavant. Un dimanche d’automne, comme nous nous promenions au bord d’une petite route de campagne, cédant à la bonne conscience que procurait le fait de faire une activité de plein air en famille, nous avions entendu un long miaulement plaintif. Élisa, grande amoureuse des animaux, nous avait aussitôt sommés de nous arrêter. Elle avait regardé dans toutes les directions à la recherche de l’origine du gémissement. Devant son empressement, nous lui avions prêté main forte. Soudain, Bastien avait déniché, à la racine d’un sapin, une petite boule de poils noirs et blancs, toute tremblante et tâchée de sang.
—   Ne le touche pas, il va te griffer, avait ordonné Marc-Antoine.
J’avais haussé les épaules et cherché la paire de gants en cuir qui ne quittaient pas mes poches de parka. Je m’étais approchée et j’avais découvert un petit chat, très maigre et très amoché. Sans doute avait-il été heurté par une voiture. Il saignait à plusieurs endroits. Malgré la douleur, il ne semblait pas agressif. Il avait même commencé à ronronner quand j’avais approché ma main gantée de son pelage. Je l’avais caressé. Il avait fermé les paupières.
—   Maman, il faut le prendre, l’emmener chez le vétérinaire ! avait affirmé Élisa.
—   Oui, Maman, c’est un pauvre chat blessé. Il faut le soigner, avait confirmé mon petit Bastien.
J’avais lancé un regard à Marc-Antoine, dont le verdict dicterait le sort de la pauvre bête. Il avait haussé les épaules.
—   Faites comme vous voulez, avait-il ronchonné, mais je ne veux pas de saletés dans ma voiture.
—   Merci Papaaaaa ! avaient lancé en cœur les deux enfants, arrachant une esquisse de sourire à leur père.
Élisa avait dénoué le sweat-shirt qu’elle avait accroché par les manches autour de sa taille quand, avant de sortir, je l’avais obligée à prendre un pull. Sans un mot, elle me l’avait tendu. J’avais abdiqué : un sweat-shirt contre un petit chat. J’avais enveloppé la petite bête dans le coton molletonné. Un ronronnement sourd s’échappait du vêtement, alors que nous refaisions le chemin en sens inverse vers la voiture.
Nous avions fait soigner le petit chat. Nous l’avions affublé du premier nom de chat qui avait traversé l’imagination de Bastien : « Moustache ». Nous l’avions nourri. Il avait repris du poil de la bête. Nous l’avions gardé. De chat errant, il s’était plutôt bien habitué à la vie de salon. Le goût du confort, peut-être mêlé à une certaine reconnaissance pour ceux qui l’avaient un jour sauvé d’une mort probable, avait accéléré son adaptation. Il était le petit chat le plus gentil et le plus câlin du monde, sans aucun doute. C’était tout naturellement qu’il avait trouvé sa place parmi nous, contredisant les grandes théories de Marc-Antoine qui avait toujours clamé qu’il n’y aurait « jamais d’animaux domestique dans notre appartement parce que les animaux c’est trop de tracas ».
Je redescendis dans la cuisine. L’eau bouillait. J’y jetai les spaghettis. Je fis réchauffer la sauce. Dans quelques minutes, le repas serait prêt. Il n’y avait plus qu’à dresser la table. Je songeai à râler sur les enfants pour leur demander d’accomplir leur part de travaux domestiques, puis je renonçai. J’aurais aussi vite fait de m’en charger seule. Les pâtes étaient cuites. Je les égouttai avant d’appeler :
—   Les enfants ! A table !
La voix de Bastien me répondit :
—   J’arrive !
Le fait que cette affirmation ne soit pas accompagnée d’un bruit de pas me laissait anticiper que quelques minutes au moins se passeraient avant que l’un ou l’autre ne daigne se déplacer jusqu’à la table du dîner. Je dénichai une bouteille de vin blanc entamée dans le réfrigérateur. J’hésitai puis, finalement, me servis un verre. Le repas était prêt, mais il n’y avait toujours pas de convives.
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