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Mise en avant des Auto-édités / Bloc D de Adeline Rogeaux
« Dernier message par Apogon le jeu. 10/10/2024 à 17:25 »
Bloc D de Adeline Rogeaux



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BÉTON CENDRES

Appartement 21 - Rez-de-chaussée
 23H00

   David n'aurait jamais imaginé que son existence pouvait changer du tout au tout, comme ça, en un ridicule claquement de doigts. Jamais, même dans ses fantasmes les plus sombres, il n'aurait pensé un jour tabasser quelqu'un à sang, l'égorger, le laisser pour mort puis retourner chez lui afin de préparer le feu d’artifice de sa vie. L’explosion de son existence. Il faut dire que jamais il n'aurait imaginé que l'on puisse vouloir du mal à Laurie, ou qu’on puisse avoir envie de se l’approprier. Sa p'tite femme, sa Laurie, à lui et lui seul.
   L’homme faisait les cent pas dans son appartement mis en pièce, les mains sur la tête, s’arrachant les quelques cheveux grisonnants qui restaient accrochés sur son crâne malgré les soucis et la vie. Il regardait autour de lui, constatant la misère qui régnait dans le logement. Ne restaient que les photos du couple sur les murs et quelques bibelots ridicules sur les meubles en piteux état, le reste ayant été broyé sous ses poings colériques une heure auparavant.
   Simplement vêtu de son jean et chaussé de bottines de cuir, David voulait hurler le plus possible, le plus fort, pour sortir sa peine, sa haine et sa peur, pour la diffuser au monde. Il passa de la cuisine minuscule au séjour, puis du séjour à la cuisine en regardant sans les voir, les meubles, la vaisselle cassée, les papiers déchirés. Le sang. Le sien, et celui de...
   — Putain l'bâtard de fils de pute ! hurla-t-il en frappant de plus belle dans le mur avec frénésie, broyant le peu d’os qui restaient intacts dans ses mains.
   Ses phalanges ne ressemblaient plus à rien. De la purée. C’était de la purée sanguine qui formait des croûtes noires et douloureuses qu’il mourrait d’envie de déchirer avec les dents, pour laisser sortir son instinct animal qui ne demandait que ça.

   Le mur de placoplâtre était désormais orné de plusieurs trous ensanglantés et poussiéreux d’où des lambeaux de tapisserie vieillotte semblaient vouloir se laisser tomber sur le sol avec nonchalance. Il faut dire que ce misérable immeuble n’était pas de la meilleure qualité. On pouvait même penser que le béton tenait plus du plâtre qu’autre chose, ce qui était vrai pour les murs intérieurs, finalement. Les habitants disaient même que l’isolation n’avait pas été remplacée, que l’amiante stagnait encore dans les combles, caves et murs. Pour preuve : l’isolation phonique merdique. Ils pouvaient encore entendre les gémissements de certains voisins, les sonneries de téléphone, les conversations et prières diverses. Sans compter les aboiements du chien de madame Isabelle, la vieille dame du premier. Chien que David aurait volontiers bouffé plus d'une fois, tellement ses hurlements de loup l’enrageaient. D’ailleurs, c’est ce qu’il faisait encore, à cet instant.
   — Ouaf ouaf ! Mais ouaf de quoi putain ?! Lau'... Lau' ! cria David.
   L'homme était à bout. Il serrait son visage de ses mains sales et collantes de sang. Gémissements et pleurs, les larmes ornaient son visage barbu et poussiéreux, traçant des sillons immaculés sur le noir de sa détresse. L’air ambiant  était à l’image de son égarement ; des nuages empesaient l'air des projections de plâtre qui asphyxiaient chaque pore de sa peau, mêlés à la poussière soulevée par les coups de pieds sur les meubles que ses poumons happaient goulûment. En faisant les cent pas, David cogna encore dans la cuisinière puis il s’arrêta soudainement, les yeux grand ouverts, la bouche triomphante.
   — Ouais... Je sais ouais !
   Le moment était venu, celui de la folie et de la rage. Contenues depuis tout ce temps, depuis toujours peut-être. Ainsi était David. Une boule de haine, de mort concentrée. Il savait. Il sentait. Il devait. Il n’avait que trop enduré en silence.
    — Les tuer tous. Tous.
   C’est à cet instant que l’éclair vint frapper ses pupilles, faisant voler des pépites dorées dans son champ de vision.
   — Non, non pas toi ! pleura-t-il en appuyant sur ses yeux avec ses paumes. Voyons, les pépites, après ça sera la main… la main oui… ce satané engourdissement… puis… non, non c’est pas le moment bordel ! Putain d’migraine de merde !
   Il courut à la salle de bain et sortit le traitement que lui avait prescrit son neurologue l’année précédente. C’est Laurie qui l’avait tanné pour qu’il consulte après sa troisième crise en un mois. C’était arrivé soudainement, après un espoir de grossesse vite avorté par des règles hémorragiques, encore... Était-ce lié ? « Possible », avait répondu le médecin. En attendant, voilà qu’il était affublé d’un traitement d’appoint qui ne servait strictement à rien, se ce n’était à le rassurer plus qu’autre chose. Et, invariablement, David prenait une pilule de triptan dès qu’un frémissement se faisait ressentir sous ses narines, qu’un engourdissement lui chatouillait la main ou la jambe, que sa vision se floutait un peu ou même qu’une nausée lui venait… Il était devenu accro à l’assurance. Laurie lui disait qu’il fallait cesser de prendre tous ces médicaments, qu’ils ne devaient être administrés qu’en cas de réelle crise, qu’il n’avait plus eue depuis des mois.
   — Ouais ben ta gueule, t’es plus là, j’prends ce que je veux bordel de merde ! hurla-t-il vers la la cuisine, comme si Laurie était en train de le regarder, sur le pas de la porte, les mains croisées sur son ventre avec un air méprisant sur le visage.
   Air qu’elle adorait arborer chaque fois qu’elle avait raison, c’est à dire toujours. Lui, le moins que rien, avait toujours tort. Il ne savait pas cuisiner. Il ne savait pas faire le ménage. Il ne savait rien faire. Une merde, une grosse merde. Voilà ce qu’il était. Voilà comme il se sentait. Et pourtant… il ne pouvait s’empêcher de l’aimer sa Laurie. De l’idolâtrer. De la désirer. Il n’avait, en cet instant, qu’une seule pensée : la voir revenir.

   Déterminé, impatient, douloureux il reprit néanmoins ses cent pas pour réfléchir à un plan d’action une fois la petite pilule avalée. Il fallait que ça soit puissant, énorme, digne de lui et de Laurie. Indifférent au clebs qui hurlait à la mort, aux cris qu'il entendait dans l'immeuble, indifférent aussi à sa souffrance physique, il ne pensait qu'à Laurie. Laurie plus là. Laurie morte, probablement. Laurie dont le corps lui était introuvable. Dont le coeur lui semblait loin, si loin...
   David savait qu'il n'aurait de repos que lorsque son bourreau, et toutes les ordures qui savaient, seraient réduits en cendres. Il n'entrevoyait que cette issue. Les flics ? Pour quoi faire ? Jamais ils ne se déplaçaient ici. Retrouver Laurie ? Pour ce qu'il savait, depuis sa disparition, il n'en restait rien. Ligne coupée. L’homme chez qui elle était allée apporter le couscous ce midi, Finnigan… Inutile, ne savait rien… Ou ne voulait pas. Dévoyé. Son appartement ? déglingué. Les traces de sang. Pas de corps. Rien que du sang. Et l’odeur de la mort. Finnigan qui…
   — Putain… gémit David en appuyant encore plus fort sur ses yeux.
   L'homme éploré s'arrêta et laissa tomber ses bras le long de son corps. Il avait une mission à mener à bien. Il courut vers le cagibi, cette petite pièce située près de l'entrée du logement où Laurie rangeait les produits ménagers, les machines qui ne servaient que rarement - comme la yaourtière et la sorbetière, cadeaux pourris des beaux-parents - et qui prenaient une place folle dans leur minuscule logement. Et là aussi où lui-même rangeait le matériel pour sa moto. Moto qu’il n’avait plus utilisée depuis leur emménagement quelques années auparavant. « C’est tellement dangereux, je ferais quoi s’il t’arrivait quelque chose ? Tu imagines si je suis enceinte ? Je dirais quoi, moi, à ton fils ? Que papa préférait la vitesse à son enfant ? Non, je veux que tu arrêtes ces conneries d’adolescent… Ta place est à la maison, avec ta femme et… peut-être notre enfant » et lui… il avait juste acquiescé, elle avait raison. Elle avait toujours raison.
   — T'as vu Lau'... J'sais où tu ranges tes conneries d'bonne femme… ricana-t-il en regardant  la porte du cagibi, marquant un temps d’arrêt.
   Il se souvenait. Un des grands sujet de dispute chez eux était la place de chaque chose. Elle faisait  le ménage, lui non. Il n'en démordait pas, le balai et le plumeau à poussière, c'était pas pour lui. Jamais elle ne lui en avait tenu rigueur, lui laissant la charge des réparations diverses à faire dans ce taudis. Chacun son truc, disait-elle en le charriant sur l'ignorance dont il faisait montre quand elle lui demandait le produit pour les vitres ou celui pour détartrer la machine à laver datant des années 80.
   David s'effondra sur le vieux carrelage juste devant la porte des secrets de couple. A genoux, mains  sur eux. Et il pleura. Des pleurs libérateurs, salvateurs. Son torse se soulevait au rythme de ses sanglots, la morve lui coulait du nez sans retenue et ses yeux, ces yeux qu'aimait tant sa femme, étaient fermés. Comme s'il voulait les suturer de sa douleur. Serrés si fort qu'on le distinguait plus qu'un mince trait au dessus de ses pommettes saillantes.
   Il se libéra ainsi pendant un petit moment. Puis enfin, quand tout fut sorti, quand il respira mieux, il se releva. Le chien au dessus aboyait toujours autant et cela l'agaçait. Il revit encore une fois  Laurie. Quand le clebs gueulait lors de leurs soirées films. Elle se levait et prenait son balai pour taper sur le plafond, bien qu'elle sache que le chien n'était pas tout à fait au dessus d'eux et qu’il n’en avait rien à faire. Mais pour elle, c'était pareil. Un rire sortit de la gorge enflammée de l’homme aux larmes. Il respira un grand coup et entra dans le cagibi.

   White-spirit, vinaigre ménager, Javel pure, débouche-toilettes, essence, lessive, appareil à croque-monsieur...
   — P'tin mais y a de tout ici, pire que dans une brocante !
   Il rit. Il repensait aux nombreuses trouvailles de sa femme à l'époque des marchés aux puces en été. Ils aimaient tellement flâner dans les rues, chercher des films d’horreur, des livres pour elle, des vêtements à petit prix… Puis il secoua la tête. Non, penser à elle, là tout de suite, ça ne l'aiderait pas, au contraire. Il avait besoin de toute sa rage, de sa détermination. Il avait une mission, la dernière sur Terre peut-être. Et il devrait la mener sans faillir. Le souvenir de Laurie ne devait pas entraver sa liberté et sa vengeance. Irraisonnée ? Possible. Mais Laurie valait ceci. Laurie valait que la planète entière crève à petit feu et s'asphyxie dans les cendres. Ouais.
   Il prit le bidon d'essence qui datait du dernier plein qu’il avait fait pour sa moto, pour lequel Laurie l’avait grondé. « Encore une dépense inutile ! Déjà qu’on paye un max pour ce logement de merde ! »
   — Fichue bonne femme qui a toujours raison. Avait... Avait putain, se reprit-il.
   Il ouvrit le petit bouchon rouge du bidon et renifla le contenu. Éclats de rire. Air paumé. David était devenu une bombe à retardement. Ses yeux semblaient vides. Ses pupilles reflétaient le bidon d'essence, et sa bouche tordue en un rictus satisfait déversait des rires sourds. Il était parti. Plus de David dans cette enveloppe charnelle folle. Loin, l'homme de Laurie. Probablement déjà de l'autre côté.
     
   Sortant du cagibi avec son précieux bidon, David se demanda si tous les locataires de ce trou perdu sentaient ce qui allait se passer. S'ils avaient ce sentiment, pressentiment même, que leur vie allait basculer dans quelques minutes, comme une boule dans le ventre, une oppression dans la poitrine ou même une vision subite qui les stopperait dans leurs activités ; s'ils sentaient déjà l'odeur de l'essence, celle de la cendre et du plastique fondu. Du poulet grillé aussi ; comme lorsque son oncle, quand il était enfant, déplumait, après les avoir ébouillantés quelques minutes, les coqs et autres gallinacées de sa basse-cour. Cette odeur lui était restée en mémoire. Chaque fois qu'il se brûlait un cheveu en allumant sa clope sur la route, dans le vent, il repensait systématiquement à ça. L'oncle et le poulet. Déplumé. Nu. Mort.
   Non, ces gens ne pensaient pas à ça. Ils se vautraient tous dans leur merde. Devant leur télé. Dans leurs petits soucis misérables. Ils n'avaient pas perdu Laurie, eux. Enculés. Il serra le poing, toujours déterminé. Et il sortit de son appartement sans même fermer la porte. A quoi bon ? Elle ne serait plus là de toute façon. Ni la porte, ni ce qui la tenait. Ni les meubles. Ni... Les photos !
   — Non... non non non ! répéta-t-il frénétiquement.
   Il retourna dans le logement, renversant sur lui un peu d'essence du bidon débouché. Vite, il arrache aux murs démolis les photos où Laurie apparaissait. Il courut jusque dans leur chambre. Le lit. Le coussin de Lau'. L'odeur de l’essence prit le dessus sur celle de l’eau de Cologne dont elle s’aspergeait matin et soir. Et de nouveau, le trou noir de la douleur.
     
   David sauta sur le lit et enfouit sa tête dans l’oreiller de sa compagne. Juste sa compagne. Elle avait refusé le mariage. « Tu comprends, je t’aime, mais si nous nous marions, mon amour, on sera comme pris au piège. Une pression nous forcera à changer, pour ne pas gâcher notre mariage. Non, je préfère qu’on reste comme ça, c’est plus facile, et on ne sera pas obligés de… de... » et jamais elle n’avait fini sa phrase, ce jour-là au restaurant où David avait sorti le grand jeu. Il se souviendrait toujours de l’humiliation qu’il avait ressentie quand il s’était relevé sous le regard désolé des autres clients. Il se souviendrait toujours d’avoir regardé sa Laurie, si belle dans sa robe de soirée, et de s’être dit « après tout, elle a raison ». Elle avait toujours raison Laurie.
   Le bidon d’essence finit par terre, déversant son contenu sur la moquette usée, rouge délavé, en de minces filets. Et il pleura de nouveau en serrant les photos contre son cœur meurtri, en tentant d’inspirer le plus possible le parfum de sa femme, oui sa femme même si elle ne le voulait pas. Si ça se trouve, elle est encore en vie, se dit-il dans un éclair de lucidité, partie d'ici, tout simplement, ou alors, elle est chez sa mère. Sa vieille mère infecte. Ou même est-elle juste à côté de moi et je ne la vois pas. Autant de pensées aussi tortueuses. Autant de façons de vivre avec ce trou béant dans la poitrine. Le goût de la vengeance s'amenuisait. Il ne savait pas, au final. Il n'avait qu'entrevu des choses, qu'entendu d'autres choses. Qu'en était-il, véritablement ? Où était-elle ? Que faisait-elle ? Partie ? Avec qui ? Et surtout, comment ?

   Après avoir déversé son incompréhension, son questionnement et sa morve dans le coussin de sa femme, David prit la décision de se remettre et de faire les choses dans l'ordre. Appeler la police, leur expliquer la disparition de Lau', leur dire qu'il se passait des drôles de choses ici. Et leur avouer ce qu'il avait fait. Ce qu'il avait fait dans sa rage, sa haine. Ce qu'il a failli faire aussi. Tant pis s'il devait faire de la prison. Tant pis s'il ne voyait plus sa compagne. Tant qu'ils la retrouvaient. Saine et sauve. Oui, c’était le mieux à faire.
   Le chien poussa des gémissements torturés aux étages supérieurs, ce qui le réveilla tout à fait.
   — Punaise...
   Il se secoua, envahi d'une sensation qu'il n'avait jamais connue. Une légèreté dans l'âme, comme s'il venait de se réveiller d'un long sommeil sans rêve. Un miroir, vite. Il fila vers la salle de bain en shootant dans le bidon d'essence au passage, achevant de renverser les dernières gouttes de mort sur le sol cotonneux. Et il se regarda dans la glace brisée de ses poings. Sa tête flottait dans une étoile sanglante. Visage fatigué, creusé de sillons, tâché de noir et de sang. Il ne se reconnut pas. Et il la vit.
   Laurie. Elle n'était restée qu'une demi-seconde mais il savait. Il sentait. C'était Lau'. Putain ouais, c'était elle ! À peine eut-il le temps de se retourner que le vide et le silence de l'appartement s'offrirent à lui. Pas de silhouette. Rien. Rien que sa putain d'imagination et sa migraine qui se réveillait tout à fait.
   La rage le reprit aussitôt, s’infiltrant en lui, coulant dans son sang, entrant dans son cœur et embrumant sa vision. Il régnait dans sa tête, dans son royaume de folie, une odeur de mort, de peur, d'incompréhension. Morte, pas morte ? Où ? Pourquoi ? C'était quoi ça, un fantôme ? Debout, droit, il regarda, suspicieux autour de lui. Il voulait revoir ce qu'il avait vu. Il voulait savoir. Son cerveau allait exploser. Depuis des heures son esprit lui faisait voir, entendre, faire des choses. C'était trop. Beaucoup trop pour un seul homme.

   Aucune silhouette n'apparut. Personne ne se manifesta plus dans cet appartement vide. Le chien n'aboyait plus non plus. Des sirènes de police se firent entendre au loin. C'était le moment ou jamais. Maintenant pour tout faire sauter. Maintenant pour leur faire payer. Ou jamais.
   Il courut jusque dans sa chambre, où il constata que le bidon était foutu et l'essence évaporée. Il savait très bien que ça ne servirait à rien d'allumer ça, tout juste y aurait-il une flambée discrète qui s'éteindrait d'elle-même. Pas assez nourrissant autant de temps après, plus du combustible.
   Non, là, il fallait taper fort. Fini de tourner en rond, fini de pleurer, fini de se poser des questions. Les sirènes semblaient se rapprocher dangereusement et David se décida. Il se rua dans la petite cuisine et ouvrit le four de la cuisinière, ôta tous les couvercles que Laurie s'évertuait à poser à tout prix sur les brûleurs.
   « Tu comprends ça fait plus joli comme ça, puis on peut poser le saladier à fruits ! » disait-elle à chaque fois qu'il oubliait de les reposer après avoir tenté de cuisiner les jours où elle était trop fatiguée.
   Enfin, il tourna tous les boutons de commande. Un petit sifflement se fit entendre. Comme les valves d'une cocote-minute. Ce qui le fit sourire. L'image se prêtait bien à la situation. L’odeur l’enivrait, lui donnant au coeur un sentiment de toute puissance ; une chose qu’il n’avait que trop rarement ressentie dans sa misérable vie.
   Le gaz commença à lui tourner la tête, ce fut comme le signal. Sortir le briquet. Faire rouler le doigt sur la molette… Puis… Revoir. Laurie, son sourire, ses cheveux. Non, il ne pouvait pas faire ça.
   Il laissa tomber le briquet sur le sol et regarda encore la cuisinière. Tout était flou dans le nuage de gaz. Laurie n’aurait jamais toléré une chose pareille. C’était encore une preuve de faiblesse, de lâcheté. Et… si elle revenait… Non, décidément, il faisait encore une fois preuve d’immaturité. Des caprices, voilà ce qu’il faisait. S’il voulait se conduire en homme, il n’avait qu’à attendre, appeler la police qui arrivait pour signaler la disparition de Laurie, avouer pour Finnigan, et c’est tout. La meilleure chose à faire, parvint-il à se raisonner. Et il tourna les boutons de la cuisinière afin de faire cesser l’évasion de gaz, ouvrit sa fenêtre et inspira une grande goulée d’air frais.


***
23H40

   La police était à quelques centaines de mètres de l'immeuble. L'appel qu'ils avaient reçu était cette fois assez préoccupant pour qu'ils daignent se déplacer dans le quartier du Marais de la ville. D'ordinaire, ils recevaient des plaintes pour du tapage nocturne, pour des disputes de voisinage, pour tout et n'importe quoi.
   Au début, ils venaient toujours, prenant chaque appel au sérieux. Puis, de coup de téléphone en coup de téléphone, ils avaient vite compris que les gens de ce bloc D étaient juste de gros emmerdeurs, et qu'un rien les faisait chier. Ils ne vinrent plus, laissant l'impunité aux fauteurs de trouble.
   Cette fois, c'était différent. La détresse dans la voix de la femme au téléphone... C'était une voix apeurée, paniquée, qui leur avait dit qu'un meurtre s’était déroulé sur les lieux ce soir-là, « venez vite pitié ! ». Ils ne pouvaient, cette fois, pas laisser couler.
   Ils arrivèrent au même moment où le bloc s'illumina d'une lumière aveuglante et qu’une détonation retentit. Les oreilles des policiers sifflèrent ; un drôle de larsen les empêcha d’entendre quoique ce soit durant quelques secondes.
   Le bloc était en train d’exploser. L'immeuble brûlant, dans les immenses flammes oranges et blanches, laissait cracher des années de galères et de vices au travers ses vitres brisées.  Les flammes léchaient les murs. Des hurlements inhumains pouvaient s’entendre à travers les vitres de la voiture.
   Le policier à la place du mort appela les pompiers aussitôt, happé malgré lui par le spectacle fascinant qui se jouait devant lui. Les flammes grandissante semblaient danser sur les murs de béton. Et une vision effroyable s'offrit à lui. Quelque chose fut éjecté d’une fenêtre qui n’existait plus au rez-de-chaussée et s’écrasa, enveloppé de flammes, sur le macadam quelques mètres plus loin. Puis l’étage en question s’affaissa sur lui-même, entraînant les autres dans un fracas épouvantable. Le bas de l’immeuble d’où était parti le grand boum meurtrier n’était qu’une bouche béante et noire dans la nuit éclairée par quelques lampadaires au loin et la lune, si belle et brillante ce soir-là.
    La chose qui avait été expulsée remuait encore sur le sol, lançant des cris aigus que jamais les policiers n’oublieraient. Nimbé du feu des enfers, la victime hurlante essayait de ramper, de tourner sur elle-même tandis que de sa gorge sortaient des sons venus de loin, du fond de la Terre, des enfers ; un cri originel, animal. Le chuchotement de la mort.
    La voiture à l’arrêt, les policiers sortirent et accoururent vers la victime en ignorant l’immeuble qui, pourtant, leur envoyait une chaleur jusque là jamais ressentie par les deux hommes.
   La torche humaine s'arrêta de bouger. On ne distinguait même plus les vêtements de la chair carbonisée. Les yeux paraissaient avoir fondu, les paupières, réduites en cendres. La chair du corps entier était amalgamée avec les vêtements, le cou collé à l’épaule, les jambes brisées. Le flic, pourtant incroyant, se signa. Et pleura. La seule chose logique qui lui vint à l'esprit était « bon dieu de merde ».
   La sirène des pompiers retentit à son tour. Qu’elle ne se presse pas, pensa l’un des policiers en regardant le bloc, les larmes coulant toujours sur ses joues noircies de suie. Tout était déjà terminé. Plus un cri. Plus un bruit, sauf celui des flammes ravageant les murs, léchant avidement les briques. Plus rien d’autre. Ni logements, ni humains. L’explosion avait tout réduit en quelques minutes.
   Les pompiers arrivèrent. Inutiles. Ils firent quand même tout leur possible pour éteindre l’incendie meurtrier. A la fin, quand il ne resta plus que de la fumée noire et asphyxiante, ils purent conclure que le feu avait démarré des caves de l’immeuble.
   Les policiers retirèrent leur casquette et baissèrent la tête. Le Bloc D n’existait plus. Un gros bloc noir, sans yeux, sans âmes que David avait quitté en volant, enflammé, et en s’écrasant sur le bitume poussiéreux. Il régnait autour de lui l’odeur de la trahison et du meurtre, de la cendre et du sang.
   Le journal, le lendemain, titrera que ce fut l’incendie le plus terrible de la région. Il n’aura jamais vent de ce qui s’était passé la veille dans le Bloc D…
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Résumé :

En arrivant à New York, Lana Harpending, cavalière hors pair et nouvelle recrue de la police montée, ne s'attendait pas à tomber doublement amoureuse.
D'abord, de son camarade de patrouille, Paul, qui va se retrouver au centre d'une affaire criminelle effroyable. Mais aussi du cheval qui lui est attribué, un appaloosa nommé Éridan, caractériel selon la rumeur, et dont elle parvient peu à peu à gagner la confiance.
Bientôt, un secret terrifiant vient se glisser entre Lana et son cheval. Un secret qui, dévoilé, pourrait entraîner la mort d'Éridan.
Alors, elle va faire un pari fou, et tenter l'impensable.
Original et addictif, ce roman à suspense va vous bouleverser.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les Éditions Taurnada pour leur confiance, et de m’avoir permis de découvrir ce roman au résumé aussi intriguant qu’alléchant.
Première fois que je lis cet auteur, et je dois dire que je n’ai pas été déçue du voyage ; à quand un autre roman du même acabit ?
Il faut quand même préciser, chose n’est pas coutume, cet ouvrage se démarque des autres publications de cette magnifiques maison d’édition. En effet, bien que présenté comme un thriller, les projecteurs ont été davantage braqués sur la relation hors du commun entre la policière et son cheval plutôt que sur l’enquête proprement dit… et je dois dire que ce choix narratif, quoique réussi, pourrait en déstabiliser plus d’un, voire décevoir ceux qui s'attendaient à un spécimen pur jus…
Prudence donc pour les accros du genre policier, ici ce roman ne rentre pas dans les cases prédéterminées. L’intrigue avance lentement, de nombreuses longueurs jalonnent le récit ; le rythme et la tension narrative s’en retrouvent donc impactés, émoussant de facto l'intérêt de l'enquête, puisqu’elle devient presque secondaire face à l’attention portée à la nature et aux animaux.
Mais ne sommes-nous justement pas là pour découvrir des ouvrages atypiques, être déstabilisé et bousculé hors de notre zone de confort ?

Après trois ans dans la police de New-York et une dernière enquête sur un meurtre, Lana Harpending, cavalière hors pair, débute une nouvelle aventure en tant que recrue de la police montée. Fille de vétérinaire, élevée dans le Wyoming, cette fonction a toujours été son rêve. Alors, lorsqu’elle intègre sa nouvelle équipe, malgré la sensation désagréable et le cœur lourd d’abandonner son père et son frère derrière elle, la jeune femme ressent qu’ici, elle pourra enfin s’épanouir pleinement.
Mais c’est sans compter sur les deux premiers chapitres glaçants, qui n’augurent rien de bon. Ces quelques pages à peine englouties, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’une affaire des plus déstabilisantes, où il n’est pas bon laisser s’aventurer les sabots d’un cheval, même parfaitement entraîné.
Une fois en place, Lana va faire la connaissance d'Eridan, le cheval qui lui est confié, un apaloosa caractériel au caractère difficile et impétueux. Perspicace, elle va vite sentir que ce dernier souffre d’un grave problème. Petit à petit, grâce à beaucoup de doigté et de douceur, elle va l’apprivoiser et gagner sa confiance. Malgré l'imprévisibilité d'Eridan, leur connexion, d'abord fragile, deviendra inaltérable… au point de prendre de gros risques, jusqu’à cacher un lourd secret qui pourrait engendrer de lourdes conséquences.
En plus de l’intense relation qui la lie au bel étalon, la jeune femme va également tisser au fil du temps des sentiments contradictoires envers Paul Maryanski son nouveau binôme, pour au final finir par baisser la garde et tomber sous son charme… Sauf que, ce dernier va lui aussi se retrouver emporté au cœur d'une enquête criminelle des plus inattendues…
Bouleversée dans son quotidien, poussée dans ses retranchements, elle devra grâce à l’aide de son entourage affronter des péripéties, faire des choix, prendre des décisions qui feront vaciller ses certitudes.
Quel secret entoure ce cheval ainsi que son coéquipier Paul ?
Comment faire pour que ce secret qu'elle garde précieusement ne soit pas détecté par sa brigade ?
Comment œuvrer pour disculper son cheval, et réussir à lui éviter l’impensable ?
Arrivera-t-elle à les sauver tous les deux sans encombre ?
Sa hiérarchie la laissera-t-elle s’entêter jusqu'au bout de ses croyances et de ses actions les plus insensées ?
À persister de la sorte, ne risque-t-elle pas d’encourir des dangers inconsidérés et incontrôlables ?

Grâce à une écriture tantôt précise et percutante, tantôt visuelle et poétique, après un bon moment pour rentrer dedans me concernant, les pages se tournent à toute allure ; nous voulons savoir, connaître la conclusion que nous a concocté l’auteur. Il nous faudra cependant s’accrocher, rester bien attentif afin de ne pas décrocher ou perdre le fil et risquer de passer à côté.
Les personnages, quant à eux, grâce a une psychologie fouillée, sont fort bien campés et servent parfaitement ce récit addictif. J’ai particulièrement apprécié Lana, son développement psychologique, et surtout sa fabuleuse relation à son cheval. Leur connexion est dépeinte avec beaucoup de finesse, de justesse et d'émotion. On ressent parfaitement l'évolution du lien, de la confiance qui s’installe peu à peu entre ces deux êtres sensibles. Même les rapports entre les animaux eux mêmes sont développés de manière crédible, touchante et attachante.
L’histoire prend également une profondeur certaine et accrue grâce à la présence de personnages secondaires comme avec sa fidèle amie la maréchale-ferrante, le collègue amoureux d'elle, mais aussi la vétérinaire exigeante et juste, sans oublier cet ancien collègue dont le rôle dans l'enquête grandira au fil du récit.
Entre passages contemplatifs et rebondissements, ramifications complexes, menteurs et faux semblants, nous laissons alors l’auteur nous transporter et nous balader au cœur de New-York mais aussi au gré des grandes plaines du Wyoming, jusqu’au dénouement final, qui nous cueillera telle une fleur des prés.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé le dernier opus de l’auteur. Assez perplexe au début, je dois avouer qu'au final, j’ai trouvé un équilibre convaincant entre le monde équestre et le genre policier.
Alors si vous appréciez les thrillers atypiques, les récits contemplatifs, les enquêtes tranquilles, qui n’ont pas avalé un TGV, ou la part belle est octroyée sans regret aux animaux et à la nature… ce roman est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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Site auteur : Frédéric Lepage
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Mise en avant des Auto-édités / L'honneur jusqu'à la mort de Théo Letna
« Dernier message par Apogon le jeu. 19/09/2024 à 17:42 »
L'honneur jusqu'à la mort de Théo Letna



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Site auteur : Théo Letna

Quelle infortune, pour une ville d’une telle gloire, que d’être ainsi tenue confinée par une soldatesque pouilleuse et désœuvrée. Le sergent en poste ce jour-là examina longuement le curieux personnage qui patientait devant lui. Il le considéra tout de suite comme un excentrique.
L’homme, haut de taille, maintenait un sourire contraint sur ses lèvres fines. Ses yeux verts, enfoncés derrière des lunettes rondes, ses favoris soigneusement taillés et ses cheveux roux, raides et courts, au point d’en être dressés sur la tête comme s’il avait été pris par la foudre, lui donnaient l’air d’un savant ou d’un érudit. À contrario, son visage sec au menton carré, ses mains calleuses et sa posture droite, évoquaient plutôt une sorte d’aventurier. Un aventurier riche, à en juger par les deux pistolets qu’il avait passés à sa ceinture. Il était couvert d’un long manteau de voyage et tenait par la bride un âne qui supportait la charge d’un coffre ainsi que d’un long paquetage de toile épaisse.
— Pourquoi voulez-vous entrer ? demanda le sergent.   
La question était de pure forme. Quels troubles un homme seul pouvait-il causer dans une ville qui n’enterre même plus ses cadavres ? Mais le sergent n’aurait en aucun cas dérogé à son devoir, sans compter que, pour une fois, la réponse l’intéressait.
Ce rouquin n’était pas le premier à vouloir entrer dans Thull malgré le blocus. De nombreuses familles étaient venues dans l’espoir de retrouver quelques parent ou ami afin de s’assurer de leur santé ou, plus prosaïquement, de s’enquérir d’éventuel héritage laissé par les défunts. Des pèlerins s’y étaient engouffrés avec une hâte pleine de ferveur dans l’espoir de rallier de nouveaux fidèles à leurs dogmes ou d’y trouver un juste châtiment. Il y avait même eu un conteur, qui voulait être aux premières loges pour trouver de quoi étayer son registre de fables et de récits à narrer au coin du feu. Passée l’agitation des premiers mois, les derniers venus préféraient rester à bonne distance des murs, et se contentaient de bivouaquer aux abords de la ville en attendant que le blocus soit levé. Selon les rumeurs qui couraient, la situation à l’intérieur s’était sensiblement améliorée ; la délivrance approchait.
— Mon nom est Zulan Estrobi. Et je viens retrouver mon frère.
— Estrobi… je crois bien avoir déjà entendu ce nom. Je ne me souviens pourtant pas vous avoir déjà vu, et, sauf votre respect, votre allure n’est pas de celles qu’on oublie.
Le sergent eut un sourire qui se voulait affable. Zulan Estrobi lui retourna un vague rictus du coin de la lèvre. Il semblait à la fois harassé par le voyage et impatient d’en finir avec ces formalités.
— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir installer votre tente devant les murs, comme tout le monde ? Ce n’est pas que je vous refuse l’entrée, mais c’est tout de même risqué d’y aller. On ne sait pas trop l’état des choses à l’intérieur.
— Monsieur, j’ai traversé la mer des rafales et tout le royaume pour venir jusqu’ici. J’ai laissé derrière moi une boutique dans les mains d’un associé qui transpire dès qu’il doit formuler une phrase plus longue que « bonjour » ou « au revoir », aussi je crains sévèrement pour ma clientèle et mon chiffre d’affaires. Alors non, je n’ai pas l’intention d’attendre.
— Entendu. Toutefois je dois vous avertir : vous entrez aujourd’hui, mais on ne vous laissera pas ressortir tant que le comte Malgrange n’aura pas ordonné de lever le blocus. Et pour ça, faut pas que vous comptiez en dessous d’encore deux bons mois. C’est un minimum. Le comte tient à ne prendre aucun risque. C’est déjà un miracle qu’on ait réussi à contenir ce fléau en dedans.
— Je suis au courant de la situation. Pour ce qui est d’assurer ma sortie, il doit certainement y avoir une solution…
Zulan soupira et passa la main sur ses cheveux. Derrière le sergent, il pouvait voir la cité prisonnière. De nombreux bûchers funéraires y étaient allumés, produisant un épais voile de nuages noirs qui recouvrait tous les alentours. Thull semblait morte. Aucun bruit, aucune clameur ni même d’aboiement de chien ne s’échappaient de ses murs. Face à cet horizon sinistre, comment croire que la promesse qu’il avait faite autrefois avait encore un sens ? Zaeli était-il seulement vivant à cette heure ? Et s’il l’était, se souviendrait-il de son grand frère ? Aurait-il encore envie de partir avec lui ? Tout cela n’était pas raisonnable… Pourtant, malgré ces doutes, il était hors de question d’attendre jusqu’à prendre racine devant les portes de la ville. Le voyage avait déjà été trop long. Zulan avait laissé la charge de sa boutique à Maldred, l’artisan qui, d’habitude, ne sortait jamais de son atelier. D’un naturel bourru, Maldred n’avait ni le sens du contact ni le sens des affaires, et Zulan craignait pour son profit s’il s’absentait trop longtemps. Et puis, plus que l’argent, son commerce était l’œuvre de sa vie ; il y vendait des armes uniques dont il était le seul à détenir le secret. Il fallait donc faire au plus vite. Quoiqu’il en coûte.
Zulan redressa ses lunettes sur son nez d’une poussée de l’index.
— Puis-je vous faire une proposition honnête ? demanda-t-il au sergent.
— Ça dépend du clinquant de votre honnêteté, répondit celui-ci sans parvenir à retenir un sourire avide.
Le rouquin lui sourit en retour. Ils s’entendraient sur le sujet.


Chapitre I

La ville mourante


Dix ans plus tôt.

— Gardez à l’esprit que si les plantes médicinales soignent bien des maux, un mauvais dosage ou un usage déraisonnable produisent souvent l’inverse de l’effet attendu, le remède se mue alors en poison. C’est le cas de l’absinthe, de l’hysope et, bien sûr, de l’eucodemya que vous connaissez déjà bien. Il y en a d’autres…
— Il paraît que l’eucodemya contient du mercure et qu’on peut en mourir, intervint l’un des apprentis.
— C’est juste, répondit Emma. Comme je le disais, bien que l’eucodemya soit presque miraculeuse tant ses vertus curatives sont nombreuses, elle peut aussi s’avérer toxique si l’on en abuse. Comme vous le savez, les sols de notre ville sont imprégnés de mercure et l’eucodemya s’en nourrit. Pour cette raison, défendez-vous d’en abuser pour des maux bénins qui peuvent être soignés autrement. L’eucodemya ne doit être prescrite qu’avec la plus grande précaution !
Un murmure fébrile parcourut la petite assemblée. Avant de reprendre, Emma attendit que ses étudiants prennent leurs notes.
— La nature sait être généreuse, mais elle condamne par-dessus tout les excès et l’imprudence. C’est pourquoi il nous faut continuer d’apprendre à la connaître et à la comprendre. Nous sommes encore loin d’avoir percé tous ses secrets, soyez-en sûrs !
Cela faisait une belle conclusion pour son cours. Les étudiants – autant d’apprentis tout juste entrés à l’académie que d’érudits chevronnés –, remballèrent plumes, crayons et calepins avant de la saluer et de se disperser. Emma resta seule dans la serre. Avant de s’en aller à son tour, elle tenait à vérifier que les plantes ne manquaient de rien. Elle en arrosa quelques-unes, en allégea d’autres de leurs pointes jaunies et changea l’orientation de certaines pour qu’elles prennent le soleil sous un autre angle.
Une voix enfantine se fit entendre :
— Tu n’as pas parlé des dryades aujourd’hui ?
Le ton était taquin et fit sourire Emma.
— Les dryades, ça n’intéresse personne. Tout le monde sait qu’elles ne vivent que dans les contes.
— Sauf toi !
Plein de vivacité et de bonne humeur, le jeune Zaeli avait également l’esprit sagace. Emma le considérait comme son neveu, même s’ils n’étaient pas liés par le sang. Elle avait souvent eu à s’occuper de lui lorsqu’il n’était qu’un nourrisson, car sa mère avait toujours été d’une santé fragile. Lorsqu’elle l’emmenait dormir, Emma lui racontait alors les histoires qu’elle connaissait. Les dryades, mandragores et autres fées y figuraient en bonne place et Emma en parlait si bien que Zaeli avait cru dur comme fer en leur existence. Mais du haut de ses sept ans et de son nouveau statut d’apprenti à l’académie, il avait déjà trop grandi pour que cela puisse durer et pour que les contes le fassent pareillement rêver.
— Sauf moi, répondit-elle doucement. Allez, ne traînons pas. Nous devons retrouver ton frère.
— Vite, vite ! Je veux savoir ce qu’il a fait exploser aujourd’hui !
— Tant que ce n’est pas l’académie, nous pouvons nous en féliciter. Mon Dieu, pourvu qu’il ne soit rien arrivé à personne !
À l’évocation de Zulan et de la nouvelle frasque qu’il avait commise, Emma sentit son ventre se nouer. L’inquiétude qu’elle était parvenue à assourdir durant son cours refit aussitôt surface.
Ce n’était pas la première fois que le grand frère de Zaeli était convoqué par le directeur de l’académie. Depuis toujours, il s’intéressait aux expériences les plus insolites, au grand dam de ses professeurs. Il était borné de nature et se souciait peu des règles de sécurité. Pour lui, la science valait bien qu’on prenne quelques risques ; le progrès était à ce prix. Comme il avait de la gouaille, il était parvenu à faire valoir son point de vue auprès du directeur et obtenir qu’on tolère quelques dégâts pour peu qu’il obtienne des résultats. L’accord avait tenu plus longtemps qu’on était en droit de l’espérer ; mais alors les expériences étaient devenues explosives.
Quelques mois plus tôt, Zulan avait découvert les propriétés détonantes de la poudre noire, et depuis, ses recherches ne se focalisaient plus que sur ce mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois. Il s’était mis en tête d’inventer des armes de guerre faisant usage de cet explosif. Il avait ainsi détruit plusieurs ateliers, causé de nombreuses crises de panique et rendu sourds un bon nombre d’érudits.
Cela n’avait duré tout ce temps que parce que Zulan était le fils du très respecté Zolthran. Chaque fois, Zulan était convoqué ; chaque fois, il promettait qu’il ferait plus attention ; et chaque fois, il recommençait ses expériences incongrues, abusant de la patience de ses supérieurs. Aujourd’hui, il était convoqué une fois de plus, et cette fois le directeur avait voulu que Zolthran soit aussi présent.
Zolthran Estrobi : père de Zaeli et de Zulan. C’était un académicien reconnu, alchimiste respecté. Qu’il soit convoqué en même temps que son fils ne pouvait être que de mauvais augure. Emma en était sûre, l’affaire était devenue sérieuse.
Emma et Zaeli parvinrent dans le grand hall de l’académie et décidèrent de l’y attendre ici.
Zaeli était tout excité et impatient de retrouver son grand frère. Malgré le drame survenu deux mois plus tôt, il semblait avoir gardé cette insouciance enfantine. Mais Emma ne s’y trompait pas. Elle le connaissait trop bien pour ne pas voir ce qu’il cachait. Ses sourires n’étaient qu’une façade à son chagrin, ses rires masquaient sa peine ; et pour combler le vide laissé par la disparition de sa mère, il s’était accroché à son grand frère comme à une branche qui l’empêcherait de tomber.
Le hall se mit soudain à résonner de cris furibonds qui arrachèrent Emma à ses pensées. Elle reconnut aussitôt la voix qui s’élevait. La rencontre ne s’était pas bien passée.
— C’est fini ! cria Zulan par-dessus son épaule. Je te fais honte ? Je te déçois ? Rassure-toi, tu n’auras plus à subir ce genre d’affronts ! Je pars ! Loin de toi et de cette ville d’ignares !
Remarquant soudain Zaeli qui serrait fort la main d’Emma, Zulan parut s’adoucir.
— Comment oses-tu, maudit rejeton de catin ! tonna une grosse voix derrière lui. Comment oses-tu me parler sur ce ton à moi ! Tu me dois l’obéissance ! Je suis ton père et ton supérieur !
— Tu insultes ta propre femme, grinça Zulan. Tu ne t’entends même pas, fou que tu es.
— Fou ? Fou ? Fou ? Qui donc crache sur un avenir que je lui ai tout entier tracé ? Qui donc ici est fou, dis-moi ?
Zolthran, la face cramoisie, s’agitait en gestes saccadés face à un Zulan dont les lunettes ne pouvaient cacher le regard glacial et empli de rancune.
— Un avenir ? Quel avenir ? Cette académie est une barrière pour moi ! Tes travaux ne m’intéressent pas, ils me ralentissent. Si je veux réussir, ce sera ailleurs et loin d’ici. Mes inventions vivront hors de Thull !
Emma observait sans rien dire la confrontation des deux hommes. Elle tenait Zaeli près d’elle et pouvait sentir la peur du petit garçon face à un tel spectacle. Elle aurait voulu l’emmener, mais il fallait qu’elle reste auprès de Zolthran et de Zulan. Père et fils étaient tous deux dotés d’un fort caractère et surtout d’un grand orgueil. S’il était impossible de les calmer, elle se tenait prête à s’interposer au besoin. Le hall était devenu lourd d’un silence de plomb. Les quelques apprentis qui s’y trouvaient hâtèrent le pas et passèrent en silence, non sans jeter quelques coups d’œil à la dérobée. Zolthran fournit un effort considérable pour parler bas et dit d’un ton lourd de conséquences :
— Alors va. Si c’est tout ce qui t’importe, si tu te moques de tout… va ! Rejeton de catin.
— Zulan…, commença Emma, craignant qu’il ne réagisse brusquement.
Mais il n’en fit rien. Affichant un masque de mépris, il se détourna et s’en alla par les portes du hall pour quitter l’académie. Emma chercha le regard noir de Zolthran pour lui demander des explications, mais lorsqu’il se tourna vers elle, ce fut pour baisser les yeux vers son deuxième fils et l’observer comme s’il venait de le découvrir pour la première fois.

Emma avait laissé Zaeli aux mains de son père. Elle s’était hâtée à la poursuite de Zulan pour tenter de le raisonner. Cependant, elle savait pertinemment que c’était peine perdue. Elle le retrouva dans sa chambre, à l’étage de sa demeure familiale, affairé à préparer ses affaires : un maigre paquetage qui comprenait peu de vêtements, quelques babioles, quelques écrits et un précieux prototype : une invention sortie de son imagination fertile et qu’il appelait un pistolet.
En le voyant si décidé et si prêt, elle le soupçonna soudain d’avoir tout prévu avant même de se rendre à son entrevue avec le directeur.
— Es-tu sûr de ce que tu fais ? demanda-t-elle. C’est vraiment ce que tu veux ?
Dans un premier temps, Zulan ne dit rien. Il termina de nouer son paquetage et vérifia d’un tour de tête qu’il n’avait rien oublié. Enfin il répondit :
— Ce n’est pas ce que je veux. J’aurais voulu que tout soit différent. Mais c’est ainsi. Si je reste, je demeurerai pour toujours dans son ombre, et elle est bien trop grande pour moi. Dehors, je deviendrai quelqu’un.
Le ton était ferme et résolu. Il n’y avait pas d’appel possible.
— Quel dommage, soupira Emma. Mais c’est peut-être ce qu’il y a de mieux à faire en effet. Pour toi, du moins.
— Que veux-tu dire ?
— As-tu pensé à Zaeli ? Tu sais combien il tient à toi. Il n’a plus de mère et son père est un ours. Il a besoin de toi.
Cela faisait deux mois à présent. Deux mois déjà qu’elle s’était éteinte. L’épouse de Zolthran, mère de Zulan et de Zaeli, avait toujours été d’une nature évanescente, comme pour les avertir et les préparer à son trépas prématuré. Une simple grippe l’avait emportée. Depuis, les trois hommes de la famille se déchiraient.
— Il tiendra le coup, affirma Zulan. Je compte sur toi.
Sur ces mots, il endossa son paquetage et alla pour sortir de la maison. Emma l’accompagna jusqu’aux murs de la ville. Il marchait à grandes foulées, fier et plein d’assurance. Cette fois, Emma en était tout à fait certaine : il avait véritablement anticipé son départ. Il ne reviendrait jamais sur sa décision, il partait pour forger son destin.
Parvenu à la dernière rue, au pied du large mur qui bordait toute la ville de Thull, il s’arrêta pour lui faire ses adieux. Elle profita de cet ultime instant pour l’abreuver d’autant de conseils et de mises en garde qu’elle pouvait. Cela le fit rire. Les épaules solides, il disposait de la même énergie et de la même force inébranlable que son père. Il tiendrait le coup.
Il ajusta son paquetage une dernière fois avant de franchir les murs, fit un premier pas…
C’est alors qu’une petite voix l’arrêta net.
— Zulan…
Lentement, comme si cela lui coûtait, il se tourna vers son petit frère, qui avait couru pour les rejoindre. Il serra les lèvres, rajusta ses lunettes et vint s’agenouiller à sa hauteur.
— Zaeli.
Emma était assez proche pour entendre et pour voir. Et elle comprit pourquoi Zulan avait tenté d’éviter ces adieux-là.
— Tu ne seras pas seul, Emma sera là pour toi. Elle sera bonne, comme elle l’a toujours été.
Serrant les petites mains dans les siennes, il ajouta :
— Fais-toi des amis, joue, apprends, grandis et sois heureux.
Il n’osa essuyer les larmes qui coulaient sur les joues de son petit frère qui le fixait sans ciller.
— Je ne pars pas pour toujours. Plus tard, j’aurai une maison, j’aurai une famille et je serai riche. Là, je reviendrai te chercher, je t’emmènerai avec moi, loin de cette foutue ville.
Il prit alors le visage de Zaeli entre ses mains, soutint à grand-peine son regard plein de détresse.
— Je reviendrai, petit frère. Et je te prendrai avec moi. Je te le promets.


Les lourdes portes de la ville s’ouvrirent, non sans opposer une gémissante protestation. Elles semblaient crier à l’outrage, mais le mal était fait. Zulan s’avança en tirant son âne, qui rechignait plus encore que d’habitude à avancer. Dès qu’ils furent entrés, les portes, actionnées par un système complexe de leviers, se refermèrent derrière lui en claquant bruyamment, comme pour le punir d’un affront. Durant un instant heureusement court, Zulan se retrouva totalement prisonnier. La herse devant lui se leva finalement pour le laisser passer et il pénétra dans la ville.
La première chose qui l’assaillit était l’odeur âcre, piquante et désagréable qui empuantissait l’air. Une odeur de mort, de déjections qui s’accumulent et de viande carbonisée.
Mais c’était bien peu en comparaison du sinistre spectacle qui s’imposa à lui.
Il avait gardé en mémoire une image nette de la cité qui l’avait vu grandir. En y revenant, il savait pertinemment qu’il ne la retrouverait pas telle qu’il l’avait connue. À présent qu’il s’y trouvait bel et bien, il put se rendre compte à quel point ses appréhensions étaient largement en deçà de la réalité.
Le changement qui, d’ordinaire, agite toute grande ville et la voit s’étendre, se renouveler et se moderniser tenait plutôt ici de la désintégration. Le spectacle qu’elle lui offrait lui remua les boyaux. Tout était délabré, terni, encrassé comme un cimetière laissé à l’abandon, à la différence qu’il y avait encore âme qui vive. Mais pouvait-on vraiment parler d’êtres vivants ? Les rares thullans présents étaient en aussi piteux état qu’on pouvait l’être après une année entière de privation ; les traits tirés par la faim et les fripes en loques. Certains regardaient Zulan d’un œil morne, se demandant certainement pourquoi il était entré alors qu’eux désiraient tant sortir.
La peste, la faucheuse, s’était installée à Thull depuis un an déjà. Son empreinte était aussi reconnaissable qu’une marque portée au fer rouge.
Malgrange, le comte de la région, avait rapidement été informé de l’apparition de l’infection, et il s’était empressé de faire installer un blocus autour de la ville dans l’espoir presque fou de l’y confiner. Tous les transits avaient aussitôt été interrompus et les portes mises sous surveillance. Les voyageurs et les marchands qui avaient eu le malheur de se trouver là à ce moment se retrouvèrent enfermés avec les habitants.
Et c’est ainsi, contre toute attente, que Malgrange avait réussi. Après quoi il aurait pu laisser la ville en l’état, mais Thull était le fleuron économique de la région : elle devait survivre. Alors, une organisation minutieuse avait été mise en place pour apporter aux thullans le nécessaire de survie et assumer l’approvisionnement en vivres et en eau. Les quantités transmises étaient sévèrement rationnées, tant pour ne pas vider la trésorerie du comte que pour limiter les contacts et donc les risques de contamination. Les provisions étaient hissées dans la ville grâce à un système de monte-charge et de poulies, puis déchargées de l’autre côté de l’enceinte.
Jamais les murs, qui avaient été érigés tout autour de la ville, n’avaient autant trouvé leur utilité. Quelle ironie que ce fut pour protéger l’extérieur de ce que la ville abritait plutôt que l’inverse. Quant à ce qui se passait à l’intérieur, personne ne voulait le savoir. Les seules informations transmises étaient consignées par les magistrats thullans sur des parchemins de vélins, qui étaient ensuite lestés par des pierres et simplement jetés par-dessus les remparts. À l’extérieur, les officiers chargés de les lire déroulaient le parchemin à l’aide d’une pince qu’ils tenaient à bout de bras et qu’ils changeaient à chaque utilisation. Aux dernières nouvelles, le nombre de victimes de la peste baissait, sans que l’on sache si l’infection faiblissait pour de bon ou si elle ne trouvait plus de victimes.
Telle était la situation de Thull, qui comptait autrefois près de trente mille âmes. Nul rapport n’osait mentionner combien il en restait à ce jour.
Zulan s’avança à pas mesurés. La plupart des thullans l’ignorèrent ; ceux qui s’étaient approchés des portes par curiosité continuèrent de l’observer sans qu’il puisse décrypter leurs pensées. Le rouquin prit la direction de la maison de son père. C’était là qu’il avait le plus de chance de retrouver Zaeli. Là aussi qu’il avait le plus de risque de croiser Zolthran. Il traversa les rues souillées, en serpentant entre les monceaux d’ordures qui s’entassaient.
Bien sûr, il était conscient du risque qu’il encourait en plongeant dans une ville infestée par une aussi funeste maladie, mais il faisait confiance aux rumeurs annonçant qu’elle tirait à sa fin. Il savait qu’il ne risquait plus grand-chose, à condition de se montrer précautionneux et d’éviter les contacts. Il ne s’approchait donc pas des maisons et restait bien au milieu de la ruelle, en esquivant les âmes errantes qu’il croisait ou en les laissant passer devant lui. Il évitait de regarder leurs visages, tant leur maigreur extrême les rendait semblables à des cadavres desséchés.
En chemin, le rouquin passa devant la centrale des lumières et prit le temps de s’arrêter pour y jeter un regard nostalgique.
C’était un bâtiment sombre et crasseux, laid et autrefois très bruyant, mais qui était l’une des fiertés de Thull, l’un des plus importants symboles du génie de cette ville. C’était dans ce lieu qu’était fabriquée l’une des inventions les plus remarquables des alchimistes : des vunions, du nom de leur inventeur, le très éclairé Olvan Vunion. Il s’agissait de petites boules transparentes de la taille d’un poing, dans lesquelles était enfermée une substance liquide et incandescente à base de mercure. La substance en combustion générait une lumière aussi vive qu’un feu de cheminée, mais blanche comme le soleil d’hiver, tandis que la sphère isolait la chaleur et restait tiède sur sa surface, permettant de l’empoigner à main nue.
Au début de chaque semaine, les thullans pouvaient se rendre à la centrale et récupérer gratuitement l’une de ces sphères pour leur demeure. C’était un avantage réservé uniquement aux citoyens de la ville ; les étrangers, eux, devaient payer cher pour en obtenir. Les vunions brillaient durant trois jours avant de s’éteindre. Ensuite, les thullans devaient éclairer leurs soirées à la bougie jusqu’au début de la semaine suivante. Il aurait suffi de les faire plus gros pour qu’ils puissent durer la semaine entière, mais les ciriers de la ville s’y étaient opposés – il fallait bien que vive le commerce.
Aujourd’hui, toutefois, la centrale était à l’abandon, par manque de main-d’œuvre et de matières premières, et les nuits des thullans devaient être bien sombres.
Nerveux, l’âne tira Zulan hors de ses pensées. Depuis qu’ils étaient entrés dans la ville, l’animal était sorti de sa placidité coutumière, il secouait la tête et tapait du sabot sur le pavement.
La maison de Zolthran se trouvait en hauteur par rapport au reste de la ville, sur une colline uniquement occupée par les familles bourgeoises et les notables. Nombre de ces familles comptaient des scientifiques dans l’un ou l’autre des domaines pratiqués à Thull ; alchimie en tête.
Zulan leva le nez en direction de l’épaisse volute de fumée qui s’élevait à partir d’un autre point de la ville. À ce qu’on lui avait dit, le cimetière était tellement surchargé qu’ils avaient dû enterrer les morts dans les caveaux familiaux et les cryptes, en les entassant sans se soucier de savoir s’ils appartenaient aux mêmes familles, et finalement sans se soucier de leur identité du tout.
Mais, même avec cette initiative peu scrupuleuse, la place avait manqué, et dès lors, tous les morts étaient aussitôt brûlés. Comme les thullans ne pouvaient se fournir en bois malgré l’épaisse forêt qui jouxtait la ville, ils s’étaient résolus à se servir dans les maisons des défunts, défrichant de la sorte plusieurs quartiers de la ville.
Zulan espérait de tout cœur qu’il n’aurait pas à enquêter de ce côté-là si jamais il ne trouvait pas directement son frère. Thull commençait déjà à peser sur son moral. Il s’en voulut de ne pas être parti plus tôt, ce qui lui aurait épargné d’arriver dans de telles circonstances.
Après avoir pesté en se retrouvant devant un escalier trop pentu – ayant oublié qu’il avait un âne chargé avec lui –, et fait plusieurs tours et détours, il trouva enfin un chemin dallé qui courait sur le flanc de la colline pour le mener jusqu’aux hauteurs.
Il leva alors les yeux vers un homme qui déboulait en sens inverse en courant à toute vitesse. Zulan s’écarta prestement en s’appuyant contre la bordure du chemin, mais l’homme manqua de percuter le baudet juste derrière lui. Il tenait la main appuyée sur un chapeau bleu à larges bords et faillit le laisser s’envoler. Son visage était livide et de la salive coulait de sa bouche ouverte et haletante. L’homme grogna de colère, à défaut de trouver le souffle pour lancer une quelconque injure, et courut se perdre dans une ruelle en contrebas. Une troupe entière de gardes ne tarda pas à faire suite, passant devant Zulan et suivant le chemin que venait de prendre le fuyard. Ils étaient vêtus de couleurs ocre et bronze, typiques des uniformes et du blason de Thull, et armés d’épées courtes qu’ils brandissaient en criant aux badauds de faire place. L’un d’entre eux s’arrêta devant Zulan.
— Vous a-t-il mordu ? demanda-t-il brusquement.
— Non, je n’ai rien… répondit Zulan étonné par cette question impromptue.
Le garde prit tout de même le temps de le scruter de haut en bas durant deux lourdes secondes, avant de reprendre sa poursuite. Zulan le regarda s’en aller, un peu secoué et pourtant satisfait de s’apercevoir qu’on tentait encore de maintenir l’ordre à Thull. C’était le signe que la ville ne partait pas totalement à la dérive.
Donnant une tape sur la croupe de son âne qui s’accorda un braiment de mécontentement, Zulan reprit son chemin. La clameur de la poursuite se faisait encore entendre dans les ruelles étroites qui serpentaient au pied de la colline, mais Zulan l’oublia, car il était enfin arrivé au-devant de son ancien foyer.
Imposante, la maison le toisait du haut de ses deux étages faits de la même pierre jaune et graniteuse qui composait la majorité des habitations de Thull ainsi que l’académie des sciences. La grande porte était précédée d’un perron de trois hautes marches. Des buissons fleuris proliféraient le long de la façade et sous les fenêtres ; fenêtres qui étaient d’ailleurs brisées.
L’obscurité à l’intérieur interpella Zulan. Le crépuscule venant, elle aurait dû être éclairée, comme cela commençait à être le cas un peu partout dans la ville. Les mèches vacillantes des bougies tout juste allumées, ici et là, filtrant à travers les fenêtres ternies faisaient comme autant de lucioles papillonnant dans la ville en contrebas. La demeure de Zolthran, elle, restait obscure.
— Comme s’il aurait pu en être autrement, grogna Zulan pour lui-même.
Bien équipé, il alluma son briquet à silex. Jugeant déjà qu’il n’y avait certainement pas âme qui vive, il poussa néanmoins la porte de la maison, qui, bien entendu, n’était pas verrouillée. Il s’attendait presque à voir son père et son frère gisants sur les dalles du hall d’entrée, égorgés par une quelconque bande de pillards et laissés pourrissants sur le sol.
Ce ne fut pas le cas, mais ce ne fut pas mieux pour autant. La maison avait vraisemblablement été saccagée et on s’y était battu avec violence. Les rampes de l’escalier en pierre qui menait au premier étage avaient été brisées. On avait jeté à terre des poteries, déchiré les tableaux et les tentures qui couvraient les murs et les colonnes, saccagé ou dérobé la plupart des meubles. Mais le plus dérangeant était encore ces grandes taches noirâtres de sang séché qui recouvraient le sol et les murs. Dégoûté, Zulan ne voulut pas en savoir plus. Il n’avait même pas envie d’aller voir les autres pièces au-delà du hall où, il en était sûr, il ne trouverait que plus affreux encore.
Il n’avait plus qu’une seule envie : repartir aussitôt et refermer la porte derrière lui. Il se retourna et se retrouva alors face à une paire de mains. Poussant un bref cri de surprise, il voulut reculer et tomba à la renverse. Les mains appartenaient à un être massif qu’il ne put détailler à cause du contre-jour qui l’aveuglait ; une voix lui psalmodiait des paroles incompréhensibles.
Il chercha frénétiquement son pistolet, arma le chien et tendit l’arme en direction de la chose. Celle-ci ne s’était pas approchée. Ses mains étaient revenues vers elle en geste de défense.
— Calme-toi, voyons ! C’est moi ! Emma !
Zulan déglutit. Il essaya de retrouver sa respiration en haletant. Son cœur battait la chamade.
— C’est moi, Zulan ! Emma la botaniste ! Tu ne te souviens pas ?
— Emma ? répéta-t-il en essayant de discerner la femme. Il releva le chien sur son pistolet.
— Oui ! Tu venais souvent chez moi. Je t’ai appris les herbes ! fit-elle sur le ton insistant de ceux qui expliquent quelque chose d’évident à quelqu’un qui ne comprend pas.
— Emma, répéta bêtement le rouquin le temps que ses souvenirs refassent surface.
Il remit alors un visage sur ce nom. Emma la botaniste, qui avait toujours été proche de sa famille. C’était une femme généreuse et simple. Elle s’était occupée de lui, puis de Zaeli, aussi bien que s’ils avaient été ses propres fils alors même qu’elle avait déjà sa famille à elle. Elle avait toujours été là pour eux et pour combler l’absence d’une mère toujours convalescente. Zulan l’avait beaucoup aimée, mais cela faisait bien longtemps. Il avait choisi de remiser son souvenir loin dans sa mémoire, comme il l’avait fait pour tout ce qui avait attrait à son passé et à Thull.
Il se releva lentement et Emma s’approcha pour l’aider. Il fit barrière de son bras. Il ne fallait pas qu’elle le touche.
— C’est bon. Ça va.
Zulan inspira un bon coup et la regarda plus attentivement. Il reconnut son allure trapue et débonnaire qui pouvait la faire passer pour une paysanne, mais ne put discerner grand-chose de son visage qui était à moitié masqué par des bandages qui lui ceignaient le nez et le front.
— Je ne suis pas très belle à voir, j’en ai peur. La peste m’a durement meurtrie.
— La peste…
Zulan se raidit. Il n’avait pas pensé la revoir et n’avait pas envie de tomber malade pour le seul plaisir de sa compagnie. Mais Emma, comme autrefois, lisait ses pensées sur son visage.
— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas contagieuse. La maladie a été définitivement enrayée et plus personne ne l’a contractée depuis une semaine. Je l’ai eue moi aussi, je l’ai combattue durant des jours entiers. Et comme tu vois, j’ai tenu bon.
Zulan se demanda si cela valait vraiment la peine de survivre à un tel fléau si l’on était obligé par la suite de se cacher le visage tel un lépreux. Néanmoins, il parvint à se détendre. S’il n’avait plus à craindre d’être infecté, c’était déjà une bonne nouvelle ; quoiqu’à prendre avec des pincettes.
Emma l’invita à se rendre chez elle, et il ne trouva pas de raison de refuser l’offre. Vu les circonstances, il n’avait pas envie d’aller loger dans une auberge de la ville. Quant à la maison de son père, Emma lui confirma qu’elle était inhabitable : toutes les salles étaient dans le même état que le hall, car elle avait été pillée plusieurs mois auparavant. Des gardes étaient même venus déloger quelques crapules qui avaient trouvé bon d’y installer leur repaire.

La maison d’Emma ne se trouvait qu’à quelques pas de là. Son architecture était sensiblement différente des autres habitations. C’était une demeure sobre presque entièrement construite de bois clair, avec un étage couvert d’un toit arrondi et un balcon soutenu par des piliers de pierre sur lesquels s’enroulaient des plantes grimpantes. L’intérieur, simple et coquet, s’ouvrait sur une grande salle. Sur le côté droit, on pouvait descendre une petite marche pour accéder à un carré central confortable à l’intérieur duquel plusieurs fauteuils et sofas étaient disposés autour d’une table basse. Sur le mur face à l’entrée, une cheminée assurait le chauffage de toute la maison ; les salles de l’étage s’articulant autour du conduit afin d’éviter tout gaspillage de chaleur. Quelques tentures aux couleurs chaudes étaient suspendues aux murs, et des tapis disposés de manière disparate sur le sol. Et, bien entendu, il y avait un grand nombre de plantes en pot, mais Emma étant femme de bon goût, elle avait su tenir en bride sa passion des plantes pour éviter de donner à son intérieur si soigné l’aspect d’une jungle.
Elle invita Zulan à s’asseoir sur un fauteuil, dans le carré, tandis qu’elle fermait la porte d’entrée à double tour ; un geste qui, nota Zulan, n’était pas dans ses habitudes autrefois. Elle alla ensuite chercher une bouilloire à mettre sur le feu pour préparer une infusion dont elle avait le secret en cueillant les feuilles aromatiques à même ses plantes.
À sa surprise, Zulan retrouva aussitôt les sensations de bien-être et d’apaisement qui l’avaient toujours empli lorsque, plus jeune, il venait ici. Presque rien n’avait changé. Il avait toujours préféré cette maison à celle de son père, trop grande et trop austère.
À l’époque, il y avait souvent du monde chez Emma. Elle était appréciée de tous du fait de son bon caractère et des soins à base de plantes qu’elle n’hésitait jamais à prodiguer pour soigner les petits maux et soulager les maladies saisonnières. Elle avait eu quatre enfants : trois fils et une fille. Les deux aînés avaient plus ou moins l’âge de Zulan et ils avaient été amis durant l’enfance. Étrangement, alors qu’il n’y avait plus songé depuis une éternité, les souvenirs de leurs jeux lui revinrent avec facilité, frais comme s’ils dataient de la veille. Il s’étonna que le temps passe aussi vite ; un symptôme qui avait tendance à s’accentuer avec l’âge.
Emma revint avec un plateau chargé et posa le tout sur la table basse. Elle s’assit sur le divan à côté de Zulan, en prenant précautionneusement dans ses mains une tasse fumante de tisane aux herbes. Le rouquin se servit de quelques biscuits et prit sa tasse à pleines mains sans se soucier de la chaleur de la porcelaine. Il était habitué à manipuler des objets brûlants depuis qu’il prêtait main-forte à Maldred dans leur atelier à Jack-Port pour la fabrication des armes. À ses débuts, cela lui avait coûté de nombreuses entailles et brûlures, car c’était un travail ardu. Mais il s’y était fait.
— Ah ! Zulan, tu n’as pas changé depuis ton départ de Thull. Je t’ai bien vu arriver par la promenade, et, comme je n’étais pas certaine que c’était bien toi, je n’ai pas osé t’appeler. Pour être franche, j’ai encore du mal à croire que tu sois vraiment là, dit-elle avec émotion. Allez, dis-moi ! où vis-tu maintenant ?
Zulan eut un sourire tendre. Il éloigna la tasse de son menton, la vapeur tourbillonnante formant de la buée sur ses lunettes. Détendu, il commença alors à lui conter l’histoire de sa vie depuis son départ, dix ans plus tôt. Il lui parla de ses errances premières, de sa longue marche à travers le royaume, puis de son arrivée à Jack-Port : une citée marchande indépendante située de l’autre côté de la mer.
Il s’attarda à décrire la ville, et la forte impression qu’elle lui avait faite, avant de lui narrer sa rencontre avec une belle femme, Kitta, qu’il avait épousée.
Puis, il lui expliqua comment il était parvenu à devenir riche, et même célèbre en dehors du royaume, grâce au commerce qu’il avait monté. Le sourire réjoui d’Emma faiblit lorsqu’il annonça qu’il s’agissait de vendre les fameuses armes à feu qu’il avait inventées et largement perfectionnées depuis.
Enfin, il lui parla du malaise qu’il s’était mis à ressentir chaque fois qu’il pensait à Zaeli et à sa promesse non tenue, et finalement de sa décision de revenir à Thull l’honorer en dépit de ce que cela lui coûtait. Elle ne le blâma pas.
— Je comprends combien cette décision a pu être difficile à prendre. Je me souviens encore du jour de ton départ. Quelle horreur tout ce que ton père a pu te dire. Enfin… Il a mis longtemps à décolérer. À ses yeux, ton départ était une trahison personnelle. Des mois après, il en parlait encore avec une rage toujours plus forte. Je pense qu’il en attendait beaucoup de toi. Il voulait certainement que tu le soutiennes dans ses recherches, sans doute même que tu assures sa relève… quelque chose comme ça. Finalement, il s’est reporté sur ton frère. Si tu trouvais que les travaux de l’académie étaient ennuyeux, sache que Zaeli, lui, devait y passer presque toutes ses journées. Quand il revenait avec ton père, le pauvre était épuisé. Il me faisait penser à un oisillon tombé du nid. Je pense que Zolthran a exigé plus de lui pour compenser ta perte, mais je n’ai jamais compris qu’il en demande autant. Ton frère n’a pas été heureux durant toutes ces années, crois-moi.
— Qu’est-il devenu ? A-t-il beaucoup changé ? demanda Zulan, agité d’une pointe de culpabilité.
— Zaeli ressemble plus à ta mère. Il a toujours été plutôt fragile, et le rythme que lui imposait ton père ne l’a pas aidé. Il a grandi, bien sûr, mais il est resté mince comme un enfant. Je ne sais même pas s’il se passionnait ne serait-ce qu’un peu pour ce qu’il faisait à l’académie des sciences. En tout cas, Zolthran, lui, y investissait tout son temps, et plus encore quand il est devenu membre permanent du conseil de Thull puis – tiens-toi bien – directeur de l’académie des sciences. C’était il y a environ trois ans.
Ces dernières précisions sur Zolthran irritèrent Zulan. Mais la nouvelle n’était pas si surprenante au regard de l’ambition acharnée dont son père avait toujours fait preuve. Zulan s’accorda une gorgée de tisane et, n’y tenant plus, posa la question qui lui brûlait les lèvres.
— Et maintenant ? Sont-ils vivants ? Sont-ils à l’académie ?
— Oui, ils y sont. Avec tous les alchimistes de la ville. Oh, mais je ne t’ai pas encore tout dit.
Les épaules d’Emma s’affaissèrent. Elle reposa lentement sa tasse sur la table.
— Nous avons vécu d’horribles choses, reprit-elle. Je ne sais pas si je devrais tout te raconter.
— Emma, je ne suis plus un gamin. Les mauvaises nouvelles, j’ai appris à les entendre. L’académie des sciences ne m’est pas interdite, que je sache ? Je pourrais y aller dès ce soir. Zolthran ne m’inquiète pas. C’est Zaeli qui me fait peur. Voudra-t-il seulement partir avec moi ?
Il espérait sincèrement que ce serait le cas. Depuis que sa conscience s’était mise à le tarauder, Zulan parlait à chaque fois de sa « chienne de promesse ». Il se surprenait à regretter d’avoir donné sa parole, fut-ce à Zaeli, et après quoi, il se morigénait de manquer autant de cœur envers son petit frère. Mais entendre Emma avait changé sa perception. La tâche qu’il considérait jusqu’alors comme une corvée à mener à terme pour être en paix avec lui-même était subitement devenue un devoir et un devoir de frère. Zaeli avait souffert pour deux durant presque dix ans. Le rouquin se jura que, s’il mettait la main sur Zolthran, il lui collerait du plomb dans les entrailles.
— Zulan, je ne pense pas que tu puisses aller chercher ton frère tout de suite. Laisse-moi te raconter les événements par le début et tu comprendras.
Zulan acquiesça. La situation s’annonçait plus complexe qu’il ne le craignait. Emma n’était pas le genre de personne à tourner autour du pot lorsqu’il s’agissait de dire les choses. Il se cala donc confortablement dans le fauteuil et croisa les genoux, prêt à écouter une histoire qui risquait de ne pas lui plaire.
Tout avait commencé, il y a un an. Personne ne savait ni d’où elle venait, ni pourquoi Thull avait été la seule ville touchée. Certes, la quarantaine avait été instaurée rapidement, mais, entre-temps, il était évident que beaucoup de gens avaient circulé, entrant et sortant de la ville. Et malgré cela, elle ne s’était pas propagée au-delà des murs. Sans qu’il n’ose le clamer de vive voix, il était évident que le comte Malgrange s’en trouvait plus que soulagé. Le pays tout entier aurait pu être ravagé par la maladie. On avait évité le pire.
Au début, la vermine était sortie en masse des égouts et des caves, en plein jour et en semant une pagaille infernale. Les rats étaient finalement morts un peu partout dans les ruelles et les recoins des maisons. Les gens connaissaient ce signe avant-coureur, même s’ils ne l’avaient pas forcément vécu. Les voyageurs avaient longuement raconté quelle hécatombe elle avait causé lorsqu’elle avait frappé les contrées sud des pays naboriens, environ un demi-siècle plus tôt, et nul ne souhaitait voir un tel fléau arriver jusqu’ici. Les thullans avaient donc été enfermés dès que la nouvelle fut parvenue aux oreilles du comte Malgrange.
Certains des symptômes ne tardèrent pas à apparaître sur les premiers infectés : des montées impressionnantes de fièvre, accompagnées d’hallucinations et de troubles digestifs.
On leur donna des breuvages curatifs, on pratiqua des saignées et on pria les Dieux. Bien souvent, face aux pires calamités, ceux qui ont la foi la perdent et ceux qui ne l’ont pas la trouvent. Les alchimistes essayèrent toutes sortes de potions et d’onguents censés calmer les effets de la peste. Bien entendu rien n’y fit. Une semaine après l’instauration du blocus, on comptait déjà une centaine de victimes. Le rythme ne tarda pas à croître à une vitesse hallucinante, malgré la volonté des chercheurs de l’académie à trouver un remède. Au bout de deux mois, c’était plusieurs centaines de malades qui y passaient chaque jour.
Si, les premiers temps, les défunts étaient enterrés comme il se doit, il finit par tellement y en avoir que la crémation systématique s’avéra être une nécessité ; sans recueillement ni cérémonie. Du moins, c’est ce qui était expliqué dans la version officielle qui avait été transmise aux officiers gardant la ville, et donc au comte.
— Parce que ce n’est pas vrai ? s’enquit Zulan.
— Si, bien sûr. Mais l’essentiel a été occulté.
— Es-tu en train de me dire qu’il y a pire ?
— Eh bien, le problème, c’est que…
Emma s’interrompit. Elle prit le temps de boire une gorgée de thé, car elle avait la gorge sèche. Zulan la regarda sans s’impatienter. Il savait qu’il ne voulait pas entendre la suite.
— Le problème, reprit Emma, c’est que le fléau qui nous a frappés n’est pas la peste.   
À nouveau, Emma s’interrompit. Les mots sortaient avec difficulté.
— Nous avons été frappés par une… oh, je déteste ce mot, mais je n’en vois pas d’autre ! Une malédiction ! Une malédiction qui se travestit et prend le visage du pire mal connu alors qu’elle le surpasse mille fois ! Quelques jours après avoir enterré les premiers morts, le fossoyeur s’est aperçu que les tombes récentes avaient été profanées. On pensait que des pilleurs avaient voulu s’emparer de richesses, mais ça ne tenait pas debout. C’était des petites gens qui étaient morts ; ils n’avaient emporté aucun trésor avec eux. La vraie raison, c’est que ce n’était pas des pilleurs, Zulan, c’était…
Emma étouffa un hoquet, comme les sanglots menaçaient de la submerger… à moins qu’elle n’ait avalé une feuille de menthe de travers.
— C’étaient les morts eux-mêmes. Ce sont les morts qui ont descellé leurs tombes et qui ont creusé pour s’en extraire. Cette peste, cette malédiction, ou quel que soit son nom, ne se contente pas de tuer ceux qu’elle touche, elle les ramène à la vie. Des gens que tout le monde croyait morts se sont remis à marcher – à parler, même !
Zulan fronçait tant les sourcils que ses yeux disparaissaient presque. Cette histoire était invraisemblable et folle. Pourtant, sortant de la bouche d’Emma, ce ne pouvait être que la pure et stricte vérité.
— Mon frère… commença-t-il.
— J’y viens, fit Emma en secouant la tête pour chasser son angoisse. Après que nous ayons découvert la vraie nature de ce fléau, nous ne savions plus quoi faire. Beaucoup disaient qu’il s’agissait là d’une punition divine, à cause des alchimistes qui manipulent la matière et la transforment comme le font les dieux. Il y avait aussi les astronomes, les devins et autres occultistes, mais ils étaient restés en retrait. Les alchimistes, eux, étaient clairement menacés. Ces dernières années, leur influence a tant crû qu’ils ont même pris le contrôle de Thull. Les membres du conseil sont quasiment tous des alchimistes, en partie grâce ou à cause de l’influence de ton père. Ils étaient tout désignés pour devenir les boucs émissaires. Alors ils se sont réfugiés dans l’académie en annonçant qu’ils trouveraient eux-mêmes le remède contre la peste. Même si je ne les apprécie pas, je peux comprendre la peur qu’ils ont dû ressentir. Avant de disparaître, le conseil a donné ses derniers ordres au capitaine de la garde afin qu’il veille à ce que l’académie soit gardée en permanence, et bien entendu à maintenir l’ordre et à nous protéger contre les… les trépassés. C’est ainsi que nous appelons ceux qui reviennent à la vie après… enfin… après.
— Ainsi, Zolthran et mon frère sont coincés dans l’académie des sciences depuis bientôt un an ?
— Neuf mois, précisa Emma. Au départ, ils transmettaient des messages au capitaine, qui nous les lisait sur la grande place, pour nous informer de l’avancée de leurs travaux. Mais, après quelques semaines, même lui n’a plus rien reçu. Ils ont tout fermé et on n’a plus eu de nouvelles.
— Il faudra bien aller voir ce qui se passe un jour, non ?
— C’est impossible. Les portes sont scellées de l’intérieur et ils ont relevé le dôme au-dessus de la cour. Quant à escalader le mur pour atteindre les fenêtres, inutile d’y penser ; la plupart d’entre elles sont condamnées et des passe-murailles s’y sont rompu le cou. Je me demande s’il s’agissait vraiment de leur sécurité ou bien d’autre chose. Je suis seulement certaine d’une chose : c’est que je ne voudrais pas me trouver là-dedans en ce moment.
Zulan se rappela en effet que, grâce à un levier et un ingénieux système de rouages, un grand dôme de verre pouvait être levé, au-dessus de la cour de l’académie. Il était utilisé lors de certaines expériences à risque détonant, typiques des alchimistes, ou parfois pour empêcher des oiseaux de s’échapper lorsqu’on voulait étudier leur vol pour s’en inspirer ou que l’on testait sur eux certains outils nécessitant de la précision. Il permettait également d’isoler totalement la cour sur le plan sonore. Lorsque le dôme était relevé, on ne pouvait plus rien entendre de ce qui se passait en dessous.
Ainsi, environ cinq cents hommes, tous plus dérangés les uns que les autres, s’étaient enfermés eux-mêmes pour se protéger de la colère des thullans, et espéraient trouver le remède contre un fléau à l’allure de malédiction divine. Zulan eut presque envie de rire.
Même avec les suppositions les plus sombres, jamais il n’aurait pu concevoir un tel scénario. Et par-dessus le marché, il n’avait pas beaucoup de temps devant lui. Il avait passé un accord avec le sergent qui gardait les portes de Thull. Celui-ci lui laissait trois jours, très exactement. Le troisième jour, à l’aurore, Zulan devrait se rendre aux portes de la ville pour qu’on le fasse sortir discrètement. S’il manquait ce rendez-vous, il resterait enfermé dans la ville pour de bon.
Il se sentit soudain très fatigué, et ce n’était pas seulement dû à la fatigue du voyage. Toutes ces mauvaises nouvelles l’avaient abattu aussi sûrement qu’une journée de labeur.
Le rouquin décida qu’une bonne nuit de sommeil l’aiderait à retrouver l’esprit clair pour chercher une solution. Il alla décharger son âne, attaché sous le porche et demanda à Emma de le conduire à sa chambre. Elle l’emmena à l’étage, et le conduisit dans celle d’un de ses fils. À cette époque, il était rare et appréciable de ne pas avoir à dormir dans une pièce commune et disposer d’un vrai lit. La chambre était bien meublée, il y avait beaucoup de rangements ainsi qu’un gros coffre vide dont Emma releva le couvercle.
— Tu peux ranger tes affaires ici, elles y seront en sécurité.
— Parfait.
Zulan laissa précautionneusement glisser son paquetage dans le coffre. Emma fit mine de partir et se dirigea vers l’embrasure de la porte. La main sur la poignée, elle se retourna.
— Deux de mes fils sont morts, et mes autres enfants sont partis depuis bien longtemps. Tu peux rester ici autant de temps qu’il te faudra, tu ne gêneras personne.
Zulan resta interdit durant un instant.
— Je te remercie, Emma. Et je suis désolé pour tes enfants. C’était ?...
— Loinel et Thiébaud. Ne sois pas désolé et ne me remercie pas pour rien. Tu fais un peu partie de la famille, toi aussi.
Elle sourit faiblement et referma la porte. Jamais elle n’avait dû être aussi seule que cette année passée. Le fait qu’elle ait tenu le coup témoignait de sa force de volonté.
Zulan soupira longuement et fit glisser ses mains sur ses cheveux, comme pour ranger ses idées. Il ouvrit la fenêtre pour profiter de la vue et s’imprégner de l’air frais du soir. De là où il se trouvait, il avait vue sur presque toute la cité en contrebas de la colline. La nuit était tombée et quelques rares lumières jaunes brillaient encore dans certaines maisons. Seule une grande forme presque intimidante restait totalement sombre : l’académie des sciences.
Étaient-ils seulement encore dedans, ces chercheurs, ces scientifiques ? Y avait-il une chance pour que Zaeli soit resté vivant et en bonne santé ? Zulan songea que son frère avait eu dix-sept ans cette année. Arriverait-il à le reconnaître ? Zaeli n’était encore qu’un enfant à l’époque. Ce devait être aujourd’hui un homme. Il y avait eu tellement de temps perdu ; Zulan espérait de tout cœur pouvoir le rattraper. Ensemble, avec sa femme Kitta et Maldred l’artisan, ils pourraient reformer un clan uni, loin de la famille déchirée qu’il avait connue jusqu’alors. Et pourquoi ne pas proposer à Emma de les accompagner aussi ? Cette image d’eux, réunis à Jack-Port, le réconforta.
Une plainte sonore le tira brusquement de ses rêveries. Elle se répéta, aiguë et chargée de douleur. Elle provenait de la cité basse. La peau hérissée de chair de poule, le rouquin sentit alors une odeur nauséabonde, une odeur rance de putréfaction. Il referma vivement le volet alors qu’une autre plainte terrifiante retentissait.
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Mise en avant des Auto-édités / La Dame aux oiseaux de Alexandre Page
« Dernier message par Apogon le jeu. 05/09/2024 à 17:04 »
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-I-


Du temps faste de l’Empire russe, le mois d’octobre ouvrait traditionnellement la période des bals et des soirées dansantes à Saint-Pétersbourg. La bise annonciatrice des rigueurs hivernales, le grésil, parfois la neige et souvent le ciel morne et bas chassaient de ses refuges bucoliques l’aristocratie en villégiature pour la ramener dans ses palais de la capitale. En ville, la mauvaise saison est moins monotone qu’à la campagne pour celui qui a les moyens de se divertir, et les moyens ne manquaient pas au riche gotha pétersbourgeois.
En octobre, Saint-Pétersbourg n’est pas très belle, car pour être sortie de l’automne et de ses somptueux ballets de feuilles mordorées arrachées aux branches par le souffle mugissant du vent de l’ouest, elle n’est pas encore rentrée dans les charmes de l’hiver. La neige pure ne recouvre pas ses rues et ses monuments, les arbres sont des squelettes décharnés, la pluie lessive la chaussée, fouette les visages, dépose dans les poitrines des plus faibles les germes de la tuberculose. Saint-Pétersbourg est laide en octobre, mais sous le règne d’Alexandre II, grâce à la transhumance aristocratique, ses grandes avenues et ses quais retrouvaient au moins l’animation qui les avait quittés au début de l’été. À toute heure du jour, mais surtout de la nuit, les roues des drojkis  et les sabots des chevaux battaient le pavé, le souffle des bêtes, au fil de courses innombrables, embrumait l’air que fendait péniblement la lumière des lampadaires à gaz. Aucune intempérie n’était suffisamment épouvantable pour retenir chez lui le Pétersbourgeois aisé au moment de la saison des bals.
Si toutes les artères chics de la capitale vibraient à l’unisson de cette animation, il s’en trouvait deux qui donnaient le ton. Devant les façades classiques de leurs hôtels particuliers, sous leurs frontons et leurs balcons, s’arrêtaient les voitures les plus opulentes. Des légions d’hommes en costumes de soirée ou en uniformes d’apparat en descendaient, aux côtés de femmes entièrement vêtues, de la robe à l’éventail, à la dernière mode parisienne. Ces deux artères qui, toutes les nuits de l’hiver, vibraient des polkas, des valses et des mazurkas, du raout des cotillons et du chahut des foules se dispersant aux premières lueurs du jour prenaient naissance au pied de l’Amirauté. L’une partait vers l’est, traversait la ville de part en part, il s’agissait de la célèbre perspective Nevski. L’autre s’élançait vers le sud en suivant la Neva, c'était le quai des Anglais. Ce dernier était situé au cœur du plus beau quartier de Saint-Pétersbourg, celui de la cathédrale Saint-Isaac, de Notre-Dame de Kazan, et il était digne de cette magnificence. Entièrement en granit de sa rive à ses trottoirs, il était sablé tous les jours et il offrait une perspective sans équivalent sur l’île Vassilievski qui lui faisait face, le berceau du rêve de Pierre le Grand. Les plus vieilles maisons de Saint-Pétersbourg avaient été construites sur cette île, mais ce n’étaient pas les plus anciens bâtiments qui lui donnaient son allure majestueuse. Le long de la Neva s’étalaient les immenses casernes du premier corps des cadets et celles des cadets de la marine que l’on nommait alors l’École navale. L’Académie des sciences voisinait avec celle des beaux-arts et l’Observatoire avec l’Hôtel des mines. Parfois, à l’aube, dans les brouillards matinaux et à la lumière du soleil naissant, l’île Vassilievski ressemble à la mythique ville de Kitej ressurgie des eaux, mais à l’heure où commence ce roman, elle n’était, depuis le quai des Anglais, qu’une constellation de lumières infimes et scintillantes piquetant l’épais rideau noir de la nuit. Les lampadaires du quai leur répondaient, se reflétant timidement dans les eaux calmes de la Neva ; leurs halos pâles se perdaient dans l’immensité des espaces à éclairer. 
De lumière, il s’en trouvait davantage de l’autre côté du quai, le long des hôtels particuliers qui l’occupaient. Quoiqu’il fût vingt-deux heures, plusieurs d’entre eux étaient largement illuminés, et sur le trottoir régnait l’animation nocturne caractéristique que nous venons de décrire. C’était un ballet de tout ce que Saint-Pétersbourg comptait de types de véhicules hippomobiles luxueux et confortables. L’embouteillage des voitures était particulièrement marqué devant la façade grise d’une demeure du XVIIIe siècle, élégante bien qu'un peu austère dans sa rigueur classique. Ainsi que les riches maisons russes en général, elle s’élevait sur deux étages seulement, car les Russes n’affectionnent guère les escaliers. Elle gagnait en longueur ce qu’elle perdait en hauteur, et cependant, elle était parmi les plus modestes du quai des Anglais et paraissait à l’étroit entre les deux palais qui l’encadraient. Elle était au numéro 28, et le brouhaha des grands soirs débordait de ses murs jusque sur la chaussée. C’était un mélange indescriptible de musique d’orchestre diffuse, de roues de carrosses, de cris rauques d’izvoztchiki , d’éclats de rire aigus, de tissus froissés, de métal sonnaillant mâtiné du sifflement plaintif de la bise de l’ouest qui soufflait modérément, mais avec le mordant des vents marins. Il ne fallait pas être fin limier pour comprendre qu’un bal se donnait là, un grand bal comme il n’était toutefois pas commun d’en voir au numéro 28 du quai des Anglais. Cette adresse, en effet, était celle d’un homme de prime abord très étranger à ce genre d’évènements festifs. Nul membre de la bonne société n’ignorait que logeait ici le comte Friedrich von Litke quand il ne résidait pas, à la belle saison, dans son manoir d’Awandus, dans le gouvernement d’Estland . Nul n’ignorait non plus que le comte était un homme âgé, veuf depuis plusieurs décennies, qui se consacrait presque exclusivement à ses activités scientifiques. Président de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, il avait mené des expéditions sur toutes les mers du globe. Le poids des années l’avait finalement immobilisé à terre, mais il n’en poursuivait pas moins ses recherches, et il ne manquait jamais les conférences de l’Académie lorsqu’il demeurait dans la capitale. Le comte von Litke affectionnait le contact des livres, des intellectuels, de l’art, et même au crépuscule de sa vie, il n’avait soif que de connaissances nouvelles et estimait devoir se tenir d’autant plus éloigné des divertissements futiles que le temps lui devenait chaque jour plus précieux. Aussi, un bal entre ses murs était inattendu. De bal, pourtant, il était bien question, mais il ne trouvait pas son origine dans la quête du plaisir frivole. Le comte von Litke souhaitait, par un grand évènement, fêter le retour à Saint-Pétersbourg de l’expédition Souvorine qui venait d’accomplir un tour du monde de deux ans au profit de l’Académie des sciences. La corvette Radouga du capitaine Mikhaïl Mikhaïlovitch Souvorine avait transporté les plus éminents scientifiques de l’Académie, et outre les innombrables observations, relevés et descriptions qui donneraient rapidement lieu à d’aussi innombrables conférences et publications de première importance, les cales du navire s’étaient chargées de spécimens minéralogiques, d’herbiers, d’insectes piqués et d’animaux empaillés qui grossiraient les collections du musée de l’Académie. Ce voyage avait été un succès complet sur le plan de la science, et l’avait été d’autant plus que la corvette Radouga n’avait ramené avec elle ni le typhus ni le choléra. Le docteur Krivine, le médecin de l’expédition, pouvait s’auréoler de n’avoir perdu aucun patient, ce qui n’était pas si fréquent lors des aventures au long cours de ce temps. Il était d’ailleurs l’un des invités du bal organisé par le comte von Litke, et dans un frac noir d’une sobriété conforme à sa profession, il descendit d’une voiture en ayant, à son bras, une dame plus grande que lui enveloppée dans un ample manteau de fourrure. La voiture s’éloigna et une autre la remplaça devant l’entrée du manoir von Litke. Celle-ci n’était pas très élégante et seulement couverte d’une modeste capote qui protégeait moins du froid que de la pluie. Il s’agissait d’un drojki bon marché comme il s’en trouvait par centaines à tous les coins de rue de Saint-Pétersbourg. Un tel équipage ne convenait qu’aux hommes seuls, et en effet, l’individu qui en descendit et paya la course au cocher n’était pas accompagné. Il était jeune, grand, plus grand que le docteur Krivine, mais sans doute l’était-il parce que moins voûté. Après avoir quitté le drojki d’un bond athlétique, sur le trottoir, il rajusta sa coiffe militaire, car il portait un uniforme de l’armée. Sa veste vert foncé arborait des épaulettes et une aiguillette sur l’épaule droite ; un sabre à dragonne pendait à son flanc gauche. De toute évidence, il était marin, et même officier de marine, mais il fallait avoir l’œil plus expérimenté pour deviner qu’il s’agissait d’un aspirant. Ce grade, sous le règne du tsar Alexandre II, signifiait que l’on n’était plus un simple cadet de la marine sans être encore tout à fait officier, toutefois, l’usage ancien lui avait conservé officieusement son rang de premier grade supérieur.
Après avoir rajusté son couvre-chef, il passa ses mains sur son uniforme pour s’assurer qu’il ne formait aucun pli, il vérifia à la lumière des becs de gaz la blancheur de ses gants, tira de sa poche un carton de la taille d’une carte de visite, et étreignant la poignée de son sabre pour se donner une certaine allure et un peu de confiance, il monta les quelques marches qui conduisaient vers l’antre des réjouissances. Au vestiaire, il n’eut pas de manteau à tendre, mais il montra son carton d’invitation au valet. Ce dernier le lut et le lui rendit en disant dans un excellent français :
— Bienvenue à vous, Monsieur Lebotoskoï ! Que la fête vous soit agréable.


 
-II-


S’il n’y avait jamais de bal sans jeunes officiers distingués pour garantir assez de cavaliers aux danseuses, cette fois, la présence de l’aspirant Lebotoskoï et d’autres de ses semblables avait une justification plus élevée. Ils étaient, pour ainsi dire, le clou de la fête. Après sa dernière année au sein du corps des cadets de la marine, Mikhaïl Lebotoskoï avait embarqué pour un voyage au long cours ainsi que l’exigeait la formation du cadet avant de passer l’examen pratique d’officier. Apprenant que le capitaine Souvorine constituait un équipage pour accompagner une expédition scientifique en vue d’accomplir un tour du monde, il s’était porté candidat, et ses bons résultats, quelques recommandations de ses supérieurs et un peu de chance l’avaient fait accepter du capitaine. Il avait pris la mer, deux ans plus tôt, deux ans et presque un mois, puisque la corvette Radouga était revenue à Saint-Pétersbourg à la mi-septembre. Comme tous les autres officiers et scientifiques qui avaient servi à bord du navire, il était donc l’invité d’honneur du comte von Litke. En voyant ce nom sur son carton d’invitation, Lebotoskoï avait eu un soupçon d’orgueil. Litke s’était bâti une réputation éminente dans les sciences russes, mais il avait également mené une brillante carrière dans la marine qui l’avait conduit jusqu’au grade d’amiral. Lui aussi avait parcouru tous les océans, toutes les mers, commandé plus d’un vaisseau à travers les glaces du Grand Nord pour atteindre les terres les plus retorses à la connaissance humaine. Litke était un nom célèbre et célébré, tant parmi les marins que les académiciens, et si d’ordinaire, la plus grande appréhension d’un homme lors d’un bal est d’écraser les pieds de sa partenaire, pour l’aspirant Lebotoskoï, c’était de se trouver en face d’un personnage de cette importance en risquant de lui paraître stupide.
Hôte de la soirée, le comte von Litke avait imaginé les choses en grand, ainsi que l’on dit, et sa demeure, bien que vaste, semblait trop étroite pour un évènement qu’elle n’avait pas dû voir souvent se tenir entre ses murs. La salle où devait avoir lieu la principale attraction de la fête était éclairée a giorno par une multitude de lustres et de candélabres. Leur lumière se réverbérait sur les murs blancs, les colonnes stuquées et les moulures dorées de la large salle au point d’aveugler un instant le visiteur qui venait seulement d’échapper aux ténèbres de la nuit. Une estrade avait été montée dans un coin. Elle accueillait un petit orchestre et des fauteuils disposés à l'attention des invités les moins ingambes. Une foule brillante se pressait déjà. Les hommes étaient en uniformes, pour la plupart en uniformes de marine lustrés et astiqués jusqu’au moindre bouton, ou en costumes noirs rehaussés d’étincelantes distinctions, de l’ordre de Saint-André à celui de l’Aigle blanc, de l’ordre de Saint-Stanislas à celui de Saint-Georges. Toutefois, plus que les hommes, ce sont les femmes qui donnent aux bals leur éclat et leur ambiance charmante. Les robes de satin bleu, les chapelets de perles blanches brodées, les dentelles de Bruges, les bouquets de roses de Nice, les crêpes de Chine, les draperies à l’antique, les volants de gazes, les franges et les festons soyeux, tout cela tournoyait, se froissait, se plissait et irradiait dans l’air des effluves de jasmin, de magnolia, de musc et de rose. Les femmes n’étaient pas les plus nombreuses parmi les invités du comte, et moins encore les jeunes femmes, mais leurs voix aigües et criardes n’avaient aucun mal à dominer le bruit de la foule et à se mêler à la fanfare de l’orchestre.
Il était heureux que la crinoline ne fût pas une tradition russe, car autrement, il n’aurait plus été possible de circuler, ni dans la salle de bal ni dans les salons voisins encombrés d’inhabituels artefacts. En effet, pour rappeler la grande œuvre scientifique de l’expédition Souvorine, le comte von Litke avait pris soin d’exposer des objets ramenés par elle avant qu’ils ne rejoignissent les collections du musée de l’Académie. Il se trouvait aussi des pièces étrangères à l’expédition offertes au cours de l’année par les principaux mécènes de l’Académie qui figuraient également parmi les augustes invités de la soirée.
Lebotoskoï se faufila dans un des salons qui flanquaient la salle de bal, saluant telle tête avec laquelle il avait partagé deux ans d’intimité et de mésaventures, recevant le salut de telle autre qu’il ne connaissait pas mais qui se présentait à lui comme un biologiste, un mathématicien, un botaniste ou un prince qui ne manquait jamais d’ajouter l’épiclèse « mécène de l’Académie ». Il tentait de ne pas écraser les robes, de ne pas bousculer les dames, c’était une habitude à retrouver après deux ans de mer. Si par mégarde il échouait, son uniforme et son beau visage lui valaient fréquemment un sourire et une main tendue qu’il baisait en se confondant en excuses avec la délicatesse du jeune officier éduquée. Lorsqu’il se présentait, on lui répondait parfois : « Ah, vous êtes le fils du général Lebotoskoï ? ». Il acquiesçait, car c’était vrai, mais avec lassitude lorsque même à une soirée en son honneur, on lui rappelait son père.
Désireux de s’écarter un peu de la foule, il se dirigea vers les collections du musée éphémère du comte von Litke. Pour lui, c’était une découverte. S’il avait vu du pays en longeant les côtes de l’Australie, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique de l’Ouest, de l’Est et de l’Inde, s’il avait mis pied à terre dans des ports des cinq continents, il n’avait pas participé directement aux travaux scientifiques de l’expédition. Il avait vu beaucoup de choses merveilleuses sans pouvoir les nommer, hormis quelquefois en lisant leur identification étrange sur des cartels cartonnés. Crocoïte, trilobita, ammonoidea, dynastes, cerambycidae, murex et strombus constituaient un échantillon de ce que le comte von Litke avait jugé d’assez représentatif et de moins fragile pour figurer le succès de l’expédition Souvorine ; des minéraux, des coquillages, des fossiles, des insectes piqués sous verre, mais encore des planches dessinées ou aquarellées de paysages, de curiosités géologiques, de végétaux et d’animaux. Au milieu de ces trésors, des oiseaux empaillés retinrent l’attention de Lebotoskoï. Il dirigea ses pas vers eux, mais avant qu’il fût arrivé à son but, une voix l’interpella ; une voix qu’il connaissait bien. Elle appartenait au capitaine Souvorine, et en se retournant, Lebotoskoï vit devant lui la haute silhouette barbue de son commandant. Toutefois, il n’était pas seul, et à ses côtés se tenait le comte von Litke qui arborait ses épaulettes et aiguillettes d’amiral et n’avait pas assez de sa maigre poitrine pour porter l’entièreté de ses innombrables distinctions militaires et civiles. Une ribambelle de médailles tintait en s’entrechoquant à chacun de ses mouvements, une pléiade d’étoiles à huit branches d’or, d’argent et d’émail ornait son buste que barrait également l'écharpe rouge et noire de l’ordre de Saint-Vladimir du 1er degré. Le comte von Litke était un individu de grande taille, bien droit pour son âge, mais d’une sveltesse confinant à la maigreur. Le crâne chauve, il avait cependant encore des cheveux d’un blanc pur au-dessus des oreilles qui descendaient en larges rouflaquettes sur les tempes et les joues avant de devenir, autour des lèvres, des favoris généreux. Cette barbe atypique était l’unique fantaisie du comte et le seul aspect de sa personne dont il se souciait franchement. Le comte von Litke n’était pas un aristocrate coquet, ni même un aristocrate protocolaire, et à l’aspirant Lebotoskoï qui lui rendait les honneurs et rougissait d’émotion et d’appréhension en se tenant devant lui, il opposa rapidement un sourire aimable et un regard doux, voire flegmatique, accentué par les cernes violacés de ses yeux causés par la fatigue des veilles et des lectures incessantes. Le capitaine Souvorine procéda à la présentation de son subalterne en adjoignant quelques éloges, et le comte, qui avait les deux mains libres, trouva à propos de tendre l’une d’elles au jeune aspirant qui l’accepta en s’étonnant de cette familiarité de la part d’un homme si important :
— Vous me rappelez mes jeunes années, ajouta Litke d’une voix claire et distincte, caractéristique de l’homme d’esprit. J’avais votre âge lorsque j’ai embarqué pour mon premier tour du monde en 1817. C’était sous les ordres du capitaine-commandant Golovnine. Une expédition qui a duré deux ans et qui a fait de moi un vrai marin ! Neuf ans plus tard, je commandais ma propre expédition. Je ne doute pas que ce soit le brillant destin qui vous attende dans la marine russe, mon garçon !
Lebotoskoï acquiesça spontanément de la tête et remercia le comte pour ses encouragements, même s’il n’était pas certain de vouloir l’avenir que lui prédisait son interlocuteur. Toutefois, il n’en laissa rien paraître, et après avoir prononcé encore quelques paroles pleines de bienveillance, le comte von Litke s’éloigna, se donnant pour tâche ardue d’aller personnellement à la rencontre de chacun de ses hôtes. Le capitaine Souvorine lui emboîta le pas après avoir recommandé à son jeune officier de profiter de la fête en faisant honneur à son uniforme. Lebotoskoï comprit ces paroles comme une invitation à ne pas se tenir trop à l’écart du bal, alors que la plupart des dames présentes espéraient que les beaux officiers de marine les convieraient à danser. Les dames, cependant, n’étaient pas toutes dans la salle de bal à attendre leur cavalier, puisqu’après avoir quitté le comte von Litke et le capitaine Souvorine, Lebotoskoï fut à nouveau apostrophé, cette fois par une voix de femme qui lui était inconnue :
— Permettez-moi de saluer un aventurier, un aventurier et un héros… Aspirant Lebotoskoï… Aspirant, c’est cela ? Je suis désolée, les grades militaires me sont peu familiers et je n’ai pas épié avec assez d’attention pour entendre tous les reliefs de votre conversation.
La jeune femme adjoignit à ses derniers mots un sourire mignon pour se faire pardonner son indiscrétion, mais Lebotoskoï la lui avait déjà pardonnée, car elle avait assez de beauté pour rendre faibles la plupart des hommes. Elle portait une ravissante robe de bal en damas jaune avec écharpe en crêpe de Chine brodée de pierreries d’ambre qui répondait, en parfait écho, à la teinte verte et aux reflets dorés de ses prunelles et à la blondeur de sa généreuse chevelure élevée en chignon qui laissait échapper sur le front quelques frisures ondulées. Il émanait d’elle un enivrant parfum de tubéreuse. Lebotoskoï renvoya à la jeune femme un sourire courtois et charmé, et ajouta :
— Il n’y a pas de mal, les grades militaires, ceux de la marine plus que les autres, sont de nature sibylline au profane ! Aspirant, cela va très bien. Mikhaïl Vladimirovitch Lebotoskoï. Je ne crois pas avoir l’honneur de vous connaître. Même après deux ans en mer, votre visage n’est pas de ceux que l’on oublie.
La belle inconnue présenta sa main, l’officier la baisa :
— C’est tout à fait exact, répliqua la jeune femme. Nous ne nous connaissons pas encore. Je suis la comtesse Agnieszka Dabrowska.
Lebotoskoï sombra soudainement dans l’embarras, et comme la comtesse avait anticipé l’effet de sa réponse, elle continua sur le ton de la plaisanterie :
— Votre prometteur destin d’officier souffrira peut-être d’être vu ce soir avec une femme polonaise !
— Oh… eh bien… Peut-être, répliqua Lebotoskoï en bredouillant. En vérité, ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Allons, faisons comme si vous ignoriez mon nom. Revenons avant ce conflit fratricide qui a endeuillé nos deux peuples, voulez-vous ? 
Lebotoskoï approuva, se trouvant idiot d’avoir témoigné si violemment son embarras à son interlocutrice. Pourtant, elle n’avait pas tort, car le fait d’être vu avec elle pouvait susciter des remarques désobligeantes. Il accepta néanmoins de faire comme s’il ne la connaissait pas. Elle reprit :
— Il me semble que vous alliez vers ces oiseaux empaillés avant que vos officiers ne vous sollicitent ? Allons-y ensemble, si vous voulez bien ? Je suis moi-même fascinée par les oiseaux ! L’on me surnomme quelquefois la dame aux oiseaux !
Lebotoskoï acquiesça avec d’autant plus d'enthousiasme que de toutes les merveilles qu’il avait contemplées durant son voyage, aucune ne l’avait davantage séduit que les oiseaux. Il avait vu des albatros, des macareux, des sternes et des fous de Bassan qu’il avait croqués dans un carnet. Il avait appris le nom vernaculaire de chacun d’eux auprès de marins plus expérimentés, et maintenant, il découvrait les spécimens que les scientifiques de l’expédition avaient ramenés de leurs incursions à terre. Ils présentaient tous des couleurs éclatantes, des formes fantastiques, et les calaos, les diamants de Gould, les ptéridophores enfermés sous des globes de verre pour les protéger des accidents captaient le regard de Lebotoskoï avec le pouvoir d’attraction qu’une parure de pierres précieuses exerce sur le voleur :
— Ils sont magnifiques, n’est-ce pas ? finit-il par dire en se ressouvenant qu’il avait près de lui une accompagnatrice.
La comtesse avait observé l’attitude de l’officier avec curiosité, ne s’attendant manifestement pas à ce qu’un militaire fût très sensible aux charmes des oiseaux :
— Ils le seraient plus encore s’ils pouvaient chanter ! répliqua la jeune femme.
— Je les ai entendus chanter. Certains sont beaux mais chantent très mal ! D’ailleurs, je ne les imaginais pas si beaux après avoir entendu leur chant si laid !
— Vous êtes étrange ! Il n’est pas fréquent de rencontrer un homme d’armes curieux des choses de la nature.
— Croyez-vous ?
— Regardez par vous-même. Vous êtes le seul officier à ne pas être à la table de whist, au buffet ou au bal, et vous vous isolez avec moi près d’oiseaux empaillés.
— Cela ne me paraît pas la plus mauvaise affaire ! répondit Lebotoskoï sur un ton badin. Mais c’est vrai, j’aime les oiseaux. Ils m’ont été de fidèles compagnons de voyage. C’est un heureux hasard que nous partagions cet intérêt ! Je ne le pensais pas si répandu. Et donc, que vous vaut-il ce surnom de « dame aux oiseaux » que l’on vous attribue quelquefois, si ce n’est pas une indiscrétion de vous poser la question ?
— Oh, ce n’est pas un secret et il n’y a rien que de très banal. Je vis entourée d’oiseaux, voilà tout… Je ne suis pas… ornithologue, ainsi que l’on dit, et je ne pourrais identifier plus qu’un pigeon ou un moineau, mais je collectionne les oiseaux rares et je les domestique. Ils viennent à moi, naturellement, il me suffit de siffler dans la rue pour qu’aussitôt ils m’environnent. J’ai avec eux un lien particulier, une sorte de don qui me permet de les hypnotiser comme un chaman indien hypnotise le naja.
Lebotoskoï fit une mine dubitative, se demandant si son interlocutrice ne cherchait pas à plaisanter en s’amusant de son ornithophilie :
— Vous croyez que je me moque de vous, répondit la comtesse, mais si nous n’étions pas dans cette salle, je vous en ferais la démonstration. C’est un don qui m’a échu, c’est ainsi.
— Les oiseaux…
Lebotoskoï n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un homme l’interrompit en se présentant sans trop de manière à la comtesse. Petit, rond, la mine renfrognée, engoncé dans son costume, il avait des gestes pressés et l’œil nerveux. Il salua Lebotoskoï d’un hochement de tête et adressa ces mots à la jeune femme :
— Madame, permettez-moi de vous remercier en personne pour le don exceptionnel que vous avez fait à l’Académie. Soyez assurée de ma gratitude. Dès que les conditions seront réunies, vos oiseaux figureront en bonne place au zoo du parc Alexandre.
L’individu avait parlé en français avec un fort accent allemand. La comtesse Dabrowska, en retour, lui confia que ce n’était rien qu’un modeste don. Après cela, prenant un air satisfait, il se retira. Lebotoskoï, qui l’avait trouvé importun et plutôt discourtois dans son attitude, ne cacha pas son soulagement en le voyant s’éloigner :
— Ainsi donc, vous êtes mécène de l’Académie ? demanda-t-il à la comtesse.
— En doutiez-vous ? Faut-il les cheveux blancs et les rides académiques pour être mécène ? Vous voyez ces oiseaux, aspirant Lebotoskoï ? Eh bien j’en ai offert de similaires à l’Académie, à la différence que les miens, ils chantent et volent dans les airs.
La réplique de la comtesse laissa Lebotoskoï sans voix. Il continuait de se demander si elle ne l’entourloupait pas avec des mensonges séduisants. Comment une jeune femme qui ne devait guère avoir plus de vingt ans avait pu faire don d’oiseaux rares qu’il fallait aller chercher à l’autre bout du monde et si fragiles qu’ils ne pouvaient supporter les aléas d’un voyage en mer ? Les plus grands spécialistes les avaient capturés sur des îles presque inconnues aux hommes et sans réussir à les conserver en vie. Comment avaient-ils pu être tenus en échec par cette mystérieuse « dame aux oiseaux » ? Il s’interrogeait, si bien que la comtesse dût insister à plusieurs reprises pour le tirer de ses pensées préoccupantes et le ramener à elle :
— Quoi donc ? demanda-t-il brusquement, émergeant de la brume qui l’avait envahi.
La comtesse sourit de cette distraction, et avec la patience de celle appelée à répéter trois fois les mêmes mots, elle répéta une dernière fois :
— Voulez-vous bien m’accorder la prochaine danse ?
— Oh… Euh… Oui, bien sûr ! balbutia Lebotoskoï en entendant que l’orchestre dans la salle voisine entamait une valse. Avec plaisir !

 
-III-


Lebotoskoï n’avait jamais été grand danseur, de surcroît, il n’avait plus dansé depuis longtemps, et si la théorie ne se perd plus une fois acquise, il en va de cet art comme des autres : la pratique et l’habitude forgent le talent. Il était confus d’être si malhabile, mais sa partenaire restait comme insensible à ses maladresses. Elle rattrapait un peu, par sa grâce et son élégance, la raideur et la gestuelle engourdie de l’aspirant. Elle n’était pas la seule à ignorer ses faux pas, car malgré la présence de cavaliers plus à l’aise avec l’exercice, Lebotoskoï était assez bel homme pour faire oublier sa balourdise aux femmes. Certaines, même, celles qui connaissaient l’identité de la comtesse Dabrowska, trouvaient regrettable qu’un si charmant officier russe dansât avec une Polonaise. Aussi, les plus candides se contentaient d’admirer le jeune homme dans son uniforme seyant, tombaient en pâmoison devant sa taille athlétique, son mollet ferme, tressaillaient quand dans un tournoiement il leur semblait qu’il regardait vers elles, tandis que d’autres adjoignaient à cette admiration un persiflage insistant à l’égard de sa cavalière. C’était là des jalousies de femmes, mais il se trouvait tout autant des jalousies d’hommes. Dans un coin de la salle de bal s’élevait un nuage de fumée si épais qu’on aurait pu croire le début d’un incendie. Il y avait beaucoup de fumeurs parmi les invités du comte von Litke, et le plafond de la grande salle était déjà couvert d'un voile bleuté. Il flottait mollement dans l’air et dessinait des circonvolutions qui, à la lumière des lustres, prenaient des allures fantasmagoriques. Toutefois, au milieu de ces innombrables fumeurs, il ne s’en trouvait aucun de comparable au prince Konstantin Bakradzé. Ce dernier se tenait dans l’angle le plus embrumé de la pièce et son visage se perdait dans l’épaisse fumerolle qui s’échappait de son londrès. Immobile, le cigare à la bouche, il semblait à l’écart de la fête, mais au contraire, il commençait seulement à s’y intéresser. Ses yeux, aussi noirs que sa barbiche et sa chevelure lissée à la bandoline, passaient d’un couple de danseurs à l’autre et s’arrêtaient surtout sur les danseuses. Suivant ce qu’elles lui inspiraient, il esquissait un sourire, un air content, murmurait des mots incompréhensibles, soufflait ou ricanait grossièrement. La plupart suscitaient son dégoût ou des railleries, au mieux de l’indifférence, car il jugeait d’un intérêt très faible le contingent féminin du bal. Il connaissait bien les artifices du beau sexe, sous les corsets, il devinait les silhouettes avachies, les courbes disgracieuses, les formes cagneuses. Pour lui, il y avait trop de vieilles rombières, d’épouses usées, et il avait la conviction que les hommes de sciences choisissaient leurs femmes laides et dépourvues de charme pour ne pas être distraits de leurs études. Si par hasard, de dos, l’une d’elles retenait son attention, il se reprochait presque toujours d’avoir été trompé quand, de face, se révélait une fée-bosse sous un fatras de soieries et de pierres précieuses. Le prince Bakradzé aimait les bals, mais il les aimait surtout lorsqu’on y voyait de jolies femmes et qu’il y avait espoir, au moment de rompre le cotillon, de ne pas repartir sans raccompagner l’une d’elles. Sur ce point, le bal du comte von Litke le décevait, et le prince commençait à croire qu’être mécène de l’Académie des sciences valait uniquement pour le prestige en société. Il commençait à le croire, jusqu'à ce qu'une lueur d’espoir le tirât soudainement de son pessimisme. Il vit apparaître une silhouette en robe de damas jaune qui lui sembla, au premier coup d’œil, pas trop mal tournée. Il porta sur elle un regard insistant, assez pour l’estimer jolie. Il s’étonna de ne pas la connaître, car il fréquentait tous les bals de la capitale et il pouvait mettre un nom sur à peu près toutes les jolies femmes de la bonne société. Il détermina qu’elle devait être étrangère. Comme son cavalier était un officier de marine, il supposa qu’en s’adressant à d’autres officiers de marine, il pourrait apprendre l’identité de cette charmante inconnue. La plupart étaient occupés à danser, mais il s’en trouvait deux, en retrait, qui bavardaient près de l’estrade, un verre de vin de champagne à la main. Le prince Bakradzé les aborda, ôta l’énorme cigare coincé entre ses lèvres et souffla un brouillard qui manqua d’asphyxier les deux jeunes hommes avant de leur demander :
— Vous, dites-moi, quel est le nom de cette belle créature en robe jaune avec laquelle danse votre ami ?
Après quelques toussotements, l’un des aspirants répliqua :
— Nous l’ignorions nous-mêmes jusqu’à il y a peu, mais il se dit que c’est une comtesse polonaise. Doborowska…
— Dabrowska… précisa le second aspirant.
Le prince remercia les deux militaires pour leur renseignement, et se retirant, il n’en continua pas moins d’admirer la danseuse. Il la trouvait belle, mais également peu exigeante de se laisser malmener par un si piètre cavalier. Il se promettait de réparer cette erreur en étant celui qui la conduirait lors du prochain quadrille, et ce fut avec une impatience mal contenue qu’il attendit la fin de la valse. Le prince Bakradzé était d’origine géorgienne, il était de cette noblesse impétueuse des monts du Caucase, aussi, attendre représentait pour lui l’une des plus terribles épreuves, mais il la surmonta en tirant plus souvent que de coutume sur son cigare jusqu’à ce que l’orchestre cessât de jouer et que les danseurs quittassent la piste. Les bonnes manières voulaient qu’en dépit des préférences, un homme bien élevé n’invitât pas deux fois de suite la même femme à danser, le prince Bakradzé était donc certain de pouvoir tenter sa chance. Bien entendu, après que la valse fut finie, il ne fut pas le seul à s’avancer près de la jolie comtesse, mais son titre princier l’autorisait, suivant le protocole, à devancer tous les autres. Gonflant la poitrine, lissant sa moustache, il s’inclina et demanda en employant la formule consacrée :
— Madame, voulez-vous bien me faire l’honneur de m’accorder la prochaine danse ?
La comtesse n’avait pas grande envie de danser avec le prince, mais puisqu’il présentait sa demande avec politesse et qu’elle ne pouvait refuser à moins de regagner sa chaise, elle accepta. La musique reprit, et ce fut une mazurka qui succéda à la valse. L’aspirant Lebotoskoï regarda le couple voler sur le parquet avec une aisance qui le blessa dans son amour propre. Toutefois, il ne regrettait pas de s’être dispensé d’une danse plus physique et plus exigeante que la valse qui l’aurait probablement davantage ridiculisé. Comme il regagnait le bord de la piste, il rejoignit les deux officiers qui, peu de temps auparavant, avaient été interrogés par le prince qui venait de lui emprunter sa cavalière. Lebotoskoï offrait une mine assombrie, et l’un de ses compagnons jugea bon de lui dire, pour le réconforter :
— Cela va mieux ainsi Micha. Nous nous disions justement que ce n’est pas très raisonnable de danser avec une aristocrate polonaise. Tu sais combien elles ont livré des nôtres durant la guerre ? Puis avec ton père…
— Il suffit ! s’emporta Lebotoskoï qui n’était pas prêt à entendre ce genre de reproches, à fortiori lorsqu’ils impliquaient son père.
Les deux officiers n’insistèrent pas, d’autant qu’ils n’avaient pas réellement l’attention de leur ami. Ce dernier regardait du côté de la piste et ne lâchait pas des yeux la comtesse dont il pouvait admirer les mouvements ravissants et la silhouette légère au bras d’un danseur qui partageait avec elle la même aisance. À cet instant, il se disait que les jeux étaient faits, qu’il avait échoué, et s’il n’acceptait pas qu’on lui en fît la remarque, il songeait qu’il valait peut-être mieux qu’il en fût ainsi. Finalement, honteux d’avoir été ridicule, il préféra s’éloigner, quitter la salle de bal et gagner le buffet où il exigea un verre de vin. On lui demanda « de France ou d’Espagne ? » et il répondit machinalement « d’Espagne ». Il s’assit à une table de whist vidée de ses occupants et but son verre avec pour seule voisine une plante verte qui, au moins, ne l’avait pas vu s’humilier en public.
35
Résumé :

Âgé d'à peine 4 ans, le petit Damien raconte d'étranges histoires… Comme les souvenirs improbables d'une autre personne…
Nullement inquiète, sa famille met ça sur le compte d'une imagination débordante et, avec le temps, l'enfant oublie tout de ces récits.
Mais un soir, à l'aube de ses 35 ans, quelque chose d'inattendu se produit : une étincelle fait ressurgir ce passé qui n'est pas le sien… Très vite, il est hanté par d'atroces visions dans lesquelles il assassine sauvagement des femmes…
A-t-il vraiment pu commettre ces horreurs dans une autre vie ?
Damien le croit, car une soudaine pulsion s'est réveillée : celle de tuer…


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les Éditions Taurnada pour leur confiance, et de m’avoir permis de découvrir ce roman au résumé aussi intriguant qu’énigmatique.

Ayant déjà lu et fort apprécié certains des précédents romans : "Psylence", "Brocelia", avec leurs ambiances uniques et si particulières, j’étais curieuse et impatiente de voir ce que l’auteur allait nous réserver pour son dernier opus ^^

1982 en Normandie, Damien a 4 ans. Il raconte de bien étranges histoires à sa maman, de troublants souvenirs aussi improbables que déstabilisants appartenant à une autre personne : ceux d’un soldat américain présent sur la fameuse plage d'Omaha Beach en 1944.
Sans se démonter, et avec des propos très précis, le petit garçon explique qu’il se nommait Kurt Wilson, qu’il était un GI ayant participé à ce débarquement aux côtés de son unité, puis qu’il serait mort.
Déroutés, ses parents tentent de ne pas s’inquiéter, et mettent cette logorrhée sur le compte d'une imagination fertile et envahissante. Avec le temps, tout devrait s’estomper, ces récits se raréfier, tout comme cette curieuse marque de naissance sur le coup qui semble elle aussi disparaître peu à peu.
Paris en 2013. Damien est militaire, mis au placard par l'armée. Il vit avec sa femme Tiphainie, avec laquelle il essaie de se reconstruire après un horrible accident où ils ont perdu leur petit garçon Sacha, alors âgé de 5 ans ; un drame horrible, dont ces derniers demeureront à jamais terrassés.
 Un soir, à l'aube de ses 35 ans, un de ses ami lui propose de participer à une émission qui a invité un célèbre hypnotiseur. Friand de ce genre de pratiques, Damien accepte et se porte volontaire. Contre toute attente, il est sélectionné, et attend avec impatience ce qui va suivre… Sauf que rien ne se passe comme prévu. En effet, cette séance va déclencher puis raviver ses souvenirs enfouis depuis son enfance, ses visions si nettes et si éprouvantes de guerre, de combats qu'il décrivait déjà à sa mère Viviane lorsqu’il avait 2 ans.
Et comme si cela n’était pas suffisant, Damien est très vite hanté par d’affreux cauchemars dans lesquels il se voit assassiner sauvagement des femmes. Malgré sa lutte de chaque instant, comme pour essayer de repousser cette autre personnalité qui tente de prendre le contrôle, d’atroces pulsions meurtrières le taraudent affreusement, jusqu’à même ressentir l’envie de s’en prendre à sa propre épouse.
Terrifié par ce qu'il subit au quotidien, il craint de ne pas pouvoir combattre ce qui le ronge de l’intérieur, et cherche alors de l'aide auprès de son psychothérapeute, le Dr Milarta, celui qui lui avait apporté énormément de soutien lors du décès de son enfant. Accompagné de son confrère, ce dernier décide de l’enfermer dans une clinique militaire et d’entreprendre des séances de régression afin de percer le mystère des visions et cauchemars de Damien.
Mais les trois hommes ont-ils bien pris conscience de là où ils vont mettre les pieds ?
Ces quelques lignes posées, le ton est donné ; notre curiosité est piquée au vif ; les questions taraudent notre esprit surchauffé :
Comment se fait-il que ce petit garçon énonce avec autant de clarté et de netteté des souvenirs d’une existence qu'il n’a jamais incarné ? Simple imagination, gros mensonges, ou vérité ?
Damien a-t-il vraiment commis ces horreurs dans une autre vie ? Souffre-t-il de problèmes psychiatriques ? Ne pourrait-il pas plutôt s’agir de réincarnation avec résurgence d’une vie antérieure ?
D’ailleurs, faut-il croire à ce genre de choses ? Avons-nous tous vécu ce type de phénomènes ? Une vie antérieure peut-elle survenir comme ça à tout moment ?
Une banale séance d’hypnose peut-elle réveiller des réminiscence profondément enfouies ? Peuvent-elles refaire surface avec une telle force au point de mettre en péril une vie entière ?
À l’image de nos protagonistes, une fois la stupéfaction passée, nous voici entraînés, submergés, absorbés  au cœur d’un récit glaçant, glauque et oppressant, à la croisée de la grande histoire et du paranormal. Personne ne sortira indemne de cette histoire, même pas les lecteurs ; âmes sensibles s'abstenir ! ^^
Dans une savante alternance entre les séances thérapeutiques de Damien et des flashbacks de la vie des soldats américains en 1944, nous allons donc plonger au plus près de l’horreur de la secondes guerre mondiale, et tenter de dénouer ce casse-tête des plus obscur. Je tiens d’ailleurs à féliciter l’auteur pour son travail de recherche considérable. En effet,  l'intrigue s'appuie sur des événements historiques réels (le débarquement en Normandie) et explore un aspect méconnu de la libération : les abus et autres crimes odieux commis par certains GI envers la population.
Grâce a une plume fluide et percutante, dynamique et visuelle, l’immersion est immédiate, totale. Les chapitres courts et addictifs donnent envie de tourner les pages à toute allure ; on veut savoir, connaître le fin mot de cette histoire étouffante et combien perturbante.
Quant aux personnages, qu’ils soient détestables ou attachants, ils sont bien campés, fouillés avec soin ; se complètent au mieux et servent les besoins de ce récit addictif parfaitement construit. De rebondissements en rebondissements, nous nous laissons alors balader par l’auteur au gré des méandres de son histoire, jusqu’au dénouement final, qui nous surprendra ou laissera sans voix.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé le dernier opus de l’auteur. Pourtant assez difficile sur ce type d’ouvrage, là j’ai beaucoup aimé le mélange paranormal et relations humaines. Ce roman n’est pas seulement une simple histoire fantastique, il traite aussi des horreurs de la guerre, dénonce des faits très peu mentionnés, et surtout nous fait réfléchir sur l’humain et la palette de ses comportements.
Alors, si vous appréciez les immersions dans la psyché humaine, les récits originaux et captivants, les thrillers traitant de la Seconde Guerre mondiale, mais également des vies antérieures, de la réincarnation et de l'hypnose, ce roman est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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Avis : auteurs édités / Un assassin parmi nous de Shari Lapena
« Dernier message par Antalmos le jeu. 04/07/2024 à 09:25 »
Quatre couples et deux personnes célibataires, se retrouvent dans un hôtel, le Mitchell's Inn, coupé du monde en pleine forêt pour y trouver, chacun pour des raisons personnelles, calme et dépaysement. Coupés du monde, ils vont l'être au delà de leurs espérances car une violente tempête de neige va rendre les routes complètement impraticables, les laissant seuls clients de l'hôtel géré par James, le propriétaire et son fils, Bradley.
Le décor est planté, avec ce titre, "Un assassin parmi nous", Shari Lapena annonce clairement la couleur : un assassin se cache parmi eux.
Un roman qui aurait très bien pu s'appeler "Ils étaient dix", pour parfaire un tout petit peu plus le clin d'œil de l'autrice, Shari Lapena, à un célèbre roman d'Agatha Christie. Comparaison qui à mon sens s'arrête là.
Si la première soirée commence plutôt dans une bonne ambiance, malgré les regards que se jettent les uns les autres, les choses vont rapidement virer au cauchemar lorsque le lendemain au réveil, l'un des hôtes est retrouvé mort aux pieds des escaliers qui mènent à leur chambre. Crime ou accident, le doute est permis, mais lorsqu'un second cadavre est retrouvé, la panique s'installe, la tension est palpable et ils se demandent désormais qui sera la prochaine victime. C'est dans cette proximité oppressante, se méfiant les uns les autres, que, sans téléphone, sans internet et sans électricité, nos hôtes vont tenter de démasquer l'assassin en apprenant à se connaître. Au fur et à mesure, les masques tombent, les vrais visages se révèlent, chacun semble cacher un passé sombre.
J'ai bien aimé la construction des chapitres courts, alternant avec les points de vues de chaque protagoniste et permettant au lecteur de s'immiscer dans la tête de chacun.
Par ailleurs, j'avoue m'être un peu perdu avec les noms des personnages et les liens qui les unissait, ce qui m'a obligé à prendre des notes.
Les descriptions des personnages et des lieux sont très bien écrites ainsi que la tempête de neige qui s'amplifie créant encore un climat angoissant réaliste.
J'ai moins aimé le dénouement lorsque la police arrive enfin et l'assassin rapidement démasqué par une preuve indiscutable sur son identité qui n'a aucune chance d'être trouvée par le lecteur. Si la première personne que j'ai soupçonné d'être l'auteur des meurtres, mais sans aucune certitude, était bien la bonne, c'était tout à fait par hasard car ça m'avait fait pensé à une vieille affaire non élucidée. Soupçons que j'avais par la suite abandonnés.
Peut-être en étant attentif sur les déclarations et les attitudes des uns et des autres, on peut trouver l'identité de l'assassin, mais pour ma part ça m'a complètement échappé. J'ai par contre beaucoup aimé la réflexion sur l'un des meurtres par l'assassin pour ne pas être suspecté et qui en fait un rebondissement inattendu, mais je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler.
Je reste également un peu perplexe sur la très faible probabilité qu'avaient les meurtres de commencer, ce qui fera dire à l'assassin lui-même : c'est vraiment pas de bol.
En résumé, si vous aimez les huis-clos comme le film Cluedo de 1985, vous passerez certainement comme moi un très bon moment de lecture.
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Résumé :

Le miracle écologique a eu lieu. Partout sur la planète, des recycleurs démontent l'ancien monde et la nature reprend ses droits. Seuls subsistent les hypercentres où chaque acte de la vie est piloté par huit plateformes numériques.
Mais que se passe-t-il lorsqu'il ne reste plus rien à démonter et que les dirigeants de ces plateformes fomentent des projets génocidaires ?
Quel destin attend John, le recycleur désabusé, Futhi, la jeune aveugle presciente, Olsen, le policier subversif, Ousmane, l'homme qui en sait trop, et Rosa, la ravisseuse du petit Willy ?
Tous seront entraînés dans le tourbillon d'un monde s'écroulant dans un grand fracas d'octets.


Mon avis :


Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman à la quatrième fort inquiétante.
Ayant déjà lu et apprécié certains des précédents romans "La peine du bourreau", "Les eaux noires", "Digital way of life", "Il était une fois la guerre", "Le dernier festin des vaincus", avec leurs ambiances uniques et si particulières, j’étais curieuse et impatiente de voir ce que l’auteur allait nous réserver pour son dernier opus ^^
Et une fois n’est pas coutume, l’auteure a décidé de laisser le thriller de côté, et de se lancer sur un format long dans un genre complètement différent. Ayant été initié par ses nouvelles gratuites d’anticipation publiées sur le site de Taurnada, séduite par les sujets choisis, la crédibilité des intrigues, je savais à peu près à quoi m’attendre et je doit dire que je n’ai pas été déçue du voyage par ce nouvel exercice d’écriture.

Dans le futur, au prix d’un sacrifice sans nom, le miracle écologique a enfin eu lieu. Sur toute la planète, des équipes de recycleurs démontent une par une la totalité des villes afin de permettre à la nature de reprendre ses droits.
Désormais, seuls ne subsistent que les hypercentres (très grandes villes actuelles en déliquescence, ou vestiges fantomatiques d'un ancien monde révolu).
Pour  prétendument rendre la vie plus facile et plus écologique, ces derniers sont ultra-connectés, chaque aspect de la vie y est orchestré à l’aide de huit plateformes numériques dématérialisées : éducation, médecine, nourriture, loisirs, culture…. Les livres papier n'existent plus, il n'y a plus de jouets, tout s’exécute par écrans interposés ou au moyen de robots. Bref, l’homme ne décide, n’exécute plus rien par sa propre initiative.
Au sein de ces cités, après une purge drastique, sont regroupés les être humains restants. Les plus fortunés ou ceux ayant eu les meilleurs résultats au « scoring », (sorte de test d'intelligence), ont la chance de mener une vie confortable. Les autres sont condamnés à végéter, et accomplissent de fait les tâches les plus ingrates, ou pire, sont carrément exclus. Une puce, implantée dans le bras de chaque personne, permet ainsi de tracer tous leurs faits et gestes. Elle leur donne accès à tout un tas de choses, et n'est désactivée qu'au moment de leur décès. Si jamais l’envie leur prend de l'extraire, ils se condamnent eux-mêmes à une vie de clandestinité.
Un jour, à l’aide d’une radio pirate, un homme prévient la population qu'un drame va survenir, on ne sait pas quand vu que le roman est assez vague sur ce point, mais apparemment dans une échéance plus ou moins rapprochée. Il informe ses auditeurs comment l'humanité en est arrivée au stade où elle en est, parle des GAFA, de l'intelligence artificielle etc. Il éveille également les consciences sur l’absence et le manque de réaction des états… et explique que l’engrenage est tellement bien huilé, que face à la main mise de ces plateformes, ils ne peuvent plus reprendre la moindre parcelle de pouvoir.
Info, intox ? Qui dit vrai ? Où se situe la vérité ?
Que faire ? Agir ou se résigner ? Se battre ou détourner les yeux ?
Et puis un jour, il ne reste plus grand chose à démonter. En effet, le nombre de villes à recycler s’est réduit comme peau de chagrin. C'est alors que les dirigeants des 8 plateformes numériques fomentent de nouveaux projets à but génocidaires…
Je n’en dirai pas davantage afin de ne pas spoiler l’histoire, juste que le récit va prendre une tournure des plus inquiétantes.
Au travers du parcours de personnages passionnants, en récits alternés, nous allons être happés, enferrés, engloutis au cœur de ce monde apocalyptique, fou et destructeur. Les pages se tournent à toute allure ; nous voulons savoir, connaître la conclusion que nous a concoctée l’écrivain. Il nous faudra cependant rester bien attentif afin de ne pas perdre le fil devant la complexité et la densité des informations distillées. Les chapitres courts et rythmés renforcent grandement le suspense, donnant une sensation d’immersion totale.
Alors, comment John un ancien militaire devenu recycleur, Rosa une domestique qui refuse d'abandonner Willy un enfant dont elle s'occupe et va jusqu’à le kidnapper, Futhi une jeune aveugle au scoring exceptionnel pris en charge par Ousmane qui pressant le danger à venir et enfin Olsen un policier qui va tenter du mieux qu'il peut, de maintenir l'ordre dans sa ville vont-ils affronter leur destin ?
Ce roman est-il une dystopie possible ou une fiction exagérée ?
C’est ce que l’auteure, grâce à une écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante, souhaite aborder, avec ce sujet des plus sensibles. Cette dystopie dure, très noire, et ultra violente, traite sans concession aucune, des thèmes forts et d'actualité : l'écologie - ici poussée à son extrême -, le tout numérique, la surpopulation, la déshumanisation de notre monde, l'argent, le pouvoir, le laisser-aller égoïste qui mène à la dictature…
Alors, même si l’on se dit que ce roman n’est qu’une fiction sur la distorsion de notre usage numérique, il a le mérite de questionner, de tirer la sonnette d'alarme sur des abus en tout genre, repoussant une  réalité qui pourrait survenir à tout moment si nous n’y prenons pas garde.
Ici, les sentiments, les contacts humains, la vie privée et même la mort sont piétinés, étouffés, déchiquetés. 
Ici, ce monde est vide de chaleur humaine et d'empathie envers autrui.
Ici, l’affectif semble être mis au placard…
Seule la connectique règne en seigneur implacable, dictant ses règles, planifiant votre journée, muselant votre individualité. Des futurs possibles qui n'ont rien de réjouissant pour notre humanité, bien au contraire.
D’ailleurs, qu’arriverait il à l’humanité si une menace plus destructrice survenait par la simple envie ou volonté de quelques hommes bien-pensant?
Quel serait notre avenir si jamais ces dirigeants décidaient soudain de se prendre pour Dieu ?
Jusqu'où serions-nous capables d'aller pour soit disant sauver notre planète ?
Vouloir tout lisser, tout uniformiser, tout régenter, tout réguler, est-ce ce que nous voulons pour nos enfants, nos petits-enfants ?
Une telle domination est-elle bénéfique pour l’avenir de l’Homme ?
Au final, après cette lecture qui secoue, qui aide à prendre conscience d’un possible trou noir absorbant ce qui fait de nous des humains, n’êtes vous pas nostalgiques de la vie d'avant sans les portables, la téléréalité et l'époque où les gens se parlaient en face-à-face et non cachés derrière des écrans ? 

Ma note :


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Avis : auteurs auto-édités / Une seconde d'inattention de Myriam Giacometti
« Dernier message par Antalmos le ven. 21/06/2024 à 18:45 »

Après Lisa, dans L'enquête de Lisa et Rose, dans Les larmes de Rose, une nouvelle héroïne, Perle, a pris vie sous la plume de Myriam Giacometti pour son troisième roman  : Une seconde d'inattention.
L'histoire, se situant dans ma région natale, m'a procuré une émotion particulière en lisant ce livre où l'autrice traite avec nostalgie, sur fond d'intrigue, l'âge d'or de la sidérurgie en Lorraine, avec ses usines et ses mines de minerai et de charbon, jusqu'à son déclin, où la population a dû s'adapter avec force et courage pour se reconstruire.
L'autrice nous livre ici un thriller psychologique où Perle, native de Hayange, ayant poursuivi sa carrière sur Paris dans le milieu journalistique, décide de faire un break et revenir dans sa région natale pour y retrouver ses amies d'enfance, et notamment Sophie Delcourt dont un fort lien de complicité les unissait. Malheureusement, ce n'est plus la Sophie joviale et dynamique qu'elle retrouve, mais une femme complètement métamorphosée, amorphe.
Et lorsqu'un crime survient non loin de la propriété des Delcourt, Sophie devient la principale suspecte, d'autant qu'elle avoue rapidement avoir commis le meurtre. Pour le commandant Julliac, chargé de l'affaire, il n'y a pas à chercher plus loin. Seule Perle se refuse de croire à la culpabilité de son amie et va dès lors, forte de son expérience de chroniqueuse d'affaires criminelles non elucidées, tenter de lever le voile sur ce meurtre, commençant notamment son enquête sur un meurtre identique commis quinze ans plus tôt. Les deux affaires sont-elles liées ? Sophie est-elle réellement innocente ? Quels secrets planent autour de cette famille riche et puissante ? Autant de questions dont vous trouverez les réponses à la lecture de ce roman que je vous recommande.
Une écriture soignée qui a fortement gagnée en maturité, des descriptions détaillées des personnages et des lieux qui mettent le lecteur en immersion, des rebondissements multiples, du suspens, une intrigue qui tient la route, autant d'atouts qui font de ce roman un bon thriller psychologique.
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Mise en avant des Auto-édités / Tiarz de Frédéric Faurite
« Dernier message par Apogon le jeu. 13/06/2024 à 17:46 »
Tiarz de Frédéric Faurite



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Résumé :
Adolescent ordinaire profitant de ses vacances d’été, Baptiste va se trouver confronté pour la première fois à l’injustice lorsque ses parents le punissent pour une bêtise qu’il n’a pas commise. À la suite d’une violente dispute, le garçon s’enfuit et, par défi, s’aventure en mer à la nage jusqu’à une île proche.
Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu : Baptiste est aspiré dans un mystérieux sanctuaire sous-marin gardé par une prêtresse depuis des temps immémoriaux. Cette entité, nommée Enthea, attend qu’un Élu prenne possession de la relique sacrée scellée dans ce temple.
Qu’importe si Baptiste n’a pas le profil de l’Élu ! Lassée par son enfermement, la gardienne tient absolument à l’accompagner pour découvrir le monde. L’adolescent obtient donc la Tiare de Réflexion, capable de déceler la moindre injustice et d’en identifier les causes. Source de pouvoir, sujet de convoitise, cet objet chargé de souvenirs douloureux pourrait bien porter sa propre malédiction.
C’est le début d’un parcours initiatique effréné qui aura de lourdes conséquences sur la vie de Baptiste et lui vaudra les pires ennuis comme les plus belles rencontres.



Chapitre I
FAUX AMIS, VRAIS ENNUIS

Tout commença par une injustice. Banale en apparence, mais lourde de conséquences. Car un cœur de douze ans bat et ressent avec davantage d’intensité. Et les injustices les plus anodines constituent d’infâmes trahisons, surtout si elles sont commises par des proches.

Ce jour-là, des nuages gris et pesants défiguraient le ciel de Provence. À la limite du grotesque sur l’azur unique. La chaleur se cramponnait à la dernière semaine d’août, luttant contre cette fatalité qui ramène septembre et ses caprices. Nul ne se faisait d’illusions quant à l’issue de l’affrontement, à part peut-être Baptiste Morvan. Sous ses boucles châtaines et ses yeux noisette pétillants, le garçon arborait le lumineux sourire de ceux qui croient en un été éternel.

En alliant chance et vigilance, on pouvait apercevoir l’adolescent à La Ciotat. L’espace de quelques secondes. Poursuivant le soleil. Dans le labyrinthe blanc de ces lotissements où même la plus étroite des rues est qualifiée d’« avenue ». Parmi les allées parfumées du parc du Mugel. Sur les sentiers tortueux des pinèdes environnantes.
— Un véritable lièvre, ce pitchoun … soupiraient les placides Ciotadens.

Baptiste mettait toute son énergie dans la moindre activité qu’il entreprenait. Se serait-il modéré s’il avait su que sa partie de football d’aujourd’hui tournerait au drame ? Difficile à dire… Les conditions de jeu déjà défavorables lui apparaissaient comme autant de défis à relever. Le terrain ? Une friche pentue et caillouteuse à l’intersection de l’avenue du Capitaine Marchand et de l’avenue du Mugel. L’équipe adverse ? Des ados plus grands, plus forts et en surnombre. Son unique équipière ? Noémie, sa petite sœur de neuf ans.

Non, Baptiste ne renonçait pas. Même menacé par un ballon tiré à pleine vitesse ! Le projectile fendit l’air si vite que le garçon ne parvint qu’à le ralentir lorsqu’il lui laboura le torse.
— Attrape-le, Noémie !

La fillette eut le temps de lui lancer un sourire complice avant de plonger sur la balle et de la bloquer à quelques centimètres des cages, délimitées par deux tas de cailloux.
— Bien joué ! la complimenta brièvement Baptiste avant de reporter son attention sur leurs adversaires.

Depuis l’autre bout du terrain, Kylian alias « Bulldozer » les contemplait avec une arrogance mêlée d’agacement. L’adolescent devait son surnom tant à sa corpulence qu’à son caractère autoritaire. Régnant en maître sur le quartier, il supportait mal d’être tenu en échec par deux mioches qui n’étaient même pas du coin. Son équipe ne parvenait pas à inscrire le moindre but, malgré les efforts de ses amis Solal et Théo. Leurs cheveux, respectivement bruns et roux, sculptés en crêtes, semblaient pourtant présenter un avantage aérodynamique… Le duo de comparses multipliait les tentatives. En vain !

Rien ne déstabilisait cette blondinette déterminée qui bondissait dans tous les sens, épaulée à merveille par son frangin, à la coupe d’épagneul d’eau irlandais, dont la course légère donnait l’impression qu’il était présent en deux voire trois exemplaires sur le terrain.
— Qu’est-ce que vous en dites ? leur lança Baptiste. On se défend bien pour des gamins, non ?

Les trois intéressés se renfrognèrent et les deux faire-valoir adressèrent un regard  questionneur à leur chef. La situation était grave ! Un match qui avait commencé comme une rigolade… Parce que seuls les deux plus jeunes avaient apporté un ballon… Maintenant que la partie tournait à l’humiliation, il s’agissait pour les grands de s’en sortir sans y laisser trop de plumes.
— On fait quoi, Kylian ? lui lança Théo.

Du haut de ses quatorze ans et de son mètre soixante-treize, fort de ses soixante-quinze kilos, le chef avait une pleine confiance en ses capacités physiques et une farouche envie de défendre sa réputation auprès de sa bande. Sa main aux doigts charnus se dressa soudain.
— Une seconde ! On doit mettre au point une stratégie…

Un brin moqueurs, Noémie et son frère les virent se regrouper pour tenir conciliabule.
— Tu crois qu’ils vont abandonner, Titi ?
— Ce n’est pas le genre de Bulldozer. Profitons-en pour souffler, on risque d’en avoir besoin.

Si seulement Sophie, Karim et Marc se trouvaient avec nous ! Avec les copains, on aurait plié le match en moins de dix minutes et on serait peut-être déjà en train d’aller nager…

Ce moment de répit laissa au garçon le temps de goûter à la joie d’être là, avec pour seule distraction de courir en s’emplissant les poumons d’air marin. Tous les ans, ses parents s’arrachaient à la douce torpeur estivale du Finistère pour un voyage en direction des chaleurs du Sud. Les quatre membres de la famille Morvan embarquaient dans leur monospace Citroën dont les kilomètres se chiffraient en centaines de milliers. Francis, le paternel, prenait toujours cinq minutes pour consulter une carte routière comme s’il avait oublié l’itinéraire tandis que sa femme Sandrine choisissait quels CD défileraient sur l’autoradio, alternant Tri Yann, Hugues Aufray ou encore Graeme Allwright. De son côté, Noémie jouait avec le petit chat qui lui tenait lieu de doudou, chantonnait au rythme de la musique ou dormait. Baptiste se jugeait un peu trop vieux pour roupiller alors que la contemplation du paysage avait tant à offrir et il gardait sous la main un ou deux albums de bande dessinée en cas de lassitude. Feuilleter un Thorgal ou un Blueberry constituait l’assurance de s’évader plus loin et plus vite encore.

Malgré toutes ces occupations, le voyage était long et entrecoupé de multiples arrêts : passages aux toilettes, repas, jeux, rapides détours ou visites touristiques… Un périple habituel et sans cesse renouvelé. Une aventure de chaque instant pour parents et enfants. Une épopée familiale riche en émotions et en images qui se concluait dans la fatigue et le plaisir : cette joie d’arriver enfin à destination ! Baptiste et Noémie bondissaient hors de l’auto en poussant des cris exaltés, sous l’œil amusé de papa et maman Morvan. Sans mot dire, ceux-ci échangeaient un furtif baiser, valeureux capitaines de voiture se félicitant de s’être relayés pour mener à bon port leur vaisseau sur roues.

Deux êtres hors du commun et presque hors du temps les attendaient avec des embrassades, des sourires et un succulent repas.
— Vous avez encore poussé, les enfants ! s’extasiait Mamicha, forte de son superpouvoir oculaire de mesure de taille au centimètre près.
— Mais vous êtes pâles comme des fromages frais ! plaisantait Papicha en leur ébouriffant les cheveux. Vous n’avez pas de soleil dans le Grand Nord ?

Mamicha et Papicha – plus connus de l’État civil sous les noms de Paule et Georges Ribes, parents de Sandrine – habitaient dans une confortable maison blanche située dans l’Impasse du Mugel. À l’intérieur de cette bâtisse douillette et inondée de lumière, des générations s’étaient succédé, laissant derrière elles une profusion de souvenirs et de bibelots. Baptiste et Noémie passaient de longues heures à explorer les placards et le grenier, découvrant sans cesse de nouveaux trésors : jouets d’un autre siècle tels que le Télécran , livres jaunis aux aventures avides d’être lues, instruments de navigation venus d’ancêtres mystérieux... Un jour, les mains des deux enfants se posèrent même sur de vieux cahiers scolaires où s’étalait l’écriture appliquée de leur maman. Cahiers bien vite récupérés par leur propriétaire, cela va sans dire.

Un jardin, aussi verdoyant que le permettait le climat, entourait la propriété et s’ouvrait sur la colline. Quelques dizaines de mètres plus loin, s’étirait la grande bleue dont les flots parsemés de perles solaires taquinaient les parois rocheuses. Si, par beau temps, les vagues caressent le rivage, la Méditerranée sait aussi se montrer capricieuse quand on lui retire le soleil. On la voit alors s’agiter avec énergie jusqu’à ce que revienne cette lumière qui n’appartient qu’à elle.

Baptiste adorait se promener le long des falaises Soubeyranes, plus hautes façades maritimes de France, muraille titanesque vers le cap Canaille de Cassis. Depuis ces crêtes imprenables, le garçon se plaisait à humer les mille senteurs de l’éternel dialogue entre la terre et la mer. Vers l’ouest, on pouvait contempler le contour sinueux des calanques reliant Cassis à Marseille. En tournant la tête, le regard embrassait toute la baie de La Ciotat, les arches blanches du chantier naval et, surtout, l’éperon rocheux du Bec de l’Aigle qui semblait en permanence sur le point de s’envoler vers l’horizon. Exactement comme le grand condor mécanique et scintillant piloté par Esteban, Tao et Zia dans Les Mystérieuses Cités d’or …
— On est prêts ! annonça soudain une voix forte, arrachant l’adolescent à sa rêverie.

Bulldozer et ses deux lieutenants s’étaient repositionnés sur le terrain. Tous paraissaient confiants. Peut-être même un peu trop. Baptiste n’aimait pas le sourire qu’il lisait sur les lèvres de son principal adversaire. Il se fustigea de ne pas avoir tendu l’oreille pour saisir un mot ou deux de leur stratégie. Comment anticiper à présent ?
— Sois sur tes gardes, frangine ! lui recommanda-t-il en trottinant pour s’échauffer après avoir récupéré la balle.

Son pied dialoguait avec la sphère, élégante réplique des ballons de Ligue 1 aux coutures invisibles, arborant des hexagones déstructurés bleus et noirs. Baptiste la heurtait, l’effleurait, la faisait bondir avec facilité et presque sans y songer, incapable de se départir de son mauvais pressentiment.

Ces trois-là ont une idée derrière la tête. Il faut à tout prix que je marque un but et que ça me serve de prétexte pour interrompre ce match. Noémie pourrait se faire mal si ces idiots se mettent à jouer violemment. C’est parti !

Survolté, Baptiste s’élança à l’assaut. Fendant l’air. Les motifs du ballon se muèrent en cercles psychédéliques.
— Prends ça ! hurla Théo qui dérapait vers lui arrachant des touffes d’herbe sèche.

D’une simple rotation des hanches, Baptiste esquiva le tacle glissé de son premier adversaire, désormais figé au sol sans motivation. Déjà, le second fondait sur lui.
— Je vais te bloquer !

Leurs pieds se disputèrent le ballon. Pressant. Forçant. Frappant. Le cuir couinait sous leurs coups. Solal, plus robuste, sembla un instant devoir l’emporter. Baptiste tournoya alors sur lui-même pour le dribler avec tant d’aisance que l’autre renonça à le poursuivre. Enfin, l’attaquant solitaire se retrouva face à Bulldozer qui gardait pesamment les cages. Le mastodonte n’aimait guère la course. Il préférait camper à sa place de goal, en hurlant des ordres à ses seconds, avant de s’octroyer le plaisir d’arrêter les balles… et de les dégager à pleine puissance ! Il souriait en observant ce gamin de presque treize ans tenter de le feinter, courant de part et d’autre de leur terrain de jeu improvisé.

Menant son ballon comme un beau diable, Baptiste finit par pivoter et lâcher du pied gauche un tir aussi explosif que maîtrisé. La balle partit dans une trajectoire rectiligne qui l’amenait à peine au-dessus de la tête de Kylian. Ce dernier, un instant surpris, leva une de ses pattes d’ours pour bloquer impitoyablement l’attaque. La sphère tournoya deux fois sur elle-même, puis retomba au pied du gardien.
— Ça chatouille comme une piqûre de moustique ! se moqua Bulldozer en agitant la main de gauche à droite avec le geste de celui qui vient de se brûler.

« Ferme ta goal ! » faillit lui rétorquer Baptiste, se contenant de justesse pour ne pas envenimer la situation.

Il songeait aussi à la punition que lui auraient ménagée ses parents si on leur avait rapporté ses paroles. Pour les Morvan, un jeu de mots ne servait pas d’excuse à la vulgarité. De rage, le garçon donna un coup de pied dans le vide, labourant la poussière ocre du terrain.

Le dépit de voir le ballon lui échapper céda la place à l’étonnement. Bulldozer abandonnait son poste de gardien ! Remplacé en urgence par son lieutenant Solal, il venait de relancer la balle et fonçait vers Noémie en profitant de l’absence de son frère. Baptiste se précipita, mais se trouva bloqué par Théo qui freinait délibérément sa course en sautillant devant lui, bras écartés.
— Tu triches ! hurla Noémie depuis sa cage.
— Dégage ! s’écria Baptiste.

Il redoubla de vitesse tout en virevoltant pour contourner Théo, dans l’espoir ténu de neutraliser la menace.

Je ne le rattraperai pas ! Il va vraiment lui tirer dessus de toutes ses forces !

Déjà, Bulldozer se présentait en face d’une gardienne deux fois moins imposante que lui. Le temps parut se figer tandis qu’il armait son coup. Baptiste s’était tant focalisé sur la scène qu’il s’emmêla les pieds et roula à terre. Plus aucun espoir d’intervenir à temps ! D’un moment à l’autre, le ballon filerait en direction de sa petite sœur…
— Ne l’arrête pas, Noémie !

Le tir partit. Rapide. Pas aussi puissant toutefois que Baptiste l’avait prévu. Sa sœur parvint aisément à intercaler son pied pour le contrer, elle qui se ruait sur les balles depuis sa plus tendre enfance avec la ténacité d’un chat poursuivant une pelote de laine. Le projectile revint vers le tireur qui l’immobilisa du pied.

Quelques secondes durant, Noémie toisa la brute d’un air plein de défi. Alors, Bulldozer leva la main.

Il ne va quand même pas la frapper ?

Baptiste s’était relevé et se précipitait pour s’interposer. Éprouvant l’étrange impression que leur pitoyable terrain s’étirait sur des kilomètres.

Le bras épais de Bulldozer partit comme pour administrer un coup de poing, mais ses doigts se desserrèrent et Noémie se trouva entourée d’un nuage ocre. Elle se mit à hurler en se tenant le visage tandis qu’un Kylian triomphant amenait le ballon dans la cage. La balle y entra presque de mauvaise grâce, rebondit contre la portière d’une Clio blanche stationnée en bordure de la friche, puis revint vers le terrain.
— Qu’est-ce que tu dis de ma technique spéciale ? demanda la brute entre deux essoufflements, les doigts encore maculés de poussière.

Noémie n’avait guère le loisir de répondre. Le visage couvert de terre roussâtre, elle se roulait à terre en sanglotant.

Baptiste et les deux autres garçons, peut-être conscients que leur chef avait commis une faute grave, se précipitèrent auprès de la blondinette. Son frère tira de sa poche un paquet de mouchoirs jetables et entreprit de lui nettoyer la figure tout en la consolant. Il ne se préoccupait pas de l’agresseur. Pour l’instant.
— J’ai mal aux yeux ! geignait Noémie qui n’arrivait même pas à les entrouvrir. Ça me brûle !

Un mouchoir ne suffirait jamais. De l’eau ! Voilà ce dont Baptiste aurait eu besoin pour lui venir en aide. Rien à espérer sur ce terrain vague… Prenant les devants, il se tourna vers le moins irresponsable de la bande :
— Solal ! Tu sais où vivent mes grands-parents ?
— Bien sûr !
— Cours là-bas chercher mes parents et dis-leur de rapporter de l’eau ! Et aussi un gant !

Le gamin hésita un instant, puis finit par détaler le long de l’avenue du Mugel. Après avoir réconforté Noémie de son mieux, Baptiste laissa Théo s’occuper de sa sœur et reporta son attention sur Bulldozer. Celui-ci n’avait pas bougé. Vissé sur ses lèvres, s’étirait encore son agaçant sourire satisfait.
— Qu’est-ce qui t’a pris de faire ça à Noémie, Kylian ? Tu n’as pas honte ?
— On ne va pas en faire un drame… Tout est bon pour gagner dans un combat !
— Même aveugler une fille en lui balançant de la terre au visage ? Si c’est le genre de victoire que tu recherches, tu n’es qu’un pauvre minable !
— Fais gaffe à comment tu me parles, petit bouffon ! Ta sœur n’avait qu’à l’éviter, ma technique spéciale !
— Arrête avec ça ! Tu t’es cru dans Naruto , gros crétin ?

Hors de lui, Baptiste voulut se jeter sur Bulldozer. Il se ravisa en le voyant fouiller dans l’une de ses poches. Bien lui en prit. Son hésitation lui permit d’échapper à un nouveau nuage de poussière fauve.

De justesse ! Ce débile avait prévu une large quantité de terre pour commettre son sale coup !
— Alors tu veux te la jouer comme ça ? fulmina Baptiste. Eh bien, tu vas voir ! Je vais t’en donner, moi, de la technique spéciale !

Le garçon courut jusqu’à son ballon qui patientait à quelques mètres de là et frappa dedans de toutes ses forces. Kylian tenta de bloquer ce missile de colère. La balle patina sur ses mains poussiéreuses et vint l’atteindre en plein ventre. Le souffle coupé, il émit un cri étouffé tandis qu’il titubait à reculons, tanguant de façon dangereuse. Baptiste crut un instant qu’il allait s’écrouler même si Bulldozer luttait pour garder l’équilibre. Sa main épaisse vint rencontrer la lunette avant droite de la Clio blanche et, fait extraordinaire, le verre parut se volatiliser ! Plus exactement, sous le choc et le poids de l’adolescent, le verre Securit joua son rôle à la perfection et fut pulvérisé en des centaines de fragments inoffensifs.

Baptiste aurait pu trouver comique de voir son adversaire disparaître à moitié dans une voiture. Pourtant, il n’avait pas le cœur à rire : ce dernier évènement marquait encore un cran dans l’escalade des ennuis. Le propriétaire du véhicule réclamerait le remboursement des réparations. Subitement, le garçon n’était plus tout aussi sûr de désirer l’arrivée de ses parents qui mettaient un point d’honneur à ce que leur fils respecte à la lettre leurs principes d’éducation. Les Morvan avaient déjà assez de dépenses comme cela au quotidien sans avoir à y rajouter des frais de garage. Malgré sa colère, il décida donc de cesser cette dispute et d’apaiser ce qui pouvait l’être encore.

 Tandis que Théo achevait de nettoyer le visage terreux de Noémie, au moyen de ses pleurs, Baptiste courut auprès de Bulldozer et l’aida à extraire de la voiture son bras gauche et sa face empourprée.
— Merci… grommela l’autre.
— Nous sommes allés trop loin, reconnut humblement Baptiste. Je suis désolé si…

Il n’eut même pas le temps de terminer sa phrase. Bulldozer le repoussa avec une telle force qu’il tomba à terre. Le garçon roula sur lui-même et leva les bras pour se protéger, croyant à un nouvel assaut. Cependant, Kylian lui tournait le dos et courait comme un dératé. Un flot de colère submergea de nouveau Baptiste.
— Tu t’enfuis, Kylian ? Tu n’es même pas capable d’assumer tes actes ?

Mais Bulldozer ne fuyait pas. Son esprit fourbe avait tout autre chose en tête et Baptiste ne tarda pas à le comprendre en voyant vers quoi – ou plutôt vers qui – son adversaire se hâtait.

Les parents !

L’imposant Kylian, le visage défait et des larmes plein les yeux, vint s’échouer dans les bras de Francis et Sandrine Morvan. Venus au secours de leur fille Noémie, ces derniers ne s’expliquèrent pas pourquoi cet adolescent plus âgé que leur Baptiste les apostrophait en geignant.
— Madame… sanglota-t-il. Monsieur… Il n’arrête pas… J’ai eu beau lui dire… M’a pas écouté… On ne joue pas au foot contre les voitures… J’ai voulu l’empêcher… Il n’arrêtait pas de tirer sur la Clio…

Inquiet, l’accusé se releva et se hâta vers sa famille. Baptiste avait tout entendu de ce lamentable réquisitoire. Bulldozer s’était montré assez malin en alternant mensonge et vérité. Difficile de dire si ces paroles accusatrices trouvaient preneurs chez les parents : son père tentait de réconforter Kylian en s’efforçant de ne pas le laisser tremper sa chemise à force de larmes pendant que sa mère accourait auprès de Noémie pour la serrer dans ses bras. Sans doute inquiet de ce que les parents de la fillette pourraient lui reprocher, Bulldozer reprit en pleurnichant :
— Je lui ai même lancé de la terre pour le stopper, mais il a cassé la vitre avec le ballon et c’est votre fille qui a tout reçu… Je suis désolé… Je ne voulais pas…

De nouveau, Kylian menait son auditoire en bateau : il avouait des fautes à sa manière avant qu’on ne l’en blâme afin de brouiller les pistes et de se disculper. Ne pouvant se contenir devant tant de mensonges, Baptiste explosa :
— Comment oses-tu mentir à mes parents, espèce de sale con ?

Emporté par l’élan de sa course frénétique, il bondit et arma son pied, prêt à se servir du visage de Bulldozer comme d’un ballon. Obstacle inattendu, le bras costaud de son père se dressa devant sa cible et bloqua net son mouvement. Francis Morvan était technicien en chaudronnerie industrielle, spécialisé en construction navale. La force et la rigueur de son métier le suivaient dans ses pensées comme dans ses actes. Pour l’heure, ses cheveux ondulés et sa fine moustache frémissaient sous la fureur.
— Papa… murmura son fils avant de recevoir en plein visage une gifle qui le fit basculer à terre.
— Baptiste ! Entre l’insulte et la violence, je ne te reconnais pas ! Tu t’imagines que je vais te laisser lever la main sur un de tes camarades ? Et en notre présence, par-dessus le marché ?

La rage qui s’empara alors de Baptiste ne connaissait plus de limites. Elle ignorait tout, y compris la douleur.
— Cette ordure n’est pas mon camarade ! Il a fait mal à Noémie !
— Silence ! lui lança son père d’une voix à faire trembler les murs. Je suis venu ici en urgence pour m’occuper de ma fille et voilà que je tombe sur une dispute entre petits voyous ! Avec une vitre de voiture en morceaux ! Vous vous imaginez que vos parents n’ont rien d’autre à faire que de couvrir vos dégâts de gosses irresponsables ?

Délaissant la conversation, il releva Baptiste et l’entraîna avec lui pour que la bagarre ne reprenne pas. Père et fils se dirigèrent jusqu’à l’endroit où Sandrine Morvan dorlotait sa fille après l’avoir débarbouillée. Tout en prenant soin de Noémie, elle avait parcouru toute la scène de son coup d’œil d’expert-comptable, estimant, soupesant, évaluant ce qui devait être fait.
— Noémie, l’interrogea son papa lorsqu’elle se fut calmée, sais-tu qui a endommagé la vitre de cette voiture ?
— Non, papa ! J’avais les yeux pleins de terre à cause de ce gros débile de Kylian !
— Je suis désolé ! répéta plaintivement l’intéressé que Baptiste fusillait du regard.
— Titi m’a juste défendue contre lui ! ajouta Noémie. Rien d’autre !
Les sourcils de Francis Morvan se froncèrent aussitôt.
— En se servant du ballon ?
— C’est ça ! la coupa Kylian. Il m’a tiré dessus.
— Est-ce que c’est vrai, Baptiste ? s’enquit sa maman, la voix emplie de déception.
— Je l’ai fait parce qu’il avait lancé de la terre sur Noémie et qu’il menaçait de m’en jeter aussi.
— Et c’est donc ton ballon qui a provoqué le dégât sur la vitre de la voiture ?

Baptiste ne trouva rien à ajouter, non par manque d’envie de se justifier, mais plutôt parce qu’il mesurait à quel point les ennuis dévalaient vers lui. Comment tourner ses phrases pour expliquer de façon claire ce qui s’était passé ?
— Ton embarras fait peine à voir ! commenta son père en se dirigeant vers Théo qui ne pipait mot, terrorisé par les conséquences. Toi ! Tu étais là aussi et tu t’es occupé de ma fille ce qui mérite ma confiance. Mon fils a-t-il tiré le ballon qui a causé ce dommage ?

Le malheureux Théo dévisageait par alternance monsieur Morvan et Bulldozer comme s’il tentait de jauger quel était le camp le plus menaçant. Finalement, entre une famille de vacanciers présente une fois l’an et une brute épaisse prête à le persécuter au quotidien, son cœur le guida vers la décision la plus prudente. La plus lâche, à vrai dire.
— C’est Baptiste qui a tiré le dernier ballon…

Le garçon crut rêver devant un tel faux-fuyant qui effleurait la vérité pour n’en dévoiler que sa part la plus accablante.
— Pourquoi tu ne lui dis pas que…
— Tais-toi, Baptiste ! lui ordonna son père. J’en ai assez entendu. Même si tu as pensé agir au mieux en défendant ta sœur, ta conduite est inexcusable ! Je vais faire le tour des voisins pour connaître le propriétaire de cette voiture et nous prendrons sur tes économies pour remplacer cette vitre !

Du haut de ses douze ans, Baptiste contemplait ce tribunal improvisé qui venait non seulement de le déclarer coupable, mais aussi d’énoncer sa sentence. Noémie, en pleurs. Ses parents, en colère et déçus. Solal et Théo, le visage défait. Kylian, toujours campé dans sa posture de victime en sanglots malgré une esquisse de sourire narquois au coin des lèvres. Quelques voisins s’approchaient également, attirés par le bruit. Partout, des regards accusateurs et des murmures de réprobation.

Ils pensent tous que c’est moi. C’est injuste ! Je ne peux rien dire pour me défendre… Ils ont déjà pris leur décision… Je suis seul. Seul. SEUL !

Ce simple mot lui lacérait le cœur avec plus de cruauté que n’importe quel autre. Le garçon se contenta de fixer son père et sa mère de ses yeux pleins de larmes, le menton et la lèvre inférieure parcourus d’infimes convulsions.
— Je vous déteste ! hurla-t-il soudain avant de s’enfuir à toutes jambes.

Ses parents demeurèrent immobiles, inébranlables dans leur posture de tuteurs furieux et néanmoins surpris par l’évolution de la situation. Certes, leur fiston n’était pas un petit ange et faisait des bêtises comme tous les enfants ; toutefois, il avait jusque-là le bon goût d’accepter les reproches et de se montrer discret en cas de punition.
— Je me demande si nous n’avons pas commis une erreur, souffla Sandrine à son mari. Ce Kylian m’a l’air d’un faux-jeton.
— C’est possible… Baptiste a tout de même dépassé les bornes ! Dans tous les cas, il s’agissait de son ballon ce qui le rend en partie responsable.
— Tu devrais le rattraper…
— Je crois au contraire qu’il a besoin d’être seul pour retrouver ses esprits et réfléchir à ce qui vient de se passer. Quand il se sera calmé, je te promets de prendre le temps de discuter avec lui pour tirer les choses au clair.

Sur ces mots, Francis Morvan se tourna vers Kylian et le fixa droit dans les yeux. En chef de bande soucieux de préserver son prestige, Bulldozer tenta de soutenir son regard, mais finit par baisser la tête. La sournoiserie ne l’emporterait pas sur une juste colère.
— Quant à toi, monsieur le lanceur de terre, que je ne t’attrape plus jamais à faire du mal à ma fille ou à qui que ce soit d’autre. Si Noémie a le moindre dommage à l’œil, tes parents recevront une visite de ma part ! Je me fais bien comprendre ?
— Oui, monsieur ! clama Bulldozer en se mettant pratiquement au garde-à-vous.

La brute savait fort bien qu’il ne s’agissait pas de paroles en l’air puisque les grands-parents de Noémie et Baptiste connaissaient à peu près tout le monde dans le voisinage.
— Rentrez chez vous, maintenant ! Et réfléchissez à ce que vous avez fait !

Bulldozer et ses deux acolytes ne se firent pas prier et déguerpirent aussitôt le long de l’avenue du Capitaine Marchand. Bien vite, chacun obliqua en direction de son foyer, espérant que cette affaire n’ait pas d’autres conséquences.

Pendant ce temps, Baptiste dévalait l’avenue du Mugel, des larmes plein les yeux et une idée obsédante en tête.

Puni pour puni, je vais vous montrer de quel genre de bêtise je suis capable ! Et je m’y prendrai seul !


Chapitre II
SEUL

En laissant sa famille et ses problèmes derrière lui, Baptiste ignorait où cette course agacée le mènerait. Malgré de multiples essuyages maladroits du revers de la main, d’inlassables larmes revenaient brouiller sa vision. À peine aurait-il pu estimer qu’il descendait l’avenue du Mugel. En bon fugitif, il se préoccupait surtout de prendre ses jambes à son cou. Et tout cela pour ne pas avoir su trouver ses mots lors de cette parodie de procès dirigée par ses proches. L’adolescent avait envie de hurler de rage !

Sur le moment et sous l’effet de la colère, ses pensées s’étaient bousculées en lui comme des graines à l’intérieur de maracas. Comment démontrer à ses parents qu’ils étaient en pleine erreur ? Comment leur prouver son innocence ? Comment leur expliquer qu’il n’aurait jamais eu l’idée stupide de tirer dans une vitre de voiture avec son ballon ? À présent, le garçon y voyait plus clair.

Rien qu’une partie de foot qui a dégénéré… J’ai juste voulu protéger Noémie face à Bulldozer. Cet hypocrite ! Il a parfaitement manipulé son monde pour me faire accuser à sa place. Je n’aurais jamais dû accepter de jouer avec ce sale mytho ! C’est la seule erreur que j’ai commise… J’ai eu raison de m’opposer à lui ! Je n’ai pas à avoir de regrets !

Le feu de la course lui brûlait les poumons sans parvenir à lui faire oublier le brasier dans son cœur. Jamais encore il n’avait subi une injustice aussi ignoble. Jamais encore ses parents ne l’avaient désavoué en public ni laissé à la merci des calomnies d’un menteur. Qu’importe la fatigue ! Plus il y aurait de kilomètres entre sa famille et lui, mieux ce serait !

Ce fut en arrivant au bas de l’avenue que lui vint l’idée d’une forme de vengeance selon une logique toute simple. Ce raisonnement qui traverse l’esprit de ceux que l’on accuse à tort. La conséquence la plus dangereuse de l’injustice.

Puisque je suis puni pour une bêtise que je n’ai pas commise, je n’ai pas grand-chose à perdre à transgresser les autres règles…

Une trentaine de mètres devant lui, l’avenue obliquait sur la gauche. Cachée sur le côté droit du virage, s’amorçait une ruelle débouchant sur la calanque du Mugel et les plages. Un bref coup d’œil en arrière lui confirma que nul ne l’avait suivi. Seul ! Mais aussi libre d’agir. Le garçon s’engagea sans hésiter dans ce passage, réalisant que c’était bien la première fois qu’il l’empruntait sans être accompagné. Même pas peur !

Sans ralentir l’allure, il parcourut la promenade qui surplombait la grève caillouteuse de la calanque du Grand Mugel. Les quelques baigneurs que le temps n’avait pas découragés lézardaient sur les galets. D’autres, plus rares encore, s’accordaient un bain timide. À l’exception d’une famille de promeneurs, Baptiste ne croisa personne dans les chemins du jardin public et fut ravi de constater que la crique suivante dite du « Petit Mugel » se trouvait déserte.
— Parfait ! Aucun gêneur à l’horizon…

Comme tout esprit d’adolescent, celui de Baptiste fourmillait de projets, bons ou mauvais. Certains déjà menés à bien comme la visite du grand portique du chantier naval, grâce à un ancien collègue de ses grands-parents, afin de contempler la vue à trois-cent-soixante degrés depuis ses quatre-vingt-treize mètres de hauteur. D’autres relevant de l’irréalisable comme la location d’un hors-bord pour aller sillonner les calanques en solitaire ou bien une déclaration d’amour à Morgane Kervella, la jolie brune aux yeux verts qui faisait battre son cœur. Enfin venait la catégorie qu’il préférait, celle qui connaissait le plus de fluctuations : les projets à concrétiser !

C’est une idée géniale même si les parents ne partageraient pas cet avis. Je pense plutôt qu’ils me puniraient rien que pour l’avoir évoquée… Et ils auraient sûrement raison !

Baptiste finit par s’arrêter lorsqu’il atteignit la plage en galets de la calanque déserte.

Dans le fond, j’aimerais que Papa et Maman m’en empêchent. Au moins, ils joueraient leur rôle de parents au lieu de se faire avoir par les ruses minables de cet abruti de Bulldozer…

Rattrapé par le chagrin plutôt que par sa famille, il se laissa tomber au sol et, la tête entre les mains, pleura tout son soûl quelques minutes durant. Mêlant sanglots, cris de rage et lamentations. Vive éruption à la mesure de sa tristesse. Puis, rappelé à l’ordre par son caractère pudique, l’adolescent se reprit. D’ordinaire, même s’il s’autorisait à ressentir des émotions, il leur interdisait de le submerger en public. Seules quelques mouettes errant en ces lieux auraient pu témoigner de ce débordement.

De nouveau, son idée vengeresse revint hanter Baptiste. Il se mit à aller et venir sur la plage en contemplant son objectif qui lui faisait face. Ce nouvel adversaire le toisait avec aplomb.

J’en ai toujours eu envie, mais j’ignore si je suis capable de l’atteindre…

À environ cinq cent mètres face à lui, entourée par une mer calme, trônait l’Île Verte. Ce morceau de terre de 13 hectares a la particularité d’être l’unique île boisée des Bouches-du-Rhône. Sa position stratégique, à l’entrée de la baie de La Ciotat, lui avait valu une occupation militaire ainsi que la construction de fortins tout au long de son histoire jusqu’au bunker allemand durant la Seconde Guerre mondiale. Désormais, la nature avait repris ses droits. Seuls les touristes ainsi que les gardes forestiers déferlaient sur une Île Verte sécurisée dont le restaurant éponyme constituait le dernier bâtiment intact.

Baptiste s’était déjà rendu sur l’Île Verte par bateau et en famille. Voilà longtemps qu’il estimait pouvoir la rejoindre à la nage. Après tout, sa famille ne disait-elle pas, dès ses premiers bains de mer, qu’il fendait l’eau tel un poisson ? Si l’adolescent était conscient que ses parents auraient désapprouvé ce projet, cela n’avait plus d’importance à ses yeux depuis que lui-même désapprouvait ses parents.

En cette saison, Baptiste gardait toujours sur lui son maillot de bain qui avait toutes les chances de servir lors d’une sortie familiale à la mer, au lac ou chez des amis possédant une piscine. Sans plus attendre, le garçon se débarrassa de ses chaussures, de son short et de son tee-shirt breton rayé de blanc et de noir. L’adolescent s’était fait une spécialité de ne porter que ce motif dont la taille des zébrures pouvait parfois varier. Il assumait à merveille de l’arborer chaque jour, au beau milieu de la Provence comme dans le Finistère. D’ailleurs, ces fameuses rayures revenaient sur le maillot de bain.

À la hâte, il dissimula sa tenue entre un épais buisson et la falaise de poudingue, cette roche à l’allure d’un ciment de sable constellé de galets, dont le nom dérive du pudding. À tout moment, il s’attendait à voir son père et sa mère débouler sur la plage, bien décidés à le ramener manu militari à la maison. Sans perdre un instant, il courut se jeter à l’eau. La fraîcheur de la Méditerranée en cette fin d’après-midi l’électrisa. Frisson agréable.

Au moins, les parents ne se plaindront pas que je me baigne pendant la digestion… Si je viens à bout de ce défi, cela rattrapera cette journée pourrie. Île Verte, me voilà !

L’adolescent se mit à nager en brasse lente dans le but de s’échauffer et d’économiser son énergie. Peu à peu, ses bras apprivoisèrent l’onde, dans un paisible dialogue avec ses remous salés. La mer était bonne quoique plus agitée que d’ordinaire sous ces nimbus grisâtres. Malgré tout, à travers le plafond nuageux, filtraient assez de rayons de soleil pour faire scintiller l’onde. D’aussi loin que Baptiste se souvienne, les vastes étendues liquides l’avaient toujours fasciné. Nager, c’était se sentir vivant, en communion avec la nature, à la recherche de ses limites ou d’un monde meilleur. Pour l’heure, sur la ligne d’horizon se découpait l’indescriptible silhouette de l’Île Verte qui le défiait.
— On va bien voir si j’arrive à te rejoindre !

Prêt à passer aux choses sérieuses, Baptiste prit une profonde inspiration et plongea en poursuivant son mouvement de brasse à l’abri des vaguelettes. Comme à son habitude, il ne pouvait s’empêcher d’entrouvrir les yeux pour observer de quelle manière la lumière solaire transperçait la surface pour venir chatouiller les massifs d’algues tapissant le fond. Se déplaçant en apnée durant une minute environ, il remonta enfin et inhala une longue bouffée d’air marin.

Quoi ? L’Île Verte ! Elle… Elle n’a même pas…

Immense déception pour Baptiste. L’île ne s’était pas rapprochée ! Pire ! Il avait l’impression d’avoir fait du surplace, malgré ses efforts. En temps normal, cette contrariété l’aurait découragé de continuer. Dissuadé de poursuivre. Pas aujourd’hui ! Plus déterminé que jamais, il allait prendre sa revanche !

Je ne dois pas me mettre de pression inutile. C’est tout à fait logique qu’un point situé au loin juste devant moi n’ait pas eu l’air de bouger. Après tout, la plage en est séparée au moins d’un demi-kilomètre. Il faut que je me base sur autre chose. Le bord de l’anse du Petit Mugel, par exemple.

Baptiste constata qu’il était tout de même sorti de la crique et qu’il distinguait désormais le Bec de l’Aigle sur sa droite. Il n’avait parcouru qu’une centaine de mètres. Pas même le quart de la traversée. S’il n’éprouvait aucune fatigue pour l’instant, qu’en serait-il une fois qu’il s’agirait d’aborder la dernière partie du périple ? Et pour le retour ? À présent qu’il atteignait la portion du bras de mer faisant face au large, il ressentait le mouvement lent et puissant de la houle.

Je suis encore à temps de renoncer et de faire demi-tour pour rentrer à la maison. Mais non ! Je préfère me noyer que de subir une nouvelle fois leurs regards pleins de reproches.

Redoublant d’énergie, il abandonna la brasse et opta pour le crawl, plus rapide. Alors, seulement, il réalisa qu’il progressait. Ses bras transperçaient l’écume et ses jambes le propulsaient à une vitesse tout à fait honorable pour un nageur de son niveau.

Je peux y arriver. Il suffit que je gère mon effort et mon souffle. Ce sera un véritable exploit ! Le seul ennui, c’est que personne ne me croira ensuite… J’aurais bien aimé être filmé, tiens ! C’est un peu rageant de se lancer un tel défi et ne pas avoir une caméra braquée sur soi… Surtout à La Ciotat ! Le terrain de jeu des célèbres frères Lumière avec leur cinématographe  ! Ils ont fait marrer leurs contemporains avec « L’Arroseur arrosé »  avant de les faire flipper avec « L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat » . Mais tant pis pour la gloire ! Le tout, c’est que je sache que j’en ai été capable, ça me suffira. Allez, je peux encore accélérer un peu !

Il poursuivit à cette cadence et s’interrompit dès qu’il sentit la fatigue tirailler ses membres, le temps de souffler un peu. Cette fois-ci, plus aucun doute ! L’Île Verte s’était rapprochée sans que Baptiste puisse affirmer s’il avait franchi la moitié du parcours. Le garçon tourna la tête pour observer la plage du Petit Mugel. Vision encourageante : elle paraissait désormais lointaine. Il ne put toutefois s’empêcher de ressentir une forme d’inquiétude de savoir le salut aussi inaccessible. Ce coup d’œil en arrière lui donnait un avant-goût de ce qui l’attendrait au moment de quitter l’Île Verte pour regagner le continent.

Tandis qu’il s’autorisait à parcourir quelques mètres dans la position de la planche pour reprendre haleine, Baptiste songea qu’il avait oublié un détail important.

Et si on me voyait ? Un gamin de mon âge qui débarque de nulle part… Une armada de touristes doit parcourir l’île à cette heure-ci ! Sans compter les bateaux… Les gens pourraient capter quels risques j’ai pris… M’interdire de repartir… Et même appeler les gardes en pensant me protéger !

De nouveau, le garçon eut envie de tout abandonner. Cependant, un regain de sa détermination colérique vint lui fournir tous les arguments nécessaires.

Relax ! Aucun bateau ne mouille près de l’île. Au pire, je n’aurai qu’à plonger si l’un d’eux s’approche. Quant aux visiteurs…

Baptiste se souvenait que le sentier décrivait une boucle couvrant les trois ou quatre calanques de l’île. Heureusement, Saint-Pierre, Seynerolles, Isserot et la Grande Calanque se trouvaient plus à l’est, sur les autres faces de l’Île Verte.

J’arrive de l’ouest, je suis invisible pour les vacanciers ! Je dois juste me méfier de la Plageolle… Même s’il donne sur le nord, c’est le coin de baignade le plus fréquenté. Si jamais un touriste m’aperçoit, je me cache direct ou je le baratine. Ma famille m’attend ailleurs sur l’Île Verte et blablabla…

Ne voyant plus aucun élément à objecter à son propriétaire, le cerveau de Baptiste le laissa en repos. Le garçon eut l’impression que le reste de sa traversée se révélait plus facile, plus rapide. Après quelques efforts, il put enfin s’accrocher à la paroi de poudingue de l’Île Verte.
— Je l’ai fait ! s’exclama-t-il avec davantage de colère que de joie. Ça y est ! Alors, les parents ? Qu’est-ce que vous dites de ça ? À présent, si vous voulez me punir, vous saurez pourquoi ! En prime, même furieux, vous ne pourrez pas vous empêcher d’admirer ce que je viens d’accomplir !

Le corps collant de sel, accrochant grains de sable et brindilles, Baptiste se mit à escalader la face ouest de l’île. Après avoir gravi quelques blocs de poudingue, puis une pente raide et herbue, il put enfin poser sa main sur les racines et les troncs des premiers pins d’Alep . Le garçon se retrouva sous le couvert rassurant et tant espéré de cette pinède insulaire dont les senteurs poivrées paraissaient couronner son exploit. Malgré les picotements des cailloux et des aiguilles de conifères sous ses pieds nus, il choisit de s’enfoncer vers l’intérieur de l’île.

Il lui semblait entendre des voix au loin et il finit par repérer une troupe de touristes. Rassemblés dans la calanque de Saint-Pierre, ils s’apprêtaient à embarquer à bord du navire qui les ramènerait en ville. Visiblement, il s’agissait du dernier groupe de la journée. Les lèvres de Baptiste s’étirèrent pour dessiner un radieux sourire. Le premier depuis son départ désespéré.

J’ai l’Île Verte pour moi tout seul !

Le garçon regretta un instant de ne pas avoir ses affaires, au moins ses tennis, afin de pouvoir explorer à loisir toute l’île. Or, les emporter l’aurait ralenti sans compter le risque de les perdre durant la nage. Il prit alors le temps de s’asseoir au pied d’un pin pour se reposer. De son poste d’observation, il apercevait à peine l’anse du Petit Mugel. Défi accompli !

Quel bonheur de se trouver là ! Un paradis de pinède et de mer s’offrait à lui ! Personne pour le lui disputer ou pour l’accuser à tort ! Il régnait en maître incontesté sur une terre vierge de toute injustice : les douze hectares de l’Île Verte ! Pour autant, Baptiste ne s’autorisa pas à troubler la quiétude des lieux par des hurlements de victoire. Après tout, les employés du restaurant ou les gardes forestiers, dont le local se situait parmi les constructions militaires, pouvaient demeurer sur place et retourner à La Ciotat plus tard par leurs propres moyens…

L’idée que les restes d’un fort ainsi que d’un blockhaus se trouvent dans un tel jardin d’Éden lui paraissait inconcevable. L’Île Verte avait aussi connu une chapelle Saint-Pierre et un Christ en croix que les bombardements avaient détruits. Papicha disait qu’un miracle s’était produit durant ce déferlement de violence : suite à la disparition de la statue sous les eaux, le phosphore des obus associé à l’eau et au sel s’était cristallisé autour d’elle, la préservant de la rouille. Un plongeur-démineur l’avait arrachée des flots et elle avait pu ensuite être restaurée ensuite avant de venir orner l’église Notre-Dame-de-l’Assomption.

Pourquoi les Allemands s’intéressaient-ils tant à La Ciotat durant la Seconde Guerre mondiale ? s’était-il souvent demandé plus jeune.

Outre les avantages stratégiques procurés par le terrain, les nazis lorgnaient sur les chantiers navals de La Ciotat dont les célèbres navires constituaient un enjeu logistique et militaire. Quand ses grands-parents racontaient cette histoire, Mamicha commençait par parler d’Ulysse et de son long voyage.
— Son épouse Pénélope, convoitée par une foule d’une centaine de prétendants ayant envahi son palais, avait imaginé un stratagème pour retarder son remariage et laisser à Ulysse le temps de revenir. Elle fit semblant d’accepter de se marier en posant pour seule condition de terminer une tapisserie destinée à servir de linceul pour son beau-père Laërte. Cependant, chaque nuit, elle défaisait son travail du jour de sorte qu’elle parvint à gagner le temps nécessaire. Ulysse arriva sous les traits d’un mendiant méprisé de tous, avant de révéler son identité et de punir de mort tous ceux qui avaient espéré séduire sa femme.

Et Papicha d’enchaîner à sa manière pour les ramener vers leur époque :
— À La Ciotat, durant la guerre, les Allemands avaient pris le contrôle des chantiers navals. Ils exigeaient que le paquebot en construction leur revienne pour participer à leur effort militaire sous le nom de « Maréchal Pétain ». Alors, les ouvriers ciotadens résistèrent et s’arrangèrent pour ralentir la cadence par tous les moyens : en tombant malades, en multipliant les incidents techniques... Les équipes de nuit défaisaient le travail des équipes de jour et inversement. Ainsi, ce bateau ne put jamais être utilisé par les Allemands. Après la guerre, il finit par prendre la mer sous un meilleur nom : « La Marseillaise ». Si la ville de La Ciotat est Pénélope, alors les chantiers navals sont sa tapisserie et notre Ulysse l’intervention de la flotte américaine et britannique durant la Bataille de La Ciotat, le 17 août 1944.

À ce stade du récit, Sandrine, la maman de Baptiste, férue d’Histoire, précisait que l’opération Ferdinand visait avant tout à attirer l’attention des troupes allemandes sur la ville pour favoriser l’avancée des Alliés sur les principaux sites de débarquement à Cavalaire-sur-Mer, Saint-Tropez et Saint-Raphaël.

Baptiste écoutait avec émerveillement tous ces récits où les accents ensoleillés du sud faisaient scintiller les armes des héros à travers les âges. Il rêvait à l’immense vague inondant les boutiques des quais, chaque fois que les chantiers de La Ciotat donnaient naissance à un navire haut comme une montagne, si long que le Port-Vieux le contenait à peine. Un prodige qui couronnait le travail d’autres héros de l’ombre dont Papicha. Plus tard, ces mêmes chantiers avaient survécu à une menace de démantèlement parce que ces ouvriers combattants avaient tenu bon des années durant. Occupant le site et se relayant pour que rien ne soit démoli, ils avaient gagné et construisaient encore aujourd’hui les plus élégants des yachts sillonnant la grande bleue. Les portiques de La Ciotat ne représentaient plus seulement des outils de travail, ils se dressaient comme des arcs de triomphe et étincelaient de toute leur gloire sous le soleil du Midi.

Malgré son attachement à sa Bretagne natale, Baptiste ne pouvait s’empêcher de sentir en son cœur la fierté de partager le sang de tous ces héros. Telles étaient ses pensées tandis qu’il sommeillait à l’ombre d’un pin d’Alep.

La variation de lumière et, surtout, de température finit par l’éveiller.
— Mince ! Je me suis endormi !

Cela n’avait rien d’étonnant compte tenu de son effort durant la traversée et de l’agréable écrin de solitude parfumée offert par l’Île Verte.

Il faut que je me remue ! Les parents vont me tuer !

Cette pensée toute naturelle avait jailli par réflexe et parce que les sommes effacent les rancunes. Bien vite, cependant, lui revint le souvenir de l’injustice et son visage détendu se crispa.
— Et qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ils m’ont déjà tué, à leur manière…

Le garçon tourna la tête vers l’horizon où un ballon de soleil rougeâtre commençait à s’immerger peu à peu. Les flots s’agitaient et une écume rageuse bondissait sur les flancs de l’Île Verte.

Même pas peur !

S’il était conscient de la nécessité de ne pas s’éterniser sur l’île, Baptiste demeurait sûr de lui et se sentait suffisamment reposé pour entreprendre le chemin du retour. Ce fut alors que les nuages gris amoncelés libérèrent une pluie fine et froide qui n’aurait pas déparé en plein Finistère.

Le garçon sauta à l’eau et se mit à nager avec plaisir, car elle avait gardé la température de la journée. Les vagues dansaient devant lui, masquant l’anse du Petit Mugel quelques secondes. Seul le Bec de l’Aigle parvenait à se maintenir dans son champ de vision, roi du ciel dont la silhouette effilée défiait les flots. Hélas ! La lumière déclinante et les intempéries lui donnaient peu à peu l’allure d’un rapace grisâtre et sinistre dont la future proie s’ébattait dans la mer… À portée de ses serres rocailleuses.

Soudain, un éclair vint illuminer la tête de cet oiseau gigantesque. Baptiste crut voir se fendre une paupière graveleuse, balayant la Méditerranée d’un regard charognard qui croisa le sien. Alors, le garçon commença à éprouver cette peur qui saisit le funambule au milieu de sa traversée. S’il était peu probable que cet aigle des tempêtes lui ait adressé un clin d’œil menaçant, la Mort l’épiait cependant. Comme elle guette chacun de nous.
— Je ne serai pas ta proie ! Sûrement pas aujourd’hui !

Baptiste s’appliquait à nager avec toute l’efficacité dont il était capable, veillant à économiser ses forces au cas où la mer se ferait plus capricieuse. Il gardait un œil sur l’Aigle, non par peur de le voir s’envoler, mais parce qu’il constituait son meilleur repère.

Je vais y arriver ! Je peux le faire ! Il suffit que je dépasse le cap de l’Aigle pour me protéger des vagues !

Tout à coup, ses mouvements se figèrent. Comme pétrifié, Baptiste sentit qu’il s’enfonçait dans l’eau. Quelque chose enserrait sa cheville gauche et tentait de l’attirer vers les profondeurs. Paniqué, il se mit à battre des pieds et des mains pour remonter à la surface. Il parvint à emplir ses poumons d’air, mais gâcha cet effort en poussant un cri de terreur. De nouveau, on le tira sous les flots troubles et cette prise avait la poigne d’une sirène furieuse, d’un triton enragé cherchant à le noyer…

Du calme ! s’imposa Baptiste. Je n’arriverai à rien si je cède à la panique, je dois comprendre !

Figé un demi-mètre sous la surface, il s’efforça de dompter sa peur et d’observer, comme il le pouvait, cette eau déjà envahie de ténèbres. Le soleil mourait à l’horizon, emportant la lumière et, semblait-il, l’espoir avec lui. Malgré la brûlure du sel sur ses pupilles, Baptiste scrutait sa jambe gauche, redoutant d’y apercevoir une main écailleuse lui broyer la cheville.

Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Non ! J’y crois pas !
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Chroniques Service Presse / Mon ami Charly de David Belo Editions Taurnada
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 02/06/2024 à 17:17 »
Résumé :

Après un traumatisme, deux adolescents de 14 ans, Charly et Bastien, inventent le BINGO : une philosophie permettant d'anticiper, d'extrapoler et de déjouer les dangers de la vie.
Toujours en place trente ans plus tard, le BINGO promet des vacances d'été paisibles au mont Corbier pour Bastien et sa famille.
Mais lorsque l'énigmatique Chloé, meilleure amie de sa fille, se joint à l'escapade, le BINGO semble caduc.
Bastien panique et la montagne se métamorphose en théâtre des enfers.
Certaines choses sont imprévisibles.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier les Éditions Taurnada pour leur confiance, et de m’avoir permis de découvrir ce roman au résumé aussi intriguant qu’attractif.
Première fois que je lis cet auteur, et je dois dire que je n’ai pas été déçue du voyage ; à quand un autre roman ?

Bastien et Charly sont amis depuis leur quatorze ans, une amitié forte de celle qui traverse le temps et les années. Suite à un élément fortement traumatique, ils ont inventé le BINGO, une philosophie de vie qui leur permet d'anticiper, d'extrapoler et de déjouer les dangers de l’existence. Une philosophie, qui, selon eux, leur a sauvé la vie à de nombreuses reprises.
Bastien est à présent marié à Marion, qu’il connaît et aime aussi depuis l’adolescence. Ils ont deux enfants, et s'apprêtent à partir en vacances au mont Corbier.
Tout semble aller pour le mieux, néanmoins, Marion ne supporte plus deux choses :
Charly, le meilleur ami de son mari. Étrangement, alors que tous trois se connaissent depuis trente ans, celui-ci n'a pas le droit de venir chez eux, et Bastien doit même se cacher quand ils veulent se rencontrer. Pourquoi ? Pour quelles obscures raisons cette dernière, ne désire t’elle plus être en présence de cet homme ?
Ce qu’elle semble avoir également en horreur, c’est que ce BINGO demeure toujours d’actualité : Bastien planifie absolument tout, ne se gêne pas pour régler leurs existences au millimètre près, cherche à anticiper et contrecarrer toutes les catastrophes possibles, qui, selon ses dire, sans sa prévoyance accrue, s’abattraient sur eux sans autres prérogatives.
C’est pourquoi, contre toute attente, deux jours avant le départ, elle décide d’inviter la meilleure amie de sa fille à partir en vacances en leur compagnie. Et pour Bastien, c'est le drame, il doit tout revoir, absolument tout réorganiser afin qu’aucun grain de sable ne se faufile dans la machine…
Et ce ne sont pas les menaces du père qui vont l’aider à trouver un peu de sérénité. Déjà sous pression et rongé par la responsabilité, le BINGO va non seulement être au centre de ses priorités, mais aussi devenir une vraie obsession. Alors quand Chloé disparaît, c'est le début d'une course poursuite acharnée pour la retrouver.
Comme quoi, parfois, même avec la plus grande minutie, le meilleur des engrenage peut vite s’enrayer puis se gripper…
Ces quelques lignes posées, le prologue glaçant à peine avalé, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’une intrigue machiavélique et retorse, à la façon d’un casse-tête désarticulé dont les pièces ont bien du mal à s’imbriquer.
Par une astucieuse construction de l'intrigue, qui, par moment, je l’avoue, m’a complètement perdue tant la construction peut paraître brouillonne, nous allons remonter dans le passé, alterner avec le présent, afin de retracer le vécu de Bastien, Charly et Marion. On découvre leur jeunesse, les drames et l'horreur vécue. C’est en accédant à toute la palette de leur ressentis et de leurs motivations, que le voile va peu à peu se déchirer, pour laisser apparaître les imperfections, les fissures des personnalités…
Que va-t-on trouver sous les façades, sous les masques et les faux-semblants ?
Que se cache derrière tout ça, et pourquoi ?
Et surtout, quelles sont les raisons de cette sombre histoire ?
Grâce à une écriture tantôt acérée et dynamique, tantôt précise et percutante, après un bon moment d’adaptation me concernant, les pages se tournent à toute allure ; nous voulons savoir, connaître la conclusion que nous a concoctée l’auteur. Il nous faudra cependant s’accrocher, rester bien attentif afin de ne pas perdre le fil et manquer de passer à côté. Les chapitres courts et rythmés renforcent le suspense ; l’immersion est totale.
Les personnages, quant à eux, grâce à une psychologie fouillée, sont fort bien campés et servent parfaitement ce récit kaléidoscopique et en trompe-l’œil. De rebondissements en rebondissements, de fausse piste en fausse piste, nous laissons alors l’auteur nous balader au gré des chemins montagneux, je vous préviens, âmes sensibles s’abstenir, jusqu’au dénouement final, qui nous surprendra, ou pourra laisser sans voix.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce roman, qui malgré une construction déstabilisante, a réussi à m’embarquer dans son univers addictif.
Alors, si vous aimez les récits palpitants, à l’intrigue subtile mais retorses, les histoires qui bousculent, ébranlent vos croyances… Foncez, ce thriller est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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