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Mise en avant des Auto-édités / La douceur du piment rouge de Laurie Heyme
« Dernier message par Apogon le jeu. 24/11/2022 à 17:29 »
La douceur du piment rouge de Laurie Heyme



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Prologue

Lorène
Quelque part dans le sud de l’Italie

« Je me rappellerai toute ma vie de ce coup de fil ce matin-là. C’était un jour de juillet, chaud, ensoleillé, prometteur.
Je me revois déposer ma brindille à l’école, l’année scolaire allait toucher à sa fin d’ici quelques jours. Je venais de rentrer d’un séjour de trois mois en Norvège pour ma dernière exposition et Ellyn se faisait une joie que je l’emmène.
J’entends encore le babillage de tous ces enfants franchir le portail et s’élancer dans la cour, heureux de retrouver leurs camarades. Je me souviens du va-et-vient de ces parents, venus déposer leur progéniture avant d’aller au travail. Je perçois toujours les sons, les odeurs, la chaleur du soleil sur ma peau, le chant des oiseaux et la légèreté des vêtements que je portais en cette matinée d’été.
C’est fou comme un souvenir n’est parfois pas qu’une simple image. Il peut se composer de tant d’autres choses, de tant de sensations. Des éléments qui séparément, feront leur réapparition plus tard tout au long de votre vie, et qui lorsque vous les apercevrez, vous ramèneront toujours à cet instant-là, celui où tout a basculé.
Je me remémore la sonnerie du téléphone, coincé au fond du sac à main, et ce soupçon d’étonnement en voyant ton prénom s’afficher. Nous avions pour habitude de nous écrire des lettres régulièrement, puis à l’ère moderne, des mails et beaucoup de SMS. En revanche, nous nous appelions uniquement en cas d’évènements importants. Je devais venir quelques semaines plus tard pour les vacances. Tu souhaitais sans doute évoquer le programme des réjouissances.
J’ai décroché sans m’inquiéter, sans penser une seconde à ce que tu allais m’annoncer. C’est ce genre de moment, celui qui précède l’apocalypse dans une vie. L’instant d’avant, tu es heureuse, uniquement préoccupée par des broutilles, disputant ta fille sur le chemin de l’école parce qu’elle ne marche pas assez vite. L’instant d’après, tu t’effondres, parce que la vie est une vraie salope parfois et que c’est ton amie qu’elle a choisie pour exercer son rôle le plus sadique. Entre ces deux moments, quelques millièmes de secondes, un flottement, une bulle de tranquillité sur le point d’exploser.
On ne mesure pas la chance qu’on a. On ne mesure pas que tout peut basculer soudainement et qu’on ne maîtrise rien. On croit qu’on maîtrise, ça nous rassure, même si on se leurre profondément.
Lorsqu’il nous arrive des drames, on en prend conscience quelques jours et puis vite, notre vie se remet au galop et nos vieilles habitudes reprennent le dessus, comme pour mieux guérir, enfouir, oublier.
Et maintenant que tu viens de partir, je revis cette scène dans ma tête comme si c’était hier. Pourtant, quatre années se sont écoulées.
Ma vie ne s’est pas encore remise au galop, je n’y arrive pas. Mon cheval est couché sur le flanc et refuse de se relever. Il paraît que justement, ce n’est pas bon signe un cheval allongé, c’est même inquiétant. Ces jours-ci, je dors debout la plupart du temps comme eux, je suis un zombie. C’est pour ça que j’ai prétexté cette nouvelle mission à l’autre bout du monde, parce que je ne suis pas capable de m’occuper d’Ellyn. J’ai déniché cette porte dérobée et j’ai menti, ce n’est pas la première fois de toute façon. Il faut que je trouve d’urgence un moyen de me remettre en selle, et c’est pour ça que je suis là. »
Lorène soupire et referme le carnet sur cette première page. Elle n’a pas réussi à sortir quoi que ce soit depuis son départ de Paris, il y a trois semaines. Les premiers mots sont difficiles. Comme une sauce trop épicée, ils écorchent sa gorge, ils lui picotent le nez. Comme un piment italien avalé tout rond.
Elle sait qu’elle doit se laisser du temps mais ce besoin pressant d’évacuer subsiste. Elle a surtout peur d’oublier les émotions brutes qui l’habitent et qui, retranscrites sur le papier, n’en seront que plus réelles. Elle a gardé ça enfoui bien trop longtemps, le traînant comme un gros fardeau et il faut s’en délester petit à petit. Le chagrin est trop lourd à porter.
Lorène lui a promis d’écrire son histoire. Des jours qu’elle est sur la route, qu’elle a fui tout ça. Mais ça la rattrape toujours, alors elle n’a pas le choix. Aujourd’hui, elle s’est arrêtée dans cette petite boutique de bord de mer qu’elle avait repérée. Le genre de caverne d’Ali Baba qu’elle affectionne avec des papiers de couleurs de partout, des gommettes, des stickers, des pinceaux, des feutres et des cahiers de notes.
Lorsqu’elle a poussé la porte, une clochette a accompagné son arrivée. Elle a cherché, arpenté, farfouillé et finit par trouver l’objet de sa convoitise. Elle a alors demandé, dans un italien approximatif, un renseignement à la vendeuse plongée dans ses cartons de livraison.
—   Ciao, scusami*, dit Lorène en souriant.
—   Oui bonjour ! Je peux vous aider ? répond la jeune femme avec un ton jovial.
—   Ah ! Vous parlez français, mon accent est donc si mauvais ?!
—   Non, ne vous inquiétez pas ! Mais le village est petit, mon petit doigt me dit que vous n’êtes pas d’ici !
—   Oui votre petit doigt a raison ! Auriez-vous d’autres quantités pour ce carnet ? Il m’en faudrait plusieurs identiques et je n’en vois plus qu’un en rayon.
—   Je vais vérifier en réserve, j’arrive tout de suite.
La jeune femme est revenue quelques instants plus tard, avec cinq exemplaires dans les bras. Lorène les a tous achetés, ainsi que plusieurs stylos-feutres noir, se disant que ça devrait être suffisant.
C’est avec un sac en kraft remplis de carnets dorés ornés d’un immense piment rouge, porte-bonheur chez les Italiens, qu’elle est repartie.
Elle est prête. Il faut juste rassembler les idées, les dates, les évènements, pour raconter.
Raconter l’horreur, la tristesse, le désespoir.
Raconter le courage, l’espoir, la joie. Raconter Giulia.


*Excusez-moi.


Avant


Chapitre 1

Lorène, 1997
« Le cœur humain ne peut contenir qu’une certaine quantité de désespoir. Quand l’éponge est imbibée, la mer peut passer dessus sans y faire entrer une larme de plus. » (Victor Hugo).

J’enfile une robe noire pour la première fois, l’occasion ne s’est jamais présentée auparavant. Sa matière soyeuse lui confère un bruit particulier quand je l’enfile par la tête et qu’elle se pose délicatement sur mes épaules. J’ai pris la première qui passait dans ce magasin du centre-ville. Le visage attristé de la gérante m’a tellement gênée lorsque je suis entrée, que je n’ai pas traîné. Elle avait dû voir l’article paru dans le journal local avant-hier. J’ai acheté le modèle qu’elle m’a proposé, sans même chercher à l’essayer. J’ai payé et je suis partie sans demander mon reste.
Toutes les personnes que je croise ces derniers jours affichent ce masque, celui de la compassion, teintée d’un soupçon de pitié. Des murmures accompagnent mes rares sorties avec pour seule question : que vais-je devenir ? Je me retourne face au miroir sur pied disposé près de la fenêtre de ma chambre et tente de mettre des mots sur le masque que je porte, mais je ne trouve aucun adjectif qui puisse le qualifier. Je ne vois qu’un manque cruel d’expression, des sentiments anesthésiés.
Je décide d’attacher mes longs cheveux en un chignon négligé, après les avoir longuement brossés. Mon visage n’en sera que plus dégagé, visible aux yeux de tous. Ainsi, ils pourront mieux me scruter et tenter d’analyser chaque petit mouvement de cil, chaque clignement d’œil, chaque tressaillement de bouche. J’enfile des ballerines pour accompagner cette robe austère que je ne remettrai sans doute jamais. Je souffle un grand coup, il est l’heure d’y aller. J’ai le cœur qui bat plus vite que jamais. Il va falloir se donner une contenance, quelle qu’elle soit.
À pas feutrés, je sors de ma chambre et me glisse en haut des escaliers. Mes chaussures s’enfoncent sans un bruit dans la moquette beige. C’est là que je retrouve à nouveau ces murmures qui me sont devenus si familiers ces dernières heures. Ce sont ceux des grandes sœurs de ma mère, visiblement inquiètes de mon sort. Je les devine installées dans le salon de la maison familiale et décide de m’asseoir sur la dernière marche pour mieux les écouter.
—   Je suis désolée Suzie, je ne peux pas la prendre avec moi, je vis trop loin d’ici et la déraciner serait une mauvaise idée. Il va falloir qu’elle s’appuie sur les quelques repères qu’il lui reste pour survivre après ça.
—   Je sais, Madeline, je sais… Il paraît logique que la tâche me revienne… Foutue vie de merde. Il n’y a même pas de testament, on va devoir improviser…
—   Ils avaient encore toute la vie devant eux… Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer…
—   Je sais, c’est terrible… Je vais m’occuper d’elle, c’est mon devoir de le faire.
Ces bruissements, toujours les mêmes, sans cesse. Ce flot continu de questions. Cet énorme point d’interrogation qui flotte au-dessus de ma tête. Que peut devenir une jeune fille de 16 ans dont les parents viennent de mourir tragiquement dans un accident de la route ?

***

Entourée de mes tantes, je grimpe dans la voiture, mon oncle est au volant. Chacune m’entoure, m’enlace, m’enserre, espérant m’apporter un réconfort certain, réconfort dont je n’ai pas besoin. Le sentiment que mon existence commence vraiment maintenant s’impose à moi sur le chemin qui nous mène à l’église. Je vois défiler ces maisons que je connais depuis toute petite, ces chemins de campagne pour me rendre au collège, ce pont, ces drapeaux, ce ruisseau. Je me revois gambader seule en rentrant de l’école primaire, haute comme trois pommes.
Je n’étais pas prévue dans les projets de mes parents. Leur vie de bohème les amenait à être très souvent absents de la maison. Ils m’ont eue par surprise, sans véritable envie de devenir parents. Ils ont fait avec, se disant sans doute que ça ferait bien aux yeux de la société. Malgré mon arrivée, ils n’ont rien changé à leur façon de vivre. Ça a été à moi de m’adapter, de grandir un peu plus vite que prévu, d’être autonome. J’étais un bébé discret, qu’on posait dans un coin sans que je ne bronche. On ne m’entendait jamais, comme si j’avais déjà senti le message passé quand j’étais encore dans le ventre maternel. Je savais qu’il ne fallait pas trop en demander. Je ne sais pas pourquoi ma mère n’a pas avorté à l’époque. Je l’entendais souvent se plaindre quand elle était bloquée à la maison par ma faute. J’étais toujours trop peu, pas assez, la cause, la conséquence, la raison, le frein. J’étais là.
Le tracteur que nous suivons ralentit notre itinéraire. Ça me laisse encore un peu de temps pour me plonger dans mes pensées, même si je ne suis pas sûre que ressasser leur absence dans ma vie d’avant soit le moment idéal, surtout sur la route qui mène à leur « au revoir ». Mon oncle peste, fulmine, tente deux ou trois embardées pour le doubler, mais rien n’y fait. Il ne manquerait plus que nous soyons en retard pour les enterrer.
Je pose ma tête sur l’épaule de tante Suzie. Son parfum, qu’elle porte depuis bientôt trente ans, embaume mes narines. Quand j’étais petite, chaque fois que je lui faisais des câlins, j’aimais garder cette odeur imprégnée sur mon doudou et mes vêtements. Elle attrape ma main, la serre de toutes ses forces et me dit que ça va aller, que je suis forte et que je vais y arriver. Arriver à quoi ? À faire semblant d’être triste devant les gens ? À fabriquer des larmes pour manifester un brin de chagrin ? C’est tante Suzie qui aurait dû être ma mère, je me suis souvent faite cette réflexion. Elle qui n’a jamais eu la possibilité d’avoir des enfants, m’aurait choyée plus que jamais.
Mon père et ma mère, eux, ont fait le strict minimum. Bien m’éduquer, que je sois polie, que j’aie le sens de l’effort mais en terme d’amour, d’échanges et de complicité, ne rien demander. Et surtout, ne pas les empêcher de vivre leur vie. En somme, une relation dénuée de sentiments, mais un contrat aux conditions clairement définies.
On se fait à tout dans la vie, alors je m’y suis faite. J’ai construit une carapace autour de moi, dépouillée de sensibilité, d’affection, de compassion, un véritable cœur de pierre. Tout au long de ma vie scolaire, je me suis isolée des autres. Ne rien éprouver, ne pas m’attacher. Rester dans cette solitude qui était ma plus fidèle alliée. À peine une relation d’amitié commençait-elle que j’entrevoyais déjà mille raisons pour qu’elle se termine.
Ça me convenait très bien et mes camarades de classe ne cherchaient pas à creuser plus loin. Je me sentais à ma place dans les bibliothèques, au milieu des livres ou encore lors des cours d’arts plastiques. Je passais des heures à dessiner, peindre et découvrir tous ces artistes torturés et incompris. Je me sentais comme eux, mais je n’en avais que faire. Je ne cherchais pas à être comprise, j’étais bien seule. Je pouvais m’occuper de moi sans l’aide de personne, je le faisais déjà depuis longtemps.
Mon oncle finit par dépasser le tracteur et file à vive allure jusqu’au parvis de l’église. Il nous dépose juste devant en nous indiquant qu’il va chercher une place plus loin pour se garer. Il va falloir sortir de la voiture et affronter tous ces regards braqués sur moi, tels des projecteurs. C’est le moment de se grimer avec un air éploré.
—   Ça va aller ma chérie ? me demande tante Suzie, en rangeant une mèche de cheveux derrière mon oreille.
—   Ça va aller, Tatie, t’inquiète pas. J’ai hâte que cette journée soit terminée… Et toi, ça va aller ? m’enquis-je.
—   Comme toi, hâte que ce mauvais moment soit derrière nous…
Seule tante Madeline pleure déjà à chaudes larmes, se mouchant avec fracas. Je ne réussirai pas à pleurer, c’est sûr. Depuis l’annonce de leurs décès, pas une larme n’a coulé.


Chapitre 2


Giulia, 1998
« Je n’ai pas d’endroit préféré. J’ai des personnes préférées, et lorsque je suis avec elles, tout devient mon endroit préféré. » (Auteur inconnu).

J’ai proposé à Lorène de déjeuner chez nous ce midi. Mamma* a insisté pour qu’elle vienne goûter les vraies pâtes italiennes, pas ces semblants de spaghettis qu’on nous sert au self du lycée. Les vraies de vraies, avec la sauce maison et une cuisson inimitable. Les pâtes chez les Italiens, c’est sacré.
Je l’attends vers le lavoir en bas du chemin de terre menant à la maison, sa tante va venir la déposer. Elle habite à 2 kilomètres, en plein centre du village, entre le photographe et le fleuriste. Lorène y a déposé ses valises à la mort de ses parents. Quand elle est arrivée au lycée, elle ne connaissait personne. Les autres élèves savaient tous plus ou moins qu’elle était orpheline. Certains ont tenté des rapprochements, d’autres s’en sont moqués et quelques idiots ont trouvé le moyen de faire des blagues morbides. Lorène était hermétique à tout, rien ne passait, rien ne transparaissait, rien ne filtrait. Aucune parole ne semblait l’atteindre.
Elle a atterri dans ma classe au début de la seconde. Depuis, contre toute attente, nous sommes inséparables. Ce n’était pas gagné de prime abord. Je tentais d’être sympa avec elle, mais à chaque fois, elle me fermait la porte au nez. Un véritable ermite. J’avais d’autres copines, alors j’ai un peu laissé tomber. Et puis, il y a eu le devoir de sciences avec cette prof qui me terrifiait et m’avait dans le collimateur. Elle a désigné les binômes de travail et nous a mises ensemble.
Au départ, je l’ai vue d’un mauvais œil. Elle me détestait au point de me coller la nouvelle dont personne ne voulait ! Lorène et moi nous sommes données rendez-vous à la bibliothèque un samedi matin pour travailler sur le projet à rendre. De fil en aiguille, l’atmosphère, tendue les premières minutes, s’est vite allégée. Il nous a pris un fou rire incontrôlable quand elle s’est mise à imiter notre professeur et depuis, nous ne nous sommes plus quittées.
C’est ma meilleure amie, ma confidente, je lui dis tout. Elle est capable de prendre les notes du cours tout en écoutant mes péripéties amoureuses, elle est toujours là pour m’aider dans mes lacunes scolaires. Ses classeurs de cours sont remplis de petits mots doux que je lui écris à la dérobée, des « L+G pour toujours ». À chaque fois qu’elle les trouve, elle se moque de moi et de mon côté fleur bleue. Puis ses yeux s’assombrissent et elle me rappelle que malheureusement, rien n’est éternel. Elle paraît froide et insensible, mais je sais que sous la glace se cache un grand cœur. Je gratte tout doucement, jour après jour. Je réussirai à trouver le trésor qui s’y cache.
Je sais que le drame qu’elle a vécu est terrible. Même si je râle tout le temps après eux, j’ai la chance d’avoir mes parents avec moi. La famille chez nous, c’est primordial. J’ai trois grands frères, Stefano, Claudio et Gianni. Ils sont tous bien plus grands que moi et déjà partis de la maison, je suis la petite dernière. Ça ne les empêche pas de revenir au bercail très souvent, comme des bateaux qui s’amarrent au port. Je me sens souvent gênée de lui exposer ce tableau familial qu’elle ne connaîtra plus jamais. Je me souviens d’une de nos conversations au tout début de notre rencontre, en évoquant notre avenir professionnel.
—   Tu sais ce que tu as envie de faire par la suite, toi ? demandé-je. Moi, je sais pas, mes parents me stressent avec ça ! J’ai l’impression de jamais être à la hauteur…
—   Moi, dès que j’ai mon bac, je me barre d’ici !
—   Oh ! Je suis désolée… pardon… je voulais pas… putain ! C’que je peux être conne parfois ! Tu viens de les perdre, et moi j’en remets une couche !
—   Mais non arrête, t’inquiète pas, va ! Avec ou sans eux, je me serai tirée d’ici de toute façon !
—   Je peux te poser une question, Lorène ?
—   Je t’écoute…
—   C’est bizarre mais… on dirait que leur absence te fait rien. Moi, sans mes parents, je suis perdue !
—   Ce serait trop long à raconter, j’ai pas envie de rentrer dans les détails … mais disons que ma vie change pas beaucoup en fait. J’ai toujours dû me débrouiller, ils avaient jamais assez de temps pour moi… Mais bon, allez on s’en fout, parlons d’autre chose !
Après cette discussion, nous n’avions plus jamais évoqué le sujet. Elle restait fixée sur son envie de monter à Paris. Elle disait toujours qu’il n’y avait rien pour elle dans ce trou perdu de la Savoie. À part la sœur de sa mère, plus aucune attache ne la retenait ici.
Moi, j’étais tourmentée par ce futur qui approchait à grands pas. J’angoissais pour mes résultats scolaires médiocres, j’angoissais pour le choix de mon orientation, j’angoissais parce qu’il fallait réussir et que je doutais d’en avoir les capacités.

***

Les yeux dans le vague, les pieds dessinant de grands cercles sur le sol caillouteux, je n’entends même pas le moteur d’une voiture qui approche.
—   Oh ! Tu rêves, Giulia ?! me demande Lorène en m’attrapant par les épaules. À ce soir Tatie ! Merci de m’avoir déposée !
—   Bah mince alors ! Je t’ai même pas vue arriver, tu m’as fait peur !!!
—   Tu pensais à qui encore ? Au beau Léo ? demande-t-elle en riant.
—   Oh ! Ça va, je t’ai dit qu’il se passait rien ! De toute façon t’as vu ma tronche, plus calculette que moi, tu meurs !
—   Non ! mais t’arrête de te dévaloriser tout le temps ! T’es très belle, il n’a d’yeux que pour toi !
Nous remontons le chemin qui mène à la maison, tout en refaisant déjà le monde. De grands arbres bordent la route tout du long, et un petit ruisseau à l’écoulement discret, accompagne le chant des oiseaux et les cloches des vaches au loin. Ce petit village de 1500 habitants est le berceau de mon enfance. Chaque matin, je prends le car pour me rendre au lycée d’Argonay, situé à une quinzaine de kilomètres. Le soir venu, je suis contente de retrouver le calme des environs.
        Nos cœurs sont légers, nos estomacs affamés. Avec Lorène, nous savons déjà que nous allons passer un bon moment ensemble. Nous avons prévu de travailler nos cours cet après-midi. Elle veut s’arrêter au bac et pourtant elle devrait continuer, elle en a les compétences, bien plus que moi. C’est une tête en lettres et en philo, mais le monde de l’art l’appelle. Je la trouve bien téméraire de partir seule à Paris, elle va me manquer. Même si elle revient de temps en temps, je ne sais pas ce que je vais faire ici sans elle.
         Nous pénétrons dans la cuisine, les effluves de tomates fraîches, tout droit sorties du jardin, émanent doucement de la grande marmite en fonte. Ma mère et mon père sont en grande discussion, mélangeant les langues italienne et française dans une douce mélodie. En bruit de fond, le vieux transistor de ma mère crache des bribes de chansons. Quant à mon chien à moitié aveugle, il se met à aboyer dès notre arrivée, comme si une armada de cambrioleurs étaient entrés dans la maison.
—   Muzio, au panier ! Pronto Lorène, come stai* ? demande Mamma tout en remuant la sauce tomate à l’aide d’une spatule en bois.
—   Mamma, je t’ai déjà dit de lui parler en français !
—   Oh ! Arrête de râler un peu, elle comprend très bien ce que je lui dis, n’est-ce pas Lorène ?!
—   Sto bene Paola, grazie mille* ! répond Lorène en me faisant un clin d’œil et en me narguant ! Bonjour monsieur Parisi, vous allez-bien ?
—   Je t’ai déjà dit de m’appeler Alfonso ! rétorque gentiment mon père.
—   Papa, laisse-la tranquille ! intervené-je. Allez, à table !
Et c’est comme ça que j’ai l’impression de donner à mon amie un bout de famille, autour de ce repas aux couleurs vives et aux saveurs épicées. Sur fond de musique italienne, dans cette cuisine au carrelage ancien, nous partageons des moments légers, insouciants et hors du temps, loin de tout ce que la vie nous réserve par la suite.


*Maman
*Bonjour Lorène, comment vas-tu ?
*Je vais bien Paola, merci beaucoup !

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Mise en avant des Auto-édités / Linko-T1-Es-tu mort, public ? de Frédéric Faurite
« Dernier message par Apogon le jeu. 10/11/2022 à 17:36 »
Linko-T1-Es-tu mort, public ? de Frédéric Faurite



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   Peu d’archives ont été retrouvées au sujet de ce qu’il convient d’appeler le plus grand scandale télévisuel du XXIème siècle en matière de téléréalité. Dans un souci de clarté et d’exactitude, ce récit comporte quelques morceaux choisis qui permettront au lecteur d’en apprendre davantage tant sur la mécanique macabre de ce jeu que sur l’état d’esprit des différents participants au fil de son évolution. Ces retranscriptions qui peuvent être perçues comme des « bonus télévisuels » ont été classées dans la rubrique intitulée « Le Petit Théâtre du Confessionnal ». L’extrait suivant dans lequel le principal protagoniste en détresse sort brusquement de son rôle pour interpeller le public nous a semblé particulièrement approprié pour débuter cette histoire.

LE PETIT THÉÂTRE DU CONFESSIONNAL – PROLOGUE TÉLÉVISUEL

   Bonjour à tous, c’est Linko ! Voici l’heure d’avouer mes fautes et… Et rien du tout ! Rien, bon sang ! Ce rituel commence à me gonfler... Qu’est-ce que je fais encore là à jouer le jeu comme un abruti ? Occupé à blablater sans même savoir si... Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Est-ce que quelqu’un me regarde, au moins ?

   Je me suis toujours senti mal dans ce Confessionnal mais ce n’est rien à côté de maintenant. Je ne sais même pas si vous pouvez m’entendre et je déteste parler dans le vide. Nous étions déjà comme des prisonniers dans cette maison et, à présent, les murs semblent avoir grandi. Ils ont l’épaisseur du monde entier et impossible de savoir ce qu’il y a derrière.

   Si quelqu’un m’entend, je supplie que l’on me réponde ou que l’on me fasse un signe. Le jeu continue en attendant car nous ignorons tout de ce qui se passe. Je ne sais vraiment pas quoi faire. C’est comme si nous étions tous morts mais que nous continuions à vivre en ayant perdu le reste du monde. Es-tu mort, public ?

1

LES CRÉATURES DE L’OMBRE

1

   Le vacarme. Ce fut comme si une fanfare infernale retentissait dans un égout au cours d’un tremblement de terre. Le tintamarre strident et haché sur fond de musique anxiogène enflait et se rapprochait inexorablement, s’insinuant partout. Ne pouvant échapper au bruit, le seul être vivant qui peuplait ce lieu obscur, ramassé sur lui-même dans une position pratiquement fœtale, n’eut d’autre choix que de reprendre conscience. 
— Bwââârgh… s’exprima-t-il à sa manière, dans un curieux compromis entre le bâillement et l’éructation.

   Épuisé, écœuré, engourdi et sale, Colin Roy s’éveilla, chacun de ses sens mis à l’épreuve par le chaos absolu qui l’entourait. Il lui fallut de longues secondes pour décrypter l’ensemble des nuisances qui venaient de l’arracher à son sommeil et l’incommodaient au plus haut point. À sa décharge, la liste était longue car un incident fâcheux s’invite rarement seul : il préfère investir la fête avec quantité de déplaisants camarades. Tout d’abord, cette cacophonie démente. Ensuite, cette pièce sombre qui tournait et s’étirait en tous sens. Puis, cette odeur pestilentielle de nourriture avariée et de gnôle bon marché. Enfin, tout cela s’ajoutait chez le jeune homme à un mal-être physique et moral qui avait survécu à ses dernières heures de sommeil.

   Le monde est dégueulasse.

   Telle fut la première pensée vaguement rationnelle qui émergea du cerveau embrumé de Colin. Puis il vomit.

   Instantanément, il se sentit plus léger et éprouva une bouffée de plaisir offerte par cette infime vague de chaleur sur son tee-shirt. Très vite cependant, le contact devint visqueux et les effluves d’alcool et de biscuits apéritifs mal digérés se répandirent dans la pièce, lançant une odorante proclamation : les chips pimentées et la vodka-pomme ne sont pas compatibles avec tous les estomacs.

   Ce n’est pas seulement le monde… Je suis dégueulasse, songea alors tristement le garçon.

   Pendant ce temps, l’insupportable tapage continuait à se faire entendre. D’abord agacé, le jeune homme choisit de prendre son mal en patience avant de réaliser qu’une telle sonnerie pouvait avoir bien des significations, la plupart du temps négatives. Celle qui l’avait arraché à ses rêveries d’ivrogne le concernait peut-être au premier chef.
— Un… un incendie… Le feu… murmura-t-il par réflexe, la langue lourde et les lèvres maladroites. Ou bien…

   C’est que l’invasion a commencé…

   Cette hypothèse folle qu’il n’avait même pas osé formuler à voix haute l’obligea à s’activer, considérant que l’état d’urgence était déclaré. Drôle de façon de raisonner que celle d’un homme ivre un lendemain de beuverie. En une fraction de seconde, cette pensée venait de passer au rang de priorité et accaparait à présent son attention, au point de lui faire oublier tout le reste. En ce moment précis, Colin Roy aurait été incapable de se souvenir de ce qu’il avait fait la veille ou, pire encore, de prononcer correctement son nom et son prénom. Néanmoins, il essaya de prendre le dessus, de chasser la torpeur et le demi-sommeil qui le maintenaient dans cet état second.

   Au prix d’un écarquillement maximal des paupières, Colin arriva à déterminer qu’il se trouvait dans son salon, affalé sur le tapis auprès du sofa. La pièce émergeait de l’obscurité par intermittence grâce à la télévision qui jetait des lueurs confuses accompagnées d’un fond sonore des plus singuliers. Il comprit alors que l’imposant cube cathodique rejouait en boucle le menu du DVD qu’il visionnait la veille avant que le sommeil ne s’abatte sur lui, d’où cette étrange mélodie qui se répétait. Cependant, la sonnerie criarde ne provenait pas de l’appareil mais d’un ailleurs indéfinissable, s’interrompant parfois pour repartir de plus belle en répandant ses décibels dans tout l’appartement.

   S’appuyant sur le canapé, Colin se redressa puis parvint enfin à se hisser sur ses jambes tremblantes alors que le bruit semblait encore s’intensifier.
— C’est certain, il se passe quelque chose ! grogna-t-il en s’étirant, dans une succession de claquements de vertèbres.

   Des images atroces lui vinrent alors à l’esprit. Une série de visions d’outre-tombe. Il voyait confusément une foule de marcheurs titubants et décharnés qui avaient jailli de ses rêves et se trainaient jusqu’à lui. Colin osa tout juste articuler sa phrase, craignant de la voir devenir réalité.
— Quelque chose de grave… Qui fait mal et qui mord…

   Puis, le vacarme suraigu s’interrompit instantanément et le cerveau ainsi que les tympans de Colin lui en furent reconnaissants. Toutefois, le son fut aussitôt remplacé par un autre, beaucoup plus inquiétant : le grincement bien reconnaissable de la porte d’entrée de son appartement. Brusquement, il fut anxieux de voir que ses suppositions alcoolisées paraissaient se concrétiser.

   On s’est introduit chez moi ! Ils sont dans l’entrée et ils arrivent…
   
   Colin fit de son mieux pour se tenir complètement droit et braqua son regard vers le petit sas d’entrée servant aussi de vestibule. Dans l’ombre noire se pressaient de hautes silhouettes qui émettaient des sons imprécis, graves et rauques. Cette vision le pétrifia et il sentit son visage se couvrir d’une froide sueur dont une goutte roula le long de sa tempe, obliqua vers son oreille avant de dévaler le long de son cou.
— Triple torsion testiculaire ! Les morts… balbutia-t-il en les regardant s’approcher de lui. Les morts viennent me chercher…

   Paniqué, Colin recula à travers le salon et vint buter contre son téléviseur qui émettait toujours la même mélopée lancinante, lugubre et parfaitement de circonstance. L’appareil pivota sur son meuble puis s’éteignit lorsque la prise s’arracha. Désormais, plus aucun son ne venait concurrencer ceux des intrus et seuls leurs glapissements résonnaient entre les murs nus de l’appartement. Tout en tentant vainement de reculer le plus loin possible, le jeune homme les regardait avec une hébétude d’alcoolique envahir l’espace sonore et physique de son appartement.
— Non ! Ne… N’approchez pas… Laissez-moi !

   Je ne comprends pas… Qu’est-ce que ces choses font ici ? Est-ce que je rêve toujours ?

   Colin se retrouva dos au mur et face à ses responsabilités. Il était seul, fatigué, presque malade et dans un état immonde. Pourtant, il lui fallait affronter ces formes floues et massives qui évoluaient lentement vers lui depuis leur monde de ténèbres. Pas l’ombre d’une chance, pas une lueur d’espoir.

   On dirait que tout ça est bien réel… Pourquoi est-ce que cette invasion se produit au pire moment imaginable ? Je suis mal en point et fait comme un rat ! Si je ne trouve pas un moyen de fuir, ils vont me réduire en charpie…

   Sa condition physique actuelle et sa seule apparence le condamnaient par avance au pire des destins mais, malgré l’évidence de la défaite à venir, il ne put s’y résoudre. Cherchant des mains un objet qui puisse lui offrir un moyen de défense, il rencontra une tige métallique. Sans même comprendre précisément qu’il s’agissait de son lampadaire, le jeune homme s’en empara et fit face aux créatures qui se rapprochaient.
— Vous ne m’aurez pas aussi facilement ! Un pas de plus et je vous tue !

   Façon de parler… Ce n’est pas la pire des menaces pour des zombies…

   À ces mots, les choses mortes eurent une étrange réaction : sans cesser de s’avancer, elles se mirent à émettre des bruits répétés et sauvages qui martelèrent le cerveau de Colin et vrillèrent atrocement ses tympans.

   Ma tête ! Qu’ils cessent leur boucan… Qu’ils me dévorent et que ça s’arrête… Je veux du silence !

   Entre deux vagues de douleur migraineuse, il crut percevoir une intonation moqueuse dans les borborygmes qui se répercutaient sur les murs tristes et nus de la pièce. Alors, la colère l’envahit.
— Ne vous foutez pas de ma gueule, saletés de zombies !

   Et, sur cette déclaration d’hostilité, il se rua tant bien que mal sur le plus proche d’entre eux, prêt à lui pulvériser le crâne avec le pied du luminaire. En cet instant, il ne se doutait pas que la menace qui planait sur lui était bien différente de ce qu’il s’imaginait. Bien différente mais infiniment plus pernicieuse.

2

   L’appartement que louait Colin n’était qu’un petit T2 obscur, perdu dans un immeuble délabré de Vélizy-Villacoublay, une commune d’Île-de-France au sud-ouest de Paris. L’électricité ne fonctionnait pas dans l’entrée et il fallait progresser avec prudence pour ne pas se prendre les pieds dans les ordures ménagères, les divers objets en bazar et les câbles de manettes de console de jeu qui envahissaient l’intégralité du sol. On retrouvait ici les grands classiques des gens négligés avec, en prime aujourd’hui, quelques flaques de vomi.

   En bon locataire, Colin s’était montré discret voire effacé depuis son récent emménagement. Toutefois, en dépit de son manque d’envie de se sociabiliser, il était capable de se comporter avec politesse et amabilité. Tous ceux à qui il avait eu affaire dans les diverses démarches administratives pour accéder à cet appartement, c’est-à-dire quelques employés d’une agence immobilière, un concierge et une voisine âgée et à moitié sourde, pouvaient en témoigner. Tous ces braves gens auraient eu bien du mal à imaginer quels visiteurs se présenteraient chez Colin et quelle réception leur réserverait ce dernier.
— Ne vous foutez pas de ma gueule, saletés de zombies !
— Je crois que cet imbécile a trop fêté hier soir, constata une voix rauque où demeuraient quelques échos de féminité.
— Qu’est-ce qu’il raconte, cet idiot ? aboya une autre voix au timbre nettement plus grave.

   Colin poussa un hurlement plein de rage tandis que l’arme de fortune filait en direction de sa cible qui l’évita avec facilité, d’un simple pas en arrière.
— On dirait qu’il est sérieux ! reprit l’homme aux intonations d’outre-tombe. Je vais lui faire une tête au carré, ça lui remettra peut-être les idées à l’endroit.
— Ce ne sera pas la peine, Igor… murmura la troisième silhouette qui n’avait encore prononcé aucun mot. Je suis venu voir Colin personnellement alors c’est la moindre des choses que je m’en occupe moi-même.
— Vous êtes sûr ? s’enquit le second mastodonte alors que Colin revenait à la charge. Nous sommes vos gardes du corps et ce type n’a pas l’air de rigoler.

   Sans prêter la moindre attention à cette remarque, celui qui semblait être le chef se rapprocha du jeune homme qui balançait son arme dans tous les sens, s’essoufflant, jurant, ne touchant personne.
— Bonjour, Colin.

   Cette aimable salutation ne trouva pas preneur chez le garçon qui n’entendait les mots qu’à travers un épais brouillard auditif. La poignée de main que lui tendit l’homme lui fit l’effet d’une déclaration de guerre.
— Tu veux y passer en premier ? demanda-t-il en bafouillant chacun des mots prononcés. Parfait !
— Voyons Colin, je ne suis pas là pour vous faire du mal… Hé là !

   La silhouette sombre esquiva de justesse le pied de lampadaire et se mit à rire avec bonne humeur. Sans mesurer que cette nouvelle démonstration d’hilarité n’était qu’un surcroit d’agacement pour Colin, l’homme s’autorisa un constat :
— Vous avez raison, il est complètement saoul ! Je crois que…

   La phrase s’interrompit à l’instant où le coude de Colin vint percuter dans un bruit mat le visage de l’individu qui lui faisait face. Celui-ci fut repoussé et recula de quelques pas sans émettre le moindre son.
— Prends ça ! triompha le garçon. Tu es trop affreux pour me défier !
— Chef ! s’écria la femme, une note d’inquiétude dans sa voix sourde.
— Enfoiré ! On va te massacrer ! s’emporta le dénommé Igor en tendant le poing vers Colin.

   Alors que la brute allait se jeter à son tour dans la bataille, un bref sifflement l’arrêta instantanément. Toujours sur ses jambes, le chef de la bande se tenait encore face au garçon, dans une position de garde cette fois-ci.
— Du calme, vous deux ! intima-t-il à son escorte. J’ai eu le temps d’amortir cette petite attaque avec mon front.

   Colin se recula pour reprendre son souffle, la barre métallique toujours entre les mains. Il fixait d’un air fou son adversaire qui s’approchait de nouveau.

   Saleté de cadavre pourri, il en redemande !
— J’avais presque oublié que notre ami avait acquis comme moi quelques notions d’auto-défense dans sa vie mouvementée, poursuivit le chef. Je vais donc devoir opter pour une méthode moins douce, à mon grand regret.
— Qu’est-ce que tu baragouines, le zombie ? hurla le jeune homme en bondissant, prêt à en finir.

   Un fulgurant coup de pied brisa aussitôt cet assaut. Colin le reçut en plein ventre, fut propulsé à travers la pièce et vint s’écraser contre le mur du salon dont le plâtre se fissura. Son dos heurta au passage l’interrupteur et l’ampoule crasseuse du plafonnier jeta sur la pièce la lumière jaunâtre de la vérité. Assommé par le choc, le garçon ne put cependant guère en profiter et ne vit donc pas les trois personnes vêtues de costumes sombres et élégants qui venaient de pénétrer dans son appartement. Le dernier son qu’il perçut fut la voix lasse et agacée de son adversaire :
— Décidément, je joue de malchance ! J’ai sali mes Berluti sur son tee-shirt…

   Le spectacle dont fut privé Colin n’était pas commun, les trois envahisseurs formaient un groupe inattendu et particulier. Les deux plus grands, un homme et une femme, étaient des armoires à glace assez similaires avec des épaules aussi carrées que leurs mâchoires. L’homme portait une coupe en brosse et un bouc poivre et sel. Une longue balafre, probablement causée par une lame, barrait sa joue droite. Son coup d’œil glaçant et déterminé aurait suffi à faire reculer n’importe quel agresseur. De son côté, la femme avait des cheveux roux taillés très courts et, en dehors d’un maquillage discret, l’ensemble de sa physionomie semblait pensée pour le combat. Son regard était bien plus clair que celui de son acolyte mais tout aussi effrayant : l’éclat qui dansait dans ses yeux verts était celui de la violence et de la férocité.
— Tout va bien, monsieur ? demanda-t-elle. Vous saignez !

   Sans s’émouvoir, le chef, un grand homme élancé aux cheveux châtains gominés et plaqués à l’arrière, sortit de sa poche un fin mouchoir brodé. Il le déploya d’un geste léger tout en accordant un sourire rassurant à sa garde du corps.
— Ce n’est rien, Olga, déclara-t-il en se tapotant le front. Ce sont les petites douleurs de ce genre qui nous rappellent que nous sommes vivants.

   Il demeura un moment silencieux, épongeant le sang de son visage banalement avantageux, le regard rêveur comme s’il méditait ses propres paroles.

   Le petit groupe prit le temps de contempler l’appartement de Colin, jetant des regards écœurés sur la multitude de détails qui faisaient du lieu un vaste et répugnant capharnaüm.
— Ce n’est quand même pas ce simple échange de coups qui a mis un désordre pareil ? s’intrigua Olga.
— Non, bien entendu. Il paraît clair que notre ami Colin n’est pas un adepte du rangement ni de la propreté. Je suis curieux d’apprendre ce qui a pu transformer quelqu’un d’aussi prometteur que lui en une épave pareille… Quel accueil en tout cas ! Il a de l’énergie à revendre, c’est très bon signe.

   Igor s’avança jusqu’à l’endroit où gisait Colin. En chemin, il posa par mégarde le pied sur un objet en plastique qui craqua sous son poids.
— Regardez ça ! signala le garde du corps en brandissant la jaquette vide d’un DVD qui trainait par terre.
— La Nuit des morts-vivants de Georges Romero, voilà un grand classique !

   Olga s’avança et parcourut rapidement la couverture, découvrant un cimetière perdu dans la nuit et illuminé par une lune blafarde. Le titre s’étalait en lettres rouge vif, seule couleur admise ici.
— J’ignorais que vous regardiez ce genre de film, boss.
— Ah bon ? Je n’ai pas une tête à aimer le cinéma d’épouvante, selon toi ?
— Non, non… bafouilla-t-elle. Ce n’est pas ça…
— Qu’est-ce qui pourrait bien m’empêcher d’en regarder ?
— Rien, bien sûr… répondit la femme avec hésitation et un léger embarras. Seulement…
— Seulement quoi ?
— J’ai toujours pensé que les films d’horreur convenaient plutôt aux personnes un peu fêlées, comme ce Colin justement. Franchement, aimer voir des monstres s’attaquer à des gens qui doivent survivre, ça ne va pas bien loin.
— Moi, j’aime bien les films d’horreur, intervint Igor avec conviction.
— C’est ce que je disais, c’est pour les tarés avant tout.
— Là, tu vas trop loin, frangine ! Retire tout de suite ce que tu viens de dire !

   Le chef n’eut qu’à claquer des doigts pour rétablir le calme entre ses deux gardes avant qu’ils n’aillent plus loin.
— Ne vous disputez pas pour si peu ! Ta vision sur le sujet des films d’épouvante est trop réductrice, Olga, mais je ne t’en tiens pas rigueur car elle repose sur un préjugé commun entretenu par ceux qui n’en ont jamais vraiment vu. Raisonner comme tu l’as fait, c’est oublier qu’une œuvre ne sert pas seulement à nous distraire en nous apportant diverses émotions. Elle contient aussi un message ou des idées qui doivent nous faire évoluer ou, tout du moins, réagir. Par exemple, le film dont nous parlons comporte une réflexion sous-jacente sur les conséquences des armes nucléaires dans un contexte de Guerre Froide ainsi qu’une critique des préjugés raciaux dans l’Amérique des années 60.
— Vraiment ? s’intrigua Igor. Je l’ai vu mais j’ai sûrement dû oublier ce passage…
— Sûrement… Tout ceci pour dire que le fond et la forme d’une œuvre sont intimement liés, ils doivent se répondre et se compléter sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Preuve en est que les œuvres parfaites, que l’on qualifie communément de chefs-d’œuvre, sont celles qui ont instauré une harmonie entre leur message et les procédés techniques qui le servent. C’est lorsqu’il atteint cette cohérence que l’Artiste impose au monde sa Vérité.
— Que c’est beau ce que vous dites, chef ! s’extasia Olga.
— Merci ! En tout cas, ce cher Colin a bon goût et je comprends mieux le sens de ses paroles de tantôt. Allez, portez-le dans sa salle de bain !

3

   Flottant de nouveau à la frontière entre l’inconscience et la réalité, Colin sentit qu’on le tirait par les bras sans ménagement à travers son appartement. Sa tête et le haut de son dos écartèrent quelques objets qui jonchaient le sol, divers détritus s’accrochant dans ses cheveux blonds et aux extrémités de sa barbe irrégulière.

   Je me suis vraiment laissé aller depuis que je suis sorti et que j’ai atterri dans ce bouge. Je dois avoir l’air hirsute. C’est vrai que je ne me suis pas rasé depuis mon emménagement, il y a trois semaines, constata-t-il en soufflant faiblement pour chasser un mouton de poussière qui lui chatouillait les narines.

   La douleur qu’il éprouvait le ramenait peu à peu à la raison. Les paupières mi-closes, il observait son appartement d’un point de vue inédit et mesurait à quel point le lieu était à son image.

   Quelle honte… Vivre dans un souk pareil… Boire autant pour oublier… Ce genre d’abattement ne me ressemble pas. Tout m’échappe depuis quelque temps et ça commence à bien faire ! Il faut que je réagisse dès maintenant pour comprendre ce qu’il se passe et arrêter enfin de tout subir. Voyons voir ! Le bruit horrible de tout à l’heure devait probablement être la sonnette d’entrée mais je n’avais encore jamais reçu de visite… Et, en parlant de visite, qu’est-ce que ces trois créatures-là peuvent bien me vouloir ?

   Alors qu’il tentait d’identifier les gens qui l’entouraient et l’entrainaient, le contact glacé du carrelage de sa minuscule salle de bain acheva de lui faire retrouver ses sens. La lumière fut allumée et la porte en plastique translucide de la cabine de douche ouverte.
— Bien ! Igor, Olga, je vous laisse me le réveiller pour de bon, après quoi nous pourrons avoir notre petite conversation.

   Colin n’avait plus assez d’énergie pour se défendre ni même pour regarder autour de lui et il se laissa faire lorsqu’on le projeta tout habillé sous la douche. Frissonnant au contact des traditionnelles dix secondes d’eau polaire, il se surprit à apprécier, même au travers de ses vêtements, la chaleur du jet d’eau qui trempait tout et chassait peu à peu les cauchemars. Il regarda dégouliner le flot crasseux jusqu’à la bonde avant que cet agréable interlude ne s’interrompe subitement. On le sortit manu militari de la cabine de douche et on lui balança une serviette en pleine figure.
— Son odeur est déjà plus supportable, commenta Igor, son grand sourire tout en dents dessinant une ligne presque perpendiculaire au tracé de sa cicatrice.
— Drôles de morts-vivants… murmura Colin en observant les trois intrus.
— Encore ? s’étonna Olga qui le soutenait. La douche a un peu arrangé son apparence mais son cerveau n’est toujours pas frais…

   Une nouvelle fois, le chef éclata d’un grand rire joyeux, comme si Colin venait de débiter la meilleure plaisanterie du monde.
— Exactement comme je m’y attendais… Mais j’avais prévu que la douche ne suffirait pas pour apaiser un tel lendemain de cuite. Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour ce qui va suivre, mon cher Colin.

   Sur ces mots, il empoigna le jeune homme à l’arrière du crâne par sa tignasse et lui plongea la tête dans le lavabo. D’abord étonné, Colin se mit à se débattre avec mollesse puis avec une rage de plus en plus désespérée mais la poigne qui le maintenait était de l’acier. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à s’extraire de l’eau pour happer ne serait-ce qu’une bouffée d’oxygène et il se sentait partir peu à peu.
— Chef ! Vous allez le noyer !
— Encore quelques secondes, Olga. Si j’ai rempli la vasque exprès pendant sa douche, c’est que je ne veux pas perdre mon temps ni parler dans le vide. Faire la proposition de sa vie à un ivrogne, c’est comme pisser dans un violon.

   L’homme finit par ramener Colin à l’air libre et le laissa s’effondrer contre le carrelage, en travers du tapis de bain.
— Espèce de taré ! s’écria le presque noyé en recrachant de l’eau par la bouche autant que par les narines.
— Allons, pas de grossièretés entre nous… Je suis navré d’avoir dû employer cette méthode mais j’ai besoin de toute votre attention. Est-ce que vous vous sentez plus lucide à présent ?
— Oh que oui ! Dès que je reprends mon souffle, je vous éclate !

   L’imposant Igor empoigna aussitôt le col du jeune homme, son immense main distordant le tee-shirt mouillé. Il plongea dans les yeux de Colin un regard noir souligné d’une barre de sourcils distordue par la colère.
— Tu sais à qui tu t’adresses, gamin ? Tu oses proférer des menaces ?
— Et toi ? Tu sais qui je suis, gros sac ?
— Ça, c’est du courage ou de l’inconscience… Pour cette insulte, je vais te casser le bras !
— Du calme, Igor ! Colin ne sait manifestement pas qui nous sommes et je suis justement là pour le lui apprendre.

   Le colosse relâcha son étreinte et Colin s’affaissa contre le mur carrelé de la salle de bain. Résigné à comprendre ce qu’on attendait de lui, il s’empara de la serviette qu’on lui avait donnée et se frictionna le visage.
— Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ?

   Le garçon s’attendait à toutes les formes de réponses mais absolument pas à ce qu’on lui pose une question. Surtout aussi particulière que celle qui allait suivre.
— Colin, avez-vous envie de devenir riche et célèbre ?

4

   Une fois que les trois inconnus eurent quitté les lieux, Colin tituba jusqu’à ce qui restait de son canapé. Il demeura là, aussi perdu qu’auparavant si ce n’était plus, noyé sous la masse d’interrogations qui jaillissaient dans son esprit encore fatigué. Un cortex cérébral à l’image de l’appartement, en fin de compte : en grand désordre et nécessitant une urgente remise en état.

   Pourquoi est-ce qu’on viendrait m’apporter sur un plateau la fortune et la gloire ? Surtout à moi...

   Son interlocuteur était resté très vague sur la question, se bornant à lui intimer de se préparer et d’enfiler des vêtements propres afin de prendre le petit-déjeuner avec lui à l’extérieur. Il finit par s’exécuter, considérant que la meilleure chose à faire était de repartir sur de bonnes bases. Il rechercha dans son désordre une tenue convenable, se prépara un café et l’avala avant de retourner sous la douche, de façon plus orthodoxe cette fois-ci, avec savon, shampooing et sans vêtements. Une fois lavé et globalement séché, il s’empara d’une paire de ciseaux et sacrifia sans regret la triste barbe détrempée qui ornait son visage avant de s’enduire de mousse pour se raser correctement. L’opération achevée, il eut l’impression de redécouvrir son visage. L’homme de Cro-Magnon à l’âge indéfinissable avait cédé la place à un gaillard de vingt-sept ans résolument ancré dans l’ère moderne. Quelques coups de tondeuse venaient de lui faire parcourir en un éclair l’évolution de l’humanité.

   Pour la première fois depuis une éternité, il se peigna les cheveux. Le reflet que lui renvoya finalement son miroir lui parut acceptable, presque satisfaisant si on faisait exception de la fatigue qui alourdissait ses yeux. Désormais en état de réfléchir, il se demanda un instant s’il avait vraiment bien entendu la question qu’on lui avait posée tout à l’heure et qui résonnait encore dans son esprit de façon obsédante.

   Colin, avez-vous envie de devenir riche et célèbre ?
— La célébrité je m’en cogne, avait-il alors répondu, mais la richesse…
— Vous êtes du genre à courir après l’argent ?
— J’aimerais simplement pouvoir prendre un boxer le matin sans avoir à me demander s’il est troué ou non. J’ai aussi d’autres projets plus ambitieux qui demandent du fric…
— Parfait, parfait ! Alors, nous vous attendrons en bas.

   Ses habits les plus présentables enfilés, Colin quitta à son tour l’appartement en se promettant d’y remettre de l’ordre à la première occasion. Il verrouilla la porte avec soin, perdant de précieuses secondes à insérer la clé dans une serrure qui tremblait et se déplaçait sans cesse. Lorsqu’il y fut parvenu, il fit volte-face et, avant même de pouvoir s’élancer vers l’escalier, sursauta en constatant qu’une silhouette s’était glissée subrepticement derrière lui.
— Qui êtes-vous et que faites-vous là ? lui lança une voix chevrotante.

   Sur le moment, il crut à une nouvelle menace avant de reconnaître sa voisine de palier, la doyenne de l’immeuble, la vénérable Madame Senex. Celle-ci était vêtue d’une robe de chambre bleue à motif floral. Voûtée comme peut l’être une dame ayant largement fêté ses quatre-vingts printemps, elle s’appuyait sur une canne noire en fibre de carbone et à la poignée béquille torsadée. Ses cheveux impeccablement blancs et symétriquement bouclés ainsi que ses petites lunettes rondes lui conféraient l’apparence archétypale de la grand-mère. Sa parfaite conformité avec tous les clichés en vigueur sur le troisième âge avait quelque chose de presque effrayant. L’être humain adore les portraits stéréotypés mais son œil a souvent du mal à en supporter la vision.
— Bonjour, Madame Senex ! parvint à articuler Colin lorsque son cœur retrouva son rythme de croisière. Vous ne me reconnaissez pas ?
— C’est bien vous, monsieur Roy ?
— Tout à fait ! Vous pouvez m’appeler Colin.
— C’est justement vous que je venais voir, Colin.
— À quel sujet ? s’enquit-il innocemment, craignant le pire.

   Après tout ce boucan, elle va me refaire le portrait à coups de canne !

   La vieille dame ne répondit pas immédiatement. Elle se borna à le regarder avec insistance au point que le garçon commença à être inquiet et mal à l’aise. Être dévisagé en détail à moins de trente centimètres par un observateur quasiment inconnu, profondément muet et visiblement contrarié est toujours déstabilisant.

   Nous avons vraiment dû faire un bruit infernal pour que même ma voisine équipée d’un sonotone vienne me demander des comptes.
— Vous avez rasé votre barbe, n’est-ce pas ? finit-elle par demander.
— On ne peut rien vous cacher.
— Eh bien cela vous va mieux ! Je vous trouve beaucoup plus distingué ainsi et cela vous rajeunit de dix ans.
— Merci beaucoup.

   La vieille dame continua un moment à l’observer, manifestement heureuse d’avoir la possibilité de voir un peu plus clair sous la tignasse habituelle de Colin.

   Qu’est-ce qui est en train de se passer exactement ? se demandait l’intéressé. Elle n’est quand même pas sortie de chez elle pour venir me faire des compliments ?
— Il y a un problème ? hasarda-t-il, continuant à jouer la carte de la simplicité et de la candeur.
— Vous dites ?
— Je vous demandais si tout allait bien ! répéta-t-il plus fort et en prenant soin de bien articuler pour compenser les soucis d’audition de sa voisine.

   Une ombre soucieuse passa alors dans les grands yeux bleus et cernés de rides de la vieille dame.
— Il s’est passé quelque chose d’étrange ce matin !
— Dites-moi tout…
— Alors que je retirais mes bigoudis, l’armoire de ma chambre s’est déplacée toute seule. Je l’ai vue de mes yeux !

   Colin ne sut trop quoi répondre. Les doléances de la vieille dame étaient plus inattendues que tout ce qu’il aurait pu supposer. Instantanément lui vint en tête la réflexion que se font tous les jeunes gens sains d’esprit lorsqu’ils rencontrent une personne âgée tenant des propos qui sortent de l’ordinaire.

   Bon sang ! Je n’avais vraiment pas besoin que ma voisine soit victime de démence sénile et fasse une crise d’hallucinations, encore moins dans un moment pareil. Les autres doivent être en train de m’attendre en bas de l’immeuble… Tant pis pour la ponctualité ! Mieux vaut faire bonne figure, c’est encore heureux qu’elle n’ait pas appelé la police pour le tapage de tout à l’heure…
— Vous êtes en train de me dire que vous avez vu votre armoire bouger ? s’étonna-t-il en s’efforçant de rester sérieux malgré sa forte envie de rire.
— Bouger ! Parfaitement ! Comme je ne suis pas suffisamment forte pour la remettre à sa place, je viens vous chercher en renfort. J’aurais bien volontiers demandé à mes enfants mais ils travaillent tous à l’étranger. Je me suis rappelé que vous étiez jeune et Bertrand, mon fils aîné, m’a recommandé de ne pas hésiter à faire appel à un voisin plutôt que de me faire mal bêtement. Vous accepteriez de me donner ce petit coup de main ?

   Bien que pressé, le garçon n’oubliait pas sa bonne éducation. On lui avait appris que les personnes âgées n’étaient pas de vagues entités devenues fantomatiques par anticipation ni d’antiques pièces de musée que l’on abandonnait à la poussière et à la solitude dans leurs petits meublés. Elles avaient construit le monde actuel, avec ses bons et ses mauvais côtés, il était donc normal de leur tendre respectueusement la main lorsqu’elles en avaient besoin. Par ailleurs, il n’avait pas eu la chance de connaître ses grands-parents et n’était pas si mécontent que cela de se retrouver avec une grand-mère de substitution à dépanner. Quitte à perdre quelques minutes, il rendrait service à sa voisine.
— Bien entendu, vous pouvez compter sur moi.
— C’est très gentil à vous, jeune homme ! Suivez-moi.

   Colin obéit et se retrouva donc à marcher à très petits pas à côté de l’octogénaire qui clopinait en s’appuyant sur sa canne. En chemin, elle continua à le féliciter sur sa décision de se raser la barbe, arguant qu’il n’y avait que les beatniks ou encore les hippies pour porter des cheveux aussi longs.
— Finalement, je ne vous imaginais pas si jeune, vous pourriez être mon petit-fils.

   Le garçon sourit à cette idée tandis que son interlocutrice sortait sa clé et posait une main ridée, veineuse et constellée de taches sur la poignée de sa porte. Lorsqu’elle ouvrit, le jeune homme perçut du premier coup d’œil que l’appartement était aussi archétypal que sa propriétaire. Elle lui fit signe d’entrer et il pénétra dans tout un univers de tapis, de napperons, de meubles vernis à l’ornementation dorée et de fauteuils rembourrés qui devaient être de style Louis XIV ou Louis XV. Des vases, une petite pendule et de nombreux bibelots surmontaient la pièce maîtresse du salon : un large buffet dominé par un gigantesque miroir. Des reproductions de tableaux célèbres, parfois en plusieurs exemplaires, recouvraient les murs. On trouvait entre autres un portrait de Beethoven à l’air sévère, La Liseuse de Fragonard et une copie un peu incertaine du Pèlerinage à l’île de Cythère de Watteau. Un parfum de tisane à la verveine mêlé à des arômes sucrés de sirop contre la toux hantait les lieux.

   Comment est-elle arrivée à faire entrer autant de meubles et d’objets dans un si petit espace ? Le plus fort, c’est qu’elle est parvenue à rendre tout ce bric-à-brac cohérent : on a l’impression que tous ces objets ont toujours vécu ici et ensemble.
— Tiens ? s’intrigua-t-il tout à coup. J’ai cru voir bouger les coussins de votre canapé.
— Ce sont mes chats qui s’agitent sous les coussins. Princesse et Figaro sont plutôt joueurs lorsqu’ils ne sont pas occupés à dormir ou à manger.

   Sans lui laisser le temps de s’attarder davantage sur le salon, la vieille dame le contourna pour emprunter le couloir central.
— Le phénomène dont je vous parlais s’est produit dans ma chambre. Venez voir !
— Je vous suis.

   Il lui emboita le pas – ou, plus précisément et plus cyniquement, lui « boita le pas » –, longeant une petite cuisine et diverses portes entrebâillées donnant sur la salle de bain, les toilettes et un placard pour arriver à la chambre de Madame Senex.

   Ici encore, on ne pouvait s’empêcher d’admirer la continuité qu’offrait la pièce par rapport au salon : lit en bois verni et massif, table de nuit couverte de photos de famille et de boîtes de médicaments. Une marée montante de boîtes de comprimés, de cachets, de pastilles et de gélules faisait pratiquement disparaître les portraits soigneusement encadrés du mari, des enfants et des petits-enfants de la vieille dame. Dans cette pièce, l’odeur médicamenteuse avait pris racine plus solidement et plus durablement que du lierre sur un muret.
— Voilà l’armoire, lui indiqua la vieille dame en tendant sa canne vers le mur qui faisait face au lit.

   Colin observa le meuble, un mastodonte noir aux allures de cercueil géant qui semblait avoir été taillé dans une même pièce de bois.
— Eh bien ? s’intrigua-t-il. Il a l’air normal ce meuble…
— Regardez un peu les pieds !

   Colin se pencha et s’aperçut que l’immense penderie avait glissé d’une dizaine de centimètres sur le sol, laissant des traces bien nettes sur le parquet ciré.
— On dirait en effet qu’elle s’est déplacée…
— Exactement ! J’étais encore au lit lorsque j’ai vu l’armoire qui s’agitait et j’ai presque cru qu’elle allait me tomber dessus.

   Soudainement intéressé par le phénomène, Colin se déplaça sur le côté du meuble afin de regarder ce qu’il y avait derrière, entre le bois et le mur. Aussitôt qu’il constata la tension sur le papier peint ainsi que la forme délicatement courbe qu’avait prise la cloison, il comprit ce qu’il s’était passé.

   Triple torsion testiculaire ! J’ai bien failli me rendre coupable du meurtre de Madame Senex ! De l’autre côté de cette cloison se trouve mon salon. Quand je me suis ramassé le coup de pied de l’autre sadique et que je suis allé m’écraser contre le mur, le choc a fait bouger le meuble. Visiblement, elle n’a rien entendu de notre combat mais elle a quand même vu son armoire vaciller. Si jamais cette penderie lui était tombée dessus, je ne me le serais pas pardonné…
— C’est effectivement très curieux… murmura-t-il, gêné.
— Je sais exactement ce qui s’est passé ! déclara-t-elle subitement avec une force et une conviction de jeune femme qui firent sursauter Colin.

   Le garçon observa sa voisine avec inquiétude, attendant de voir quel verdict allait tomber.
— C’est sûrement une petite secousse sismique ! reprit-elle. J’en connais fort bien les effets car j’ai vécu de nombreuses années dans les Pyrénées. Ma famille est originaire d’Accous, dans le Béarn, vous connaissez ?
— Ah non, je n’y suis jamais allé…
— N’hésitez pas à y passer, alors. Vous pouvez me croire, c’est un endroit charmant.
— Je vous crois et je pense aussi que vous avez sûrement raison pour ce qui est de la secousse sismique ! déclara le jeune homme sur le ton admiratif d’un Watson commentant la progression d’une enquête de Sherlock Holmes.

   Madame Senex se rengorgea avec fierté, s’appuyant d’une main ferme sur le pommeau de sa canne, un sourire triomphal aux lèvres.
— Vous avez senti le choc vous aussi, n’est-ce pas jeune homme ?
— C’est le moins que l’on puisse dire ! Vous verriez l’état de mon appartement…
— Malgré ça, c’est tout de même la première fois que je subis un séisme en région parisienne… déclara pensivement la vieille dame.
— Vous voulez que je vous aide à repositionner l’armoire ? proposa le garçon, impatient de changer de sujet de conversation.

   La vieille dame ravie acquiesça et Colin se pencha avec précaution, pour ne pas se casser le dos, parcourut de la main l’espace entre le bas du meuble et les pieds pour trouver des prises solides puis força un bon coup. Il réussit à ramener l’armoire à sa place au prix d’un effort somme toute raisonnable, compte tenu de la taille du meuble.
— Merci beaucoup, jeune homme !
— Je vous en prie, c’est la moindre des choses.
— Vous êtes costaud, dites-moi ! Dans son jeune temps, feu mon mari n’aurait pas fait mieux et, pourtant, il était maçon.
— Ce n’était rien, je vous assure. Cette armoire est bien moins lourde que je ne le pensais.

   Madame Senex lui expliqua avec force détails que le meuble ne contenait que du linge de lit, une couette et quelques traversins dont elle détailla les couleurs, les dimensions et la provenance. Colin l’écouta patiemment, avec un sourire poli, sans oser l’interrompre comme si la meilleure manière de laver couettes et édredons – en machine ou à l’eau savonneuse dans une baignoire – était son principal sujet de préoccupation.

   Je comprends mieux comment ce meuble a pu se déplacer autant suite au choc de tout à l’heure. D’un côté, cette légèreté m’aura permis de le remettre en place facilement mais, de l’autre… Il aurait très bien pu tomber sur Madame Senex en la broyant dessous ou, pire, en la bloquant mais sans la tuer tout de suite… Horrible ! C’est bien la dernière fois que je me bats dans mon appartement…
— Voulez-vous une tasse de thé, mon garçon ?
— Cela aurait été avec plaisir, Madame, mais des amis à moi m’attendent en bas de l’immeuble.
— Dans ce cas, je ne vous retiens pas plus. Merci encore pour votre aide !
— C’est bien normal.
— J’espère que vous passerez me rendre visite de nouveau lorsque vous serez moins occupé.
— Je vous le promets et je ferai honneur à votre thé à ce moment-là.

   Sur un dernier sourire, il prit congé de la vieille dame et se retrouva sur le palier. Le contraste entre l’appartement douillettement surchargé de l’octogénaire et la froideur délabrée de la cage d’escalier et des communs lui donna l’impression d’avoir emprunté une sorte de vortex entre deux dimensions.

   Drôle de journée, quand même ! songea-t-il. Je viens de vivre plus d’événements en quelques heures qu’en trois semaines. Je ne sais pas si je dois être impatient ou anxieux de voir la suite arriver.

   Il n’était en effet réveillé que depuis une heure mais déjà il avait cru mourir, s’était découvert une grand-mère de substitution et se allait à présent se lancer avec énergie à la poursuite de la richesse et de la célébrité.

5

   La descente de l’immeuble fut légèrement vacillante mais il n’y avait déjà plus rien à voir avec le tournis ressenti un peu plus tôt. À présent, il éprouvait une sensation plus naturelle qui lui rappelait qu’il était en vie : la faim. Son estomac réclamait le petit-déjeuner promis tantôt et, bien qu’il ne l’eût jamais admis, il aurait volontiers englouti une bonne dizaine de pains au chocolat tant il avait faim.

   Devant l’immeuble, l’homme aux cheveux gominés l’attendait, flanqué de ses deux acolytes. Leurs habits élégants détonnaient dans ce quartier où les costumes ne se portent que lors des grandes occasions. De même, leur manière d’être ne correspondait à rien de ce que cette banlieue parisienne pauvre avait l’habitude de connaître. Igor faisait les cent pas sur la chaussée en levant haut les jambes à la manière d’un soldat au cours d’un défilé militaire. De son côté, Olga restait statique mais son visage pivotait en tous sens, observant chacune des façades et des fenêtres qui les entouraient comme si elle craignait d’y déceler un tireur embusqué. Seul leur patron demeurait calme et immobile, les yeux rivés sur l’immeuble de Colin, raison pour laquelle il fut le premier à voir le garçon en sortir. Immédiatement, il claqua des doigts pour avoir l’attention des deux gardes.
— Pas trop tôt… commenta Olga.
— Ce n’est pas comme si nous avions toute la matinée ! renchérit Igor.

   Colin aurait pu s’énerver et les envoyer se faire voir l’un et l’autre mais son rapide passage dans l’univers chaleureux et feutré de Madame Senex l’avait adouci. Il choisit de faire profil bas et de présenter ses excuses pour le retard.
— Désolé pour l’attente. C’est qu’il y avait beaucoup de travail pour la remise en état… Que ce soit pour moi ou mon appartement…

   Le chef, nonchalamment assis sur une barrière en fer bordant le trottoir, bondit de son perchoir et détailla Colin de la tête aux pieds. Il esquissa finalement un sourire satisfait en découvrant que la nouvelle apparence du garçon correspondait parfaitement à ses attentes.
— Vous avez bien meilleure mine sans cette glorieuse barbe de patriarche, mon cher Colin ! commenta-t-il en lui serrant chaleureusement la main. Ceci étant, on aurait difficilement pu faire pire qu’avant.
— Vous étiez sérieux lorsque vous parliez de petit-déjeuner ?
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. J’ai pour habitude de régler toutes mes affaires autour d’une table bien garnie.
— Alors je connais un petit bistrot pas loin d’ici.
— Ce ne sera pas utile, répondit l’homme avec un sourire amusé. Suivez-nous.
— C’est parti ! Vous savez que nous avons failli tuer une vieille dame tout à l’heure ?
— Vraiment ? Racontez-moi ça…

   La montre de luxe du patron marquait pratiquement huit heures du matin mais le soleil de ce début d’avril était déjà haut dans le ciel. Le petit groupe se mit à marcher dans la banlieue presque déserte, Colin poursuivant sa narration. Tout était silencieux et tranquille, les quelques passants vaquaient à leurs occupations sans leur accorder autre chose que des regards fatigués et impassibles. Connaissant bien le quartier, le jeune homme ne put s’empêcher de remarquer que le chemin qu’ils suivaient les éloignait des commerces. Le doute s’empara de lui.
— Où allons-nous exactement ?
— Au terrain de jeu.

   Justement, se profilait le terrain de basket accolé au petit parc boisé, seule oasis de verdure au milieu des barres bétonnées.
— C’est une plaisanterie ? Vous nous avez prévu une dînette dans le bac à sable du jardin d’enfants ?
— Vous avez de l’humour, Colin, j’aime beaucoup !
— On me le dit souvent… Expliquez-moi quand même où vous comptez manger parce qu’on ne va pas du tout dans la bonne direction.

   Pour toute réponse, l’homme sortit de sa poche une petite télécommande et pressa un bouton. Quelques instants après, un bourdonnement se mit à enfler et Colin leva les yeux.
— Ne me dites pas que c’est vous qui venez d’envoyer un signal à cet hélicoptère ? interrogea le garçon en fixant et en montrant de l’index un petit cercle argenté qui grossissait à toute allure dans l’azur.
— Et qui d’autre ? À moins, bien sûr, que l’un de vos voisins ne possède son propre héliport au sommet de son HLM.

   Un irrépressible sourire narquois naquit sur les lèvres du jeune homme et un ricanement lui échappa, grave et sourd comme le vrombissement de l’hélicoptère, avant qu’il ne reprenne son sérieux. La misère des gens du coin ne prêtait pas à rire lorsqu’on la côtoyait de près et il doutait que ce fût le cas de cet homme. Il fallait avoir un compte en banque bien garni et des goûts particuliers pour oser lancer ce genre de blagues.
— Vous ne manquez pas d’humour, vous non plus !
— De l’humour noir alors : je suis plutôt du genre cynique et sarcastique… Non, en réalité, nous repartons comme nous sommes venus et depuis le terrain d’atterrissage improvisé le plus proche.

   En effet, l’hélicoptère descendait toujours, visant manifestement le terrain de basket. Ce qui semblait au jeune homme un événement extraordinaire ne paraissait pas du tout impressionner ses trois visiteurs. Qui plus est, la machine volante n’avait rien à voir avec les hélicoptères de police qui survolaient quelquefois le secteur. L’appareil était d’une conception futuriste : la forme élancée de son fuselage ainsi que ses couleurs, du noir au sommet et du blanc sur la partie inférieure de la carlingue, lui conféraient l’allure d’un squale. 
— Eh bien, ça alors ! s’exclama le garçon lorsqu’il put le distinguer avec précision.
— C’est fini, mon cher Colin ! Les petits restaurants pas chers, les déplacements dans les transports en commun, les nuits passées à vous soûler dans votre minuscule T2… Tout ça s’arrête aujourd’hui : il était temps, non ?

   Le jeune homme demeura bouche bée tandis que le requin métallique se rapprochait majestueusement du sol. Même s’il avait voulu articuler un mot, le vrombissement des rotors aurait instantanément couvert la moindre parole. L’immense main d’Olga l’invita à se courber et à se protéger du souffle qui faisait danser les branches des arbres les plus proches ainsi que les maillons métalliques des filets de basket qui s’agitaient comme si un joueur invisible venait de marquer un panier. Enfin, le bruit diminua et il fut possible de se parler et de s’entendre malgré le mouvement continu des pales des deux hélices.
— Je vous souhaite la bienvenue à bord ! s’exclama le chef avec enthousiasme.

   Igor ouvrit la large porte latérale de l’appareil et Colin découvrit un habitacle spacieux, composé de fauteuils de cuir entourant une élégante table en bois verni. Une agréable odeur de pain grillé et de café frais s’échappait de l’intérieur de l’hélicoptère. Une stewardess blonde s’affairait dans ce qui semblait être une petite kitchenette, ouvrant et refermant des compartiments laissant apparaître un frigidaire, un petit four encastrable et même un bar. L’estomac de Colin gargouilla avec force mais, heureusement pour son égo, personne ne parut s’en rendre compte.

   Une cuisine dans un hélico ! C’est déjà un concept étonnant mais, le plus ahurissant, c’est que j’y aie accès comme si j’étais une star.
— Je vous invite à prendre votre premier petit-déjeuner dans les airs. On y prend goût très vite, vous verrez. Une fois que vous vous serez restauré, nous pourrons alors nous consacrer au projet que j’ai à vous proposer.

6

   Tous embarquèrent dans l’hélicoptère. Colin et l’homme aux cheveux gominés s’installèrent sur les places les plus proches de la table, les deux gorilles se placèrent un peu en retrait.
— Pilote ! Décollez rapidement avant que notre petit manège n’attire davantage l’attention.

   L’appareil s’éleva en douceur et, très vite, les tours et les barres d’HLM furent écrasées par l’altitude. Les quelques habitants les plus matinaux qui avaient passé le nez à la fenêtre restèrent un petit moment interdits avant de reprendre le cours de leur vie et de retourner à leurs propres petits déjeuners avant qu’ils ne refroidissent.
— Cynthia ! reprit le chef en s’adressant à la jeune femme qui commençait à sortir des assiettes et des couverts. Notre hôte a sûrement très faim, veille à ce qu’il ne manque de rien.

   Colin, incrédule, se laissait emporter dans les airs et se contentait d’observer ce qui se passait autour de lui. Il admirait l’application de l’hôtesse qui sortait tout le nécessaire pour un excellent breakfast, aérien qui plus est. C’est en voyant les quatre types de pains différents et les soucoupes dans les assiettes que le jeune homme redevint subitement méfiant.

   Qu’est-ce que je fabrique là-dedans ? Je ne sais même pas comment me comporter dans un cadre pareil. Et puis, qu’est-ce que ces gens-là peuvent bien me vouloir ? Non seulement je ne les connais pas mais en plus je n’aurais normalement aucune chance de pouvoir les rencontrer. Il suffit de voir leur air blasé pour deviner que ce que je suis en train de vivre est une routine pour eux. Nous ne sommes définitivement pas du même monde !
— Vous semblez contrarié, Colin.
— Je suis simplement surpris. Vous admettrez qu’il y a de quoi : trois personnes s’introduisent dans mon appartement, me rossent, me noient à moitié puis m’offrent mon baptême de l’air accompagné d’un petit-déjeuner cinq étoiles.
— Eh oui ! Vous pensiez être dévoré par des morts et vous voilà nourri par des vivants, les apparences sont souvent trompeuses lorsqu’on a un coup dans le nez, n’est-ce pas ?

   La jeune femme blonde se pencha vers Colin, son agréable visage illuminé par un sourire joyeux :
— Du thé ou du café, monsieur ?
— Un thé, s’il vous plaît, répondit-il, décontenancé par tant d’attention et par le fait qu’on l’avait appelé « monsieur », ce qui était bien la première fois.
— Je peux vous proposer un Darjeeling ou bien un Hojicha.

   Venant d’un monde où le thé est cette chose en sachet scellée dans des emballages papier, Colin demeura une fraction de seconde sans réponse.
— Quelle est la différence entre les deux ? demanda le garçon, pris au dépourvu et hésitant comme si sa vie dépendait de son choix.
— Le Darjeeling est un thé noir qui s’obtient par dessiccation. Le Hojicha est un thé vert issu de la torréfaction des feuilles de thé.
— Un vert, merci ! répondit-il, incertain d’avoir réellement compris.

   Ils se mirent à manger, le chef avec une parcimonie d’habitué et Colin avec la frénésie de celui qui se régale mais s’imagine déjà qu’il ne refera jamais plus un tel festin. Une gêne fugace l’effleura lorsqu’il réalisa qu’il dévorait une portion conséquente de tout ce qu’on lui proposait mais il la balaya en songeant qu’il n’avait pas forcé la main à ses hôtes pour les accompagner.

   Ils ont voulu inviter un type sans le sou et affamé, qu’ils en assument les conséquences…  et les dépenses.

   Sa faim ne lui avait cependant pas fait perdre de vue qu’il se trouvait en compagnie d’individus dont il ignorait tout et à bord d’un appareil qui fendait le ciel vers une destination inconnue. Aussi, lorsque son estomac se fut quelque peu apaisé, il posa la première des questions qui lui brûlaient les lèvres :
— J’aimerais savoir qui je dois remercier pour cet excellent petit-déjeuner. Qui êtes-vous, au juste ?
— Je me nomme Artus De Castelnéant.

   Les sonorités de ce patronyme particulier firent aussitôt réagir Colin sans qu’il puisse déterminer pourquoi.

   Tiens ? Est-ce qu’il s’agirait par hasard de quelqu’un que je pourrais connaître de près ou de loin ?
— C’est étrange… fit remarquer le garçon. Alors que je suis certain de ne vous avoir jamais vu, votre nom ne m’est pas inconnu.

   Un sourire de satisfaction apparut sur les lèvres d’Artus De Castelnéant qui semblait à la fois rassuré quant à sa renommée et fier qu’elle pût atteindre quelqu’un d’aussi marginal que Colin.
— Vous avez pu l’entendre dans bien des occasions car je suis producteur d’émissions de télévision, présentateur aussi à mes heures.
— C’est ça ! J’ai certainement déjà dû voir un de vos programmes ou bien entendre des amis parler de vous. Pouvez-vous me donner un exemple d’émission que vous animez ?
— Vous devez bien être la seule personne dans ce pays à ne pas pouvoir m’en citer au moins trois d’affilée. C’est peut-être pour cela que vous m’êtes aussi sympathique, d’ailleurs. En voici quelques-unes pour vous rafraîchir la mémoire : « Heureux parcours », « Le Compteur de la terreur » et enfin « Barillet doré », toutes diffusées sur la première chaîne du pays.

   Colin fouilla quelques instants dans sa mémoire. S’il aimait regarder des films à la télévision, il fuyait comme la peste les autres programmes, estimant qu’il avait assez à faire dans sa propre vie pour ne pas avoir à accorder ne serait-ce qu’une seconde à celle des autres. Toutefois, les titres des émissions du producteur ne lui étaient absolument pas inconnus, il les avait certainement entendus dans une autre vie, dans des phrases prononcées par des amis ou bien des détenus.
— Ces trois noms me parlent. Ce sont des émissions dans lesquelles les candidats répondent à des questions pour de l’argent, c’est ça ?
— Oui, s’il faut vraiment les résumer en trois mots, c’est le propos. Mais ce genre d’émissions, complètement passé de mode, ne m’intéresse plus désormais. Je souhaite viser plus haut, m’attaquer à du plus gros gibier et c’est là que vous pouvez m’être utile, mon cher Colin. Cependant, avant de vous en dire plus, je souhaiterais que vous nous parliez un peu plus de vous.
— Vous semblez déjà en savoir beaucoup sur moi…

   Colin braqua son regard sur son interlocuteur, droit dans les yeux comme s’il cherchait à y déceler des vérités cachées.

   C’est vrai qu’il a l’air d’en connaître long à mon sujet, le bougre. Par exemple, comment a-t-il pu avoir si vite mon adresse alors que je viens seulement d’arriver dans cet appartement ?

   Le producteur soutint son regard avec un certain amusement avant de reprendre la parole, toujours avec le même calme olympien.
— En-dehors de mes sources et de mes antennes, j’ai effectivement parcouru un vague dossier mais quelques notes couchées sur du papier ne signifient rien pour moi. Tout ce que j’ai appris de concret, c’est que vous avez eu une jeunesse assez mouvementée, que vous êtes allé en prison un an pour un cambriolage raté et que vous en êtes sorti il y a quelques semaines. J’aimerais savoir ce qui s’est passé avant et pendant cette phase d’enfermement afin de mieux vous cerner.
— Je n’ai pas vraiment envie de m’étendre sur le sujet mais je suppose que je n’ai pas le choix, pas vrai ?
— Vous avez saisi le principe. C’est la condition sine qua non pour que je vous en révèle davantage sur le but de ma visite et pour que nous fassions affaire ensemble. Allons, dites-nous un peu de quoi votre vie a été faite, je vous prie.
— J’espère que vous avez tout votre temps…
— Nous aurons au moins celui du voyage. N’ayez pas peur d’entrer dans les détails.

   Colin fut surpris qu’on lui en demande autant. Raconter une vie dont on n’est pas satisfait revenait selon lui à lancer une lourde pierre dans une mare remplie de vase puante et à voir remonter dans les clapotis des bulles de gaz toutes sortes de parasites et de sangsues. Il faillit refuser tout net mais considéra que c’était une manière comme une autre de payer ce petit-déjeuner pour ne pas avoir l’exaspérante impression de se sentir redevable. Par ailleurs, ce n’était peut-être pas totalement inutile de fouiller dans des étangs boueux, d’autant que l’on n’est jamais à l’abri de voir de l’or émerger de la fange. Alors, Colin fit l’effort de se tourner vers son passé et commença à raconter, d’abord mécaniquement puis en se laissant peu à peu entraîner par le rythme de ses souvenirs.

3
Résumé :

Lalie a 9 ans, un teint de pêche et des joues roses. Elle a aussi deux frères et des chatons, une belle-mère et deux maisons.
C'est une enfant intelligente et vive, une grande sœur attentionnée et une amie fidèle.
C'est la petite fille que chacun aimerait avoir.
D'ailleurs, tout le monde aime Lalie.
Tout le monde doit aimer Lalie.
Il le faut.
C’est une évidence.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance, et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman à la quatrième fort énigmatique.

Pour avoir déjà lu des ouvrages de cette auteure, (pour les plus curieux mes chroniques ici : La cave aux poupées, Les yeux d’Iris)  j’étais assez curieuse de voir ce que Magali allait nous réserver avec ce nouvel opus, et je dois dire que je n’ai pas été déçue.
Nous faisons ici la connaissance de Eulalie, surnommée Lalie, une petite fille déjà fort intelligente pour bientôt dix ans. Elle a tout pour être heureuse : une vie de princesse, des parents aimants, des amis et de bonnes notes à l'école,
Mais le jour où son père décide de quitter ce foyer tant aimé, tous se brise et ses repères volent en éclat.
Ainsi, elle doit désormais composer avec deux maisons, une belle maman et deux petits frères du même âge : Charlot, au domicile de sa mère qui a voulu piéger son mari dans le but de retrouver sa vie d’avant, et Malo, issu de son père et de sa maîtresse avec qui il est parti s’installer.
Ce changement de vie, malheureusement presque banalisée de nos jours, va engendrer chez cette enfant un vrai séisme, une profonde modification de personnalité qui conduiront à de graves conséquences… tant pour les protagonistes… que pour nous pauvres lecteurs.
Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’un récit démoniaque, à l’instar du génialissime film Carry, oppressant, glauque et anxiogène.
Je fais ici le choix délibéré de ne pas trop rentrer dans les détails pour vous laisser jauger l’univers et le personnage principal de cette histoire. Ce que je peux vous dire cependant, c’est que Lalie va nous conter peu à peu sa terrifiante histoire.
Grâce à une alternance de points de vues fort bien dosés, certains passages vont nous montrer ce qui se trouve dans sa tête, alors que d’autres, plutôt omniscients, vont se concentrer sur son environnement extérieur ;  procédé judicieux et fort immersif nous permettant ainsi d’appréhender la situation dans son entièreté.
Même chose pour l’emploi du « Je » qui nous projette dans la tête de la petite fille, au plus près de ses pensées, ses ressentis, ses émotions tordues et quelque peu anormales.
C’est alors que, glacés et saisis d’effroi, nous assistons anéantis et impuissants, à la transformation inimaginable de cette enfant machiavélique, que l’on peut qualifier de dérangée psychologiquement.
Et pour nous transmettre la montée de cette « folie » grandissante, l’auteur utilise tour à tour une plume tantôt directe et incisive, tantôt fluide et percutante. Les chapitres sont bien rythmés, l’écriture demeure précise, très détaillée et rien ne nous est épargné. Nous passons par tout un panel émotionnel ; nos sentiments sont changeants et contradictoires, et nous ne savons plus que penser de Lalie…
À ce propos, si cette histoire reste bien ficelée et addictive à souhait, de multiples questions me taraudent :
Au fond qui est vraiment Lalie ? Une petite fille simplement en souffrance, ou plus inquiétant une gamine qui rentre de plain-pied dans la psychopathie ?
Comment, une petite fille encore bien jeune malgré sa grande maturité, arrive-t-elle a conserver cette apparence lisse, puis à masquer aussi parfaitement ses horribles pensées et actes futurs, ce, sans alerter personne de son entourage ?
Comment parvient-elle à berner tout son petit monde, sans qu’aucun d’entre eux ne s’inquiète pour elle, et ne prenne le temps de lui apporter une aide médico psychologique ?
Certes, les adultes n’ont pas toutes les clefs, ne peuvent/ne veulent pas voir l’impensable surtout qu’ils sont en prise avec leur propre existence à remettre en ordre… mais, j'aurais aimé un traitement un peu plus poussé sur ces questions.
Néanmoins, ce court roman permet d’ouvrir la réflexion sur ce sujet épineux et peu abordé, ce qui est une excellente chose.
Vous l’aurez compris, j’ai franchement apprécié cette lecture haute en couleur, presque insoutenable par moments compte tenu du sujet abordé ; âmes sensibles s’abstenir !
Alors si vous aimez les romans coup de poing, de ceux qui vous remuent les entrailles, vous laissant exsangue à la fin de l’histoire.... foncez, vous ne serez pas déçus :pouceenhaut: 


Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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4
Un goût de cannelle et de chocolat de Magali Chacornac-Rault



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Chapitre 1

En ce 17 décembre, Andreas, prend la route. Cela fait presque un an qu’il ne s’est pas accordé de vraies vacances et il est heureux de retrouver son Alsace natale pour les fêtes de Noël, le plus beau moment de l’année. La neige a déjà recouvert son pays d’un voile blanc étincelant de paillettes qu’il est impatient de contempler.
Il quitte Paris de bon matin à bord de sa Mégane RS noire et se lance dans les bouchons. Il espère arriver assez tôt, il n’a pas envie de passer sa journée sur la route. Plus il s’éloigne de l’Île-de-France et plus la circulation devient fluide, et il peut enfin profiter des 300 chevaux qu’il a sous le capot.
Après plus de trois heures de route où des champs s’alignent à perte de vue, les premiers reliefs des Vosges se dévoilent. Il vient de mettre un pied au pays. Peu à peu, les montagnes se font plus hautes et plus denses, des silhouettes de châteaux en ruine les sur¬plombent et la neige saupoudre les sommets. Appa¬raissent ensuite ces villages aux hautes maisons colo¬rées agrémentées de colombages de bois. Il quitte alors l’autoroute pour les traverser. Ses vacances com¬mencent par un peu de tourisme, un retour aux sources et à ses racines qu’il aime tant.
Il passe aux abords de Sélestat puis se dirige vers le nord en traversant plusieurs hameaux tels que Barr et Obernai. Il s’extasie sur l’architecture et les couleurs qui lui mettent du baume au cœur, il est loin de la gri¬saille parisienne. Des cigognes sont encore là, malgré le froid mordant, comme pour parfaire la carte postale. Toutes les maisons sont décorées pour les fêtes.
Lorsque, au village suivant, en passant une impo¬sante porte médiévale, il découvre un petit marché de Noël sur la place, il décide de faire une halte. Il gare sa voiture et s’étire avec délice. Le froid le vivifie. Il avait plus que besoin de se dégourdir les jambes. Devant les chalets de bois se pressent quelques badauds, des tou¬ristes et des enfants aux yeux remplis d’étoiles. Lui aussi a les yeux qui pétillent et sa joie déborde lorsque quelques flocons de neige se mettent à virevolter. Il re¬garde ces cristaux cotonneux descendre du ciel en une danse légère pour se poser délicatement sur les toits et sur le sol.
Il s’arrête à un premier chalet pour s’acheter de quoi se remplir l’estomac avec un bretzel et un pain d’épices. Tout en dégustant sa collation typiquement alsacienne et en retrouvant les goûts de son enfance, il se balade entre les stands. Il n’a pas encore réalisé ses achats pour Noël, c’est peut-être l’occasion de trouver quelques cadeaux.
Après avoir fait un premier tour en flânant et en s’imprégnant de cette ambiance si particulière que nombre de villages en France essaient d’imiter sans jamais y parvenir, il recommence plus concentré sur les étals. Il choisit une miniature de librairie, au bâti carac¬téristique de l’Alsace, qui ravira sa mère et complétera son village de Noël ainsi que des boucles d’oreilles en céramique artisanale pour sa sœur. Comme chaque année, trouver un présent pour son père est plus diffi¬cile. Il opte finalement pour d’appétissants chocolats et choisit en priorité ceux fourrés aux liqueurs régionales. Il sait que son père est gourmand, aussi, même si un ballotin de friandises n’est pas grand-chose, il est certain de lui faire plaisir.
Satisfait et reposé, il reprend la route. Rapidement, le chemin le mène en direction des montagnes, les vi¬rages toujours plus serrés se perdent dans les forêts de résineux dont les aiguilles recouvertes de neige étince¬lante semblent se parer d’un manteau de diamant. Plus il s’approche du col et plus la route se couvre de neige mais, ici, cela ne pose pas de problème, les habitants ont appris à dompter cette poudre blanche, que ce soit sur roue, à ski ou en raquettes. La physionomie des ha¬meaux qu’il traverse change, les maisons perdent en couleurs et gagnent en bois, prenant de plus en plus l’aspect de villages de montagne, tout en gardant cette touche alsacienne si particulière.
Plus que quelques kilomètres et il sera arrivé. La neige tombe de plus en plus drue d’un ciel de plomb et le vent commence à se lever. Les épicéas et les sapins se balancent paresseusement mais tout le feuillage ondule lorsqu’un courant d’air s’engouffre entre les troncs. Il se croirait face à une mer agitée d’aiguilles vert sombre et d’écume blanche.
Son village apparaît enfin, il remonte la rue princi¬pale et s’arrête devant une maison un peu isolée, au style hybride entre le chalet de montagne et la maison alsacienne. Elle tient de la seconde sa couleur jaune paille et ses boiseries foncées, et de la première sa petite taille ainsi que l’escalier, le balcon, la terrasse et les balustrades de bois. Andreas observe avec tendresse la maison de son enfance qui n’a pas changé. La perspective de ces fêtes en famille, tous réunis comme au bon vieux temps, le rend joyeux.
Le jeune homme s’extirpe de sa voiture, sans prendre la peine de mettre son manteau, en voyant sa mère s’avancer à sa rencontre, impatiente de le serrer dans ses bras et rassurée de le voir arriver sain et sauf. En quelques enjambées, il la rejoint et l’embrasse af¬fectueusement. Ensemble, ils s’engouffrent dans la petite maison où brûle un bon feu dans la cheminée. Ces quelques secondes passées dehors l’ont frigorifié, aussi, il s’approche de l’âtre pour se réchauffer. Son père est assis à la grande table de bois en train de lire un journal. Andreas l’embrasse en passant. Debout devant le feu, s’enivrant de l’odeur de pin qui brûle, le jeune homme répond aux questions de ses parents. Il trouve toutefois son père trop silencieux, trop sombre et cela l’inquiète.
Une fois sa curiosité comblée, Lidy se dirige vers la cuisine pour préparer un goûter conséquent à son fils, qu’elle a décidé de gâter autant que possible durant son séjour. Profitant d’être seul avec son père, Andreas demande :
— Je te trouve préoccupé, que se passe-t-il, Papa ?
— Kevin ! En plus de passer les fêtes avec nous, il m’a encore demandé de l’argent, j’ai dit que je ne pou¬vais pas, il ne m’a pas cru. Il a insisté, je n’ai pas cédé parce que je ne peux vraiment pas, mais ta mère me fait la tête. Elle n’est pas au courant de la situation…
— Je sais… Tu devrais peut-être le lui dire, elle se fera du souci, mais au moins, tout sera plus clair. Et puis il faudrait parler à Elsa, ça ne peut plus durer comme ça, ni pour elle ni pour nous… Je ne suis même pas certain que ma sœur soit heureuse avec Kevin et je ne pense pas qu’elle sache que son petit copain nous demande régulièrement de l’argent, elle est trop fière, elle ne l’accepterait pas !
— Elle a déjà deux boulots pour qu’ils vivent, elle ne peut pas faire plus et, lui, il ne peut soi-disant pas travailler car il faut qu’il reste disponible pour se pré¬senter aux auditions et passer les castings… Tu sais qu’il a refusé un petit rôle de figurant dans une série parce que « si on est catalogués figurants, on le reste » et il souhaite être en tête d’affiche…
Lidy revient de la cuisine les bras chargés et gronde son mari :
— Tu es encore en train de critiquer Kevin, laisse ce pauvre garçon tranquille, Elsa a 30 ans, elle est suffi-samment grande pour faire ses choix. Elle semble heu¬reuse, alors, même si tu n’apprécies pas son copain, tu fais bonne figure. De toute façon, aucun homme ne sera jamais assez bien pour ta fille.
Andreas et son père se regardent, complices, et changent de conversation.
Andreas mange de bon cœur le succulent Stollen préparé par sa mère. Elle est ravie par ses compliments et heureuse de lui faire plaisir.
Le jeune homme prend enfin le temps de détailler la décoration, très colorée sans être surchargée, de la pièce principale. Les guirlandes scintillent à la lueur des flammes et, à la nuit tombée, les guirlandes lumi¬neuses prendront le relais. Le village d’hiver trône sur le buffet tandis que la crèche est disposée à côté de la cheminée. Le grand sapin est à l’autre bout de la pièce afin qu’il ne prenne pas chaud et qu’il garde le plus longtemps possible ses aiguilles, même si ces dernières sont complètement noyées par des sujets, boules et nœuds de toutes couleurs, pendus aux branches.
Dehors, le vent hurle et la neige redouble.

Chapitre 2

Amélia observe les éléments qui se déchaînent par la fenêtre et, même si elle est au chaud, elle ne peut réprimer un frisson. Cette nature sauvage lui avait telle¬ment manqué. Ce retour aux sources est un véritable bonheur.
Enfant, elle était en communion parfaite avec les éléments, adolescente, elle retrouvait ce lien privilégié ici quelques semaines par an, il a finalement été rompu lorsqu’elle est partie faire ses études de commerce et finance à Londres. Probablement la plus grosse erreur de sa jeune vie. Elle s’est exilée loin de tout ce qu’elle aimait et de tous ceux qui comptaient pour elle, simple¬ment pour avoir un meilleur poste et un salaire plus conséquent, mais cela sans avoir une meilleure vie, bien au contraire. Elle a cédé à son père pour qui la po¬sition sociale est le plus important et elle en paie main¬tenant le prix.
Elle s’arrache à la contemplation des flocons qui volent en tous sens dans le vent, elle pourrait les suivre des yeux des heures durant. Il est temps de goûter et elle a une folle envie d’un bon chocolat chaud qui lui rappelle les joies de son enfance. Elle se dirige vers la cuisine, met du lait à chauffer puis casse des carrés de chocolat noir dans la casserole, elle mélange ensuite lentement, jusqu’à ce que le lait prenne une belle cou¬leur marron, puis prépare deux tasses qu’elle remplit du breuvage soyeux et revient au salon.
Près de la cheminée, sa grand-mère lit en silence. Elle a l’habitude d’être seule, toutefois, Amélia lui est reconnaissante de ne pas lui poser de questions sur son retour précipité. Elles ont toujours été très proches et Iseline a un sixième sens avec les gens, elle reconnaît ceux qui ont bon cœur et ceux qui souffrent, elle sait aussi quand parler ou quand se taire pour ne pas blesser.
— J’ai préparé du chocolat chaud, Grand-mère.
— C’est une très bonne idée, ma chérie, ça fait des siècles que je n’en ai pas bu.
Elle attrape la tasse que lui tend Amélia, en la remerciant.
Elles sirotent leur collation avec du pain d’épices tout en discutant de leur dernière lecture et du prochain pull qu’Iseline tricotera pour les « nécessiteux ». Elle demande conseil à sa petite-fille sur les couleurs à choisir, elle souhaite des tons à la mode mais aussi des teintes qui remontent le moral.
Amélia aimerait tant ressembler à sa grand-mère, avoir ce cœur généreux, penser aux autres constam¬ment, passer une vie simple entourée de personnes de confiance. Toutefois, elle sait que les temps et la société sont différents, de plus, elle ne pourrait pas vivre à l’année dans ce lieu reculé, même si elle adore cette maison et la nature sauvage qui l’entoure. Elle a besoin d’exercer une activité, de côtoyer du monde… Bien qu’en ce moment, elle se cache pour essayer de se reconstruire. Des amis, elle n’en a plus, elle ne peut pas compter sur ses parents et a acquis la certitude qu’elle s’est trompée de voie, la finance, ce n’est pas fait pour elle. Elle préférerait être utile, aider les autres, devenir enseignante ou assistante sociale par exemple. Iseline est son seul soutien, son seul réconfort et elle ne l’échangerait contre aucun autre.
En voyant les cartons de décorations de Noël, Amélia soupire, elle n’a pas le courage de se lancer dans l’ornementation de la maison ni d’aller couper le sapin, seule. Elle en a pourtant repéré un parfait en se baladant, en plus, il est au pied d’un gigantesque adulte qui lui fait de l’ombre, il n’a que peu de chance de grandir, il finira par dépérir par manque d’eau et de lumière. Noël n’est une fête que si l’on est entouré. À deux, les festivités sont un peu limitées et sa grand-mère n’a plus la condition physique pour arpenter la forêt ou seulement grimper sur une chaise pour accro¬cher des guirlandes. Amélia regrette les grandes réunions de famille de son enfance, la maison pleine de vie, de bruits et de chants. Elle se souvient des bals du nouvel an, comment oublier celui de ses 16 ans ?
Elle retourne se poster à la fenêtre, perdue dans ses souvenirs de fillette et d’adolescente tout en finissant son chocolat. Elle range ensuite le goûter puis se met au piano. Elle commence par quelques airs de Noël puis sa tristesse reprend le dessus, elle interprète des mélodies mélancoliques de Bach et Debussy. Jouer du piano lui avait manqué, elle est heureuse de constater qu’elle n’a pas perdu sa dextérité et que sa mémoire ne lui fait pas défaut.
Revenir ici, se ressourcer, est la meilleure décision qu’elle ait prise et cela la rassure sur ses capacités à reprendre sa vie en main, à gérer son avenir. Toutefois, elle ne se sent pas encore assez forte pour tenir tête à son père, passer outre ses envies et ses exigences pour mener la vie qu’elle souhaite. Elle sait, cependant, qu’Iseline sera son alliée dans cette difficile épreuve. Sa grand-mère n’a jamais eu peur de tenir tête à qui¬conque, et encore moins à son fils qui, bien qu’il s’en défende, la craint encore comme un petit garçon.
Apaisée par la musique, Amélia se fait plus bavarde pour tout le bonheur de sa grand-mère qui s’inquiète de la voir si sombre, si triste, si tourmentée. Elle ne sait comment aider cette enfant qu’elle chérit tant, si ce n’est en étant disponible et à son écoute. Iseline aime¬rait qu’Amélia se confie à elle, mais la jeune fille de 24 ans ne semble pas encore prête pour cela. La dame aux cheveux blancs n’est pas pressée, elle a tout son temps, de bien longues journées, maintenant qu’elle est trop âgée pour se promener dans la neige. Elle espère juste que sa petite-fille s’ouvrira à elle, elle voudrait re¬trouver l’Amélia pleine de vitalité, de joie et de projets, qu’elle connaissait. Lia, comme elle est la seule à la surnommer, n’était pas revenue la voir depuis cinq longues années et elle a beaucoup de mal à la recon¬naître. Elle semble brisée.

Chapitre 3

En début de soirée, Elsa et Kevin rejoignent la petite habitation jaune paille, au bout du village. Andreas serre sa grande sœur dans ses bras, ils ont toujours été très unis et la retrouver dans la maison familiale est un plaisir. Il n’y a qu’une ombre au tableau : la présence de Kevin. À peine arrivé, ce dernier fait des remarques désagréables sur tout et sur rien, et cela horripile Andreas qui décide d’avoir une discussion avec sa sœur. Il l’entraîne joyeusement vers la boulangerie, mais, au milieu du trajet, il se fait plus sérieux et demande :
— Tu es vraiment heureuse avec Kevin ?
Surprise, Elsa ne répond pas et son frère enchaîne :
— Parce que, je suis désolé, j’ai beau faire des efforts, je n’y arrive pas, je ne sais pas ce que tu lui trouves, il est désagréable. J’ai toujours imaginé que ton mari deviendrait un ami pour moi, presque un frère, et que ma femme aurait une relation privilégiée avec toi… Et là, ça ne fonctionne pas et ça me peine. Tu as entendu les remarques qu’il a faites sur la décoration du salon et la choucroute que Maman nous a préparée. Elle y a passé des heures, et lui, au lieu de la remercier pour son hospitalité, il est contrarié parce qu’il n’y a pas de foie gras. Il pense vraiment que les parents ont les moyens d’acheter ce genre de produits ? Tu sais que leur situation financière est catastrophique ?
— Je sais que vous ne vous appréciez pas, si ça peut te rassurer, c’est réciproque, il ne t’aime pas non plus, il te trouve trop parfait. Il côtoie des gens importants et il essaie de faire croire qu’il évolue dans la même sphère qu’eux, et il oublie qu’avec nous il peut être naturel.
— Parce qu’il sait l’être ? Appelle-moi ce jour-là, je veux voir ça !
— Tu es limite méchant, là, Andreas.
— Pardon Elsa, je ne voulais pas… Son comporte¬ment avec les parents m’a mis hors de moi.
— Je lui dirai de faire attention, soupire la jeune femme.
Après un bref silence, Elsa reprend le fil de la conversation :
— Tu exagères quand tu dis que la situation finan¬cière des parents est catastrophique, ils s’en sortent, même s’ils ont des revenus très modestes…
— Non, Sœurette, je n’exagère pas, mais Maman n’est pas au courant alors tu ne dis rien, d’accord ?
— Promis ! Explique-moi.
Après un temps d’hésitation, Andreas s’exécute, de toute façon, il en a trop dit alors autant tout déballer :
— Quand Papa a eu son accident, qu’un arbre lui est tombé dessus et qu’il a fini en fauteuil roulant, l’entre¬prise de sylviculture ne voulait pas lui verser d’indem¬nité, son patron disait qu’il avait commis une erreur alors que c’était faux.
— Oui, je sais ! Il est même allé au tribunal, j’étais plus âgée que toi et j’ai suivi l’affaire…
— Tu sais donc que son avocat lui avait certifié qu’il ne pouvait pas perdre et qu’il aurait de belles indemnités ?
— Oui, mais finalement il s’est fait écraser par l’en¬treprise et il n’a rien eu ! C’était injuste !
— Et il a dû hypothéquer la maison pour payer les frais de justice… Maman n’a pas pu chercher du travail de suite, il était en pleine dépression, elle avait peur qu’il fasse une bêtise, il a mis du temps à accepter la situation.
— Cette période a été difficile pour nous aussi… se souvient tristement Elsa.
— Les faibles économies des parents ont été englou¬ties, l’allocation handicap de Papa ne cesse de baisser, comme si, avec le temps, il allait mieux ! Le salaire de Maman n’est pas élevé et, depuis presque deux ans, avec l’inflation, ils ne peuvent plus rembourser la banque sur l’hypothèque… C’est moi qui paie pour que la maison ne soit pas saisie. Ça ne me pose pas de problèmes, j’ai un salaire correct et aucune famille à charge… Maman ne le sait pas, mais tu te doutes ce que ça a coûté à Papa de me demander de l’aide, alors, les remarques de petit bourge de ton mec, ça a du mal à passer !
— Merde, pourquoi il ne m’a rien dit ?
— Parce qu’il ne voulait pas t’inquiéter et puis tu as déjà deux boulots pour entretenir le train de vie de Kevin… Tu ne peux pas en faire plus ! Ton jean est rapiécé alors qu’il se pavane dans des habits de marque hors de prix. On remarque tous tes traits tirés et sa mine bronzée. Tu te crèves au boulot alors qu’il parade… Ça aussi, j’ai du mal à l’accepter, c’est pour cela que j’espère qu’il te rend heureuse d’une façon ou d’une autre, Elsa.
La jeune femme reste silencieuse, perdue dans ses réflexions.
Andreas achète deux baguettes de pain et des mauri¬cettes. Sur le chemin du retour, le jeune homme se remet à taquiner tendrement sa sœur et ils franchissent la porte de la maison familiale dans un fou rire com¬plice pour tout le bonheur de leurs parents.
La neige, qui avait presque cessé de tomber durant l’après-midi, redouble.
Le repas se passe dans la bonne humeur, Kevin ne desserre pas les dents, il semble bouder. Elsa lui a fait la leçon. Il va se coucher tôt, tandis que la soirée s’éternise. Parents et enfants sont heureux de se retrou¬ver comme avant, ils ont beaucoup à partager et des souvenirs à se remémorer.
Au moment de monter se coucher, Andreas prend conscience qu’il a oublié de décharger sa voiture. Dehors, le noir est total, la lune est masquée par les nuages et le vent souffle, il s’engouffre dans le conduit de cheminée en un chant sinistre. Le jeune homme dé¬cide de se débrouiller, pour cette nuit, avec les affaires qu’il a laissées ici. Sa chambre n’a pas changé depuis qu’il a quitté la maison, elle est restée figée dans le temps avec ses posters de Bugatti Veyron et de moteurs W16 et V8 aux murs. Fasciné par les bolides, il a toujours voulu travailler dans l’industrie automobile. Il trouve dans ses tiroirs un tee-shirt et un caleçon qui feront un parfait pyjama et une brosse à dents neuve à la salle de bains, dans la réserve, au même endroit que lorsqu’il était enfant. Il se couche enfin dans son lit, ses pieds dépassent au bout, c’est un meuble ancien, non conçu pour la nouvelle génération si grande. C’est la seule chose qu’il a été ravi de quitter en partant de la maison.
Andreas se réveille tôt, l’absence de bruit trouble son repos, lui qui s’est, peu à peu, habitué au ballet incessant des voitures sous ses fenêtres. Il profite qu’une grande partie de la maisonnée soit encore endormie pour occuper l’unique salle de bain. Il prend une douche bien chaude, utilisant le gel douche et le sham¬poing de son père puis se rase comme lui. Il étale une belle couche de mousse blanche sur son visage puis passe un rasoir à main jetable, il ne l’avait plus fait depuis si longtemps qu’il est heureux de ne pas s’être coupé. Tout cela le ramène cinq ans en arrière, avant qu’il parte faire ses études d’ingénieur en région pari¬sienne après deux années difficiles de prépa. Il n’était pas encore vraiment un adulte.
Au salon, Lydi s’escrime à s’occuper de la cheminée tandis que Kevin la regarde faire en prenant son petit déjeuner sans que lui vienne l’idée de l’aider. Andreas le fusille du regard puis s’occupe de vider le tiroir de cendres et de ramener de grosses bûches. Il prépare ensuite la flambée et, lorsque le feu est bien parti, il ajoute un gros rondin de bois.
Il s’assoit finalement à table et déjeune sans adresser un mot à son beau-frère. Ce dernier rompt le silence le premier :
— Andreas, tu pourrais me dépanner de cent euros pour que je fasse un cadeau de Noël à ta sœur, s’il te plaît ?
Andreas a envie de l’envoyer balader, cependant, il garde son calme, les fêtes sont importantes, ces mo¬ments en famille trop rares pour être gâchés. Il attrape son portefeuille et en sort deux billets de vingt, et un billet de dix euros.
— C’est tout ce que j’ai, je suis désolé, dit-il en tendant l’argent à Kevin.
Ce dernier grogne des remerciements incompréhen¬sibles en faisant la moue.
Norman arrive peu de temps après et positionne son fauteuil roulant en face de son fils qui vient l’embras¬ser, tandis que Lidy apporte un bol de café bien noir à son mari.
La discussion commence par des banalités, le froid et le vent qui a encore forcit, d’autant qu’une tempête accompagnée de fortes chutes de neige est annoncée pour la fin de journée. Andreas écoute avec attention les dires de son père tandis que Kevin commence à critiquer la région et déclare qu’il ne supportera pas de passer deux semaines enfermé ici sans voir la civili¬sation. Norman ne relève pas, tandis qu’Andreas se retient de lui dire de ne pas se gêner pour partir s’il ne se sent pas bien dans cette maison.
Elsa se lève la dernière et trouve sa famille en grande conversation, sa mère donne des nouvelles de tous les voisins et de tous leurs anciens camarades de classe, elle s’intègre immédiatement dans le babillage tandis que Kevin reste en retrait. Lorsque le flot de parole se tarit enfin, Kevin accapare l’attention d’Elsa et finit par se plaindre qu’il n’est pas traité à sa juste valeur, qu’on lui fait comprendre qu’il n’est pas le bienvenu. L’ambiance dans le chalet se glace, plus personne n’ose parler. Andreas essaie de relancer une conversation et, comme le sujet en est madame Klein, une adorable dame âgée chez qui Lidy travaille et qui embauchait Andreas pour faire quelques travaux pendant les vacances lorsqu’il vivait encore chez ses parents, Kevin l’accuse de tout faire pour qu’il se sente exclu.
Le jeune homme reste sans voix face à cette incrimi¬nation. Il fulmine, se lève et commence à tourner en rond, finalement, il annonce qu’il va faire une petite balade. Dehors, le ciel est bas, presque blanc, le vent souffle fort et les gros flocons tombent drus en tour¬billonnant avant de se poser. Respirer l’air pur le calme un peu, cependant, il est hors de question de partir faire une balade en forêt comme il l’avait projeté. Une évi¬dence lui traverse alors l’esprit. Il rentre prendre ses clefs de voiture et annonce :
— Je monte chez madame Klein, s’il y a effecti¬vement une tempête ce soir, le col sera fermé pendant plusieurs jours et il est hors de question que je ne passe pas lui souhaiter de joyeuses fêtes. Ne m’attendez pas pour midi. À ce soir !
Lorsque Andreas se met au volant de sa Mégane, il a un sourire aux lèvres. Il adore Iseline Klein, il la consi¬dère comme sa grand-mère et aime les moments qu’ils passent à bavarder au coin du feu. Au moins, il n’aura plus à supporter Kevin, toutefois, il ne sait pas com¬ment il va pouvoir garder son calme durant quinze jours. Il espère que son beau-frère décidera de partir, mais redoute que sa sœur l’accompagne, ce qui gâche¬rait les fêtes.
Il roule au pas, la visibilité est presque nulle et la route se recouvre très vite d’une belle couche de pou¬dreuse. Le chasse-neige est visiblement passé peu de temps avant lui, pourtant, il faudrait presque recom¬mencer. Il a rarement vu une chute de neige aussi conséquente. Plus il monte et s’enfonce dans les bois et plus le vent se fait violent. Heureusement, il est le seul à avoir eu l’idée de prendre sa voiture dans ces conditions.
Quelques kilomètres avant le col, des employés de la voirie l’arrêtent et l’invitent à rebrousser chemin, la route n’est déjà plus praticable et cela va aller en empirant.
Andreas n’arrive cependant pas à se résigner, il décide de garer sa voiture à l’orée du bois et de faire le reste du chemin à pied, à vol d’oiseau, il n’est vraiment pas loin de son but.

5
Les enquêtes de Marie Rose Bailly - Le souffle du diable de Julie JKR




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1

« Je sais que je suis mort, mais deux questions ne cessent de me tourmenter. La première, de quelle manière ai-je été tué ? Car il ne fait aucun doute dans mon esprit que mon décès résulte d’un meurtre. Quant à la seconde, j’aimerais découvrir qui en est à l’origine. Qui est celui ou celle qui s’est permis de m’ôter la vie ?
Je suis dans un entre-deux entouré par d’autres âmes égarées. Elles me terrifient, et je n’ai aucune idée de comment en sortir. »

Une semaine après notre retour à Londres, la voix d’un jeune homme s’est présentée à travers ma perception. Il semblait désorienté, ce que je pouvais tout à fait comprendre, mais il y avait autre chose, comme une sorte d’inquiétude grandissante. Je l’ai laissé parler, il avait l’air d’en avoir besoin, car contrairement à Lizzie Williams, lui était au fait de sa condition. Ce n’était pas toujours vrai d’après ma grand-mère, mais parfois les morts savent qu’ils le sont, et c’était le cas avec lui. En ce qui concernait les raisons de son passage de l’autre côté, il n’en avait aucun souvenir. Il était capable de me dire qui il était, ce qu’il faisait dans la vie, mais la cause de son décès restait un mystère que j’allais devoir résoudre.
Dorian a mis ses talents de recherches au service de mon nouvel hôte, et ensemble, nous nous sommes lancés dans cette deuxième enquête qui promettait d’être terrifiante à souhait.

David Guillot, vingt-trois ans, résidait à Argenteuil et étudiait l’histoire à la Sorbonne, université parisienne. Ce sont les informations que Dorian a pu confirmer en effectuant ce qu’il faisait de mieux, enquêter, chose que j’apprenais encore à faire. Pour le reste, David a été ma source. Il avait perdu ses parents à l’âge de neuf ans, sa tante s’était alors chargée de l’élever. Il n’avait pas d’autre famille, du moins c’est ce qu’il m’a dit. Il ne s’est pas étendu sur le sujet, et je n’ai pas cherché à le faire non plus.
Il venait d’entamer sa deuxième année de master, et depuis quelque temps, il avait envie d’étoffer ses connaissances sur une matière qu’il affectionnait tout particulièrement, les croyances et sciences occultes des civilisations anciennes. J’avoue que ça avait l’air passionnant comme intitulé, mais en même temps l’information provenait d’un mort qui ignorait comment il en était arrivé là. 
Est-ce que son décès résultait directement de son envie d’apprendre de nouvelles choses ? Où est-ce qu’il s’était simplement retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ? Pour pouvoir répondre à mes nombreuses interrogations, j’allais devoir obtenir plus de détails, mais avant tout, je devais entrer en contact avec la tante de David pour essayer de glaner quelques indices supplémentaires.
J’aurais voulu lui annoncer la terrible nouvelle, mais le corps de David n’avait pas été localisé, et nous ne savions pas où il se trouvait. Et puis à part Dorian, personne ne connaissait mes capacités, alors comment leur expliquer que David était mort ?
En revanche, elle pourrait m’en apprendre plus sur son neveu. Aucun signalement de disparition n’avait été émis, soit sa tante ignorait tout, soit elle n’avait tout bonnement pas prévenu les autorités. Il fallait éclaircir ces deux cas de figure si je comptais avancer dans notre enquête. Nous n’aurions aucun mal à la rencontrer, nous étions dans la tranche d’âge de David, nous nous ferions passer pour des amis à lui.     
Deux jours plus tard, le vingt-huit janvier deux mille dix-huit, je recevais l’appel d’une mère inquiète, qui souhaitait nous engager pour retrouver son fils, dont elle n’avait aucun signe depuis une semaine. Notre notoriété s’était étendue à l’internationale, l’affaire des petites filles de Londres n’était pas restée dans l’enceinte du pays.
 À présent, Noah Janssens faisait également partie de la liste où le nom de David Guillot se trouvait. Deux disparitions, et deux histoires similaires. Aucune chance que ce soit une coïncidence.

2

– Marie Rose ?
David m’a réveillée sur les coups de sept heures du matin, sa voix grésillait dans ma tête.
– Je suis là David.
– Tu te souviens l’autre jour quand je t’ai dit que je ne me rappelais rien, et bien ce n’est pas tout à fait vrai. Seulement, voilà, je ne sais pas si c’est réellement arrivé.
Je comprenais très bien de quoi il parlait, ma première enquête avait été assez bizarre sur le sujet, pour que les paroles de David me troublent.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je suis drapé dans un tissu blanc et allongé sur quelque chose de dur, comme de la pierre. Je suis transi de froid et j’ai l’impression que je baigne dans un liquide gelé.
– Est-ce que c’est toujours le cas ?
– Non, là j’ai la sensation d’errer dans un brouillard permanent. Je suis immobile, et la seule chose que je peux faire, c’est communiquer avec toi.
La mort, quel étrange phénomène. Il semble différent d’un individu à l’autre ! Vous pouvez être mort et pourtant continuer à évoluer parmi nous, ou alors être coincé à l’endroit exact où vous avez poussé votre dernier soupir. David, lui, était figé dans une sorte de néant sans fin.
– Je suis parfaitement conscient que ça ne va pas vous aider à comprendre ce qu’il m’est arrivé, mais ça défile devant mes yeux, sans que je puisse l’arrêter.
– Tu veux dire que les images passent en boucle ?
– Oui, comme si mon cerveau essayait de me montrer quelque chose, mais je ne parviens pas à mettre le doigt dessus.
Est-ce qu’il le pouvait seulement ? Pouvoir se remémorer des choses faisait partie du monde des vivants, les morts étaient-ils capables d’en faire autant ? Je n’en avais aucune idée, mais si l’enquête sur la petite Lizzie m’avait appris une chose, c’était bien que les voix pouvaient nous surprendre bien plus qu’on ne le soupçonnait.
– David est-ce que tu vois autre chose sur ces images ?
– Non, mais j’entends des sons, comme des voix que je ne connais pas, et qui parlent une langue dont je ne comprends pas le sens.
– Pourrais-tu me répéter un mot ou deux ?
– C’est un bruit de fond, trop lointain pour qu’il soit clair.
– Ça ressemble plus à une conversation, ou à un chant ?
– Aucun des deux, on dirait que les voix récitent quelque chose. De plus en plus vite, mais de plus en plus bas aussi.
Soudain, une vibration grave et lancinante a envahi ma tête, elle a même fait siffler mes appareils. Elle ne provenait pas de mon environnement immédiat, mais bien de ma perception. Voilà que ça recommençait, mais bien plus fort, et cette fois, je me suis senti mal à l’aise, puis mal tout court. Dorian est apparu la seconde d’après, l’air inquiet, une serviette humide à la main.
– Marie Rose ça va ? Que s’est-il passé ?
– Comment ça ?
– Je t’ai trouvé inconsciente sur le sol du salon.
Mais de quoi parlait-il ?
– J’ai entendu un bruit sourd, et quand je suis arrivé, tu étais allongée par terre, les yeux révulsés.
C’était quoi encore cette histoire ? Je n’avais aucun souvenir d’avoir perdu connaissance. Je parlais avec David, puis j’ai entendu ce bruit et ensuite Dorian était là, à mes côtés. Je n’avais pas eu de trou noir, je me rappelais de tout.
– Je ne comprends rien, je suis pourtant certaine que tout va bien. Il est vrai que je me suis sentie un peu mal après mon échange avec David, mais sinon rien d’autre.
– Marie Rose, tu n’as plus adressé la parole à David depuis au moins une heure.
Qu’est-ce qu’il racontait ? Je venais de discuter d’informations avec lui, il n’y avait pas deux minutes.
– Tu plaisantes ? C’est ça ?
– Tu es entrée dans le bureau et tu m’as fait part des dernières nouvelles concernant David et de ses dernières paroles. Ensuite, tu m’as dit que tu devais appeler ta mère, et il y a cinq minutes, je t’ai trouvé inanimée. Notre conversation remonte à presque une heure Marie Rose.
Une heure. Soixante minutes manquantes. Un laps de temps pendant lequel je n’avais aucune idée de ce que j’avais fait, ni même de ce qu’il s’était passé. J’ai jeté un œil sur ma montre, non pas par manque de confiance en Dorian, mais j’avais besoin de me rassurer. Lorsque j’ai vu qu’elle affichait huit heures dix, mes yeux se sont ouverts en grand, et il a compris immédiatement que je ne me souvenais de rien, et qu’il venait par la même occasion de me faire peur.
– Je ne voulais pas t’effrayer, je suis désolé Marie Rose.
Dorian n’y était pour rien, ce n’était pas sa faute si mon cerveau avait effacé un bout de ma mémoire.
 
3

L’épisode de ce matin restait toujours un mystère pour moi. Il occupait toutes mes pensées, même si je m’efforçais de l’occulter. Avec Dorian, nous avions une enquête à mener, et ce genre de contretemps ne devait pas prendre le pas sur nos recherches. Étant donné que nous avions une affaire similaire à celle de David, le temps était quelque chose de précieux, et il était hors de question de le gâcher en problème personnel. Problème dont je n’avais de toute évidence pas la solution pour le moment. 
La tante de David avait accepté de nous recevoir en fin d’après-midi, elle n’avait pas eu l’air triste ou soupçonneuse, ce qui m’a conforté dans mon idée qu’elle n’était pas au courant que son neveu manquait à l’appel. Je n’ai rien dit au téléphone qui puisse lui suggérer une quelconque information contraire, je préférais être face à elle pour lui apprendre la nouvelle.

Installé dans l’avion, Dorian n’arrêtait pas de me jeter des regards inquiets.
– Tu as envie de me dire un truc peut-être ?
– Non pas vraiment, enfin si, mais je ne sais pas…
Voilà qu’il se mettait à bégayer, ça devait être quelque chose de perturbant. Je ne l’avais jamais vu comme ça, pas même lorsque nous avions découvert les cadavres des petites filles dans le musée de l’Horreur.
– Dis-moi, tu commences à m’inquiéter.
Je l’ai vu hésiter, puis après deux grandes inspirations, il s’est lancé.
  – Je ne crois pas que ce soit une bonne idée que tu continues d’écouter David.
– Ah bon ? Et pourquoi ça ?
– Eh bien, parlons de l’épisode de ce matin. Je t’ai déjà vu perdre connaissance, mais cette fois c’était différent.
– Comment ça ?
– J’ai mis au moins dix minutes à te réveiller, et quand tu as enfin ouvert les yeux, on aurait dit que tu n’étais pas vraiment là. J’ai eu la peur de ma vie.
Il était soucieux et attentionné, mais la lueur dans son regard m’indiquait autre chose que je n’arrivais pas à identifier.
– Marie Rose, l’enquête débute à peine, qui nous dit que ce genre de crise, je ne sais même pas comment appeler ça…
– Moi non plus…
– Si ça se reproduit qui nous dit que ce ne sera pas plus grave ? Tu ne te souviens de rien, alors ne me dis pas que j’ai tort de réagir ainsi.
Je le comprenais plus qu’il ne l’imaginait, mais je n’allais pas renoncer à aider David et Noah simplement à cause d’une amnésie temporaire.
– Ça va me revenir ne t’en fais pas. Tu es bien placé pour savoir que le cerveau est capricieux par moment.
– Si tu veux parler de ce qu’il m’est arrivé, je souffrais d’une commotion cérébrale, ce qui n’est pas ton cas.
Touchée.
– Oui enfin tu m’as comprise.
– Oui, mais on dirait qu’à l’inverse, toi, tu ne saisis pas ce que j’essaye de te faire comprendre.
– Écoutes Dorian, on va faire un marché, si je dois à nouveau me trouver dans la même situation que ce matin, je te promets de réfléchir à lever le pied.
J’espérais sincèrement que ça lui suffirait.
– Réfléchir à lever le pied ? Ce qui signifie dans ton langage, je continuerai jusqu’à découvrir le fin mot de l’histoire.
Il me connaissait un peu trop bien. Je lui ai pris la main et j’ai déposé ma tête sur son épaule. Il s’est légèrement détendu, et nous n’avons plus évoqué le sujet.

Sylvie Hubert vivait dans un petit appartement au dixième étage d’une tour qui en comptait quinze. Les portes de l’ascenseur étaient barrées par une chaîne où pendait une pancarte « En panne » et juste en dessous quelqu’un avait ajouté la mention « comme toujours ». La perspective de devoir gravir des dizaines de marches ne m’enchantait pas plus que Dorian, mais nous n’avions pas le choix.
La cage d’escalier en colimaçon donnait l’impression de tourner autour d’un serpent de béton. Très vite, j’en ai eu le tournis, et il nous restait encore six étages à monter. Dorian était passé le premier, et je sentais que pour lui aussi, ça commençait à faire beaucoup. Nous étions certes jeunes et en bonne santé, cela ne nous empêchait pas d’être à bout de souffle.
Arrivés sur le palier, la porte de l’appartement de madame Hubert se trouvait face à nous. Nous avons d’abord repris notre respiration, je me suis essuyée le front, et ensemble nous avons frappé.
Une femme d’une cinquantaine d’années nous a ouvert. Souriante et accueillante, ce qui a immédiatement confirmé ce que je pensais, elle n’était au courant de rien.
– Bonjour, madame Hubert, je suis Marie Rose Bailly et voici Dorian Anderson.
Ça semblait si formel, et en même temps c’était le cas, mais elle l’ignorait encore.
Elle nous a invités à entrer, nous a escortés jusqu’au petit salon sur la droite, et nous nous sommes installés pendant qu’elle nous servait un verre d’eau bien mérité.
– Vous êtes des amis de David ? Il n’est pas très bavard comme garçon.
– Oui, c’est exact.
Toutes les conversations que j’échangeais avec un membre de la famille des voix que j’entendais commençaient toutes par un mensonge. Petit, mais mensonge tout de même.
 – Je suis contente qu’il ait des amis, j’étais persuadée que c’était un solitaire.
Elle a continué à nous expliquer comment David paraissait secret, et à quel point il était renfermé sur lui-même.
 – Madame Hubert, est-ce que vous savez où est David actuellement ?
Elle a eu l’air surprise par ma question.
– Vous êtes ses amis n’est-ce pas ?
– Oui.
– Mais vous ignorez où il se trouve ?
Maintenant, elle semblait carrément méfiante.
 – Écoutez madame Hubert, on s’inquiète parce que cela fait un moment que nous n’avons pas eu de ses nouvelles, et nous nous disions que vous seriez sans doute en mesure de nous aider.
Mon plan de départ avait changé, je n’allais pas lui faire part de sa disparition de but en blanc. Sa méfiance à notre égard venait de choisir à ma place.
– Il est parti étudier à l’étranger, un échange, ou quelque chose comme ça, c’est bizarre qu’il ne vous ait rien dit.
– On a été pas mal pris avec les cours ces derniers temps.
Le deuxième mensonge. La liste allait s’étoffer, c’était une certitude.
– Votre ami ne parle pas beaucoup.
Elle lança un regard suspect à Dorian.
– Il fait également partie d’un échange entre universités, il vient d’Angleterre et son français laisse quelque peu à désirer. En revanche, il comprend très bien ce que nous disons.
Ma petite remarque sur son français médiocre a fait sourire Dorian, et la tante de David s’est légèrement détendue.
– Vous disiez qu’il est à l’étranger. Est-ce que vous savez où exactement ?
– Pas vraiment, nous n’avons pas ce genre de relation. Nous ne discutons pas beaucoup, vous savez. Il est là plus par obligation, que par plaisir.
Elle a détourné les yeux, puis elle a continué.
– David a perdu ses parents très jeunes, et je suis la seule qui s’est proposée pour l’accueillir. Sa mère était ma sœur après tout, je n’allais pas laisser ce petit garçon livré à lui-même. Il n’a jamais fait le deuil si vous voulez mon avis, et je ne l’en blâme pas, mais il n’a pas non plus réussi à développer de l’attachement pour moi.
Debout devant la fenêtre, nous l’avons vu s’essuyer le visage avec la manche de son gilet. J’ai eu de la peine.
– Alors, pour tout vous dire, nous sommes plus comme des colocataires, que comme une famille. J’ai appris à vivre avec.
Je l’ai laissé reprendre ses esprits.
– Je suis désolée si nous avons fait émerger des souvenirs douloureux, il ne nous a jamais dit tout ça.
– Ça ne m’étonne pas.
J’accumulais les mensonges, mais ils commençaient à faire leur preuve, madame Hubert semblait encline à me croire.
– Depuis combien de temps est-il parti ?
– Attendez voir que je réfléchisse… je pense que je l’ai noté sur le calendrier.
Elle s’est absentée un instant, Dorian a chuchoté.
– Tu vas devoir faire diversion.
– Pourquoi ?
– Elle ne sait rien, nous allons devoir trouver des indices tout seul.
– Oui, et qu’est-ce que tu comptes faire ?
– Tu vas lui parler, pendant que j’irai fouiller dans sa chambre.
Madame Hubert est revenue au moment où Dorian se levait, lui demandant avec son charmant accent, s’il pouvait utiliser ses toilettes.
– Il ne se débrouille pas si mal.
Quand il voulait quelque chose, il arrivait toujours à se faire comprendre.
J’ai suivi les consignes de Dorian, j’ai tenu la conversation jusqu’à ce qu’il réapparaisse, puis nous avons quitté l’appartement sans nous retourner.

 4

– Marie Rose, tu m’entends ? Mon corps flotte.
–…
– C’est glacial, mais c’est visqueux aussi.
–…
– Marie Rose ? Je ne suis pas sûr, mais je crois que le liquide… c’est du sang.
6
Mise en avant des Auto-édités / Chroniques d’une maman en détresse de Adèle Février
« Dernier message par Apogon le jeu. 29/09/2022 à 17:35 »
Chroniques d’une maman en détresse de Adèle Février



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À papy Henri, Aux amours de ma vie
 

24 mois


24 mois. 24 mois que ma vie a basculé. 24 mois que j’ai perdu tous mes repères, ma vie chouette et sympa avec mes enfants, ma famille, mes amis, mes collègues.
Ma vie aurait pu basculer suite à un accident de voiture, un AVC, un cancer ou la perte d’un proche. Non, ma vie a basculé à cause d’un virus que l’on nomme COVID 19 ou coronavirus. Ce virus de la mort, qui nous fait peur.
Quotidiennement, on voit des cercueils passer à la télé, des gens qui n’ont pas le droit à des obsèques et des adieux en famille, des hôpitaux qui implosent, des patients que l’on doit choisir à l’accueil des urgences, suivant leur état de santé, leur âge… on ne peut plus soigner tout le monde alors on fait des choix mais comment choisir qui a le droit de vivre ou pas, quelle vie a plus de valeur qu’une autre ?
C’est une hécatombe, « nous sommes en guerre » nous dit à plusieurs reprises, notre Président alors nous le croyons tous et nous avons peur, peur pour nous, pour nos enfants, pour nos parents, pour nos grands-parents. Nous n’avons plus le droit de nous embrasser, de nous faire des câlins, de nous serrer la main. Nous devenons sans nous en rendre compte des étrangers les uns envers les autres. Être proche de ses proches n’est plus permis, nous devons les protéger et cela passe par l’absence de contact physique.
 
Avez vous vu déjà vu une étude sur des bébés élevés en pouponnière et qui ne recevaient pas suffisamment d’attention, de regards, de proximité, de toucher, de câlins ? Ces bébés se laissaient dépérir, ne voulaient plus s’alimenter et certains finissaient par mourir. Est-ce cela qui nous attend ?
J’avoue que pour moi, c’est un peu ce qui s’est passé, j’ai eu parfois l’impression de me laisser glisser vers des ténèbres, vers la folie, tellement je me sentais à certains moments, délaissée et pourtant j’ai la chance d’avoir des enfants et un mari ainsi que des proches avec qui nous avons malgré tout, gardé le contact.
Mais les contacts physiques se font rares, certains n’osent plus s’approcher, on ne fait plus la bise qu’à de très rares personnes, on ne sait pas si on a le droit, si cela va embêter la personne en face alors, on ne s’approche plus. Ces contacts me manquent. Parfois, tout me pèse et j’aimerais me laisser partir moi aussi car ce n’est plus la vie que j’ai tant aimée.
À plusieurs reprises, je me suis dit que ma vie avait bien moins de valeur que celle d’un autre. Moi, je suis en bonne santé, je n’ai pas de comorbidité et malgré les risques infimes que je puisse avoir une forme grave du COVID, on me fait porter tout le poids de la culpabilité. Car, en contractant le virus, je rendrai forcément malade mes proches les plus fragiles et même des gens que je ne connais pas que je pourrais croiser dans la rue.
Nous sommes une semaine avant le 1er confinement, en vacances dans un endroit que l’on adore mais déjà, on se rend compte que tout est différent, le paradis s’éloigne. Les vacanciers sont beaucoup plus distants et à la télé, ça passe en boucle, des gens meurent par centaines.
Je me rappelle d’ailleurs, sur une aire d’autoroute, le regard jeté aux pauvres chinois qui passaient par là et qui étaient tenus responsables de cette horreur, moi aussi, je les regardais du coin de l’œil, je l’avoue. En tous cas, eux, avaient déjà leurs masques.
Le 1er cas de COVID en France a été décelé fin janvier 2020 (on apprendra ensuite que c’était finalement en décembre 2019 mais cela ne change pas grand-chose, à part que les frontières auraient peut-être dû être fermées dès les prémices de cette pandémie, bref, je plains surtout ce pauvre premier cas car il serait « vraisemblablement » à l’origine de tout ça).
Donc, une semaine avant le début de la fin, avec ma mère, nous recevons simultanément des mails disant qu’à l’EHPAD où réside mon grand-père, les visites sont annulées, les portes vont être fermées jusqu’à nouvel ordre… Et là, l’horreur commence vraiment à faire surface en moi. Ça y est, on y est, ça arrive chez nous et on va vivre la même chose que ce qu’on voit à la télé, dans les autres pays…
Ils m’ont volé 24 mois de vie. Mais surtout 24 mois de vie à passer avec mes enfants. Ces moments, je ne les rattraperai jamais. Ils ont grandi et notre vie a changé. Fini l’insouciance, la spontanéité, la liberté, le sport.
24 mois perdus avec mes proches. Là aussi, je ne les rattraperai jamais et j’ai même perdu des amis. Non, parce qu’ils sont décédés mais parce que nous n’avons plus la même vision de la vie. Les injonctions paradoxales successives du gouvernement et des scientifiques ont entamé notre amitié et même pour certains l’ont condamnée.
Pour la famille, c’est un peu le même schéma, des liens se sont défaits et même si nous restons soudés, plus rien ne sera jamais comme avant. Les rapports seront différents dans le sens où j’éviterai de dire ce que je pense sur certains sujets, pour ne pas compliquer les choses et permettre de garder les liens qui me tiennent à cœur.
Voici le processus qui m’a fait descendre aux enfers et basculer dans une vie qui ne ressemble plus à celle que j’avais si minutieusement construite jusque-là.
 

Le début de ma descente aux enfers


Jeudi 12 mars 2020 : allocution de notre président. Nous le pressentions puisque d’autres pays avaient franchi le pas comme l’Italie. Un confinement est décrété dès le lundi. Toutes les crèches, écoles, collèges, lycées, universités vont être fermés. Les rassemblements sont interdits, nous n’avons plus droit de voir nos proches, de sortir de chez nous à part pour des courses de première nécessité.
Je m’effondre devant la télé. Je n’y croyais pas jusqu’à présent mais là, notre Président nous dit que nous sommes en guerre. Allons-nous tous mourir ? Peut-être est-ce là nos derniers moments heureux en famille. Je me sens culpabilisée, nous avons eu le droit d’aller voter mais les personnes qui ont osé sortir dans un parc ou aller au restaurant pour la dernière fois sont montrées du doigt et jugées irresponsables.
Je vais coucher mes enfants et là mon deuxième pleure. Je ne peux le consoler, je pleure aussi. « Maman, pourquoi on nous empêche d’aller à l’école ? Qu’avons-nous fait de mal ? » « Rien mon chéri, c’est ce vilain virus, il faut nous en protéger mais ne t’inquiète pas, cela ne va pas durer longtemps. Tout rentrera rapidement dans l’ordre ».
Enfin c’est que j’essaie de me dire à moi aussi pour me convaincre. Il est inconsolable, ne comprend pas ce qui lui arrive, je suis dans le même état.
 
Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? Dans le nord, ils meurent par centaines, les soignants pleurent eux aussi. Ils ne peuvent plus soigner les patients, n’ont pas assez de matériels ni de moyens humains…
Pour prendre une telle mesure, c’est que l’heure est grave. Le danger est certain sinon, pourquoi le gouvernement aurait pris cette décision ? À ce moment-là, je n’ai aucun doute là-dessus même si je suis abasourdie par ce que je viens d’entendre. Nous sommes en danger de mort et des familles dans le nord ou l’est perdent des proches tous les jours, je ne veux pas que ça nous arrive. Donc, nous allons respecter les règles à la lettre.
Il faut l’avouer, ce premier confinement a été une parenthèse enchantée, au départ. Enfin, du temps pour nous, pour nos enfants, sans courir partout. Les deux premières semaines, la France s’est arrêtée nette de vivre. Mon mari était en congé garde d’enfants et moi, travaillant dans un établissement de soins mais dans les bureaux, je tournais avec mes deux autres collègues pour tenir une permanence le matin tous les 3 jours. Un vrai bonheur. Nous avions le temps de jouer avec nos enfants, de regarder des films. En plus, il faisait beau, c’était magique.
Puis il a fallu commencer à faire les devoirs à la maison, un peu moins magique d’un coup mais nous avons la chance d’avoir des enfants qui suivent bien donc, on ne se faisait pas trop de bile s’ils ne faisaient pas tout. C’était plutôt ludique et rigolo de faire des devoirs ainsi avec eux. Et surtout on avait le temps !
 
Mes angoisses ont commencé lorsque je me suis rendu compte que ma fille, au collège devait avoir un ordinateur constamment sous la main pour travailler. Impossible de faire autrement. Je me suis vue pleurer avec elle car son professeur de français lui donnait des textes à lire totalement incompréhensibles.
On était à bout, elle aurait eu besoin de son professeur pour lui expliquer mais au départ, rien n’avait été prévu, pas de visioconférence avec les profs, pas de possibilité d’avoir des explications en direct… en même temps, ils n’ont eu que trois jours pour s’y préparer, je ne les blâme pas.
Et puis pour les devoirs des garçons, il fallait aussi imprimer beaucoup de choses mais nos cartouches d’encre s’amenuisaient. Il a fallu donc se creuser la tête pour en trouver, faire une attestation pour aller chercher les cartouches en centre-ville…
J’ai alors pensé à tous ces gens qui n’avaient pas d’ordinateur chez eux, pas d’imprimante, pas d’argent pour racheter des cartouches…
Qui avaient plusieurs enfants d’âge différents, un vrai casse-tête pour pouvoir être disponible pour les devoirs de chacun d’eux.
Car les enfants sont extraordinaires… Autant ils peuvent rester devant la télé plusieurs heures sans bouger, autant devant leurs devoirs, on peut compter sur cinq minutes maximum d’attention si nous ne sommes pas à côté pour
 
leur rappeler ce qu’ils ont à faire. Comment donc faisaient ces personnes qui n’avaient pas tous les moyens que nous avions ?
Nous avons par ailleurs eu tout le loisir de jouer dans le jardin, la balançoire n’a jamais autant servi que pendant cette période, c’était tellement chouette ! Mais les enfants qui n’avaient pas de jardin, comment faisaient-ils ? Comment faisaient les parents pour gérer leurs débordements d’énergie ?
Car, moi, même avec un jardin, j’avoue que parfois, j’au- rais aimé être ailleurs que constamment avec mes enfants, à gérer leurs moments de folie et d’énervement où vous ne comprenez pas ce qui arrive à cet enfant qui était un ange il y a à peine cinq minutes !!!
Puis j’imaginais les enfants handicapés, avec des troubles du comportement par exemple qui, normalement sont pris en charge par des équipes pluridisciplinaires et formées, dans des centres spécialisés, comment pouvaient-ils rester enfermés ? Comment faisaient leurs parents pour calmer leurs crises, leurs angoisses, leurs colères ??
Je pensais aussi aux enfants qui mangeaient en temps normal à la cantine et pour qui c’était le seul repas conséquent de la journée. Avaient-ils assez à manger aujourd’hui ?? Des enfants dont les parents ne portaient pas autant d’attention que je porte aux miens et qui grâce à l’école avaient un espace pour souffler un peu. Comment vivaient ces enfants ?
 
Étaient-ils maltraités ? Je m’imaginais, des enfants frappés, mal nourris, insultés…
J’ai alors commencé à y penser régulièrement au cours de la journée puis cela m’a empêché de dormir. Ça tournait en boucle dans ma tête.
Car même si j’avais tout ce qu’il me fallait à la maison pour gérer au mieux ce confinement (grande maison, chambre pour chaque enfant, grand espace de vie, jardin…), j’avoue avoir craqué plus d’une fois et hurlé sur les miens car j’étais à bout, j’avais besoin d’espace, de me retrouver uniquement avec mon mari pour ne serait-ce que discuter entre adultes ou récupérer notre espace de vie. Donc comment faisaient les autres parents pour gérer ça ? C’était atroce pour moi, d’imaginer toutes ces situations où des enfants pouvaient être en danger.
Tout comme pour les femmes victimes de violence. Je les imaginais chez elles, livrées en pâture à leur bourreau sans porte de sortie.
Cela devenait invivable pour moi, je pleurais beaucoup, ne supportais plus, d’imaginer que des gens pouvaient souffrir ainsi.
Puis, je pensais à toutes les personnes vivant seules ou à plusieurs dans de tout petits appartements. Comment faisaient-elles pour supporter cet enfermement entre 4 murs puisque moi, malgré tout ce que j’avais, je commençais à sérieusement le vivre mal ?
Je pensais à mon grand-père enfermé dans sa chambre de la maison de retraite et ça me rendait malade ainsi qu’à ma mère, seule chez elle, habitant trop loin pour venir juste nous faire un petit coucou au fond du jardin.
Dans ma tête je n’arrêtais pas de me dire que ce confinement allait déclencher des dommages collatéraux irréversibles pour notre société, amener beaucoup de souffrance, des TOC (troubles obsessionnels du comportement) chez les enfants… Je commençais à sérieusement me poser des questions existentielles et cela me rendait très malheureuse. Et pourtant, j’avais tout pour être heureuse, qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ??
Notre vie était néanmoins rythmée par des moments sympas, les apéros en visioconférence, les jeux avec les enfants, « Koh-lanta », rendez-vous incontournable du vendredi qui est resté aujourd’hui, notre soirée familiale par excellence. On peut dire que cette émission de télévision a été notre antidépresseur de ce premier confinement, ça et le ménage, ma maison n’a jamais été aussi propre !!!!!
Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus la même mais je ne me doutais pas que plus rien ne serait jamais comme avant, j’avais encore beaucoup d’espoir.
7
Résumé :

Yan est flic à la police judiciaire de Lille. Depuis quelque temps, un "passager clandestin" s’est invité dans sa vie :  "l’Araignée", c’est le surnom qu’elle lui a donné.
Alors que Yan traque l’auteur du meurtre d’un journaliste connu pour ses reportages à sensation, elle n’a pas d’autre choix que de composer avec son "invisible ennemie" : insidieuse, omniprésente, l’Araignée tisse sa toile, cuisante morsure dans ses chairs survenant n’importe où, n’importe quand…
En parallèle, Brath, son collègue, enquête sur la mort étrange d’un homme retrouvé décapité, assis au volant de sa voiture, la tête reposant sur la banquette arrière.
En équilibre sur un fil, Yan ne baisse pas les bras, avance sur son chemin de douleurs au risque de se perdre… définitivement.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance, et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman À la quatrième fort énigmatique.
Bien qu’il s’agisse de son 4e roman, c’est la première fois que je lis un format long de cette auteure, même si j’avais découvert sa plume grâce a un concours de nouvelles il y a de ça quelques années.

Ici, nous découvrons Yan, une femme flic de la PJ de Lille qui doit enquêter sur le meurtre d'un journaliste retrouvé battu à mort et retrouvé noyé dans sa baignoire.
Dans le même temps, son collègue Brath est chargé d’une autre enquête bien étrange ; deux suicidés par décapitation. Comment peut-on arriver a de telles extrémités ?
Les premières pages  avalées, le ton est donné, les questions taraudent notre esprit surchauffé.
Deux enquêtes, deux scènes de crime différentes. Y aurait-il un lien possible entre ces deux affaires d’apparence distinctes ?
Lesquels, et pour quelles raisons ?
Pour l'experte en criminologie et son partenaire Mika surnommé Granulé, une vengeance serait la cause la plus plausible. Des investigations vont être menées, et la vie de l'ex grand reporter creusée avec attention.
D’ailleurs, qui aurait pu commettre un crime si brutal ? Un inconnu ou quelqu’un de l’entourage ?
Quant à  la seconde équipe composée de Barthélémy, dit Brath, et son partenaire Michel, là encore, les premières impressions ne sont pas forcément les bonnes.
Faux suicides, véritables meurtres ?
Et si la vérité était ailleurs, là où on ne l’attend pas ?
Tout comme nos personnages, nous voici plongés, enferrés, happés au cœur de ces histoires où s’entremêlent deux intrigues originales, passionnantes mais terrifiantes, avec pour toile de fond, la souffrance féminine et la dépression, le harcèlement, la manipulation mentale et ses dérives perverses.
Sans fioriture, dans des scènes parfois crues est difficiles, mais sans que le gore ne soit utilisé à des fins spectaculaires, nous voici embarqués aux côtés de nos policiers afin d’investiguer au plus près ces deux affaires. Le temps de cette lecture, nous allons avoir la chance de pouvoir rentrer dans la peau d’un flic de PJ, comprendre comment tout se déroule de l’intérieur, et je dois dire que ça a été un pur bonheur.
Effectivement, ici rien ne nous est dissimulé : les constatations, les témoignages, les autopsies avec le médecin légiste, les débriefs et les PV, sans oublier les rapports avec la hiérarchie, l'institution judiciaire et le procureur…
Et même si nous connaissons le suspect du journaliste bien avant la fin du roman, le plus savoureux a justement été d’assister au déroulé, de suivre la manière dont l’équipe va arriver à le coincer.
En parallèle des enquêtes, les personnages ne sont également pas en reste. Tous sont bien campés, ont une psychologie propre fort bien fouillée ; rien n'est laissé au hasard. Même les méchants ont leur passage d’introspection personnel, permettant ainsi de comprendre leurs pensées, leurs motivations.
Les liens au sein de l’équipe apportent également encore plus de profondeur. J’ai particulièrement apprécié le côté humain et compatissant, la compréhension et la bienveillance des uns envers les autres, ce, en restant professionnels, alors que l’atrocité habite leur quotidien.
 Mais ce qui m’a le plus touchée, c’est le secret de Yan. La jeune femme doit en effet faire face à la présence invisible et insidieuse de celle qu'elle a surnommé "l'Araignée". Une maladie fragilisante, dévorante, handicapante, trop peu décrite dans les romans.
Alors si en apparence elle parait forte, arrive à faire bonne figure tout en effectuant son travail consciencieusement, c’est sans compter d’affreuses douleurs qui la ronge peu à peu de l’intérieur. Ainsi, sans laisser transparaître la moindre faiblesse autant devant ses coéquipiers qu’à sa hiérarchie, la voilà contrainte d’ingurgiter un nombre incalculable d’anti-douleurs pour atténuer la progression de la maladie et apaiser ces horribles souffrances.
Mais pourra-t-elle cacher longtemps cette "araignée" qui la détruit inexorablement ?
Pourra-t-elle élucider le meurtre de ce grand reporter alors qu’elle devra livrer un combat sur elle-même bien plus puissant ?
Et si les pièges n’étaient pas ceux que l’on croit ?
 Grâce à une plume fluide et directe, nerveuse et percutante, les pages se tournent à toute allure. Les chapitres sont efficaces, bien rythmés ; on veut savoir, connaître le fin mot de cette histoire. Les rebondissements sont nombreux, pimentant le récit, jusqu’à une fin en apothéose.
Il faut souligner que son travail de policière et ses solides connaissances du terrain transparaissent à chaque paragraphe, rendant l’immersion plus que totale.
Les thèmes abordés sont également intéressants, forts et puissants, et donnent à réfléchir : l’horreur de la maladie sur le quotidien, le journalisme d'investigation et l’étique qui s’y rattache, la manipulation mentale, les dérives sectaires, l’hypnose et enfin l’homophobie.
Mais le plus émouvant, c’est que nous ressentons en filigrane le vécu personnel de l’auteure, donnant à ce roman une vision particulière et permettant une identification massive au personnage de Yan.
D’ailleurs, qui va gagner : la maladie ou l’enquête ?
À vous de le découvrir en ouvrant ce roman !
Vous l’aurez compris, j’ai particulièrement aimé ce roman singulier et profond. Plus qu’une envie désormais ; pouvoir lire les autres romans de cette auteure 😋
Alors, si vous aimez les thrillers haletants et addictifs, la plongée au plus près des enquêtes, une réelle profondeur des personnages, mais surtout quant la maladie s’invite pour jouer l’un des rôles principaux, ce roman est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture 👌🏻

Ma note :

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Mise en avant des Auto-édités / Une vie d'artistes de Alexandre Page
« Dernier message par Apogon le jeu. 15/09/2022 à 17:33 »
Une vie d'artistes de Alexandre Page



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-I-

     Un jour, un écrivaillon est venu me trouver pour me demander s’il pouvait raconter mon histoire ou, plus exactement, notre histoire. Il avait trente ans et pas l’air de manger à sa faim. Il faut dire que c’était moins un génie incompris qu’un médiocre feuilletoniste. J’aurai l’occasion de détailler plus tard notre rencontre et la raison de mes propos inamicaux à son égard, mais je peux déjà confesser ma faute : je lui ai répondu « oui ». Il m’a alors demandé où il devait commencer son récit et quel avait été l’élément qui avait conduit à nos mésaventures. J’ai longuement réfléchi et je lui ai affirmé que tout cela avait commencé le jour où j’étais entré dans l’atelier de Clémence. C’était un excellent début pour un roman, un début romanesque. À cette époque, je croyais vraiment que c’était la genèse des péripéties, tant bonnes que mauvaises, qui ont suivi. En ce temps, si j’avais pris la plume à la place de cet écrivaillon, sûrement aurais-je choisi ce même point de départ, ou alors ma première rencontre avec Clémence. Oui, cela aurait pu éclaircir mieux encore certaines zones d’ombre. Enfin, à cette époque j’aurais précipitamment fait débuter cette histoire à Clémence, mais ça aurait été une erreur, car son origine remontait en fait à quelques jours plus tôt, les derniers d’une vie dont ils allaient acter le crépuscule. J’ignorais alors qu’ils m’en préparaient une nouvelle, bien meilleure que la période très problématique que je traversais. À dire vrai, sans la prompte arrivée de Clémence, mon histoire aurait pu tenir en une phrase : « Il quitta son appartement, un soir, d’un pas décidé, pour aller se jeter dans les eaux noires de la Seine qui l’engloutirent sitôt dans leurs abîmes opaques. » Il est malheureux de songer que ce genre de récits, dont les auteurs jadis faisaient des drames en cinq actes, composent de nos jours des listes invraisemblables à la rubrique « faits divers » de nos journaux. Je ne regrette pas que mon histoire se soit finalement déroulée autrement, et que je puisse vous la raconter moi-même.
En effet, si elle a déjà été racontée par Joseph Guignoux — cet écrivaillon qui depuis est retombé dans l’oubli —, je tenais à en donner ma propre version. Mon intention est de rétablir certains faits, de dire à la postérité ce qui s’est réellement passé et surtout de débuter cette histoire au bon endroit, au bon moment, à l’instant fatidique où croyant que ma vie se dérobait à moi-même, elle entrait en vérité dans sa renaissance. Aussi, ce n’est pas avec Clémence que je vais entamer mon récit, mais avec Gabrielle. Une femme, les histoires débutent souvent avec des femmes quand ce ne sont pas elles qui les terminent, et d’ailleurs, Gabrielle en a terminé une pour en commencer une autre. Il faut dire que Gabrielle était une femme d’exception, une figure mémorable qu’on aimerait aimer sans avoir à la détester, qu’on aimerait détester sans avoir à l’aimer, ce qui était impossible et lui a fait jouer si fréquemment le premier rôle dans la vie de ses amants, même les plus passagers. Gabrielle n’était bien sûr pas son vrai nom, elle l’avait choisi comme un hommage à Gabrielle d’Estrées, une autre rousse et une autre amie des hommes ! Gabrielle était de cette génération de demi-mondaines qui préféraient les noms des favorites royales à toutes les Léda, Cleïa, Gaïa et Ophelia de l’Antiquité qui avaient essaimé au milieu du siècle. Il y avait un côté moins classique, moins pompeux, ou peut-être les jeunes femmes du demi-monde moderne n’étaient-elles plus assez cultivées en lettres latines et grecques pour s’accaparer ce genre d’identités. Il est vrai qu’à la fin des années 1870, le demi-monde avait bien changé. Sans recevoir le niveau d’une éducation bourgeoise, de simples filles des classes laborieuses pouvaient apprendre assez pour devenir ambitieuses à condition d’être très belles, et avec de la volonté, faire leur nid au-dessus du commun. C’était ainsi que s’était « faite » Gabrielle qui avait commencé à quinze ans comme vendeuse dans une boutique de chapeaux avant de creuser son sillon au bras d’hommes judicieusement choisis. Elle avait su mettre à profit son mystérieux charme de rousse, mais elle avait deviné très tôt qu’un bel esprit était nécessaire pour s’élever, et elle avait durement travaillé pour cela. Elle aimait le dire, elle aimait dire qu’elle s’était élevée, quand dans cette classe de femmes il est si facile de choir. Je l’avais rencontrée pour la première fois lorsque j’étais encore un peintre en gloire, un jeune peintre prometteur avec le sou en poche, la notoriété parisienne et l’avenir doré. Elle appartenait à ces trophées que la bonne fortune m’avait fait acquérir à un âge indécent, mais en vérité, et comme j’allais bientôt le constater, ces femmes nous acquiert plus que nous les acquérons. Elle était devenue ma maîtresse, j’étais devenu l’un de ses amants. Nous étions trois chanceux, je ne l’ignorais pas, mais j’espérais bien être parmi tous son amant de cœur. Ces femmes-là ont toujours un amant de cœur, celui auquel elles pardonnent les déboires financiers, les cadeaux trop modestes, à qui, parfois même, elles acceptent de prêter de l’argent. Les artistes sont souvent des amants de cœur, car ils font rêver les femmes, font d’elles leur muse, leur apportent la célébrité, mais le sou va et vient très vite dans leur poche. J’en étais la preuve vivante. J’espérais être cet amant chanceux, mais Gabrielle était issue de la classe laborieuse, elle connaissait la valeur de l’argent et c’était son art de l’économie qui l’avait faite libre. Je ne sais pas si elle avait un amant de cœur, et tout du moins, ce n’était pas moi.
Un jour, le jour où commence cette histoire, je me rendis chez elle, à son appartement cossu rue de l’Odéon, dans ce quartier de La Madeleine qui était encore un temple du demi-monde. Nous étions à la fin du mois de novembre et Paris avait rarement été aussi grise que ce jour-là. Le ciel était laiteux et se reflétait dans les pavés mouillés d’une averse de la veille qui promettait de se transformer en neige à la prochaine incartade. Les femmes avaient déjà sorti leurs robes de lourdes étoffes, la bourrette et la neigeuse étaient à la mode, et la chenille « chenillait » sur le bleu marine et les nuances de loutre. Les rues auraient pu être plus tristes encore si la fraîcheur de l’air n’avait donné sous les voilettes de belles couleurs aux joues, et si les vendeurs de marrons chauds n’avaient apporté le sourire aux enfants qui se plaisaient à se brûler les doigts en cherchant la chair dorée des fruits sous l’enveloppe brune. L’ambiance de l’hiver était bien là, et c’était la tristesse de l’automne finissant qui se mêlait à celle, plus joyeuse, de la nouvelle saison qui venait avec un peu d’avance.
Arrivé rue de l’Odéon, je descendis devant l’immeuble qui abritait les appartements de Gabrielle. Elle aurait pu avoir mieux avenue de Villiers ou au Trocadéro, avec les horizontales , mais elle était économe et avait gardé cet appartement qui seyait à ce trait de son caractère. Un salut à la concierge qui me connaissait bien, une ascension bondissante et néanmoins un peu inquiète dans l’escalier jusqu’au premier étage, porte de gauche, et me voilà sonnant avec un inconfort qui ne m’était pas habituel. En vérité, c’était la première fois que je me présentais à Gabrielle sans un sou, sans un cadeau, et je n’ignorais pas que cela susciterait chez elle des interrogations que mes talents de « séduiseur » ne suffiraient peut-être pas à dissiper. J’avais d’ailleurs l’attention de m’en expliquer et j’avais prévu à cet effet une défense que j’espérais satisfaisante pour passer la tempête jusqu’à ce que la fortune m’aidât à me refaire. Je sonnai donc, et comme de coutume, ce fut Jeanne qui vint m’ouvrir. Jeanne était la bonne de Gabrielle, une femme lumineuse, au moins autant que sa maîtresse. Elle se devait d’être charmante de frimousse et de conversation, puisqu’elle était censée rendre l’attente des nombreux visiteurs de sa maîtresse moins pénible. Elle savait faire cela très bien, et quoiqu’elle ne fût plus niaise depuis longtemps malgré sa jeunesse, elle prenait encore la garance aux joues qui lui donnait une candeur délicieuse :
— Gabrielle est-elle ici et est-elle libre, Mademoiselle Jeanne ? dis-je en insistant sur le « mademoiselle » qui garantissait toujours un sourire de la jeune bonne et un accueil plus chaleureux qu’en ne le disant pas.
— Vous êtes bien matinal, Monsieur Philéas, me répondit-elle. Madame s’habille. Venez au salon, je vais la prévenir.
Jeanne me conduisit au salon puis m’abandonna au milieu de cette pièce rocaille, sorte de lupanar Louis XV décoré de gravures et de tableaux où les jeunes filles soulevaient leurs jupes sur des escarpolettes, où les billets doux se glissaient dans les corsages et où les couchers des mariés n’avaient rien d’innocent. Puis il y avait une bonbonnière toujours pleine de sucreries. « Pour l’haleine », se plaisait à dire Gabrielle aux hommes qui s’interrogeaient sur cette tentation enfantine ainsi exposée aux visiteurs. J’en avais déjà attendu des heures ici, surveillé par toutes ces nymphes du Grand Siècle. Si elles avaient été vivantes, je les aurais sûrement toutes appelées par leurs petits noms à force de familiarité. Mais ce jour-là, je n’attendis pas très longtemps. Gabrielle me fit cette bonté et parut devant moi dans une toilette nouvelle, une robe verte à passementerie qui, bien entendu, ne se fermait pas au milieu comme les robes de « tout le monde », mais sur le côté, de façon à offrir une ligne gracieuse et originale. C’était bien Gabrielle et son souci du détail mignard qui avait fait d’elle plus qu’une demi-mondaine, un paon adulé des modes parisiennes. Elle me tendit la main, je lui baisai, un peu maladroitement en effleurant sa peau si douce du bout des lèvres. Comme de coutume, elle embaumait l’eau de Cologne Grand Cordon, le « parfum pudique », un surnom qui amusait follement Gabrielle mais qu’elle n’avait connu que bien après en avoir fait sa fragrance fétiche. Les salutations faites, le thé en préparation, les petits biscuits avancés à côté des bonbons par une Jeanne gambadante, et voilà Gabrielle me reprochant de ne pas l’avoir visitée depuis trop longtemps :
— Est-ce donc que tu peins une nouvelle grande œuvre ? me demanda-t-elle avec une pointe d’ironie.
— Je ne ferai jamais plus grande œuvre que ton portrait ! lui répondis-je subtilement en lui rappelant que l’effigie qui trônait au-dessus de son lit et qui contemplait si fréquemment ses ébats était un de mes cadeaux un jour que je m’étais déjà retrouvé la bourse vide.
— Vois-tu, continua-t-elle, c’est bien que tu sois venu. Tu es le premier à découvrir ma nouvelle robe. Qu’en penses-tu ? C’est une Madame Duboys. Ses toilettes d’automne sont les plus originales. Elle est originale, n’est-ce pas ?
Elle était originale, assurément, et tant la forme que la couleur convenaient à merveille au teint de Gabrielle et à sa flamboyante chevelure qui la distinguait toujours au milieu du commun. Je lui servis tous les compliments qu’elle attendait, me disant que cela faciliterait ma confession à venir :
— Tes mots me vont droit au cœur, répondit-elle, souriant d’un sourire sincère mais qui dissimulait une suite. Elle ne tarda pas à venir, et elle reprit :
— Tes mots me vont droit au cœur, mais tu vois, sur ce cœur, j’aimerais un petit ornement. Il me manque une broche, une broche charmante et… justement, j’en ai vu une place Vendôme dans une boutique… Elle est en émeraude, elle irait parfaitement avec cette robe, avec mes cheveux et trouverait belle place sur mon sein.
— Allons, la coupai-je, ce sein est parfait, pourquoi veux-tu le parer de joyaux qui ne le valent pas ?!
J’espérais me sortir de cette ornière où m’entraînait Gabrielle, mais elle était maline et m’y plongea davantage encore :
— Alors, puisqu’elle ne vaut pas mon sein, peut-être pourrais-tu me l’offrir ? Tu comprends que si tu ne me l’offres pas, il te sera plus difficile de t’offrir mon sein.
Je me trouvais devant l’abîme :
— Eh bien… Ce n’est pas que je ne voudrais pas mais… Les temps sont durs ! On ne reconnaît plus le génie, les grands artistes sont condamnés à la mendicité et…
— Ta bourse est donc vide, à nouveau ! Tu as encore préféré le jeu à mes charmes ! me lança Gabrielle sur un ton sentencieux, car elle prenait la chose pour un affront.
Je ne pouvais lui cacher la vérité. J’avais englouti mes rares argents dans un club mondain où j’avais mes habitudes ; trop d’habitudes. Je n’avais pas les mêmes vertus économes qu’elle :
— Oui, elle est vide, et c’est ce que j’étais venu te dire. Le cadeau du mois dernier, ces lorgnettes de théâtre…
— Jumelles !
— Jumelles ! Ces jumelles de théâtre en nacre, elles m’ont coûté fort cher. Je n’ai qu’une main pour peindre, je ne peux pas…
— Tu me mentirais en plus et tu me ferais porter le chapeau ! Tu dilapides ton argent aux cartes et dans les paris et c’est la femme que tu accuses ! Goujat que tu es !
Elle n’avait pas tort :
— Je pense que le mois prochain, les choses iront mieux. Je peux faire ton portrait si tu veux, comme la dernière fois ?
— Eh bien non, Philéas Chasselat, tu as déjà fait mon portrait et c’est d’une émeraude dont j’ai besoin. Puisque tu ne peux pas m’offrir mon émeraude, alors je ne t’offrirai pas mon lit. Si tu me crois trop exigeante, tu n’as qu’à aller voir La Boulotte ou La Bossue, les rues en sont pleines et elles ne te demanderont qu’un sou, s’il te reste encore ça !
— Mais Gabrielle, nous nous connaissons depuis longtemps, je pensais être… je pensais être ton amant de cœur, celui à qui tu pardonnes les moments difficiles.
— Je t’ai connu au sommet de ta gloire, je t’ai déjà pardonné trop de fois, et il vient un temps pour une femme où elle doit choisir entre la passion et la raison, et si je choisissais continuellement la passion, je finirais consumée et je te recevrais dans une de ces maisons où s’entassent des créatures hommasses et scrofuleuses.
— N’exagères-tu pas, je te demande une grâce d’un mois ?
— Et le mois prochain tu m’imploreras à nouveau, et le suivant, car tu ne peins plus que des croûtes et que tu dépenses avec inconséquence ce qu’elles te rapportent ! Vois-tu, je sais ce que c’est d’avoir un bol d’eau chaude pour tout repas, et j’ai mes limites avec les gens inconséquents qui dilapident leurs argents plutôt que de faire plaisir aux gens qu’ils prétendent aimer. Adieu Philéas ! Si cela peut te soulager, tu me manqueras quand même un peu. Mais n’oublie pas, si tu veux me revoir, tâche d’avoir mon émeraude !
Sur ces mots, et alors que Jeanne amenait tout juste le thé, elle lui demanda de me raccompagner sans plus de démonstration. J’espérais au moins qu’elle se retournerait en me voyant partir, mais elle n’en fit rien et ce fut Jeanne qui me souffla quelques mots réconfortants et déposa sur ma joue un baiser en guise de consolation avant de me fermer, pour un temps qui s’annonçait fort long, la porte de Gabrielle.
Je restai un peu interdit, encore sous le choc de cette entrevue désastreuse avec Gabrielle. La porte se ferma sur un dernier sourire de la jeune bonne et je me retrouvais là, sur le palier, bien nigaud et de plus en plus conscient d’être un funambule sur son fil à l’approche de la tempête. Ma vie n’était qu’au début de ses aléas tumultueux.
 

-II-


     Cette rupture malheureuse avec Gabrielle n’était en effet que le prologue de ma déchéance à venir. L’ancien Philéas Chasselat, le jeune artiste plein de promesses, celui qui avait vendu une Bataille de Valmy à l’État pour cinq mille francs et séduit la presse assez pour prendre le surnom de « jeune Meissonier »  n’existait plus, et quelqu’un qui aurait vu le nouveau dans son appartement à demi-vide se serait probablement demandé comment, en quelques années, l’homme à qui l’on prédisait déjà la Légion d’honneur et l’Institut comme couronne de gloire avait pu plonger dans une semi-indigence et voir ses lauriers se faner si vite. Fané, le terme convenait parfaitement à ma situation, j’étais une plante vigoureuse prématurément fanée après avoir trop abusé de ses forces ou plutôt pour avoir trop goûté aux fruits de ses efforts. Quand on est jeune, ambitieux, mais sans argent ni relation et que l’on veut se tailler une place dans une société qui nous fait rêver, alors seul le travail acharné peut nous y conduire. Une fois que l’on est rendu, l’effort a été si grand que l’on profite, qu’on use et abuse, et à moins d’avoir la raison de Gabrielle, on se brûle vite et la déchéance guette. La gloire et l’argent m’avaient mené dans tous les clubs mondains de la ville, avaient pendu à mon bras une coûteuse maîtresse en vue et j’avais perdu l’inspiration. C’est le souci du créateur lorsqu’il change. Il crée dans un contexte, avec un sentiment, un esprit particulier, et quand ce contexte évolue et l’homme avec, la machinerie parfaitement huilée de la création se grippe et l’inspiration s’en va. La main est toujours là, mais le génie étouffe et il ne sort du pinceau qu’une bouillie infâme qui n’illusionne pas même son créateur et le désespère, et en le désespérant, lui rend encore plus douloureux l’acte créatif. Il préfère oublier ses déboires dans les bras d’une femme, dans le jeu, dans les mondanités où on le sollicite à tout va, mais il omet qu’il n’est pas de cette haute société qu’il fréquente, qu’il reste un besogneux, un artiste auprès du beau monde fortuné et oisif auquel il n’appartient que par un fil qui peut vite se couper. L’argent se tarit, la gloire s’éloigne, de nouveaux jeunes artistes surgissent avec leurs propres promesses et font oublier les prometteurs d’hier qui n’ont jamais tenu les leurs. Les clubs vous ferment leurs portes, la presse vous oublie, on ne vous fait plus crédit dans les restaurants chics, le prix du billet d’une pièce de théâtre vous donne des sueurs froides et celle qui frissonnait dans vos bras en vous répétant des « je t’aime » enfiévrés vous répudie, car elle préfère le métal froid de l’argent à la douceur de vos lèvres. C’est là le destin de beaucoup d’artistes arrivés, et si aujourd’hui j’admets volontiers m’être sabordé moi-même, avoir cédé avec une aisance déconcertante aux sirènes de l’oisiveté et du confort soudainement acquis, à l’époque, je jugeais être victime de la jalousie des pontifes du Salon, mécontents de voir un jeune créateur leur tailler des croupières ; victime des journalistes médiocres, sans goût, envoyés au Salon de peinture pour donner leur avis lorsque la veille ils le donnaient sur le Salon de l’agriculture ; victime d’une classe d’aristocrates prétentieux qui ne voyaient pas d’un bon œil un intrus parmi eux. Le succès rend aveugle et la déchéance rend paranoïaque.
Quand Gabrielle m’a assené son soufflet, je croyais avoir atteint le fond du gouffre. Je l’espérais en supposant que je pourrais redevenir assez inconnu, insignifiant, pour retrouver mon inspiration et remonter à la surface. C’est dans les épreuves et les difficultés que se fondent les grandes œuvres, mais en vérité, je n’aspirais plus à la peinture que l’on exigeait de moi. Je m’étais fait connaître comme peintre militaire, celui des exploits révolutionnaires qui étaient très demandés dans les années 1870 et plaisaient beaucoup à la frange républicaine. Les Suisses de l’Ancien Régime et les gardes de la Convention n’avaient aucun secret pour moi. Maintenant, la mode avait évolué, on voulait des grognards de Napoléon, des hussards à la Murat et des grenadiers de la Vieille Garde, mais sans le sang et sans la poudre ou seulement la poudre de riz. On voulait des soldats, mais pour les mettre dans des salons bourgeois, des soldats dans leurs beaux uniformes flamboyants, si possible un bouquet à la main pour séduire une dame. On voulait des soldats avec pour champ de bataille le Jardin des Tuileries ou celui du Luxembourg. Oh, je ne dis pas qu’au Salon de peinture et sculpture  on n’encensait plus les grandes batailles de jadis, mais je n’avais plus la volonté d’y exposer mes œuvres. L’inspiration, l’énergie et l’envie me manquaient pour ça. Alors, depuis ma disgrâce, je me contentais de peindre de petits tableautins militaires pour un marchand, rue de Choiseul, qui, observateur rigoureux de la célèbre règle des marchands de tableaux, « acheter à moindre prix et vendre très cher », ne m’enrichissait guère. À sa décharge, je ne produisais pas beaucoup, car je n’avais aucun entrain à peindre en série ces misérables croûtes ennuyeuses et si mièvres qu’elles auraient paru sucrées dans une chambre de jeune fille. Je les produisais sans entrain et sans génie et je n’étais plus grand-chose. Les lauriers jaunis ne font plus de bonnes sauces, et j’avais encore de la chance d’avoir la confiance d’un marchand assez généreux pour me débarrasser de ces affreux tableautins qu’il plaçait à des clients du monde entier. Je savais que les Américains en raffolaient et lui achetaient à des prix considérables. J’aurais sûrement pu les lui vendre plus cher, mais j’avais trop honte de mes peinturlures. Je peignais mécaniquement ces militaires en goguette au bras d’Incroyables, et en dépit de mes efforts, je n’arrivais à peindre rien d’autre. J’étais un automate, la main allait mais le Génie de la composition, la Muse de l’inspiration, eux, n’étaient plus là et tout ce que j’ambitionnais devenait cendres et s’évanouissait. Ma célébrité fondait, ma bourse se vidait, je redevenais l’homme que j’avais été jadis, mais l’envie d’art, elle, ne revenait pas.
Pour être honnête, tout n’était pas encore redevenu comme avant, car je m’accrochais déraisonnablement à mon appartement, boulevard des Capucines. C’était un bel appartement qu’accompagnait un atelier lumineux comme il se doit et que j’avais choisi comme écrin à ma gloire future, comme matrice à la genèse des chefs-d’œuvre de ma maturité. J’aimais cet endroit, j’aimais ces murs même si je n’en étais que locataire, j’aimais le quartier où j’avais mes habitudes, mais si je me retrouvais dans les difficultés financières, ce n’était pas seulement parce que je jouais et perdais trop souvent ni parce que Gabrielle me suçait jusqu’à la moelle, mais à cause de ce Panthéon dans lequel je n’accouchais que de souris. Il me coûtait les yeux de la tête et je n’y accomplissais rien de grand, rien de glorieux, rien qui pût satisfaire à son entretien et au paiement régulier du loyer. Je n’ose dire le prix, mais il était de ceux qu’on ne peut acquitter qu’à la condition d’être en mesure d’offrir une émeraude à son amante quand elle en réclame une. Autant dire que je n’étais plus dans cette disposition, et que cela faisait déjà plusieurs mois que je payais mon loyer en vidant mon appartement de ce qui en constituait le mobilier. J’avais commencé par me débarrasser de mes artefacts d’uniformes, d’armes, de militaria. Je n’avais plus besoin de ça pour peindre mes militaires tant les moindres boutons de chemise étaient ancrés dans mon esprit. Puis j’avais vendu mes copies d’antiques, lesquelles ne m’avaient jamais vraiment servi mais faisaient le sérieux d’un atelier d’artiste. Petit à petit, mon appartement s’était libéré des encombrants, et à présent il ne restait plus que deux chaises sur six autour de la grande table du salon. Ma chambre avait des airs de cellule de chartreux ironiquement lovée parmi les ors et les moulures de l’architecture palatiale.
Il ne me restait plus grand-chose, et cependant, il y avait ce bon Anicet qui demeurait à mes côtés et tentait, tant bien que mal, de donner une allure chaleureuse et point trop misérable à ce qui subsistait. Il essayait de me dissimuler ce qu’il avait vendu la veille pour équilibrer les comptes qui ne l’étaient jamais puisque je dépensais beaucoup trop. Je l’avais engagé en même temps que je m’étais installé dans cet appartement et l’enthousiasme d’être au service d’un artiste l’avait porté dans un premier temps. Je l’avais même fait poser avec quelques uniformes, car il avait bien la tête et la carrure d’un militaire, puis à mes côtés, il avait vécu ma disgrâce sans me faire faux bond. Pourtant, il ne touchait plus les appointements de ses débuts, mais en voyant autour de lui, il comprenait que ce n’était pas par avarice de ma part, alors il l’acceptait et espérait sûrement que l’inspiration me visiterait à nouveau, et avec elle, ses gages. Je le croyais, mais ce jour où je revenais dépité de chez Gabrielle, non sans avoir fait quelques détours pour oublier notre triste entrevue, j’avais encore assez de clairvoyance et je connaissais assez bien Anicet pour constater que lui aussi était préoccupé. Il manifesta le désir de m’entretenir d’un sujet important, mais j’étais tout à mes propres tourments, et imaginant qu’il voulait me parler de dettes en souffrance et de la nécessité de vendre quelque chose, je lui demandai de m’en parler plus tard :
— Nous verrons cela demain, si tu veux bien. Porte-moi plutôt un cognac s’il nous en reste, je n’ai pas la tête à autre chose qu’à boire et m’endormir si je le peux pour oublier cette maudite journée !
Je lui répondis cela, en substance, et il n’insista pas, me gratifiant d’un simple « Très bien Monsieur » qui ne pouvait pas me laisser deviner la teneur de ce qu’il voulait me confier. Le soir même, j’avais oublié tout ça, d’autant qu’Anicet avait eu l’amabilité de ne pas essayer de me le rappeler en ce jour si pénible pour moi, mais ce n’était que partie remise ainsi que l’on dit.
9
Mise en avant des Auto-édités / Conditionnel de P.M Lorenz
« Dernier message par Apogon le jeu. 01/09/2022 à 17:55 »
Conditionnel de P.M Lorenz



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Le Jeune 1.1
   
   Il tourna sa casquette, sur sa gauche, pour se protéger du soleil. Un soleil insoutenable, comme tous les jours à cette heure, lorsqu’il rentrait chez lui, après le boulot. Les éclats d'argent sur la mer lui interdisaient de regarder à gauche, sous peine d'être ébloui, d'être aveuglé. Entre lui et l’océan, le boulevard Lancastel, une deux fois trois voies longeant le littoral dionysien. Heureusement, pour atténuer ces éclats d’argent.
… Il me faut des lunettes solaires...
   Il se faisait cette remarque tous les jours, au même endroit. Une remarque qu’il oublierait dans quelques minutes, lorsqu’il tournerait à droite dans la rue de la Mer. La rue que les habitants de son quartier appelaient la rue de la Merde. Une fois dans cette rue, il se sentirait surveillé, épié, chassé. Des sensations trop présentes, trop persistantes pour penser à des lunettes solaires.
   Un bruit d’accélérateur retentit sur sa gauche, à moins de deux mètres de lui, sur la route. Une fumée l’entoura juste après, entra par ses narines. L’odeur était dégueulasse, un mélange d’essence et de suie. Il bloqua sa respiration, instinctivement. Le temps de faire deux pas, de sortir de ce nuage, de retrouver un air moins pollué.
   Il s’y était fait, à force, s’était habitué à ces odeurs de pot d’échappement. Normal, trois ans qu’il empruntait cet itinéraire, tous les jours. Le boulevard Lancastel était un axe principal de Saint-Denis, était presque toujours encombré, infectait chaque jour un peu plus l'air. Mais cette odeur de pot d’échappement valait mille fois mieux que celles de zamal  et de pisse qui empestaient Lapoudrière.
   ― Tu as été payé ?
   Il tourna la tête, sur sa gauche, légèrement. Malgré les éclats d’argent.
Mily était là, à ses côtés, apparue dont on ne sait où. Comme elle le faisait toujours, depuis un an. Aujourd’hui, elle portait un chemisier blanc, un jean noir. Des vêtements qu’il voyait souvent sur elle.
… Peut-être même tous les jours…
   Mily fixait l’enveloppe. Celle qu’il tenait dans ses mains. Une enveloppe bondée, remplie de billets de cinquante euros. Vingt-cinq billets de cinquante euros. Pas besoin de compter pour le savoir. Il ne manquait jamais un billet dans les enveloppes que lui donnaient Léon.
   Il sourit. Obligé. On souriait toujours à Mily.
   ― Avec deux jours d’avance.
   ― Ça te fait combien, maintenant ?
   Un rapide calcul mental. Les chiffres qu’il avait dans le tableau de son vieil ordi additionnés à ces mille cinq cents euros.
   ― Si je ne dépense rien de cette enveloppe, quarante-deux mille trois cents.
   ― Ben voilà, les quarante mille sont dépassés...
   Il s’arrêta, un moment. À cause de la réflexion de Mily. Une réflexion insouciante, spontanée, comme Mily en faisait toujours. Son regard se porta sur le ciel, au loin, sur l’horizon urbain. Un ciel bleu, parsemé de quelques nuages blancs, ou presque.
… Elle a raison...
   Il avait atteint les quarante mille euros d’économie, son projet initial. Le but secret qu’il s’était fixé après son embauche à la station, il y avait trois ans. Il venait alors de fêter ses quinze ans, avait emménagé à Lapoudrière depuis quelques semaines seulement. Maman ne travaillait pas encore, l'argent manquait, et le peu que gagnait Maman repartait pour Pépé, immédiatement. Il était venu à la station par hasard, pour une baguette, ou un paquet de cigarette pour Maman. Léon était à la caisse, l’avait regardé de haut en bas, lui avait expliqué qu’il venait de reprendre la gérance, qu’il cherchait de nouvelles têtes pour y travailler. Léon lui avait proposé mille cinq cents euros net par mois. Au black. Mille cinq cents euros qu’il n’aurait pas à déclarer, pas imposables, qui ne supprimeraient pas les futures allocations de Maman. Il avait dit oui à Léon. Tout de suite. Mille cinq cents euros à quinze ans, c’était un bon départ dans la vie. Il s’était tout de suite fixé les quarante mille euros d’économie. Le prix d’un petit studio. Pour lui, pour Maman. Un studio en dehors de Lapoudrière, de ce quartier horrible. Et puis, petit à petit, Maman avait disparu de cet objectif, de sa vision. A peine six mois plus tard. Mily l’y avait remplacée.
… Le projet initial…
   Le projet n’avait plus de sens aujourd’hui. Un rêve de plus englouti à Lapoudrière, par Lapoudrière. Un de plus.
   ― Je l’avais oublié.
   Mily se remit en marche. Sans se préoccuper de sa réponse.
   ― Ne t’arrête pas comme ça, tu vas être en retard.
   Il regarda sa montre. Une montre digitale verte, au contour en plastique, la moins chère du Mercado. Quatorze heures dix-huit. Mily avait raison. Toujours. Il devait être à l’hôpital à seize heures, devait se remettre en route, suivre Mily. Mais il resta planté là, à la regarder s’éloigner doucement, à admirer sa beauté, à contempler sa présence.
   ― Qu’est-ce qui t’est arrivé, Mily ?
   Les mots avaient été jetés dans un souffle. Un souffle de désespoir. Mily continua à avancer, sans faire attention à lui. Encore. Elle ne répondrait pas à cette question, n’y répondait jamais.
   Une file de voitures passa à côté de lui, à toute vitesse. Leur souffle le poussa en avant, l’obligea à se remettre en route.
   Il suivit Mily sur quelques dizaines de mètres, la rattrapa après avoir traversé la rue, devant la borne. Celle de la « rue des Aglets ».
   Mily s'était arrêtée, devant cette borne. Le boulevard Lancastel continuait tout droit, menait au second accès de Lapoudrière, à la rue de la Merde, la rue qu’il empruntait habituellement pour rentrer chez lui. Plus loin, au fil du boulevard Lancastel, d’autres quartiers de Saint-Denis, le Chaudron, Sainte-Clotilde, le Moufia. Des quartiers qu’il enviait, qui valaient mille fois Lapoudrière.
   Il s’arrêta à moins d’un mètre de Mily, observa la borne « rue des Aglets ». Longtemps. Une borne en pierre, d’un orange délavé, surmontée d’une plaque bleue. Il manquait la lettre « g » au mot Aglets. Ses yeux se levèrent vers cette rue. Une longue ligne droite au milieu des maisons de ville dégueulasses.
   Mily ne s'était pas arrêtée là par hasard. Elle lui passait un message, lui montrait le chemin à suivre.
   Son regard resta bloqué sur la rue. Une rue qu’il connaissait bien, presque par cœur. Combien de fois l’avait-il déjà empruntée ? Mille fois ? Peut-être, oui. Mais cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas posé les pieds.
…Un an… Plus ou moins…
   Il tourna la tête vers Mily, brièvement, revint à la rue ensuite, souffla.
   Sa main gauche monta, se posa sur sa nuque, à la base de son cou. Ses doigts passèrent sur sa cicatrice. Un petit renflement de chair, de peau fripée. Un geste qu’il avait pris l’habitude de réaliser, depuis son enfance, depuis que Maman lui répétait qu’il valait mieux avoir des remords que des regrets. Son index passa sur les contours de sa cicatrice, remonta ensuite, de trois centimètres.
… A trois centimètres près...
   Sa vie tenait dans ces trois centimètres. Maman le lui avait dit. Un accident, lorsqu’il était petit, trop petit pour qu’il s’en rappelle. Trois centimètres plus haut, il aurait été mort, sur le coup.
   Depuis que Maman le lui avait dit, il avait pris ce geste, ce tic. Il le faisait toujours avant de prendre des décisions importantes, pour se donner l’élan nécessaire, pour se donner du courage, pour avoir plus de remords que de regrets.
   Oui, aujourd’hui, il emprunterait cette rue, aurait enfin des réponses. Aujourd’hui marquerait la fin du silence, de l’indifférence. Oui, Aujourd’hui...
… Allez…
   Il quitta le boulevard Lancastel, obliqua vers la rue des Aglets. Le bruit des pas de Mily arriva de derrière lui. Elle le suivait.
   ― Tu vas voir ton grand-père ?
   Il se retourna. Brusquement. Mily souriait. Un sourire espiègle, un sourire de celle qui savait qu'elle avait dit une connerie. Ce sourire l'obligea à lui pardonner. Ce sourire l’obligeait toujours à lui pardonner.
… Qu’il crève…
   Il pivota à nouveau. Sans rien répondre. Mily connaissait la situation, parfaitement, le taquinait souvent avec ça.
   La maison de Pépé était là, sur sa droite, de l’autre côté de la rue. La peinture verte du portail s'écaillait, de plus en plus, la courette continuait de se remplir de déchets. Malgré son accident. La maison ressemblait à son occupant, vieille, ridée, sur le point de s’écrouler. Elle était dégueulasse, sentait l’huile de friture rance, puait les cadavres de rongeurs en décomposition. Une maison qui empestait la mort.
   Maman avait grandi ici, dans cette maison, avait fini par la fuir. Lui y était venu quelques fois. Jamais il n’y retournerait.
   Il passa la maison du vieux con, s’en éloigna. Ses yeux se posèrent sur d’autres maisons de la rue. Toutes horribles. Certaines plus que d’autres. Mais aussi horribles qu’elles furent, la rue baignait dans une atmosphère particulière. Une atmosphère de presque liberté, de quasi-quiétude. Une atmosphère figée dans le temps. L’un des rares endroits de Lapoudrière où vous pouviez ressentir cette impression. Rien à voir avec le centre du quartier, sur sa gauche, derrière ces immeubles immondes, rien à voir avec là où il habitait. Là-bas, au milieu de ces immeubles, le stress vous effrayait, l’anxiété vous empêchait de respirer. Il connaissait la raison de cette atmosphère particulière ici, dans cette rue, l’avait suffisamment parcourue pour comprendre. La rue des Aglets était la limite ouest de Lapoudrière. Après cette rue, la liberté. Totale, complète. La liberté de côtoyer des gens normaux, la liberté de réussir sa vie sans s’attirer critiques ou jalousies, la liberté d’être heureux sans devoir s’excuser de l’être.
   ―Tu vas chez moi ?
   Il se retourna, encore, s’arrêta, obligé. À cause de l'expression figée sur le visage de Mily. Une expression d'effroi. Ou presque.
   ― Je dois savoir Mily.
   Mily étira légèrement son cou, jeta un regard vers l’extrémité de la rue, dans son dos à lui. Elle regardait sa maison, il en était sûr.
   ― Il va te jeter.
   Il le savait. Pertinemment. On l'avait jeté tant et tant de fois. Mais il ne pouvait plus s’arrêter. Plus maintenant que le courage d’y aller lui était venu, plus maintenant que sa main avait touché sa cicatrice. Il ne pouvait plus supporter de ne pas savoir ce qui était arrivé.
   ― Je dois savoir…
   ― Que cela t’apportera-t-il ? On ne peut pas changer le passé.
   Il le savait. Ça aussi. Depuis l’âge de onze ans. Depuis qu’il avait lu le livre d’Agnès Latin, l’année de son prix Nobel de médecine, l’année où Agnès Latin était devenue son modèle.
   Son regard se perdit dans celui de Mily. Un instant. Le temps de l’apprécier, de s’imprégner de sa douceur, le temps de le graver dans sa mémoire.
… C’est peut-être la dernière fois…
   ― Je dois savoir, Mily… Après-demain, ça fera un an. Un an passé à poser des questions, à chercher des réponses. Un an à me faire ignorer, à me faire insulter.
   Mily cassa le regard, les épaules tombantes, les lèvres pincées. Elle avança vers chez elle. Résignée, le pas lourd. Il la suivit. En silence.
   Cent mètres. Environ. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Mily s’arrêta la première, pivota sur sa droite. Il fit le même mouvement.
   La maison de Mily était en face. Une de ces maisons qui paraissaient moins horribles que les autres. Peinture refaite sur la façade, sur le portail, courette pleine de pots de fleurs entretenues, mais carcasse de voiture rouillée dans un coin du jardin.
   ― Tu es sûr de toi ?
   Beaucoup moins qu’il y avait cent mètres. Encore moins qu’il y avait un kilomètre. Mais il le ferait. Pour lui. Et pour Mily.
   Il hocha la tête, doucement.
   ― Si tu le fais, je ne viendrai plus te voir.
   Il souffla.
   ― Si je ne le fais pas, à quoi cela servirait-il que tu viennes ?
   Mily ne répondit rien, semblait accepter la fatalité de la situation. Il se tourna vers elle. Si elle ne venait plus, s'ils ne se voyaient plus, il devait le lui dire. Maintenant.
   ― Mily… Je…
   Mily leva la main. Pour l’interrompre. Un geste bref, sec. Elle s'y attendait, savait qu'il voulait le lui avouer.
   ― Il est trop tard, Joshua.
   Il s'enfonça dans ses prunelles. Elle avait raison. Toujours. Il aurait dû le lui dire trois ans auparavant. Juste après leur quatrième ou cinquième rencontre. Il aurait pu le lui dire aussi après, à leur dixième ou à leur vingtième. Les occasions n'avaient pas manqué. Il y en avait eu, tellement.
… Toutes gaspillées...
   ― Mily…
   ― Tu aurais dû me le dire avant... Bien avant.
   Un grincement agressa ses oreilles, l'obligea à en rechercher la source. Un simple regard suffit. Une porte s’ouvrait, de l’autre côté de la rue. Celle de la maison de Mily. Un homme sortit. La cinquantaine, torse nu, ventripotent, vieux short de foot jaune et gris sur les fesses.
   Monsieur Cousin, le père de Mily.
   Monsieur Cousin s’immobilisa sur le pas de son entrée, dès qu’il le vit. Son visage changea dans la seconde. Son front se froissa, ses yeux se rapprochèrent, sa bouche rapetissa. La même expression que monsieur Cousin affichait toujours quand il le voyait, depuis un an. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé. Ça se comprenait. Pour Monsieur Cousin, il n'était qu'un jeune qui tournait autour de sa fille, qu'un jeune du centre de Lapoudrière. Monsieur Cousin ne l’avait jamais aimé, l’aimait encore moins depuis un an.
   Il resta figé, lui aussi, tétanisé. Monsieur Cousin avait cette carrure imposante qu’on distinguait de loin, avait cet air sévère hérité d’une éducation traditionnelle. Cette éducation traditionnelle se moquait de l'empathie, interdisait de se mettre à la place de l’autre. À ce moment précis, rien ne comptait plus que son sentiment à lui.
   Monsieur Cousin se retourna, disparut dans sa maison. Précipitamment.
   Il sentit l’oxygène remplir à nouveau ses poumons, alimenter à nouveau son cœur.
   ― Je le fais pour toi Mily.
   Les aboiements de chiens l'entourèrent, les musiques dans les barres d’immeubles derrière lui l'encerclèrent. Et rien d’autre. Il tourna sa tête à gauche. Là où Mily se trouvait. Là où Mily se trouvait encore trois secondes plus tôt.
   Il n’y avait plus personne.
… Elle est partie…
   Pour de bon, peut-être. Il ne la verrait plus. Cette Mily qui l'accompagnait tous les jours à la sortie du travail, cette Mily avec qui il discutait comme si de rien n’était. Cette Mily qui n’existait que dans sa tête.
… Allez…
   Une profonde respiration. Deux. Trois.
   Il traversa la rue, s’arrêta au portail de Monsieur Cousin. Il attendit, quelques secondes, immobile, pétrifié. Les réponses se trouvaient juste derrière ce portail, juste à l’intérieur de cette maison, juste à quelques mètres de lui.
… Allez…
   Une profonde respiration. Encore. Pour engranger le courage nécessaire, pour se donner l’élan dont il avait besoin. Ici, pas de sonnette, pas de clochette. Il fallait crier, à la manière des anciens, et espérer qu'on l'entende de l'intérieur. Il ouvrit la bouche, s’apprêta à solliciter Monsieur Cousin. Il ouvrit la bouche, les mots se coincèrent dans sa gorge.
   Monsieur Cousin sortit au même moment, les yeux tombants, les joues mouillées. Un visage marqué par la tristesse, des mains crispées de colère. Des mains crispées sur le canon d’un fusil. Un canon de fusil levé, droit, fier. Un canon de fusil braqué sur lui.
   Monsieur Cousin fit deux pas, entre les pots de fleurs, à côté de la carcasse de voiture.
   ― Casse-toi !
   Sa respiration se bloqua, ses muscles se paralysèrent.
   ― C’est de ta faute, putain !!!
   Les mots sortaient, tremblants, enveloppés de tristesse. Une tristesse infinie. Une tristesse qui ne trahissait qu’une certitude absolue.
― C’est de ta faute!!! 

L'adulte 1.1

   Le feu. Toujours. Il l'avait réveillé. La sensation arpentait encore chaque recoin de son corps, brûlait sa chair, irritait ses narines.
   Son crâne lui faisait mal. Atrocement. L'esprit refusait d'obéir, ne se rappelait plus de rien. De rien, sauf du feu. De rien, sauf des cris.
   Ses yeux s'ouvrirent. Péniblement. Le flou. Tout autour. Il souleva la tête. Difficilement. De la bave avait coulé sur sa joue. Sa main l'essuya. Une bave dégueulasse, pâteuse, gluante. Sa main ne fit que s'en cochonner encore plus le visage.
… Saloperie...
   Ses yeux clignèrent, firent la mise au point. Un peu. Pas suffisamment pour distinguer où il se trouvait. Juste assez pour remarquer le carrelage. Sous son corps.
Il reconnaîtrait ces carreaux immondes n'importe où.
   Il était allongé par terre. Dans son studio.
   La netteté revint. Totalement. Oui, c'était bien son studio, à Choisy, près de Paris. Et oui, c'était bien de la bave sur le carrelage, partout sur sa joue.
   Un haut le cœur le traversa. Toute cette bave, cette odeur...
… Dégueul...
   Trop tard.
   Il vomit, là, le visage à quelques centimètres du sol. Des éclaboussures de dégueulis lui revinrent dans la gueule. Il avait vomi de la bile, l'estomac était vide, rien d’autre à dégueuler. L'acidité lui enflamma le gosier, l'odeur de pourri lui envahit les narines. Vomir était déjà désagréable, vomir du suc gastrique l'était plus encore.
   Il cracha. Dans son vomi. Pour faire disparaître ce goût acide et âcre de sa bouche. Le goût resta. Évidemment. Les choses les moins bonnes s'incrustaient toujours le plus.
   Il força sur ses mains, se mit assis. La tête lui tournait. Il se serait bien laissé retomber. S'il n'y avait pas eu ce vomi frais sur le sol.
   Ses yeux balayèrent son studio. Une bouteille de whisky était allongée par terre, un peu plus loin, près du clic-clac, la moitié de la boisson répandue sur le carrelage, dans une large flaque.
   Le goût de l'alcool lui revint en bouche, l'odeur au nez.
   Un haut le cœur. À nouveau. Le spasme le secoua. Il ouvrit la bouche. Encore. Rien ne sortit. Plus assez de bile à déverser.
… Ça explique mon état...
   Il avait dû passer la soirée à boire. Sans doute même. Son estomac n'était pas vide finalement, et ce n'était pas seulement de la bile qu'il avait vomi.
   Une petite poubelle en acier près de la bouteille de whisky attira son regard. Voilà pourquoi il avait bu. A cause de ce qui se trouvait dedans.
   Il se leva. Laborieusement. Encore des étourdissements. Un rot le surprit, l'acidité nauséabonde suivit. Une fois de plus.
   Il fit un pas. Sur sa droite, vers le couloir, vers la salle de bain. Un pas maladroit.
   Il faillit tomber, se rattrapa au mur. Avoir un petit studio avait du bon. Finalement. Rien n'était trop éloigné pour se rattraper. Surtout avec une gueule de bois.
   Un pas. Un autre. Les pas les plus difficiles de sa vie.
… Plus jamais...
   L'alcool aidait à oublier. Mais bon dieu que c'était dégueulasse. Dégueulasse à boire. Plus encore à vomir. L'alcool aidait à oublier. À oublier qu'on était un raté, à oublier ces chiffres qui ne collaient pas. Ces putains de chiffres. L'alcool aidait à oublier, oui. Momentanément. Puis on s'en rappelait, terriblement, douloureusement.
   La salle de bain. Enfin.
   Il s'accrocha au lavabo, enfouit à moitié sa tête sous le robinet, ouvrit l'eau. Elle coulait, sur son crâne, sur sa nuque, ruisselait sur ses yeux, sur ses joues. Il la sentit sur sa cicatrice, derrière sa tête, en haut du cou. L'eau coulait, à la manière d'un bain de jouvence. Il sentait cette fraîcheur raviver chaque neurone engourdi par l'alcool, faciliter chaque connexion endormie de son cerveau. Il tourna la tête, avala l'eau, rinça cette bouche fétide, nettoya ses yeux pleins de merde.
… Du mucus...
   Du mucus qui aidait à nettoyer les yeux pendant la nuit. Un mucus mélangé à des cellules mortes et une larme. L'homme appelait de la merde un phénomène naturel pour nettoyer les yeux. L'homme était con, guidé par l'ignorance. Depuis la nuit des temps. Et lui était le plus con. Sans doute.
   Il s'épongea le visage. La serviette sentait le mélange de transpiration et de moisi. Depuis combien de temps s'essuyait-il avec celle-là ? Trop, sans doute.
   Voilà qui était mieux. Beaucoup mieux. Son foie n'avait pas fini de traiter tout cet alcool ingurgité, prendrait encore plusieurs heures pour le faire. Mais au moins, là, tout de suite, il se sentait mieux.
   Son poignet se leva. Un réflexe, dicté par le temps. Le temps qui lui manquait, toujours. Il regarda sa montre. Sans bave, sans vomi. Une montre à cinq mille dollars, bracelet cuir, cadran à aiguille incrusté de diamants, mécanisme à quartz. Un vestige d'une autre époque.
   Les aiguilles indiquaient cinq heures dix-huit.
   Il était tôt. Le RER C de sept heures pouvait encore être pris. Après s'être douché, s'être préparé, avoir nettoyé ce vomi. Il serait à Paris, dans le Xe, à sept heures trente. Isa serait encore là.
… Pour dix minutes seulement…
   Elle serait là, physiquement. Mais elle ne lui adresserait pas la parole, ne le regarderait même pas.
… À quoi bon... ?
   Mauvaise idée. Encore, toujours. Comme à chaque fois qu'il pensait à Isa.
   Il revint au salon. La flaque de vomi l'assaillit. De nouveau.
   En face de lui, le coin cuisine. Un évier, une plaque électrique. Basique. Il attrapa la moitié de cigarette près de la plaque, la mit à sa bouche. Le goût du tabac froid s'incrusta sur son palais, chassa un peu plus celui du vomi. Un regard circulaire à la pièce. Les allumettes étaient sur le clic-clac, à l'autre bout du studio. Il vérifia les extincteurs sous l'évier, comme avant chaque cigarette. Les cinq étaient là.
   Il n'en revenait toujours pas d'avoir réussi à se mettre à fumer avec ces images tous les soirs, ces cauchemars de feu toutes les nuits.
… L'ironie de la vie...
   La porte du placard se referma.
   Il fit trois pas, s'assit sur le canapé, prit la boîte d'allumette, la secoua. Encore un réflexe. Un réflexe de fumeur, de stressé. La boite était pleine. Ou presque.
   Il regarda la petite poubelle en acier juste devant lui. Une pile de papier en débordait. Cent cinquante ou deux cents feuilles. Deux ans et demi de sa vie s'y trouvait. Deux ans et demi d'espoir perdu.
   Son bras se tendit. Au maximum. Son dos se courba. Jusqu'à lui couper le souffle. Il attrapa la bouteille de whisky par terre, retira la cigarette de sa bouche, la remplaça par le goulot de la bouteille.
   L'alcool coula dans son gosier. Aussi dégueulasse que la veille. Peut-être plus.
… CH3CH2OH...
   La composition chimique de l'éthanol, l'alcool qu'on buvait tous. Ça, il ne l'avait pas oublié, ne l'oublierait jamais.
   Il posa la bouteille, craqua une allumette, alluma la demi-cigarette. Il tira une longue bouffée. Une bouffée rassurante. Le docteur Laurent Maillot lui avait dit que ce qui calmait le plus dans la cigarette, c'était cette respiration profonde. Le doc le lui avait dit la première fois qu'il avait essayé d'arrêter. "Pour arrêter de fumer, il suffisait d'enlever la cigarette, de garder cette respiration".
… Qu'il vienne essayer lui... Un non fumeur qui explique comment arrêter...
   La minuscule flamme brûlait toujours le minuscule bois.
   Il expira, rejeta un nuage de fumée, lança l'allumette. Vers la poubelle.
Raté.
Il craqua une nouvelle, le feu s’éteignit, craqua encore une autre. Dans la poubelle. Il attendit. Rien. Une nouvelle allumette. Dans la poubelle. Toujours rien.
   La fumée de la cigarette envahit le studio. Peu à peu. Bouffée après bouffée. À mesure que la cigarette rapetissait. Il avala une nouvelle rasade d'alcool, grimaça. Encore plus dégueulasse.
   Il se leva, versa le reste de la bouteille dans la poubelle. Sur ces maudites feuilles. Il se rassit.
   Une nouvelle bouffée. Plus longue, plus profonde, plus rassurante.
… Maillot a peut-être raison...
   Il bloqua sa respiration, retira sa cigarette. Un rouge incandescent consumait le tabac, la nicotine, le goudron, le papier. Il relâcha la fumée, lança la cigarette. Dans la poubelle, lancé réussi.
   Le feu prit. Instantanément.
   L'extincteur l'appela. Immédiatement. Machinalement. Il se retint, attendrait le prochain appel. Juste avant que la peur ne se transforme en panique.
   Les flammes jaillirent. Le papier brûlait, faisait un parfait combustible. Avec ces flammes, plus de deux ans de sa vie, plus de deux ans d'espoir, partaient en fumée. Avait-il eu tort ? Tort de tout changer, du jour au lendemain, tort d'embarquer Isa avec lui ? Il avait été si haut avant, était si bas aujourd'hui.
   Et il devait tout recommencer. Encore. Tout recommencer, pour Mily. 

Le vieux 1.1

   Le soleil était doux, calme. Un soleil de matin d'hiver. Un soleil qui vous donnait du courage, qui vous procurait un élan nécessaire pour changer le monde. Le soleil éclairait un ciel bleu. Un bleu apaisant, abaissant toutes vos barrières. Du blanc tachetait ce bleu, somnolait, ici et là dans ce ciel. Des nuages. Certains denses, opaques, d'autres fins, égrainés. Tous reposants.
   Des nuages totalement blancs. Tous. Sauf un. Là-bas, celui de droite, sans forme distincte. Un nuage blanc marquée d'une ombre noire. Une petite ombre. Un avion, immobile. L'ombre n'avançait pas sur ce fond blanc, l'avion ne se déplaçait pas dans ce ciel bleu.
   La caresse arriva ensuite. Une caresse infinie, une douceur posée sur son visage. Délicatement. Une douceur obligeant à déposer les armes, à cesser de lutter. La douceur d'une brise figée, d'un souffle immobile.
   Il la ressentait. Cette sensation qu'il ne connaissait pas encore, qu'il pensait ne jamais connaître. Il la ressentait. Enfin. La liberté. Une liberté où rien ne pouvait vous arriver, où rien ne pouvait vous atteindre. La liberté où vous étiez seul à décider. Sans aucune contrainte, sans personne pour vous aiguiller, pour vous diriger.
   Les musiques s'élevèrent soudain, haut dans le ciel. Du R'n'B, du rap, du zouk. Il apprenait à les connaître. Elles prônaient la vie, plus que tout, donnaient l'impression d'exister, d'avoir une destinée. Elles poussaient à danser, à extérioriser, interdisaient la réflexion, bannissaient l'introspection. Elles enivraient l'esprit, travestissaient la réalité.
   Des voix se mélangeaient aux musiques. Non, pas des voix, des cris. Des femmes engueulaient des enfants. Des hommes engueulaient des femmes. Des cris enveloppés de frustration, où l'on déversait son incapacité à diriger sa vie sur les autres, sur les plus faibles que soi.
   Une fumée, à gauche. Une colonne noire essayait d'atteindre le bleu du ciel, de le souiller. Une fumée funeste, éparse. Rien de naturel, on ne trouvait pas ce genre de fumée dans la nature. L'odeur l'accompagna, rapidement. Une odeur de pneus brûlés, de plastiques incinérés. Une odeur de feu, pas loin. Un feu de poubelle, sans doute. Ou un incendie de bâtiment. Tout aussi probable. Surtout ici.
   Un immeuble lui faisait face, obstruait sa vision. En partie. Un immeuble massif, inerte. Un immeuble pitoyable. Les peintures s'effritaient, par plaques. Les murs se fissuraient. Les fissures se transformaient en entailles.
   Lapoudrière, toujours la même, ne changerait jamais. Il était là, dans son quartier. À nouveau. Là où tout avait commencé, après tout ce qu'il avait fait. Il était au bon endroit, au bon moment. Pour être heureux.
   Son cœur se souleva. Tout à coup. Pour la première fois. Un cœur fragile, faible. Un cœur pas encore endurci, qui n'en avait pas eu le temps. Les nuages bougèrent, le vent souffla, la fumée monta.
   Des visages apparurent. À la fenêtre de l'immeuble, en face de lui. Des visages sans contour compréhensible.
   Les traits s'affinèrent rapidement, devinrent plus singuliers.
   Il reconnut un des deux visages. Le seul qu'il connaisse vraiment. Le seul qu'il connaisse par cœur.
   Maman.
   Un visage encore juvénile, comme il ne le lui avait jamais connu. Des traits encore souples, arrondis. Un visage qui repoussait la vieillesse, un visage qui n'avait pas peur du temps à venir. Maman était là. Encore, toujours. À la fenêtre, bouche grande ouverte. Son visage était crispé, déformé. Elle poussait un cri, un cri strident. Ce cri lui faisait du bien, le remplissait de bien être.
   Le bon endroit, le bon moment.
   À côté d'elle, un homme. Le regard hébété, niais, vide. Vide de tout. De pensées, d'intelligence, de sentiments. Un homme qu'il n'avait jamais vu, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait pas envie de connaître. Un homme au visage moins jeune, au visage plus tracassé, au visage plus marqué par la vie. Non, au visage plus marqué par sa vie.
   Le visage de Maman rapetissait, celui de l'homme s'évanouissait. Il s'éloignait, volait. Avec une liberté plus grande encore. Une liberté absolue. Cette liberté où vous étiez maître de vous, maître de votre destin. Celle où vous saviez que plus rien ne pouvait vous arriver, ne pouvait vous toucher. Quoi qu'il advienne.
   Sa vue se brouilla. Subitement. Il ne distingua plus rien, ne comprit plus les sons qui l'entouraient, les odeurs qui l'enveloppaient.
   Il ne resta que la voix. Une voix fébrile, usée. Elle venait de partout et de nulle part à la fois, parlait dans une langue étrangère, dans une langue qu'il comprenait malgré tout.
   « Tu sais ce que tu dois faire ». 

Maman 1.1

   Les articles passaient, les uns après les autres, toujours les mêmes, ou presque. Des articles à bas prix, au niveau du sol dans les rayons.
   Les bips s’enchaînaient. Comme les "bonjour", les "merci", les "au revoir", les "bonne journée". De huit heures trente à dix-sept heures trente. Quarante heures par semaine. Quarante heures payées trente-cinq, payées au salaire minimum. L'extrême minimum.
… Je ne le ferai pas toute ma vie...
   Non. Jamais. Une vie à faire ce métier ne serait pas une vie. Trois mois seulement et elle en avait déjà marre. L’enthousiasme du début avait disparu, derrière la monotonie de la tâche, obstrué par sa pénibilité.
   Mais c'était un travail, avec un salaire. Un premier pas pour s'en sortir enfin, pour arrêter de s'apitoyer sur son sort. S’en sortir… Son vœu le plus cher, depuis qu'elle s'était rendue compte de sa vie pauvre, misérable.
   Elle se le rappelait parfaitement, de ce jour où elle avait ouvert les yeux. Elle se le rappelait très bien. Un samedi, le jour de ses treize ans. Elle avait été invitée par Caroline, chez Caroline, dans sa grande maison. Une maison de riche. Avec une grande chambre et une salle de jeu attenante, un grand jardin et une piscine éblouissante. Elle avait adoré cet anniversaire, ce temps passé avec ses amies, à parler garçons, sexe, à essayer des vêtements, à se maquiller. Elles avaient fini par manger son gâteau d'anniversaire, dans la chambre, en dansant sur Saga Africa du beau Yannick Noah, en chantant Désenchantée de la mystérieuse Mylène Farmer. Son plus bel anniversaire. Assurément.
   L'anniversaire avait pris fin trop vite à son goût. Vers seize heures trente.
   Les parents de Caroline l'avaient raccompagnée chez elle, rue des Aglets, Lapoudrière. Dans leur grosse voiture. C'est là qu'elle avait pris sa misère en pleine face, au moment précis où elle était descendue de la voiture.
   Elle avait posé les yeux sur sa maison. Une vieille maison de ville, collée à d'autres vieilles maisons de ville. Chacune d'entre elles était une honte. Ensemble, bien pire. Toutes avaient un jardin minuscule aux herbes brûlées par le soleil. Dans son jardin à elle, pas beaucoup d'herbes desséchées. Papa n'en laissait pas l'espace, utilisait les deux tiers de la surface pour y faire dormir son bordel. Des ferrailles trouvées dans les dépôts d'ordures sauvages, principalement, ou retrouvées en bord de mer, parfois. « Ça peut toujours servir », qu'il disait à Maman à chaque nouvelle trouvaille. Ça ne servait jamais. Évidemment.
   Elle avait laissé les parents de Caroline faire demi-tour, s'éloigner. Loin. La voiture faisait tâche dans la rue. Trop belle, trop neuve, pas assez bruyante. Elle avait laissé la voiture tourner à droite sur le boulevard Lancastel. Après seulement, elle était rentrée chez elle, avait poussé le petit portail, avait eu de la vieille peinture caillée plein les mains. Tout lui avait alors paru fade. Sans couleur, sans chaleur. Non, plus que ça. Tout lui avait paru sale. Immonde, presque. Comme les photos d'Afrique que son professeur d'Histoire-Géo passait en longueur de cours.
   C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision. Celle de refuser cette vie. La vie de ses parents, des habitants de la rue, de tous les habitants de Lapoudrière. C'est ce jour-là qu'elle avait pris la décision de refuser cette vie, par tous les moyens.
   Elle n'avait jamais été bonne à l'école. Toujours dans les derniers de la classe au primaire, encore moins haut au collège. Elle aurait pu être parmi les meilleures. Elle comprenait les leçons, mais n'avait pas envie d'apprendre, préférait la télé, la radio, les magazines. Et Papa ne l'aidait pas pour l’école. Trop occupé à farfouiller les dépôts sauvages. Maman non plus ne se souciait pas de ça. Trop de ménage, de repas, de télé-novelas. Trop enracinée dans ce mode de vie volé à Mémé.
   Ce ne serait pas grâce à l'école qu'elle s'en sortirait. Impossible. Elle l'avait compris tout de suite.
   Cet après-midi-là, chez Caroline, entre robes et maquillages, elle s'était trouvée belle. Très belle. Bien plus belle que ses amies, bien plus belle que n'importe qui au collège. Même cette grande pimbêche de troisième, Alivia. La solution lui avait alors paru évidente. Voilà ce qu'elle avait envie de faire, ce qu'elle ferait. Mannequin, ou top modèle, ou miss. Voilà comment elle s'en sortirait, comment elle aurait une belle vie. Encore mieux que celle de Caroline.
   Elle l'avait dit à Maman. Le soir même. Maman avait ri. Dans sa gueule. « D'abord l'école » avait-elle répondu après sa crise de rire. Maman n'avait rien compris à ce qu'elle voulait. Pas plus que Papa. Maman s'était chargée de le lui répéter. Mais Papa, ce n'était pas Maman. Il s'était énervé, l'avait traitée de conne, d'idiote.
   Elle se rappelait de la douleur de ce moment. Encore maintenant. Huit ans après. Ses parents croyaient que la vie se délimitait de la rue Aglet à la rue Michel Roulet, étaient persuadés que la vie s'arrêtait à Lapoudrière. Ils ne voyaient pas plus loin que l'instant présent. Un présent qui n'existait déjà plus lorsqu'ils l’appréhendaient.
   Elle avait été la seule à y croire. La seule. Elle s'était mise à copier le style des filles qu'elle trouvait belles. Celles qu'on voyait à la télé, celles qu'on trouvait au lycée juste à côté.
   Sa garde-robe se renouvela. Petit à petit. Vêtement après vêtement. Au fil des bourses scolaires versées pour elle. Adieu les robes à fleurs, les culottes rose bonbon. Bonjour les décolletés, les mini-jupes, les strings.
   Les têtes s'étaient vite retournées sur elle, à mesure que sa poitrine avait gonflé, à mesure qu'elle la mettait en évidence. Celles des filles jalouses, celles des garçons affamés. Celles des hommes aussi. Elle plaisait, beaucoup, avait atteint son but... Trop.
   Les garçons l'abordaient. De plus en plus. Des garçons en scooter, des garçons avec leur zamal entre les lèvres, qui n'avaient rien de mieux à faire que de traîner devant le collège toute la journée. Ceux-là, elle ne leur répondait même pas. Il ne fallait pas leur répondre, tout le monde le savait.
   Quatrième, troisième. Au revoir collège, bonjour lycée.
   Elle avait choisi un bac pro. La branche des métiers de la mode. Raté, pas une assez bonne moyenne pour y avoir une place. Elle s'était rabattue sur un CAP coiffure. Raté, plus de place non plus. Elle s'était retrouvée dans un CAP espace vert. Un CAP qu'elle n'avait même pas demandé. Elle s'était retrouvée dans une classe de tarés, sans autre ambition que d'en finir avec l'école, pour pouvoir toucher les allocations.
   Mais elle avait continué, continué à croire en ses rêves. À y croire toute seule. À mal y croire. Jusqu'à finir ici. Sur ce siège qui faisait mal au cul.
   ― Bonjour.
   La voix la ramena aux bips, aux articles scannés. Une voix entre aigus et suave, peu commune. Elle attrapa la barre qui séparait les articles des clients, la fit glisser dans les rails à côté du tapis.
   ― Bonjour.
   Un bonjour réflexe. Le même qu'elle lançait deux cents fois par jour.
   Sa tête se leva. Sur le client. Sur l'homme. Un homme souriant, le regard plongé dans les yeux.
   Un regard qu'elle connaissait, dont elle avait déjà vécu l'issue, plus d'une fois. Un regard dont elle ne se défit pas. 

Le jeune 1.2

   Ses jambes tremblaient, fébriles. Il s'assit, précipitamment, dans le fauteuil blanc à sa gauche.
   Ses forces le lâchaient, l'adrénaline coulait de moins en moins dans son sang.
   Il n'aimait pas s'asseoir dans ce fauteuil, n'aimait pas venir ici. Trop blanc, trop propre, trop aseptisé. La lumière tamisée vous faisait angoisser, l'odeur des produits ménagers vous donnait envie de vomir, l'air conditionné vous interdisait de respirer. Non, décidément, il n'aimait pas venir ici. Mais il y était obligé.
   Encore plus maintenant.
… C'est de ma faute...
   La phrase avait tourné dans sa tête tout au long du trajet. « C'est de ta faute ». Monsieur Cousin l'avait dit avec la voix cassée, les joues mouillées, une tristesse avouée. Monsieur Cousin s'était livré, avait montré ses sentiments. Une mise à nue émotive jamais dévoilée auparavant, interdite par une éducation archaïque. Mily le lui avait assez répété, Monsieur Cousin était un de ses pères qui ne montraient aucune affection, qui ne prononçaient aucun compliment à ceux qu'il aimait. Cette mise à nue émotive garantissait obligatoirement la véracité de ses mots, de ses paroles. « C'est de ta faute ».
… Pourquoi... ?
   ― Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
   Il fixa Mily, en face de lui. La vraie Mily. Pas celle imaginée, rêvée. Mily regardait devant elle, droit devant. Ses yeux ne clignaient pas, ne bougeaient pas. Elle ne répondrait pas, ne répondait jamais. Depuis un an.
   Seuls les bruits lui offrirent une réponse. Les bips réguliers, le ronflement de la pompe aux montées et descentes infinies, le bourdonnement de l'aspirateur à salive. Des appareils agrippés à Mily par des électrodes sur la tête, sur la poitrine, par des seringues dans le bras, dans le ventre, par des tuyaux dans la bouche, dans le nez.
   La voilà, la vraie Mily. Faussement en vie, artificiellement vivante.
   Une vie que ces machines retenaient depuis bientôt un an, depuis cette nuit. Cette nuit maudite.

***

   Les lumières bleues clignotaient, troublaient le noir profond de la nuit. Encore. Il connaissait ces lumières. Tout le monde les connaissait ici. Le ciel de Lapoudrière en était troublé tous les soirs, toutes les nuits. Des scintillements d'ambulances, de véhicules d’urgence, de pompiers.
   Il remontait la rue de la Merde. Première fois aussi tardivement. D'habitude, il le faisait vers vingt-deux heures trente. Là, il devait être minuit et demi.
   La faute à Léon, son patron. Il l'avait appelé un peu avant vingt-deux heures, en panique, ne pouvait pas venir tout de suite, devait être remplacé.
   Il avait accepté, immédiatement. On ne refusait rien à son patron, à celui qui vous donnait mille cinq cents euros tous les mois. Marcher dans cette rue à minuit et demi une fois de temps à autre était une bien petite contrepartie en échange de mille cinq cents euros tous les mois.
   On parlait fort autour de lui. Un peu partout, au bas des immeubles. Les gars fumaient leur zamal, avalaient quelques gorgées de plus de whisky-coca. Leur ivresse serait bientôt au summum, redescendrait ensuite, jusqu'à disparaître vers trois heures trente, quatre heures du matin, leur signalerait le moment d'aller dormir.
   Il arriva à l’intersection de la rue de la Merde et de sa rue, tourna à droite. Devant son immeuble, trois gars et deux filles discutaient incompréhensiblement. Il entra dans son bâtiment parfumé à la pisse, monta à son étage aromatisé au zamal, pénétra dans son appartement.
   Les sanglots l'avertirent. Directement. Maman était assise à table, dans le noir. Elle aurait dû être dans son lit, en train de dormir, pour se réveiller dans quelques heures, à cinq heures. Mais elle était là, à presqu'une heure du matin, en pleurs.
… Pépé...
   Assurément. Seul Pépé pouvait la rendre aussi malheureuse. Seule la mort de Pépé.
… Enfin...
   Le soulagement, l'unique sentiment qu'il ressentit.
   Il fit un pas. Maman se leva, courut dans ses bras, s'y réfugia. Il la dépassait d'une bonne tête, depuis ses quinze ans. Première fois qu'elle cherchait ainsi du réconfort auprès de lui. Les larmes de Maman mouillèrent son tee-shirt à lui, son corps transmettait au sien les spasmes saccadés de la tristesse infinie.
   ― Maman...
   Il n'aimait pas Pépé, le détestait, ne comprenait pas l'amour que lui avait toujours porté Maman. Mais il détestait encore plus voir Maman dans cet état.
   Maman tenta de reprendre son souffle, comme elle le put, de maîtriser ses spasmes.
   ― Je suis désolée, Jo.
… Quoi... ?
   Il la repoussa, délicatement, à bout de bras.
   ― Calme-toi... Pourquoi tu es désolée ?
   Encore un spasme.
   ― Marie vient de m'appeler...
   Marie ? Sa collègue de travail ? La voisine des Cousin ?
   ― Émilie a eu un accident. Elle est à l’hôpital, dans le coma.
… Mily...
   Il ferma les yeux. Le silence le compressa, le noir le comprima.
   Il rouvrit les yeux, aux urgences du centre hospitalier universitaire de Bellepierre. Le jour était sur le point de se lever. Il se trouvait assis, sur un banc en pierre, juste devant l'entrée, sans aucune manière d'expliquer comment il était arrivé ici.
   Il leva ses mains, pour se frictionner le visage. Son mouvement s'arrêta, quelque chose était inscrit dans sa paume gauche.
   « 3e ».
… Un numéro de chambre ?... Non, d’étage...
   Il se leva, entra dans le bâtiment à sa droite, suivit les indications des pancartes, longea cinq couloirs, emprunta un ascenseur, arriva au troisième étage.
   La première porte à gauche était ouverte. Il frappa doucement, à peine, du bout des doigts.
   ― Entrez.
   Un « entrez » trop doux pour être celui de Monsieur Cousin.
   Il suivit la permission.
   Deux infirmières tapaient sur des ordinateurs portables dans un coin. Le reste de la pièce n'était qu'un long couloir formé par des rideaux bleus tirés. Un homme en blouse blanche attendait un peu plus loin, avec un sourire désolé.
   ― Vous venez voir mademoiselle Cousin ?
   Il hocha doucement la tête.
   L'homme en blouse blanche lui fit signe d'approcher de la main, écarta légèrement le rideau quand il arriva à sa hauteur.
   Mily était allongé sur un lit, dans ce minuscule box. Des fils allaient et venaient autour d'elle, des machines ronflaient derrière elle.
   Il s'approcha. Elle avait les yeux ouverts. Ouverts et immobiles. Sans battements de cils, sans mouvements des pupilles.
   ― Elle s'est réveillée, il y a deux heures environ...
   Il se tourna vers l'homme, lu son nom et sa fonction sur le badge de sa poitrine. « Docteur Mauve, neurochirurgien ».
   ― … Sortir du coma rapidement est une bonne nouvelle. Cela réduit le risque de séquelle grave. Il est encore trop tôt pour savoir si ceux-ci seront importants ou non. Plusieurs tests doivent être passés et analysés avant de juger.
   ― Qu'est-ce... Que lui est-il arrivé ?
   ― Vous êtes de la famille ?
   Il balança la tête.
   ― Son... Un ami.
   ― Seule la famille peut être mise au courant des causes de son arrivée ici. Je vous conseillerais de vous rapprocher de celle d’Émilie pour en savoir plus. Mais je peux vous dire que le meilleur moyen d'aider Émilie à partir de maintenant, à votre niveau, est de lui parler, beaucoup. Son cerveau doit être stimulé le plus possible…

***

   Docteur Mauve lui avait parlé encore cinq bonnes minutes. Au moins. Il n'avait plus écouté, trop choqué, trop triste. Il avait regardé Mily, allongée, immobile, momifiée.
   Mily avait fini par quitter ce box de toile, avait été transférée dans la chambre 308, un étage plus haut.
   Il y était venu. Tous les jours, ou presque, pendant un an. Parfois en début d'après-midi, avant de commencer sa journée, parfois en fin de journée, après avoir quitté le boulot. Il était venu, s'était arrangé pour ne jamais croiser Monsieur Cousin. Parce que Monsieur Cousin ne l'aimait pas, comme tous les membres de la famille de Mily.
… Normal, s'il pense que c'est de ma faute...
   Pendant un an, les conseils du docteur Mauve étaient restés gravés dans sa mémoire. Son cerveau doit être stimulé le plus possible. Il avait parlé à Mily, lui avait fait entendre sa voix, avait stimulé ce cerveau. Tous les jours, il avait raconté des histoires banales, inintéressantes, sans savoir s'il parlait à un cerveau éveillé ou non. À chaque arrivée, il avait caressé l'espoir inavouable de retrouver Mily parfaitement réveillée. À chaque départ, il s’enfonçait toujours avec une déception sans limite.
   En une année, rien n'avait changé. Mily était toujours dans ce fauteuil, à regarder droit devant elle, entourée des mêmes bruits effrayants.
… Rien n'a changé, rien ne changera…
Qu'il soit là ou non. Espérer et croire ne changeait que la perception de la réalité, pas la réalité elle-même. Et la réalité était que Mily était encore dans le coma, sans possibilité de savoir si elle avait une chance de s'en sortir.
… A quoi bon venir dans ce cas... ?
   À rien.
   La voir dans cet état le faisait souffrir. Encore plus maintenant que Monsieur Cousin lui avait dit que tout était de sa faute.
   Il fixa Mily, ses yeux sans expression, son visage sans vie.
   Il se leva. La décision était prise. Définitivement.
… Excuse-moi...
   Il s'approcha d'elle, l'embrassa sur le front. Comme tous les jours, ou presque, depuis un an. Un baiser à la saveur différente des fois précédentes, à la saveur plus forte, plus prononcée qu'un au revoir. À la saveur d'un adieu.
… Je suis désolé...
   Il pourrait le lui dire, qu'elle l'entende ou non, de façon symbolique. Mais il y renonça. À cause du doute de ce qu'il se trouvait derrière ces yeux immobiles. Un esprit mort ? Un cerveau en ébullition, à la limite de la folie ? Si seul le corps ne répondait plus, comment réagirait l'esprit s'il lui disait qu'il ne viendrait plus jamais la voir ? Son esprit s’agiterait, se débattrait, crierait de ne pas la laisser seule avec elle-même. Une agitation sans mouvement, des cris sans bruit. Non, il ne ferait pas ça, ne pouvait le lui dire.
   Il ouvrit la porte de la chambre. Dehors, les voix d'infirmiers hantaient le couloir. On les entendait toujours, ne le voyait jamais. Ou presque.
   Il posa un pied dans le couloir. Une porte en face de lui s'ouvrit. Une porte à laquelle il n'avait jamais prêté attention. Une femme sortit, le téléphone collé à l’oreille, l’inquiétude scotchée au visage.
   ― … Reste où tu es, j’arrive dans dix minutes.
   La femme ferma la porte, mima un bonjour dans sa direction, fila dans le couloir, vers l’ascenseur.
   Il attendit, immobile, un pied dans le couloir, le reste du corps dans la chambre. Il hésitait à la quitter, avait encore quelque chose à lui dire, à lui avouer.
   Pas qu'il ne viendrait plus. Ce qu'il devait lui dire maintenant, il n'avait jamais réussi à le lui avouer avant. Même à la Mily de son esprit.
   Il se retourna dans l’encadrement de la porte. Mily le fixait. Au niveau du ventre. Difficile de le dire quand on ne vous regardait pas dans les yeux.
   ― Mily…
   Un éclair traversa son esprit. Une connexion synaptique à retardement. La plaque fixée sur la porte que la femme en tailleur venait de fermer.
   Il tourna la tête, regarda dans son dos. La plaque portait l’inscription « secrétaire du docteur Mauve ».
   ― … je…
   Cette porte donnait sur le bureau de la secrétaire du docteur qui s’occupait de Mily. Un docteur qui devait constituer un dossier médical pour chaque patient.
   Il revoyait la femme partir, tracassée, pressée. Il la revoyait ouvrir la porte, sortir de son bureau, la rabattre sur son bâti. Sans vérifier qu'elle était bien fermée.
   Il vérifia, du regard. La porte était légèrement entrouverte.
10
Mise en avant des Auto-édités / Comment naissent les étoiles de Lola Swann
« Dernier message par Apogon le jeu. 18/08/2022 à 17:52 »
Comment naissent les étoiles de Lola Swann



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Petite étoile

Petite étoile est née
Une nuit de janvier
Le visage poupin
Les joues roses à croquer

Dans ses traits l’on perçoit
Une expression d’antan
Les beaux yeux, le minois
D’une étoile née avant

Cette étoile la berce
Juste avant de dormir
Lui raconte des histoires
Fait éclore son rire

Petite étoile grandit
Sous un ciel ténébreux
Son étoile adorée
Bientôt bannie des dieux

Petite étoile l’efface
Pour ne pas avoir mal
Peu à peu elle oublie
Celle qui l’a tant chérie

Peu à peu elle oublie
Sa douce voix, son sourire
Se remémore seulement
Qu’un jour elle est partie

Petite étoile ne sait
Ou ne veut plus savoir
Qu’un cœur pour elle jamais
N’avait battu si fort

*** 

Hurler sans bruit

La première fois que Lila a écrit, ce n’était pas pour être lue. Elle devait écrire des lignes de lettres en attaché sur son cahier, toujours la même, et qui changeait chaque jour, pour apprendre à bien les former. Puis elle a écrit son prénom, un L, un I, à nouveau un L puis un A. Rien de plus facile. Ses leçons ensuite. Puis des poèmes pour ses parents. C’est peut-être à ce moment-là que tout a commencé…

L’occasion n’était qu’un prétexte. Lorsque Lila avait quelque chose à dire, elle ne le disait pas ; elle l’écrivait. La chose la plus essentielle qu’elle avait à dire ne se disait pas dans sa famille. On ne lui avait jamais dit à elle, personne ne l’avait jamais dit à personne, pas même sa maman à son papa, ou son papa à sa maman. Mais Lila, du haut de ses dix ans, ne savait même pas que c’était tout ce qu’elle avait à dire, au fond. Et peut-être tout ce qu’elle aurait eu besoin d’entendre, aussi. Alors, en vain, elle tournait autour du pot.
D’une coquette façon, symbolique et ingénue, elle écrivait que même si elle raffolait des fraises, c’était sa maman qu’elle préférait. Dans ses poèmes pour elle, Lila lui prêtait des qualités qu’elle ne possédait pas, ou qui se faisaient bien rares. Sa maman était évidemment la plus belle et sentait le parfum des fleurs. Sa maman ressemblait à une fée et était d’une gentillesse à couper le souffle. Sa maman était la plus douce créature qui soit, tel un ange qui aurait atterri par mégarde sur la Terre. Comme tous les enfants, Lila l’idéalisait, surtout le jour de la fête des mères. Quand venait celui de la fête des pères, c’est son papa qui devenait un héros : le plus fabuleux de tous les papas du monde.
On aurait pu croire qu’elle mentait si l’on avait été témoin de la réalité de son enfance, mais dans le fond de son cœur, la jeune Lila ne mentait pas. Tout ce qu’elle décrivait à propos de ses parents, elle l’avait entraperçu au moins une fois, elle en avait vu des bribes lors d’un jour enchanteur, elle en avait glané un soir magique une miette dorée. Et puis, à partir de cette seule miette, elle avait fabriqué du pain chaud. Un pain cuivré, à la fois tendre et croustillant, dont la mie moelleuse fondait sous le palais. Tous les jours, elle en confectionnait ; tous les jours, des mots d’amour sortaient du four. Inlassablement.

À ses amies aussi, Lila écrivait.
Des lettres par dizaines, pour les vacances, pour leur anniversaire, Noël, la nouvelle année, Pâques, la fin de l’école, la rentrée… Encore une fois, chaque occasion était un prétexte à choisir son plus beau papier à lettres et à faire éclore des mots dessus à l’aide de son magnifique stylo à plume. Lila s’appliquait jusque dans l’écriture de l’adresse et le collage du timbre ; rien n’était laissé au hasard, pas même la petite fleur rose dessinée sous sa signature ou le croquignolet cœur violet dans le coin droit en bas – symboles, couleurs et emplacements changeant selon l’inspiration de l’instant. Lorsqu’elle avait de beaux autocollants – fleurs, étoiles, oiseaux, papillons… –, la petite fille n’hésitait pas à en agrémenter généreusement ses lettres. Quand tout était fin prêt et envoyé, Lila n’avait plus qu’à attendre. L’enfant se réjouissait, rien que d’imaginer son amie en train de recevoir sa lettre, de l’ouvrir avec délectation et puis de la lire, enfin. Et, dans une impatience mêlée d’ivresse, Lila attendait la réponse.
C’étaient des échanges qui duraient de longs et heureux mois, parfois même des années, puis qui, un jour, s’essoufflaient. Les amies d’antan avaient quitté l’école de Lila, voire la ville où elle résidait, depuis longtemps désormais et elles s’étaient enfin acclimatées : la correspondance n’avait plus lieu d’être à un moment donné. Quand leurs nouvelles amies, supposément, leur devenaient aussi précieuses que Lila pour elles l’avait été. Et Lila était oubliée. Mais Lila ne pleurait pas parce que cela se faisait si doucement, si délicatement, qu’on ne s’en rendait presque pas compte. La nouvelle lettre mettait juste un peu plus de temps que la précédente à arriver, elle était peut-être légèrement moins longue ou moins enjouée, quelque chose transparaissait dans les mots choisis, dans les formules convenues ; l’amie et elle étaient devenues des étrangères. Alors naturellement, le lien se défaisait, mais cela ne faisait pas mal. C’était juste une toute petite piqûre dans le cœur, à peine perceptible. Lila conservait malgré tout l’ensemble des lettres reçues par l’amie évanescente, et en relisait de temps à autre quelques-unes avec nostalgie.
Puis Lila avait collectionné les amies d’antan et les amies de vacances, et leurs lettres. Au fil du temps, les amies changeaient mais les lettres demeuraient. Lila, elle, ne changeait pas ; si aucun lien avec quiconque jamais n’avait été coupé, elle aurait probablement continué d’entretenir chacune des correspondances. Car chaque amie était unique et chacune occupait une place en son cœur.

Un jour – l’enfance était déjà presque finie –, l’ordinateur est arrivé dans le monde, puis à la maison. L’on y allait pour écrire des mails et c’était rigolo. Lila pouvait écrire à sa meilleure amie qui habitait à quelques rues à peine de chez elle et qu’elle avait déjà vue tout le jour au lycée, pour lui dire tout et n’importe quoi, et recevoir en très peu de temps, le soir même assurément, une réponse. Les mails pouvaient être imprimés et l’on gardait la trace de ce message qui n’avait plus rien d’une lettre écrite au stylo à plume avec des petits cœurs partout, mais ressemblait à n’importe quel polycopié de cours, du moins de loin : lettres carrées à l’encre noire sur fond blanc. C’était grisant, un peu comme de jouer à se parler dans un talkie-walkie. Inutile et futile mais quel enchantement que de pouvoir communiquer ainsi. La magie est retombée peu à peu, puis tout à fait, lorsque l’adolescente a découvert le pot-aux-roses : les mails étaient si pratiques qu’on n’utilisait plus que ça. Les lettres venaient de rendre l’âme.
Pour autant, Lila ne s’est pas complètement fait avoir. Les mots écrits n’ont jamais entièrement disparu pour elle. Malgré la suprématie des mails, et bientôt des textos, les lettres ont refleuri sous forme de petites cartes mignonnettes dénichées dans les papeteries. Les occasions se faisaient plus rares cependant ; écrire pour écrire – vraiment – n’était plus dans l’air du temps. Mais sa passion s’est transmise d’une étonnante manière au gré des années à celles et ceux qu’elle gâtait de ses mots… Et Lila, elle aussi, s’est mise à recevoir d’adorables cartes pour son anniversaire et pour Noël, des cartes d’amis, d’amoureux, de petits enfants qu’elle gardait…

Puis un jour, Lila a voulu écrire. Pour personne en particulier. Juste écrire. Afin de mettre en forme ses pensées, comme elle avait mis en forme petite fille la courbure des lettres calligraphiques sur son cahier d’écolière. C’était un exercice prenant, difficile, essentiel. Cela semblait partir de rien, comme quelque chose né sans racine ; cela semblait n’aller nulle part, tel un brin d’herbe qui pousserait indéfiniment jusqu’à heurter le ciel. La chose n’avait pas vraiment de sens non plus, c’était sibyllin, ondoyant, nébuleux, parce qu’il fallait pour qu’elle appréciât le rendu de ses dires, se relire, se relire, et peaufiner ses mots, en structurer le fil, un par un, virgule après virgule, point après point. Et puis, à un moment donné, quelquefois mais pas toujours, le message prenait forme, il était devenu ce qui se rapprochait le plus de ses pensées. Un peu comme, pour un musicien, le fait de transformer le solfège en des notes de musique. Audibles. Lila était le piano qui métamorphosait le magma de ses pensées en des mots. Intelligibles. Des mots soyeux tels des arpèges ondulant pianissimo, et des mots graves, percutants, tels des accords fusant fortissimo. Néanmoins, la musique a cela de plus que les mots qu’elle ne délimite pas de contours. Or, les mots renferment intrinsèquement la pensée, puisqu’ils la composent. C’est tout le problème avec l’écriture, toute la difficulté, toute la subtilité.
Bien qu’elle aimât la mélodie des mots, Lila était pleinement consciente des limites du langage. Celui-ci, dès lors qu’il était acquis, semblait retirer quelque chose à l’humain. Peut-être bien que sans la parole, les hommes auraient été télépathes, songeait-elle de loin en loin. Il existait sûrement à l’origine un langage infiniment plus riche que celui offert par les mots. Peut-être bien que les bébés pleurent parce qu’ils s’expriment en pensées, en vain, à des adultes qui ne les écoutent pas. Puisque personne ne les entend ni ne peut les comprendre ces pensées-là, non faites de mots. Peut-être bien que c’est la raison pour laquelle on ne peut se remémorer un événement vécu dans la prime enfance ; le système de pensées que nous possédions alors allant bientôt être annihilé par l’apprentissage du langage, effaçant les souvenirs d’avant la parole. C’était le principal souci de Lila lorsqu’elle écrivait, elle devait se limiter aux mots. Or les mots ne suffisaient pas. Il manquait quelque chose. Mais quoi ?
Comment raconter la pluie lorsque celle-ci est si fine et le temps si clément qu’elle est comme une caresse sur la peau ? Comment raconter l’orage, grondant si fort que l’on a peur et qui pourtant nous apaise, comme s’il exprimait toute la colère tue en nous ? Certes, en l’expliquant ainsi, la chose peut être appréhendée. Mais les mots pluie ou orage renferment intrinsèquement des conceptions – gris, froid, tristesse… – qui pouvaient aller à l’encontre de ce qu’était parfois la pluie ou l’orage pour Lila. Les mots orientent de façon immanente vers une idée, un sentiment. Aussi Lila devait-elle tout décortiquer, retirer le sens premier ou au contraire le mettre en exergue afin de transcrire fidèlement ses pensées. Non, vraiment, si elle avait appris le solfège enfant, elle était certaine que le piano l’aurait rendue mille fois plus libre de s’exprimer que ne le faisaient les mots. Mais Lila n’avait que les mots. Les mots écrits. Alors Lila écrivait. Encore et encore.
Dans ses écrits, le cœur de Lila était complètement à nu, bien qu’elle ne parlât pas tout à fait d’elle-même, ni tout à fait de quelqu’un d’autre. Sa plume était une âme qui s’adressait au monde. Une âme qui avait un vécu, et, certes, ce vécu pouvait transparaître en filigrane çà et là. Mais ses mots allaient au-delà de ce qui a pu être vécu ou imaginé, ils fouillaient le champ des possibles, ils sublimaient un ciel gris, faisaient d’un orage un arc-en-ciel, transformaient un cauchemar en rêve, une peur en cauchemar, un rêve en réalité, un drame en poème, un poème en déclaration d’amour. Seule persistait l’essence. L’essence de son cœur. Les mots de Lila étaient l’huile essentielle de son âme.
Il n’y avait qu’une ombre au tableau, et pas des moindres : ses mots n’étaient pas lus. De cette absence d’écho, Lila souffrait. C’était comme ce brin d’herbe sans but, poussant indéfiniment jusqu’à heurter le ciel, mais le ciel ne réagit pas, et le brin d’herbe continue de pousser. Pour rien. Car personne n’est touché par le brin d’herbe, ni gêné, ni captivé ; alors c’est comme si le brin d’herbe n’existait pas. Lila n’existait pas. Ses mots n’allaient nulle part et ne touchaient personne. Et tant qu’ils resteraient cloîtrés dans son carnet ou la page jamais visitée d’un site internet, ils ne vivraient pas leur vie de mots. Or les mots sont faits pour être lus, être entendus, criés peut-être, mais tout sauf mourir dans un cercueil de papier sans jamais être venus au monde. Lila l’avait toujours su au fond, elle n’écrivait pas vraiment pour personne ; dès le départ elle avait écrit pour quelqu’un et ce quelqu’un, c’était le monde. Dès le tout début, elle avait voulu dire, et non écrire, mais ne sachant dire, elle avait écrit. Et lorsque l’on dit quelque chose, l’on attend naturellement que quelqu’un nous écoute. Ces choses-là ne changent pas, que le mot soit d’encre ou de son.

Alors les mots de Lila, par milliers, se sont transformés en histoires, en livres. Et les livres de Lila, pour rencontrer le précieux écho, ont été proposés à des maisons d’édition. Des grandes, des petites, des moyennes, des réputées, des inconnues. Et les maisons d’édition, les unes après les autres, année après année ont, chacune, dit non. Non ou le grand silence qui voulait dire non. Non merci, nous ne prenons que tant de manuscrits par an, le vôtre n’a pas été retenu. Non désolés, notre agenda est déjà bouclé. Non bien cordialement, nous vous demandons d’aller voir ailleurs si nous y sommes. Non assurément, ce n’est pas notre ligne éditoriale. Non, bien franchement, ça ne va pas coller. Non blablabla pas possible, bonne nuit. Plus d’une fois, l’enveloppe contenant la lettre de Lila qui présentait succinctement ledit livre, placée entre deux pages soigneusement choisies du manuscrit, n’avait même pas été décachetée. C’était à se demander si le livre avait jamais été ouvert.
Peut-être se trahissait-elle lorsqu’elle envoyait au préalable, en même temps que son ouvrage, la grande enveloppe affranchie au poids du livre, comme la maison d’édition le demandait. Peut-être cela révélait-il qu’elle ne croyait pas suffisamment en son roman, qu’elle savait d’avance qu’il lui serait retourné. Sans doute que cela retirait à son ouvrage les trois quarts de sa valeur originelle aux yeux de l’éditeur. Si elle en avait eu l’audace, Lila aurait précisé : Je ne vous envoie pas d’enveloppe de retour, je sais que mon livre sera choisi. Et ses mots précieux auraient tout de même fini en fumée pour réchauffer un soir d’hiver ces assoiffés de pages noircies.
À force de refus, la jeune femme en était venue à se représenter les maisons d’édition comme des sortes de fabriques de jouets du père Noël, à cette différence près que les petits lutins n’étaient pas là pour offrir des cadeaux, mais pour se débarrasser des inopportuns, en l’occurrence les manuscrits proposés. À l’arrivée dans la fabrique, le livre était sorti de son enveloppe par un lutin qui le plaçait sur une étagère, à la queue leu leu derrière ceux arrivés avant lui. Selon le délai de réponse convenu par la maison, le manuscrit passait là de trois à dix-huit mois, avançant d’un iota chaque jour sur l’énorme étagère grouillant d’ouvrages maudits. Lorsque venait son heure, l’inconvenant était enfin réexpédié à son propriétaire, non sans quelques mots mielleux. C’est là que le lutin porteur de mauvaises nouvelles entrait en jeu, imprimant le message stéréotypé de refus au nom de l’auteur du livre, puis le pliant de façon experte en trois parties égales pour sa destination finale. Retour à l’envoyeur et bon vent. Entre-deux, aucun lutin n’avait lu le livre en question, celui-là pas plus qu’un autre, les ouvrages réellement publiés par ladite maison passant par d’autres portes aux serrures inviolables. Les livres ainsi stockés par milliers sur les étagères faisaient simplement office de décor : il est plaisant et rassurant d’entrer dans une maison d’édition emplie de livres.
Alors un jour, Lila, désenchantée mais pas encore tout à fait désespérée, a fait comme si elle était elle-même maison d’édition et elle s’est autoéditée. Puisque vous ne voulez pas de mes mots, bande d’écervelés, puis-je vous suggérer d’aller vous faire voir ? Et les livres de Lila ont été publiés et sont devenus accessibles au public.
On aurait pu croire que l’écho tant attendu allait pouvoir fleurir, enfin… Mais le public, noyé sous mille milliards d’informations par jour, dont des publicités pour livres dont « toute la presse parle », n’avait pas vraiment accès aux pseudo-publications d’inconnus. Pour peu que ledit public lise (des livres), ce qui ne se faisait déjà plus trop en ces temps-là. Non pas que les serrures fussent là inviolables, bien au contraire. Il n’y avait même pas de serrure, à proprement parler. Cela ressemblait plutôt à un cambriolage, un cambriolage reconstitué. Parce que, pour que le monde puisse savoir que ses livres étaient nés, Lila – pseudo-maison d’édition autoproclamée – devait le crier sur tous les toits. Et un petit article sur son site Internet, et un petit message de promotion sur tel ou tel réseau social. Et un extrait gratuit du livre à découvrir ici, et trois citations en avant-première à lire là. Elle avait tant à faire, qu’elle n’avait plus ni le temps, ni l’envie, ni le cœur à écrire…
Ce n’était tellement pas Lila. La petite fille qui détestait ouvrir la bouche, la jeune femme qui ne parlait qu’en murmurant et avait trouvé refuge dans les mots écrits. Sa bouteille à la mer sur un étalage. Elle ne se sentait plus écrivaine, si elle l’avait jamais été ; elle avait dû se travestir en crieuse, comme si elle vendait les dernières tomates fraîchement venues d’Espagne. Ses mots précieux, des denrées alimentaires. Le pire, le plus cruel, se situait là même : elle avait commencé à prostituer son âme, à parler haut et fort de ses écrits, à en dévoiler des fragments pour appâter et le public ne s’y était même pas attardé. Ce que Lila avait écrit pour le monde n’intéressait personne.
Après la disparation des lettres d’antan lorsqu’elle était enfant, les livres aussi commençaient à trépasser. C’est vrai que, pour sa défense, Lila n’était pas née à la meilleure époque. Seuls quelques ouvrages parvenaient encore à se faire une place, ceux-là même qui provenaient de la fabrique du père Noël dont l’entrée lui avait été ad nauseam refusée. Pour être entendu dans le monde d’alors, le meilleur moyen eût été, selon toute apparence, de proclamer la plus ahurissante des idioties ou de répéter à l’envi une phrase culte bateau en la détournant pour la faire correspondre à la mode du moment. C’était à mourir d’ennui. À la réflexion, Lila n’était plus sûre que ses mots eussent du sens. En avaient-ils jamais valu la peine ? était la grande question.
Alors ses livres sont restés noyés sous la masse croulante de l’inanité du monde. Et les mots de Lila, peu à peu, ont sombré dans le néant…

Au fil des années, à cause de la pesanteur ou du temps qui passe peut-être, l’encre sur les livres de Lila, bien rangés dans son grenier, s’est mise à couler. Si l’on avait observé les pages, on aurait pu penser que les larmes de quelqu’un avaient effleuré le papier crème. Pourtant, personne jamais ne montait au grenier pour feuilleter ces manuscrits oubliés. Pas même Lila. Peut-être, tout compte fait, étaient-ce les mots qui pleuraient de ne pas être lus ?
De main en main, le grenier est passé, l’on y jetait ce dont on ne voulait plus, à défaut de tirer vraiment un trait dessus. Puis le mécanisme de la trappe a rendu l’âme lui aussi. Serrure condamnée. Et, au fil des siècles, l’encre sur les livres oubliés s’est tout bonnement effacée. Les mots de Lila, tels les papillons se brûlant à la lueur vacillante d’une bougie, envolés. À tout jamais.
En définitive, comme Lila l’avait pressenti originellement, elle n’avait écrit pour personne. Si elle avait un temps pensé écrire pour le monde, elle s’était trompée. Cela n’avait été qu’un mirage. Le monde d’alors, à l’instar de ceux qui l’avaient précédé et de ceux qui le suivraient, n’avait eu de cesse de pleurer. De pleurer de l’insignifiance dans laquelle il était en train de faire naufrage. Et pour mieux faire passer la pilule, on pleurait en riant. Les mots qui renfermaient de vraies larmes étaient malvenus : retour à l’envoyeur. Lila avait écrit pour rien, ces mots n’avaient atteint le cœur de personne.

Et si le ciel s’était réveillé quand le brin d’herbe géant l’avait effleuré, peut-être aurait-il été troublé par son courage, sa persévérance ou sa grâce, et peut-être serait-il monté plus haut pour laisser plus d’espace ? Peut-être le monde aurait-il été plus grand. Et peut-être qu’avec plus d’air et de liberté, l’humanité rassasiée de bonheur et éprise de curiosité naturelle se serait intéressée aux mots de Lila ?...
Mais peut-être que non, après tout : Lila n’écrivait que parce qu’elle suffoquait. Que le monde était pour elle une prison. Or, s’il n’en avait pas été une, elle n’aurait, sans doute, jamais écrit.

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