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Auteur Sujet: Le serment de Angelo Casilli  (Lu 4890 fois)

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Le serment de Angelo Casilli
« le: jeu. 16/03/2023 Ă  16:51 »
Le serment de Angelo Casilli



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Citations


Quand les hommes choisissent de tuer des innocents pour parvenir Ă  leur fin, il s’agit toujours de meurtres.                                   
   Elizabeth Anscombe.


La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange.

   RenĂ© Girard.


Prologue


  Non, ce n’était pas normal, rageait-il en tapant des pieds pour se rĂ©chauffer. Quelque chose clochait. Que pouvait-elle bien faire ? Cette attente prolongĂ©e près de l’étang de la Ballastière, non loin du domicile de madame Gauthier, n’était pas prĂ©vue au programme et il ne s’était pas vĂŞtu cette fois en consĂ©quence. Son impermĂ©able gris, mĂŞme boutonnĂ© jusqu’au cou, ne lui assurait pas une protection efficace contre ce froid d’automne. Seules ses mains gantĂ©es et bien enfoncĂ©es dans ses poches Ă©taient Ă©pargnĂ©es par le froid. Il ressentait mĂŞme une petite chaleur agrĂ©able. Ce n’était pourtant pas pour cette raison qu’il avait chaussĂ© ses gants avant de sortir de son vĂ©hicule, mais pour ce qu’il s’apprĂŞtait Ă  faire. Éviter de laisser des empreintes sur les lieux de son passage Ă©tait une mesure de sĂ©curitĂ© indispensable Ă  son activitĂ©, tout comme planquer sa Clio sur un parking Ă  une centaine de mètres du lieu de son forfait. C’étaient encore pour les mĂŞmes raisons que Brice avait choisi ce poste d’observation. Il pouvait surveiller le domicile de madame Gauthier tout en gardant une certaine distance pour ne pas attirer l’attention. Tout avait Ă©tĂ© soigneusement prĂ©parĂ©, mais rien ne se dĂ©roulait comme prĂ©vu. Il Ă©tait Ă  deux doigts de tout laisser tomber.
  MĂŞme ce vent frais qui venait de faire son apparition semblait lui aussi s’être levĂ© pour l’encourager Ă  partir. Mais il n’était plus question pour lui de reporter l’opĂ©ration Ă  plus tard. Le temps pressait. On Ă©tait vendredi et il ne pouvait pas s’offrir le luxe de patienter encore jusqu’à lundi. Ses dernières « visites » n’avaient pas Ă©tĂ© très fructueuses et ses maigres Ă©conomies avaient fondu comme neige au soleil. Il lui fallait absolument se renflouer aujourd’hui s’il voulait manger. C’était une question de survie. C’était ainsi que Brice justifiait ses actes. Ă€ quarante-quatre ans, il avait dĂ©jĂ  une solide expĂ©rience derrière lui. Ses surveillances rĂ©pĂ©tĂ©es lui avaient appris que le couple ne possĂ©dait pas de chien, ce qui Ă©tait un atout non nĂ©gligeable. Les volets Ă©tant toujours fermĂ©s, ses repĂ©rages l’avaient aussi renseignĂ© sur le matĂ©riel dont il devrait disposer pour forcer la porte Ă  l’arrière de la maison. Il Ă©tait fin prĂŞt pour passer Ă  l’action.
  Oubliant momentanĂ©ment le froid, il se mit Ă  rĂŞver en observant cette demeure d’architecture moderne isolĂ©e des autres. Il espĂ©rait bien y trouver cette fois quelques billets ou autres objets de valeur qu’il pourrait revendre Ă  bon prix. Perdue dans ses pensĂ©es, une autre image s’imposa malgrĂ© lui dans son esprit : celle du visage de madame Gauthier. Cette proximitĂ© rĂ©gulière avec elle au fil des jours avait crĂ©Ă© un lien indicible qu’il ne parvenait pas Ă  chasser. Dès le premier regard, il avait tout aimĂ© en elle, son Ă©lĂ©gance, ses attitudes, et dans sa manière de se dĂ©placer. La classe Ă  l’état pur. Le genre de frĂ©quentation qu’un ratĂ© comme lui n’aurait jamais, se disait-il.
  Le vent frais le ramena Ă  la rĂ©alitĂ©. De rage, il repoussa d’un geste violent son sac en bandoulière sur le cĂ´tĂ© et sortit pour la troisième fois la main de sa poche pour vĂ©rifier l’heure : quatorze heures trente. Elle aurait dĂ» ĂŞtre sortie depuis un petit moment maintenant. Trois semaines, qu’il surveillait chaque jour ses habitudes et celles de ses proches qui ne se rĂ©sumaient au final qu’à son mari. Elle faisait toujours Ă  pied le trajet de son domicile Ă  l’agence immobilière oĂą elle travaillait et vice versa. Il connaissait ses horaires par cĹ“ur. ArrivĂ©e chez elle Ă  douze heures dix, dĂ©part pour l’agence Ă  treize heures cinquante avant de rentrer vers dix-huit heures dix. C’est cette dernière tranche horaire qui l’intĂ©ressait : le moment oĂą elle repartait sur son lieu de travail pour l’après-midi. Pour ce qui Ă©tait des horaires de son mari, il y avait peu de chance de se faire surprendre par lui. Il partait tous les jours tĂ´t le matin et revenait en fin d’après-midi au volant de sa Mercedes-Benz CLS 320. Rien n’avait changĂ© en deux semaines. Au point qu’il en Ă©tait venu Ă  limiter ses temps de prĂ©sence ces derniers jours entre midi par sĂ©curitĂ©. Il se contentait d’attendre qu’elle soit rentrĂ©e Ă  son domicile avant de retourner dans son vĂ©hicule, puis revenait Ă  treize heures trente-cinq pour la voir repartir Ă  son travail.
  Ce n’est vraiment pas de bol, se disait-il, qu’elle dĂ©cida justement aujourd’hui de modifier ses habitudes. Une rĂ©flexion s’imposait. Quelles que puissent ĂŞtre les raisons qui l’auraient poussĂ©e Ă  sortir plus tĂ´t, ça faisait son affaire, mais il devait aussi envisager la possibilitĂ© qu’elle soit toujours Ă  l’intĂ©rieur. Avait-elle pris congĂ© ? Était-elle malade ? Brice l’avait vue arriver Ă  pas rapides et elle ne lui avait pas donnĂ© l’impression d’avoir une dĂ©faillance quelconque. Dans tous les cas, il devait maintenant s’en assurer et deux options s’offraient Ă  lui : retourner Ă  l’agence pour vĂ©rifier sa prĂ©sence Ă  travers la baie vitrĂ©e ou sonner Ă  sa porte. La première reprĂ©sentant une perte de temps considĂ©rable, il opta pour la solution la plus rapide. Il trouverait bien un prĂ©texte quelconque si elle venait Ă  lui ouvrir. Cette pensĂ©e lui arracha toutefois une grimace. Ça sous-entendait qu’après s’être exposĂ©, il devrait repousser l’opĂ©ration de plusieurs jours pour se faire oublier, voire chercher une autre cible, ce qui Ă©tait inenvisageable au vu des contraintes de temps liĂ©es Ă  sa prĂ©paration. Il traversa la route en chassant cette idĂ©e de son esprit, puis monta les quelques marches qui menaient Ă  la porte d’entrĂ©e et appuya sur la sonnette oĂą Ă©tait inscrit monsieur et madame Gauthier.
  Personne ne se manifesta. Il recommença plusieurs fois avec insistance avant de retourner Ă  sa position initiale. Il jeta un dernier coup d’œil aux alentours pour s’assurer qu’il n’y avait personne, puis se rendit Ă  l’arrière de la maison face Ă  la porte. En sortant la perceuse sans fil de son sac, il se rĂ©jouit d’avoir choisi ce quartier tranquille aux habitations espacĂ©es. Il Ă©tait conscient que malgrĂ© tous les soins apportĂ©s Ă  prĂ©parer son coup, des surveillances aux repĂ©rages, en passant par les filatures, il restait une inconnue de taille : il ignorait si la maison Ă©tait Ă©quipĂ©e d’un système d’alarme ; mais ça faisait partie des risques inhĂ©rents Ă  son activitĂ©. Par chance, ce ne fut pas le cas. Après avoir percĂ© le barillet, ce dernier n’opposa aucune rĂ©sistance Ă  s’activer avec un tournevis. Une fois Ă  l’intĂ©rieur, l’absence d’odeurs d’un plat quelconque le conforta dans son idĂ©e que madame Gauthier Ă©tait certainement partie se restaurer Ă  l’extĂ©rieur. GuidĂ© par sa lampe torche, il se retrouva dans le salon et resta immobile, Ă  l’affĂ»t d’un son suspect indiquant une prĂ©sence, tout en balayant la pièce du faisceau lumineux. C’était toujours le mĂŞme rituel et la mĂ©lancolie le gagnait Ă  chaque fois. Il s’imaginait ĂŞtre chez lui, affalĂ© dans ce canapĂ© d’angle au châssis en bois massif, face au tĂ©lĂ©viseur de dernière gĂ©nĂ©ration. Il n’en avait jamais vu d’aussi grand. Ă€ vue d’œil, il devait bien faire soixante-dix pouces. La bibliothèque en manguier massif attira tout juste son attention. La maison lui renvoyait sa condition sociale. Une vie minable dans un studio minable d’un quartier minable. Il soupira et porta son regard sur tout ce qui comportait des tiroirs. En bon professionnel, il les fouilla mĂ©thodiquement un par un. Sa patience fĂ»t rĂ©compensĂ©e, il trouva dans l’un d’eux une montre Monster de chez Seiko, surnommĂ©e ainsi en raison de ses lignes et ses formes brutes. Encore dans son Ă©crin, Brice en dĂ©duisit que le mari ne devait la porter qu’à certaines occasions. Un sourire s’afficha sur son visage en l’estimant Ă  plusieurs centaines d’euros. Tout en la faisant glisser dĂ©licatement dans la poche de son impermĂ©able, il se voyait bien trouver encore quelques bijoux prĂ©cieux dans les commodes d’une des chambres du haut pour complĂ©ter son butin. Il emprunta les escaliers et Ă  mi-chemin, une porte ouverte sur sa gauche l’invitait dĂ©jĂ  Ă  entrer. Il s’avança jusqu’à l’encadrement avant de s’arrĂŞter pour balayer lentement la pièce de sa lampe torche. Lorsque le lit se trouva dans le champ du faisceau lumineux, Brice resta quelques secondes figĂ© dans cette position, puis fit le trajet inverse Ă  reculons, manquant de justesse de dĂ©gringoler dans les escaliers. Quand il arriva en bas, il Ă©tait dĂ©jĂ  tout en sueur, la respiration haletante et les jambes flageolantes. Il devait quitter cette maison au plus vite. Si on le trouvait ici, il risquait une condamnation bien plus lourde qu’un simple vol par effraction. Il se dirigea prĂ©cipitamment vers la porte arrière d’oĂą il Ă©tait venu, puis s’arrĂŞta et se retourna, hĂ©sitant, dĂ©chirĂ© par l’envie de fuir ou de prĂ©venir quelqu’un. Non, il ne pouvait dĂ©cemment pas la laisser comme ça. Brice Ă©tait peut-ĂŞtre un voleur, mais pas un salopard. Bien qu’il n’y ait plus rien Ă  faire pour madame Gauthier, il se devait de prĂ©venir la police. Il Ă©pargnerait ainsi Ă  son mari de faire l’horrible dĂ©couverte. S’il appelait d’ici, on ne risquerait pas de remonter jusqu’à lui et il aurait bien le temps de filer. Il revint sur ses pas et se posta devant le tĂ©lĂ©phone fixe, la lampe torche calĂ©e sous son bras gauche. Il hĂ©sita encore un court instant avant de saisir le combinĂ© et composer le dix-sept. Une voix fĂ©minine se fit entendre.
  — Allo ! Police secours, j’écoute.
  Au moment de rĂ©pondre, Brice enleva d’un geste fĂ©brile son gant gauche et le positionna sur le microphone du tĂ©lĂ©phone pour camoufler sa voix. Il prit une longue inspiration en secouant la tĂŞte. Il n’aurait jamais imaginĂ© un jour alerter lui-mĂŞme la police lors d’un cambriolage.
  La voix de son interlocutrice se fit plus pressante.
  — Allo ! Parlez, s’il vous plaĂ®t !
  — Écoutez-moi ! Une femme est morte. Elle a Ă©tĂ© assassinĂ©e Ă  son domicile.
  — Que dites-vous ? Vous avez bien parlĂ© d’un meurtre ?
  — Oui, un meurtre.
  — Vous avez Ă©tĂ© tĂ©moin de ce qui s’est passĂ© ?
  — Non.
  — Que faites-vous Ă  son domicile ? Vous ĂŞtes un proche de la victime ?
  Brice dĂ©glutit avant de rĂ©pondre.
  — Non.
  Un silence en retour, court, mais Ă©loquent, traduisait l’incongruitĂ© de la situation.
  — Bien, donnez-moi son adresse et attendez sur place l’arrivĂ©e des secours. Je vais vous demander Ă©galement votre identitĂ©.
  — Écoutez, vous trouverez l’adresse Ă  partir de ce numĂ©ro d’appel, lâcha-t-il avant de raccrocher.
  Il utilisa encore son gant comme d’un chiffon pour nettoyer le combinĂ©, puis sortit la montre de sa poche et la posa Ă  proximitĂ© du tĂ©lĂ©phone. C’était une façon symbolique pour lui de nier toute participation au meurtre. Il quitta ensuite la maison sans demander son reste.

  De retour dans sa Clio, Brice rĂ©alisa Ă  peine ce qu’il venait de se passer. Il resta, il ne sait combien de temps, prostrĂ© devant le rĂ©troviseur intĂ©rieur Ă  observer son teint livide. Au loin, le son des sirènes le fit sursauter. Un regard sur sa montre lui indiqua quinze heures trente. Il patienta encore plusieurs minutes avant de dĂ©marrer son vĂ©hicule et quitter le parking pour rejoindre la grande route. Sur sa gauche, les gyrophares des secours et de la gendarmerie tournoyaient devant la demeure de madame Gauthier. Il s’apprĂŞta Ă  prendre la direction opposĂ©e, mais une force incontrĂ´lable le poussa Ă  repasser une dernière fois devant son domicile. Il ne pouvait s’empĂŞcher de penser qu’il y a Ă  peine quelques heures, elle Ă©tait encore vivante, et maintenant on l’emmenait dans un sac mortuaire. Tout a basculĂ© approximativement entre midi vingt-cinq et treize heures trente. Que s’était-il passĂ© ? Sans pouvoir l’expliquer, la mort de cette femme qu’il avait cĂ´toyĂ©e Ă  sa façon pendant plusieurs jours l’avait affectĂ©. Il commençait Ă  culpabiliser d’avoir quittĂ© son poste de surveillance. Il n’aurait peut-ĂŞtre pas pu la sauver, mais il aurait pu donner la description de son meurtrier Ă  la police de manière anonyme.
  Il guetterait dĂ©sormais la moindre information sur ce crime et ne trouvera la paix que lorsque son assassin aura Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©.
  Il aurait voulu avoir comme dernière image de madame Gauthier, celle d’une femme d’une Ă©lĂ©gance rare et Ă  l’allure gracieuse. Mais au lieu de ça, c’était l’image d’une femme recroquevillĂ©e sur son lit, la tĂŞte tombante et les yeux exorbitĂ©s, qui hantaient son esprit.
  Sa mort provoqua un dĂ©clic chez Brice. Il se jura d’arrĂŞter son activitĂ© de cambrioleur avant d’accĂ©lĂ©rer et de quitter dĂ©finitivement ce quartier.
 

Une journaliste ambitieuse

  Juin 2015

  Au siège de la N.T.A, une chaĂ®ne tĂ©lĂ©visĂ©e, la journaliste, Isabel Dupin, saisit le premier journal sur la pile qui trĂ´nait sur son bureau sans lâcher des yeux son tĂ©lĂ©phone « spĂ©cial » qui restait dĂ©sespĂ©rĂ©ment muet. Elle contrĂ´la pour la Ă©nième fois le volume de la sonnerie pour s’assurer qu’il Ă©tait bien au maximum. Elle attendait un appel de son correspondant anonyme sur le portable rĂ©servĂ© exclusivement pour « lui ». Tout le monde savait au sein de l’entreprise de qui il s’agissait ou du moins tous ses collègues se doutaient de la fonction qu’il occupait : il Ă©tait policier au commissariat d’Antalville. Pour son Ă©mission, « pleins feux sur le crime », qu’elle avait lancĂ©e il y a un an, elle avait besoin de matière première pour l’alimenter. Son objectif : ĂŞtre au plus près d’une scène de crime pour pouvoir intervenir en temps rĂ©el et filmer « l’évènement ». Qui mieux qu’un policier, Ă©tant toujours le premier sur les lieux, pouvait l’alerter rapidement ? Le bruit courait qu’elle y mettait les moyens. Ses assistants, Mathieu et StĂ©phane, connaissaient les consignes : ĂŞtre toujours sur les starting-blocks, camĂ©ra sur l’épaule, prĂŞts Ă  dĂ©coller, sinon la foudre s’abattait sur eux.
  Elle reprit la lecture du journal qu’elle tenait entre les mains et s’arrĂŞta sur les gros titres : « L’ÉTRANGLEUR AUX FOULARDS VIENT DE FAIRE UNE NOUVELLE VICTIME Ă€ GRĂ‚CEVILLE ».
  Pour la journaliste, c’était encore une occasion ratĂ©e de produire une Ă©mission sur le tueur en sĂ©rie. Grâceville Ă©tait bien trop loin pour ĂŞtre rapidement la première sur place et elle ne connaissait personne susceptible de la prĂ©venir.
  Ses collègues connaissaient l’ambition qui la dĂ©vorait. Mathieu et StĂ©phane lui rapportaient des mĂ©disances Ă  son Ă©gard. Certains allaient jusqu’à prĂ©tendre qu’elle serait prĂŞte Ă  payer l’étrangleur aux foulards pour venir « exercer » sur Antalville. Les mauvaises langues ont encore de beaux jours devant elles.
  Pour aujourd’hui encore, son tĂ©lĂ©phone ne sonnera pas.


Une vieille affaire

  Octobre 2016

  Je ralentis en me rapprochant de la demeure. Je tenais Ă  arriver aussi discrètement que possible pour ne pas trahir ma prĂ©sence et me laisser le temps de me mettre en « position ». Si j’avais pu couper le moteur et me laisser porter sur une pente douce, je l’aurais fait. J’aurais pu aussi, me direz-vous, arrĂŞter la voiture bien avant d’arriver près de la propriĂ©tĂ© et faire le reste Ă  pied. Mais paradoxalement, j’avais besoin de mon vĂ©hicule pour me faire entendre. Oui, je voulais que ce soit seulement Ă  un moment prĂ©cis pour que je puisse profiter pleinement de cet instant.
  J’ouvris lentement la portière et sortis du vĂ©hicule. Mon rythme cardiaque commença Ă  s’affoler. La main posĂ©e sur la portière, je guettai la fenĂŞtre du deuxième Ă©tage Ă  droite. J’étais prĂŞt Ă  recevoir une dĂ©charge d’émotions. Le bruit que fit la portière en se refermant donna le signal.
  La raison, la seule qui donnait encore un sens Ă  mon existence, apparut Ă  la fenĂŞtre lorsqu’elle s’ouvrit.
  — Papa ! Attends, je descends.
  Je sais, ça a un cĂ´tĂ© théâtral. Mais ça faisait trop longtemps que j’attendais ce moment. Près d’un an. Une Ă©ternitĂ©.
  Je ne saurai probablement jamais comment une jeune fille de dix-sept ans a pu se retrouver en bas en quelques secondes pour m’ouvrir la porte et se jeter dans mes bras. Pas plus que je ne comprendrai comment j’ai pu la dĂ©laisser pendant près d’un an. Je ne cherche pas d’excuses auprès des Ă©vènements tragiques qui ont bouleversĂ© ma vie. J’aurais dĂ» ĂŞtre prĂ©sent auprès de ma fille après la disparition de sa mère et surmonter cette Ă©preuve ensemble.
  Mais on ne peut pas rĂ©Ă©crire l’histoire. On n’a pas le pouvoir de changer le passĂ©, mais on a celui d’éviter de refaire les mĂŞmes erreurs. Je retrouvais ma fille Jenny et c’était tout ce qui comptait pour moi maintenant. Elle Ă©tait tout ce qui me raccrochait encore Ă  la vie. Son Ă©treinte me rĂ©chauffait le cĹ“ur. Je n’étais plus le commissaire Lewis, exerçant Ă  la brigade criminelle d’Antalville et traquant les criminels, mais simplement un père.
  Une dame aux cheveux gris-argentĂ© apparut sur le seuil de la porte en souriant. Pierre, mon beau-père, l’embonpoint bien prononcĂ©, se plaça discrètement Ă  ses cĂ´tĂ©s avant qu’elle ne se jette sur moi en m’embrassant chaleureusement.
  — Pourquoi n’as-tu pas appelĂ© ? me demanda Martha en faisant rĂ©fĂ©rence Ă  mon court sĂ©jour Ă  l’hĂ´pital. Nous serions venus te chercher.
  — Bah, je ne voulais pas vous dĂ©ranger pour ça. Et puis, la Laguna a rendu l’âme.
  — Oh, peu importe. Nous aurions trouvĂ© un moyen de passer te prendre.
  — Je n’en doute pas, Martha.
  — Oh toi, tu voulais faire la surprise Ă  quelqu’un.
  Son regard fit rapidement un aller-retour en direction de ma fille. Ma belle-mère aussi attendait ce moment depuis longtemps de nous voir rĂ©conciliĂ©s.
  — Elle n’a pas arrĂŞtĂ© de nous parler de toi pendant ces quelques jours et de ce qu’il s’est passĂ© « lĂ -bas ».
  — J’espère qu’elle ne vous a pas trop embĂŞtĂ©e avec ça.
  — Mais non, penses-tu !
  Puis, elle rajouta en penchant la tĂŞte vers moi :
  — Tu es devenu son hĂ©ros.
  J’échangeai un sourire complice avec ma fille qui avait bien sĂ»r entendu.
  — Merci de t’être occupĂ© de Jenny pendant mon sĂ©jour Ă  l’hĂ´pital, Martha. Je sais que je n’ai pas Ă©tĂ© très prĂ©sent ces derniers temps, dĂ©sormais tu nous verras plus souvent. Pour aujourd’hui, je te l’enlève encore, mais je te la ramènerai demain matin.
  — Ne te prĂ©occupe pas pour ça. Il est bon que vous passiez beaucoup de temps ensemble.
  — Oui, mais pour demain matin, je vous ai prĂ©parĂ© quelque chose.
  Je me tournai vers mon beau-père.
  — J’espère que tu seras lĂ , Pierre ?
  — Bien sĂ»r, Jack. Je peux bien laisser mes parties de belote de temps en temps.
  Martha ne ratait jamais une occasion de titiller son mari. C’était peut-ĂŞtre lĂ  le secret de longĂ©vitĂ© de leur couple. Un grand sourire s’afficha sur son visage et ajouta d’un ton enjouĂ© :
  — Moi, je suis sĂ»re qu’il sera lĂ . Il veut surtout vous montrer sa nouvelle voiture. On va la chercher cet après-midi.
  Le visage de mon beau-père s’empourpra et il partit dans un Ă©clat de rire tout en secouant la tĂŞte.
  — Je me sens beaucoup plus rassurĂ© maintenant lorsqu’il va rejoindre ses amis sur Brennange, poursuivit Martha.
  — Je m’en doute. Je suis impatient de la voir. Donc, le programme de demain, ce sera resto et ensuite, petite balade sur la place des arts. Enfin, si ton genou le permet, Martha.
  — Oui, ne t’inquiète pas. Ça va beaucoup mieux maintenant.
  La place des arts. Pour beaucoup, elle Ă©tait maintenant devenue synonyme de tragĂ©die. Les terribles Ă©vènements qui s’y sont dĂ©roulĂ©s resteront encore dans les mĂ©moires pendant longtemps. Mais pour ma part, elle sera toujours liĂ©e Ă  un moment heureux de mon existence oĂą nous y emmenions Jenny, Linda et moi, lorsqu’elle Ă©tait petite.
  — Ă€ demain, mamie, fit-elle encore une fois en montant dans la voiture.
  Pendant qu’on s’éloignait, elle ne lâcha plus sa grand-mère des yeux jusqu’à ce qu’elle soit hors de portĂ©e de vue, puis elle se tourna vers moi.
  — Tu sais, papa…
  Elle marqua une pause. Je jetai un regard furtif dans sa direction.
  — Tu voulais me dire quelque chose ?
  — Après ce qui est arrivĂ© sur la place des arts, j’ai pris conscience d’une chose.
  Je crois que je devinais de quoi il s’agissait.
  — Je n’imaginais pas Ă  quel point tu exerçais un mĂ©tier aussi dangereux.
  Je tentai de minimiser les risques inhĂ©rents Ă  ma profession.
  — Bah ! Tous les mĂ©tiers peuvent ĂŞtre dangereux, Jenny. Un accident est vite arrivĂ© quand on n’est pas vigilant. Mais tu ne dois plus penser Ă  ça.
  — Oui, mais pour toi, ce n’est pas pareil, tu traques les criminels comme cet affreux Apollon. Il aurait pu te tuer.
  Le ton de ma voix se radoucit.
  — Écoute ! Ta mère et moi avons tout fait pour te prĂ©server de ça. Il faut quelqu’un pour les arrĂŞter et je ne suis pas le seul Ă  le faire. Tu es en âge de comprendre maintenant, mais tu n’as pas Ă  t’inquiĂ©ter.
  — C’est ce que m’a dit Henry.
  — Henry ? demandai-je Ă©tonnĂ©.
  — Oui, il Ă©tait passĂ© prendre de mes nouvelles et j’en ai profitĂ© pour lui poser des questions. Je me souviens que l’annĂ©e dernière, tout le monde parlait de ce sale type qui Ă©tranglait des femmes avec un foulard. Je voulais savoir si c’était toi qui l’avais arrĂŞtĂ©. Il m’a dit que personne n’était arrivĂ© Ă  l’avoir et que toi, tu l’avais retrouvĂ© en peu de temps.
  — Je crois qu’Henry parle beaucoup trop.
  — Ne lui en veux pas ! C’est moi qui ai insistĂ©.
  — Connaissant Henry, tu n’as pas dĂ» insister longtemps. Et pour rĂ©pondre Ă  ta question, c’est moi qui Ă©tais chargĂ© de le retrouver, mais loin de moi l’idĂ©e de m’attribuer tout le mĂ©rite. Personne ne peut rĂ©soudre une affaire tout seul, Jenny. On forme une Ă©quipe Ă  la brigade et tout le monde a son rĂ´le Ă  jouer. Pour Apollon, Richard nous a fortement aidĂ©s dans cette enquĂŞte. Paul a pris des risques pour m’aider et je ne te parle pas de Henry, Tom, Rudy ou Chris. Sans oublier LĂ©a.
  Je m’arrĂŞtai sur LĂ©a. Je n’oublierai jamais ce que je lui dois.
  — Sans son aide, nous n’aurions jamais pu l’arrĂŞter.
  En rĂ©alitĂ©, sans elle je serais mort.
  — Mais personne n’aurait eu le courage de faire ce que tu as fait. Je suis fière de toi, papa.
  Je lui rĂ©pondis en souriant.
  — Ben voilĂ , fallait commencer par lĂ . Moi, je suis encore plus fier de toi, Jenny. Ce que tu as fait demandait beaucoup plus de courage. C’était Ă  moi de prendre soin de toi et malgrĂ© tout ce que je t’ai fait subir, tu es revenue vers moi. Je n’oublierai jamais cet instant oĂą tu as couru vers moi. Aucune force au monde n’aurait pu te retenir. Tu as fait ce que j’aurais dĂ» faire. Tu es restĂ© auprès de moi pour me soutenir quand j’en ai eu le plus besoin.
  Des larmes commençaient Ă  rouler sur ses joues.
  — J’ai eu peur qu’il t’arrive quelque chose, papa.
  Je lui pris la main.
  — Je sais ma puce. Mais c’est fini maintenant. Oublions tout ça !
   Le premier lieu oĂą nous nous rendĂ®mes fut bien entendu le nouveau cimetière d’Antalville oĂą reposait Linda. Sur sa tombe, l’abondance de chrysanthèmes, de cyclamens ou autres bruyères, tĂ©moignait de l’affection que tout le monde portait Ă  ma femme. Jenny se serra tout contre moi. Je n’arrivais pas Ă  dĂ©tacher mon regard du visage souriant de Linda en mĂ©daillon. Je n’arrĂŞtais pas de me rĂ©pĂ©ter : pourquoi elle ? Pourquoi nous l’a-t-il pris ? Je repensais Ă  ce jour maudit oĂą c’est arrivĂ©. Je n’avais rien pu faire pour la sauver. Justice a Ă©tĂ© faite, mais ça ne me l’a pas rendu.
  Et maintenant, il fallait rĂ©apprendre Ă  vivre. Pour Linda, pour Jenny, il fallait aller de l’avant.
  C’est ce que nous avons fait. Nous n’avions jamais Ă©tĂ© aussi proches et aussi complices que cette journĂ©e-lĂ . J’ai savourĂ© chaque seconde passĂ©e avec ma fille. Ses rires rĂ©sonnent encore dans ma mĂ©moire.
  Je sais maintenant qu’il y aura d’autres journĂ©es comme celle-lĂ . Beaucoup d’autres.

  Le soir, après avoir souhaitĂ© bonne nuit Ă  ma fille, je regagnais ma chambre, extĂ©nuĂ©. AllongĂ© sur le lit, je repensai Ă  l’affaire de l’étrangleur aux foulards dont m’avait parlĂ© Jenny. Une affaire qui avait secouĂ© Antalville. Elle allait aussi remettre en question toutes mes convictions sur les ĂŞtres humains. Comment pouvait-on s’en prendre Ă  tant de victimes innocentes ?
  Lorsqu’il fut apprĂ©hendĂ© et que la vĂ©ritĂ© Ă©clata, tout le monde ne parlait plus que de ça. Un tel disait : « mon Dieu ! Pourquoi toutes ces victimes ? Comment peut-on en arriver lĂ  ? » Un autre disait : « pour moi, il n’aimait pas les femmes. Qu’on ne vienne pas me dire le contraire ! »
  Partout, dans les lieux publics, jusque dans les rues, tout le monde y allait de ses commentaires. Mais personne n’avait de rĂ©ponses Ă  toutes les questions qu’ils pouvaient se poser. Aujourd’hui encore, je pourrais vous raconter l’affaire dans ses moindres dĂ©tails, que je fusse prĂ©sent ou non sur les lieux, puisque j’étais chargĂ© de l’enquĂŞte et que j’avais accès Ă  tous les tĂ©moignages. Mais je serais incapable de vous expliquer comment on peut arriver Ă  une telle folie meurtrière. Ce n’était pas mon rĂ´le. Moi, je savais seulement que je devais l’arrĂŞter. J’en avais fait la promesse et je l’ai tenue.
  Pendant toute mon enquĂŞte, je me demandais quel visage pouvait avoir un ĂŞtre capable de tels crimes monstrueux. Je me souviens de la rĂ©ponse qu’avait donnĂ©e un spĂ©cialiste des tueurs en sĂ©rie Ă  un journaliste qui lui avait posĂ© la question : si c’était Ă©crit sur leur visage qu’ils sont des assassins, ce serait beaucoup plus facile pour la police de les arrĂŞter. Rien n’était plus vrai. Ils ressemblent Ă  monsieur tout le monde.
  Mais laissez-moi vous raconter toute l’histoire.
 
  Bien qu’ayant menĂ© l’enquĂŞte jusqu’à son terme, la difficultĂ© serait de situer avec prĂ©cision quel jour ont eu lieu les premiers Ă©vènements qui germaient sournoisement quelque part et me prĂ©destinaient un jour Ă  m’embarquer dans cette terrible affaire. Pourtant, il faut bien situer le dĂ©but d’une histoire quelque part. Je laissai mon esprit vagabonder et me retrouvai propulsĂ© en juillet 2015, un soir oĂą je rentrais chez moi pour retrouver ma petite famille. 
  La seule raison qui me pousse Ă  me replonger dans cette pĂ©riode trouble est que ma femme, Linda, Ă  ce moment-lĂ , Ă©tait encore de ce monde. Et je serais prĂŞt Ă  retourner tous les jours en enfer pour la revoir.

  Elle me manque tellement.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

Hors ligne marie08

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Re : Le serment de Angelo Casilli
« Réponse #1 le: dim. 26/03/2023 Ă  15:53 »
« Le serment » est le troisième roman de Angelo Casilli que je lis et je n’ai pas été déçue. Une fois de plus, l’auteur a placé dans son roman tous les éléments d’un excellent thriller. Très vite, j’ai été captivé par une intrigue aux rebondissements multiples et au suspense magistralement distillé au fil des pages. Le tout servi par la plume efficace, agréable et fluide de Angelo.

Dans ce dernier opus, qui se déroule un peu plus d’un an avant les terribles événements relatés dans « Le tueur invisible », nous retrouvons le commissaire Jack Lewis et sa fille, faisons connaissance avec sa femme et de deux de ses amis, des copains d’enfance, dont l’un est gendarme et l’autre vigile.

L’histoire : prenez un serial killer, surnommé l’étrangleur aux foulards par les médias, parce qu’il signe ses crimes en laissant sur ses victimes le foulard qui a servi à les tuer, mettez-le dans la même ville que Jack Lewis, confiez-lui alors l’affaire, et la chasse à l’homme commence.
Mais je n’en dirais pas plus pour ne rien spoiler.

Si vous aimez les thrillers où l’intrigue jongle avec rebondissement, suspense et émotion, ce roman est pour vous.
Quant Ă  moi, je remercie Angelo Casilli pour m’avoir fait passer un excellent moment de lecture. 

https://www.amazon.fr/serment-Angelo-Casilli/dp/2956232126/ref=sr_1_1?crid=22DSH6T989IV8&keywords=le+serment+angelo+casilli&qid=1679837823&sprefix=le+serment+%2Caps%2C915&sr=8-1