24/02/18 - 10:45 am


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Bonjour à tous :bonjour:
Déjà la 20e semaine du trophée Anonym'us, Les mots sans les noms, concours de nouvelles sur le thème du Noir 😋
Quand le manque d’humanité fait défaut, il faut bien réagir :clindoeil:
Bonne lecture :pouceenhaut:

Quelques heures de civilisation

 


Le problème est simple : tu veux monter dans le train, mais t’as pas de billet. Départ dans trois minutes. Les contrôleurs se campent devant chaque voiture. Tu t’approches, aimable, conciliante, avec, sur les lèvres, un sourire calculé. « Bonjour. » Le gars te considère d’un œil complètement morne, sans répondre ni sourire. Tu respires. Tu prends ta voix la plus contrite et agréable. « Excusez-moi. Désolée de vous déranger. » La politesse. C’est terrible mais t’y peux rien. L’autre continue d’ignorer ta présence. Tu te lances quand même. Tu racontes les dernières heures passées. Comme quoi t’as un billet pour rentrer à Toulouse demain. T’étais censée dormir chez un copain, le genre instable pour peu que ça veuille dire quelque chose. Manque de chance, le copain en question il a piqué une crise et il t’a foutue dehors. Dommage. (Le contrôleur te dévisage d’un regard de poisson crevé, l’air de dire « elle a pas fini de me gonfler celle-là ? ». Bah non, désolée monsieur, j’ai pas fini).

Bon, donc le copain il t’a jetée dehors. Physiquement. Et t’as nulle part où dormir ici, c’est-à-dire au Mans ; t’es à la rue, et globalement plutôt dégoûtée. À cette heure il n’y a plus de train pour Toulouse. Un hématome s’élargit, gonfle et empire sur ta pommette. La moitié gauche de ton visage mesure le double de ta tête entière. Heureusement t’as des potes pas trop loin, à Nantes, qui pourront t’héberger et te consoler. (Précisément la destination de ce train : ça tombe bien !) À ce moment de l’histoire tu fais une pause. Sourire engageant. Le contrôleur s’en bat les reins, quelque chose de violent. Il lâche trois petits bâillements rapprochés. Tes neurones commencent à chauffer, tu te dis que, si t’avais un objet contondant, tu laisserais tomber la diplomatie-supplication pour en revenir au bon vieux coup dans les gencives. Mais tu respires à fond en essayant de te calmer. Après tout il doit avoir ses propres problèmes, le contrôleur, et peut-être que les tiens font pâle figure à côté. Mais il pourrait au moins faire l’effort de mimer un quelconque intérêt pour ta petite personne à la pommette enflée.

Passons. Tu en viens au nœud du problème. Départ dans une minute. « Donc j’ai un billet pour faire Le Mans-Toulouse (tu exhibes le billet en question), mais demain. C’est un trajet beaucoup plus cher que Le Mans-Nantes. Est-ce que je peux monter dans le train, histoire de pas dormir dehors, et en échange vous prenez le ticket ? » Pleine d’espoir vis-à-vis de l’humanité, tu guettes la réponse. Le contrôleur bâille : « C’est pas du tout le même trajet ». Départ dans trente secondes. T’as envie de répondre sans blague connard. À la place tu mobilises toutes tes forces pour continuer à sourire, et dans ton état, le sourire, ça fait mal (toi au moins t’aurais une bonne excuse). Tu te permets obligeamment d’insister. « Je sais. Mais mon billet coûte beaucoup plus cher que ce trajet-ci, et j’ai pas d’endroit où dormir, et franchement, il fait froid. » Coup de sifflet. « Ça va pas être possible », répond le type. T’as envie de hurler. De lui foutre les doigts dans la bouche pour l’obliger au moins à sourire, et mieux, lui arracher les lèvres. Tu dis : « D’accord, merci », avant de te détourner. Tu te ravises : ça va pas de rester aussi polie avec un enfoiré pareil ? Tu te retournes, les portes sont encore ouvertes, tu dis « merci pour votre compréhension ! » d’une voix coléreuse, mais tu t’aperçois qu’il te tourne déjà le dos, le contrôleur, il discute avec ses collègues, il te calcule plus. Est-ce qu’il t’a jamais calculée ?

Qu’à cela ne tienne. Le dernier train pour Nantes part dans vingt minutes. Tu respires. Tu ravales ton venin. Tu attends. Ton souffle fait de la vapeur. On est début octobre et le froid s’infiltre partout. T’as bien essayé d’aller changer ton billet au guichet, tout à l’heure. Mais ça coûtait plus de trente euros et t’as pas un kopeck en poche.

Douze flics débarquent sur le quai, bombe lacrymo à la main, suivis d’une milice à la solde de la SNCF. Ça nous fait une vingtaine d’uniformes. Vous reprendrez bien un peu de sécurité ? Tu les surveilles du coin de l’œil, pas tranquille. Y a rien à faire ; t’as beau te savoir innocente, après quelques gardes à vue, quelques insultes, quelques claques et menaces de mort en complément, les flics, tu te méfies.

Tu fumes clope sur clope pour faire passer la haine (mais elle passe pas. T’as beau y faire. Elle passe plus). Le dernier train se pointe. Les flics se mettent en mouvement. Tu les suis des yeux. S’ils montent ça va vraiment être la merde. Ils s’adressent à un passager : « Ils sont descendus ?

– Ouais je crois... j’sais pas. »

Ils fouillent le quai sans monter dans le train. Les contrôleurs ne sont pas aux portes. Soulagée, tu t’engouffres dans le wagon-restaurant. Le train ne démarre pas. Tu surprends une discussion entre un voyageur et la vendeuse du wagon-restaurant. « Pourquoi y a la police ?

– Deux passagers en fraude, ils ont pas donné leur nom pour l’amende. »

Nerveuse, tu ris toute seule. Les gens te matent comme si t’étais folle. Vingt flics mobilisés pour deux fraudeurs. C’est mal barré. Le train accuse vingt minutes de retard, bloqué pour cause de descente de police. Tu observes le quai mais tu sais pas s’ils les ont trouvés ou pas. Tu pries que non.

Le train démarre enfin. Les contrôleurs effectuent un premier passage. Y en a un qu’a une tête sympa. Alors tu te dis : pourquoi pas ? Deux connards de suite ça fait mince en probabilités. Bon, tu te dis aussi que, dès qu’il y a de l’uniforme en jeu, la probabilité de mesquinerie grimpe à 90 %. Mais tu essaies quand même. Parce que t’es conne. Parce que t’as envie d’y croire. Parce que tu veux pas rester comme ça, toute pleine de rage tremblante, à cracher dans ta tête, et t’attends qu’une chose, c’est qu’on te détrompe. Malgré les coups que t’as pris. Malgré l’élancement sur ta joue. 

Tu te jettes à leur poursuite. Tu en recroises un (celui qu’a une bonne tête) en première classe. Chance : il n’est pas en train de contrôler. Tu lui souris. Deuxième topo, échec et mat. Le type s’en branle à un point pas possible. Il dit : « C’est pas le même trajet » (SANS. BLAGUE.) Même pas il te demande si ça va, même pas il montre un signe quelconque de sollicitude.

« Je vais vous faire un ticket. C’est soixante-sept euros.

– Monsieur, vous avez pas écouté. J’ai pas d’argent.

– Alors je vais vous faire une amende. Vous avez une pièce d’identité ? »

Tu le regardes, effarée. Il sourit, lui. Il s’en fout. C’est pas sa pommette. Pas son ami. Pas sa vie.

Tu donnes ta carte d’identité. C’est là qu’elle arrive dans ta tête, l’explosion. T’aimerais tellement avoir une bombe dans ton sac trop lourd, et en plus t’as mal à la joue. En regagnant le wagon-restaurant tu te mets à haïr tous les passagers. Parce qu’ils sont en règle. Parce qu’ils ont un endroit où dormir. Parce qu’ils s’en foutent. Et surtout, surtout, parce que, quand ils sourient au contrôleur, c’est sincère. Pas besoin de calculer.

Les minutes qui suivent, tu fulmines, tu serres les poings, t’as envie de défoncer quelque chose ou quelqu’un. Tout le trajet tu pries qu’une bombe explose. Mais ça marche pas. Les terroristes ils sont jamais là quand t’as besoin d’eux. Eux aussi, ils s’en foutent.

T’as de l’acidité qui suinte de tous tes pores. Avec ton gros pansement, ton gros sac à dos et ton envie de buter le monde entier, tu passes pas inaperçue. En plus tes mains tremblent. Tu croises ton regard dans la vitre : tes cheveux partent en couille, t’es en sueur. Les gens t’observent, de biais, en croyant que tu les vois pas.

T’as pas l’air net, c’est clair. Les passagers se disent : « timbrée ». Bah peut-être. Ce serait même salutaire, en fait, vu le nombre de violences, sous multiples formes, que tu reçois, sans qu’elles te soient forcément destinées, en juste une demi-journée de civilisation. Ne pas péter les plombs, elle est là, la folie, si elle existe. Les gens, t’aimerais bien qu’ils soient morts.

Une fille monte à l’arrêt suivant. Jean, manteau, baskets élégantes, noir et or, Adidas. Elle traverse le wagon-restaurant pour aller vers la seconde classe. Nerveuse, furtive. Les fraudeurs se reconnaissent entre eux : tu lui adresses un sourire qu’elle peut pas voir.

Tu la recroises, dix minutes plus tard, en cherchant des toilettes sans file d’attente, assise sur la banquette entre deux wagons. Sans bagage, les mains crispées derrière ses genoux. Elle a gardé son manteau. Avec toujours cette tête de proie qui se cache. Un renflement bizarre sous le manteau. Enceinte. Ou autre chose. Avec les temps qui courent. Autre chose.

Tu tires la chasse et tu te dis que tu te fais des films, que BFM-TV a pénétré dans ta tête malgré toutes tes précautions. Quand tu repasses dans l’autre sens, elle n’est plus là.

Arrêt suivant. C’est pas ta gare. Mais tu sors. Tu finiras en stop, même s’il fait déjà nuit. Nantes n’est qu’à une heure de voiture. Une intuition. Les fraudeurs se reconnaissent mutuellement. Mais aussi ceux qui ont envie que tout disparaisse autour d’eux.

Tu entends l’explosion, t’es déjà à l’autre bout du quai.

Tu te retournes pas.


2
Mise en avant des Auto-édités / Le compartiment de première classe de Patrice Dumas
« Dernier message par Apogon le Le 15/02 2018 à 15:25 »
Le compartiment de première classe
nouvelle de Patrice Dumas

Une femme élégante est assise, seule, dans le compartiment d’une voiture de la Great Eastern Railway. Depuis le couloir, nous l’observons, sans qu’elle prête attention à nous. Elle doit être fort belle, mais on discerne mal son visage tourné vers la vitre embuée. Confortablement installée, elle a croisé ses jambes au galbe parfait, mis en valeur par de coûteux bas d’une finesse remarquable. Son tailleur parfaitement coupé, ses délicats escarpins, et son chapeau du dernier cri, agrémenté d’une légère voilette, montrent son appartenance à la haute société. Les banquettes moelleuses, recouvertes d’un velours au dessin “Art déco” dont on imagine le soyeux, les marqueteries de bois précieux couvrant les cloisons, et les appliques en cristal diffusant une douce lumière, confirment qu’il s’agit d’une personne de qualité voyageant en première classe.
Elle attend certainement quelqu’un, car elle montre quelques signes d’impatience, alors que son regard ne cesse d’aller de sa montre à la fenêtre. Des voyageurs cherchant leur place nous bousculent dans l’étroit passage, d’autres se penchent aux fenêtres pour saluer leur famille venue les accompagner. Dehors, il fait déjà nuit, mais on distingue l’animation régnant sur le quai humide de la gare, et l’on peut apercevoir, sur un panneau émaillé, le nom Kings cross, en grosses lettres blanches. Des employés s’affairent à porter des malles et des valises ; les derniers retardataires pressent le pas vers les marchepieds glissants.
Un appel résonne sous la verrière :
— Les passagers pour Édimbourg…, en voiture, s’il vous plaît. Le train va partir… Prenez garde à la fermeture des portières.
On entend les ultimes “Au revoir !”, interrompus par un long coup de sifflet, puis le bruit de jets de vapeur, fusant sur la voie dans un nuage éphémère. Lentement, les bâtiments en briques et les poteaux commencent à défiler derrière la vitre. La femme esquisse un geste de découragement. Le mouvement s’accélère, le quai et les globes qui l’éclairent disparaissent, bien vite relevés par les lueurs diffuses de la ville, elles-mêmes englouties par l’obscurité de la campagne, ponctuellement striée par des lumières lointaines.
Brusquement, la passagère se lève, scrutant la nuit, ses mains protégeant ses yeux des reflets, en espérant on ne sait quelle apparition, puis elle se rassied, visiblement dépitée. La lassitude est maintenant perceptible dans son regard, malgré la voilette lui gardant tout son mystère. Celui qu’elle espérait n’est pas venu ; son mari, son amant, un amoureux peut-être.
Le train roule maintenant à vive allure, et on perçoit les claquements réguliers des bogies sur les rails, quand le contrôleur se présente. La femme inventorie nerveusement le contenu de son sac à main pour trouver son billet, et elle demande, avec un léger accent slave :
— Quand pourrai-je téléphoner, s’il vous plaît ?
— Nous nous arrêterons à Peterborough dans environ une heure et demie, Madame…, de là vous pourrez téléphoner. Bon voyage.
Soudain, un homme passe devant nous. Sa forte carrure, exagérée par le pardessus à chevrons qu’il porte, nous cache maintenant tout le compartiment. Il a relevé son col et enfoncé son feutre gris sur la tête, certainement pour se protéger de la pluie. Il salue brièvement la femme, mais nous ne l’entendons pas lui répondre. Il ôte son chapeau, son épais manteau, et s’assied lourdement, en souriant à la passagère qui lui fait face. Hautaine, elle détourne la tête en feignant de l’ignorer, puis elle sort d’une pochette un fume-cigarette en ivoire.
L’homme, en lui tendant du feu, tente d’engager la conversation :
— Allez-vous jusqu’à Édimbourg, Madame ?
— Oui, Monsieur.
— Ah, Madame, quelle excellente nouvelle ! Mes affaires m’y appellent, et j’avoue que voyager en aussi charmante compagnie que la vôtre me comble.
La femme sourit au compliment, observe un instant son vis-à-vis, puis, après une courte hésitation, elle réplique étrangement :
— Aimez-vous les poèmes de Walter Scott ?
L’homme répond, tout aussi mystérieusement :
— L’Écosse est superbe sous la neige.
Soudain, leur comportement change du tout au tout, à croire que cet homme était celui que la femme attendait si fébrilement. Ils paraissent soulagés et heureux de se rencontrer, mais curieusement, bien qu’ils semblent maintenant se connaître depuis des années, ils jugent utile de se présenter.
— Winston Richmond.
— Anna Maretskaïa.
Ils se serrent la main, et parlent en baissant le ton, légèrement penchés l’un vers l’autre :
— J’ai cru que vous aviez manqué le train.
— J’ai bien failli ; heureusement j’ai pu sauter dans le dernier wagon. J’ai été suivi sur le chemin de la gare.
La femme sursaute.
— Vous avez été filé ?
— Sans aucun doute. Deux hommes, dans une Sunbeam noire. Ils m’attendaient à la sortie de l’hôtel. Je les ai tout de suite remarqués, mais je n’ai pas pu noter le numéro de leur voiture.
— C’est fâcheux. Nous l’aurions identifiée en faisant jouer nos relations à l’ambassade.
— À moins que ce ne soit l’ambassade qui ait décidé de nous éliminer.
La femme fronce les sourcils, et elle s’enquiert :
— Êtes-vous certain de les avoir semés ?
— Oui. J’ai multiplié les détours pour m’en assurer. Soyez tranquille, nous n’avons rien à craindre…, du moins pour le moment.
— Il nous faut absolument découvrir qui sont ces hommes, et qui les a envoyés.
L’express continuait sa route à toute vapeur, son panache de fumée fendant la nuit de volutes blanchâtres. Les gares qu’il traverse dans un bruit métallique d’aiguillages
ne sont que halos de lumière et esquisses de vieux édifices noircis, de hangars mal éclairés à peine visibles à travers la fenêtre.
— Monsieur Richmond…
— Appelez-moi Winston…, nous partageons le même idéal.
— En ce cas…, appelez-moi Anna, ajoute la femme, alors qu’une lueur traverse son regard ; et l’on comprend pourquoi : Winston Richmond est très bel homme, et son visage, aux traits bien dessinés, exprime la volonté…, non, pas la volonté maladroite des rustres, mais cette volonté, teintée de prévenance et de dérision, qui fait chavirer les coeurs.
Anna Maretskaïa se lève nerveusement.
— Pourrions-nous aller dîner, avant d’arriver à Peterborough ? J’étouffe dans ce compartiment.
— Excellente idée ! Les émotions de cet après-midi m’ont donné faim.
Nous les suivons, à travers les couloirs encombrés de voyageurs, vers le wagon-restaurant. Ils s’installent à une table mais, pendant que Winston Richmond lit la carte avec attention, Anna Maretskaïa s’inquiète.
— L’homme, derrière vous, avec le complet gris et les lunettes…
— Eh bien, c’est certainement un homme très ordinaire, avec un complet gris très ordinaire et des lunettes très ordinaires !
— Peut-être…, mais il me semble bizarre.
Winston Richmond se retourne en interpellant le maître d’hôtel, pour ne pas attirer l’attention du singulier convive, objet des inquiétudes de sa compagne. En un instant, il jauge l’individu, et il admet alors :
— Vous avez raison, Anna, il est bizarre, c’est le moins que l’on puisse dire.
— Ah ! Vous voyez bien !
— Je dirais même que c’est un criminel.
— Quoi ! Vous l’avez reconnu ?
— Non, j’entends par là qu’il est criminel de boire du vin rouge avec des filets de sole Dugléré. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous choisirons un Corton-Charlemagne.
Revenue de sa frayeur, Anna Maretskaïa, légèrement méprisante, le tance vertement.
— Comment pouvez-vous donner tant d’importance à une futilité alors que nos vies sont en jeu ?
— Je vous l’ai dit : dans ce train, nous ne risquons rien, et ce que vous appelez une futilité n’en est pas une. Le hasard de notre mission, a fait que je dîne ce soir avec la femme la plus belle et la plus charmante qu’il puisse exister. Il est dans vos yeux une flamme qui consume mon coeur, Anna. Je voudrais que ce moment dure toujours, et qu’il soit parfait jusque dans les moindres détails, car il restera à jamais gravé dans ma mémoire.
Doucement, il pose la main sur celle de la femme qui fait mine de vouloir la retirer, mais elle renonce, conquise. Elle lui sourit, elle nous offre ce sourire qui rend les hommes fous d’elle, et elle le sait. Sa bouche parfaite, sa chevelure un peu floue ajoutent à son charme ravageur. Elle n’est plus une femme fatale, non ; elle est là, devant nous, douce et aimable fiancée. Ainsi, elle pourrait être nôtre. Hélas, un voile triste passe sur son beau visage, et l’assombrit.
— Winston, vous savez bien que notre amour est impossible. Nous ne pouvons pas abandonner notre mission, Lord Bradfield et l’organisation K ne nous le pardonneraient pas.
— Au diable Lord Bradfield et l’organisation K ! Je vous aime, Anna. Au premier regard, je vous ai aimée, et je sais que je vous aimerai toujours. Je serais prêt à trahir, même, si cela était nécessaire pour vous garder.
— Trahir ? Vous n’y pensez pas ! Jamais je ne me résoudrais à un amour entaché d’une quelconque forfaiture.
— Alors, accomplissons notre devoir, puis partons ensemble loin, très loin.
— Oh, chéri, vous êtes fou…
— Oui, fou de vous Anna, je suis amoureux fou de vous.
À cet instant, la main de Winston Richmond se crispe sur celle d’Anna Maretskaïa, et leur visage exprime la détermination née de la force de leurs sentiments.
Ils restent ainsi un long moment, avant qu’une voix autoritaire résonne :
— Coupez ! On la garde… Bon, maintenant, écoutez-moi tous. Pour la prochaine prise, je voudrais davantage de monde sur le quai de la gare… Les gars, secouez moins le praticable : ils sont dans un train, pas dans un wagonnet de grand huit. Mary… Bravo ma chérie, tu as été parfaite. La maquilleuse pour Mary…, tout de suite. Peter, c’est très bien. Tu essayes de la jouer un peu plus mystérieux cette fois-ci. Allez, vite, tout le monde en place ! On reprend… Silence !… Moteur… et… action !
FIN
3
 Merci beaucoup :bise: ton avis me donne encore plus envie de le découvrir :pouceenhaut:
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Avis : auteurs auto-édités / Te revoir à Penn Avel de Marjorie Levasseur
« Dernier message par IsabelleMS le Le 14/02 2018 à 11:30 »
Synopsis

Quatre années se sont écoulées depuis que Pauline, trente ans, est venue se terrer au Croisic dans la maison de sa grand-mère. Lors de son escapade annuelle à Nantes, elle fait la connaissance de Louis, un sans-abri septuagénaire qui la sauve in extremis d’un mauvais pas. Se sentant redevable, Pauline l’accueille dans cette grande maison. Louis est un homme mystérieux et méfiant, mais il accepte cette main tendue et se livre peu à peu à la jeune femme jusqu’à lui confier sa plus grande peine.
Pauline ne se doute pas un seul instant à quel point cet élan de générosité va changer sa vie…


Mon avis

Je l'avoue je suis une fan de cette auteure, aussi j'attendais la sortie de ce nouveau roman, avec beaucoup d'impatience et quel bonheur de retrouver cette plume à la fois douce et bienveillante. Et que dire de découvrir ces personnages pleins d'empathie, un peu cabossés par la vie, mais qui vaille que vaille, tout chancelant trouvent encore assez d'humanité en eux pour tendre la main aux autres. Car oui, encore une fois l'auteur signe un roman débordant d'humanité et de bonté, montrant par là même que ces mots trop souvent galvaudés, on toute leur place même dans notre société. C'est un roman à la fois sur l'amour, l'amour dans le sens large pas seulement l'amour romantique, c'est aussi un roman brûlant de positivité qui invite à ne jamais baisser les bras. Alors laisser vous emmener sous la pluie fine et peut être froide de Penn Avel, mais assurément plein d'espérance...

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Trophée Anonym'us 2017/2018 / Nouvelle N°19 : Mortelle soirée
« Dernier message par La Plume Masquée le Le 11/02 2018 à 16:44 »
Bonjour à tous :bonjour:
Déjà la 19e semaine du trophée Anonym'us, Les mots sans les noms, concours de nouvelles sur le thème du Polar 😋
Quand une soirée d’ados en apparence banale, se termine mal :clindoeil:
Bonne lecture :pouceenhaut:

 
MORTELLE SOIREE

1

 

– C’est quoi ce foutoir ? Oh non ! Pitié !

La femme se figea à l’entrée du salon, les bras ballants, son sac à main échouant sur son escarpin droit. Le spectacle était sinistre.

– Lucille ! appela-t-elle, surprise de n’entendre qu’un murmure émaner de sa bouche.

Elle se redressa et inspira profondément. Surtout ne pas flancher. 

– Lucille ! répéta-t-elle, la voix plus assurée.

– Oui, maman.

Une frêle adolescente débarqua dans l’immense pièce, nue sous un tee-shirt Motörhead trois fois trop grand pour elle, une brosse à dents à la main. Ses longs cheveux filasse teints en noir accentuaient la pâleur de ses traits délicats. Elle s’arrêta à bonne distance de sa mère. Elle l’avait entendu rentrer mais se sentait peu disposée à l’affronter. La jeune fille savait qu’elle avait déconné. Et même plus que ça.

– Lucille ! Non ! souffla la mère, dévisageant sa fille, entre dégoût et abattement. Pas ça ! Pas encore !

Lucille baissa les yeux sur ses pantoufles préférées devenues bien trop petites, à l’effigie de la Reine des Neiges. La mère, suivant le regard de sa fille, fixa à son tour les chaussons roses et trouva le détail incongru. Leur présence jurait avec la scène apocalyptique qu’offrait le salon. Ou bien était-ce sa fille qui jurait dans le décor de sa vie ? Comme pour chasser cette idée gênante, la femme secoua ses jolies boucles blondes entourant un visage encore beau malgré les premiers ravages du dieu Botox. 

– Lucille, c’est quoi ces cadavres ? Tu m’avais promis ! 

Le mutisme de sa fille agaça la femme qui s’écria :

– Mais regarde-moi ça ! Et mon tapis d’Orient ! Il est tout poisseux ! 

Lucille, habituée aux préoccupations futiles de sa mère, trouva cependant saugrenu que la femme se soucie de son tapis en un moment si dramatique. Elle la vit contourner avec défiance un corps étendu sur le fameux tapis, et s’affaler sur le canapé en cuir couvert d’un plaid en boule. Mais à peine assise, la mère se redressa illico en poussant un hurlement. La boule en question n’était pas exactement formée par le plaid.

– Nom de Dieu ! Il y en a encore un là-dessous ! C’est qui celui-là ? s’écria-t-elle hystérique, découvrant soudain une touffe de cheveux bruns dépassant de la couverture.

Plus écœurée qu’effrayée, elle tâta du bout des doigts le corps qui resta inerte.

– Je sais pas, maman, on s’en fout.

– Ah ! Mais non ! J’ai le droit de connaître l’identité de celui qui agonise sur mon divan ! Et on ne s’en fout pas, comme tu dis ! Ce qui s’est passé ici cette nuit est grave… C’est très grave ! Tu nous avais promis de ne plus jamais recommencer. Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

– C’était la dernière fois, maman, je te promets…

– C’est la fois de trop, Lucille ! hoqueta sa mère, que le désespoir gagnait à nouveau. Et je les connais tes promesses ! Tu te rends compte qu’on a déménagé pour te mettre à l’abri, qu’on a tout quitté afin de te protéger de ton penchant pour… ça ! ajouta la femme en balayant la scène d’un revers de la main.

– Mais c’est pas moi qui ai cherché les complications, je te jure !

– Arrête ! N’oublie pas ce qu’a dit le docteur De Winter : tu dois apprendre à être responsable de tes actes ! Et je ne pense pas que tes nouveaux amis, certainement issus de bonnes familles, soient venus à ta boum pour finir… dans cet état !

– Mais c’est eux qui…

– Stop ! Tu es un vrai danger, ma fille ! Pour les autres comme pour toi-même ! Comment ton père et moi avons pu croire que te changer de ville et de lycée arrangerait les choses ? Des clous, oui ! J’en conclus que tu ne prends plus le traitement que ton psychiatre t’a prescrit ?

– Ça me rendait malade. 

– Mais tu es malade, Lucille ! Et ta conduite nous rend tous malades ! Quand est-ce que tu te rendras compte que c’est grave ! C’est une atteinte physique irréversible, tu comprends ça ?

– Irréversible, faut pas exagérer, marmonna Lucille.

– Ah ! Mais c’est pas vrai ! cria la mère, exaspérée. Tu es aveugle ou tu le fais exprès ? Mais regarde-moi ce carnage ! Et je me retrouve complice de tes… passages à l’acte ! Je te rappelle que ton père, qui rentre ce soir, n’était pas au courant de cette boum !

– On dit plus boum, maman.

– Tu as raison ! Ce n’est pas une boum, c’est un cauchemar !

Puis sans préambule, elle ajouta froidement : 

– Il faut que je me rafraîchisse le visage.

La mère quitta la pièce à grandes enjambées et se dirigea vers la salle de bain. Lucille tenta de la retenir :

– Non, maman, pas par là !

Trop tard. Elle entendit la femme pousser un cri :

– Ah ! Mais merde alors ! Y en a un aussi dans la baignoire !

C’était la première fois que Lucille entendait sa mère prononcer le mot « merde ». Elle était vraiment en pétard. Mais Lucille s’en fichait… sauf qu’elle n’aimait pas se faire hurler dessus après un réveil difficile.

– Mais vous étiez combien ? Je t’avais dit trois ou quatre copains, pas plus !

Lucille l’avait rejointe dans la pièce carrelée de marbre rose :

– Au moins ici, ce sera plus facile à nettoyer.

– Non, mais tu es inconsciente ou quoi ? Tu as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je ne te parle même pas de la baignoire ! Maintenant, réponds-moi ! Tu as invité combien de personnes à ta boum ?

– Juste quatre, maugréa Lucille, sans préciser qu’ils devaient bien être une dizaine au départ.

– Encore heureux ! Et on peut savoir où est le quatrième ? Dans le frigo, peut-être ? Pas dans le jardin, j’espère ! Oh ! Mon Dieu, les voisins ! s’exclama sa mère en se précipitant dans la cuisine high-tech dont la grande baie vitrée donnait sur le parc. Tu as pensé aux voisins ? répéta-t-elle. Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet !

– On s’en fout des voisins.

– Non, on ne s’en fout pas justement ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…

Sa mère se retint de prononcer le mot qui condamnait sa fille.

– Une quoi ? De Winter t’a bien expliqué que j’étais juste en dépression, non ?

– Une dépression ! Elle est bien bonne, celle-là ! Il faut dire qu’on l’a payé assez cher pour qu’il établisse ce diagnostic ! Et pour qu’il la boucle ! C’est qu’il en connaît des gens haut placés, ce bon docteur !

Cette confrontation commençait sérieusement à ennuyer Lucille.

– On n’a pas été au jardin, on est resté au salon, assura-t-elle à sa mère.

Observant, anxieuse, son immense carré de verdure impeccable, la femme soupira puis s’assit sur une chaise en fer forgé noir, visiblement soulagée. Mais ses petits sourcils épilés se froncèrent à nouveau et elle reprit d’une voix chevrotante :

– Comment je vais expliquer ça à ton père ? Et aux parents de ces jeunes ?

– Tu sais bien que tu n’expliqueras rien du tout. Ce sera notre secret, comme d’habitude.

– C’est trop facile, Lucille…

– Ah oui ? Pour qui ? la coupa brutalement l’adolescente. 

Silence. Lucille s’adoucit et s’asseyant à son tour, prit la main de sa mère. Il lui fallait l’amadouer ; elle avait besoin d’elle pour réparer les dégâts. Elle ne souhaitait pas être internée à nouveau par son gentil papa. 

– On va tout effacer avant ce soir, et ce sera notre secret, reprit Lucille avec aplomb.

Sa mère fondit en larmes.

– Je n’en peux plus. C’est trop dur !

– Ça ne se reproduira plus. Je le dirai au docteur De Winter et il me trouvera un autre traitement. Et tout ira bien.

– Tout ira bien, répéta la mère machinalement…

Puis recouvrant ses esprits :

–… Non, tout n’ira pas bien ! Tu devais recommencer à zéro ici, te faire discrète, de faire de nouveaux amis ! C’est comme ça que tu t’intègres ? En transformant une gentille soirée en véritable champ de bataille ?

– Mais y a pas de témoins, maman.

– Et les intéressés ? Tu en fais quoi ?

– Eux, ils ne diront rien, répliqua Lucille sur un ton cynique. Par contre, il faut que je te dise un truc.

– Quoi encore ?

– Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça devrait pas tarder.

– Quoi, là-haut ? Dans… dans ta chambre ? 

– Non, on n’est pas arrivé jusque-là. On s’est arrêté dans la tienne.

– Quoi ?

– Mais j’ai rien dégueulassé, je te jure ! Et y a pas de… cadavre dans ta chambre, comme tu dis.

– C’est censé me rassurer ? cria la mère, se levant et se dirigeant vers le hall. Qu’est-ce que tu fichais dans ma chambre avec ce garçon ?

– À ton avis ? lança Lucille, lui emboîtant le pas.

– Ah ! Je vois ! Tu ne perds pas le nord, toi ! Eh bien, on n’a plus qu’à régler ça en vitesse !

 

2

 

Quentin ouvrit un œil qui détailla une bande de papier peint aux arabesques noires, collé sur un pan de mur immaculé. Ultra-chic. Comme toute la déco assortie de cette chambre spacieuse variant les nuances de gris sur fond blanc. Mais où se trouvait-il ? Il ouvrit le deuxième œil, action qui déclencha automatiquement une migraine insupportable. Aïe. Ça y est, il remettait le contexte. La teuf organisée par la nouvelle. Il était dans la chambre de Lucille… Ou plutôt dans celle de ses parents, supposa-t-il d’après la taille XXL du lit et le décor propret. Sage. Tout le contraire de Lucille.

Cette fille, c’était de la bombe. À tout point de vue. Canon, souvent taciturne, parfois exubérante, et bonne ! Étrange aussi… mais bonne ! S’il ne se souvenait pas de tout, il se rappelait du moins le pied qu’il avait pris cette nuit. Un corps de rêve cachant un tempérament de feu. Une sacrée garce ! Ce n’était clairement pas sa première fois ! 

Des voix lui parvinrent du rez-de-chaussée. Les copains avaient déjà émergé ? Non, c’était des voix féminines… deux voix… Lucille n’avait invité que des mecs à sa petite sauterie… Et ça gueulait apparemment. C’est quoi tous ces cadavres ? Merde ! C’était peut-être la mère qui avait débarqué plus tôt que prévu… tout poisseux ! Tu m’avais promis ! D’après Lucille, sa génitrice ne devait rentrer que dans l’après-midi. Mais on y était peut-être déjà, pensa Quentin en cherchant son portable dans la poche de son jean qui traînait par terre. Effectivement, il était près de 15h. Un cri faillit lui faire lâcher son téléphone. La vache ! Ça bardait en bas ! Il tendit l’oreille… l’identité de celui qui agonise sur mon divan !... C’est très grave ! Quelle emmerdeuse ! se dit Quentin, tout en s’interrogeant sur l’identité du gars en question.

Il enfila ses fringues à la hâte et recoiffa tant bien que mal ses cheveux blonds mi-longs devant la coiffeuse patinée surplombée d’un miroir ovale. Il avait une sale tronche. Une petite ligne aurait remis tout ça en place, mais il avait laissé son matos en bas ; enfin, ce qu’il en restait. Pour les présentations, il improviserait. Sa gueule d’ange – malgré ses yeux de lapin injectés – plaisait généralement aux vieux, ainsi que le vocabulaire châtié qu’il maîtrisait quand l’occasion s’y prêtait : lors des stages dans la boîte de papa, dans les rallyes mondains organisés par les familles huppées du coin, ou avec les parents des bourgeoises qu’il avait sautées. Il savait comment les prendre, tous ces cons, et cachait bien le mauvais garçon qu’il était en réalité. Comme Lucille. Ca servait d’avoir reçu de l’éducation.

Quentin sortit de la chambre située au premier étage et perçut encore les mots vrais danger… traitement… psychiatre… irréversible… Il n’avait aucune idée de ce qui se déroulait en bas, mais une chose était certaine : il était tombé chez des barges ! Sur une barge ! Cette constatation ne le surprit pas outre mesure. Dès le premier jour au lycée, il s’était douté que Lucille n’était pas nette. Cette nana s’était pointée au bahut en plein milieu de l’année scolaire, débarquant de Paris à ce qu’on disait, avec un papa député qui n’avait rien à foutre dans leur patelin. Un patelin friqué, certes, mais relativement isolé comparé au 16e arrondissement que la famille avait quitté à la hâte. Ça, c’est Lucille qui le lui avait appris quand ils avaient sympathisé. Sur le moment, Quentin avait pensé à une embrouille politique, mais aucune info n’avait transpiré sur le Net. Le député était toujours en poste et se tapait à présent cent cinquante bornes pour exercer ses fonctions.

Alors quoi ? Alors, les mots que Quentin venait de surprendre lui indiquaient une toute autre piste : celle de la fille pas nette justement. Danger, psy, traitement… Lucille devait être atteinte d’une quelconque maladie mentale. Une dépression, peut-être ? Mais on ne déménage pas parce qu’on a une fille dépressive ; sans quoi, ce serait l’éternel exode dans les quartiers chics ! se dit ironiquement Quentin qui ne voyait jamais ses parents, trop occupés à gérer le patrimoine et à paraître en société.

Regarde-moi ce carnage ! continuait la mère… Quand je pense que je suis complice… Quentin, qui venait d’atteindre le palier, s’immobilisa. Le parquet avait craqué et la fin de la phrase lui avait échappé : de quoi la mère était-elle complice, et à quel carnage faisait-elle allusion ? Soit elle était de nature hystérique, soit il se passait quelque chose d’anormal dans cette maison que Quentin souhaitait quitter au plus vite, ne pensant déjà plus aux présentations avec belle-maman.

Il descendit donc les premières marches de l’escalier, le pas soudain précautionneux sans qu’il eût su expliquer pourquoi, mais un cri le stoppa net, suivi d’un : Y en a un aussi dans la baignoire ! C’est pas vrai ! Mais de quoi elle parlait, la vieille ? Ils n’avaient pas foutu tant le bazar que ça, la veille ; c’était même une soirée plutôt cool… Remarque, Lucille et lui étaient certainement montés bien avant la fin des festivités… Il ne se souvenait plus. C’est le problème, avec la coke. Sur le coup, ça rend alerte, mais mélangé à l’alcool, ça peut créer des amnésies. Malgré son jeune âge, Quentin en connaissait un rayon ! Certains potes se trouaient la chevelure à coup de fumette et autres trips ; lui se trouait la mémoire.

T’as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je te parle même pas de la baignoire ! J’espère qu’y en a pas au jardin ! Quentin sentit l’inquiétude le gagner. De quoi souffrait Lucille au juste ? Et de quoi était-elle capable ? Après leur baise endiablée, il s’était endormi comme une loque et à son réveil, la fille n’était plus là. Que s’était-il passé entre-temps ? Lucille ne se droguait même pas ! Il en aurait bientôt le cœur net, ne pouvant camper indéfiniment dans cette cage d’escalier. Sa migraine empirait sous l’effet du stress grandissant et il lui fallait une aspirine de toute urgence.

Il s’apprêtait à descendre, déterminé, lorsqu’il entendit un claquement de talons se rapprocher ainsi que la voix de la mère : T’as pensé aux voisins ? Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet ! Et Lucille qui répondait : On s’en fout des voisins… Et l’autre rétorquant de plus belle : Non on s’en fout pas ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…

La phrase resta en suspens. Une quoi ? se demanda Quentin, à nouveau figé sur sa marche. Une folle ? Il devinait à présent que l’arrivée impromptue de cette famille dans leurs beaux quartiers était liée au comportement de Lucille.

Les deux femmes devaient se trouver dans la cuisine car leurs voix lui parvenaient plus distinctement bien qu’il ne saisît pas tout. Il ne pouvait gagner la sortie sans se faire remarquer, ni rester planté là. Et d’abord, pourquoi se cacher ? Cette situation devenait ridicule ! se dit le jeune homme, comme pour se donner du courage, tandis qu’un poids lui compressait insidieusement la poitrine. Il devait se calmer. Et écouter…

Visiblement, la mère craquait, tandis que la fille réclamait le secret, promettait de se faire soigner et rassurait sa mère : Mais y a pas de témoins, maman. De témoins de quoi, bon sang ! se demanda Quentin entre exaspération et panique, tout en se dandinant sur sa marche, pris d’une soudaine envie de pisser.

Et les intéressés ? Tu en fais quoi ? cracha la mère. 

Eux, ils ne diront rien…

Quentin sentit ses jambes se dérober. La réplique de Lucille et plus encore le ton employé lui glacèrent les sangs. Un ton implacable où se mêlaient cynisme et détachement. Alors Quentin réalisa que les intéressés en question, ses potes, auraient dû se réveiller depuis longtemps au milieu de tous ces éclats de voix…

Sauf s’ils étaient déjà partis, mais non, puisque la mère en avait trouvé un dans la baignoire…

Alors peut-être qu’ils ne se réveillaient pas parce qu’ils étaient…

Merde ! C’était pas possible !

Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça ne devrait pas tarder. Il fallait qu’il se barre de là en vitesse ! Je te promets qu’il n’y a pas de… cadavre dans ta chambre… Les deux dingues allaient monter ! Il entendait leurs pas se rapprocher dangereusement ! Il était pris au piège. On n’a plus qu’à régler ça en vitesse ! assena la mère, aussi barge que sa fille.

Quentin se retrancha dans la chambre et s’enferma à clef. Il courut à la fenêtre dont il tira les rideaux. La chambre parentale donnait sur le jardin. Il tressaillit quand quelqu’un tourna la poignée de la porte. Il entendit Lucille assurer à sa mère qu’elle n’avait pas fermé à clef. Eh ! bien, je vais en chercher une autre ! s’exclama la femme, tandis que Lucille criait :

– Quentin ! Ouvre-moi, putain !

L’adolescent ouvrit fébrilement la fenêtre et regarda en bas : il ne devait pas y avoir plus de quatre mètres. Il atterrirait directement dans l’herbe tendre et pourrait s’enfuir, l’immense jardin qui tenait plus du parc étant ouvert sur l’extérieur, comme souvent dans ces lotissements sécurisés, avec enclos, barrière et gardien. Un zoo de luxe.

Lucille tambourinait à la porte, mais Quentin ne bougeait toujours pas. Le jeune homme peu sportif appréhendait le saut autant que la chute. Et pour la première fois de sa vie, il avait le vertige. Ce plan n’était peut-être pas une bonne idée.

Il se retourna vers la porte. Peut-être pourrait-il se précipiter sur celle-ci au moment où elle s’ouvrirait, déstabilisant les assaillantes pour ensuite dégringoler les escaliers et gagner la porte principale ? Il avait vu ça dans un film, avec Amaury, son grand frère qui vivait aux States aujourd’hui. Amaury avait bien fait de se tirer loin du marasme familial. Amaury était quelqu’un de bien, pas comme lui. Amaury avait tenté de le raisonner quand il avait appris que son petit frère touchait aux substances illicites. Mais ensuite, il était parti de la maison. Et Quentin s’était retrouvé seul. Avec ses parents. Tout seul.

La porte s’ouvrit soudain, et Quentin se retrouva face à Lucille et à sa mère qui lui lançait un regard assassin.

Alors Quentin sauta. Sauf que dans la panique, il se jeta, plus exactement. L’herbe se rapprocha à vitesse grand V, puis il entendit un craquement.

Maxime qui, enfin délivré des derniers effets de l’héro, émergeait de sa baignoire, vit son copain Quentin passer devant la fenêtre de la salle de bain et s’écraser sous ses yeux.

Le hurlement de terreur de Maxime réveilla en sursaut Charles et Louis, respectivement affalés sur le canapé et sur le tapis, au milieu d’innombrables cadavres de bouteilles, d’un reste de poudre et même d’une seringue.

 

ÉPILOGUE

 

Madame Gontrand reçut dignement la police sur le perron marbré de sa villa, ignorant les regards suspicieux et les mines agacées des voisins postés à leurs fenêtres, alertés par les sirènes de l’ambulance et des pompiers.

Devant le spectacle qu’offraient le salon en bataille et les yeux cernés des gosses junkies, des « p’tits cons » selon certains, des « pauvres mômes » selon d’autres, les policiers déduisirent rapidement la cause du drame. À la question : Que prenait votre copain ? Il leur fut répondu cocaïne. La drogue qui rend paranoïaque. C’est ce qu’expliqua l’un des agents à madame Gontrand. 

L’enquête s’arrêta là, à peu de chose près. Quentin était mort sur le coup, la nuque rompue, après une mauvaise chute dans l’herbe tendre et la drogue dure.

Monsieur Gontrand, député, régulièrement en déplacement, apprit donc que sa femme avait laissé leur fille convalescente organiser une soirée festive en son absence. En effet, madame Gontrand avait trouvé à son nouveau club de tennis un jeune amant dont elle ne pouvait plus se passer. Monsieur le savait, mais il soutint néanmoins madame dans la terrible épreuve qui les attendait tous deux : les nouveaux voisins savaient pour leur fille.

Lucille, alcoolique depuis ses quinze ans, retourna en cure, au grand dam de ses parents qui lui avaient pourtant payé le meilleur suivi psychiatrique quelques mois auparavant. Ils avaient donc fait pour le mieux, en vain.

FIN



6
Mise en avant des Auto-édités / Re : Si la pluie te noie de Nolwenn Renard
« Dernier message par Magali le Le 04/02 2018 à 22:18 »
La vie n'étant pas un long fleuve tranquille, je serais fort surprise que ces deux personnes ne rencontrent pas quelques obstacles à ce bonheur...
7
Trophée Anonym'us 2017/2018 / Nouvelle N°18 : Violence ordinaire
« Dernier message par La Plume Masquée le Le 04/02 2018 à 15:13 »
Bonjour à tous :bonjour:
Déjà la 18e semaine du trophée Anonym'us, Les mots sans les noms, concours de nouvelles sur le thème du Noir 😋
Si la violence devenait insupportable, comment réagiriez-vous ? :grattermenton:
Bonne lecture :pouceenhaut:


Violence ordinaire

 

La chambre est plongée dans l’obscurité depuis une demi-heure à peine, mais je sais déjà que je vais être incapable de sombrer dans le sommeil, malgré la fatigue qui envahit la moindre cellule de mon corps. Lui dort sereinement, paisiblement, à côté de moi, tourné vers l’extérieur du lit. Il m’offre son dos, qui va et vient avec une régularité tranquille que je ne peux qu’envier, jalouser.

La colère s’insinue en moi, quand bien même je sais qu’elle ne m’aidera pas à m’endormir, au contraire. C’est tellement facile, pour lui. Il lui suffit d’éteindre la lumière, de fermer les yeux, pour aussitôt tomber dans les bras de Morphée. Pendant que je suis condamnée à me retourner, à ressasser, encore et encore, jusqu’à avoir envie de hurler et de jeter mon oreiller à travers la pièce.

Comment tout a pu basculer en quelques années à peine ? Aurais-je pu prévoir, anticiper le chemin que notre couple prendrait ? Est-ce que si j’avais su, je me serais enfuie à toutes jambes le soir où il m’a enfin embrassée, après des semaines de doutes et d’impatience, ce fameux soir d’automne où il a posé ses lèvres contre les miennes alors que je désespérais qu’il ose faire le premier pas ? Ou aurais-je malgré tout sauté à pieds joints dans toute cette histoire, notre histoire, en espérant changer le cours des choses ?

 

Je voudrais me lever mais je n’ose pas. Descendre au salon, m’abrutir devant la télé, m’endormir peut-être dans le canapé, blottie dans un plaid qui ne parviendra pas à me réchauffer. Mais je sais ce qui se produira s’il se réveille au moment où je passe à côté de lui. Ou pire, s’il s’aperçoit que mon côté de lit est vide. Il me rejoindra, les yeux bouffis de sommeil, et, d’une voix pâteuse, me demandera ce que je fais là, pourquoi je ne suis pas dans la chambre. Je n’arrivais pas à dormir, c’est tout. Il soupirera, sourira d’un air mauvais. C’est ma faute, c’est ça ? Je sais exactement ce qui se passera. Le ton qui montera. Son agacement qui se muera en autre chose que je n’ai pas le courage d’affronter. 

Impuissante, je me force à fermer les paupières, à compter lentement pour éviter de laisser mes pensées vagabonder là où ça fait mal. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment j’ai pu en arriver là, après avoir eu sous le nez toute mon enfance l’exemple de ma mère ? 

Certains matins, alors qu’elle me versait d’une main tremblante du lait chaud dans mon bol, elle tenait à peine debout. J’avais l’impression qu’il m’aurait suffi de souffler un peu dans sa direction pour qu’elle se retrouve plaquée contre le mur. Son air absent, son sourire triste, vaincu. Ce n’est rien, ma chérie. Ne t’inquiète pas, papa ne voulait pas... Ce n’est pas sa faute… Maman va prendre un café, et tout ira mieux après.

Tout ira mieux après. Et à présent, c’est moi qui suis devenue la frêle épouse. Comment ai-je pu reproduire le schéma que j’ai eu sous les yeux depuis ma naissance alors que je n’avais qu’un seul objectif ; m’en éloigner à tout prix ? Comment est-il possible que désormais, ce soit moi qui peine à esquisser un sourire chagrin à mes enfants quand je les contemple, attablés devant leur petit-déjeuner ? Comment, à trente ans d’intervalle, puis-je me retrouver à prononcer les mêmes phrases absurdes que ma mère, en espérant naïvement qu’elles puissent leur paraître réconfortantes ?

Je regarde mon visage dans le miroir, le matin, et je n’y vois plus que des ombres. Saillantes, grandissantes jour après jour. Bien sûr, je les camoufle, je les dissimule du mieux que je peux sous le maquillage couleur chair, et je me convaincs qu’elles passent presque inaperçues. Que les autres n’y voient que du feu. Que de toute façon, ce n’est pas si flagrant, que je ne suis sans doute pas la seule à endurer ça, que le miroir se trompe et exagère la réalité. Que rien ne vaut un peu d’anticernes et de blush rosé pour avoir bonne mine, pour paraître vivante. Pour me fondre dans la masse et surtout n’éveiller la curiosité de personne.

 

Les minutes s’égrènent, implacables, sur l’écran de mon réveil. Les chiffres lumineux me narguent, comme s’ils savaient que cette nuit encore, c’est eux qui gagneront, qui m’écraseront lorsque l’aube s’immiscera à travers les rideaux de la chambre. Plus ils défilent, plus je sens la tristesse et la colère se frayer un chemin jusqu’à mon cœur. Il dort et c’en est insupportable. Injuste. Dégueulasse.

Combien de femmes vivent la même chose que moi ? Combien subissent en silence, se taisent ? Combien ferment les yeux, se bouchent les oreilles dans l’espoir que ce sera suffisant, tolérable ? Parce que bien sûr, il s’en veut. Il regrette, il se sent coupable, après. Il voudrait se rattraper, se faire pardonner ; il m’offre des fleurs, des chocolats, des baisers. M’inonde de tendresse et de cadeaux. Il promet, évidemment. De faire des efforts, de ne pas recommencer, de se maîtriser.

Paroles et paroles et paroles, comme dit la chanson.

Combien comme moi ont envie d’y croire, à chaque fois ? Se dire que leur couple ne se résume pas à ça, qu’il y a autre chose, de plus beau, de plus fort. Que ce serait ridicule de laisser ça les séparer.  Que l’amour et l’affection peuvent et doivent l’emporter. Qu’on ne peut pas envoyer valser un mariage, une vie de famille pour si peu ; qu’un couple, ça exige des efforts, des sacrifices, de l’abnégation, du courage. Qu’on ne détale pas à toutes jambes au moindre vacillement, sous peine de passer pour la traître, la harpie, la méchante. 

Et qui dit qu’il renoncerait aussi facilement à moi, de toute façon ? Qui dit qu’il comprendrait que ma souffrance est telle que je songe à le quitter, que je rêve d’être seule ? Qui dit qu’il ne se jetterait pas à mes pieds pour me supplier de lui accorder une nouvelle chance, pour me promettre de changer ?

 

De plus en plus souvent, j’ai l’impression de me noyer. La nuit, quand il est endormi à côté de moi. Quand je reste allongée, à ruminer, à ressasser sans fin. Dans ces quelques heures obscures où j’ai le sentiment que la terre entière a trouvé le sommeil et a arrêté de tourner, la terre entière sauf moi, tout me paraît brusquement si insoutenable que je dois parfois me mordre le poing pour contenir mon envie de hurler de rage. Ma mâchoire se referme sur la partie charnue de la paume de ma main et je serre jusqu’à ce que la douleur me fasse oublier, quelques instants seulement, mon désespoir. Alors mon souffle s’apaise peu à peu, et je me prends à imaginer comment ce serait d’en finir. 

À côté de la fenêtre, je contemple la grande vitrine en verre qu’il a récupérée à la mort de ses parents. Quatre étages remplis de presse-papiers de toutes les formes et de toutes les couleurs, la précieuse collection de sa défunte mère dont il n’a jamais voulu se débarrasser et qui trône désormais dans notre chambre. Je m’imagine me lever, ouvrir sans un bruit la porte vitrée, choisir le presse-papier idéal sur l’étage inférieur ; un gros cube en verre transparent avec des fleurs séchées rose vif à l’intérieur. Je suis incapable de me rappeler de quelles fleurs il s’agit, j’ai le nom sur le bout des lèvres, mais impossible de le retrouver. C’est le plus lourd de toute la collection ; je le sais parce qu’une nuit, je les ai tous soupesés un à un. Il me suffirait de prendre ce cube, de sentir mon bras lesté de ce poids, de ces arêtes tranchantes. De m’approcher de lui. De lever le presse-papier le plus haut possible, peut-être en l’agrippant à deux mains, d’ailleurs. Et puis de le fracasser de toutes mes forces sur ce crâne injustement empli de rêves. De m’y reprendre à plusieurs fois, pour être sûre. Jusqu’à ce que le bruit sourd devienne spongieux, jusqu’à ce que des traînées rouge sombre viennent colorer ses cheveux châtains, jusqu’à ce que je sois certaine de ne plus entendre une autre respiration que la mienne. 

Jusqu’à ce que le silence se fasse, enfin.

Cette scène, je me la suis représentée des dizaines de fois. D’abord malgré moi, le cœur au bord des lèvres, effrayée d’oser penser à de telles horreurs. Puis un peu plus sereinement, comme un enfant qui visualiserait des moutons en train de sauter au-dessus d’une barrière pour trouver le sommeil. Parce que je suis bien obligée de me rendre à l’évidence : une fois que je m’imagine reposer le cube ensanglanté sur la table de chevet puis reprendre mon souffle en contemplant les draps imbibés, je me sens tellement plus légère que je finis toujours par sombrer pour ne me réveiller qu’au petit matin.

Les pétales des trois fleurs fuchsia semblent osciller très légèrement, même s’ils sont prisonniers de leur cercueil de verre. J’ai retrouvé le nom, il surgit comme une ampoule qui s’éclairerait tout à coup au-dessus de ma tête. Des immortelles. Trois immortelles à jamais figées dans un cube. Comme c’est ironique.

 

Bien sûr, j’ai cru que ça s’arrangerait au fil du temps. Que ce n’était pas si important que ça. Parce qu’au début, c’était accidentel. Exceptionnel. Involontaire, toujours. J’étais indulgente. Il est sous pression ; au boulot, c’est loin d’être évident, en ce moment. À l’époque, j’étais capable de relativiser. Il traîne une crève depuis des semaines, ce n’est pas facile pour lui non plus. Tout est venu si insidieusement, si progressivement, si normalement, dans un sens. Les périodes de répit, d’accalmie me donnaient le sentiment que c’est moi qui exagérais, qui faisait tout un drame de pas grand-chose. Parce que l’espoir s’insinuait en moi, prompt à balayer tout le reste. Ça n’arrivera plus, il va se contenir, on va s’en sortir.

Et puis ces phases ont été de plus en plus courtes. Jusqu’à ce qu’un jour, je réalise qu’elles n’existaient plus. Ou alors lorsqu’il n’était pas là, bien sûr.

 

J’ai comme un trou au creux des côtes, mon sang bat furieusement à mes tempes. Je n’en peux plus de cette honte qui dégouline le long de mes vertèbres en permanence. Cette image de petit couple parfait, qui respire le bonheur et qu’on envie. Qui n’a rien à voir avec la réalité, avec notre quotidien miné par sa faute. Tu as une chance inouïe d’être tombée sur un homme comme lui ! Mes amies minaudent, susurrent à son approche. Forcément, puisqu’elles ignorent tout. Puisque je suis incapable de me confier tant j’ai peur que leur façon de me voir change brutalement. Que penseraient-elles, si elles savaient ? Elles auraient pitié. Elles diraient que tout est ma faute, que c’est moi qui ai laissé traîner les choses, moi qui ai laissé ça se produire au sein de mon couple. Elles échangeraient des regards compatissants, gênés. Elles éclateraient de rire en pensant que je plaisante. 

Ou pire, elles ne me croiraient pas. 

J’enfouis ma tête dans mon oreiller en réprimant l’envie de le mordre de rage. Le seul à qui j’avais osé en parler, un jour où j’étais à bout de forces, c’était le médecin. Je revois encore sa façon de secouer la tête, comme s’il regrettait que j’aie ouvert la bouche, comme si j’avais proféré une terrible calomnie. Son air soudain embarrassé, son regard fuyant. Il n’y a rien à faire pour le soigner ? Il avait émis un petit rire sans même desceller les lèvres, et le son était resté coincé dans sa gorge, bien au chaud. Je n’ai aucun miracle à vous proposer, vous vous en doutez… Il m’avait fait comprendre qu’il n’était pas le mieux placé pour que je m’épanche ainsi et j’avais baissé la tête, humiliée. Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que... J’étais sortie du cabinet sans le laisser finir sa phrase, atterrée. 

Jamais plus je n’en avais reparlé à qui que ce soit.

 

Cette nuit, c’est intenable. Pourtant c’est la même nuit que toutes les autres, ni meilleure, ni pire. Mais entendre sa respiration lancinante me rend folle. Je voudrais le secouer pour que lui aussi sache ce que c’est de ne pas pouvoir dormir, de ne pas pouvoir récupérer. Je voudrais l’attraper par l’épaule et le retourner sur le dos. Le frapper, l’étrangler, serrer fort, encore et encore, jusqu’à ce qu’enfin tout devienne silencieux. Voir son regard hébété, incapable de comprendre ce qui lui arrive. L’étouffer avec ses fleurs à la con et ses chocolats trop sucrés, lui enfoncer au fond de la gorge jusqu’à ce que plus aucun son n’en sorte.

Cette nuit, je crois que j’en serais capable. Je crois que j’en suis capable. Mes mains tremblent de hargne, soudain, c’est comme si tout mon corps était parcouru d’une rage électrique. Il est là, paisible, sur le dos. Son torse se soulève avec la régularité d’un métronome, sa bouche est entrouverte comme celle d’un bébé insouciant. Je pourrais prendre mon oreiller et lui écraser sur la tête, m’asseoir de tout mon poids sur lui et sentir ses bras qui s’agitent en vain comme les pattes d’un vulgaire scarabée coincé sur le dos. Malgré l’épuisement, malgré la peur, j’en aurais la force.

J’en ai la force. Et puis, j’ai l’avantage de la surprise.

Avec l’énergie du désespoir, je plaque l’oreiller en plumes contre son visage. Au bout de quelques instants, ses mains tentent de m’agripper, de me griffer, mais je ne cède pas, je lutte pour ma propre survie, je suis lucide comme jamais. C’est ce soir qu’on en finit, ce soir que tout s’achève enfin. Ce sera lui ou moi et il est hors de question que je ne triomphe pas. Mes forces sont décuplées, mon cerveau anesthésié. Au bout de ce qui me paraît être une éternité, il commence à lâcher prise, je sens ses gestes qui deviennent plus flous, plus mous, ses muscles qui se relâchent, qui abandonnent. 

Même lorsqu’il ne bouge plus du tout, je demeure cramponnée à l’oreiller, appuyée de tout mon poids, crispée sans oser y croire. Je reste immobile, tendue comme un arc pendant longtemps, angoissée à l’idée de me laisser tomber sur mon côté du lit et de le voir se redresser aussitôt, comme un diable à ressort.

 

Quand les premières lueurs du jour commencent à filtrer à travers le volet de la chambre, je sors de ma léthargie et prends conscience du silence qui règne dans la pièce.

Un silence épais, cotonneux, lourd. Seulement troublé par les battements apaisés de mon cœur.

Cette nuit, je n’aurais pas eu à sortir, de guerre lasse, une paire de boules Quiès de ma table de chevet pour les enfoncer rageusement dans mes oreilles. Je n’aurais pas eu à supporter ces vrombissements assourdis, à prier pour que mon mari s’étouffe et arrête de me tuer à petit feu.

Dans quelques heures, il ne s’étirera pas en s’exclamant qu’il a dormi comme un loir, il ne bâillera pas en me demandant si j’ai passé une bonne nuit, il ne soupirera pas quand je lui rétorquerai que comme d’habitude je n’ai pas pu fermer l’œil à cause de lui, il n’aura pas à s’excuser d’un air contrit et agacé à la fois. Il n’aura pas à protester, à s’expliquer, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, ce n’est pas comme si je le faisais exprès...

 

Les ronflements ont cessé.

Enfin.

Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que ronfler, ce n’est pas comme s’il vous violentait à longueur de journée, m’avait assené le médecin en souriant comme on sourit à un enfant trop turbulent.

Mon mari ne fait que ronfler.

 

Ne faisait que ronfler.


8
Mise en avant des Auto-édités / La Femme-enfant de Lou Vernet
« Dernier message par Apogon le Le 01/02 2018 à 17:12 »
La Femme-Enfant
Roman noir






Avertissement


Cette histoire n’est pas tout à fait vraie,
mais qu’est-ce que le mensonge
sinon l’espoir ou certaines fois la peur
qu’il le devienne.
Vrai.




Mieux vaut tuer un enfant au berceau
Que nourrir des désirs qu’on réprime.
 William Blake
(1757-1827)




D’abord tu t’engourdis.
Un verre, deux verres, le flacon. Comme tu n’es pas sûre que ce sera assez, tu additionnes une pilule, ou plus. Mais pas le tube. Si c’est un des moyens, ce n’est pas le seul.
Commence alors le voyage, vaste programme. Dans une sorte de « no man’s land », entre l’esquive et l’absence, un intervalle presque véniel, étrange et second où tu t’assoupis. Mais tu ne dors pas encore. Non. Tu commences à peine à diluer. Le bien, le mal, l’amour, la haine, toutes ces conneries qui ont fait ta peine et ton désespoir.
Paradis infernal !
Puis tu tâtonnes et tu le trouves. Il était là, en éveil, pas si loin. Dur et froid. Puissant et prometteur.
L’exorciseur !
Sa lame glisse une première fois. Tu l’aiguises au duvet de ta peau, juste à l’endroit de cette belle veine bleue. Tendue, offerte. Une seconde fois encore. Cet Opinel acheté trois francs six sous s’attarde et se languit. Tout est possible. Ce n’est plus ni froid ni chaud, ni mal ni bien. Cela est, tout simplement.
Alors tu fermes les yeux. Et tu descends loin en toi. Là où sont écrits tous les pourquoi du comment. Ce qui fait que t’en es arrivée là. Enormité absurde d’un malentendu originel.
Et tu tranches.
Net. D’un coup.
Même pas mal. Presque trop facile.
La couleur jaillit qui te soulage. C’en est presque vivant. Tout était si sombre, si continuellement noir.
Ton corps cède enfin et tu t’allonges. Tu hoquettes - ou tu soupires - puis tu t’endors. La souffrance s’écoule, se répand. Épaisse et chaude. Elle ne suinte plus, elle donne «libre cours.
C’est beau « libre cours ». Ça  veut dire sans barrage. A flot. Tant qu’il y en a.
Ce fiel qui battait à tes tempes et circulait sans raison se dissout. Envolé le poison. Libéré le venin.
Tes rêves sont là qui s’impatientent. Ils vont bien durer l’éternité.
C’est si court l’éternité quand on a à ce point espéré qu’elle nous délivrerait.

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La première fois que j’ai écrit, c’était pour tromper la peur. Plus tard ce fut pour combler l’attente. Aujourd'hui, j’imagine leurrer la mort.
J’ai écrit mon premier roman à l’âge de 9 ans, sur un ticket de métro. J’avais trouvé l’acrostiche du mot « La Vie » et je pensais alors que j’avais tout dit. Plus rien, après ça, ne sortirait de moi.
Labyrinthe sans issue
Abri du néant
Verge branlante d’un
Imen saccagé
Erreur ou sacrifice ?
Je ne savais pas encore que « hymen » prenait un H et encore moins un Y. J’avais utilisé le « I », pointu et droit, sec et dur. C’est dire la façon que je venais d’apprendre le mot verge.
J’avais bien essayé, tout de suite après, d’écrire sur l’envers du même ticket, l’acrostiche du mot Mort. Je n’avais pas été plus habile que :
Morbide éventration,
O profanation
   Raison du plus fort
      Tue sans effort.

Une larme s’était brisée sur la tranche du ticket, entre la vie et la mort où normalement se joue l’existence. Il m’aurait fallu au moins un carnet entier pour qu’elle prenne de l’épaisseur. J’ai pensé à la chanson de Renaud : « Je voulais me faire tatouer un aigle mais on m’a dit y a pas la place. Alors je me suis fait tatouer un moineau. Bah quoi, y a des moineaux rapaces ! ».
Tout à fait moi. La femme-enfant.
   Je crois que c’est à partir de là que j’ai recommencé de mouiller mon lit. Ce qui n’était pas une bonne idée.
Ma mère, agacée, se figurant d’une provocation que je lui adressais personnellement (une rébellion à son autorité ?) a fini par rapporter un étrange appareil.
Une boîte rouge. D’environ dix centimètres. Plate et munie d’une ceinture qui enserrait la taille. Elle renfermait un mécanisme diabolique. Une languette de la taille d’un protège slip était raccordée. Il fallait la faire descendre chaque soir dans ma culotte. Contre mon sexe. De fils déchargeaient une impulsion électrique dès que je commençais à faire pipi. Elle appelait ça le « Stop Pipi ». Et moi une « Morbide Eventration ».
Ce n’était pas le premier de nos malentendus.
Juste un de plus !
J’ai lu que les trois éléments qui caractérisent le psychopathe en devenir sont : mouiller son lit, mettre le feu et torturer les animaux. Malheureusement, je n’ai jamais pu me résoudre à la violence. L’énurésie a amplement suffi à répandre chaque nuit la mauvaise sève qu’on avait tenté de m’inoculer. Et les larmes que je m’interdisais de faire couler.
   Il est vrai, j’aurais dû parler. C’eût été plus simple.  Mais est-ce que j’aurais pu ? Qu’aurais-je dit ?
Mes lèvres scellaient un secret que je ne pouvais dénoncer. La glu de son plaisir. Despotique.
Après tout, je l’avais sûrement cherché.
Il était gentil, cet instituteur !

 Plus tard, beaucoup plus tard, certainement trop tard, je l’ai fait. J’en ai parlé.
Ma mère m’a regardé effrayée et m’a dit : « prouve-le ».
A cet instant, j’aurais pu la tuer. Mettre le feu, la dépecer. Finir la trilogie que des années de silence avait contenue.
Et pourtant je n’ai rien fait.

Depuis elle sait que je la hais. Sait-elle jusqu’à quel point ?...
Et que je l’aime ? Là, c’est moi qui ne sais plus.
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Trophée Anonym'us 2017/2018 / Nouvelle N°17 : IB Challenge
« Dernier message par La Plume Masquée le Le 28/01 2018 à 16:04 »
Bonjour à tous :bonjour:
17e semaine du trophée Anonym'us 😋 quand la fiction dépasse la réalité, attention aux yeux :clindoeil:
Bonne lecture :pouceenhaut:

#IB Challenge

 

Invasions Barbares

Pour voir ce que Invasions Barbares partage avec ses amis, envoie-lui une invitation.

 

À propos d’Invasions Barbares

Bienvenue sur le profil FB du #IB Challenge !

Forme une tribu et poste les vidéos de tes #IB.

Ton nombre de LIKE déterminera ton prochain défi.

Prêt pour ta première #IB ?

 

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— Tu filmes ?

— Attends deux secondes.

Ryan posa sur son visage le masque qu’il avait choisi pour l’occasion, celui des Anonymous. Rien de bien original, mais il avait eu du mal à trouver autre chose dans les magasins de jouets. Il y avait bien des trucs plus cool sur internet, mais il ne voulait pas risquer de se faire choper à cause de ça.

— C’est bon, j’suis prêt. Tu es sûr qu’il n’y a personne ? demanda-t-il à son comparse qui s’était dégotté une de ces cagoules qui vous font une tête de mort au sourire carnassier.

— Putain évidemment, et j’sais même qu’ils vont pas revenir tout de suite. Allez magne ton cul, je couperai ça au montage.

Ryan avança le premier vers le palier de l’appartement et sortit de son sac à dos une radio. C’était celle qu’on avait faite pour son appareil dentaire quand il n’était encore qu’un gosse. Il la glissa dans la fente de la porte et descendit d’un coup sec. On entendit un petit clic.

— Putain, frère, j’y crois pas, ça marche vraiment.

Ses yeux brillaient comme si on lui avait offert le plus beau cadeau de la Terre.

— Allons-y !

Ryan refréna un hurlement de joie et se précipita sur l’étagère pleine de livres qui trônait dans la petite entrée.

— À l’attaque !

En même pas cinq minutes, le petit appartement était dévasté. Plus un meuble ne tenait debout, les cadres étaient cassés, les photos déchirées.

La horde avait tout détruit sur son passage.

 

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Vous avez une nouvelle notification.

Les 1 du 9-3 et 49 other people ont réagi à une vidéo.

 

Vous avez un nouveau message.

Invasions Barbares

Kill_ian, vous avez atteint 50 likes avec votre vidéo.

Bienvenue au niveau 5 !

Pour passer au niveau 6, il va falloir y aller plus franchement : on veut voir le sang couler.

 

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Ça devenait sérieux.

Ce petit bourge de Ryan avait depuis longtemps quitté l’affaire. Il avait eu son grand frisson et puis était retourné à son petit deal de shit bien plan-plan. Il avait eu la trouille, mais c’était la même peur au ventre qui faisait qu’il fermerait sa gueule, donc c’était pas plus mal comme ça.

Kill_ian avait réussi à s’entourer de gens comme lui qui aimait bien foutre sur la gueule. Des gens pleins de haine, avec la rage et l’envie de cogner, dans le coin, on en trouvait facilement. Mieux valait ça qu’un boulet qui se mettait à vomir partout en pleine action. Il avait vu une vidéo comme ça la semaine dernière, c’était dégueulasse. Il ne s’y était pas attendu et avait failli gerber son kebab.

 

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Kill_ian s’approcha de la femme attachée sur la chaise. Elle se mit à pousser des hurlements assourdis par le foulard serré qui blessait les commissures de ses lèvres. Il la gifla si brutalement que son souffle fut coupé.

— Ta gueule, commenta-t-il. Sinon je cogne plus fort.

Elle acquiesça d’un hochement de tête. Ses yeux écarquillés par la terreur étaient emplis de larmes.

— En fait… vas-y, crie, fais-toi plaisir, je vais te défoncer de toute façon.

Il recommença à la frapper.

De l’autre côté de la pièce, le mari assistait impuissant à la scène. Il était à plat ventre sur le sol, un des Barbares sur lui, lui écrasant le dos avec ses chaussures de chantier et relevant sa tête qu’il tenait par les cheveux pour qu’il ne perde pas une miette de la scène. Il était scotché de partout, pieds et poings liés, bâillonné, et la bande métallique luisait légèrement, reflétant le moindre faisceau de lumière de cette demi-obscurité. Il fallait voir sans être vu, tout un challenge en soi.

— Tourne-le un peu vers moi, oui, comme ça, fais un sourire à la caméra.

Le troisième et dernier Barbare était chargé d’immortaliser ce défi avec son téléphone.

— Arrête de le filmer lui, on s’en fout, regarde-moi, ordonna Kill_ian. Y a pas que le sang qui va couler, j’te jure, je vais lui faire gicler des bouts de cervelle.

— Tu crois qu’on peut passer directement au niveau 7 ?

— J’sais pas. Mais on va essayer.

Celui qui retenait le mari rigola doucement.

Kill_ian recommença à la tabasser. Méthodiquement, en rythme, avec puissance, sans s’arrêter. La tête de la jeune femme qui devenait méconnaissable valsait sans retenue d’un côté à l’autre sous les coups. Elle allait finir par se désolidariser du reste du corps.

L’idée de casser son jouet, associée à la sensation de toute puissance qui l’habitait, ça le faisait bander. Pourvu que l’autre abruti ne fasse pas un gros plan sur sa queue.

 

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Une heure plus tard, la vidéo fut disponible sur les réseaux sociaux.

Le lendemain matin, grâce à la vigilance d’un voisin qui s’aperçut que la porte de chez eux était ouverte, la femme reposait à la morgue, et la coquille vide que le mari était devenu était en soins intensifs à l’hôpital.

Peu de temps après, grâce au coup de fil d’un des thanatopracteurs soudoyé à coup de bonnes bouteilles de whisky pour être tenue au courant de tous les décès suspects, la journaliste Corinne Armand et son équipe (un cameraman et un preneur de son) débarquaient sur la scène du crime pour enquêter.

La police avait déjà bouclé les lieux, mais les jeunes du quartier se montrèrent beaucoup plus coopératifs avec la télé qu’ils ne l’avaient été avec les flics. L’un d’eux dégaina même son téléphone pour leur montrer la vidéo qu’il avait vue sur Facebook.

— Le quartier va devenir célèbre, on est les premiers à passer directement deux niveaux !

De retour dans leur camionnette, Corinna avait pris la parole solennellement.

— Je crois qu’on tient l’affaire de notre carrière. Le Marave Challenge, ce n’était rien à côté de ça. Maintenant, on a la preuve de que le IB Challenge n’est pas une légende urbaine. Les gars, notre reportage vaut de l’or.

 

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Chez Serge Dupart, la télé était allumée en permanence et diffusait sans discontinuer les informations d’une chaîne qui y était dédiée.

Un flash spécial retint son attention et il prit le temps de s’asseoir sur son fauteuil préféré et de monter le son.

— Elle est nouvelle, celle-là, remarqua-t-il. Pas désagréable à regarder, ma foi…

Comme toutes les personnes vivant seules depuis un certain temps, il avait pris l’habitude de commenter à voix haute ce qu’il voyait. Entendre sa propre voix en plus de celle de la télé lui rendait sa solitude plus supportable. Il se tut pour écouter les propos de la journaliste.

« Un défi d’un nouveau genre se répand comme une traînée de poudre dans les réseaux sociaux. Son nom ? Le hashtag IB Challenge, IB pour Invasions Barbares. Des jeunes se filment alors qu’ils entrent par effraction chez des gens pour y relever des défis. Au début, cela semble anodin. Il s’agissait de déplacer un objet, de se servir dans le frigidaire. Mais c’était sans compter l’escalade de la violence. Lors du dernier challenge en date, une femme est morte, rouée de coups.

Nous avons pu recueillir le témoignage du mari de la défunte, lui aussi victime de l’attaque et maintenant paraplégique.

— Ces salauds m’ont forcé à tout voir. Ils avaient un accent, on sait très bien d’où ils viennent ces gens-là ! Pas un hasard s’ils se font appeler des Barbares, ils cherchent à nous envahir, c’est sûr ! »

Serge ne put s’empêcher de pousser un juron.

— Ça c’est encore de la faute des étrangers. Je suis sûr que c’est des migrants. Pauvre France. Dire que Jean-Marie n’est plus là pour redresser la barre. Pays de cons.

 

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À midi, il y avait 15.000 participants selon la police, 150.000 selon les organisateurs. Et la journée était loin d’être terminée.

La « Marche Blanche » était un succès aussi médiatique que populaire. Jeunes et moins jeunes s’étaient unis pour manifester contre la violence des banlieues.

C’était avec émotion qu’Alexis Demaistre regardait autour de lui les banderoles qui exhortaient les étrangers à partir et le président à démissionner. Il était particulièrement fier de son jeu de mots. « Marche Blanche » selon l’expression qui désigne une manifestation pacifique, mais surtout marche blanche contre les Barbares, les envahisseurs, les Arabes et tous ceux dont la couleur de peau était un peu trop sombre, ou dont la religion ne lui convenait pas.

C’était un des militants qui lui avait soufflé l’idée, un petit vieux qui s’était nouvellement inscrit après la fameuse affaire du challenge qui avait mal tourné à Montrouge. Enfin, mal tourné, ça dépend pour qui. Ils avaient eu dans les dix jours qui suivirent le drame plus d’adhésions que durant toute l’année passée. Quoi qu’il en soit, le soixantenaire avait utilisé cette expression pour organiser une marche de soutien et à la mémoire des victimes, et Alexis avait eu la fine idée de jouer sur les mots. Ce qui avait bien plu aux militants. La provocation n’avait pas échappé aux médias non plus, qui s’étaient empressés de relayer le scandale, ce qui leur avait fait de la promotion gratuite. Mais, cerise sur le gâteau, Alexis ayant toujours nié publiquement le double sens, les organisations antiracistes et les partis adverses n’avaient pas pu obtenir le changement de nom de la « Marche Blanche ».

 

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Ils étaient plus proches du but qu’ils ne l’avaient jamais été. Il n’avait plus qu’à poster le bouquet final.

Invasions Barbares

Tu fais partie des finalistes. Pour remporter la victoire finale, toutes les hordes doivent attaquer la « Marche Blanche ». Celle dont la vidéo remportera le plus de LIKE sera déclarée Empereur et touchera 100.000 euros en cash.

Que le meilleur gagne !

 

Il appuya sur « Enter » et le message fut instantanément envoyé dans toute la France. Il se frotta les mains. Les retombées du drame allaient être excellentes pour la montée de son parti.

C’était une ficelle vieille comme le monde en politique, de faire accuser quelqu’un d’autre des crimes qu’on avait soi-même commis. Les nazis étaient très forts à ce jeu-là. Mais grâce au développement des réseaux sociaux, on pouvait aller beaucoup plus loin maintenant dans la manipulation des foules.

— L’élève a dépassé le maître, se félicita-t-il pensif en jetant un œil au portrait de Goebbels accroché dans son salon.


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Mise en avant des Auto-édités / Re : Si la pluie te noie de Nolwenn Renard
« Dernier message par Nolwenn Renard le Le 28/01 2018 à 11:08 »
Merci Magali pour ces doux mots qui me font chaud au cœur ! Ravie que ce premier chapitre vous plaise !
Mais ... et si derrière cette première impression de bonheur, se cachait en réalité le début d'un calvaire ?  :clindoeil:
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