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Auteur Sujet: Pardonne à la vie de Marjorie Levasseur  (Lu 6555 fois)

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Pardonne à la vie de Marjorie Levasseur
« le: jeu. 17/12/2020 à 18:00 »
Pardonne à la vie de Marjorie Levasseur

— Prologue —
Quelle que soit l’issue de cette opération, le visage souriant de mon père sera l’image qui restera gravée à jamais dans ma mémoire. Cet air serein et confiant qu’il m’offre juste avant qu’il ne disparaisse derrière les deux portes coupe-feu menant au bloc opératoire sera son plus beau cadeau... peut-être le dernier.
On va lui greffer un cœur tout neuf, un cœur censé lui donner un second souffle, une nouvelle vie. Il s’agira sans doute de quelques années supplémentaires, une décennie, tout au plus, mais tout est bon à prendre, pour lui comme pour moi. Nous avons perdu beaucoup de temps. Dix ans nous permettraient sinon de le rattraper, au moins de le passer ensemble.
Le risque de rejet n’est pas exclu. L’intervention peut aussi tout simplement échouer, mais j’ai envie d’y croire. J’ai BESOIN d’y croire. Je suis un fils. Je suis un homme, mais un homme qui requiert encore la présence de son père, parce qu’il m’a terriblement manqué pendant ces dix dernières années.
« Je t’aime, Papa. Accroche-toi, s’il te plaît... »
Extrait du manuscrit de Matthias Lacroix : « Si la vie tient ses promesses »


— Chapitre 1 —

Chaque fois qu’Isa relisait ce passage du manuscrit, elle sentait l’émotion la gagner. Des frissons la parcouraient et des larmes s’invitaient pour lui brouiller la vue. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’une part de ce récit, même s’il était de toute évidence romancé, ne relevait pas que de la fiction. L’intensité des sentiments du narrateur semblait beaucoup trop réelle pour avoir été seulement imaginée, et cela conférait encore plus de poids aux mots et à tout ce qu’ils revêtaient. L’auteur paraissait bien connaître ce tourment qu’est la peur de la perte d’un être cher. Sa sensibilité propre transparaissait à chaque page. Isa aurait donné n’importe quoi pour rencontrer cet homme en chair et en os et lui avouer combien cette histoire qu’il avait écrite la touchait au plus profond d’elle-même. Malheureusement ce Matthias Lacroix était aussi insaisissable qu’une ombre, impossible de le joindre ne serait-ce que par téléphone.
Depuis que le manuscrit avait atterri entre ses mains, elle ne cessait d’y penser. Il avait d’ailleurs séduit tous ceux qui l’avaient lu à l’Escapade littéraire, la maison d’édition dans laquelle elle travaillait depuis trois ans. Elle croyait dur comme fer au futur succès de cette histoire. Mais pour que celle-ci ait un jour la chance d’être connue du grand public, il fallait qu’elle soit publiée et disponible aux rayons des librairies. Un récit qui faisait autant l’unanimité au sein d’une même équipe, c’était assez rare dans le milieu, surtout pour un primo-romancier, alors « il n’était pas question qu’un potentiel contrat d’édition leur passe sous le nez ! », dixit Érick Schneider, son patron. Elle devait donc tout mettre en œuvre pour parvenir à entrer en contact avec Matthias Lacroix. Sa future promotion dépendait de la réussite de cette mission. Son supérieur lui avait même laissé entendre qu’elle pourrait être l’interlocutrice privilégiée de cet auteur en herbe si elle arrivait là où tout le monde avait jusqu’ici échoué.
Tout au long de ces trois années passées à travailler à l’Escapade littéraire, on lui avait octroyé de plus en plus de prérogatives. Son statut et son salaire s’étaient nettement améliorés et elle était pressentie pour le poste de responsable éditoriale d’une nouvelle collection qui allait bientôt être créée dans la maison d’édition, une collection dont la ligne éditoriale correspondrait parfaitement à l’essence du manuscrit de Matthias Lacroix. Isa était fière que ses compétences soient enfin reconnues à leur juste valeur. Elle n’avait pas ménagé ses efforts depuis qu’elle officiait ici, renonçant même à demander les congés auxquels elle avait droit, cette promotion serait donc sa récompense ultime. Une récompense qu’elle n’obtiendrait pas si ce monsieur Lacroix continuait à faire le mort en ne prenant pas ses appels et en ignorant les nombreux messages qu’elle lui avait laissés sur son répondeur.

Elle avait de plus en plus la certitude que pour atteindre son objectif, il fallait qu’elle aille plus loin, qu’elle sorte de son fonctionnement habituel et qu’elle rende directement visite à l’auteur, chez lui. Malheureusement, Chamonix se trouvait à des centaines de kilomètres de Paris. Il faudrait qu’on lui permette de s’absenter pour le rencontrer, ce qui n’était pas une mince affaire, même si ses journées de travail, ces derniers temps, étaient plutôt calmes. Isa se redressa soudain : une idée venait de germer dans son esprit. Et si tous ces congés non pris étaient la solution ?! Elle n’aurait sans doute pas besoin de plus d’une ou deux semaines après tout. Si ce Matthias Lacroix leur avait envoyé son manuscrit, c’était bien qu’il espérait une réponse, positive de préférence. Peut-être qu’elle avait joué jusqu’ici de malchance et l’avait appelé à chaque fois lorsqu’il n’était pas chez lui, c’était tout à fait possible... même si un peu tiré par les cheveux, il fallait bien l’avouer.
De plus, elle s’était renseignée et le chalet dans lequel vivait Matthias Lacroix proposait deux chambres d’hôtes. Il avait apparemment créé cette activité un an auparavant. Elle avait fureté sur le net en espérant glaner quelques informations supplémentaires sur cet homme mystérieux, mais son nom était vraisemblablement très courant, vu le nombre d’occurrences qu’elle avait trouvées. Impossible donc d’en connaître davantage sur cet énigmatique et talentueux auteur. Un petit séjour dans cette région dont elle était originaire lui ferait le plus grand bien, mais il restait encore un obstacle de taille : convaincre sa hiérarchie...

***

Essoufflée après avoir grimpé les quatre étages menant à son studio (elle ne se ferait décidément jamais à cette absence d’ascenseur), Isa laissa claquer la lourde porte blindée de son logement. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire extatique. On lui avait accordé cinq semaines ! C’était plus qu’elle n’avait espéré. L’intégralité de ses congés d’une année en une seule fois ! Elle n’avait pas intérêt à rater son coup ! Elle devrait se montrer très convaincante. Elle n’avait aucune idée de la personnalité de l’homme qu’elle allait rencontrer, mais quand on était capable de faire preuve d’autant de sensibilité dans ses écrits, on ne pouvait pas être mauvais, si ? L’Escapade littéraire avait effectué la réservation pour elle, les frais d’hébergement ne seraient donc pas à sa charge, les billets de train non plus, mais pour le reste, se restaurer par exemple, puisque le prix payé par sa maison d’édition n’incluait que les nuitées et les petits-déjeuners, elle devrait se débrouiller. ... Pas de quoi fouetter un chat. Isa Marquez était plutôt du genre à économiser parcimonieusement son argent durement gagné. Cela n’allait pas jusqu’à la pingrerie, non, elle aimait se faire plaisir de temps en temps et offrir des cadeaux à ses proches et amis, mais elle faisait attention à ses dépenses.

Elle habitait un studio de dix-neuf mètres carrés dans le Marais dont le loyer grevait déjà son salaire presque de moitié, mais pour rien au monde elle n’aurait renoncé à y vivre. C’était déjà une aubaine d’avoir réussi à coiffer au poteau tous ceux qui avaient eu des vues sur cette séduisante location située dans un des quartiers les plus prisés de Paris. Elle en était tombée amoureuse dès qu’elle l’avait vue. Sa grande pièce à vivre, lumineuse, dont le parquet était en chêne, les murs d’une blancheur immaculée et les poutres apparentes du plafond lui conféraient un cachet indéniable. Elle adorait s’installer le soir sur son canapé convertible pour lire pendant des heures, avec la voix envoûtante de Janis Joplin en fond sonore, à la lueur de cette petite lampe style rococo qu’elle avait dénichée dans une brocante. C’était son havre de paix, son home sweet home, et elle s’y sentait bien.
Elle allait le quitter pour quelques semaines, mais c’était pour la bonne cause. Heureusement, elle n’avait ni végétaux ni animal de compagnie, ce qui la laissait libre de ses mouvements et lui permettait de partir de temps en temps loin de Paris sans contrainte. Elle n’avait jamais eu la main verte et chaque fois qu’un ami commettait l’erreur de lui offrir une plante, celle-ci mourait dans les jours qui suivaient, Isa omettant systématiquement de l’arroser. Quant à un compagnon à quatre pattes, elle y avait tout simplement renoncé. Elle avait une peur bleue des chiens depuis qu’elle avait été mordue, enfant, par le molosse de son oncle paternel, et un chat n’aurait pas été heureux dans son petit studio, seul toute la journée en attendant son retour du travail.
Isa était actuellement célibataire et ses amis vivaient leur propre vie, elle ne manquerait donc à personne pendant cette courte absence... enfin, courte, elle espérait en tout cas qu’elle le soit. Elle croisait les doigts pour que cette rencontre et les négociations qui s’ensuivraient portent leurs fruits. On lui donnait une véritable chance en lui attribuant cette mission, elle devait se montrer digne de la confiance de ses supérieurs. Le week-end arrivait à grands pas, elle devait commencer à préparer son départ. En effet, Érick Schneider, enthousiaste, lui avait asséné qu’il fallait battre le fer tant qu’il était chaud et partir sans plus attendre. Si jamais Matthias Lacroix avait envoyé son manuscrit à d’autres maisons d’édition, ce qui était probablement le cas, ils ne devaient pas perdre une minute. Isa n’allait certainement pas le contredire !
Euphorique, elle commença à établir mentalement une liste de tout ce qui lui restait à faire avant son départ, à commencer par sa valise. Le printemps venait tout juste de pointer le bout de son nez, mais à Chamonix, cette jolie commune entourée par la montagne, les températures risquaient d’être beaucoup plus fraîches que dans la capitale. Il fallait donc qu’elle emporte quelques pulls bien chauds en prévision. Bien qu’originaire de la région Rhône-Alpes (devenue

aujourd’hui Auvergne-Rhône-Alpes), Isa n’avait jamais mis un pied en dehors de Lyon, où elle était née, et de Grenoble. La Haute-Savoie demeurait donc une terre encore inconnue pour elle.
Elle ressentait un curieux mélange d’impatience et d’appréhension. Elle avait tellement hâte de mettre un visage sur ces mots qui l’avaient tant touchée, et en même temps si peur d’être mal accueillie par cet homme qui semblait prendre un malin plaisir à jouer les fantômes. Isa soupira. D’ici quelques jours, elle serait fixée. Le voile serait enfin levé et le mystère Matthias Lacroix, éclairci.

— Chapitre 2 —

Sophie referma le carnet de réservation et le glissa dans le tiroir qui lui était dédié. Elle se félicita d’être passée dans l’entrée du chalet au bon moment. Si Matthias avait pris l’appel, l’employée de cette maison d’édition n’aurait jamais pu mettre les pieds ici. Lorsque le propriétaire des lieux avait appris que son père, avec la complicité de la jeune infirmière, avait fait parvenir son manuscrit à plusieurs éditeurs sans même l’en informer, il avait vu rouge. Elle qui l’avait toujours connu doux et posé, n’en était pas revenue. Elle se rappelait encore la virulence de ses mots.
« Mais de quoi je me mêle, bon sang ?! Ce texte est personnel, vous m’entendez : PERSONNEL ! Je n’avais absolument aucune envie de le rendre public. Comment avez-vous osé faire ça derrière mon dos ?! Surtout toi, Sophie, tu me déçois... »
La jeune femme avait pris ce dernier reproche comme une gifle. Cela l’avait blessée qu’il s’emporte ainsi contre elle alors que l’idée même venait de Philippe, le père de Matthias. Bien sûr, elle n’aurait sans doute pas dû accepter d’aider celui-ci, il était presque certain que son ami n’apprécierait que très peu cette façon de faire. Elle avait d’ailleurs tenté de lui faire entendre raison, mais quand elle avait compris que Philippe était bien décidé à aller jusqu’au bout et qu’il trouverait un moyen d’envoyer ce manuscrit, avec ou sans son aide, elle avait préféré capituler.
De manière générale, Sophie avait beaucoup de mal à dire non à son patient, parce que finalement, Philippe Lacroix était beaucoup plus que cela. Il avait toujours été comme un père pour elle depuis qu’elle était toute petite, le sien ayant démissionné de son rôle quand elle avait quatre ans. De deux ans son aîné, son frère, Julien, le meilleur ami de Matthias depuis le jardin d’enfants, était beaucoup trop jeune alors pour remplacer cette figure paternelle dont elle avait tant besoin et lui aussi, après tout, avait cherché à combler ce manque.
Refuser d’accorder ce service à Philippe avait été d’autant plus difficile que son état de santé, déclinant à vue d’œil, le rendait vulnérable et de plus en plus dépendant des autres, ce qu’il avait beaucoup de mal à accepter. Sophie, en tant qu’infirmière libérale, passait plusieurs fois par semaine chez les Lacroix, pour assurer le suivi et le traitement de son insuffisance rénale. Elle s’était spécialement formée à la dialyse péritonéalei dans ce but, même si Philippe gérait la chose de façon très autonome. Mais elle leur rendait visite également par amitié, parce qu’elle était très attachée à ces deux hommes qui, après une longue séparation, avaient fini par se retrouver un an auparavant.

— Sophie ? Tu es encore là ?
La voix de Matthias tira la jeune femme de ses réflexions. Son visage était dégoulinant de sueur, il venait sûrement d’interrompre sa séance intensive de sport quotidienne.
— Euh... oui, je... je cherche mes clés de voiture, bafouilla-t-elle, nerveuse.
Le jeune homme s’approcha lentement du bahut installé dans l’entrée pour accueillir les éventuels locataires des chambres d’hôtes et s’empara d’un trousseau qu’il lui tendit.
— Juste sous ton nez...
Sophie leva le visage vers lui et se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Elle ne savait décidément pas mentir. Elle lui offrit un sourire gêné.
— Oups, je crois que je commence à avoir de sérieux problèmes de vue, plaisanta-t-elle. Les yeux bleus de Matthias la scrutèrent d’un air inquisiteur.
— Le téléphone ne vient pas de sonner ? J’ai cru l’entendre quand j’étais au sous-sol...
— Oui, oui, effectivement, mais c’était juste du démarchage, rien d’intéressant, lâcha-t-elle, en évitant son regard.
La jeune femme s’empara de ses clés, récupéra le vanity case contenant son matériel de soins, qu’elle avait posé sur le meuble et se dirigea vers l’entrée en saluant rapidement son ami.
— Sophie, attends...
Elle se retourna, emplie d’appréhension. Est-ce qu’il savait qu’elle mentait ? Allait-il l’obliger à le regarder droit dans les yeux pour lui avouer la vérité ?
— Oui ? lâcha-t-elle d’une toute petite voix.
— Je... je suis désolé pour l’autre jour. Je n’aurais pas dû te parler comme ça. J’étais énervé... je sais que ce n’est pas une excuse, mais...
— C’est oublié, Matthias, ne t’inquiète pas.
— Tu vois, ce texte, c’est... enfin c’est vraiment quelque chose d’intime pour moi...
— Je comprends Matthou, mais c’est si beau, tu as tellement de talent ! Ton père et moi, on
ne pensait pas à mal, on n’a pas fait ça pour te blesser... Matthias soupira.

— Je sais, Sophie, mais vous vous doutiez bien que je finirais par l’apprendre et que ça n’allait pas me plaire, non ?
— Philippe se disait que tu n’osais simplement pas l’envoyer, que tu n’y croyais pas. Il a juste voulu te donner un petit coup de pouce.
— Je peux l’entendre... Mais à l’avenir, ne faites plus rien sans m’en parler avant, d’accord ? Et laissez tomber cette histoire de maison d’édition, le sujet est clos, OK ?
Prise de court, Sophie hocha vigoureusement la tête.
— Promis !
Mon Dieu, qu’est-ce que je viens de faire... pensa-t-elle.

***

Matthias continua de fixer la porte du chalet de longues secondes après le départ de Sophie. Quelque chose dans l’attitude de la sœur de son meilleur ami le troublait. Elle était partie comme si elle avait le diable aux trousses, comme si rester plus longtemps en sa compagnie la mettait mal à l’aise. De plus, il avait remarqué qu’elle avait scrupuleusement évité de le regarder dans les yeux.
Il abandonna sa contemplation de la porte pour se positionner derrière le meuble où elle s’était trouvée quelques minutes plus tôt. Rien ne semblait clocher, tout était en ordre, même le téléphone était bien en place. Matthias secoua la tête, se fustigeant pour la paranoïa dont il faisait preuve. Sophie lui avait promis de ne plus intervenir dans la lubie de son père, il n’avait aucune raison de ne pas la croire. Il avait en elle une confiance aveugle, égale à celle qu’il portait à Julien, son meilleur ami.
Chassant ses doutes d’un revers de main, il quitta l’entrée pour se rendre au sous-sol, bien décidé à poursuivre sa séance de cardio-training par un peu de levées de poids. Il était hors de question pour lui de faire preuve du moindre relâchement. Il ne voulait pas retomber dans ses travers et se laisser aller. Non, il devait continuer à s’astreindre à la discipline qui était la sienne depuis dix ans. C’était le prix à payer.

***

Sophie pénétra en trombe dans la petite maison qu’elle partageait avec son frère. Où était- il ? Il fallait absolument qu’elle lui parle. Elle avança dans le salon : aucune trace de lui. Il devait encore être cloîtré dans sa chambre à travailler sur le projet de logo que la mairie d’une ville voisine lui avait confié une semaine plus tôt.

Le logo d’une commune... Quel dommage de gâcher un talent pareil ! songea Sophie.
La jeune infirmière était sa plus fervente admiratrice. Julien avait créé sa microentreprise tout seul, avec juste le bac en poche. Tout ce qu’il savait du graphisme et des logiciels professionnels qui y étaient consacrés, il l’avait appris sur le tas. Mais se bourrer la tête avec des connaissances ne suffisait pas, Julien avait un vrai don. Entre ses mains, des tracés basiques devenaient de véritables œuvres d’art. Il était capable de créer des choses tellement plus grandioses qu’un simple logo !
— Mon Juju, tu es où ?
— Dans la chambre, ma Fifi !
Les lèvres de Sophie s’étirèrent en un sourire, creusant ses joues de deux adorables fossettes. Ils avaient beau avoir grandi, ils s’affublaient toujours de ces surnoms ridicules. Elle avait tellement de tendresse pour son frère aîné qui avait su, dès sa majorité, prendre soin d’elle et de leur mère. Il avait renoncé à des études supérieures pour chercher du travail et ne s’était lancé dans sa propre carrière de graphiste free-lance que lorsqu’elle-même avait eu son premier poste en sortant de l’Institut de Soins Infirmiers. Il avait toujours fait passer sa famille avant ses intérêts personnels.
Sans plus attendre, elle se dirigea d’un pas rapide jusqu’à l’antre de son frère et poussa la porte sans frapper... après tout, elle s’était déjà annoncée ! Elle fut accueillie en fanfare par Pixel, l’énorme Leonberger qu’ils avaient adopté quelques années plus tôt dans un refuge alors qu’il n’avait que quelques semaines. Le mastodonte vint lui réclamer affectueusement une caresse, ce dont Sophie s’affranchit avec plaisir. Julien était, comme à son habitude, assis confortablement dans un large fauteuil de bureau, face à deux écrans d’ordinateur et une tablette graphique dont il tenait fermement le stylo dans sa main gauche, gantée. Sophie se glissa derrière son frère, l’entoura de ses bras et lui claqua une bise sur la joue.
— Tu aurais une minute à accorder à ta petite sœur préférée ?
— En même temps, je n’en ai qu’une... répliqua-t-il, railleur, en faisant pivoter son siège pour lui faire face. Bon, qu’est-ce que tu as encore fait comme bêtise ?
Sophie roula des yeux ronds comme des billes.
— Comment tu le sais ?
— Quoi donc ?
— Que j’ai fait une bêtise, pardi !

Julien gloussa sans retenue.
— Je n’en savais rien ! ricana-t-il. Bon, vas-y, crache le morceau.
— J’ai fait une bourde avec Matthias...
— Encore ?! Mais tu les accumules ces derniers temps ! Philippe a inventé quoi cette fois-
ci ? Un appel à Macron pour qu’il remette la Légion d’honneur à notre bon vieux Matthou ? Sophie se mordit la lèvre inférieure en signe de nervosité.
— Non, là j’ai agi toute seule...
— Fifi... la gronda gentiment Julien.
— Je pensais que c’était une bonne idée ! Il raccrochait au nez des maisons d’édition et ne
donnait pas suite à leurs messages, alors quand l’Escapade littéraire a proposé d’envoyer quelqu’un sur place, je me suis dit...
— Attends, tu as fait quoi ?!
— J’ai enregistré une réservation pour une certaine Isa Marquez, elle arrive dans deux jours...
Julien posa les mains sur son visage et secoua la tête.
— Il va te tuer...
— C’est peu dire, surtout que je viens de lui promettre que je ne me mêlerais plus de tout ça. Oh, qu’est-ce que je vais faire, Juju ?!
— Assume ! lâcha son frère en lui tournant le dos pour se remettre au travail.
— Ah merci, tu m’aides beaucoup ! Il est beau l’esprit de famille ! ronchonna Sophie, les bras croisés sur sa poitrine.
"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé" (Voltaire)

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