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Il n'est jamais trop tard pour libérer les licornes de Mélodie Miller



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Il n’est jamais trop tard pour libérer les licornes


*
 
Amour et fantaisie vont de pair.
Marc Chagall

Je voudrais écrire comme je fais mes peintures, c’est-à-dire, comme la fantaisie me prend, comme la lune me dicte.
Paul Gauguin

Il est doux à tout âge de se laisser guider par la fantaisie.
Marcel Proust



1

Chère Manon, dans 20 ans
J’espère que tu vas bien et que tu es heureuse dans ta vie. J’ai 10 ans et je pense souvent à toi. As-tu toujours les cheveux longs et bouclés ? De quelle couleur est ta robe préférée ? La mienne est rose malabar. J’adore aussi les bonbons crocodile et les chamallows. Est-ce que tu dors encore avec Charlotte, la licorne ? Elle est trop gentille, elle comprend tout. Comment va ton chien ? Je suis sûre que tu as un chien parce que, moi, je ne pourrais pas vivre sans. Est-ce que tu habites en ville ou au bord de la mer ? Je rêve de pouvoir me baigner tous les jours, quand je serai grande. J’adore quand on part en vacances avec maman et Théo, faire du camping en Bretagne. Papa ne veut jamais venir, il dit qu’il n’aime pas camper. Et toi ? Où vas-tu en vacances ? Tu préfères le chaud ou le froid ? Le bleu ou le rose ? Est-ce que tu as appris à cuisiner ? Excuse-moi, c’est pas mon fort pour l’instant, mais je te promets de m’y mettre. Claire a dit qu’elle allait m’apprendre. Oh, je croise les doigts pour que tu sois toujours amie avec Claire ! Est-ce que tu es mariée ? Tu as des enfants ? Moi, je veux avoir un mari trop drôle, pas comme papa, mais autant que Pierre. Et aussi gentil et beau que lui. Je t’ai parlé de ses yeux couleur d’éléphant bleu et de son vélo tout rouillé qui nous emmène sur la lune ? Ah ! Peut-être que tu es mariée avec Pierre ? Je te le souhaite. Enfin, je nous le souhaite à toutes les deux. Ah ! Ah ! C’est trop drôle de parler avec toi ! J’aimerais qu’on ait des jumeaux. On les appellerait pareil, genre Jean et Jeanne ou Louis et Louise ou Gabriel et Gabrielle. Et on aurait un chien et puis deux lézards et deux poneys. Est-ce que tu as tout ça ? Des enfants et des animaux ? J’espère que tu as un travail qui te plait. Ça a l’air d’être trop difficile de trouver le bon. Maman n’est pas heureuse dans le sien. Elle travaille à la caisse, au Carrefour. Moi, j’aime bien jouer à la caissière avec Théo. Mais, en vrai, j’aimerais trop être exploratrice de l’espace ou marchande de bonbons dans un manège ou bien coiffeuse pour chien. Et toi, tu fais quoi ? C’est maman qui m’a proposé de t’écrire cette lettre. Elle dit qu’il faut toujours se rappeler d’être enfant. Ça a l’air d’être important pour elle.
Bon, je te laisse, Théo veut aller jouer dans le jardin. C’est notre journée des pirates. On part chercher le trésor enfoui.
Je t’embrasse.
Manon des étoiles (c’est comme ça que maman m’appelle).
P-S : si tu cherches le trésor, il est à côté de la balançoire. Mais c’est pas un vrai trésor, hein, juste une barrette dorée et des pièces en chocolat. Je te préviens pour que tu cherches pas pour rien.



2

PARIS, CHEZ MANON
4 AVRIL

Manon se frotte les yeux. Elle éteint le réveil et s’étire dans son lit. Il est 6 heures du matin, Paris s’éveille. Les klaxons des premiers livreurs troublent le silence de la nuit. Elle se lève en se massant les épaules, jette un bref coup d’œil par la fenêtre. Sous la lune dorée, la façade de l’Opéra Garnier brille de mille feux. Elle la regarde à peine. Le ciel est dégagé, ils pourront courir longtemps, c’est bien.
Elle enfile sa tenue de sport préparée la veille, pantalon et veste de running noirs, soigneusement pliés sur le dossier de sa chaise. Comme chaque matin, elle rejoint Julien, son coach, au jardin des Tuileries. Elle s’entraîne pour le marathon de Paris, en octobre. Elle n’a jamais manqué un seul entraînement. Elle se félicite mentalement. Elle se dit que son père sera fier d’elle. Il aime qu’elle soit sérieuse.     
De retour à la maison, sous la douche, elle planifie sa journée : finaliser le rapport financier, appeler l’expert-comptable, répondre aux mails et attraper le train de 20 heures pour la Normandie. Manon s’installe quinze jours chez sa grand-mère, pour les vacances. Elle pourra se reposer et continuer de travailler au calme, avec efficacité. Mamita lui préparera ses petits plats favoris. Et, le soir, elles jardineront ensemble. Tout est prévu et organisé depuis des semaines.
Tout… sauf ce texto de Susana, sa boss.
—   Manon, c’est une urgence !  Retrouve-moi à 13 heures, au Café de la Paix.

Manon se fige sur place. Elle déteste l’imprévu. Susana vient d’accoucher. Pourquoi l’invite-t-elle dans un lieu si chic ? Surtout en ce moment ? Avec la pandémie, les résultats de Stella sont catastrophiques. Une partie de l’équipe vient d’être licenciée.
Manon se laisse tomber sur son beau canapé en lin beige. Impossible de se voiler la face. C’est elle qui prépare les bilans mensuels. « Mon tour est venu », réalise-t-elle avec angoisse.
Créée par Jorge et Stella Perez, à Ibiza, dans les années 80, l’agence d’événementiel Franco-Espagnole a longtemps détrôné toutes les autres. Lancements de marques de luxe, organisation de réceptions privées, inaugurations d’hôtels d’exception, Stella conseillait tous les VIP. Mais le virus est passé par là, les clients ont coupé leurs budgets et l’agence, ses effectifs !
À 28 ans, après de brillantes études dans la meilleure école de commerce, l’avenir de Manon est tout tracé. Elle a effectué son premier stage chez Stella. Puis, rapidement, Susana lui a délégué des responsabilités stratégiques et financières.
—   Tu es la seule à manier les tableaux croisés Excel aussi vite ! Tu rassures les clients. Ils savent qu’avec toi, le budget sera respecté.
—   Merci Susana, on croit souvent que l’événementiel est un métier de créatif. Loin de là ! C’est surtout un gros travail d’organisation, de planification et de logistique.
—   Et pour ça, tu es la meilleure, ma chérie !

Manon a l’habitude. Pendant des années, après le départ de sa mère, elle a géré la maison, pour épauler son père.
« Que va-t-il se passer si Susana m’annonce aujourd’hui mon licenciement ? Et mon prêt étudiant que je n’ai pas fini de rembourser ? Et papa, sans emploi, la tête plongée dans ses collections de timbres ? »
Manon est pétrifiée. Cet appartement, en plein cœur de Paris, c’est tout ce qu’elle possède, et encore il ne lui appartient pas. Elle balaie du regard le salon aux larges fenêtres, la table basse en bois wengé chinée l’année dernière lorsque Susana l’a promue directrice financière, la collection de tableaux d’art contemporain acquise avec son premier bonus.
« Comment vais-je payer le loyer ? »
La table du petit déjeuner, dressée hier soir avant de se coucher, est prête, nappe repassée, céréales complètes, lait d’amande, jus de fruit et thé vert sencha bio.
« Je me contenterai d’un expresso, ça m’a coupé l’appétit ! »
Encore sous le choc, Manon va se brosser les dents en retournant le sablier recommandé par son dentiste. Trois minutes réglementaires matin, midi et soir.
Claire, sa meilleure amie, se moque souvent d’elle.
—   Sérieux, Manon ? Qui d’autre que toi utilise un sablier pour se brosser les dents ?
—   Tout le monde devrait ! C’est important la discipline.
—   On croirait entendre Mike Horn. Sauf que lui, il est drôle ! Manon, où est partie ta folie ?
—   Tu m’ennuies, ma Clarinette. J’ai grandi, c’est tout !

Pendant que le sable s’écoule, ses pensées défilent. Jusqu’à ce dernier dîner tous ensemble : papa, maman, Théo et elle. Manon se souvient à peine de sa vie d’avant. Avant que sa mère ne foute tout en l’air ! Elle refuse d’y songer, repose le sablier et se dirige vers le dressing. Ses vêtements y sont impeccablement rangés par fonction : tailleurs de travail, affaires de sport, le tout dans des tons beige, brun et noir.
Elle pose un masque sans rinçage sur ses cheveux bouclés, dix minutes, tous les quinze jours. La seule solution pour les garder en bonne santé. Puis elle les relève en chignon serré, les yeux perdus dans le vide.
« J’espérais tellement ce moment au calme avec Mamita. Que vais-je devenir ? »
En refermant la porte derrière elle, Manon contemple son nid douillet, les cadres disposés selon leur taille, les plantes vertes nourries d’un engrais biologique une fois par semaine, la moquette d’un blanc immaculé, les bocaux bien ordonnées dans la cuisine fonctionnelle. Sur le tableau noir dans l’entrée, le jour de son emménagement, elle a écrit en lettres blanches « Ici tout n’est qu’ordre, calme et sérénité ».
La tête encore dans ses pensées, Manon s’engouffre dans l’ascenseur et se retrouve, nez à nez, avec Martha, la gardienne.
—   Vous êtes drôlement jolie, ce matin, mam’zelle Manon. Quelle élégance, ce long manteau !

Manon s’observe dans le miroir et répond, les lèvres pincées. 
—   C’est gentil, Martha. En vrai, j’ai l’air d’un fantôme. Regardez comme je suis pâle.

Martha hausse les épaules et secoue la tête.
—   C’est forcément pâle les fantômes ! Vous êtes trop dure avec vous. J’aurais rêvé d’avoir ces longs cheveux soyeux. Et des yeux verts aussi magnifiques. Vous êtes fine, toujours bien habillée, comme cette actrice américaine. Allez, souriez, illuminez-moi ce doux visage.

« Ma gardienne, je l’adore ! Mais je vais lui racheter des lunettes ! » se dit Manon, en poussant la porte de son immeuble.


3

PARIS, CAFÉ DE LA PAIX
4 AVRIL

Manon est venue à pied depuis chez elle. Elle a ruminé tout le long du trajet, en stressant par avance. Elle sait que Susana n’a pas le choix, elle ne lui en voudra même pas. C’est la vie, c’est comme ça. Elle entend son père lui rabâcher « Si tu crois que tout est facile, ma fille. Quand j’avais ton âge, je travaillais aux champs, arrête de te plaindre ».
Avec appréhension, elle pousse la porte du Café de la Paix et passe le lourd rideau de velours rouge. Elle pénètre instantanément dans un univers feutré et luxueux, couleurs chatoyantes, fauteuils profonds et lustres de cristal. « Pourquoi Susana m’a-t-elle invitée ici ? »
—   Holà ! Manon, s’exclame Susana, depuis le fond de la salle.

Franco-espagnole, Susana dirige la filiale France de Stella depuis plus de vingt ans. C’est une grande brune aux cheveux courts, très expansive, souriante et volubile, vêtue de blanc, été comme hiver. « Rappelle-toi, Chiquita, j’ai commencé à Saint-Tropez avec les soirées blanches d’Eddy Barclay, il m’a appris la nuit ! Ah ! C’était une autre époque ! ».
Juchée sur des talons vertigineux, Susana s’est levée pour accueillir Manon. Pandémie ou pas, masque ou pas, elle l’enlace et dépose un baiser vigoureux sur ses joues.
—   Cómo estás querida , ce matin ?

Manon recule d’un pas.
—   Hum, joker, que se passe-t-il ? Pourquoi m’as-tu invitée ici ? Et pourquoi cette urgence ?

Susana l’attrape par la main et lui fait signe de s’assoir face à elle. La table est décorée d’un bouquet de roses, les couverts en argent sont disposés le long des assiettes en porcelaine. Susana a commandé ses apéritifs préférés, des gougères au fromage.
—   Parce que tu le mérites, Manon. Sans toi, l’agence ne se serait jamais autant développée et structurée. Je voulais te dire à quel point j’ai été heureuse de travailler avec toi.

« Voilà, c’est bien ce que je pensais, c’est fini ! Comment vais-je l’annoncer à papa et mamita, tous deux si fiers de ma réussite ? »

—   Tiens, ma chérie, regarde la carte, ajoute Susana, et choisis ce qui te fait plaisir. J’ai envie que nous passions un super déjeuner !

Manon soupire et lève les yeux au ciel.
—   Je n’ai pas du tout le cœur à ça ! Susana, si tu as quelque chose à m’annoncer, vas-y ! Je sais que les chiffres sont terribles. J’ai compris que tu voulais te séparer de moi, j’aimerais autant qu’on en parle maintenant, plutôt que de continuer à me tordre les boyaux.

Susana repose le menu et fixe Manon, l’air surpris.
—   C’est ce que tu penses ?
—   Bien sûr, sinon pourquoi m’inviterais-tu dans un tel endroit alors que j’étais censée partir en congés et télétravailler en Normandie. C’est moi qui prépare les rapports financiers, je sais très bien ce qu’il en est.
—   Tu veux vraiment qu’on discute avant de déjeuner ? insiste Susana.

Manon ne répond pas tout de suite, saisit ses couverts et les arrange parfaitement symétriquement autour de son assiette.
—   Oui, je préfère, finit-elle par acquiescer.

Susana l’observe du coin de l’œil en souriant :
—   C’est bon ? Tu as terminé de tout réorganiser ? Et arrête de nettoyer ce verre avec ta serviette ! Ma chérie, tu fais ça tout le temps. On est au Café de la Paix, tu vois ? C’est propre ici !

Manon bougonne, le visage fermé. 
—   Voilà, maintenant tu te moques !
—   Non, ne change pas, je t’aime comme ça. Bon, tu t’en doutes, j’ai quelque chose à t’annoncer, mais je ne sais pas comment tu vas le prendre.

Manon inspire, fait le vide dans sa tête. « Ne penser à rien. Ni à l’appartement ni à mon emprunt… à rien ! »
—   Dis toujours, je suis prête et je comprendrai !

Susana saisit sa besace, une énorme chose en toile orange délavée, qu’elle trimballe depuis des temps préhistoriques. Elle en sort son ordinateur portable, un rouge à lèvres, une boite de tampons, deux tétines, un gros trousseau de clés, des cachets de Doliprane et trois masques usagés avant d’attraper enfin une grande enveloppe.
—   Ah voilà ! Tiens, c’est pour toi.
—   Susana, je sais ce que je vais trouver dans cette enveloppe et j’ai eu le temps d’y penser, dit Manon, en répétant le discours préparé sur le chemin.

Susana se frotte le menton, d’un air grave.
—   Ah ?
—   Je voulais te remercier de ta confiance. Tu as cru en moi, tu m’as donné du travail et des responsabilités. Tu as toujours agi comme une mère. Et quoi qu’il y ait dans cette enveloppe, je me doute que tu ne le fais pas de gaieté de cœur, continue-t-elle, les yeux embués.

Susana secoue la tête.
—   Mais qu’est-ce que tu t’imagines ? Regarde, chiquita !

Manon a les mains moites, ouvre l’enveloppe et en sort…

Un billet d’avion Paris-Ibiza, pour dans trois jours ! Ainsi qu’une adresse notée au stylo plume baveux, à l’encre mauve, de l’écriture toute en boucles de Susana. Finca Stella, Calle Isodoro 8, San Rafael, Ibiza.

Manon reste bouche bée.
—   Alors là ? Je ne comprends rien !

Susana verse de l’eau dans leurs verres. Elle la regarde avec tendresse.
—   Manon, je te revois à tes débuts à l’agence : une petite stagiaire réservée, mais déterminée et efficace. Un curieux mélange de Blanche Neige aux longs cheveux bruns, souriante, organisée et de Mike Horn ! Enjouée et disciplinée !  Rapide et concentrée !
—   Oh ! Claire dit aussi que je lui ressemble.

Susana la taquine, en tapotant sa main sur la table.
—   Ton côté suisse, peut-être ? Bref, tu t’es vite intégrée dans l’équipe. Tu as compris le fonctionnement de Stella. Tu as réussi à décrypter nos chiffres et, en l’espace de quelques mois, à améliorer nos performances. C’est vrai, tu as raison, je ne vais rien te cacher, la situation actuelle de l’agence est épouvantable. Nous sommes au bord de la faillite. Jorge a fixé un dernier ultimatum ce matin. Nous avons trois semaines pour redresser la barre ou…

Manon lève les sourcils.
—   Ou quoi ?
—   Ou l’agence fermera définitivement. Il dit qu’il est vieux et qu’il n’a plus l’âge de s’ennuyer avec tout ça. S’il n’y avait pas Arturo, il aurait déjà mis la clé sous la porte.
—   Arturo, ce gros macho colérique ?

Susana s’esclaffe. Les autres clients se retournent. Elle s’en fiche et continue, sans les regarder, droit dans les yeux de Manon.
—   Oui, celui-là, qui est aussi son fils unique, rappelle-toi… Bref, Jorge exige une stratégie de relance, la dernière chance de Stella. Il aurait voulu que je me rende à Ibiza, au siège, pour travailler avec les équipes. Mais tu sais très bien qu’avec Luc et les jumeaux de trois semaines, c’est impossible.

« Oui, je m’en doute. » Susana est mariée depuis des années à Luc. Il peint, il dessine, il écrivaille, il exerce sa créativité, dit-il. Au final, c’est elle qui fait bouillir la marmite. Et, depuis l’arrivée des enfants, après des années de FIV ratées, Susana est à fond tout le temps. Luc est adorable, super sexy, mais c’est un grand enfant. À 43 ans, Susana est l’homme, la femme, la maman, la super organisatrice, la directrice générale de Stella… d’où peut-être l’imposante besace orange !

—   Manon, cariña guapa , tu es la seule à pouvoir redresser l’agence à mes côtés. Je suis désolée de t’en informer au dernier moment, je sais que tu avais prévu tes vacances auprès de ta grand-mère. Je lui enverrai des fleurs pour m’excuser de t’enlever. Ma chérie, j’espère que tu accepteras cette proposition. Bien sûr, tu seras rémunérée en conséquence et tous tes frais seront pris en charge. Tu auras besoin de quelques jours pour comprendre la situation et mettre en place la nouvelle orientation. Je t’aiderai à distance. J’ai prévu que tu t’installes à Ibiza au plus vite. D’où ce départ, dans trois jours. Et, au vu des finances de Stella, Jorge te logera à la Finca Stella plutôt qu’à l’hôtel pour éviter les dépenses.
—   La Finca Stella ?  Tu veux dire la villa où vit son fils ?

Susana acquiesce, l’air gêné.
—   Oui et…

Manon s’impatiente.
—   Et quoi ? Il y a encore une surprise ?
—   Hum… Arturo ne vit pas seul. Jorge a mis la finca en colocation. Je crois qu’il y a aussi une ou deux autres personnes.

Manon bondit sur sa chaise.
—   Tu plaisantes ?
—   Non, mais ça va aller.
—   Moi, Arturo et deux inconnus dans la villa de Jorge ? Et tout le travail qui m’attend ? 

Susana hoche la tête.
—   Sí, Manon !
—   Je vais devoir habiter avec Arturo, le gars le plus imbu de sa personne ?
—   Oui, ma chérie, et travailler avec lui ! C’est aussi le responsable marketing de la filiale espagnole et, malgré son caractère de cochon, il a quand même réussi à garder quelques clients.
—   Mais il est lourd et prétentieux ! En plus, il me déteste ! Il prend toutes les femmes pour des connes ! Bonjour le cadeau !

Susana lui adresse un sourire rassurant.
—   Ma chérie, l’ordre émane de Jorge. Il nous fait confiance. Je compte sur toi pour travailler en bonne intelligence avec Arturo. Je sais que tu y parviendras et tu sauras le faire évoluer.
—   Tu sais ou tu espères ?

Susana lui répond dans un murmure.
—   Los dos, cariña.

Manon repose sa cuillère qu’elle triturait nerveusement depuis le début.
—   Susana, j’ai besoin de prendre l’air ! Je vais sortir deux minutes !
—   Bien sûr, cariña, va !

Manon file sur le trottoir, envoie un texto à Claire.

Manon
Tu ne devineras jamais, Clarinette ! Ce matin, je pensais que Susana allait me virer et, en fait, elle m’envoie à Ibiza pour remettre l’agence sur pied. Je vais devoir habiter chez l’abominable Arturo parce que l’agence n’a plus les moyens de payer un hôtel.

Claire répond de suite. Elle est en télétravail depuis des mois et n’en peut plus. Toute distraction est la bienvenue.

Claire
Mais c’est ouf, Manon ! Comment j’aimerais trop être à ta place ! T’imagines Ibiza à cette période ? Quel pied ! Tu vas t’éclater !
Manon
Tu rigoles ou quoi ? Je dois pondre la stratégie de la boîte et trouver l’idée brillante qui va permettre de sauver les emplois. Tu t’imagines la pression que j’ai sur les épaules ?
Claire
T’inquiète ! Je sais que tu vas y arriver ! T’as toujours été la meilleure ! Tu pars quand ?
Manon
Dans trois jours !
Claire
Viens dîner ce soir, si tu veux. On en parlera. Surtout, accepte l’offre de Susana.
Manon
De toute façon, j’ai pas le choix !
Claire
19 h à la maison, je te prépare ta tarte au chocolat préférée !

Manon respire un grand coup. Et rejoint Susana à l’intérieur. Celle-ci la dévisage avec attention, inquiète de sa réponse.
—   Alors, ma chérie, tu te sens mieux ? C’est bon ?

Manon tapote sur la table. Elle hésite encore, même si, dans le fond, elle sait déjà que sa décision est prise. C’est une mission importante pour l’entreprise et sa boss lui fait confiance. Mamita comprendra. Elle ira la voir au retour. Elle répond, agacée. 
—   Franchement, Susana, je me demande si j’aurais pas préféré que tu me renvoies ! Mais je vais le faire, je vais aller à Ibiza et je vais essayer de remettre Stella sur pied, compte sur moi !
—   Hay, maravilloso, cariña   !

Sur ce, Susana se lève avec fracas et improvise une petite danse de la joie autour de Manon, consternée.

« Dans quelle galère me suis-je embarquée ? »


4

PARIS, CHEZ CLAIRE
4 AVRIL, 19 H

Ce soir, il pleut des cordes. Heureusement, Claire a tout prévu pour remonter le moral de sa meilleure amie ! Lorsque celle-ci sort du métro à Bastille, elle l’y attend déjà, abritée sous un grand parapluie jaune et rose à motifs licornes. 

—   Tadam ! Devine qui est là ? dit-elle en surgissant sous ses yeux, les doigts levés en V.

Pour l’occasion, Claire a enfilé sur son imperméable, un t-shirt I Love Ibiza, souvenir XXL d’un week-end torride avec l’un de ses date Tinder, basketteur. Ses cheveux roux ondulent dans son cou et retombent en boucles le long de son visage poupin.

Claire a le sourire expansif et généreux. Même de loin, il se devine. Et son rire de gorge enveloppant entraîne tout sur son passage. Personne ne résiste à son enthousiasme pétillant, Manon, la première ! Claire, c’est un petit bonbon d’à peine 1,55 mètre, une perle d’amie, une douceur ronde et sensuelle qui collectionne les histoires d’amour.

Si l’on devait attribuer la palme du cœur d’artichaut, c’est elle qui gagnerait haut la main. Claire aime aussi vite qu’elle désaime. Sa passion n’a d’égale que sa lassitude. Il n’est pas venu le prince charmant qui saura l’enlever. Elle s’en fiche. Claire a l’amour joyeux et léger !

Elle attrape Manon par la main, la fait virevolter autour d’elle en chantant dans la rue « Trop cool, ma copine part bosser à Ibiza » et l’embrasse sous son parapluie.

—   Arrête, Clarinette, on a l’air de quoi ?

Claire rit sous le grand parapluie.
—   De deux filles heureuses !

Manon bougonne et fait la moue.
—   Parle pour toi ! Parce que moi, la perspective de travailler trois semaines avec un dingo et vivre en groupe m’enchante moyen !
—   Chuuuut ! Tout se passera bien. On va à la maison, t’es d’accord ? Les autres sont sortis. On sera toutes les deux.

Claire vit dans une coloc bruyante, sur une péniche, à Bastille. Elle aurait rêvé que Manon s’installe avec elle, mais son amie préfère sa tranquillité. En plus, les colocs sont tous artistes, musiciens, comédiens et c’est toujours la foire ! Claire adore, elle dit que ça fait pétiller la vie !

Claire est illustratrice de livres jeunesse. Manon et elle se sont rencontrées à l’école primaire, lors d’un exposé à préparer sur le Japon. Pour l’occasion, Claire avait appris dix mots japonais, pour démarrer l’exposé dans la langue du pays, sous l’œil médusé de l’institutrice et des autres élèves. Elle avait tout de suite fait rire Manon. D’autant plus quand elle lui avait donné leur signification ! Que des gros mots ! À huit ans, ça impressionne !

À l’époque, la mère de Manon et son frère, Théo, vivaient encore à la maison et c’était un joyeux capharnaüm. Claire, ça lui avait vite plu ! Chez elle, c’était plutôt strict. Elle a toujours adoré la maman de Manon, même après…

Claire la presse, sautant, guillerette, dans les flaques avec ses bottes en caoutchouc jaunes.
—   Bon, Manon, qu’est-ce que tu fiches ? Tu marches à deux à l’heure. T’inquiète, c’est juste un peu de pluie, tes jolies chaussures ne vont pas se salir pour si peu ! Et, bientôt, tu seras sous le soleil ! La chance !
—   Hummm, on verra, râle Manon.

Elles traversent la place de la Bastille, continuent sur le boulevard Bourdon et pénètrent par une grille en fer sécurisée, sur le port de l’Arsenal, qui accueille toute l’année plus de 200 bateaux. Viva Bella, la péniche sur laquelle vit Claire, fait plus de 25 mètres de long. C’est la plus imposante du bassin, à l’extrémité gauche, côté Bastille.

C’est vrai, le cadre est agréable. « Rends-toi compte, habiter sur l’eau, dans un lieu entouré de jardins, c’est comme avoir l’impression d’être en vacances toute l’année », a dit Claire lorsqu’elle a emménagé, il y a deux ans.

Peut-être, mais quel souk à l’intérieur du bateau ! Pourtant, la péniche est spacieuse et dispose de quatre chambres individuelles, bien agencées. Mais chacun y vit à la cool, laissant traîner ses affaires n’importe où. Sur le grand canapé, les coussins bleus alternent avec des plaids usés, en laine jaune effilochée et du linge qui attend probablement d’être rangé. Partout, des mugs, des cendriers pleins. Ici, une guitare, là un livre ouvert et corné.

Sans y prêter attention, Claire s’empare des affaires de Manon, les jette sur le bar, lui propose un verre d’eau du robinet, se sèche les cheveux avec le torchon de la cuisine, saisit un paquet entamé de chips et s’installe sur le sol, dans l’un des poufs ronds en tissu bariolé.

—   Alors, raconte en détail ! commence-t-elle tout en proposant quelques apéritifs. Je veux tout savoir.

Manon lui relate le déjeuner avec Susana, l’enjeu et le timing de la mission, les objectifs fixés par Jorge et son futur cadre de vie.

—   T’as des photos de la villa ? demande Claire. Elle est folle, paraît-il. Le proprio y organisait des fêtes sublimes, non ?

Manon hoche la tête.
—   Oui, je crois. Je ne connais pas. J’ai toujours séjourné en ville pour assister aux réunions commerciales, au bureau. Susana dit qu’elle a été redécorée pendant le premier confinement, lorsqu’Arturo y a emménagé.

Claire la dévisage, curieuse. 
—   Et le Arturo ? Un bon coup ?
—   T’es folle ou quoi ? Ce type est détestable.
—   Oui, mais…

Manon se lève et attrape son verre.
—   Mais, il n’y a pas de, mais. J’y vais pour bosser, trouver l’idée de génie pour redresser la boite et je rentre. Encore va-t-il falloir la trouver, l’idée ! En ce moment, je suis à sec niveau inspiration. À force de télétravailler, je tourne en rond dans ma tête et mon inspiration aussi.
—   C’est normal ! Tu te mets trop la pression.
—   C’est parce que j’en ai !
—   Oui, mais t’es pas toujours obligée d’être parfaite. Tu peux laisser aller parfois… te donner du temps libre, rêvasser…

Manon lève les yeux au ciel.
—   Mais j’ai pas le temps de rêvasser !
—   T’en as pas ou tu le prends pas ?
—   Clarinette, on ne va pas repartir sur ce sujet, là maintenant, alors que j’ai juste besoin de réconfort !

Claire lui tapote la main.
—   Désolée, ma choute, je dis n’importe quoi. Allez, viens, je t’ai préparé la quiche à la courgette que tu aimes. Et la tarte au chocolat croustillant, comme ta mère faisait pour les anniversaires.

Manon se redresse brusquement sur le pouf. Claire a touché un point sensible. Et il n’est pas question de se laisser embarquer sur ce sujet. Elles en ont déjà parlé mille fois.
—   Stop !
—   Attends Nounette, j’ai quand même le droit de dire que la tarte de ta mère était incroyable ! Peut-être que c’est grâce à elle qu’on est devenues copines et que je passais mon temps chez toi !

Manon secoue la tête.
—   Oui, mais…
—   Oui, mais rien ! Ton père était d’un ennui mortel. Ta mère flétrissait avec lui.
—   Clarinette, arrête, je connais ton discours.

Claire se rapproche d’elle et lui tend le plat, les assiettes et des couverts. Elle sait que cela n’avance à rien de continuer la discussion. Manon est si rigide, parfois. Elle ne souhaite pas la brusquer plus avant son départ.   
—   OK, ma puce. Tiens, sers-toi. Je peux mettre un peu de musique ?

Manon répond, boudeuse.
—   Un peu plus tard, si tu veux. Ça t’ennuie si on reste au calme pour l’instant ?
—   Mais non. Allez, mange et viens me faire un gros câlin.

Sur ce, Manon dévore le dîner préparé par Claire. Trop perturbée par l’annonce de Susana, elle a à peine touché à ses plats à midi. Elle lui raconte.
—   Franchement, c’était bizarre cette discussion. J’étais persuadée qu’elle me tendait ma lettre de licenciement et, à l’intérieur, je découvre ce billet d’avion.

Claire bat des mains.
—   Canon !

Manon continue d’une toute petite voix, inquiète.
—   Clarinette, j’ai peur de ne pas y arriver. Et si ça se passe mal ? Et si je ne trouve pas de solution ? Et si la boite s’écroule à cause de moi ?

Claire se lève et tourne autour d’elle en riant. La péniche résonne de son enthousiasme. Elle encourage Manon.   
—   Oh ! Oh ! La boite s’écroule déjà ! Elle t’a pas attendu pour chuter ! Donc, toi tu mets juste ta cape de wonderwoman et tu y vas sans crainte ! Et surtout, surtout, tu laisses libre cours à tes idées. « Liberté licorne », tu te souviens ?

« Liberté licorne »… Oh, ça remonte à des siècles ! C’est une expression qu’elles utilisaient avant, quand elles étaient petites. Ça voulait dire « Lâche-toi, fais tout ce qui te passe par la tête, chante, danse, colorie, cours, saute, mets-toi au piano, ris, pleure… ».

« Liberté licorne », c’était un signal, lorsque l’une d’entre elles devenait trop sérieuse. Comme un mot de passe, un talisman magique, la clé d’une serrure rouillée de conte de fées.

« Liberté licorne », ça voulait dire « Tu peux tout faire ». Manon était très forte à ce jeu. Elle pouvait inventer une histoire en un claquement de doigts, se déguiser en n’importe quoi sans réfléchir, mimer la plus difficile des cartes au Time’s Up !

Sa maman aussi était très forte… Mais cela fait bien longtemps que Manon n’a pas libéré de licorne ! Depuis le jour où sa mère est partie avec Théo… Le dimanche d’après, elle a repeint sa chambre en beige, remisé ses jouets dans un coffre à la cave, relevé ses cheveux en chignon et jeté ses robes à fleurs. Alors les licornes ! Elle n’y croit plus ! Elle ne sait même plus où elles sont ! Et, en vrai, de toute façon, les licornes, ça n’existe pas !

Pendant qu’elle était perdue dans ses pensées, Claire n’a pas arrêté de parler. 
—   Manon, tu m’écoutes ? Je suis sérieuse maintenant. Pour y arriver, tu vas devoir cesser de tout contrôler et utiliser tes deux cerveaux. Le droit et le gauche ! Tu te rappelles, je t’ai déjà expliqué. Pour l’instant, tu es à fond sur le gauche, la raison, la logique, les chiffres. Et tu t’en sors bien. Mais là, tu vas devoir libérer le cerveau droit, la créativité, l’intuition, l’imagination. Tu vas devoir ouvrir tes chakras, ma copine…

Manon s’est renfrognée. Si Claire se figure que c’est une partie de plaisir, cette mission ! Elle l’interrompt. 
—   OK ! Ça, c’est ton truc. Moi, tout ce que je vois, c’est que je vais me retrouver enfermée avec ce gros macho d’Arturo et deux autres colocataires, en Espagne, avec des gens qui passent leur temps à faire la fiesta alors que j’avais prévu de travailler au calme chez mamita.

Claire hausse le ton et la secoue, comme elle seule peut le faire, depuis qu’elles sont petites, comme elle a continué toutes ces années après.                                 
—   Eh ! Oh ! Manon ! Tu crois pas que t’exagères ? Tu réalises combien de personnes rêveraient de s’envoler pour Ibiza ? Alors maintenant, tu rentres chez toi et tu prépares ta valise, tu sais les petites pochettes pour les culottes, les grandes pour les Tee-shirts ! Tu rajoutes quelques touches de couleurs dans tes vêtements et tu pars sans flipper !

Manon ouvre la bouche pour parler. Mais, avant même d’avoir pu dire un mot…
—   Je sais, t’as pas de couleur ! la coupe son amie.
—   C’était gratuit, ça !

Claire lève la main, pour continuer.
—   Ah oui, et trois derniers trucs parce que je peux me permettre de te les dire, comme on ne se reverra pas tout de suite.
—   Pas sûre d’avoir envie de t’écouter encore !
—   Alors, un, je t’aime ! À vie !
—   Moi aussi, Clarinette !
—   Deux, ton père est un emmerdeur fini, toujours de mauvaise humeur, toujours à râler, pas fun du tout ! Tu lui passes beaucoup trop de choses, je te l’ai déjà dit.

Manon se renfrogne, et ne trouve rien d’autre à ajouter, un peu bredouille que :
—   Oui, mais !
—   Y’a pas de, mais ! Trois, tu pars à Ibiza, Nounette, trois semaines au soleil dans une villa avec piscine. Est-ce que tu réalises bien la chance que tu as ? s’exclame Claire, tout en tourbillonnant autour de son amie.

En s’endormant, Manon a repensé à leur conversation…

Elle était anxieuse, mais excitée aussi quand même.

Trois semaines à Ibiza…
 

5

FONTAINEBLEAU
5 AVRIL

Ils sont assis tous les deux, sous le pommier, dans le jardin de la maison de Fontainebleau, celle de l’enfance de Manon. Le printemps est installé et, avec lui, les premiers bourgeons. Les jonquilles se sont rendormies, les feuilles des framboisiers sont de retour, les roses se préparent à éclore. Mais ni Manon ni son père n’y prêtent attention.

C’est sa mère qui avait la main verte, c’est elle qui s’émerveillait, au sortir de l’hiver, de la force de la nature. À l’époque, Manon la suivait partout. Maman lui avait acheté un arrosoir et un petit sécateur. Et elles passaient leurs week-ends dehors à tailler, bêcher, semer et arroser. Théo trottait derrière, en riant, tapant du pied dans son ballon, dérangeant leurs plantations. Elles le houspillaient, le poussant de la main.

« Que reste-t-il de tout ça ? » se demande Manon, pensive, observant son père du coin de l’œil. Le jardin est en friche, à l’abandon. Et lui ? Maussade, de mauvaise humeur ! Aussi gris que le ciel aujourd’hui.

Manon est arrivée par le train de 11 h 57. Il l’attendait à la gare d’Avon dans sa vieille Peugeot qu’il refuse de remplacer. « Du moment qu’elle fonctionne encore, pourquoi veux-tu que j’en change ? Qu’est-ce que tu crois ? Heureusement que j’ai la tête sur les épaules, moi ! C’est pas comme… Enfin, bon, tu vois ce que je veux dire ! ». Elle avait acquiescé, juste pour le faire taire.

Ils ont fini de déjeuner. Un plat à emporter qu’il a acheté au supermarché avant de la récupérer. Manon vient de lui annoncer son départ à Ibiza. Il a reposé sa tasse de café, la beige tout ébréchée. Elle remarque que sa main tremble un peu. Ça ne date pas d’aujourd’hui, mais il refuse d’admettre qu’il boit trop. Elle lit la surprise dans ses yeux. Il tape sur la table. Il n’a jamais su parler calmement.   
 
—   … Trois semaines à Ibiza ? C’est du grand n’importe quoi ! Et ton travail, Manon, tu y as songé ?
—   Papa, je viens de t’expliquer que j’y vais pour le travail !

Il lève les yeux au ciel, agacé comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle lui racontait où les pirates avaient caché le trésor dans le jardin.
—   Manon, enfin, personne ne va travailler trois semaines à Ibiza !
—   Si, papa, quand la boite a son siège à Ibiza, c’est normal d’y aller.

Il avale une gorgée de café, reprend un verre de vin et réfléchit.
—   Déjà, ça, c’est louche. Il doit y avoir une combine là-dessous. Pourquoi t’as pas choisi une société plus sérieuse ? Manon, avec tes compétences, tu aurais pu faire fortune dans la banque, avoir une carrière, une vraie, en tant qu’avocate. Ou, je ne sais pas, moi, travailler dans l’économie. Quelque chose de sérieux ! Au lieu de ça, tu as choisi une boite avec un nom de poule de luxe. Stella ! Non, mais qui travaille chez Stella ?

Elle a un soupir silencieux et renverse sa tête en arrière.
—   Ta fille, papa, ta fille ! Et, au fait, merci pour tes encouragements ! Ça fait toujours plaisir.
—   Le plaisir, le plaisir, vous n’avez que ce mot à la bouche !
—   Papa, merci, je suis seule en face de toi. Alors, tu arrêtes avec le vous pluriel.

Il s’est levé, il balaie de la main une mouche sur la table. Il la regarde avec colère.
—   Non, mais, c’est vrai quoi ! À la télé, c’est « Faites-vous plaisir, offrez-vous… », dans les journaux, pareil, « La dernière folie pour se faire plaisir ». Et ta mère, évidemment, le plaisir avant tout ! Le plaisir, ça n’existe pas ! Ce qui compte, c’est le travail bien fait. Et c’est tout !
—   Oui, oui.
—   Tu m’entends, Manon ? insiste-t-il.

Elle plonge le nez dans le gâteau encore congelé. Il n’a même pas pris le temps de le sortir du frigo avant son arrivée. Claire a raison, il est pénible. Elle s’y est habituée, à force. Elle ne le craint plus. Elle le supporte. Elle fait avec. Elle attrape son assiette et commence à débarrasser la table. 
—   Oui, je t’entends. Je connais ta rengaine par cœur ! Mais tu crois que je fais quoi au bureau, papa ? Je travaille ! Et tu sais quoi ? Ma boss est fière de moi et elle me complimente et elle pense que je suis la seule à pouvoir sauver la boite.

Il la suit dans la cuisine, ouverte sur le salon encombré.
—   Attends, ma fille, je sais que tu es travailleuse, je ne dis pas le contraire. Mais, enfin, partir à Ibiza ! C’est comme…
—   C’est comme quoi ? demande-t-elle, faussement innocente.
—   Tu sais très bien ce que je veux dire ! lâche-t-il.
 
Ses yeux tempêtent ! Le gris des Flandres en hiver, la fureur de l’Écosse dans la bourrasque. Son père a le regard de ses origines. Manon se retourne et lui tient tête, du haut de son 1,70 mètre. Elle a posé ses mains sur ses hanches. En vieillissant, il s’est rabougri, presque ratatiné. « Ratatiné », c’est un mot que Théo adorait !

Son père ne lui fait plus peur. Elle le défie.
—   Non, vas-y, dit Manon en balayant la pièce d’un coup d’œil. 

Son père ne travaille plus depuis des années. De quoi vit-il ? Un petit héritage, quelques économies, il ne dépense rien de toute façon. Il collectionne les timbres et, une fois de temps en temps, il fait un bon coup en revendant celui qui a pris de la valeur. Voilà son travail !

La maison dans laquelle il vit est celle où Manon a grandi, près de la forêt. Rien n’y a changé depuis son déménagement à Paris. Tout est resté figé, mais en plus sale et poussiéreux.

« La vérité, c’est que papa est bordélique ! »

Les journaux s’entassent au pied de la cheminée, les toiles d’araignée s’effilochent le long des plinthes et les assiettes s’empilent dans l’évier, à côté des cadavres de bouteilles.

« Il a beau jeu de me faire la morale ! »

Même le cadre sur le rebord de son bureau n’a pas changé. La photo est toujours là. Celle où ils étaient quatre, avant et qu’il a rageusement coupé en deux, au départ de sa mère. Ne restent plus que lui et Manon, sur ce cliché jauni.

« Les licornes ? Où sont passées les licornes chez lui ? »

—   Alors, je t’écoute, papa, vas-y, qu’est-ce que tu allais dire ? Partir à Ibiza, c’est comme quoi ?
—   …

Elle laisse planer un court silence.
—   … Tu veux que je le dise à ta place ? Comme partir avec un trapéziste de cirque, c’est ça ?
—   Tu sais très bien ce que je voulais dire, on ne quitte pas sa famille sur un coup de tête ! s’emporte-t-il avec rage.

À l’époque, en plus des collections de timbres, son père s’était lancé dans la lépidoptérologie, mot barbare qui signifie attraper de jolis papillons dans la forêt, les faire sécher sous des feuilles de papier puis les embrocher sous verre ! Les cadres de papillons sont toujours là, il en a même rajouté.

Ses parents avaient de violentes disputes à ce sujet. Sa mère ne supportait pas de vivre au milieu d’animaux morts. Elle l’interrogeait sur ses journées, elle qui trimait huit heures par jour à la caisse du Carrefour de Villiers-en-Bière. En rentrant, elle enchaînait sur le ménage, son père laissait déjà tout trainer. Et lui ne se levait jamais pour l’aider, concentré sur ses cadavres.

« Comment peut-on vivre comme ça ? »

—   Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! déclare Manon, en ramassant ses affaires.
—   Comment ? interroge-t-il.

Elle attrape son sac à main, vérifie qu’elle n’a rien oublié, lui lance un baiser de loin.
—   Rien, je me comprends ! Bon, je vais te laisser, je dois rentrer préparer mes maillots de bain, ma crème solaire et ma bouée licorne rose ! Ne bouge pas, je prendrai le bus jusqu’à la gare.

Dans le train qui la raccompagne à Paris, elle ferme les yeux et reprend son souffle. C’est à chaque fois la même rancœur, la même aigreur. Elle se fatigue de le voir, mais c’est son père, c’est comme ça !
Elle colle la tête contre la fenêtre, regarde les arbres défiler. À Bois-le-Roi, un couple monte et s’installe en face d’elle. Ils n’arrêtent pas de s’embrasser, c’est gênant. Elle attrape son portable, bien rangé dans la poche intérieure de son sac. Elle consulte ses messages. Elle ouvre le dernier. C’est un WhatsApp de sa mère.

Maman
Manon, merci pour le mot que tu as envoyé à Théo. Je suis sûre que ça va bien se passer. Donne des nouvelles. N’oublie jamais que je t’aime. Ta maman pour toujours.

Manon se retourne vers la vitre. Elle a la gorge serrée. Elle ferme les yeux. Dans le roulis du train qui s’éloigne, seuls les arbres devinent son chagrin,

« Si tu m’avais vraiment aimée… »
2
Mise en avant des Auto-édités / Samsara de Nadia Chakhari
« Dernier message par Apogon le jeu. 09/06/2022 à 18:11 »
Samsara de Nadia Chakhari



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Chapitre 1



Warwickshire, 1874


Tout avait commencé par l’arrivée d’une lettre au courrier du matin. Le soleil se faufilait à travers les fins rideaux de la chambre, annonçant le lever du jour, quand on frappa à la porte. Ce matin-là, une nouvelle allait changer la vie d’Umberlee à jamais.
— Miss Canning, une lettre pour vous, annonça la domestique derrière la porte.
Umberlee se réveilla en sursaut, la robe de nuit encore collante de sueur. Elle avait cauchemardé une bonne partie de la nuit. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours fait ce rêve où un jeune homme à la peau tannée par le soleil et aux yeux vert émeraude l’embrasse passionnément, jusqu’à ce qu’un soldat surgisse dans son dos, abatte l’homme et l’agrippe par la taille. Pourquoi rêvait- elle inlassablement ce même rêve ? Qui étaient ces hommes dont elle rêvait depuis des années ? Ses rêves lui paraissaient tellement réels, qu’elle se réveillait dans tous ses états. Elle sécha ses larmes d’un revers de la main et sauta de son lit pour ouvrir la porte.
La domestique, tirée à quatre épingles, lui remit une lettre repliée sur elle- même, cachetée à la cire, puis prit congé d’elle. Après avoir fermé la porte, Umberlee alla s’asseoir sur le divan près de la fenêtre. Elle s’empressa de défaire la lettre et se mit à la lire nonchalamment. Cette lettre l’invitait au bal des célibataires au château des Percy. En relevant la tête du tant attendu sésame, elle aperçut ses grands yeux bleus pétillants d’envie dans le miroir.
Elle fit volte-face et enfila rapidement une robe de chambre rose clair, sans
 
même se coiffer. Ses cheveux bruns s’étaient échappés de sa tresse, lui donnant l’air peu présentable, mais peu importait. La nouvelle ne pouvait pas attendre. Elle devait vite informer son frère. Elle dévala les marches les unes après les autres et courut se jeter dans les bras de John Edward, qui accepta l’invitation avec plaisir. À cet instant, elle réalisa combien sa mère Isobel lui manquait. Elle aurait tant voulu avoir sa mère près d’elle pour son premier bal, mais le sort en avait décidé autrement. Elle ne l’avait jamais connue.
Les deux semaines qui suivirent furent longues pour Umberlee, mais le jour tant attendu arriva enfin.
Le bal de printemps était sans aucun doute l’événement mondain que toutes les jeunes filles de son âge attendaient avec impatience. Toutes vêtues de leur belle robe spécialement réalisée pour l’occasion, elles se pavanent, espérant rencontrer de jeunes hommes en vue d’un bon mariage. Cependant, Umberlee était loin de toutes ces préoccupations. Pour elle tout ce qui importait, c’était d’aller danser, songeait-elle en enfilant sa robe de mousseline rose clair.
— J’envisage de me marier un jour comme toutes les filles de mon âge, mais pas par intérêt. Je veux tomber amoureuse, dit-elle sur un ton convaincu.
Dans la voiture qui emmenait Umberlee et son frère régnait une ambiance tendue, presque stressante. L’émotion était à son comble. Umberlee, qui n’avait pas pour habitude de se mêler à la haute société, préférait rêvasser la tête dans ses bouquins.
La voiture traversa une belle étendue boisée, avant d’entrevoir le Guys Cliffe situé de l’autre côté de la rivière Avon. La voiture descendit la colline, traversa le pont et vint s’arrêter devant la porte. Après les avoir accueillis dans le grand hall d’entrée, le domestique les introduisit dans le grand salon où se trouvait lady Percy, en compagnie de sa fille miss Lizzy pour recevoir les invités et leur souhaiter la bienvenue.
 
Au bras de John Edward, Umberlee admirait les lieux avec émerveillement et semblait au comble du bonheur. Elle portait une robe splendide faite sur mesure pour l’occasion et des boucles brunes encadraient son visage rond. L’immense salon grouillait de monde et de bruit. Un orchestre de six musiciens jouait une douce mélodie, tandis que les invités s’extasiaient devant la beauté de la grande salle au plafond lambrissé, décorée de luxueux meubles et d’immenses lustres de cristal. Le long des murs ornés de moulures, des tables couvertes de collations et de boissons attendaient les invités.
Tout au long de la soirée, son frère ne cessa de la présenter à des jeunes hommes, mais ses efforts restèrent vains. Aucun homme ne paraissait à son goût. Umberlee n’était pas comme toutes ces filles en quête d’un bon parti, elle voulait seulement trouver l’amour.
Les landaus à cheval se succédaient devant le manoir des Percy. À un moment, l’arrivée d’un officier attira indiscutablement le regard des femmes de la soirée. Il était vêtu d’un uniforme rouge écarlate brodé, couleur or, et était accompagné d’une élégante femme.
—   Voici le général Duncan Enis, dit Lizzy à Umberlee. Je te conseille de l’éviter le plus possible !
—   L’éviter ? Pourquoi ? demanda la jeune femme.

—   On raconte qu’il est hautain et imbu de sa personne. Tout le contraire de vous, ma chère.
—   Quelqu’un l’accompagne, observa Umberlee. Qui est-ce ?

—   Mary Elisabeth Enis, la sœur cadette du général Enis.

Pendant que Miss Enis faisait connaissance avec d’autres invités, Duncan s’approcha des deux jeunes femmes. L’homme, d’une cinquantaine d’années, était grand, à l’allure austère. Son visage était carré et une moustache et une
 
grande cicatrice sur le côté droit du visage ajoutaient de la sévérité à son allure. Apercevant Umberlee, il eut le souffle coupé. Après un moment d’hésitation, il s’adressa à miss Percy et la pria de faire les présentations.
—   Général Enis, laissez-moi vous présenter cette jeune femme, miss Canning.

—   Canning ! répéta-t-il, surpris.

Il se présenta rapidement et s’inclina devant elle d’un air parfaitement impassible. Umberlee répondit par une révérence.
—   Miss Canning, dit-il en continuant de la regarder avec insistance.

« Comment est-ce possible ? se répétait-il en boucle. Un sosie peut-être ? » Les questions se bousculaient dans sa tête, rigide, qui refusait l’évidence : la femme qui se tenait face à lui était le portrait tout craché de Jane Umberlee.
Duncan n’était pas le seul à se poser ces questions, Umberlee semblait tout aussi troublée que lui. C’était la première fois qu’elle rencontrait Duncan et pourtant, elle ressentait comme une sensation de déjà-vu. Une sensation de vertige l’avait envahie. Pourquoi était-elle soudain mal à l’aise en sa présence ? Umberlee réalisa qu’elle venait de reconnaître le soldat qui était dans ses rêves. Elle ne connaissait Duncan que depuis cinq minutes, alors comment pouvait-elle rêver de lui depuis des années ?… Elle devait en parler, mais à qui ? Bien sûr, on ne la croirait pas. Et il n’est pas toujours judicieux de se confier. La dernière fois qu’elle l’avait fait, cela s’était passé mal. Elle se remémorait son internement en hôpital psychiatrique cinq ans auparavant, lorsqu’elle s’était mise à parler hindi alors qu’elle ne l’avait jamais étudié. Les médecins en avaient conclu qu’elle était atteinte de démence. Elle y serait encore si, au décès de son père, il y a un an, John Edward ne l’avait pas fait sortir. Mais Duncan cassa le silence qui s’était installé.
—   Me permettez-vous de vous présenter Elisabeth, ma sœur ?
 
Celle-ci était jeune et paraissait charmante,

—   Enchantée, fit Umberlee.

—   Moi de même, répondit la jeune femme.

Duncan, toujours troublée par cette rencontre, passa ensuite le reste du temps à se promener dans la salle, tout sirotant un verre et en n’adressant la parole à personne. John Edward, lui, accorda sa première danse à sa sœur pour montrer ses talents de danseur aux femmes de la soirée. Puis le reste de la soirée ne fut qu’une suite ennuyeuse de danses avec des partenaires différentes. Entre chaque valse, il lançait des coups d’œil au fond de la salle vers sa sœur, assise sur un fauteuil de velours et qui contemplait les tableaux de maître accrochés aux murs.
Au milieu de la soirée, Umberlee se fit enfin inviter par un charmant garçon, sans aucun doute le plus charmant de la soirée, grand de taille, tout en muscles, aux cheveux bruns coupés très courts, vêtu d’une veste de soie et d’un brocart.
—   Quelle agréable soirée, quel bal réussi ! lui dit le jeune homme. Vous ne trouvez pas, Mademoiselle ? Mais, j’ai remarqué que votre cavalier vous avait laissée seule.
Surprise, Umberlee balbutia, cherchant ses mots.

—   Oh ! Non, c’est que… ce n’est pas mon cavalier. C’est mon frère John Edward.
—   Eh bien, quel dommage qu’une si jolie fille comme vous ne danse pas ! M’accorderez-vous cette danse ? lui répondit-il, tout en posant un baiser sur sa main gantée.
Sous le charme certain du jeune homme, Umberlee dut se faire violence pour détacher son regard de ses yeux gris.
—   Lord Charles Connord, pour vous servir.
 
—   Miss Canning, répondit-elle timidement.

—   M’accorderez-vous donc cette danse ? répéta-t-il.

Umberlee hocha de la tête, le laissant l’entraîner sur la piste de danse. Il se pencha vers son oreille et lui chuchota des compliments sur sa beauté qui la firent sourire. La musique changea de tempo quand Umberlee prit rang parmi les danseuses, face à son cavalier.
Il lui prit la main droite tandis que l’autre main se glissait sur ses hanches, et les deux danseurs furent ainsi tout proches l’un de l’autre. Umberlee rougit légèrement, c’était la première fois qu’elle dansait avec un homme. Son frère avait toujours été son seul cavalier mais elle avait toujours aimé danser.
La douce compagnie d’Umberlee sembler ravir lord Connord, qui ne cessait de lui lancer des regards langoureux. Il ne la quittait plus des yeux. Une fois la danse terminée, le jeune homme conduisit Umberlee dans le petit salon pour être plus au calme.
De son côté, Duncan sentait monter en lui l’envie d’en découdre. Il supportait mal l’idée que la jeune femme ait été touchée par cet homme et soit déjà si familier avec elle. Trop occupée à discuter avec Charles, Umberlee était bien loin de soupçonner qu’elle avait attiré l’attention de Duncan qui les avait suivis. Tout à coup, incapable de se contenir plus longtemps, Duncan Enis se jeta sur lord Connord et lui décocha des coups de poing sur la figure en hurlant toute sa hargne. Leurs cris remplirent le petit salon jusqu’à ce que deux hommes accourussent pour les séparer.
Umberlee s’était levée d’un bond du fauteuil en velours sur lequel ils s’étaient assis tous les deux et alla précipitamment rejoindre son frère, effrayée par ce qui venait d’arriver.
L’incident terminé, lord Connord quitta immédiatement le bal, la figure en
 
sang,   sans   même   demander   des   explications.   Duncan,   lui,   s’approcha d’Umberlee.
—   Miss Canning…

—   Monsieur, comment osez-vous me parler après ce scandale ?

Umberlee était pleine de colère mais aussi d’incompréhension, de questions et de doutes.
—   Je vous ai protégée des honteuses intentions de ce garçon, répliqua Duncan en se dirigeant vers elle.
Elle recula d’un pas effrayé et répondit le cœur battant :

—   Nous ne faisions que discuter, je ne risquais rien ! Vous n’aviez pas le droit d’intervenir, Monsieur.
John Edward s’interposa dans la discussion et d’un ton sec exigea que Duncan s’en aille, ce que celui-ci fit sans se faire prier. Ce qu’il avait découvert ce soir l’avait fortement perturbé. Duncan quitta le salon, laissant un froid général derrière lui. Cinq minutes après, John Edward et Umberlee saluèrent leur hôte puis se dirigèrent vers la voiture qui stationnait à quelques pas de là, John Edward fit signe au cocher lui demandant de les ramener au Warwick Castle. Le trajet du retour fut très silencieux, Umberlee immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans son châle rose, les mains crispées sur les genoux, ressassait les derniers événements. Elle ne pensait qu’à cette dernière demi-heure. Elle chercha un sens à cette rencontre. Il était donc jaloux de Charles. C’était là la seule explication plausible. Duncan Enis, l’homme de sa vie ? Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant ! Mais alors qui est l’autre homme dans ses rêves qui l’embrasse avec passion à la faire trembler de désir.
Umberlee alla se coucher l’esprit troublé.
 
Une semaine s’écoula et Umberlee n’entendit pas reparler de cet odieux événement. Mais, un matin ce matin-là, alors qu’elle se promenait au Priory Parc, la jeune femme sentit une présence dans son dos. Elle se retourna et croisa le regard perfide de Duncan, triturant sa moustache. Elle bloqua sa respiration et remit en place une mèche de cheveux échappée de son chignon derrière l’oreille.
—   Miss Canning, ravi de vous voir, lui lança le général. Puis-je vous accompagner ?
—   Non merci, je préfère me promener seule, glissa-t-elle en continuant son chemin pour en finir.
Il s’avança de quelques pas avant de lui lancer :

—   Je vous dois des excuses, Mademoiselle.

Elle s’arrêta dans son élan et se retourna pour le fixer de son regard sombre.

—   Ce n’est pas à moi que vous devez des excuses, Monsieur.

—   Mais si, j’insiste, tenta une dernière fois Duncan.

Umberlee se crispa. L’envie de lui dire le fond de sa pensée la démangeait et elle faillit lui répondre qu’il était un homme odieux et qu’elle avait été particulièrement choquée par son attitude. Elle se retint néanmoins, fit signe de s’en aller et lui dit simplement :
—   J’ai conscience, Monsieur, que vous avez agi de la sorte pour protéger mon honneur…
—   Écoutez-moi seulement, je…

Duncan avait du mal à terminer sa phrase. Il cherchait ses mots.

—   Je ne sais pas ce qui m’a pris ce soir-là…, finit-il par dire. En fait… j’ai eu le coup de foudre pour vous à la minute même où je vous ai vue !
 
Troublée, la jeune femme baissa les yeux. Le général continua :

—   J’avoue avoir mal agi. Je m’engage à présenter mes excuses à ce cher Monsieur Connord.
La détresse qui se lisait sur son visage finit par convaincre Umberlee, qui baissa sa garde. Duncan le sentit et en profita pour lui lancer :
—   Si l’on oubliait ce malencontreux incident et si nous faisions connaissance ? Voulez-vous prendre mon bras, Mademoiselle ?
Umberlee se trouva prise au dépourvu et accepta machinalement. Elle se dit après tout que si elle rêvait sans cesse de cet homme, c’est qu’il existait forcément une raison. Peut-être était-il l’homme de sa vie ? Elle devait lui laisser une chance. Elle l’agrippa de sa main gantée et ils marchèrent tous deux très lentement. Ils gardèrent ainsi le silence un certain temps. Puis, côte à côte, ils longèrent l’allée entre les arbres et discutèrent de tout et de rien. C’est Duncan qui parlait le plus et Umberlee l’écoutait, tentant de déchiffrer l’homme à travers les paroles qu’il prononçait. Au bout d’un moment, la jeune femme pensa qu’il était temps de songer à rentrer.
—   Il est tard, il faut que je m’en aille, lui dit-elle. Mon frère va s’inquiéter.

Duncan lui attrapa délicatement le poignet et, d’une voix émue, bafouilla un instant, puis se lança. À l’évidence, ce qu’il avait à dire le mettait mal à l’aise.
—   Miss Connord, dit-il. J’éprouve des sentiments pour vous ! Elle se mordit les lèvres et lui répondit en rajustant son corsage.
—   Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites par cette déclaration,
Monsieur, et je vous en remercie, mais… Il l’interrompit en lui serrant les mains :
—   Je quitte l’Angleterre la semaine prochaine, je retourne en Inde et je
 
souhaiterais que vous m’accompagniez.

—   C’est impossible ! s’exclama-t-elle, surprise par cette demande si soudaine, trop rapide à son goût. Elle n’osait plus respirer. Elle n’eut pas le temps de répondre qu’il poursuivit :
—   Je suis certainement plus âgé que vous, mais je vous promets mon amour inconditionnel. Fiançons-nous dès à présent et nous aurons tout le temps pour nous connaître après.
Umberlee retira ses mains et opposa un refus catégorique à la proposition du général. C’était bien trop rapide pour elle. Il fallait qu’elle réfléchisse. Elle s’excusa et lui fit comprendre que, dans l’immédiat, elle ne songeait pas au mariage. Son refus jeta entre les deux jeunes gens un froid glacial. Dépité, Duncan accompagna Umberlee jusqu’à sa calèche, lui baisa la main gantée et l’aida à monter. Elle s’installa puis le cocher fouetta ses chevaux qui se mirent à avancer. Elle le suivit des yeux, jusqu’à ce que sa silhouette devienne un point et disparaisse.


L’élégante petite pendule avait frappé treize heures, le déjeuner était à peine fini quand le bruit d’une voiture attira l’attention d’Umberlee qui se leva et jeta un coup d’œil par la fenêtre. On sonna à la porte. Le majordome Watson ouvrit la porte et conduisit l’homme dans le bureau avant d’annoncer la venue de Mr. Jenkins. Avec sa grande taille et son visage austère, l’homme venait traiter d’une affaire urgente.
John Edward se précipita dans son bureau, l’air contrarié. Il savait de quoi il s’agissait, il y était préparé. L’entrevue fut rapide et Mr. Jenkins repartit comme il était venu. John Edward revint au salon et se tint pensivement debout près du feu. Umberlee, qui se trouvait sur le sofa près de lui en train de finir une broderie, n’avait pas la moindre idée des soucis de son frère, même si elle sentait
 
son inquiétude, car John Edward avait pour l’habitude de se triturer la moustache à chaque fois que quelque chose le préoccupait.
—   Quelque chose t’inquiète ? lui demanda-t-elle.

Il décida de tout lui dire. En fait, leur père, feu George Canning, avait dilapidé toute sa fortune, autrement dit leur héritage, dans les salles de jeu, à boire et à jouer aux cartes. Les usuriers réclamaient leur argent et John Edward avait été forcé de se séparer de Warwick Castle pour régler les dettes. Ils étaient ruinés.
À l’annonce de la nouvelle, Umberlee éclata en sanglots et se jeta dans les bras de son frère. Qu’allaient-ils devenir ? John Edward passa le reste de la journée enfermé à double tour dans son bureau et avait demandé à ne pas être dérangé.
L’après-midi suivant, John Edward invita Duncan à venir prendre le thé.

À l’heure dite, la porte sonna, le majordome alla ouvrit la porte d’entrée, introduisit le général et lui fit parcourir le grand couloir jusqu’au petit salon, où John Edward l’attendait.
—   Sir Enis nous fait l’honneur de sa visite, annonça le majordome.

—   Bonjour général, lui lança John Edward. C’est un grand plaisir de vous recevoir…
Umberlee n’avait pas été invitée à participer à la réunion, mais elle pensait que la proposition de mariage était la seule raison de cette visite. Elle approcha du salon, colla son oreille sur la porte et entendit quelques bribes de la conversation.
—   Soyez en sûr, Monsieur Enis, qu’Umberlee finira par entendre raison, disait John Edward. C’est une fille intelligente qui ne connaît point encore son intérêt, mais je me charge de le lui faire comprendre.
Surprise par un raclement de chaises sur le plancher, la jeune femme courut
 
dans le grand salon. John Edward ne devait surtout pas la surprendre en train d’espionner cette conversation, quel qu’en soit le sujet.
Les deux hommes restèrent encore une dizaine de minutes dans la bibliothèque, puis Duncan prit congé et quitta Warwick Castle.
—   Tu écoutais encore aux portes ? lui lança malicieusement son frère quand il la croisa.
Mais un jour ou deux se passèrent avant que John Edward, au cours d’un dîner, eût le courage d’aborder avec Umberlee le sujet qui le préoccupait. Ils s’étaient à peine adressé la parole et lorsque le domestique se retira, il pensa qu’il était temps de discuter un peu de la demande de mariage de Duncan avec sœur.
—   Duncan Enis m’a dit qu’il t’aurait demandée en mariage. Est-ce exact ? demanda-t-il à sa sœur.
—   Oui, c’est exact. Et je lui ai donné ma réponse.

—   Tu as repoussé cette demande ?

—   Oui, cher frère.

John Edward sembla méditer un moment cette réponse. Puis, après un long moment de silence, il dit assez sèchement :
—   Ma chère sœur, je crois qu’il y a beaucoup d’égoïsme dans ta réaction. Néanmoins, je dois prendre une décision. En tant que frère, je pense qu’il est de mon devoir de penser à ton avenir. Duncan est prêt à t’épouser sans dot et, d’autre part, il me propose une place dans l’armée. Penses-y, j’ai besoin de ton aide.
—   Tu n’es pas sérieux ! lui répondit-elle vivement. Te rends-tu compte de ce que tu me demandes ? Veux-tu que je l’épouse seulement pour son argent, pour
 
sa position ?

—   Oui, je veux que tu l’épouses pour qu’il nous sauve ! Tu es notre seul espoir.
Puis, il ajouta d’une voix plus ferme :

—   Quand bien même… L’amour viendra peut-être après le mariage, fiance-toi d’abord, puis apprends à le connaître. Qui sait, tu en tomberas peut-être amoureuse sans même t’en rendre compte. En plus, tu as toujours rêvé d’aller en Inde…
Umberlee éclata de rire.

—   Ce n’est pas bien de jouer avec mes sentiments, grand frère, lui dit-elle.

Il lui semblait néanmoins qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’épouser l’homme qui suscitait en elle de l’attirance et de la peur. Des larmes surgirent dans ses yeux et elle posa la tête doucement sur l’épaule de son frère.
Après un moment de silence, elle lui fit part de sa décision :

—   Mon frère, j’épouserai donc le général Duncan Enis.

—   Je savais bien que je finirais par te faire changer d’avis, s’exclama le jeune homme. Tu es trop raisonnable pour négliger une telle relation. Mon Dieu, que je suis content !
Deux jours plus tard, Umberlee invita à son tour Duncan pour discuter de sa demande de mariage.
—   Nous savons très peu de choses l’un de l’autre, lui dit-elle. C’est pourquoi, l’autre jour, j’ai rejeté votre proposition.
—   Que désirez-vous savoir ? lui demanda-t-il d’un ton las.

—   Je ne sais pas trop… je souhaiterais vous connaître un peu plus.
 
—   Eh bien, je suis veuf depuis vingt ans maintenant. J’ai aimé ma femme comme un fou, nous avons été heureux, jusqu’au jour où elle m’a trompé et quitté pour un autre. Il n’y a rien de plus méprisable que la trahison. Je lui faisais confiance.
Le regard de Duncan était tellement triste qu’Umberlee ne put s’empêcher d’être touchée par cette confession. Depuis toute petite, elle était habituée à secourir toutes sortes d’animaux et d’oiseaux blessés, et elle compatissait facilement au malheur des autres. Il lui semblait que la trahison de sa femme expliquait le caractère froid et amer de Duncan et que tout cela pouvait pourtant changer si quelqu’un d’autre lui redonnait espoir. En tout cas, elle l’espérait.
—   Vous rencontrer a été une chose formidable pour moi, continuait Duncan. Mon cœur saignait et vous l’avez guéri. À présent, j’aime à nouveau, ce que je croyais pourtant impossible. Et nous n’avons qu’à nous fiancer maintenant, ce qui vous permettra de mieux me connaître, et le mariage viendra plus tard, quand vous serez prête.
—   Oui, sans doute…, lui répondit-elle sans grande conviction.

Il fronça les sourcils et l’attira soudain dans ses bras pour l’embrasser sauvagement. Son baiser n’avait rien de romantique ni de tendre, tout à l’image de l’étranger de ses rêves. On était bien loin des histoires d’amour qui remplissaient les livres préférés d’Umberlee.
Elle ferma les yeux et inspira longuement, elle savait que cette décision allait changer sa vie mais elle était loin d’imaginer jusqu’à quel point.
John Edward félicita Duncan avec chaleur en lui exprimant la joie que lui causait la perspective de leur alliance prochaine et ils discutèrent des modalités des fiançailles et du mariage.
 
*


Le mois d’août tirait à sa fin, lorsque John Edward reçut le télégramme qui annonçait son affectation comme colonel en Inde. La nouvelle affecta Umberlee plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle réalisa à cet instant qu’elle ne reverrait plus jamais Warwick Castle, les lieux où elle avait grandi, où chaque coin et recoin lui rappelaient un souvenir. Tout allait être vendu. C’était une page de sa vie qui se tournait, mais elle devait aller de l’avant. Les jours suivants furent passés à réunir les dernières affaires pour les ranger dans les malles.
—   Prends ce qui te tient le plus à cœur, nous ne pourrons pas tout prendre avec nous, le reste sera vendu pour les frais du voyage, répétait John Edward.
Mais parmi tant de souvenirs amassés depuis des années, lesquels choisir ?
« J’emporterais tout si je le pouvais », se disait Umberlee. L’album de famille lui vint soudain comme une évidence. Elle le chercha désespérément dans la grande bibliothèque, puis dans la chambre de son père, mais ses recherches furent infructueuses. Il restait le grenier, sûrement la pièce qui regorgeait le plus de souvenirs. Pour elle, c’était un des endroits le plus angoissant du château et elle n’y était plus allée depuis des années.
Elle prit son courage à deux mains et monta l’une après les autres les marches grinçantes. Le grenier était plongé dans une semi-obscurité, les quelques rayons qui perçaient la seule fenêtre de la pièce venaient effleurer les nombreux tableaux poussiéreux posés à même le sol et les petits bibelots de toutes sortes. Umberlee se dirigea vers une grosse malle cloutée qui avait appartenu à son père. Celui-ci se déplaçait souvent pour affaires et la grosse malle le suivait dans chacun de ses voyages. Curieuse de savoir quel trésor elle recelait, la jeune femme souleva la lourde malle avec un pincement au cœur et découvrit une collection de tabatières, la pipe préférée de son père, sa montre de poche en or, des albums de photos et un tas de documents paraphés. Ces nombreux souvenirs
 
ramenèrent Umberlee en enfance et elle se rappela le jour où elle avait ouvert cette malle pour la première fois et qu’elle s’était fait gronder par son père.
—   Tu ne dois jamais fouiller dans mes affaires, est-ce bien compris ? lui avait- il dit sévèrement.
—   Mais, père, je voulais seulement me cacher… je faisais une partie de cache- cache avec John Edward.
Il avait froncé les sourcils et avait ajouté d’une voix grave :

—   Eh bien, à partir d’aujourd’hui, j’interdis à quiconque d’ouvrir cette malle.
Vous pourriez abîmer certains souvenirs qui me sont chers.

De quels souvenirs parlait-il ? Dans la malle, sur le côté, dans une poche intérieure, une bourse de soie attira son attention. Elle défit les liens de la bourse et jeta un coup d’œil. Deux paquets de lettres jaunies par le temps se cachaient à l’intérieur. Les lettres n’avaient jamais été ouvertes, elles étaient toutes adressées à George Canning, de la part de mademoiselle Umberlee Canning, et provenaient d’Inde. Pourquoi son père n’avait-il jamais lu ces lettres ? Elle s’assit, plaqua son dos contre la malle, ouvrit une des enveloppes et se mit à lire.


Mon cher frère


Pardonne-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt, j’ai été une piètre sœur. Je sais bien que les derniers événements nous ont éloignés à contrecœur. Mon époux est devenu mon cauchemar vivant et j’envisage de le quitter. Bien des rumeurs circulent à mon sujet, notamment par mon mari. C’est pourquoi aujourd’hui, je tiens à éclaircir certains points que j’ai jugés importants. Je n’ai jamais trompé mon mari, et fais honneur à son nom tout comme au nôtre en
 
toutes circonstances. Je ne regrette pas de l’avoir rencontré, car grâce à lui j’ai rencontré le véritable amour en Inde, et j’envisage de quitter mon mari malgré votre avis catégorique de le faire. Je ne veux pas vivre une vie de solitude aux côtés d’un homme brutal et méprisant. J’espère un jour retrouver votre estime et avoir un jour votre bénédiction.
Votre chère UAC


Plongée dans la lecture, Umberlee n’entendit pas les pas grinçants sur le parquet vieilli du grenier.
—   Je t’ai cherchée partout, que fais-tu ici ? lui demanda son frère. Umberlee sursauta, avant de répondre le regard rempli de curiosité.
—   Je suis venue chercher quelques souvenirs de famille que je voulais garder.

—   As-tu trouvé quelque chose ?

Elle lui tendit le paquet de lettres jaunies par le temps et tapota le parquet pour lui suggérer de s’asseoir. John Edward s’accroupit à côté d’elle, ouvrit une autre enveloppe pour lire une deuxième lettre, puis une troisième.
—   Toutes ces lettres ont été écrites par notre tante, précisa-t-il tout à coup. Papa ne parlait jamais d’elle, c’était comme si elle n’avait jamais existé. Tiens regarde, dit-il en pointant son index sur les trois lettres UAC en signature de bas de page. Ce sont ses initiales : Umberlee Alice Canning, la petite sœur de notre père. Savais-tu que père t’a prénommée Umberlee en sa mémoire ?
Il glissa d’autres lettres entre ses doigts et choisit une autre enveloppe, sans destinataire.
—   Tiens, cette lettre ne vient pas d’elle, observa-il.
 
Il l’ouvrit et comprit qu’il s’agissait d’un avis de décès.

—   Notre tante est morte il y a tout juste vingt ans. Étrange coïncidence… Elle est morte, en fait, le jour où tu es née, Umberlee. Quelle coïncidence…, répéta-t- il encore une fois en se grattant la tête.
—   Je ne crois pas aux coïncidences, commenta sa sœur.

—   Tu es peut-être une réincarnation de notre tante, dit-il en souriant.

—   Une réincarnation, moi ? N’importe quoi ! s’exclama la jeune femme en se levant.
Elle s’en alla en emportant la montre de son père et quelques photos de lui. John Edward, lui, songeur, sortit une seconde feuille plus épaisse de l’enveloppe et la retourna. C’était une photo d’une femme de type européen et d’un Indien enturbanné. La photographie était très abîmée et une partie était écaillée, effaçant une partie du visage de la femme. « Il doit s’agir de l'amant indien de ma tante », se dit John Edward en rangeant toutes les lettres dans la bourse, qu’il prit avec lui avec lui avant de se redescendre lui aussi pour continuer à trier les affaires.


Enfin, le jour du départ arriva.

—   C’est une belle journée, un ciel dégagé, pas de nuages en vue, idéal pour prendre la mer, se dit John Edward pour se remonter le moral.
On hissa les malles sur la voiture et tout fut prêt pour le départ. Le voyage ne serait pas très long. Gravsend était à deux heures de route, ils y seraient dans l’après-midi, puis embarqueraient sur le SS Victoria Castle à destination des Indes. Les domestiques avaient été congédiés la veille et leurs gages payés. Ce fut un moment très éprouvant de se séparer de certains domestiques, telle Mrs. Potter, la gouvernante, qui avait été comme une mère pour Umberlee, ou le majordome, qui était devenu un ami fidèle de John Edward.
 
Il ne restait plus qu’à remettre les clés au nouveau propriétaire. Voyant John Edward remettre les clés du château, Umberlee soupira en pensant à son père. Assurément, celui-ci aurait souffert de voir sa maison aux mains d’un autre. Et c’en était aussi trop pour John Edward. Le jeune homme de vingt-sept ans sentit ses yeux se remplir de larmes. C’était la première fois qu’Umberlee voyait son frère pleurer. Elle pressa une main gantée sur ses lèvres pour réprimer, elle aussi, une envie de sangloter. Mais une larme s’était échappée de son œil et coulait sur sa joue.
—   Non, ne pleure pas, Umberlee, une belle vie nous attend en Inde, lui dit son frère, qui sortit un mouchoir brodé de la poche intérieure de sa veste en brocart et qui lui essuya la joue. « Une belle vie peut-être si le voyage ne me tue pas », pensa-t-elle. Huit semaines dans un bateau, c’était, en effet, très long.
Ils montèrent en voiture et commencèrent à s’éloigner de la propriété. Umberlee sortit la tête de la voiture pour apercevoir une dernière fois le château et le domaine derrière elle, pour graver dans son esprit une dernière fois les lieux et les paysages de sa tendre Angleterre.
Le trajet se déroula sans encombres et, approchant du Gravesend, Umberlee sentit les vents marins qui se faufilaient à travers la vitre de la voiture. L’océan était tout proche, le port n’était plus qu’à quelques lieues.
Sur le grand paquebot qui les emmenait vers Bombay régnait une agitation toute particulière. Bercés par l’orchestre sur le quai, les passagers embarquaient, escortés d’une foule de porteurs transportant d’énormes malles cloutées. Umberlee était abasourdie par la splendeur du paquebot. Son écrasante silhouette surplombait tous les navires qui étaient accostés sur les docks. C’était plus grand et plus somptueux que tout ce qu’elle avait pu imaginer. Lorsque la sirène du navire retentit pour avertir du départ imminent, Umberlee réalisa qu’elle quittait à tout jamais sa vie de Warwick Castle, avec ses jardins et son lac. Comme figée dans le temps, elle resta immobile quelques minutes sur le pont, puis adressa
 
machinalement quelques signes aux gens qui restaient sur le quai.

Ce fut seulement quand le paquebot leva l’ancre que son regard fut attiré par un personnage haut en couleur qui allait et venait sur le pont. L’orange éclatant de sa tunique mettait en valeur son teint foncé et sa barbe grise. L’homme, âgé, avait un turban multicolore et fumait un shilom. Il s’approcha d’elle et lui adressa un sourire malicieux.
—   Memsaab, voulez-vous connaître votre avenir ? Montrez-moi votre main,
memsaab…

« Pourquoi pas ? », pensa-t-elle hypnotisée par le personnage. Elle enleva ses gants délicatement pour laisser apparaître une petite main blanche et chaude. Penché devant elle, l’homme dégageait des odeurs d’encens et de narguilé. Elle lui confia sa main. Il scruta sa paume un long moment, suivant parfois le tracé d’une ligne du bout du doigt.
—   Alors, voyez-vous quelque chose ? demanda-t-elle, impatiente. Ou bien mon destin vous semble-t-il trop ennuyeux ?
Il resta silencieux un long moment, inclinant la main vers la lumière pour l’inspecter. Puis, un léger pli se forma aux commissures de ses lèvres et il fronça les sourcils avant de lui répondre.
—   Vous êtes l’un des cas les plus extraordinaires que j’aie vus jusqu’ici,
memsaab.

—   Ah ? fit-elle, étonnée.

L’homme se jeta alors dans une tirade interminable, mêlée d’Anglais et de Sanscrit, et dont elle ne retenait que quelques mots. Elle finit par lui demander :
—   Eh bien, vais-je réellement trouvé l'amour en traversant l’océan ? L’homme écarquilla ses deux yeux ronds et esquissa un léger sourire.
 
—   Eh bien, memsaab, je vois que vous retournez en Inde pour la seconde fois. Votre destin est de retrouver votre âme sœur perdue jadis. Un homme grand et athlétique… Vous connaîtrez joie et beaucoup de peine avec de nombreux obstacles car vous êtes une samsara, le tatouage sur votre main le prouve.
—   Une samsara ?

—   Oui, une réincarnation. Vous êtes née le jour de votre mort.

La jeune femme commençait à se demander ce qu’ils avaient tous avec ces histoires de réincarnation. D’abord John Edward, puis maintenant cet homme… En plus, ça ne voulait rien dire « naître le jour de sa mort ». Mais l’homme, tout à coup, la questionna :
—   Une femme de votre famille est morte le jour de votre naissance, c’est bien ça ?
Elle retira sa main subitement, pensant à ce que lui avait dit son frère à propos de sa tante Umberlee, morte effectivement le jour de sa naissance.
—   Non ! mentit-elle. Pas du tout, vous vous trompez, Monsieur !

Elle lui lança un penny et tourna les talons, irritée et dérangée par ce qu’elle venait d’entendre.
—   Les réponses sont d’abord en vous, memsaab, lui cria le vieil homme, alors qu’elle quittait le pont.
Umberlee passa le reste de la journée dans sa cabine, perdue dans ses pensées et ne pouvant oublier les propos de l’homme enturbanné. Par ailleurs, bien que le temps soit calme, le navire tanguait fortement et elle commençait à ressentir le mal de mer. Elle sortit de la cabine en zigzaguant dans le long couloir qui menait au pont supérieur.
Elle était accoudée sur le bastingage en train de scruter l’horizon lorsque John
 
Edward s’approcha d’elle.

—   Umberlee…

La jeune femme sursauta, perdue dans ses pensées.

—   Ah ! c’est toi, tu m’as fait une de ces peurs.

—   Que fais-tu ici ?

—   Je n’arrivais pas à dormir, alors je suis sortie me promener sur le pont.

—   Mais il fait un peu frais. Tu vas attraper froid.

—   Euh… quoi ? oui, il fait froid…

—   Quelque chose te tracasse, Umberlee ?

—   Non rien, pourquoi cette question ?

—   Tu n’es pas été bien bavarde aujourd’hui, ça ne te ressemble pas, et en plus tu es sortie sur le pont sans même prendre un châle. Si c’est le voyage qui te tracasse, tout se passera bien, j’en suis sûr.
—   Oui, c’est sûrement ça…

Rien qu’en la regardant s’appuyer à la rambarde pour contempler l’océan, il comprit qu’elle lui cachait quelque chose.
—   Duncan est un type bien, glissa John Edward en hochant la tête comme pour se rassurer.
Lui calant une mèche de cheveux derrière l’oreille, il ajouta :

—   Je suis sûr que tu feras une bonne épouse !

Après un profond soupir et un dernier regard vers l’horizon, Umberlee et John Edward regagnèrent leur cabine, songeant chacun de leur côté à la nouvelle vie
 
qui les attendait.



*


Six semaines plus tard, le premier jeudi du mois de novembre, le paquebot commençait à arriver à destination. Au loin, on apercevait déjà Bombay qui se dressait au bord de la mer. Les cris des mouettes qui s’agitaient au-dessus du navire annonçaient la terre ferme. Les sirènes du navire retentirent. Puis les passagers du SS Victoria Castle s’agglutinèrent sur le pont pour voir le navire amarrer.
En bas, malgré la chaleur suffocante, une foule de porteurs attendait les voyageurs et des gens venus chercher leurs proches étaient amassés sur le quai. Les premiers passagers débarquèrent et un tableau mouvant, bariolé et bruyant se dessina sous les yeux d’Umberlee. Une joie infinie la submergea. Assise sur sa malle, une ombrelle à la main, elle découvrait avec plaisir tout ce patchwork humain. Hypnotisée par la foule, la première chose qui lui sauta aux yeux fut les palettes de couleurs vives qu’arboraient les femmes enveloppées dans leurs saris. Les hommes n’étaient pas en reste, enturbannés d’énormes pagals aux teintes vives, reflétant les appartenances et les positions de chacun dans cette société. Tout est carnation, ici : les peaux claires s’entremêlent aux peaux de jais dans cette foule qui s’affaire à ses occupations. Tout ici vous aveugle, des yeux pétillants aux éclats des sourires qui vous accueillent en hochant de la tête, synonyme de bienvenue. Une fois le choc des cultures passé, une cacophonie de sons, de bruits, de dialectes et de langues ramena Umberlee dans la réalité d’un pays cosmopolite, ce fut évidemment une découverte pour elle qui n’avait jamais quitté son village.
John Edward chercha des yeux Duncan parmi la foule et les montagnes de
 
bagages. Mais celui-ci n’était pas venu les accueillir au port, il avait trop à faire et avait envoyé un porteur à sa place.
Ils se firent conduire en tonga jusqu’à la gare Victoria. La voiture s’arrêta devant un grand monument magnifiquement sculpté, alliant l’art gothique et les dômes en dentelle taillés par les artisans indiens. Le regard d’Umberlee s’accrocha sur des gargouilles grimaçantes qui se tordaient sur les murs prêtes à lui sauter dessus. Elle les sentit rugissantes dans ses oreilles et tressaillit, avant de comprendre qu’il ne s’agissait que d’une locomotive qui arrivait, crachant sa vapeur comme un bœuf enragé.
John Edward et Umberlee entrèrent lentement dans la gare et s’arrêtèrent un moment à hauteur des guichets, puis gagnèrent le quai pour rejoindre leur train. Les compartiments pour les locaux grouillaient de monde, contrairement à ceux réservés aux Européens, plus luxueux et plus spacieux. Une fois monté dans leur wagon, John Edward déambula dans le long corridor à la recherche de couchettes, puis s’arrêta devant le compartiment de son choix et fit signe à Umberlee de monter et de le rejoindre pour s’installer. Les quatre couchettes étaient libres. Le petit compartiment empestait le pétrole de l’unique lampe posé sur la table.
Assise près de la fenêtre, Umberlee attendait patiemment que le train quitte enfin la gare, quand son regard croisa un jeune Indien habillé richement, escorté d’une ribambelle de coolies portant à bout de bras d’énormes malles. Ses yeux se mirent à briller comme jamais auparavant. Sans la moindre hésitation, elle sauta du wagon, ignorant les cris de son frère et longea les rails pour le rejoindre. Elle devait en avoir le cœur net. C’était lui, lui le fantôme qui hantait ses rêves depuis l’enfance ! Ses yeux sautaient de voyageur en voyageur à la recherche de cet inconnu. À aucun moment, elle ne songeait à ce qu’elle lui dirait quand elle l’accosterait, elle était seulement occupée à courir, avec un unique but : le rattraper coûte que coûte. Mais l’homme semblait vraiment avoir disparu,
 
englouti par la foule. Essoufflée, les jambes tremblotantes, la jeune femme s’arrêta pour reprendre sa respiration et jeta un dernier regard autour d’elle avant de reprendre ses esprits, réveillée par les hurlements de la sirène qui annonçait le départ de son train.
—   Umberlee !…, cria son frère haletant en sueur qui s’était lancé à sa poursuite. Qu’est-ce qui t’as pris ?
La jeune femme ne sut que répondre.

—   Vite, dépêchons-nous, le train va partir, ajouta-t-il en lui prenant le bras pour l’emmener vivement vers le train. Ils eurent juste le temps de monter dans leur wagon avant que le convoi s’ébranle.
Durant tout le trajet, Umberlee ne put effacer de son esprit le visage du jeune homme qu’elle avait aperçu. Depuis des années, il vivait dans ses rêves et voilà que maintenant, il débarquait dans la réalité telle une avalanche effaçant toutes les certitudes. Peut-être l’avait-elle rêvé ? Il s’agissait aussi peut-être d’une vague ressemblance, comme avec Duncan. Mais elle n’arrivait pas à se résoudre à cette idée. « Non, ce n’était pas une coïncidence ! », se dit-elle en plaquant sa tête contre la banquette de cuir vert.
Le temps lui parut très long, les interminables arrêts n’en finissaient plus. La locomotive annonça enfin son arrivée à destination avec le grincement aigu de ses freins. Les voyageurs étaient enfin arrivés. La première chose qu’Umberlee aperçut en sortant du train était le mot « Delhi » écrit en grands caractères sur un panneau rectangulaire. Le quai de la gare grouillait de monde malgré la chaleur cuisante. Tandis que les coolies portaient les bagages, les visiteurs se dirigèrent vers deux voitures à deux-roues tirées par un cheval qui les attendaient devant la gare. John Edward et Umberlee montèrent dans la première et se mirent route vers la vallée, laissant leur porteur les suivre dans l’autre tonga avec leurs affaires.
 

*


Au loin, les montagnes aux cols blancs de l’Himalaya semblaient trôner en maîtres sur les collines boisées à leurs pieds, entrecoupées de plaines fleuries. Umberlee ne savait plus où regarder tant elle était éblouie par la beauté du paysage.
—   Le paysage te plaît ? lui demanda son frère.

—   Oui, beaucoup. Tout ici ne semble que poésie.

—   En effet, tu as raison, c’est bien différent de notre Angleterre. Pas le moindre brouillard en vue et, surtout, beaucoup de soleil.
Les fleurs des nombreux arbres et arbustes qui bordaient la route embaumaient l’air. Des fleurs au parfum fort et délicat qui semblent là pour vous préparer à l’amour.
Le tonga s’engouffra dans un sentier ombragé avant d’arriver dans un quartier résidentiel, avec de larges rues pavées, des églises aux couleurs pastel et de jolis pavillons dressés de chaque côté.
—   Sahib, nous sommes presque arrivés à Delhi House, annonça le conducteur dans un anglais approximatif.
Umberlee aperçut enfin un bâtiment long et rectangulaire, d’une blancheur éclatante, avec des balcons et d’interminables colonnades. Le tonga arrêta sa course devant une énorme grille que deux domestiques s’empressèrent d’ouvrir. Ils saluèrent leurs invités en joignant les mains : « Namasté. » Et les deux voyageurs se virent chacun offrir une couronne de lilas en signe de bienvenue.
John Edward s’occupa de rassembler les bagages, pendant que sa sœur
 
découvrait les lieux. Le bungalow était encerclé d’un vaste jardin avec de grands arbres et plusieurs hectares de pelouses. Une large allée bordée de fleurs conduisait jusqu’à l’entrée du pavillon. Elle gravit la première des nombreuses marches menant au bungalow quand elle aperçut Duncan qui l’attendait sur le perron, immobile, entouré des domestiques. Il salua à peine Umberlee, s’adressant directement à John Edward derrière elle. Le maître des lieux fit signe de la main au majordome de s’occuper des bagages, puis conduisit ses hôtes à l’intérieur du grand bungalow, dans une pièce spacieuse meublée avec élégance avec des tables et des chaises en teck ciré, des longs rideaux blancs de coton aux fenêtres et plusieurs ventilateurs accrochés au plafond.
—   Je me sens fatiguée, je voudrais me reposer un peu, dit-elle.

—   Oui, bien sûr, une servante va vous conduire à votre chambre, lui répondit son fiancé.
Elle jeta un coup d’œil au fond de la pièce qui donnait sur la terrasse et où une jeune servante en sari vert émeraude attendait ses ordres. La jeune fille ne devait pas être plus âgée qu’Umberlee, le visage rond, des cheveux longs tressés en natte et des petits yeux noirs pétillants. Elle s’approcha timidement et fit une courte révérence.
—   Voici Zooni votre ayah, votre femme de chambre, lui annonça Duncan.

—   Namasté ! Votre chambre est au premier, memsaab.

—   Merci Zooni, je suis ravie de te connaître.

—   Moi aussi memsaab, votre chambre est celle de droite, lui indiqua la servante en lui montrant le chemin.
Umberlee entra et jeta un regard à la chambre. Les murs étaient peints d’un rose pâle et, bien qu’un peu encombrée, la pièce semblait bien aménagée, avec un grand bureau, des étagères et un grand lit à baldaquin couvert de rideaux de
 
soie chatoyante.

Elle s’allongea sur le lit et, épuisée par le voyage, elle s’endormit aussitôt. Le voyage l’avait beaucoup fatiguée. À, un moment, elle entendit toquer à la porte et se redressa d’un bon.
—   Entrez, dit-elle.

—   Memsaab, sahib, vous prie de le rejoindre dans le grand salon pour le dîner.

—   Je descends de suite, Zooni. Dites-lui que j’arrive tout de suite.

—   Ji memsaab, il ne faut pas tarder, sahib n’aime pas être retardé.

Umberlee prit quelques minutes pour se rafraîchir et se préparer, puis sortit pour gagner le salon où étaient déjà présents Duncan et John Edward. Dès qu’il la vit, Raju, le majordome, fit signe à son maître qu’ils pouvaient passer dans la salle à manger. La table, immense, était chatoyante, pleine de verres en cristal, d’assiettes en porcelaine et de couverts d’argent. Éclairée par deux grands chandeliers, on y apercevait des plats garnis de rôtis ou de légumes, des bouteilles vins et des coupelles de fruits exotiques. Deux serviteurs, parfaitement immobiles, attendaient pour servir. Avant de s’installer, Duncan fit remarquer d’une voix sèche à la jeune femme :
—   Vous êtes en retard.

—   Veuillez m’excuser, mais je me suis assoupie un moment, vaincue par la fatigue du voyage, répondit la jeune femme.
Le majordome tira la chaise pour la laisser s’asseoir et puis fit signe aux serviteurs de servir le repas.
—   J’espère que vous aimez le gibier, ce soir nous mangeons du nigail, annonça Duncan.
—   Il s’agit d’une sorte de cerf, n’est-ce pas ? Demanda John Edward.
 
—   Oui, en effet. Vous allez voir, c’est délicieux. Les forêts indiennes regorgent de toutes sortes d’animaux. Vous allez très vite vous habituer à ce pays. Il y a tout ici pour être heureux. Ce soir, vous êtes mon invité et, demain, je vous accompagnerai à votre baraquement, vos hommes vous attendent, lieutenant.
Durant le repas, Duncan et John Edward parlèrent du voyage et de la politique. Il n’adressa pas la parole à sa fiancée et ne daigna enfin s’adresser à elle qu’au moment où il croisa son regard sur un serviteur, pour lui expliquer :
—   Nous avons six serviteurs, dirigés par le domestique en chef Raju, deux gardes à l’entrée, un valet de chambre, deux kitmugars qui servent à table et font briller l’argenterie, un cuisinier, et même un laveur de linge.
Une fois le dîner fini, Umberlee s’excusa et se retira de la table pour se rendre dans sa chambre. Elle s’allongea sur son lit et, sans même s’en rendre compte, s’endormit tout habillée. Les deux hommes, eux, continuèrent la soirée dans le petit salon à siroter un dernier verre et à discuter de choses et d’autres avant de rejoindre leur chambre.


Le lendemain matin fut l’occasion pour Umberlee de découvrir un peu plus le grand pavillon blanc. À l’intérieur comme à l’extérieur, les plantes étaient omniprésentes, partout dans la maison des pots de plantes vertes et de fleurs blanches à l’odeur sensuelle remplissaient l’air. Dans le grand salon rose, plusieurs tableaux encadrés tapissaient les murs. La plupart étaient des portraits de Duncan plus jeune dans son bel uniforme rouge écarlate. « Il avait beaucoup d’allure sans cette affreuse cicatrice », pensa-t-elle timidement. Bizarrement, aucun tableau de sa défunte femme n’était exposé. C’est comme si celle-ci n’avait jamais existé. Tous connaissaient son nom, mais aucune photo d’elle dans le bungalow. Probablement les avait-il retirées pour ne pas l’embarrasser, se disait-elle pour se convaincre.
 
—   Le petit-déjeuner est servi sur la terrasse, lui annonça Raju.

Elle balaya la terrasse du regard et aperçut Duncan qui lui tournait le dos.

—   Bonjour, dit Umberlee poliment, en esquissant un petit sourire.

Sur la table était posée une théière et des tasses en porcelaine, une sucrière et une assiette de scones. Le serviteur qui se tenait immobile derrière Duncan s’approcha de la table et tira la chaise pour qu’elle s’assoie.
—   Memsaab, que puis-je vous servir ?

—   Du thé. Et vous, ma chère, que prenez-vous ? demanda-t-il à Umberlee d’un ton brusque.
—   Euh… La même chose, répondit-elle. Avec une goutte de lait, si c’est possible.
Duncan versa une cuillerée de sucre dans sa tasse avant de se préoccuper de sa fiancée.
—   Votre chambre vous convient-elle, Umberlee ?

—   Très bien, merci.

—   Vous pouvez y changer tout ce que vous voudrez, selon vos désirs.

Duncan posa brusquement sa tasse sur sa soucoupe en porcelaine. Il s’essuya le coin des lèvres avec sa serviette et se leva.
—   Avez-vous vu John Edward, sir Duncan ? lui demanda Umberlee.

—   Pas de sir entre nous, s’il vous plaît. John Edward est sorti très tôt pour rencontrer ses hommes. De mon côté, j’ai une affaire urgente à régler, dit-il avant de tourner les talons.
Umberlee finit son petit déjeuner puis entra dans le pavillon pour inspecter les
 
autres pièces de la maison. Elle les passa toute en revue, jusqu’à la porte fermée. Alors qu’elle restait plantée là devant la porte à se demander pourquoi c’était la seule pièce fermée, un sentiment étrange lui disait qu’elle devait absolument y entrer. Elle fit demi-tour et alla au grand salon. Elle croisa le majordome et l’interpella.
—   Raju, savez-vous pourquoi la dernière pièce au fond du couloir est fermée ?

—   Memsaab, c’est la bibliothèque.

—   Pourquoi est-elle fermée ?

—   Sahib a donné l’ordre de ne jamais l’ouvrir.

La réponse résonna dans l’esprit curieux d’Umberlee qui aurait tout donné pour savoir ce qui se passait derrière cette porte close. Avait-il quelque chose à cacher ? Pourquoi garder justement toujours cette porte fermée ? Ces questions tournèrent en boucle dans la tête d’Umberlee toute la journée. Bientôt, elle sera sa femme, il fera sûrement une exception pour elle, se rassura-t-elle.
En attendant, elle devait se préparer pour aller au Delhi Club. Elle aurait préféré rester au pavillon, mais, la veille, Duncan avait insisté pour qu’elle vienne avec lui pour lui présenter l’endroit et elle n’avait pas osé refuser. Peut- être, finalement, que cela lui fera du bien de sortir, songeait-elle néanmoins. Elle saisit son chapeau et son ombrelle, et se dirigea d’un pas décidé vers le jardin où l’attendait déjà son fiancé. Ce club était un lieu où les Anglais aimaient à se retrouver entre personnes « civilisées », comme certains ses membres n’hésitaient pas à le penser. À onze heures, le chauffeur de tonga s’arrêta devant le bâtiment du club. Duncan poussa la porte du club, chercha une table libre et s’installa dans l’une des chaises en teck ciré, invitant Umberlee de s’installer dans l’autre.
Tout autour d’eux, les conversations allaient bon train. À peine étaient-ils
 
installés qu’une femme se dirigea tout droit vers leur table et fit un grand sourire à Duncan.
—   Duncan Enis ! s’exclama-t-elle.

Semblant embarrassé par cette rencontre, Duncan fit une légère grimace qui en disait long sur leur relation. Il se leva, lui fit un rapide baisemain, puis se chargea des présentations.
—   Umberlee, je te présente la baronne Smith.

—   Baronne Brixton, à présent, rectifia celle-ci.

—   Baronne, je vous présente ma fiancée, Miss Canning.

—   Ravie de vous rencontrer, mais vous pouvez m’appeler Catherine.

La baronne Brixton était une petite femme d’un certain âge déjà, aux cheveux roux qui scintillaient dans la lumière. Son visage était à la fois tendre et mesquin, sa peau état très claire, à la limite de l’incandescence, et elle avait des yeux bleus très clairs et un petit nez pointu. Elle s’installa sur un fauteuil, les yeux rivés sur le couple.
—   Général, je suis vraiment très ravie de vous revoir.

—   Et vous, vous êtes de retour en Inde ?

—   Oui, depuis un mois, mon époux est un haut fonctionnaire et il a été détaché ici à Delhi…
—   Mesdames, excusez-moi, coupa court Duncan. Je vais prendre un verre au bar. Les serveurs ici sont d’une telle lenteur.
Il se leva et se dirigea vers le bar. Accoudé au bar, il ne cessa de les observer du coin de l’œil en sirotant un whisky-soda. Visiblement, il n’avait nulle confiance dans la baronne, mais il ne pouvait rien laisser paraître. Un serviteur
 
apparut portant un plateau.

—   Général, une lettre pour vous.

Duncan cassa le sceau et lut la lettre, puis la rangea dans sa poche intérieure. Il retourna vers la table où étaient assises les deux femmes et les salua d’une courte révérence :
—   Umberlee, je dois partir, j’ai une affaire urgente à régler. Vous n’aurez qu’à rentrer en rickshaw.
Umberlee, étonnée, le suivit des yeux jusqu’à sa sortie du club, puis prêta attention aux propos de la baronne Brixton qui était en train de lui parler :
—   J’ai connu une autre Canning, il y a très longtemps, c’était une très bonne amie. Dieu ait son âme, la pauvre fille. Alors, quand je vous ai vue, j’ai cru rêver, vous avez le même visage, les mêmes cheveux, les mêmes mimiques, comment est-ce possible ? Quelle coïncidence ! Et, en plus, elle s’appelait aussi Umberlee comme vous. Umberlee Alice Canning.
—   Oui, je porte le prénom de ma tante paternelle, voilà pourquoi je m’appelle aussi Umberlee.
—   On ne vous a pas mise au courant ?

—   Au courant de quoi ?

Esquissant un sourire narquois, la baronne Brixton ajouta :

—   Votre tante Umberlee était la première femme de Duncan. Après ce qu’elle lui a fait, je trouve bizarre qu’il veuille épouser une autre femme qui lui ressemble trait pour trait. Je crois qu’il cache un terrible secret et qu’il est bien décidé à le garder.
Ce que venait d’apprendre la jeune femme la laissa sans voix. D’après les ragots de cette vieille dame, donc, Duncan voudrait uniquement l’épouser parce
 
qu’elle ressemblait à sa première femme, sa tante, décédée vingt ans plus tôt.

—   Je vois que vous êtes troublée par ce que je viens de vous dire, reprit la baronne. Je n’avais nullement l’intention de…
—   Qui me prouve que ce que vous me racontez là est vrai ? la coupa Umberlee.
—   Je suis navrée que vous le preniez si mal, mais il est très facile de la vérifier par vous-même, Mademoiselle. Dans la bibliothèque de Delhi House se trouve un tableau d’Umberlee et Duncan, peint à l’occasion de leur mariage.
La bibliothèque… celle dont la porte était toujours fermée à clé. Décidée à mettre fin à cette conversation, Umberlee prétexta tout à coup l’urgence d’un rendez-vous et se leva pour rentrer au bungalow. Les grands yeux bleus de la baronne s’ouvrirent avec effarement en apercevant la jeune femme en train de s’en aller. Elle courut derrière elle et lui serra le bras :
—   Méfiez-vous de lui, il a détruit la vie de sa première femme. Si vous avez besoin de parler, demandez-moi ici au Delhi Club.
Elle desserra sa main et laissa Umberlee quitter précipitamment le club. La jeune femme porta sa main tremblante à son front, comme pour faire taire toutes les questions qui se bousculaient dans sa tête. Pourquoi Duncan ne lui avait jamais parlé de ce petit détail ?… Et non, bien sûr, ce n’était pas un petit détail, c’était un gros problème. Il s’agissait quand même de se marier avec un homme qui avait déjà épousé sa tante. Est-ce pour cela qu’il lui avait caché l'identité de sa première épouse ? Il y avait tant de secrets autour de ce premier mariage. Il fallait qu’elle en ait le cœur net. Elle devait connaître la vérité, coûte que coûte. Mais elle n’avait pas la clé de la bibliothèque interdite. Un autre problème se posait. Comment entrer sans la demander à Duncan ?
Arrivée au pavillon, elle accourut dans le grand couloir et s’arrêta le cœur
 
battant devant la porte de la bibliothèque. À sa grande surprise, elle constata que la porte était légèrement entrouverte. Elle se faufila aussitôt dans la pièce et referma doucement la porte derrière elle. Pourquoi n’était-elle pas fermée aujourd’hui ? Était-ce un oubli ? Peu importent les raisons, elle devait se dépêcher au cas où quelqu’un reviendrait.
Une forte odeur de pipe planait dans la pièce. Malgré un faible éclairage, Umberlee distingua des murs tapissés d’étagères en teck poussiéreuses où s’étaient installées d’énormes toiles d’araignée. Elle jeta un rapide coup d’œil à la recherche du fameux tableau évoqué par la baronne. Un long bureau rectangulaire trônait au milieu de la pièce, entouré de part et d’autre d’un canapé en cuir et d’une cheminée. En face, une lourde étoffe de velours mauve était accrochée sur le mur. Dissimulait-elle le tableau ? Incapable de résister, la jeune femme tira sur le morceau de velours qui tomba par terre, laissant apparaître une toile accrochée. C’est alors qu’elle aperçut son reflet peint. Elle retint son souffle tout en observant le tableau. Rien ne l’avait préparée à un tel choc. Elle était comme paralysée et mit un certain temps à se rendre compte que cette femme élégante qui se tenait debout, aux cheveux bruns coiffés à l’anglaise qui lui arrivaient aux épaules, vêtue d’une élégante robe de mousseline couleur beige, était sa tante. Mais elle lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. C’était même beaucoup plus qu’un portrait ressemblant auquel elle faisait face, c’est comme si elle se contemplait dans un miroir. Elle plissa les yeux en s’approchant plus près, essayant de distinguer des différences entre le visage peint et le sien. Mais rien ne les différenciait. Elle semblait avoir son double devant elle, au même âge, peut-être avec un air plus triste. Duncan, lui, était représenté élégamment vêtu d’un beau manteau noir, plus jeune qu’aujourd’hui.
Umberlee tendit la main et effleura du bout des doigts le tableau. Il fallait qu’elle s’assure qu’elle ne rêvait pas. Elle le touchait bel et bien présent, ce n’était pas un mirage. Au bas du tableau, quelqu’un avait griffonné : Jaipur, 1854. UAC et DE. « Umberlee Alice Canning », murmura la jeune femme. La
 
baronne avait donc dit vrai.

—   Que faites-vous là ?

La voix fit sursauter Umberlee. Elle se retourna et vit Duncan dans l’embrasure de la porte. La gorge serrée Umberlee ne répondit pas tout de suite.
—   J’étais venue emprunter un livre des collections spéciales, répondit-elle d’une voix tremblante.
Il lui saisit les mains et essaya de l’embrasser, mais elle détourna le visage.

—   Pourquoi ne pas m’avoir dit que votre défunte épouse était ma tante Umberlee et qu’elle me ressemblait trait pour trait. Ne m’avez-vous donc demandée en mariage que pour cette stupide ressemblance ?
Elle voulait des réponses et tout de suite.

—   Umberlee, calmez-vous, je vais vous expliquer…

—   Me calmer, mais je suis calme, comment avez-vous pu me cacher une telle chose. N’était-ce pas important pour vous ? Je veux comprendre.
—   Eh bien, en fait, la première fois que je vous ai rencontrée je suis resté sans voix. Vous lui ressembliez tellement que j’ai cru perdre la raison. Ce soir-là, au bal, brusquement le souvenir de ma femme morte m’est revenu à l’esprit et je n’ai pu m’empêcher de penser que j’avais peut-être une seconde chance de trouver le bonheur et que tout cela était un signe du destin. J’ai fait une erreur, je l’avoue j’aurais dû vous en parler avant, mais je n’ai pas osé, cela semblait tellement extravagant. Vous vous ressembliez vraiment comme des sœurs jumelles…
Horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre et de comprendre, Umberlee quitta immédiatement la pièce. Elle monta rapidement les marches qui l’emmenaient au premier étage, longea le couloir, puis poussa la porte menant à sa chambre
 
pour se jeter sur le lit et se cacher la tête sous l’oreiller. Pourquoi avait-elle ouvert cette porte ? Toutes ses certitudes s’envolaient en fumée, tout se bousculait dans sa tête, ce qu’elle avait vu… le tableau… ce que Duncan lui avait dit… Elle ne savait plus quoi penser. Ni qui elle était. Toute la scène lui revenait en boucle, gravée dans sa mémoire.
—   Memsaab, tout va bien ? lui demanda Zooni qui l’avait vue sortir précipitamment de la bibliothèque.
Elle avait senti le désarroi de sa maîtresse et l’avait suivi jusqu’à sa chambre.

—   Tout se passera bien, vous verrez, vous vous y ferez.

—   Merci Zooni, je vais bien.

La pauvre fille était loin de s’imaginer de quoi il était question. Ce qui préoccupait Umberlee, c’est cette foutue idée d’amour réciproque qu’elle s’était imaginée, qu’il voulait l’épouser par amour. Elle réalisait combien elle avait été sotte de croire à l’amour.


*


Deux semaines s’étaient écoulées depuis la dispute d’Umberlee et de Duncan. Ce dernier était toujours aussi occupé par son travail et délaissait la jeune fille, qui passait ses journées à se morfondre, assise sur un banc, la tête dans les livres. La baronne Brixton lui rendait souvent visite et les deux femmes devinrent très proche, sans que jamais Duncan soit évoqué dans leur discussion.
Duncan reçut alors une lettre du rajah du fort d’Amber, qui l’invitait pour consolider leur alliance. Nommé récemment administrateur du district de Jaipur, il se devait de rencontrer tôt ou tard le prince de la région. Duncan accepta donc l’invitation du maharadjah Vikram Singh, du clan des Kachwaha, pour la
 
semaine suivante. Plusieurs hauts fonctionnaires, accompagnés de leur femme et escortés par des cavaliers indigènes et des officiers britanniques, se mirent donc en route au jour prévu. Le voyage fut long et éprouvant jusqu’aux plaines du Rajputana. Le cortège achevait la dernière plaine du mont Aravalli quand John Edward, exténué par le voyage, demanda à Duncan :
—   Général, vous qui connaissez bien cette partie du pays, savez-vous si nous approchons-nous enfin du palais ?
—   Oui, le voilà, tout là-haut.

L’imposant et majestueux fort d’Amber, entouré de remparts crénelés, trônait sur une colline et dominait le lac Maota. À l’arrivée du cortège, de superbes éléphants parés de riches draperies multicolores et de peintures traditionnelles l’attendaient. Chaque pachyderme était accompagné par un cornac et leur dos était surmonté d’une tourelle pour le confort des visiteurs. Une fois l’appréhension des dames passée, le cortège entama lentement la pente très abrupte qui serpentait le chemin jusqu’au fort. De loin, on pouvait voir les grandes et lourdes portes en bois clouté s’ouvrir, le cortège traversa la grande porte du Soleil pour découvrir une vaste cour, entourée de bâtiments, où se trouvaient les quartiers des soldats et des officiers, les écuries et aussi les quartiers des domestiques. Tous furent reçus somptueusement. Les serviteurs leur offrirent des guirlandes de jasmin pour leur souhaiter la bienvenue et une pluie de pétales de fleurs jetés par les femmes depuis les balcons du zenana, l’appartement réservé aux femmes, rendit l’instant inoubliable et féerique, digne des contes des mille et une nuit. Le commandant en chef de l’armée s’approcha du cortège et s’adressa à Duncan en faisant une courte révérence :
—   Si vous voulez bien me suivre, général.

Pour respecter les coutumes de ce palais, les femmes furent conduites au Jai Mandir, le « palais des Miroirs », pour faire plus ample connaissance avec les
 
femmes du maharadjah et ses courtisanes qui les observaient depuis leur arrivée du haut des étages supérieurs des pavillons.
Quant aux hommes, ils furent escortés jusqu’au Diwan-I-Aam, le pavillon des audiences publiques, pour rencontrer le maharadjah. Les hommes pénétrèrent dans une vaste salle, supportée par des piliers de grès rouge dont les extrémités étaient décorées de têtes d’éléphant. Le sol marbré était recouvert par endroits de grands tapis persans, de plusieurs chandeliers et de houkas. Au plafond étaient suspendus quantité de lustres et de chandeliers en cristal qui rendaient la pièce magique. Au fond de la salle, dans une alcôve, se trouvait le rajah, assis sur un trône d’or drapé de soie et de coussins de couleur. Derrière lui, deux serviteurs agitaient un éventail rond de plumes de paon. Autour de lui étaient rassemblés une vingtaine d’hommes, des princes de la famille ou des confidents personnels.
Le prince était un homme d’une cinquantaine d’années environ, vêtu d’un très beau sherwani doré, sorte de chemise arrivant aux genoux qui se porte avec un pantalon churidar, et portait de ruisselants bijoux. Duncan se présenta devant le prince avec les officiers. Les hommes devaient s’avancer à tour de rôle pour rendre hommage au prince. Après quoi, l’invité s’éloignait à reculons, pendant que l’invité suivant saluait à son tour. Duncan allait s’incliner le premier, quand il reconnut tout à coup l’un des hommes qui se tenait derrière le prince. C’est cet homme, Roshan Singh, qui avait été l’origine de sa cicatrice. Quasiment paralysé par cette vision, Duncan restait immobile. « Ce n’est pas possible, songeait-il. Ce n’est qu’une ressemblance. J’ai tué cet homme de mes propres mains… Peut-être que la malédiction jetée par Abhati est en train de se réaliser… » Il se rappela le jour où cet homme lui avait marqué le visage. Duncan avait voulu se venger de Roshan Singh d’avoir courtisé sa femme et, se faisant passer pour Umberlee, lui avait fait parvenir un message pour lui proposer un rendez-vous près du fleuve. Roshan était tombé dans le piège et s’était retrouvé face à lui. Apprenant ce que Duncan avait fait, Umberlee avait aussi couru au lieu de rencontre. Quand elle était arrivée, les deux hommes se battaient dans l’eau. Ils sortirent de l’eau pour
 
continuer leur lutte.

—   Je ne t’ai pas trahi, s’était écriée Umberlee.

—   Tu penses que je vais te croire ? avait répondu Duncan en la menaçant.

Et, furieux, un couteau à la main, il s’était jeté de plus belle sur Roshan. Celui- ci l’avait esquivé puis avait saisi sa dague pour contrer le coup, mais en le repoussant il lui avait fendu la joue d’un coup de dague. À ce moment-là, deux officiers avaient surgi et s’étaient emparés de Roshan et l’avaient bâillonné. Umberlee s’était jetée aux pieds de Duncan :
—   Je t’en supplie, laisse-le vivre et je ferai tout ce que tu veux.

Duncan s’était approché, avait pris l’arme d’un des officiers et avait pointé le canon sur la tempe de Roshan. Umberlee, horrifiée, avait vu la balle sortir du canon et se loger dans la tête de l’amant, puis son corps s’écrouler inerte sur le sol. Umberlee avait poussé un hurlement de désespoir, s’était précipitée et était tombée à genoux à ses côtés. Son âme avait été anéantie par la perte brutale de son amour. Elle s’était alors tout à coup emparée de l’arme du second officier et s’était tiré une balle dans la tête. Les corps des deux amoureux s’étaient retrouvés côte à côte parmi les fleurs de la clairière, tel Heer et Ranjha les amants maudits.
Mais l’annonce de son nom rappela Duncan au moment présent :

—   Général Enis, approchez que je vous présente…

Le rajah lui présenta son fils Rohit Singh, le prince héritier. Le jeune homme dépassait son père d’une tête, sa stature imposante et sa force musculaire faisaient de lui un homme très admiré. Il maniait les armes avec aisance pour avoir pratiqué depuis son enfance le kalaripayatu, un art martial millénaire originaire du sud de l’Inde. Il savait aussi chasser et était un très bon cavalier. Rohit était également la fierté du royaume pour avoir été le premier garçon à être
 
allé étudier au collège Mayot et avoir appris, entre autres, l’anglais et la philosophie. Il avait tout pour plaire, de quoi rendre jaloux n’importe quel autre homme. Le rajah avait un autre fils, Devdutt, issu d’une autre lit, qui était tout l’inverse de Rohit. La seule chose qui l'intéressait, c’était de courtiser les filles et la débauche ; les études ne l’attiraient guère, et le combat encore moins. Il passait son temps à boire et à avoir des aventures.
De son côté, Umberlee, attirée par le charme de ces lieux, jetait partout des regards émerveillés. Dans les étages supérieurs, elle découvrit une enfilade de pièces ornées du sol au plafond de mosaïques de verres colorés et de bris de miroirs. On l’accompagna à la chambre qui lui était réservée, où un paon était dessiné sur la porte en bois en guise de bienvenue. La chambre était une petite pièce carrée, très colorée, avec un dôme donnant sur un balcon.
Les présentations terminées, la cour se retira et les hommes se rendirent dans le salon privé. Les musiciens firent leur apparition et vinrent s’asseoir en tailleur sur une grande estrade pour jouer du ravanhatta, tandis qu’une danseuse se produisait devant les invités ravis. Les femmes se tenaient à l’écart des hommes, dans la même pièce mais séparées par un fin rideau de soie dorée pour préserver leur intimité. Umberlee s’apprêtait à rejoindre les autres femmes, quand son cœur palpita. « Le stress du voyage, sans doute », songea-t-elle en posant la paume de sa main sur sa poitrine pour écouter les battements de son cœur. Elle traversa le couloir et s’approcha lentement du rideau pour jeter un coup d’œil de l’autre côté quand son regard se porta sur le jeune homme qui suivait le rajah juste derrière lui. Surprise, elle retint son souffle. Était-ce un rêve ? Elle avait reconnu immédiatement ce garçon. Oui, elle le connaissait, elle l’avait déjà vu… C’était exactement le même sourire, le même regard, la même expression qu’Umberlee voyait chez l’inconnu dans tous ses rêves. Il était grand et très charpenté, une peau dorée à souhait et des cheveux mi-longs. Elle sentit aussitôt ses jambes se dérober et s’évanouit. Voyant la jeune femme se trouver mal, les femmes qui l’accompagnaient se mirent à crier, alertant ainsi les hommes de
 
l’autre côté du rideau d’étoffes. Rohit souleva le rideau et accourut au chevet de la jeune femme.
—   Memsaab, ça ne va pas ? Il faut l’allonger, ordonna-t-il.

Duncan et John Edward se précipitèrent eux aussi, mais les gardes les empêchèrent d’aller au-delà du rideau.
—   Je veux la voir ! cria Duncan, furieux que Rohit, lui, ait pu aller de l’autre côté.
—   Elle va bien, ne vous inquiétez pas vous pourrez la voir tout à l’heure laissez-la se reposer, lui indiqua l’eunuque en chef.
Rohit s’assura qu’elle respirait toujours et la prit dans ses bras pour l’emmener dans le zenana. Elle ne tarda pas à recouvrer ses esprits et ouvrit enfin les yeux. Le fils du roi était assis à genoux, occupé à la contempler, ébloui par sa beauté.
—   Elle se réveille, tout va bien, dit-il.

Comme envoûtée, Umberlee resta bouche bée à le fixer dans les yeux. De beaux yeux vert émeraude comme ceux de l’homme de ses rêves. Mais peut-être était-elle d’ailleurs en train de rêver ? Non, cet homme-là semblait bien réel, juste en face d’elle.
—   Je suis désolée, j’ai eu un étourdissement, sûrement dû à la chaleur, furent ses premiers mots.
—   Ce n’est rien, Madame. En tout cas, vous allez mieux. Il me reste plus qu’à vous laisser.
Rohit la salua et quitta la chambre pour rejoindre les hommes au sérail.

—   Je vais m’occuper d’elle dit une jeune femme en s’affairant autour d’Umberlee. Memsaab, je m’appelle Sumitra, je suis à votre service. Ne vous en faites pas. Ça va aller, vous, les firenghies, vous n’êtes pas habitués à la chaleur.
 
Je vais vous rafraîchir.

—   Ça va aller, Sumitra, je peux m’occuper de moi, lui répondit Umberlee, en arrêtant la jeune fille qui lui enlevait ses gants.
—   Ô quel beau tatouage ! On dirait…

—   Non, ce n’est pas un tatouage, c’est une marque de naissance, dit la jeune femme en remettant ses gants.
Depuis les moucharabiehs de la chambre, Umberlee contemplait le superbe coucher de soleil mais son esprit était occupé par la rencontre qu’elle venait de faire. Le jeune homme l’avait troublée.
Le soir, à l’intérieur du palais, l’ambiance devint de plus en plus festive. Des feux d’artifice tirés depuis les barques sur le lac en contrebas du palais annoncèrent le début de la soirée avec l’arrivée de danseuses Kabelia et du chanteur Bhopi. Les jeunes femmes se mirent à tournoyer sur elles-mêmes, laissant leurs grelots de cheville donner le rythme. Leur buste se figeait, tandis que leurs jupes tziganes aux motifs de couleur volaient très haut, laissant découvrir leurs pyjamas. Le dîner fut servi à même le sol sur des plateaux d’argent. Les invités découvraient avec appétit les nombreux plats épicés, les caris, les chapatis, des beignets de légumes, des viandes rôties et des douceurs à s’en lécher les babines, et aussi des loukoums à tous les parfums. Les nombreux serviteurs veillaient à combler les moindres désirs des convives. Soudain, le palais s’illumina, éclairé par des étoiles de couleur dans le ciel. Tout était fait pour exciter les tous les sens des invités. Bien sûr, le vin et les alcools coulaient à volonté et des narguilés étaient partout présents. Tout le monde était ravi, sauf Duncan, trop préoccupé par la présence de Rohit, qu’il ne perdait pas de vue.
La soirée se termina tard dans la nuit. Allongée sur un sofa, le regard fixé vers le plafond de sa chambre, Umberlee n’arrivait pas à dormir, ressassant sa rencontre avec l’« homme de ses rêves ». Soudain, la mélodie d’une flûte flotta
 
dans l’air depuis la cour. Elle se leva et se dirigea vers le balcon, puis s’approcha silencieusement de la balustrade finement sculptée pour écouter de plus près cette mélodie envoûtante. De là, elle pouvait voir le magnifique jardin sans être aperçue. Elle vit le jeune homme qui l’avait secourue tout à l’heure. Il était torse- nu, allongé sur un transat en train de jouer du shehnai. Elle descendit lentement les marches de l’escalier qui la séparait du jardin et vint se cacher derrière une colonne pour entrevoir de plus près le musicien. Son cœur battait si fort qu’elle eut peur qu’il l’entende. Tout à coup, le jeune homme eut l’impression qu’on l’observait ; il se leva du transat et jeta un rapide coup œil autour de lui. Surpris, il recula d’un pas en apercevant le visage d’Umberlee éclairé par la lune. Saisi par la beauté de la jeune femme, Rohit se figea tel une statue et contempla le visage d’ange qu’il avait sous les yeux. Depuis qu’il l’avait prise dans ses bras, il ne cessait de penser à elle. Elle l’avait ensorcelé, l’empêchant de dormir, au point qu’à chaque fois qu’il fermait les paupières elle apparaissait tel un fantôme pour hanter son esprit.
—   Je suis désolée, je ne voulais pas vous interrompre, dit-elle d’une petite voix et les joues empourprées.
Elle inspira une petite bouffée d’air et descendit les quelques marches qui la séparaient encore du jardin.
—   Memsaab, c’est vous ? Ce n’est pas grave, je n’arrivais pas à dormir. En tout cas, vous semblez aller mieux, lui répondit-il en souriant.
—   Oui, merci, je vais beaucoup mieux. Mais je ne vous ai pas remercié tout à l’heure.
Elle s’approcha de lui timidement, le cœur battant à toute allure dans sa poitrine. « Mon Dieu, pensa-t-elle, pourquoi cet homme me fait-il autant d’effet ? Je le connais à peine. C’est peut-être ses lèvres charnues, son torse musclé… » Sa conscience lui indiquait qu’une une jeune femme bien élevée ne
 
devait pas dire de telles choses. Elle continua :

—   Je vous remercie donc à présent, shukriya, c’est bien comme ça comme vous dites en hindi ?
—   Oui, tout à fait, mais je vous en prie, ce n’était rien. Ils se regardèrent un instant sans trop savoir quoi dire.
—   Voulez-vous asseoir un moment, lui demanda enfin Rohit.

—   Oui, merci…

Le jeune homme, apparemment gêné, fixait au loin la ville éclairée de mille torches. Umberlee finit par le questionner :
—   Puis-je vous demander ce que vous jouiez tout à l’heure avant que je ne vous interrompe ?
—   Vous parlez de l’air de flûte ? Eh bien, c’est un air qui raconte comment Krishna, un célèbre guerrier, se rendit en forêt et se mit à jouer de la flûte. Et comment Radha en est tombée amoureuse seulement en l’écoutant jouer. Un coup de foudre. Dès le premier regard, Radha et Krishna commencèrent ensemble l’histoire d’amour la plus romantique que connaisse l’Inde. Ici, en Inde, tout respire l’amour. Il n’y a qu’à regarder autour de soi, tout parle d’amour, les étoiles dans le ciel, les fleurs, la nature… Mais l’amour vrai remplit d’obligation et de sacrifice. Quand on aime, notre âme ne nous appartient plus.
On doit être capable de sacrifier sa vie pour l’autre, sinon ce n’est pas de l’amour. C’est ce dont parle en fin de compte cette mélodie.
Pendant que Rohit parlait, Umberlee contemplait le ciel étoilé, s’imaginant dans ses bras et l’embrassant langoureusement. Mais elle chassa vite de son esprit ces douces pensées de peur de trop laisser apparaître son trouble.
—   C’est une belle histoire, dit-elle. Mais je trouve qu’ils sont quand même
 
tombés amoureux un peu rapidement.

—   Vous ne croyez pas au coup de foudre, alors ?

Il se tourna vers elle avec son regard mélancolique et lâcha un léger soupir. La jeune femme ne répondait rien et semblait rêveuse. « J’attends toujours que ça m’arrive, pensait-elle. Et ce n’est sûrement pas avec Duncan que je connaîtrai l’amour, il est si rude, si… » Aucun mot n’arrivait à sortir pas de sa bouche. La gorge nouée, ses mains étaient moites, elle se sentait paralysée par le regard de Rohit, totalement à sa merci. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était beau comme un étalon grec avec ses cheveux scintillant à la clarté de la lune. Elle se demanda tout à coup si elle ne livrait pas ses pensées en parlant tout haut. Elle l’entendit qui lui faisait une remarque :
—   Je vois que vous portez une bague de fiançailles, vous avez un bien-aimé ?

Les muscles de son ventre se nouèrent soudainement. Elle hésitait sur ce qu’elle devait répondre. Soit elle répondait positivement, et alors elle se mentait à elle-même ; soit elle répondait non, et alors il semblait qu’on la mariait de force. Finalement, elle préféra esquiver en lui posant à son tour une question :
—   Et vous, je ne vois pas de bague à votre doigt, vous attendez donc toujours le coup de foudre ?…
Il lui sourit.

—   C’est vrai, je suis toujours célibataire, mais mon cœur est déjà pris. Malheureusement, la femme qui hante mes nuits n’existe pas. Du moins, pas dans la réalité. Je rêve d’elle toutes les nuits sans jamais la rencontrer.
Surprise par ce que Rohit venait de lui confier, Umberlee frissonna de tout son corps. Était-ce une coïncidence si ce bel homme semblait rêver, tout comme elle, de la personne bien-aimée qu’ils attendaient ? Il fallait qu’elle sache.
—   Que voulez-vous dire ?…
 
Umberlee ne put terminer sa question, car Sumitra l’avait rejointe jusqu’au jardin.
—   Memsaab, vous êtes là, je me suis inquiétée, je vous cherchais partout.

—   Je suis là, Sumitra, je voulais seulement prendre l’air. Il faisait très chaud dans la chambre, répondit-elle. Je vais rentrer à présent.
—   Aurons-nous une autre occasion de nous voir, memsaab ? lui demanda Rohit.
—   Oui, je l’espère, dit-elle en détournant le visage timidement.
3
Résumé :

Hanté depuis l’enfance par la disparition de son frère, Donovan Lorrence, auteur à succès, revient sur les lieux du drame pour trouver des réponses et apaiser son âme. Aidé par une femme aux dons étranges, il tentera de ressusciter ses souvenirs. Mais déterrer le passé présente bien des dangers, car certaines blessures devraient parfois rester closes…… au risque de vous entraîner dans l’abîme, là où le remords et la honte règnent en maîtres. Où le destin semble se jouer de vous. Et cette question, qui bousculera sa quête de vérité : peut-on aller à l’encontre de ce qui est déjà écrit ?

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman à la quatrième fort alléchante.

Neuchâtel. Suite au décès récent de son père, Donovan Lorrence, célèbre écrivain en mal d'inspiration, revient dans sa ville natale, où jadis une tragédie familiale l’a traumatisé.
Lors d’une nuit lugubre de 1973, alors que tous deux n’étaient que des adolescents, Donovan a été retrouvé dans les bois, blessé et sans aucun souvenir. Malgré les efforts déployés par la police, le corps de son jeune frère Virgil n'a jamais été localisé, et sa disparition demeure inexpliquée. Est-ce un enlèvement, une fugue ?
C’est la thèse que défend Donovan ; ce dernier aurait-il eu la brillante idée de s’enfuir pour échapper à leur père violent qui les maltraitait au quotidien ?
Peut-être, sauf que des années sont passées. L’enfant a été déclaré officiellement décédé ; sa famille ayant le désir légitime de tourner la page.
Effondré de pleurer un cercueil vide, hanté par ses souvenirs, torturé depuis presque un quart de siècle sans réussir à trouver de réponses à ses multiples questions, il décide enfin de se confronter à son passé. Il veut savoir, il veut comprendre, il veut en finir d’être ainsi rongé de l’intérieur…
Les premières pages  avalées, le ton est donné. Tout comme notre protagoniste, les questions taraudent notre esprit surchauffé.
Qu’a-t-il pu bien se passer ce fameux soir, où la brume épaisse les enserrait de son manteau obscur ?
Pourquoi son désir d’enquêter suscite autant d’hostilité à son encontre ?
Pourquoi sa maison a-t-elle été incendiée lors de son arrivée ? Que cherche-t-on à lui dissimuler ?
Pourquoi certains veulent-ils a tout prix le faire taire, alors que sa soif de vérité est légitime ?
Tout comme dans son précédent roman « Seule la haine », huis clos psychologique efficace que j’avais particulièrement apprécié ; pour les plus curieux ma chronique ici[/url], nous voici une fois de plus plongés, happés, enferrés au cœur d’un thriller sombre et inquiétant, avec comme thème les ravages de la disparition d’un être aimé, la culpabilité d’avoir survécu, et la quête incessante voire illusoire de trouver la paix.
Si notre protagoniste n’est pas un personnage qui suscite d’emblée la sympathie, son comportement imbu de lui-même, hautain, aigri et vindicatif agissant comme un repoussoir, on ne peut cependant que compatir, ressentir de l’empathie pour ce qu’il a vécu autrefois.
Sous une ambiance lourde et oppressante, nous allons partir avec lui, chercher, déterminer ce qui à pu arriver jadis.
Mais toutes les vérités sont-elles bonnes à déterrer ?
À quels dangers Donovan va-t-il être confronté ?
A-t-il vraiment conscience de ce qu’il va entreprendre et trouvera au cœur de ses racines ?
Sa rencontre avec Iris, jeune femme aussi paumée et torturée que lui, vont orienter ses recherches vers des chemins insoupçonnés. Sa présence apaisante, ses dons surnaturels vont donner à l’histoire un nouveau souffle fort attrayant.
Mais qui est-elle vraiment ? Amie ou ennemie ?
Va-t-elle réussir à l’aider, à découvrir les dernières traces concernant son frère ?
Quoi qu’il en soit, notre protagoniste ne reculera devant rien, pas avant d’avoir assouvi sa soif de vengeance, quitte à en payer le prix.
Va t’il parvenir à son but, et trouver ce qu'il recherche depuis si longtemps ?
Parvenir enfin à l’ultime vérité, pour lui, pour son petit frère Virgil ?
 Malgré une intrigue rondement menée, avec un suspense subtilement distillé jusqu’aux dernières pages, des écueils ont malheureusement perturbé ma lecture.
En effet, j’ai trouvé que l’histoire tardait un peu à se mettre en place ; la présence de quelques petites longueurs ont ralenti mon immersion. Mais dès l’entrée de cette jeune femme solaire qui va réussir à le repositionner face à lui-même et à son destin, le récit devient rapidement passionnant et addictif.
Même chose concernant certains passages qui, à mon humble avis, auraient pu être allégés pour plus de fluidité. Mais peut-être était-ce voulu par l’auteur, afin de nous faire encore plus ressentir la sensation de mal-être de Donovan ?
Chose d’autant plus dommageable que la plume de l’auteur est tantôt subtile et enivrante, tantôt abrupte et incisive.
En revanche, l’idée de l’auteur d’utiliser la première personne du singulier se révèle être un véritable atout, permettant ainsi de pouvoir faire corps avec les ressentis de notre personnage principal pour une meilleure immersion.
Ainsi, les chapitres rythmés s’enchaînent les un après les autres ; le récit monte crescendo, et les nombreux rebondissements et révélations nous font tourner les pages à toute allure. Avec le brouillard qui s’épaissit, les soupçons qui pèsent sur quasiment tous les personnages, nous voulons savoir, découvrir comment tout cela va finir…
Mais pour ça, je ne vous en dirai pas plus, il faudra découvrir par vous-même ce magnifique roman ;) 
Vous l’aurez compris, outre ces quelques bémols sus-cités, j’ai particulièrement aimé cette lecture poignante et profonde, qui ne peut laisser indifférent, vu la force des thèmes abordés.
Alors, si vous aimez les thrillers qui sortent des sentiers balisés, les immersions dans l’âme humaine qui chamboulent, secouent à la façon d’un grand huit émotionnel, ce livre est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: :etoilegrise:




Pour vous le procurer :  Éditions Taurnada          Amazon


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4
Mise en avant des Auto-édités / Incarnation-T2-Amalia de Daryl Delight
« Dernier message par Apogon le jeu. 26/05/2022 à 18:15 »
Incarnation-T2-Amalia de Daryl Delight



Pour acheter : Amazon


Prologue

   — S’il ne veut pas écoper de deux ans de prison ferme, il ferait mieux de plaider coupable.
   Raphaël ne sait pas pourquoi il a décroché. Il est presque vingt heures, un vendredi soir, et il se trouve toujours à son bureau. Tout ce dont il a envie, c’est de prendre   une bonne douche avant de déguster un plat chinois qu’il se fera livrer.
   — Toutes les preuves sont contre lui, madame Costa, il n’y a aucun doute sur sa culpabilité. Essayer de mentir au juge ne fera qu’augmenter la peine.
   S’il n’est pas trop fatigué, il proposera à Loretta de venir passer la nuit chez lui. Il est presque sûr que ça ne se fera pas, car il est crevé et risque de s’endormir devant la télévision après son repas. Ils se verront demain, comme tous les samedis depuis presque un an, et ils feront des galipettes durant tout le week-end.
   — La victime l’a reconnu. Votre fils n’est même pas capable d’enfiler une cagoule pour braquer une épicerie. Et même si on ne distingue pas clairement son visage sur la caméra de surveillance, il ne fait aucun doute que c’est lui. Les vêtements qu’il portait ce jour-là ont été retrouvés dans son placard. La police a prélevé des empreintes sur le lieu du crime et ils les compareront assez vite avec les siennes.
   Au téléphone, Madame Costa semble sincère. Un peu naïve au vu de la situation se dit Raphaël. Le fils de  cette femme est loin d’être l’ange qu’elle prétend connaître.
   — Je passerai le voir lundi matin à la première heure. La seule solution est qu’il admette son crime. Je tenterai de lui expliquer la situation pour qu’il change d’avis. Je vous assure que c’est pour son bien.
   Mais la mère de famille continue ses supplications. Elle parle vite avec un fort accent italien.
   — Je vous rappellerai demain, il se fait tard. Ne vous en faites pas, il est jeune et il n’y a pas eu de blessé. S’il se tient à carreau, il devrait s’en sortir. Je vous laisse. Essayez de vous reposer.
   Raphaël ne laisse pas son interlocutrice rebondir et coupe la communication immédiatement. Une douche et un plat chinois, ce sont les seules choses auxquelles il pense.
   Il referme son classeur, le range sur l’étagère et éteint l’ordinateur ainsi que les deux lampes aux extrémités de son bureau. Alors qu’il quitte la pièce, la sonnerie du téléphone retentit. Cela doit être Madame Costa qui va vouloir qu’on lui rabâche ce qu’elle sait déjà. Raphaël n’y prête pas attention. Les livraisons à domicile se terminent à vingt-deux heures et il n’a pas envie de cuisiner ce soir. Madame Costa attendra lundi matin pour pleurnicher.
   Dans l’ascenseur, il se dit qu’il devrait appeler le restaurant pour passer commande. Le temps de préparer et de livrer, il sera rentré et aura pris sa douche. Puis il se souvient qu’il n’y a pas de réseau au sous-sol. Il téléphonera sur la route.
   Une secousse. Raphaël vacille et se rattrape à la rambarde. Les lumières au plafond de la cage métallique faiblissent jusqu’à mourir. La cabine est à l’arrêt, plongée dans le noir.
   — C’est pas possible ! Pas maintenant !
   Raphaël sort son portable de la poche intérieure de sa veste et l’utilise comme lampe torche. Aucun doute possible, c’est une panne de courant.
   Le bouton d’appel d’urgence est vert. Est-ce que ce truc marche même sans électricité ? Il en doute, mais s’acharne sur le bouton.
   — Allez, s’il vous plaît !
   Les néons au-dessus de lui grésillent et se rallument. Un bruit de machine qui se met en marche lui fait reprendre espoir. Puis l’ascenseur se remet à fonctionner.
   Fausse alerte. Soulagé, Raphaël soupire.
   Les portes métalliques s’ouvrent enfin. Le parking est vide. Encore une fois, il est le dernier à quitter l’immeuble. Il devrait sérieusement songer à diminuer sa charge de travail.
   Il est presque arrivé à sa voiture quand une nouvelle panne de courant survient. Le noir complet durant quelques secondes. Puis les luminaires de secours prennent le relais. De faibles lueurs rouges l’entourent.
   — Très rassurant, souffle-t-il.
   Tout d’un coup, il comprend mieux ce que ressent sa secrétaire. Après dix-huit heures, elle refuse de descendre seule de peur de se faire agresser dans ce sous-sol. Mais tout va bien. Raphaël est un homme. Il peut se défendre en cas de besoin.
   Il pointe le plip sur son véhicule et presse le bouton où figure un cadenas ouvert. Ses mains sont moites. Un « bip » retentit. Les portières se déverrouillent.
   Habituellement, Raphaël n’est pas du genre trouillard. Mais un avocat doit toujours rester sur ses gardes. Dans ce métier, il vaut mieux surveiller ses arrières.
   Il accélère le pas, mais s’arrête net lorsqu’une silhouette sort de l’ombre et se poste devant la voiture. Elle reste plantée là, immobile et menaçante comme peut l’être un étranger qui vous fixe sans raison.
   — Je peux vous aider ?
   Raphaël recule déjà en posant la question. Il n’a aucunement envie de savoir ce que le type lui veut, car il est évident qu’il n’a pas affaire à un vieil ami. Le type est plutôt baraqué, et surtout, Raphaël remarque qu’il tient une arme blanche dans sa main droite. Le manche est noir, la lame crantée. Ce n’est pas un simple couteau, mais plutôt le genre qui sert à éventrer un gibier. C’est un véritable poignard de chasse.
   Raphaël sent ses poils se hérisser. L’adrénaline monte. Son instinct lui ordonne de fuir.
   Il fait volte-face et se met à courir. Il est à mi-chemin de l’ascenseur quand il jette un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. Le type le poursuit à une cadence effrénée. C’est là qu’il remarque son visage.
   Oui, il connaît ce visage. Il ne sait plus où il l’a vu, mais il ne lui est pas inconnu.
   Il appuie sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Merde ! Il en avait oublié la panne de courant ! Il part à droite, longe le mur de béton et ouvre la première porte.
   Il arrive dans la cage d’escalier et grimpe les premières marches. Son poursuivant a gagné du terrain, il est juste derrière lui, sa présence est palpable. Agir avant qu’il ne soit trop tard. Il est en hauteur, en position de force, attaquer est la meilleure défense.
   Il se retourne et balance un coup de pied. Le type esquive d’un geste vif et contre avec un crochet. La lame fend l’air et siffle tandis qu’elle effectue un arc de cercle. La chemise de l’avocat se déchire, une entaille se dessine sur son torse, le sang gicle.
   Raphaël tombe sur le dos. Une forte brûlure au niveau de la poitrine l’empêche de profiter pleinement de ses mouvements. Il est toujours en position de force et, après avoir lâché un grognement, en profite pour envoyer un coup de talon. Sa semelle tape en pleine face et repousse son agresseur qui fait deux pas en arrière. Bien qu’il ait parfaitement visé, son impulsion manquait de puissance. Le type reste debout et revient à la charge.
   Alors qu’il tente de gravir l’escalier, s’aidant de ses mains pour se remettre debout, la lame se plante dans son mollet et ressort ensanglantée. Raphaël hurle, d’abord de douleur, puis pour appeler de l’aide.
   Mais personne ne viendra à son secours. L’immeuble est vide.
   Il se relève tant bien que mal et monte difficilement deux marches. Un éclair lui foudroie l’omoplate. Il s’écroule.
   Son agresseur le retourne sur le dos d’un geste brutal. Il le transperce de ses yeux diaboliques.
   Ce visage ! C’est bien lui, il le reconnaît ! Même si Raphaël a du mal à y croire, il ne peut pas nier l’évidence. Ce n’est pas un rêve, la douleur est là pour le prouver.
   — S’il vous...
   Il tente de supplier, mais sa gorge se noue, obstruée par le sang. Le goût du fer emplit sa bouche et il ne peut que cracher pour ne pas s’étouffer.
   Son assaillant lève le poing, le poignard haut dans les airs, la lame vers le sol.
   Raphaël secoue la tête. Son agresseur reste impassible. L’avocat se demande si ce type a une âme car son visage reste de marbre. Mais il sait que non car il connaît cet homme, il a étudié son cas et il a été prouvé qu’il était un vrai sociopathe.
   Mais comment peut-il être là ? C’est insensé !
   Puis le coup s’abat violemment. La lame s’enfonce au niveau de son nombril. Elle y reste, se niche entre ses entrailles. Puis elle remonte lentement, se frayant un chemin jusqu’à son estomac.
   Raphaël hurle, du moins il essaie, car aucun son ne sort de sa bouche. Son assaillant en profite pour plonger ses doigts entre ses dents. Il en ressort la langue qu’il pince avec fermeté. Et il se sert de sa lame pour la charcuter comme un vulgaire morceau de viande.
   Raphaël n’a plus d’espoir. Trop fatigué pour lutter, il veut juste fermer les yeux. Voilà, c’est ça, s’endormir, ou plutôt s’évanouir, et ne plus ressentir cette insoutenable souffrance. Dormir à tout jamais.

Première partie

Séquelles

   Je me suis enfuie à travers la forêt sans savoir où aller. Bruce Nilsen me pourchassait. Le couteau que je lui avais planté dans l’épaule n’avait pas suffi à le dissuader de me poursuivre. J’ai zigzagué à travers les arbres, dans la pénombre. À un moment, j’ai cru que je l’avais semé. Puis j’ai trébuché dans une espèce de fossé.
   La police a dit qu’il avait commencé à creuser la tombe de Daniel. Parce que ce n’était pas l’endroit habituel où il enterrait ses victimes. Bruce Nilsen avait son jardin secret, un lieu qu’il affectionnait, de l’autre côté, plus éloigné du manoir. Un cimetière où il enterrait ses jolies fleurs après les avoir séquestrées et violées pendant des jours, peut-être des mois. Daniel n’en faisait bien sûr pas partie. L’obsession de Bruce Nilsen pour moi, comme l’ont prouvé les photos qu’il gardait, l’avait forcé à se débarrasser de mon époux pour me garder rien qu’à lui.
   Je me suis cachée dans la fosse où j’avais trébuché et j’ai recouvert mon corps de terre. Quand ce psychopathe est arrivé à mon niveau, j’étais terrorisée. Impossible de bouger, de respirer. La semelle de sa chaussure s’est posée sur ma main et je me suis retenue de hurler à cause de la douleur. Heureusement, il faisait sombre. Il n’a pas remarqué que j’étais là, sous ses pieds, et a continué son chemin.
   J’aurais pu attendre et tenter de fuir à nouveau, mais je savais que je n’irais pas bien loin. J’étais perdue, loin de la ville. Il me rattraperait tôt ou tard. C’était se battre ou mourir.
   Il était désormais dos à moi. Je suis sortie de ma planque sans un bruit. J’ai attrapé la pelle dont il s'était servi pour creuser le trou par le manche et j’ai frappé de toutes mes forces. Il s’est écroulé et j’ai cogné une seconde fois. J’ai cru que j’en avais fini avec lui, que j’étais sauvée. Mais j’avais tort.
   En revenant sur mes pas, je l’ai entendu se relever. Bruce Nilsen ne renoncerait jamais. C’est là que j’ai su que je devrais le tuer si je voulais survivre.

Extrait de « J’ai échappé aux Nilsen »,
écrit par Amalia Scharff


Chapitre 1

   Elle monte les escaliers deux par deux et se réfugie dans la chambre. La porte se referme violemment après son passage. Elle tourne la clé. Le cliquetis de la serrure la rassure à peine. Elle se jette sur la table de chevet et en ouvre le tiroir.
   Son revolver est toujours armé, six balles dans le barillet. Elle virevolte et le pointe droit devant.
   Elle s’attend à ce que le chambranle de la porte explose, que l’intrus se précipite à l’intérieur de la pièce et lui saute dessus.
   Rien ne se passe. Silence complet. Pour l’instant...
   Son front perle de sueur, elle s’éponge rapidement en penchant la tête vers son bras. Son t-shirt est moite et lui colle désagréablement à la peau. Des auréoles se dessinent sous ses aisselles. Elle est trempée comme si elle venait de courir un marathon.
   Ses mains tremblent, faisant tressauter le canon de son revolver. Elle baisse l’arme un court instant le temps de détendre ses épaules et reprend sa position de tir.
   Toujours rien, la porte est close et il ne tente pas de l’enfoncer, du moins pas encore.
   Elle reste à l’affût du moindre bruit. Dès qu’il entrera comme un fou furieux et se précipitera sur elle, elle appuiera sur la détente, plusieurs fois s’il le faut.
   Elle prend une grande inspiration. Il faut se positionner correctement, elle n’aura qu’une seule chance.
   Elle vise le milieu de la porte. Impossible de le louper à cette distance.
   Je suis prête !
   Elle ne l’est pas, on ne l’est jamais en cas d’agression, mais il faut bien qu’elle se donne du courage.
   Puis elle se souvient que l’homme est grand, très grand. Si elle laisse la mire à ce niveau, elle le touchera au ventre et ce n’est pas assez pour le stopper. Ce type est coriace, physiquement comme moralement, il encaisse. Elle est bien placée pour le savoir, la dernière fois, il s’était relevé à plusieurs reprises.
   Alors elle vise plus haut, au niveau de la poitrine. Avec le recul de l’arme, le projectile devrait atteindre la tête.
   Parfait.
   Elle tire le chien du revolver en arrière. Une simple pression sur la détente et le coup part.
   C’est bon, elle est prête à l’accueillir.
   Amène-toi !
   Mais toujours rien. Elle n’entend même pas l’escalier craquer sous ses pas.
   Une minute avant, elle se réveillait avec la gorge sèche. Elle avait dû s’assoupir dans le canapé devant le film. Elle s’était levée pour se servir un verre d’eau dans la cuisine. Puis, en se retournant vers le salon, elle l’avait vu.
   Il était là, devant elle, au fond de la pièce, sa silhouette dessinée dans la pénombre. Il sortait de derrière les rideaux et s’avançait vers la table à manger. Puis son visage rempli de mépris lui était apparu. Sa bouche grondait de vengeance tandis que ses yeux brûlaient d’un désir malsain.
   Sauf que c’est impossible.
   Bruce Nilsen est mort !
   Elle aime se le répéter quand les visions l’assaillent. Ce n’est pas tout le temps lui qu’elle aperçoit, parfois c’est la vieille qui revient la hanter. Mais Bruce est celui qui lui fait le plus peur.
   Tu l’as buté cet enfoiré !
   Elle jurerait pourtant que c’était réel.
   Un cauchemar ! Tu as fait un cauchemar !
   Son corps ruisselant de sueur le prouve, ce n’était qu’un rêve.
   Comme à chaque fois que cela se produit, elle s’oblige à revivre son calvaire pour s’en persuader. Elle déteste ça, mais c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour se calmer.
   Elle ferme les yeux. Les flashs l’envahissent.
   Elle est assise sur une chaise, dans cette pièce cachée du manoir, sombre et humide, ses mains et ses pieds sont ligotés. Bruce Nilsen pose une main sur sa poitrine. Il gémit.
   Il est mort et enterré !
   Puis elle le revoit lui courir après, tenter de la rattraper dans la forêt. Elle est perdue, si elle s’arrête elle sait qu’elle mourra. Elle trébuche, la distance qui la sépare de son tortionnaire se réduit.
   Je suis vivante ! Je m’en suis tirée !
   Elle rouvre les yeux pour s’assurer qu’elle est bien en sécurité, chez elle, dans sa chambre, une arme chargée dans la main.
   Les images dans sa tête sont insoutenables. Elle ne veut que se rappeler de la fin, une fin heureuse si on peut appeler ça comme ça. Elle doit l’être puisqu’elle est vivante.
   Lui par contre, il est mort !
   Elle ferme les paupières et retente l’expérience.
   Elle se revoit dans le hall du manoir, couverte de terre. Bruce s’approche à grands pas. Elle tient fermement le couteau de cuisine sans le lui montrer. Il tente de la saisir par l’épaule. Elle se retourne et le poignarde en plein cœur.
   T’es en enfer !
   Allongé par terre, la tête ensanglantée, Bruce Nilsen ne respire plus.
   Tu as eu ce que tu méritais, salaud !
   Est-ce normal de se sentir mieux avec de telles images en tête ? Sa psychiatre dirait qu’elle a de sérieux problèmes. Et elle n’aurait pas tort.
   Ils sont morts !
   Elle rouvre les yeux. Elle est seule dans la chambre.
   Aucun bruit dans la maison. Personne ne tente d’enfoncer la porte.
   Un cauchemar. Elle a fait un cauchemar.
   Rien qu’un rêve...
   Puis, à son réveil, en allant à la cuisine encore à moitié endormie, le rêve et la réalité se sont entremêlés. Son cerveau lui a joué un tour, une fois de plus. Quand cela se produit, son instinct prend le dessus, comme si son esprit était resté bloqué au manoir des Nilsen. Il lui faut un temps d’adaptation pour redevenir lucide.
   Elle arrive à s’asseoir sur le lit bien que ses bras refusent de se baisser. Les mains crispées sur le revolver, son index collé à la détente, elle expire longuement.
   Est-ce que Bruce Nilsen est vraiment dans la maison ?
   Non ! Les fantômes n’existent pas.
   Ses doigts se délient enfin de la crosse. Ses muscles se relâchent. Elle repose l’arme.
   Elle n’a pas éteint la télévision dans le salon. Ce n’est pas grave, elle n’a pas le courage de redescendre, d’affronter de nouvelles visions. Cette nuit, elle dormira la lumière allumée et la porte de sa chambre fermée à clé. Le revolver restera sur la table de chevet, à portée de main. Elle s’allonge et se blottit sous la couette.
   Cela fait trois ans qu’Amalia vit dans la terreur.

Chapitre 2

   Kelly Fresnel court à grandes enjambées. Son visage aux joues écarlates se reflète dans la vitre. Les écouteurs dans les oreilles, la chanteuse Billie Eilish lui raconte que son petit ami est un mauvais garçon. Mais Kelly n’y prête pas attention, la musique n’est là que pour la motiver à courir sans freiner le rythme.
   L’horloge digitale murale indique qu’elle galope depuis presque une demi-heure. Trente minutes de course tous les matins, c’est l’objectif qu’elle s’est fixé. Elle s’y tient, et même si c’était dur de tenir la cadence les premiers jours, elle y prend goût. Elle a remarqué que cette dose de sport matinal la tonifiait pour la journée entière. L’endorphine que son corps produit durant ces trente minutes a un effet relaxant. Elle reste calme face aux situations de stress et sa forme physique en est améliorée. Et bon Dieu, qu’est-ce qu’elle dort bien la nuit !
   La session se termine. Elle pose le doigt sur le bouton « moins » et y reste appuyée deux secondes. Le tapis de course décélère. Kelly marche désormais. Puis la machine finit par s’arrêter. Elle inspire profondément par le nez et expire par la bouche jusqu’à ce que son pouls ralentisse tandis qu’elle éponge son cou dégoulinant de sueur avec une serviette où ses initiales sont brodées.
   Elle passe d’abord par la salle de bains pour prendre une douche, puis descend se servir un café dans la cuisine. Elle remonte ensuite et passe, comme à son habitude, dans le grand bureau qui se trouve à côté de la chambre.
   Gilles, son mari et associé, est avachi dans son fauteuil, les pieds posés sur le bureau. Il est déjà en train d’éplucher les manuscrits.
   — Vingt pages et je m’ennuie déjà, dit-il en voyant Kelly entrer.
   — Et si tu continuais un peu au lieu de juger si peu de pages ?
   — Il faut accrocher le lecteur dès le premier chapitre !
   — Si ce manuscrit est sur ton bureau, c’est qu’il a passé les premières phases de lecture.
   — On se demande bien comment une telle chose a pu arriver !
   — Donne-lui une chance.
   — Tu crois que les étudiants qu’on engage lisent vraiment les manuscrits. Non parce que ce n’est pas avec cette histoire de magie noire qu’on vendra des millions d’exemplaires. Rien que le résumé est bancal.
   — Une quatrième de couverture ne révèle pas toutes les intrigues.
   — Si je lis la quatrième de couverture dans une librairie, je le repose directement sans le feuilleter. Et on ne veut pas que les clients reposent le livre, mais qu’ils passent à la caisse !
   — Tu te souviens de ce qu’ils disaient pour Harry Potter. Tu vois le résultat. On ne peut pas connaître un succès à l’avance. En plus, un résumé se modifie assez vite.
   Gilles porte sa cigarette électronique à ses lèvres, tire une énorme bouffée puis recrache un nuage de fumée qui lui voile le visage.
   — Tu sais ce que les lecteurs attendent ?
   Bien que Kelly connaisse la réponse, elle fait mine que non en haussant les épaules.
   — Le prochain Amalia Scharff !
   Gilles a les yeux qui pétillent en prononçant le nom magique.
   — Ah oui ? Et pour raconter quoi ?
   — Sa vie, son quotidien, comment elle se reconstruit.
   — Son histoire a déjà été publiée. Elle n’est pas autrice de vocation.
   — Les gens adorent sa plume, sa personnalité. C’est une survivante. Le public se fiche qu’elle parle de ces foutus Nilsen. Ils en ont déjà assez avec tous les documentaires et reportages à la télévision. Ils veulent juste lire son prochain livre, la voir évoluer, qu’elle aille de l’avant.
   — Elle doit trouver sa voie.
   — Qu’elle écrive de la fiction si ça lui chante. De la fantaisie ou une romance. N’importe quoi !
   — Ça ne se fait pas du jour au lendemain. Laisse-lui un peu de temps.
   — Ça va bientôt faire deux ans qu’on attend. Elle raconte ce qu’elle a envie, on s’en fout ! Si elle ne veut pas se mettre au boulot, j’attrape la première bouse qui passe sur mon bureau et je colle son nom dessus.
   — Chiche ?
   Il marque une pause, lève les sourcils et affiche un petit rictus. Il abandonne très vite son air sérieux qui ne trompe pas sa femme.
   — Non, bien sûr que non. On est pas ce genre de maison d’édition.
   — Heureuse de te l’entendre dire.
   — On a une éthique à préserver. Si ce n’était pas le cas, on aurait déjà signé une star de la télé-réalité. Dis-lui de nous pondre un nouveau livre, c’est tout. Je sais que ce ne sera pas parfait, mais on est là pour l’aider à corriger ses erreurs.
   — Oui, je vais lui passer le message.
   Elle quitte le bureau de son mari pour rejoindre le sien qui se trouve à l’autre bout du palier, en face de la salle de sport, et s’installe derrière son ordinateur. Il est neuf heures, un peu tôt pour passer un coup de téléphone. Alors elle répond à ses courriels.
   Elle ne peut s’empêcher de penser à sa discussion avec Gilles. Amalia est la poule aux œufs d’or des éditions Fresnel. C’est à elle qu’ils doivent leur notoriété aujourd’hui. Et c’est grâce à son livre qu’ils vivent dans ce spacieux appartement.
   Il y a deux ans à peine, ils habitaient encore dans un logement social. La maison d’édition peinait à se faire une place et à trouver son public. Ils publiaient quelques romans sur internet, mais les librairies les snobaient. Ce fut différent lorsque « J’ai échappé aux Nilsen » fut annoncé. Les lecteurs s’étaient rués dessus et les libraires voulaient leur part du gâteau. La diffusion dans tout le pays était assurée.
   Kelly avait réussi à contacter Amalia Scharff quelques mois après les événements tragiques survenus au manoir des Nilsen. C’était son idée de publier un livre sur le récit de la survivante. Les Nilsen faisaient fureur dans les médias et Amalia était considérée comme une héroïne. Kelly avait prévu d’engager un auteur fantôme pour lui prêter sa plume. Amalia n’avait juste qu’à retranscrire les grandes lignes de son témoignage, la maison d’édition s’occuperait du reste.
   Puis, Amalia avait commencé à écrire et, contre toute attente, son style s’était avéré efficace. Il avait fallu retravailler le premier jet, mais dans l’ensemble, Amalia Scharff s’en était plutôt bien sortie. Même très bien, en réalité.
   Aujourd’hui, deux ans plus tard, les ventes ont fortement baissé. Gilles et Kelly publient de nombreux auteurs, mais aucun n’arrive à se hisser au rang de best-seller.
   Amalia est encore populaire. Kelly sait que le public adorerait retrouver Amalia Scharff dans leurs bibliothèques. Elle est convaincue qu’elle peut accoucher d’un excellent bouquin. Il faut juste la motiver un peu.
   Et c’est bien ce qu’elle compte faire.

Chapitre 3

   L’ordinateur portable est allumé sur la table basse du salon. Le traitement de texte affiche une page blanche. Le curseur clignote en attente d’instructions.
   Amalia ne sait pas par où commencer. Ses doigts glissent sur le clavier, mais impossible d’appuyer sur les touches. Qu’est-ce qu’elle peut bien raconter ?
   Aucune idée !
   Son livre n’est qu’un accident, un témoignage de ses mésaventures. Si elle n’était pas retournée dans ce satané manoir, rien de tout ça ne serait arrivé, et elle n’aurait jamais publié de livre. Elle n’a pas d’imagination et n’a jamais été douée en français. Alors pourquoi écrirait-elle à nouveau ?
   — Ils veulent savoir ce que tu deviens, lui dit souvent Kelly Fresnel.
   Ce qu’elle devient ? Une folle qui hallucine et ne peut pas passer une nuit sans rêver du croque-mitaine. Voilà ce qu’elle devient.
   OK. On essaie.
   Elle pianote sur le clavier et les mots apparaissent sur la page. Puis elle s’arrête.
   Tout le monde s’en fout ! C’est ce couple de psychopathes qui les a intéressés dans cette affaire, pas toi !
   Elle efface. La page redevient blanche. Elle n’a aucune bonne raison de raconter sa vie. Elle ferait mieux de trouver un boulot.
   Foutu syndrome de l’imposteur !
   Amalia a découvert ce phénomène sur internet. Sauf que ce n’est pas un syndrome, c’est la vérité. Amalia est une imposture. Qui est-elle pour prétendre écrire des romans ? Elle n’est personne ! Juste une victime que le voyeurisme malsain des journalistes a propulsée en tête des ventes. Pourquoi prendrait-elle la place de vrais auteurs ?
   C’est devenu une routine. S’asseoir devant l’écran blanc et gamberger sur sa notoriété. Très vite, elle réalisera qu’elle n’est pas autrice de vocation et elle abandonnera l’ordinateur.
   Le téléphone portable se met à vibrer. L’écran s’illumine. Le nom de Lucien Bolard apparaît. Amalia répond immédiatement.
   — Bonjour, Lieutenant.
   — Comment allez-vous, Mademoiselle Delassalle ?
   Delassalle est son nom de jeune fille. Le divorce avec Daniel Scharff n’ayant jamais été prononcé, Amalia est considérée comme veuve. Lorsque les médias se sont emparés de l’affaire Nilsen, Amalia était citée par son nom d’épouse. Elle est donc connue du grand public comme étant Madame Scharff. Et il était logique de le garder comme pseudonyme pour son roman. Une idée de Kelly, son éditrice.
   — Je vais bien, Lieutenant, et vous ?
   Elle ne lui laisse pas le temps de réagir et enchaîne :
   — Laissez-moi deviner... comme un flic à la retraite ?
   C’est ce que le lieutenant Bolard répond à chaque fois qu’Amalia lui pose la question.
   — Exactement ! Comme un flic à la retraite. Mais à vous écouter, je crois comprendre que mon disque est rayé.
   — Ne changez rien. C’est toujours un plaisir de vous entendre.
   Le lieutenant Bolard prend des nouvelles de la jeune femme tous les mois. Ils se sont liés d’amitié alors qu’il supervisait les recherches sur l’affaire Nilsen. Son dernier dossier avant sa retraite.
   — J’ai malheureusement une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Raphaël Cipriano est décédé.
   Le souffle d’Amalia se coupe un court instant. Est-ce qu’elle a bien entendu ?
   — Quoi ?
   — Il a été sauvagement assassiné. On l’a retrouvé les tripes à l’air en bas de son cabinet. Et ce n’est pas tout. Son assassin lui a sectionné la langue.
   — Mon Dieu !
   — Oh mince, excusez-moi pour les détails. Je me comporte encore comme un flic sur le terrain. Un ancien collègue m’a prévenu ce matin. J’ai hésité à vous en parler, mais vous l’auriez appris par la télévision de toute façon.
   — Qui a fait ça ?
   — On ne le sait pas encore. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une vengeance. Il est devenu populaire après vous avoir représenté dans les médias. Il a défendu des gens bien, et aussi des gens mauvais. Mais il est toujours resté intègre. Un bon avocat se fait des ennemis, c’est inévitable. La police épluche les dossiers de ses clients et de ses adversaires en ce moment même. Surtout ceux qui ont fait de la prison et qui pourraient lui en vouloir.
   Amalia reste sans voix. Après un petit temps d’attente, le lieutenant Bolard l’interpelle.
   — Tout va bien ?
   — Je suis juste un peu bouleversée par ce que je viens d’apprendre.
   — J’ai été dans le même état que vous. Je vous préviendrai de l’avancement de l’enquête. Et du jour de l’enterrement si vous souhaitez y assister. Même si je sais que vous ne voulez plus revenir dans le coin. Ne vous sentez pas obligée.
   Amalia a changé de ville, pas trop loin pour rester dans la région, mais assez pour essayer de se reconstruire. Elle a déménagé après la publication de son livre. Son ancienne adresse était connue de tout le monde à cause des journalistes qui ne se privaient pas pour filmer la maison, par vengeance, peut-être, parce qu’Amalia refusait les interviews. Chaque semaine, elle recevait des lettres de fans. Certains l’admiraient et leur soutien était touchant, mais il y a aussi eu des détraqués. Les admirateurs de la famille Nilsen la menaçaient sans cesse. Comment peut-on soutenir de tels psychopathes ? Amalia n’a jamais compris. Puis, il y a eu les obsédés qui voulaient la rencontrer. Ceux-là ne prenaient pas de pincette pour évoquer leurs fantasmes. Certains  souhaitaient même reproduire ce qu’elle avait vécu, allant jusqu’à lui proposer de  la séquestrer en reprenant le rôle de Bruce Nilsen. Ces gens sont fous !
   — En tout cas, continue Bolard, si vous passez par ici, Judith et moi serions ravis de vous inviter à dîner.
   — C’est gentil, Lieutenant, mais il est préférable que je reste éloignée. Je ne veux pas raviver les mauvais souvenirs.
   — C’est compréhensible, jeune fille. Ce n’est pas moi qui vous en blâmerais. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me passer un coup de fil.
   — Je n’y manquerai pas. Pareil, si je peux vous rendre service.
   Ce n’est qu’une formule de politesse. Amalia ne voit pas en quoi elle pourrait aider le lieutenant.
   De son côté, Lucien Bolard n’ose pas demander. Son regard se tourne vers la pile de feuilles posées sur son bureau. Lui, n’a pas eu de mal à écrire son roman. Un vieux rêve qu’il a tenu à réaliser. Il a bien un ordinateur, mais le texte a entièrement été rédigé sur une vieille machine à écrire. C’est comme ça qu’il idéalise les écrivains, les vrais, ceux qui l’ont fait rêver quand il était plus jeune. Ils pianotent sur des touches qui font un boucan pas possible à chaque lettre qui s’inscrit à l’encre indélébile sur le papier. Et lorsque c’est mauvais, ils retirent la feuille, la roulent en boule et la jettent à la corbeille. Il a gaspillé pas mal de papier, mais il vient de terminer sa première phase de relecture et aimerait qu’une maison d’édition le publie. La plupart des ex-flics le font, certains deviennent célèbres. Après quarante ans de métier dans le milieu, il sait comment se déroule une enquête et n’a pas hésité à se servir de son expérience.
   Oui, Lucien Bolard aimerait que son roman policier soit sur les étagères des librairies. Mais il n’en dira rien à Amalia pour le moment.

Chapitre 4

   Quand la communication s’interrompt, Amalia reste tout d’abord paralysée. Elle n’a pas voulu laisser paraître ses émotions au lieutenant, mais le meurtre de Cipriano la renvoie à ses propres démons.
   Sa main se met à trembler. Lorsqu’elle tente de poser le téléphone sur la table, il lui glisse des mains et tombe sur le tapis persan. Elle suffoque et respire anormalement fort en cherchant à ramener de l’air dans ses poumons. Une crise de panique, cela fait longtemps que ça ne lui est pas arrivé. Elle a l’impression que sa cage thoracique se compresse, que ses côtes vont se briser et perforer ses organes.
   Respire, ma belle !
   Elle pense tout d’abord à prendre un sac en papier pour calmer son hyperventilation, mais alors qu’elle se lève, elle manque de tomber.
   Ses yeux la trahissent. La réalité se déforme. Un voile lui floute la vue.
   Elle rejoint difficilement le couloir et monte les escaliers en titubant tout en se tenant des deux mains à la rambarde. La boîte à pharmacie se trouve dans la salle de bains. C’est là où sont rangés les médicaments prescrits par la psychiatre en cas de crise de panique. Amalia n’en a ingurgité que quatre fois cette année et elle pensait en avoir terminé.
   Elle ouvre difficilement le placard au-dessus du lavabo, s’empare du flacon et fait sauter le couvercle qui rebondit sur la porcelaine. Elle renverse les cachets dans la         
paume de sa main, deux exactement, et les porte à sa bouche. Elle actionne le robinet, mets ses mains en coupe et avale les comprimés avec un peu d’eau.
   Calme-toi, ça va passer.
   Elle fait deux pas vers la serviette qui sèche sur le radiateur pour s’essuyer le visage. Ses jambes sont en coton. Des fourmis lui rongent les mollets.
   Le voile flou se dissipe légèrement. Son front collé à la fenêtre, elle respire un peu mieux.
   Dehors, les arbres sont de plus en plus nets.
   Voilà, c’est bientôt fini. Inspire par le nez. Expire par la bouche.
   Est-ce qu’elle peut discerner l’abri de jardin ?
   Concentre-toi !
   Oui, elle l’aperçoit de plus en plus clairement. Le tranquillisant agit bien.
   Son attention se porte plus à gauche. Là où il n’y a, normalement, que de la verdure, elle perçoit une forme humaine reconnaissable entre mille.
   Ton imagination ! Rien d’autre !
   Elle se frotte les yeux. C’est encore vague, mais elle distingue une vieille femme, de taille moyenne, les cheveux grisonnants.
   Non, pas elle...
   Amalia sait très bien de qui il s’agit. Oui, c’est cette vieille folle de Miss Nilsen.
   Elle n’est plus de ce monde !
   La vieille femme la fusille du regard. La dureté de son visage ne laisse aucun doute quant à ses intentions. Sa mâchoire serrée et ses sourcils froncés montrent qu’elle bouillonne de colère. Sa tête tremblote de droite à gauche comme si elle retenait un cri. Ses dents se dévoilent dans une grimace menaçante.
   Sur sa poitrine, des taches rouges apparaissent. Aux mêmes endroits où les plombs l’ont transpercée quand Amalia a tiré cette cartouche de fusil. Les taches grossissent de plus en plus et maculent le chandail blanc jusqu’à le noyer complètement.
   Elle est morte !
   Puis Miss Nilsen se met à courir en direction de la maison. Elle va vite, trop rapide pour une vieille dame.
   — Ce n’est pas réel ! grogne Amalia.
   La vieille folle a déjà parcouru la moitié du terrain. Ses mouvements sont rigides comme ceux d’un soldat.
   Tout ça se passe dans ta tête !
   Miss Nilsen se rapproche puis se fige d’un coup, droite comme un I, juste en dessous de la fenêtre. Elle ne quitte pas Amalia des yeux, la tête relevée vers le ciel. Ses lèvres se mettent à bouger pendant que ses yeux s’écarquillent jusqu’à sortir de leurs orbites.
   Amalia a les oreilles qui bourdonnent depuis un bon moment. La voix de la vieille folle arrive à s’immiscer entre les acouphènes. Amalia ne perçoit que des mots parmi ce brouhaha. Elle ne sait pas ce que raconte Miss Nilsen mais elle se bouche les oreilles pour ne pas le savoir.
   Assez ! hurle-t-elle dans sa tête.
   Pendant un instant, elle pense à se réfugier dans sa chambre avec son revolver. Mais non, elle ne doit pas se cloîtrer, au contraire il faut faire face pour ne pas subir cette terreur le restant de sa vie. Elle a déjà réussi à la combattre, elle le peut encore.
   Cette vieille folle est morte !
   Tout ça n’est qu’illusion. Ce n’est rien que son esprit qui revit un traumatisme.
   Amalia le sait, ce n’est pas réel, elle doit juste trouver le moyen d’apaiser sa conscience. La vision devrait s’estomper sous peu.
   Et pourtant, les mots deviennent de plus en plus clairs, ils résonnent sous son crâne. Miss Nilsen l’insulte de tous les noms.
   — Tu n’existes pas ! Tu es six pieds sous terre !
   Amalia se récite ces deux phrases en boucle comme une prière d’exorcisme pour repousser un démon. Elle se débat avec la voix de Miss Nilsen qui remplace la sienne dans sa tête.
   Salope.
   — Tu n’existes pas !
   T’es qu’une pute.
   — Tu es si pieds sous terre !
   Je vais te tuer.
   — Tu n’existes pas !
   Tu vas mourir pour ce que tu m’as fait !
   La voix perd de sa clarté. Amalia hausse le ton.
   — Tu es six pieds sous terre !
   C’est de ta faute sale traînée si je suis morte !
   Puis la voix de Miss Nilsen semble s’éloigner.
   De ta faute !
   — Tu n’existes pas !
   La voix finit par s’évanouir dans le lointain jusqu’à s’éteindre.
   Le bourdonnement cesse également. Durant un instant, c’est le silence complet.
   Amalia rouvre les yeux en espérant que la vieille folle ne soit plus là.
   Et fort heureusement, c’est le cas.
   Amalia s’accroche au rebord de la baignoire et prend de grandes bouffées d’oxygène. Elle reste immobile, incapable de bouger.
   Elle pensait en avoir fini avec ces cauchemars et ces foutus tranquillisants. Et voilà que les hallucinations la prennent par surprise. Mais elle doit rester positive, ce n’est qu’une rechute accidentelle liée à une mauvaise nouvelle.
   Elle va rester là un petit moment, le temps de reprendre ses esprits, et tout ira très bien.
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Mise en avant des Auto-édités / Elles : Le chemin des révélations de Marie Barrillon
« Dernier message par Apogon le jeu. 12/05/2022 à 17:53 »
Elles : Le chemin des révélations de Marie Barrillon


   


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"Les personnages et les situations de ce roman étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite."



« La douleur, c'est comme un corps étranger. On finit par fabriquer une coque, pour ne plus la sentir. »
Grégoire Delacourt
(On ne voyait que le bonheur)

« Si on ne peut atteindre la perfection, on peut aspirer à devenir meilleur, en phase avec les autres et soi-même. »
Nikos Aliagas
(Ce que j’aimerais te dire)

« Si ce que tu éprouves pour l’autre n’est pas teinté de la certitude du cœur, alors passe ton chemin et garde une distance pour te protéger. Tu as le droit de te tromper, mais essaie de ne jamais te mentir. »
Nikos Aliagas
(Ce que j’aimerais te dire)
 

 
Chapitre I


Je m'appelle Jayny. On peut se demander où mes parents ont bien pu trouver un tel prénom, si tant est que c’en soit bien un. Parce que je ne l'ai jamais vu écrit nulle part ailleurs que sur mon extrait de naissance. Aucun ouvrage sur le sujet ni aucun autre livre ne le recense ou alors écrit sous une forme différente. Mais, sous celle-ci, rien, nada ! À moins que ce soit anglais ou américain ! Et pourquoi pas sénégalais, tant qu’on y est !

Qu'est-ce que cela pouvait bien dire pour eux ? pensa-t-elle, ironique. Ça, je ne le saurai jamais, parce qu'ils ne sont plus là pour me l’expliquer. Il y a longtemps qu'ils ont déserté ma vie. Ou peut-être est-ce moi qui les ai expatriés de celle-ci. Le résultat est le même au final ! Ils m’ont oubliée à la vitesse de la lumière, grosso modo 300 000 K/S, soit en réalité 299 792 458 M/S. Vraisemblablement même plus rapidement encore, enfin si cela avait pu être possible, c’est sûrement ce qu’ils auraient fait. Née pour être oubliée par ses propres géniteurs, est-ce vraiment concevable ?

En définitive, même si la finalité est la même, ça ne répond pas à mes nombreuses interrogations. Depuis, ils ont décidé d’un commun accord de quitter cette terre sans un mot à mon intention, sans un regard vers moi. Tout au plus une pensée, mais ça non plus je ne le saurai jamais. Je ne devais pas être assez bien pour eux. En tout cas, il est vrai que je ne leur ressemblais pas, et cela dans tous les sens du terme. Pas un iota de ressemblance, il me semble. Je suis la seule enfant qu’ils aient mise au monde, là aussi je ne pourrais dire pourquoi. Ça fait beaucoup de lacunes tout ça !

Beaucoup d’ombres et de trous noirs aussi ! Ils sont décédés depuis quelques semaines et je n’ai ressenti qu’un tout petit pincement au cœur à ce moment, à défaut d’une grande peine. Une courte contraction certes, mais pas un véritable chagrin, je crois. Peut-être est-ce parce qu’ils ne m’ont jamais montré que je pouvais avoir une incontestable importance pour eux ou tout au moins que je pouvais compter un tout petit peu parmi les battements de leur cœur sur l’échelle desquels je ne parvenais pas à trouver une place. Ma place ! Mon existence n’avait pas d’espace dans leur vie, je ne les dérangeais pas non plus au demeurant, ayant appris assez tôt à prendre mes distances et à me débrouiller sans eux. En définitive, je me rends compte que je ne les connaissais pas plus que ça, ils étaient mes géniteurs et cela s’arrêtait là. Je ne connais rien de mes origines, ni rien de leur vie et de leurs habitudes. Je ne sais même pas quel genre d’existence ils pouvaient mener, ces dernières années surtout. Ce qu’ils m’ont légué me laisse dans la perplexité la plus absolue, l’étonnement le plus complet et la surprise la plus totale… un poil dubitative aussi, mais en même temps m’informe un tout petit peu sur leur niveau de vie. C’est déjà mieux que rien !

Eh puis, hein… j’ai parfaitement le droit de me demander ce que cela pouvait bien cacher. Parce qu’en faisant preuve d’un minimum de réflexion, tout ça paraît très étrange ! On sait bien que quand l’un peut faire le bien au regard de tous sans la moindre cachoterie, l’autre peut prendre un malin plaisir à faire le mal en détricotant à son insu, et à la dérobée d’autrui, ce qui a été patiemment réalisé par le premier ! Alors, quel truc tordu ont-ils jeté dans la mare – sous-entendons ma vie – en souvenir ?

Plusieurs appartements, dans différentes villes. L’un est loué tout au long de l’année, et depuis longtemps, à des gens que je ne connais pas non plus, évidemment. Deux autres, en bord de mer, sont loués de manière saisonnière en périodes de vacances, été comme hiver, à des tarifs exorbitants. Et le dernier, à Paris, dans lequel mes parents vivaient.

Le notaire a bien lu le détail de l’héritage me concernant, mais je n’ai pas écouté vraiment. En fait, je me suis arrêtée aux quatre appartements. Pour le reste, je n’ai entendu que quelques bribes et quelques chiffres, certes assez gros, mais je ne les ai pas retenus. Mon cerveau a bugué, figé parmi les mots, comme si soudainement une pause lui était nécessaire pour ne pas tout faire sauter ! Je me suis alors évadée dans mon imaginaire comme souvent lorsque je me sens dépassée ou pas vraiment intéressée. Là, dans le cas présent, je n’étais pas intéressée au début de l’entretien et très vite je me suis sentie dépassée, c’est rien de le dire !

Peut-être était-ce une façon de ne pas céder au pincement que je sentais monter en moi de manière incontrôlable. Un pincement multidirectionnel, ouvrant des persiennes du cœur restées closes trop longtemps… peut-être. Une fois encore, je ne saurais le dire. Je réalise que lorsqu’on croit, ou que l’on se persuade, que l’on ne peut plus rien ressentir pour certaines personnes, on s’aperçoit dans un tel moment que l’on n’avait fait que de se mentir. Les sentiments, les émotions et l’amour de jadis sont enfouis, là, quelque part où l’entrée est inaccessible, y compris à soi-même. Si bien qu’à l’instant où l’on ne s’y attend pas, un évènement fait tout remonter à la surface de l’être dans une royale explosion intérieure que l’on est finalement incapable de contrôler et encore moins de maîtriser.

À plusieurs reprises, le notaire m’a rappelée à l’ordre. Il avait bien remarqué de ses petits yeux acides que je n’étais pas vraiment là. Alors, je l’apaisais d’un petit sourire dans le genre un peu timide. Il avait cru bon de me dire qu’il comprenait ma douleur, mais que je devais rester concentrée et tenter de contrôler mes émotions. Bah, voyons ! Il comprenait surtout la commission qui allait gonfler son compte en banque. Vu ce qu’il se mettrait dans la poche en passant, il fallait bien qu’il justifie un tant soit peu son travail et le temps qu’il se devait de m’accorder ! Le monde est peuplé de requins d’apparence plus humaine qu’humaine ! De ces requins qui ont vite appris à bien se placer pour engranger de gros profits à moindres efforts. Je suis une vilaine médisante, parfois ! Mais, toujours avec une bonne dose de réalisme !

Jayny était ressortie de chez le notaire avec une tonne de papiers, des documents en tout genre, des documents importants avait dit le Monsieur en costume de clown, et de toutes les clés de tous ces lieux inconnus pour elle. Elle avait aussi toutes les directives à suivre concernant les locations en cours et à venir, car des réservations étaient prévues et il lui faudrait faire face à ces obligations en nouvelle propriétaire qu’elle était à présent. Elle avait également le total de l’argent qui désormais lui appartenait, de l’argent à ne savoir qu’en faire, pour l’instant. Comment allait-elle gérer et concilier tout cela en plus de son boulot ? Elle préféra pour le moment éluder cette question qui ne l’intéressait pas plus que cela, tout comme le reste, d’ailleurs. « Mais, comment s’intéresser à quelque chose qui ne vous intéresse pas plus que cela, hein ? C’est ballot quand même ça, non ? » s’interrogea-t-elle. Elle ne pourrait même pas faire semblant. Elle avait sauté à pieds joints, comme on l’avait poussée, comme on saute dans une mare, dans cet univers qui ne lui ressemblait absolument pas et dont elle se sentait tellement étrangère. Elle devrait faire face, bon gré mal gré.

Elle n’avait pas envie de se poser des questions ni de réfléchir. Elle se sentait perdue, engloutie dans cette bulle inconnue. Ensevelie dans une atmosphère qui n’était pas la sienne. Elle venait de passer un temps qui lui avait paru une éternité dans le bureau trop luxueux du notaire encombré de miroirs, vitres et dorures diverses. La luxure se reniflait à chaque centimètre carré de cette pièce beaucoup trop bling-bling pour être honnête. Peut-être que tous les notaires n’étaient pas comme celui-ci, toutefois il fallait reconnaître qu’elle était tombée sur un sacré numéro avec toute l’envergure nécessaire pour la mettre mal à l’aise. Maintenant, elle voulait respirer et penser à autre chose, à sa vie à elle. Parce que, à force de passer à côté de sa vie, on en oublie de vivre. À force de douleurs répétées, on perd l’habitude de sourire. À force de coups bas reçus, on en égare nos rires. Sa petite vie de travailleuse, comme une fourmi, allait s’en trouver fortement perturbée. Elle réalisa donc assez vite que sa vie serait désormais bien différente, en totale opposition avec celle qu’elle menait ces dernières années. La seule qu’elle connaissait. Pas vraiment évident à accepter comme changement, pas vraiment facile d’y croire également. Elle avait décidé de rentrer chez elle pour se reposer. Quand on vous annonce des chiffres faramineux alors que vous avez toujours tiré la corde pour joindre les deux bouts et tenter de remplir au minimum votre assiette au moins une fois par jour sans pour autant y parvenir à chaque fois, ça a de quoi vous secouer la panse et vous dresser les cheveux sur la tête pour un moment. Et qui plus est quand ça vient de vos parents perdus de vue depuis belle lurette, la panse retournée et le poil dressé, c’est pour l’éternité. Jayny n’avait pas dormi la nuit précédente, perturbée par ce rendez-vous. Elle était épuisée. Trop d’informations s’étaient heurtées dans son cerveau où tout s’en trouvait mélangé sans ménagement. Chamboulée comme un terrain de jeu malmené innocemment par une équipe de mômes sans foi ni loi. Un véritable terrain de manœuvre, quoi !

À son réveil, Jayny ne savait pas à quel morceau de sa vie se connecter, elle se sentait littéralement perdue. Alors, elle prit la décision de partir. Partir par le premier train. Partir au bout du monde. Partir pour trouver des dauphins plutôt que des requins. Partir pour oublier plutôt que de trop se souvenir. Partir pour dormir enfin, plutôt que de somnoler d’un œil. Enfin… partir loin, autant que possible ! Mais, loin c’est parfois tout près ou encore trop près. Partir c’est aussi penser au retour. Elle ne voulait plus penser à rien !
 
 
Chapitre II


Elle a une minute trente, pas une seconde de plus pour grimper dans le train. Jayny court aussi vite qu’elle le peut et commence à douter de ses capacités de rapidité. Elle n’a jamais été très bonne en sport, certes, mais enfin, cinquante mètres ce n’est tout de même pas la mer à boire et encore moins le bout du monde. Elle s’engouffre dans le premier wagon à la dernière seconde lorsque la sonnerie de fermeture des portes retentit. Elle est dégoulinante de sueur et pense que ce n’est pas très malin par ce froid matinal. L’hiver a décidé d’empiéter sur l’espace-temps du printemps. Il ne veut pas céder la place ni au soleil ni à la douceur, rendant ainsi les jours gris et moroses comme si la vie n’était pas assez capricieuse pour l’être toute seule sans avoir son concours. Plus rien n’est à sa place. Plus rien ne respecte sa place ! Elle parcourt le wagon à la recherche d’un siège disponible. Elle n’a pas réservé et n’a même pas de billet. Une petite voix intérieure la serine en lui rappelant continuellement que c’est franchement malhonnête. Elle le sait bien, mais elle n’était pas en avance et elle ne voulait surtout pas rater ce train-là.

Dans le second wagon, elle trouve une place dont le siège semble libre, espérant que cette place n’a pas été réservée. Elle enfonce son sac dans le support à bagages au-dessus du siège et s'installe faussement nonchalante. Elle se dit que maintenant elle peut souffler au moins cinq minutes. La tête appuyée contre la vitre, elle se met à réfléchir à ce qu’elle allait bien pouvoir inventer pour éviter l’amende lorsque le contrôleur allait lui demander son titre de transport. Dans ces trains-là, il y a toujours des contrôleurs. Elle n’avait pas envie de se creuser. Elle verrait le moment venu. Dans l’immédiat, elle regarde le paysage qui change à mesure que le train s’éloigne de la ville. Une question incongrue lui chatouille tout de même les neurones. Rien d’existentiel, mais… Combien de fessiers, discrets ou non, propres ou pas, gros ou menus, s’étaient posés sur le siège qu’elle avait choisi pour y installer son propre postérieur. Rien de très passionnant, mais…

Durant un peu plus de quatre heures trente, les paysages allaient se succéder, certains très beaux, d’autres très laids. Quatre heures trente qu’elle allait employer à réfléchir, à penser, à se demander ce qu’elle faisait dans ce train, et si ç’avait été une idée judicieuse de partir brusquement sans entamer la moindre réflexion. En se levant ce matin, un quart de seconde lui avait suffi pour plier bagage. Un quart de seconde sans se poser de questions, comme une évidence indiscutable. Un sac, quelques changes et rien de plus. Même son téléphone portable, elle avait bien failli l’oublier, ce qui n’aurait pas été un manque en soi, pense-t-elle à ce propos. Elle avait mal dormi, mal rêvé et finalement, elle s’était mal réveillée. Les évènements de la veille l’avaient remuée dans tous les sens. Plus qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Plus qu’elle ne l’aurait souhaité.

Ma vie ressemble à un terrain de manœuvres, pratiquement une copie conforme. Un désert de ruines. Un champ de bataille à perte d'années. Le sang de mes veines, c'est la sève de la terreur et de la rage, les globules de la haine et de l'incompréhension. Cela fait trop longtemps que je rode dans les ruines d'une vie que je ne veux pas, et que je n’ai jamais souhaitée par ailleurs. Chaque bonheur, même le plus petit, s'efface par un malheur inattendu ou par quelque malentendu imprévisible.

Je n’ai jamais compris à quoi cela rime. Je ne me sens à peu près bien que lorsque je suis seule parce que, dans ces moments-là, il n’y a personne pour m’inciser davantage. Personne pour me bousculer ou me brutaliser un peu plus. Personne pour incruster le mal dans mon cœur usé, désabusé. Même si le vide est parfois insoutenable, il est en tout cas plus supportable que tout le reste. L’important n’étant plus d’être heureuse, mais au contraire de commencer par ne plus être malheureuse. Ça, c’est déjà du boulot à temps plein !

Ma carapace s’est épaissie au fil des années à force de chercher la beauté dans les cœurs, seulement ces derniers temps, je la sens s’effriter à divers endroits. Je ne veux pas que mon intérieur profond soit envahi, abimé, sali, c’est tout ce qui me reste de bon. Et peut-être même de bien. C’est tout ce qu’il me reste pour me raccrocher. Alors, préservation vaut mieux qu’imprudence !

J’ai peur de tout. J’ai mal de tout. Je suis en souffrance de tout. Un mètre soixante-dix de souffrances. Cinquante-cinq kilos de larmes. Les veines sclérosées de douleurs multipliées. Un fardeau invisible, mais qui devient un poids intolérable. Vingt-quatre ans à garder et regarder des douleurs qu’il faut taire à défaut de parvenir à les esquiver.

Vingt-quatre ans à accumuler les brutalités en faisant de faux sourires, trop souvent pour masquer le mal et le mal-être. Faire semblant pour se cacher derrière le rideau invisible de l’espoir pour en appeler à la venue de jours meilleurs. Et la honte qui englobe tout ce fatras. La honte, c’est tellement difficile de vivre avec elle. Elle s’incruste, s’insinue, partout. Difficile d’accepter le partage d’une vie avec elle et parvenir à faire bon ménage. Parce qu’elle, elle veut tout le terrain, cette garce ! Elle s’accapare l’espace et prend ses aises en égoïste. Elle ne se contente pas d’un petit lopin. Non, non, non, elle veut tout et elle prend tout, sans même en faire la demande. Là aussi, sans même négocier. C’est une bataille de tous les instants, surtout lorsqu’elle émane d’une injustice impunie.

Depuis longtemps, je vis des envies de mourir qui reviennent périodiquement. Mais, n’est-ce pas trop facile… la fuite ? En finir pour que tout s’arrête au lieu de combattre me semble un geste tellement désespéré, tout en étant lâche et courageux à la fois. Ça s’en va, ça revient. Ça s’en va, ça revient encore. Tout le temps. Je voulais des enfants plus que tout au monde et ça, ce n’est pas compliqué à comprendre. Je me disais toujours qu’avec eux, j’aurais du bonheur. Qu’ils seraient le moteur qui teinterait les jours de couleurs d’arc-en-ciel. Qu’avec eux au moins, la noirceur ne pourrait plus exister parce qu’elle serait recouverte à chaque minute par les teintes de la gaieté absolue et infinie, de l’amour inconditionnel. Cela aurait pu être le cas, malheureusement ça ne l’est pas. C’est grâce à ce désir que je suis toujours là, à marcher sur mes décombres.

Il n’y a que ce désir de procréer qui parvient à remettre mon moteur en route et mon cœur à zéro. Il n’y a que lui qui m’empêche de fuir. C’est grâce à lui que je me lève le matin. Grâce à lui encore que j’arrive à sourire et que je ne m’éteins pas ou pas complètement. S’ils savaient ces bébés, non encore nés, combien ils sont indispensables à mon existence ! À ma survie. Combien j’ai besoin de penser à eux ! Combien j’ai besoin de leur kérosène invisible ! Je ne me sens pas responsable, mais obligée de continuer à être là pour eux. On pourrait penser que c’est idiot un tel raisonnement, pourtant pas tant que cela finalement.

Certains se raccrochent à la religion, d’autres à leurs proches… Moi, je me raccroche à ces bébés non encore nés, parce que déçue, il y a longtemps que j’ai perdu la foi. Elle ne m’a jamais vraiment aidée ni suivie. Quant aux proches… ben… y en a pas, hein ! Chacun fait comme il peut plus que comme il veut, alors aucune raison que ce soit différent pour moi. La vie n’offre pas toujours trente-six options ni même les meilleures. Pour certains, la vie est un parcours du combattant où leur place se trouve indubitablement la première… mais, en partant de la fin.
6
Un Nouveau Départ-T2-Les affres du passé de Christelle Morize



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Etroitement enlacés sous la couette, Jane et Luke profitaient du silence intime qui s’était installé entre eux. Peut-être pour reprendre leur souffle. Après leur première fois devant la cheminée, ils s’étaient attardés sur la tarte qui, comme l’avait si bien précisé Jane, était tendre et succulente. Puis en rangeant la cuisine, ils avaient chahuté comme deux jeunes adolescents et le fait d’être couverts de farine des pieds à la tête ne les avait pas empêchés de faire l’amour une seconde fois. Alors que l’horloge annonçait deux heures du matin, Luke avait aidé la jeune femme à nettoyer les dégâts tout en terminant la tarte. S’était imposée alors une douche bien méritée où ils s’étaient donnés à nouveau l’un à l’autre sans aucune restriction.
L’oreille collée contre son torse, Jane écoutait les battements réguliers de son cœur. Une douce mélodie qui semblait l’apaiser. Elle se sentait enfin à sa place, là, lovée dans ses bras. Un sentiment de sécurité s’était emparé d’elle à l’instant même où Luke l’avait attirée contre lui après leur dernier corps à corps torride.
– Je n’ai jamais fait autant l’amour de toute ma vie, murmura-t-elle avec un soupir d’aise.
Elle était allongée sur lui, douce, chaude et rassasiée.
– Moi non plus.
Intriguée par sa réponse, Jane s’accouda et posa une main sur le large torse.
– Même pas avec ton ex-femme ? 
– Eh non ! Même si c’était le seul sujet sur lequel on s’entendait plutôt bien, Debbie n’était pas trop portée sexe. Elle était obsédée par ses études et, il faut bien avouer qu’avec mon travail, nos emplois du temps respectifs ne jouaient pas en notre faveur.
Jane minauda une légère grimace.
– J’aimerais trouver autant d’excuses à Brett, mais je crains qu’il ait eu assez de maîtresses pour construire son propre harem.
Alors qu’il s’évertuait à remettre les cheveux de la jeune femme en ordre, celle-ci le dévisageait sans dissimuler un air amusé.
– C’est donc une première pour chacun de nous, remarqua-t-elle, comme pour changer de sujet.
– Oui madame, et j’espère que ce ne sera pas notre dernière expérience.
– Houlà non ! J’ai bien l’intention de remettre ça dès que mon corps aura repris des forces, sourit Jane, qui pensait déjà à leur sortie au parc Yellowstone.
Elle imaginait sans conteste leurs journées remplies de découvertes au beau milieu de la faune sauvage et leurs nuits à se réchauffer en faisant l’amour jusqu’à plus soif. Le programme lui plaisait déjà. Jamais elle n’avait été autant surexcitée à l’idée de passer quelques jours en compagnie d’un homme.
– Qu’est-ce que ça représente ? Finit-elle par demander, alors que ses doigts suivaient les courbes du tatouage.
– Un totem indien.
– Vraiment ? Ce genre de sculptures en bois où on voit des animaux mythiques et des têtes humaines enchevêtrées ? S’étonna Jane en essayant de chercher le long du bras musclé une quelconque image qui lui rappellerait un animal.
– C’est très subjectif, répondit Luke, il faut beaucoup d’imagination pour apercevoir les animaux cachés derrière ce tatouage. (Il lui adressa un air presque navré.) Le résultat était plus impressionnant sur le papier.
– Oh, je le trouve magnifique.
– Mon père n’était pas de cet avis, expliqua Luke, en levant le bras à la hauteur de son regard. Pour lui, c’était une folie. Je me serais fait entraîner par les copains durant mon service militaire. Mais, quand je lui ai expliqué que j’avais besoin de trouver quelque chose qui me reliait à ma mère et ses ancêtres, il a fini par l’accepter.
Alors qu’elle était certaine d’avoir aperçu la silhouette d’un loup parmi les innombrables formes du tribal, Jane releva la tête vers son amant.
– Ta mère était amérindienne ?
– D’origine Cheyenne par sa mère, confirma Luke. Mes grands-parents formaient un couple peu ordinaire. Elle faisait partie de la tribu des Cheyennes du Nord et lui, un Afro-américain tout droit débarqué de Philadelphie. Dans les années 50, les mariages interraciaux étaient interdits. Ils se sont donc vus en cachette. Puis, après la naissance de ma mère, mon grand-père a trouvé un boulot mieux payé mais qui le forçait à s’éloigner plus souvent.
Jane comprenait maintenant d’où lui venait cette peau hâlée. En revanche, Luke ne possédait aucun trait amérindien, ce qui n’était pas le cas de Nicole. Celle-ci devait beaucoup ressembler à sa mère.
– C’est vraiment triste de ne pas vivre au grand jour un amour aussi fort que celui qu’ils devaient partager.
– Ils se sont quand même mariés, remarqua Luke, sur le tard, certes. Mais leur union a été acceptée par la communauté cheyenne. Je pense qu’ils n’avaient besoin de rien d’autre pour être heureux.
A peine sa phrase terminée que la sonnerie d’un téléphone résonna dans la chambre. Instinctivement, Jane vérifia l’heure. Cinq heures du matin, donc sept de plus à Londres. Elle se demandait ce que pouvait bien faire Charlie en ce moment. Probablement en balade avec Hope dans la capitale anglaise à faire les boutiques. La jeune femme se promit d’aller visiter le Facebook de sa fille dans la journée, ne serait-ce pour se rassurer que sa fille allait bien.
– Désolé, c’est mon réveil matin, laissa échapper Luke, en éteignant l’appareil.
– Je suis désolée que tu n’aies pas pu te reposer, minauda Jane. 
– J’ai déjà eu des nuits de garde que j’enchaînai avec une journée de boulot, lui apprit-il en s’étirant.
Jane sentit ses muscles rouler sous ses doigts. Une forme d’excitation la gagna aussitôt. Non pas qu’elle voulait encore faire l’amour ; son corps semblait assouvi comme jamais auparavant. Mais elle aimait être allongée sur ce corps musclé et puissant, sentir ses énormes mains caresser son dos, ses fesses. Il y avait là une certaine continuité de leur folle nuit d’amour.
– Est-ce bien raisonnable ? Murmura-t-elle, en se hissant à la hauteur de ses lèvres. Le shérif doit penser à se reposer.
Elle glissa les doigts dans sa barbe souple et soyeuse, caressa du pouce ses lèvres charnues.
– Le week-end arrive et les vacances aussi, déclara Luke, avec son sourire en coin. J’ai d’ailleurs beaucoup d’idées sur la façon d’employer mon temps pendant cette période.
Aucun doute possible ! Jane était incluse dans ses projets et pour que la jeune femme le comprenne davantage, Luke s’empara de ses lèvres. Ils s’embrassèrent longuement, à en perdre le souffle. Elle se redressa lentement, puis plongea son regard émeraude dans les prunelles bleues, remarquant par la même occasion que des nuances de gris ou un soupçon de vert s’insinuaient selon ses humeurs. Des nuances plus brillantes quand il souriait, plus prononcées quand il jouissait et d’un bleu plus profond comme quand, quelques minutes plus tôt, il l’avait désirée pour la troisième fois.
– Tu parles du parc Yellowstone ?
– Entre autres ! J’ai bien l’intention de pousser mon corps à l’extrême, autant dans les randonnées que dans la chambre d’hôtel. 
Le doute n’était plus permis et tous tabous n’avaient plus leur place dans leur conversation. Cette délicieuse affinité qu’ils avaient découverte durant leur rencontre prenait doucement la forme d’une relation étroite. Restait à savoir combien de temps cela allait durer. Jane refusait de se poser la question. Elle voulait profiter de l’instant présent avec Luke, de ce qu’ils avaient à s’offrir l’un pour l’autre.
– Ce programme me convient très bien, consentit-elle avec un sourire espiègle.
– Je me doutais que ça te plairait, déclara-t-il en la faisant basculer sur le dos.
La jeune femme éclata de rire, amusée par ce rapport de force que Luke aimait garder entre eux. Imposant, nettement plus lourd qu’elle, il l’aurait sûrement écrasée de tout son poids s’il ne s’était pas accoudé.
– Mais pour l’heure, j’ai encore une journée de travail, remarqua-t-il, peu enclin à se lever.
Il serait bien resté ainsi quelques minutes de plus à la dévorer des yeux, l’embrasser, la serrer nue contre lui. Une sensation qu’il avait tant désiré depuis leur première rencontre et probablement plus les jours qui avaient suivis. Cette nuit fut à la hauteur de ses attentes. Il avait aimé chacun de ses soupirs, de ses gémissements, sa façon de crier pendant la jouissance extrême. La regarder haleter sous ses caresses l’avait rendu complètement fou. Lui-même s’était laissé aller, plus qu’il ne l’avait jamais fait avec ses anciennes partenaires sexuelles.
Dieu merci, ils étaient seuls dans la maison et ce serait le cas dans leur cabine de location, qui se situait à deux minutes de l’entrée nord du parc Yellowstone et non loin de la ville Gardiner. Ils pourront ainsi remplir leurs poumons d’air frais durant leurs escapades la journée et s’adonner à leur sport favori la nuit.
– Moi aussi, j’ai beaucoup de choses à faire aujourd’hui, confia Jane, en glissant les bras autour de son cou. Je dois aller voir monsieur Benson, en espérant qu’il pourra réparer le tableau avant Noël. Je voulais quelque chose de spécial pour Susan, mais je ne peux décemment pas lui offrir dans cet état. Je pense aller faire un tour sur le marché de Noël. Il me fau absolument un sapin et une jolie couronne. Ensuite, je vais sûrement me renseigner sur le propriétaire des initiales du deuxième cœur. Peut-être que ma tante sait quelque chose à son sujet.
– Peut-être effectivement, supposa Luke, mais, si tel était le cas, elle t’en aurait parlé plus tôt.
– C’est vrai, soupira Jane, en marquant une courte pause. Je n’imagine pas que ma mère ait pu cacher quelque chose d’aussi important à Susan. Elles étaient tellement fusionnelles toutes les deux. 
– Tout le monde possède son propre jardin secret, sans que ce soit pour autant une intrigue lourde de conséquence.
– Je sais, minauda Jane, mais cette fois, ma mère a peint cette toile pour me dire quelque chose. Je suis en droit de supposer qu’elle n’en était pas fière pour ne pas avoir eu le courage de me le dire directement. Le soir de sa mort, elle m’a juste fait promettre une chose.
– Laquelle ?
– De tout faire pour réaliser mes rêves, même si pour cela, je devais quitter Bozeman. Elle savait que je voulais voyager, découvrir d’autres cultures. Je ne cessais de lui en parler. Aujourd’hui, je me sens terriblement mal parce que j’ai l’impression d’avoir tout foirer.
Luke lui déposa un baiser sur le bord des lèvres. 
– En vérité, le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout.
– Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, reconnut Jane, visiblement impressionnée. J’ignorai que tu aimais lire des auteurs français.
La jeune femme était très touchée qu’il ait utilisé une citation pour la rassurer, lui faire comprendre que sa vie pouvait lui apporter de magnifiques surprises. 
Luke étant la première depuis son retour à Bozeman.
– Tu te souviens que mon père était enseignant à l’université de Chicago, lui rappela Luke, il était professeur d’histoire et de langues anciennes. Mais il adorait lire le reste du temps. Tout comme toi, un grand fan de littérature étrangère, notamment française. Il nous a communiqué à tous les trois sa passion de la lecture, même si notre vocation se trouvait ailleurs. Tout ça pour te dire que tu peux encore réaliser tes rêves.
Une fois de plus, la sonnerie du téléphone résonna dans la pièce. Luke lâcha un soupir, déçu de devoir partir. Il se sentait si bien en compagnie de Jane, quelles que fussent leurs activités. Parler, rire, faire l’amour. Tout lui semblait évident avec elle.
– Allez shérif ! C’est l’heure de monter ton fidèle destrier et d’aller pourchasser les méchants, plaisanta la jeune femme, en glissant les doigts dans sa barbe. 
Il ne put réprimer un sourire et déposa un baiser chaste sur ses lèvres avant de sortir du lit. Jane admira son corps entièrement nu, frissonnant au souvenir de leurs étreintes torrides. La poitrine dissimulée sous le drap, elle le regarda chercher ses vêtements et les enfiler avec nonchalance.
– Que dirais-tu d’aller dîner au restaurant ce soir ? Finit-il par demander, en s’asseyant sur le bord du lit.
– Ce sera avec grand plaisir, sourit la jeune femme, avant de prendre un air embarrassé. Mais… je ne sais pas trop comment me comporter vis-à-vis de toi devant les autres. Doit-on tout leur dire à propos de nous ? A ta sœur, Susan et Betty…
Quoique Jane avait une idée de ce que ferait cette dernière dès qu’elle apprendrait que sa relation avec Luke venait de franchir une étape importante.
– Hors de question de mentir à qui que ce soit, coupa doucement Luke, et puis, je pense qu’ils le verront par eux-mêmes. D’ailleurs, Nicole doit avoir déjà de sérieux doutes puisque je ne suis pas rentré hier soir.
Rassurée de constater que Luke assumait sans conteste leur relation si soudaine, Jane imaginait déjà la réaction de Betty. Elle espérait secrètement que Susan en soit tout aussi heureuse. La jeune femme enfila son peignoir et le raccompagna jusqu’à la porte, non sans obtenir un long et délicieux baiser. La maison lui parut soudainement vide après le départ de Luke. Etrange comme Jane s’habituait à sa présence.
Elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire, raviva le feu et ouvrit la porte à Dixie et son chiot pour qu’elles aillent se dégourdir un peu les pattes. Jane remarqua qu’il avait beaucoup neigé durant la nuit. Le paysage n’en était que plus magnifique. Un blanc immaculé recouvrait son terrain et les branches des arbres semblaient peiner sous le poids de la neige.
Une fois les chiennes rentrées, la jeune femme décida de s’offrir quelques heures de sommeil, même si elle savait pertinemment qu’elle aurait du mal à s’endormir après avoir passé la majeure partie de sa nuit dans les bras de Luke. 

Concentrée sur l’écran de son ordinateur, Samantha ne remarqua pas la présence de Meredith Wingreen qui se dirigeait lentement vers son bureau. Son collègue, le remplaçant de Jane, leva un regard ébahi sur l’auteure à succès des Editions Blue Butterfly. Avoisinant les soixante ans, celle-ci en paraissait dix de moins. Ses cheveux gris soigneusement dissimulés derrière une teinte auburn, ce qui faisait ressortir le bleu de ses yeux, Meredith était une femme distinguée, portant toujours des ensembles de grands couturiers.
Elle publiait deux romans chaque année. Et chacun d’eux remportait toujours un succès incroyable auprès des lectrices et lecteurs fans de littérature sentimentale. Ses livres s’envolaient comme des petits pains partout dans le monde. 
De son bureau, Laure, la responsable d’édition, pouvait voir les personnes qui émergeaient de l’ascenseur. Certains auteurs aimaient rendre visite aux éditeurs ou assistants qui avaient contribué à l’évolution de leur roman, surtout en période de fêtes. Mais la plupart du temps, Ashley Davenport, la grande patronne, les suivait de près.
– Madame Wingreen, quel plaisir de vous avoir dans nos locaux ! S’exclama-t-elle, faisant sursauter Samantha. Si vous cherchez Ashley, c’est l’étage au-dessus.
– Je ne me suis pas trompée d’étage, la corrigea Meredith, il se trouve que je devais retrouver Jane Cadwell hier autour d’un thé, comme nous le faisons régulièrement. Elle m’avait pourtant confirmé sa présence par mail et n’a jamais manqué un seul de nos rendez-vous. Je me suis donc inquiétée.
Le visage de Laure vira soudainement au pâle.
– N’ayant pas son numéro de téléphone personnel, je ne pouvais donc pas la joindre, poursuivit Meredith, alors j’ai décidé de venir la voir directement à son bureau.
– Oh je suis désolée, madame Wingreen, mais Jane Cadwell ne travaille plus ici, lui apprit Laure avec une moue contrite.
Surprise par une telle réponse, Meredith se tourna vers le bureau qui fut celui de Jane, observa son remplaçant un court instant, puis fit de nouveau face à Laure.
– Comment ça, elle ne travaille plus chez vous ! Lâcha-t-elle, quelque peu surprise.
– A vrai dire, Jane Cadwell a été virée pour des retards insignifiants, précisa Samantha sans tenir compte du regard furibond de Laure.
Celle-ci s’apprêtait certainement à inventer une autre raison. C’était raté ! Et Samantha s’en félicita intérieurement. Elle avait donc vu juste. C’était bel et bien Laure qui prévenait Ashley de ses retards et cafardait tous les moindres faits et gestes des employés. D’ailleurs, Samantha se souvint qu’elle était au téléphone le jour où Jane avait été renvoyée. L’arrivée de la grande patronne dans les bureaux ne fit que confirmer ses soupçons.
– Meredith ! S’exclama Ashley, avec un large sourire, que nous vaut l’honneur de votre visite ? Votre nouveau manuscrit est déjà prêt ? Vous m’étonnerez toujours.
A la voir toute pimpante, accueillant les auteurs avec autant d’enthousiasme, il était difficile à croire que cette femme se comportait comme un tyran avec ses employés.
– Je suis censée vous envoyer les premiers chapitres courant mars comme prévu et le manuscrit complet en juin, répondit Meredith, avant de désigner de la main l’ancien fauteuil de Jane, mais comme vous venez de renvoyer une des rares personnes qui me poussait à rester chez vous, je ne sais pas si je vais renouveler mon contrat finalement.
– Oh Meredith ! Laissa échapper Ashley, comme si ces quelques mots la blessaient profondément. (C’était plutôt l’énorme chiffre d’affaires qu’elle risquait de perdre qui la faisait blêmir.) Nous travaillons ensemble depuis presque dix ans. Pourquoi voudriez-vous quitter les Editions Blue Butterfly ?
Meredith n’aurait pas été la première. Quelques semaines auparavant, Mark Newman avait résilié son contrat avec la maison d’éditions sans que quiconque ne sache exactement pourquoi. Six mois plus tôt, un jeune auteur s’était tourné vers un autre éditeur. Evidemment, chaque personne travaillant pour Ashley Davenport savait pertinemment que cette dernière demeurait la raison de tous ces départs. Celle-ci agita immédiatement la main, comme pour demander à Meredith de ne pas répondre tout de suite.
– Et si nous allions en parler dans mon bureau ? Proposa-t-elle, visiblement embarrassée d’avoir cette conversation devant tout le monde. 
– Je n’ai pas le temps, lâcha Meredith, d’un ton agacé, il se trouve que je déjeune avec des amis de passage à Los Angeles.
– Mais…
– Je vous ferai savoir quelle sera ma décision quant à mon renouvellement de contrat, coupa-t-elle en se dirigeant vers l’ascenseur, talonnée par une Ashley décontenancée. Je regrette fortement l’époque où votre père dirigeait sa maison d’éditions. Il recevait ses auteurs avec chaleur et convivialité. Avec vous, j’ai l’impression d’être un chèque ambulant.
Sans oublier les décorations de Noël quasiment inexistantes.
Samantha riait intérieurement devant la mine déconfite de sa patronne. Elle se retenait d’éclater de rire. Le regard furieux de Laure réprima cette envie soudaine. Nul doute que cette dernière allait mettre au courant la grande patronne. Cependant, Samantha ne regrettait pas d’avoir avoué la vérité à Meredith Wingreen. Ashley et sa responsable d’éditions n’auraient certainement pas hésité à traîner la réputation de Jane dans la boue pour justifier leurs malversations.
– Tu es contente de toi ? Persifla Laure, les bras croisés devant elle. Nous risquons de perdre une de nos meilleures auteures par ta faute.
– Ne mets pas ton incapacité à fermer ta grande gueule sur le dos des autres, trancha Samantha, en se levant d’un bond. (Elle pointa un doigt accusateur dans sa direction.) Si tu pouvais éviter d’appeler Ashley dès qu’il se passe quelque chose, chacun de nous s’en porterait mieux. Maintenant, j’aimerais finir mon travail sans être dérangée, est-ce possible ?
Tous les regards étaient tournés vers Laure et cette dernière ressentit toute la colère que certains nourrissaient à son égard. Apparemment, beaucoup avaient déjà remarqué son manège et ne l’appréciaient guère. 
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Avis : auteurs auto-édités / La dernière morsure d'Apollonie Sbragia
« Dernier message par Antalmos le jeu. 14/04/2022 à 19:24 »
Pour une fois, je ne vais pas y aller par quatre chemins : je mets d'office 5 🌟 pour le premier roman d'Appollonie Sbragia : La dernière morsure. Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître.
C'est même un énorme coup de cœur pour moi qui suis fan de polar, à plus forte raison quand c'est noir et là je dois dire que j'ai été servi, c'est bien noir et l'autrice ne fait pas dans la demie mesure, c'est noir du début à la fin jusque dans les dernières lignes. Et pour cause, l'histoire commence avec la découverte du corps, où plutôt ce qu'il en reste, d'un enfant retrouvé sauvagement assassiné et mutilé.
Paradoxalement, j'ai mis un certain temps avant d'entamer sa lecture justement parce que les meurtres concernaient des enfants. Mais la qualité d'écriture de l'autrice, efficace et maîtrisée, la qualité de l'intrigue et ses rebondissements m'ont plutôt fait regretter de ne pas l'avoir commencé plus tôt.
J'ai donc trouvé dans ce polar tout ce que j'aime trouver dans un roman de ce genre : un tueur en série, une flic torturée par son passé, une enquête bien menée par les policiers même si certains agissements m'ont parfois surpris, des descriptions des personnages et des lieux très bien décrits avec juste ce qu'il faut sans faire dans l'excès, de l'action, des personnages attachants, des rebondissements à souhaits et un suspense omniprésent après la disparition d'un autre enfant. Car c'est bien cela qui va tenir en haleine le lecteur pendant une grande partie du roman : notre équipe, composée d'un trio soudé, une jeune recrue, un policier avec des problèmes familiaux et une flic en proie à ses propres démons, arrivera-t-elle à retrouver l'enfant avant qu'il ne soit trop tard ?
Pour le savoir, il ne vous reste plus qu'à le lire.
Ce roman est un véritable page-Turner avec ses chapitres courts qui se concluent souvent par un petit rebondissement qui vous donne envie de passer au suivant.
J'avoue que l'épilogue m'avait paru arriver assez vite et je l'ai relu deux fois, craignant d'avoir loupé quelque chose, mais au final c'est un énième rebondissement de plus.
Bref, c'est un roman que je recommande fortement de lire pour qui aime le genre et pour ma part, j'achèterai les prochains livres de l'autrice les yeux fermés.
8
Les Murmures d'Ys-T1-L'Ordre de la Croix d'argent de B.B. Hara




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Les Bretons ont dans l’âme une cité dolente,
Un cadavre de ville, où, vivantes encor,
À des clochers détruits tintent des cloches d’or.

Anatole Le Braz
La Chanson de la Bretagne


Prologue

Le navire glissait sous un ciel de lueurs. L’océan déroulait sa surface quiète, noire. Soudain, un mur d’eau surgit face à l’embarcation.
Le bois craqua contre la vague scélérate. La proue plongea, ressortit. Le vent déchaîna sa hargne dans la voile. Le cri d’un homme retentit.
— Nous sommes perdus ! Dahud veut notre mort !
L’effroi frappa tout l’équipage. En un éclair, le capitaine comprit la position de son bateau, sa bêtise d’avoir emprunté cette route. Les dents serrées, il s’agrippa au plat-bord.
— Maudite sorcière… Notre heure n’est pas encore venue !
Une lame déferla sur le pont. Deux malheureux lâchèrent prise. Leur corps décrivit une courbe, sombra dans le chaos. En vain, leurs compagnons hurlèrent leur nom.
— GUINEC ! FANCH !
La rumeur des éléments leur répondit. Étrangement, les vagues décrurent. Le miroir aqueux refléta l’argent de la lune. Des milliards de bouches rieuses se dessinèrent sur la surface. La mer se moquait-elle des survivants ? Se réjouissait-elle d’avoir ôté des vies ?
Un mousse cracha une insulte. Aussitôt, une ombre effilée jaillit devant lui, de plus en plus grande. Son corps gazeux, surnaturel, se tortillait comme celui d’une murène.
Le jeune homme se glaça. Des exclamations d’horreur frappèrent ses tympans. Par dizaines, des spectres s’élevaient hors des flots, montaient à l’assaut du pont. Un matelot jeta ses bras en avant pour les repousser ; indifférentes, les choses le traversèrent. La vermine s’engouffra partout, dans les coins, vers les hauteurs, vers le fond. Impuissants, les marins attendirent. Si le Ciel les favorisait, ils disparaîtraient sans laisser de trace. Si le mauvais sort s’acharnait, ils battraient bientôt pavillon des vaisseaux fantômes, condamnés à sillonner des eaux haïes pour l’éternité.
Le capitaine ferma les paupières. Il implora Dieu, les saints. Ses pensées volèrent vers son amie restée à terre.
Pardonne-moi. Je ne rentrerai plus.
Une créature fendit les eaux. Au gré de la houle, ses longs cheveux blonds ondulaient autour de ses épaules. Son cou blanc portait avec majesté une tête fine. Son visage féminin, harmonieux, dégageait une beauté sublime. Une froideur altière empreignait ses prunelles sombres. Elle étudia les mortels pétrifiés, leurs figures livides. La lassitude transparut dans sa voix.
— Assez ! Il n’y a rien pour moi ici.
Les revenants replongèrent. Avec eux, la tempête s’effaça. La barque demeura immobile, seule. Personne n’osait bouger.
Nous sommes sauvés.
Un matelot haleta. Peu à peu, l’angoisse desserra son étreinte. Certains hommes vacillèrent. D’autres relâchèrent leur souffle, se risquèrent à sourire.
Ils vivaient encore.
— J’ai cru… J’ai cru…
Le second ne termina pas sa phrase. Son supérieur déglutit.
— Rentrons vite au port avant qu’elle ne change d’avis.
Chacun chercha une rame, un objet à manœuvrer. Dahud observa le bateau s’enfuir, minuscule, pathétique. Les frémissements des corps chauds, les paroles énoncées, la joie stupide des rescapés l’irritèrent.
Si vous possédiez une once d’intelligence, vous me vénéreriez. Je pourrais écraser votre radeau vulgaire, me repaître de vos râles. Si vos cadavres ne divaguent pas dans le sel, c’est grâce à moi.
Un sentiment d’amertume la submergea. Les marins laissaient derrière eux un sillon d’écume. Ils rouvraient sans scrupules la plaie trop fraîche, l’inguérissable blessure de la baie. Dans les profondeurs abyssales, les âmes des morts pleuraient. La marie-morgane les entendait. Leur plainte avivait dans sa poitrine une flamme véhémente, un impérieux désir de vengeance.
Elle se hissa sur un récif. Sa chevelure ruisselait. À force d’avoir enduré ses morsures, elle ne frissonnait plus à la caresse du froid.
— Venez à moi, mes sujets !
Les ombres remontèrent. Les paroles de leur souveraine se muèrent en un grondement.
— Je perçois votre déception. Je conçois votre douleur, car la même tente de m’étreindre. Néanmoins, nous continuerons. Je sonderai tous les navires, toutes les barques du monde s’il le faut. Vous, vous tournerez votre colère vers la terre.
Son bras s’abaissa en direction de la côte.
— Nous constituons une légion sans vie, sans peur, sans rien à perdre. Nourrissez-vous de vos ténèbres. Transformez votre haine en source de puissance. Ni vous ni moi ne trouverons le repos tant que ce qui m’a été volé ne m’aura pas été rendu. Esprits maudits, dispersez-vous !
Les spectres s’élancèrent à l’assaut des falaises. Ils filèrent vers les habitations isolées, les hameaux, les villages. Chaque humain devint une cible potentielle.
Sur son rocher, Dahud se souvint d’une cité magnifique. Combien de voix, de rires et de musique avaient résonné entre ses murailles, depuis les demeures du port jusqu’aux salles du château royal ? Désormais, cette ville gisait au fond de l’océan. Solitaire, triste et courroucée, la princesse déchue errait parmi les ombres. Elle mêlait sa peine à la litanie de la mer, ce tombeau avide et infini.
Comme à son habitude, Dahud chanta. Les eaux fluctuantes, l’air iodé l’écoutèrent, sans daigner disperser au large ses tourments.
 
I.
Une étrange découverte

Killian s’éveilla avant la fin de la nuit. Au cœur de la chaumière, dans le foyer, les braises somnolaient. Leur lumière orange formait des taches au milieu des ténèbres.
Il écouta la respiration des siens. À sa droite sur la paillasse, ses jeunes frères de neuf ans, Gael et Lanig, dormaient à poings fermés. Dans le lit voisin, la petite Anne disparaissait sous sa couverture. Même en temps de trouble, les enfants rêvaient. Killian trouvait à leur innocence un côté apaisant.
Sans bruit, il se leva. Il changea de chemise, enfila sa cotte. Autrefois, ses vêtements étaient blancs. À présent, un voile grisâtre, indélébile les ternissait. De multiples accrocs apparais¬saient, recousus à gros points. Chaque cicatrice du tissu rappelait une déconvenue.
En laçant ses guêtres, il remarqua un trou dans ses braies, juste derrière le genou gauche. Un soupir lui échappa.
Misère… Bientôt, je devrai travailler nu.
Depuis trois longues années, les choses allaient de mal en pis. Les caprices du temps gâchaient les cultures. Le vicomte de Rohan et les religieux continuaient à prélever leurs impôts. Le cens et la taille avaient un taux fixe. La dîme et le champart, eux, variaient en fonction des récoltes. Ainsi, sur dix gerbes de blé, une partait entre les mains du seigneur, une deuxième rejoignait le grenier des prêtres. Les céréales, les fruits, toutes les denrées consommables étaient soumises au même régime. Avant la fin de l’hiver, pour remplir leur gamelle, les vilains se retrouvaient obligés d’acheter de la nourriture vendue à prix d’or en raison de sa rareté. Ils avaient beau se démener, rien n’y faisait : une spirale les entraînait vers le dénuement.
Observateur trop conscient, Killian assistait à la déchéance de sa famille. Sa mère, Soisig, s’enfonçait dans la maladie. Son père, Denwall, avait dû se séparer de sa charrue et s’accommodait d’un vieil araire. La disparition progressive de leurs chèvres, des vaches, des cochons et de leurs objets n’avait pas suffi. L’année précédente, à la fin de l’été, ils n’avaient pas pu payer l’intégralité des taxes. En plus de cultiver leurs terres, ils s’épuisaient désormais sur celles du suzerain, en guise de corvées. Le vicomte menait des campagnes de défrichement. Denwall s’était vu chargé de déboiser une parcelle à près d’une lieue , à l’ouest du village. Après avoir abattu les arbres, débité les troncs et brûlé l’herbe, il devait labourer et semer. Quand Killian pensait à la sueur versée, son cœur saignait. À la saison prochaine, des épis d’orge apparaîtraient peut-être. Ils seraient forcés de les faucher, de les battre, mais ils n’obtiendraient pas un seul grain.
Il attrapa une pomme sur la table et sortit. Comme toutes les demeures des alentours, la maison familiale se constituait d’une grande charpente posée sur des soubassements en pierre. Le toit pentu faisait office de mur. Vu de dehors, le chaume descendait jusqu’au sol. Trois ouvertures se découpaient dans la structure. L’une des portes donnait sur la route, au sud. Les deux autres desservaient la cour de la ferme, au nord. À l’intérieur, l’habitation se divisait en deux parties distinctes. La première comportait un cellier, les couchages, quelques meubles et le foyer. Derrière la cloison bordant les lits des enfants, le second espace abritait un bœuf, ultime rescapé de son troupeau.
Killian regarda le ciel. Ses étoiles, sa couleur annonçaient l’aube. Il retourna dans la chaumière, mena l’animal hors de l’étable et l’attela à l’araire. Dans la pénombre, il se mit en route. Il n’attendait jamais les cris du coq pour prendre le départ.

Au village, comme partout ailleurs, les gens considéraient la pauvreté comme une épreuve divine. Ces difficultés étaient censées permettre aux âmes de se laver du péché originel. Les paysans offraient aux riches l’occasion de faire preuve de charité. Dans ce système, en théorie, tout le monde trouvait son compte. Dans la pratique, les indigents se ruaient à l’église pour implorer la clémence du Ciel. Ils se racontaient aussi de belles histoires de coffres remplis de merveilles. Tous attendaient l’intervention d’une force supérieure en leur faveur, qu’elle fût d’ordre angélique, démoniaque ou féerique. Peu importait l’origine du miracle, du moment qu’il rapportât de l’or. Killian ne partageait guère ces espérances.

« Il n’y a ni trésor ni magie. À part nous-mêmes, personne ne nous aidera. »

Dans les contes populaires, la nuit appartenait aux individus douteux. Les gens convenables, eux, ne quittaient pas la protection de leurs murs avant la fin de l’ombre. Pourtant, seule la personne traversant le noir apercevait l’aurore dans toutes ses variations. Ces instants uniques, le jeune garçon les aimait plus que tout. Une blancheur souveraine surgissait, absorbait le paysage. La lumière pure faisait apparaître du bleu dans le ciel, du gris, des nuages. Peu à peu, la couleur des choses se redessinait.
Chaque matin promettait de l’inédit. Le crépuscule venait rappeler le mensonge de ces serments. À l’heure du bilan, nulle nouveauté, nulle surprise. Le disque rouge s’abattait avec la fatigue. De la tristesse émanait des lueurs du jour mourant.
Killian inspira. Sans se bercer d’illusions, il apprécia l’air frais. Un souffle s’engouffra dans ses cheveux bruns pour les hérisser en épis. Il n’avait que treize ans, une taille moyenne. Sa silhouette mince cachait un corps musclé, endurci par le labeur quotidien. Le teint hâlé, le visage avenant, il se montrait souvent souriant devant sa famille. La couleur marron de ses iris donnait de la profondeur à son regard. La plupart du temps, celui-ci semblait empreint d’assurance. D’autres fois, il exprimait une gravité peu commune chez un enfant de son âge. Dans les rares intervalles où le soleil les atteignait, ses prunelles s’illuminaient de reflets dorés.
Il quitta la route, se plaça dans le coin nord-ouest de la parcelle. La forêt mère s’étendait à l’arrière. Avec leur feu, leurs haches, les hommes tentaient de repousser ses limites. Les arbres, les ronces et les fougères observaient la surface dénudée en attendant l’heure de la reconquête.
— Hue !
Le bœuf entama une première ligne. Son maître pesa de tout son poids sur l’araire, en le penchant sur un côté. Grâce à cette technique, il parvenait à retourner la terre. Le sillon restait cependant superficiel par rapport à celui d’une charrue.

« Tout est plus difficile quand on est pauvre. »

Des cailloux émergèrent. La journée s’annonçait épuisante. Killian résolut de ramasser le gros des pierres dans sa besace. Ainsi, s’il devait labourer le même terrain l’automne suivant, il s’éviterait une peine supplémentaire.
— Pourvu que je n’abîme pas mon soc…
Il progressa avec lenteur. Arrivé à l’extrémité du champ, il fit tourner sa bête, commença une nouvelle ligne.
La nature autour sortait de sa torpeur. Les oiseaux s’agitaient dans les cimes. Unique travailleur aux alentours, Killian allait à son rythme. Il aimait la compagnie, mais il mesurait les avantages de la solitude. Ici, il se sentait libre. Si quelque chose lui plaisait, il s’exclamait. Au contraire, si la contrariété l’emportait, il pouvait s’énerver et crier. Personne ne venait le juger.
Il vida son sac de cailloux dans la clairière, acheva le troisième sillon, repartit dans le sens inverse. Il n’osait lever le regard sur la surface restante. Il en avait pour trois jours au minimum.
KLONG ! Le soc buta sur un obstacle.
— Ho !
Le bœuf s’arrêta.
— C’est bien ma chance…
Ennuyé, il dégagea l’araire de la tranchée. Il se plia, vérifia l’état de la pointe. Elle paraissait intacte.
Il plongea la main dans le trou. Au lieu de roche, ses doigts rencontrèrent une surface lisse. La surprise l’envahit. Quel objet effleurait-il là ? Le choc avait produit un son métallique. Intrigué, il posa les deux genoux au sol et creusa.
Ça alors…
Son cœur battit plus vite. Dans ce champ inculte, devant lui, une forme rectangulaire apparaissait. Un liseré d’entrelacs décorait ses bords. La matière ressemblait à du bronze. Il respira pour se calmer.
Ne nous emballons pas.
Les arêtes d’un coffret se révélèrent. Il l’extirpa de son tombeau. L’objet pesait lourd. En longueur, il mesurait un peu plus d’un empan , sur deux paumes de large. La hauteur équivalait à une paume et un pouce. Les figures sculptées, énigmatiques, rappelaient celles des pierres anciennes. Leurs lignes s’agençaient en spirales, en nœuds complexes.
Killian posa sa trouvaille devant lui. La finesse des ornements le stupéfia. La Providence se jouait-elle de lui ? Dieu, les fées, les entités qu’il rejetait lui envoyaient-elles un signe ? Si, par une chance impensable, l’écrin dissimulait de l’or, lui et les siens ne souffriraient plus.
Des jappements retentirent.
— Commence par le seigle !
Il tressaillit. Quatre hommes venaient dans sa direction. Tresmor marchait à leur tête. Adepte des manigances, opportuniste, cet individu se plaisait à attiser les conflits entre villageois pour en tirer profit. Peu de gens voyaient clair dans son jeu, mais Killian n’était pas dupe. Il percevait la fausseté, le serpent en lui.
Par sa matière, ses sculptures magnifiques, le coffre avait de la valeur, sans évoquer son éventuel contenu. Si des adultes l’apercevaient entre ses mains, ils le lui arracheraient. Seul contre cinq, la force physique lui manquait. Sa parole ne comptait pas. Pire, ce trésor dormait dans la parcelle du vicomte, et lui appartenait donc de droit. Si l’un de ses prévôts le surprenait avec un tel butin, il le condamnerait pour vol !
Fébrile, Killian retourna à son trou. Il fit jaillir la terre, approfondit la cavité. Un chien vint gambader tout près.
Du nerf ! Plus vite !
D’un geste brusque, il saisit le coffret, le jeta au fond, reboucha. Les pieds de Tresmor apparurent dans son champ de vision.
— Qu’est-ce que tu fais, toi ? Tu lambines ?
L’homme le toisa. La suspicion accentuait les rides entre ses yeux. Ses sourcils arqués durcissaient son visage osseux.
Killian se redressa.
— Ce sol est gorgé de pierres. J’ai failli abîmer mon soc.
Il se fabriqua un sourire idiot. Pour appuyer son propos, il montra le contenu de son sac. L’autre l’examina d’un air incrédule. S’était-il échiné à tout ramasser ? Comprenait-il que ce terrain n’était pas le sien ? Son zèle témoignait d’une belle bravoure, ou d’une stupidité incroyable. L’hiver prochain, à l’heure où la faim le frapperait, il pourrait bien sucer ses cailloux.
— Tes parents n’ont pas de chance. J’espère ne jamais avoir un fils aussi sot que toi.
Tresmor tourna les talons. Malgré son soulagement, Killian se sentit offensé. Si ce type ne voulait pas de lui comme enfant, lui-même se réjouissait de ne pas l’avoir pour père. Il n’aurait jamais supporté son éducation ni l’idée détestable de lui ressembler !
Il ébaucha un sillon à la main par-dessus le coffret. Ensuite, il replaça l’araire et continua sa ligne. Son regard balaya les environs, mémorisa les contours du bois proche.
La silhouette de Denwall grandissait au bout du champ. Du haut de ses cinq ans, la petite Anne courait devant.
— Killian ! s’écria-t-elle en se jetant dans ses jambes.
— Bonjour, Annette !
Il la serra contre lui en souriant. La fillette releva ses yeux noisette. De longs cheveux châtain clair barraient son front.
— Allons, allons, fit-il en lui dégageant le visage, tu n’as pas tes deux jolies tresses, ce matin ?
— Maman était trop fatiguée et je n’arrivais pas à les faire. Mais je me suis démêlée avec les doigts, bien comme il faut !
L’aîné tenta de masquer son désappointement. La santé mauvaise de sa mère l’attristait. Son père le salua d’un signe de tête.
— Est-ce que tout va bien ?
Il acquiesça. De nature secrète, Denwall n’exprimait jamais ses inquiétudes quant à l’avenir ou à l’état de sa femme. Sa taille haute, sa droiture donnaient l’image d’un homme solide, indéra¬cinable. Son fils admirait sa robustesse mentale et physique. Comme lui, il voulait devenir un pilier, une personne fiable digne de confiance.
— Je prends le relais. Va rejoindre ton oncle, s’il te plaît. Il a besoin de toi.

Killian travailla toute la journée. D’ordinaire, il ne rechignait pas. Cette fois, la moindre tâche se révélait pénible. La banalité l’assommait. Une pensée unique l’occupait : il voulait retrouver son coffret. Pourquoi ne l’avait-il pas ouvert, au lieu de l’admirer ? Des hypothèses germaient dans son esprit. Sa poitrine s’enflammait, tandis que sa raison soufflait le froid. La nouveauté réveillait un sentiment perfide : il se prenait à espérer.
Ses frères se disputèrent pour une histoire de grain. Il les laissa s’écharper. Il scruta le soleil sans arrêt, en lui intimant l’ordre de tourner.
Enfin, le soir tomba.

La bonne humeur régnait autour de la table. Comme à leur habitude, Gael et Lanig se taquinaient. Ils avaient des cheveux châtains, des yeux marron identiques. Par un caprice de la nature, ils étaient venus au monde en même temps. Comment deux enfants au physique semblable pouvaient-ils avoir un caractère si différent ? Le premier parlait vite, noyait ses discours sous une foule d’anecdotes. À sa droite, le deuxième excellait dans les phrases courtes. Ses moues blasées, son humour pince-sans-rire le rendaient drôle aussi, à sa façon.
Killian étudia les traits de sa mère. Des cernes profonds soulignaient ses yeux verts. Le brun de ses cheveux contrastait avec ses joues blêmes. Elle avait préparé la soupe de son mieux, en essayant de masquer son inconsistance par des herbes aromatiques. La petite Anne avait finalement obtenu ses tresses.
— J’ai hâte d’entendre les contes de la veuve Brigitte, s’enthou¬siasma Gael. J’attends ce moment depuis sept jours !
Tiré de ses réflexions, son grand frère sursauta.
— Tu peux répéter ?
— Il me tarde d’assister à la veillée !
Killian se décomposa. Il projetait d’aller se coucher tôt et d’inciter les autres à l’imiter. Comment avait-il pu oublier la date ? Chaque semaine, la coutume voulait que l’on se réunisse chez cette dame avec quelques voisins. Brigitte approchait du grand âge et n’avait jamais eu d’enfant. Les habitants du village la considéraient tous comme une tante. Les marmots adoraient ses histoires. Les adultes les appréciaient autant.
Ces soirées longues passées à s’empiffrer de sornettes, Killian les détestait. Chacun y allait de sa fable. Les gens se montaient la tête et rentraient chez eux avec toutes sortes d’idées saugrenues. Quand se rendraient-ils compte que leurs fantaisies leur ôtaient tout discernement ? Ils se forçaient à accomplir certains gestes, s’interdisaient d’en effectuer d’autres… Par exemple, les anaons, les âmes des défunts, sortaient soi-disant la nuit et se trouvaient partout, y compris dans la poussière. Ainsi, passer le balai après le coucher du soleil représentait une faute grave : on chassait les ancêtres de la maison !
Killian jugeait cette histoire ridicule. Ceux qui la colportaient avaient-ils déjà vu, devant eux, l’esprit de l’un de leurs aïeux ? Au sein même de leur théorie, à quelle saleté attachaient-ils les morts ? À la boue ? Aux brindilles ? À la cendre ? Des tas d’immondices traînaient sur le sol. Alors, lesquelles devait-on exclure, lesquelles fallait-il conserver ?
Le garçon ironisait. Passer le balai la nuit était mal, à n’en pas douter. En n’y voyant rien, on faisait un travail épouvantable.

« Les croyances sont pratiques à manipuler, car elles sont invérifiables. Elles jouent sur l’espoir et la peur pour nous dicter notre conduite. »

Le feu crépitait. Disposés près de l’âtre, des bancs accueillaient une douzaine de convives. Gael frétillait. Les yeux d’Anne et de Lanig brillaient aussi. Killian réprima un bâillement.
Il contempla les flammes en attendant. Nudec, un voisin à grosse moustache, évoquait la prétendue expérience surnaturelle de sa grand-tante. Son discours vide de sens bourdonnait à ses oreilles. Soudain, sa sœur lui serra le bras.
— Pour sûr, elle me l’a dit dans ces mots ! insistait l’homme. Elle a entendu la charrette en pleine nuit, juste sous sa fenêtre. Elle se demandait qui pouvait bien passer à cette heure ! Le crissement des roues continuait, encore, encore… C’était un bruit à vous rendre fou ! Mais cette femme était brave. Elle s’est levée, a ouvert les volets et… rien. Il n’y avait personne dehors. Le vacarme s’était éteint. Le jour suivant, son mari a attrapé un mal de poitrine et a trépassé. Cette charrette fantôme, aucun doute : c’était l’Ankou !
Les visages pâlirent. Brigitte hocha la tête.
— Mon père avait aussi reçu un signe. Il revenait d’une foire et s’était arrêté pour boire dans une auberge. Tout à coup, le chien du tenancier s’est approché et lui a dit : « Hâte-toi vers ta maison, ou tu ne verras pas ta femme rendre son dernier souffle ! » Il a terminé son verre sans tarder. Grand bien lui en a pris, car il est arrivé juste à temps !
Les plus jeunes frissonnèrent d’horreur.
— J’ai peur ! gémit Anne.
Killian fronça les sourcils.
— Ne t’inquiète pas, chuchota-t-il. Tout ceci n’est qu’une montagne d’âneries.
Assis à sa gauche, Lanig l’entendit.
— Tu mets sa parole en doute ? glissa-t-il à voix basse.
— Les animaux ne parlent pas. Son père avait un sérieux coup dans le nez.
— Donc selon toi, les signes n’existent pas ? murmura Gael. L’Ankou ne vient pas chercher les morts pour les envoyer dans l’Autre Monde ?
Killian ricana.
— L’Ankou ? Comment est-il, déjà ? Vêtu d’une robe noire, coiffé d’un chapeau ? Il se promène avec une faux ? Certains le prétendent sans outil, traînant une simple charrette. Alors, quelle est la bonne version ? Et s’il existait vraiment, crois-tu qu’avec toute la misère du monde et les défunts à ramasser, il perdrait son temps à jouer à cache-cache sous des fenêtres ? S’il n’a pas mieux à faire, qu’il vienne me voir. Je lui trouverai un travail plus utile !
— Tu ne devrais pas parler ainsi. Tu risques d’attirer son œil…
— Parfait ! Qu’il me regarde. Et qu’il me permette de le contempler à mon tour ! Les gens se plaisent à raconter ses activités, les mœurs des anaons et je ne sais quoi d’autre… Mais as-tu déjà croisé la moindre de ces choses ? Moi, jamais. N’est-ce pas étrange, puisqu’elles sont si courantes ? Pourquoi ne se montrent-elles pas, alors que je les appelle ? La vérité, c’est que personne ici n’est un témoin direct, et personne ne peut rien prouver. Il n’y a que du vent, des racontars. C’est normal : toutes ces fantaisies ne vivent que dans l’imagination.
— Tu oublies le bébé de la mère Yves, objecta Lanig. Elle l’avait laissé dans son berceau, et il s’est volatilisé… Sans compter le vieux Meriadec, qu’on n’a jamais revu. Ces disparitions sont concrètes.
— Les korrigans ont certainement fait le coup ! renchérit son jumeau. Ils ont emporté l’enfant parce qu’il était trop beau. Quant au malheureux Meriadec, il a peut-être cherché à les voler… Ils l’ont châtié en l’obligeant à danser jusqu’à la mort dans un cercle de pierres !
Killian haussa un sourcil dédaigneux.
— Les korrigans ne sont-ils pas censés être des lutins ? Que feraient des créatures si petites d’un gros bébé humain ? As-tu déjà aperçu ne serait-ce que leurs traces auprès d’un menhir ? Il est tellement facile de s’en remettre au magique. Cela évite d’avoir à se creuser la cervelle pour étudier, comprendre les causes réelles, rechercher et désigner des coupables. La vraie vie est dure, minable, décevante. Personne n’a le courage de regarder les choses en face. J’en ai soupé.
Il saisit la main de sa sœur et fit un signe à ses parents.
— Pardon, nous sommes fatigués. Nous souhaiterions aller nous coucher.
Son père hocha la tête. La fillette à sa suite, il salua et se dirigea vers la porte. Dans son dos, il entendit Brigitte se lamenter.
— Pourquoi quitte-t-il toujours les veillées avant la fin ? Les enfants sont pourtant ravis de m’écouter !
Il ferma le battant. Tous ces mensonges, il ne les supportait plus. Il aurait aimé croire, mais c’était impossible.
L’air vif calma sa colère. À ses côtés, Anne sautillait d’un pas léger. La compagnie de son frère la rassurait. La lune froide éclairait le ciel sur le chemin de la maison.
— Le noir ne te fait pas peur, Annette ?
— Non !
Il esquissa un demi-sourire.
— C’est bien. Tu as raison.

Quand les autres rentrèrent, il fit semblant de dormir. Il patienta jusqu’à ce que tous plongent dans l’inconscience. Enfin, il put se relever.
Killian prit un châle, se faufila dehors. Ni la nuit ni ses supposées ombres ne l’empêcheraient de déterrer son coffret. Il défia l’Ankou, toutes les anaons du monde.
Avec l’énergie des désespérés, il courut pour changer, peut-être, sa propre histoire.

 II.
La bête aux yeux rouges

Killian progressa sans flamme dans la nuit. Il voulait surtout rester discret. Les hommes rendaient des sentences réelles pour châtier les prétendus sorciers. De toutes les créatures du monde, ils constituaient bien la pire menace.
Aux abords des habitations, il redoubla de vigilance. Il craignait les aboiements d’un chien, un obstacle imprévu. Pressant l’allure, il marcha au milieu de la voie.
Après la sortie du village, sa tension s’apaisa. L’astre nocturne illuminait la piste. De part et d’autre, les prés s’habillaient d’un voile lactescent.
Le couvert d’une haie le força à ralentir. Il avança à pas prudents dans cette zone noire, puis dans les suivantes. Il n’avait pas envie de se blesser une cheville dans une ornière.
Enfin, après une marche longue, il reconnut la parcelle du vicomte.
Je touche au but !
La forêt projetait son ombre sur les sillons. Il se dirigea droit vers le fond pour compter quatre traits.
Soudain, ses yeux perçurent un mouvement. Il s’immobilisa. La chose bougea encore ; d’instinct, Killian se baissa. Il chercha un buisson, une cachette. Le champ dénudé ne lui offrit aucune retraite. Son esprit bouillonna :
Bon sang ! Quelqu’un m’a devancé !
Plaqué à terre, il réfléchit. Personne ne labourait à proximité lors de sa découverte. Qui donc avait pu le voir ? Comment ? À moins que Tresmor n’ait deviné son mensonge ?
Un bruit de grattement lui parvint. L’individu creusait vite, à un rythme saccadé. De toute évidence, il déterrait l’écrin de bronze. Killian se mordit les lèvres.
Pourquoi n’ai-je pas pris mon couteau ?
Sans arme, il se retrouvait en position d’infériorité. Unique point positif : le brigand semblait ne pas l’avoir remarqué.
Il releva la tête. Le pillard travaillait-il à quatre pattes ? Sa manière de creuser l’intriguait. En rampant, il s’avança. Si le voleur ignorait sa présence, il pouvait jouer sur l’effet de surprise. Il devrait fondre sur son dos au moment propice, s’emparer de la boîte et détaler.
L’attrait du gain renforça sa détermination.
Peu importe si j’échoue. Je ne laisse pas filer ma chance.
Il s’approcha encore. Sa vue s’habituait aux ténèbres. Les contours de son ennemi lui apparurent. Les oreilles en pointe, la queue touffue, un animal fouillait le sillon. Killian bondit sur ses pieds.
— Un renard ! Un simple renard !
Soulagé, il ramassa une poignée de terre, la lança sur son dos.
— Allez, mon gros ! Va jouer ailleurs !
La bête grogna. Elle marqua un temps d’arrêt… Sans se retourner, elle reprit son activité.
Il haussa le ton :
— Je t’ai dit de déguerpir !
Le goupil l’ignora. Ses griffes heurtaient la boîte avec des raclements métalliques. Avait-il flairé de la nourriture ? Pourquoi ne s’enfuyait-il pas ?
Le garçon frappa dans ses mains. Une chouette s’échappa d’un arbre. Indifférent, l’animal continua. Son trou s’ouvrait sur plus d’une coudée de diamètre . Intelligent, sûr de lui, il paraissait agir à dessein. Pire : il méprisait son adversaire.
Killian sentit un frisson descendre dans son dos. Les mots de Brigitte s’invitèrent dans son esprit.

« La nuit appartient aux anaons et aux korrigans. Malheur à tous les impudents ! »

Ses dents grincèrent. Il courut à la clairière, brisa une branche basse à coups de pied. Prêt à frapper, il revint, le bâton levé au-dessus de sa tête.
— Recule ! Ce trésor est à moi !
L’autre ne broncha pas ; il abattit sa canne. L’animal roula, retourna à sa tâche. Son comportement absurde sonnait comme un défi. Killian trembla de fureur.
— Qui t’a dressé ? Tu es censé être quoi ? Une créature de la nuit ? Ton maître t’envoie pour effrayer les simplets ?
Les mains serrées sur son gourdin, il scruta la forêt.
— Montrez-vous ! Êtes-vous lâche au point de me craindre ? À moins que vous ne soyez un enfant vous-même, ou un vieillard sans force ? Votre chose ne m’empêchera pas de prendre ce que j’ai trouvé le premier !
À nouveau, le bâton fendit l’air. Le renard esquiva, fit volte-face. Ses yeux flamboyèrent dans le noir. La pupille verticale barrait un iris rouge sang. Ses babines se retroussèrent sur des crocs luisants. Entre ses mâchoires, des mots rauques, effroyables se formèrent.
— Arrête. Si tu me frappes encore, tu le paieras au centuple.
Killian se pétrifia. Sa canne lui échappa. Choqué, il considéra la bête.
C’est impossible. Ce n’est pas vrai !
Abasourdi, il observa la créature reprendre son œuvre. Comment avait-il pu rire des superstitions des villageois ? Se moquer de leur peur de la nuit ? Une chose inexplicable subtilisait sa trouvaille. Lui, l’humain indésirable, pouvait seulement contempler et se taire.
Cette impuissance, cette ignorance, il refusa de les admettre.
Le goupil fouissait sans méfiance. Un objet droit glissa contre son ventre. Il réalisa le danger, trop tard ; d’un coup, le bâton le repoussa. Killian rafla le coffret. L’animal fit claquer ses mâchoires dans le vide.
— Reviens ! Ce trésor est à moi !
Le paysan s’enfuit. D’autres appels résonnèrent ; il les ignora. Il devait regagner son village. Là-bas, entre les hommes et les chiens, la bête n’oserait pas le poursuivre.
— Reviens, je te dis !
Exaspérée, la créature s’élança. Killian accéléra. Malgré ses efforts, il sentit la chose le rattraper. D’un bond prodigieux, elle lui barra la route.
— Par Ana  ! Tu comprends quand on te parle ?
— Je n’écoute pas les illusions.
— Une illusion ? Il me semble pourtant que je suis bien présente. Les renards ne t’inspirent pas ? Tu préfères peut-être traiter avec une bête plus épaisse, plus ventrue ?
Des spasmes soulevèrent sa toison. Son corps grandit, doubla, quadrupla de volume. La tête s’arrondit, dessina un museau long et de petites oreilles. Des griffes menaçantes poussèrent au bout de ses pattes énormes.
Le souffle coupé, Killian recula.
— Un ours !
— Exact. Maintenant, donne-moi ce que tu tiens là.
Il se crispa. Contre lui, le coffret lui rappelait le but de sa sortie. La fatigue troublait-elle ses sens ? L’un de ses frères avait-il versé dans la gamelle des champignons des bouses ? Puisqu’il fallait dialoguer avec un mirage, il choisit de gagner du temps.
— Qu’y a-t-il dedans ? De l’or ? Des bijoux ?
L’ours éclata de rire.
— Tu risques ta vie sans le savoir ? Cet objet est la propriété de mon peuple. Toi, l’humain aux mains crasseuses, tu n’es pas digne de le toucher.
— Sale bête…
— Dis donc !
L’animal disparut. À sa place, pas plus haute qu’un avant-bras, une minuscule jeune fille brandit un poing rageur.
— On ne t’a jamais appris à parler poliment aux dames ?
Stupéfait, Killian la dévisagea. Il cligna des yeux : elle se tenait toujours là. Ses prunelles rouges brillaient au milieu d’un petit visage brunâtre. Ses cheveux tombaient jusqu’à ses genoux. De longues oreilles pointues émergeaient de leur masse. Elle portait une robe courte, une ceinture à la taille. Dans la lumière de la lune, Killian ne distinguait pas les couleurs. Néanmoins, il comprit aussitôt à qui il était censé avoir affaire.
— Tu es… une korrigane ?
— Sans rire ? Tu vis dans une grotte ou quoi ?
— Les korrigans sont des personnages fictifs.
— J’aime ta façon de me respecter. Suis-je la première de mon espèce que tu croises ? Tu n’as jamais aperçu le moindre poulpiquet auparavant, alors tu es vexé ? Tu boudes ?
Les traits du garçon se contractèrent.
— Si mon peuple fuit les grands bipèdes comme toi, poursuivit-elle, dis-toi bien qu’il y a une raison. Les humains sont sots, malintentionnés, arrogants. De toute évidence, tu ne fais pas exception à cette règle. Abrégeons cette conversation et chacun repartira chez lui content.
Son doigt miniature réclama le coffret. Killian refusa de céder.
— Pourquoi tiens-tu tant à le récupérer ? Les korrigans possèdent soi-disant mille richesses ! Que peut bien avoir cette boîte de si particulier ?
— Une valeur immatérielle. L’Ancienne de mon village l’a entrevue cette nuit en rêve. Selon ses dires, elle renferme un moyen de retrouver ma sœur, enlevée par de terribles spectres ! Enora est ma seule famille, vois-tu. C’est pourquoi, même si je dois t’affronter, je t’arracherai cette malle coûte que coûte.
Elle se remit en position de combat. Killian songea à l’ours redoutable. Face à une telle montagne de muscles, de crocs et de griffes, il n’avait aucune chance de gagner. Les mots graves de son adversaire sonnaient vrai.
— Ouvrons-la ensemble, proposa-t-il. Si elle contient ce que tu cherches, tu l’emporteras. S’il s’agit d’or, je la garderai.
— Les humains mentent à tout bout de champ. Quelle garantie m’offres-tu ?
— Tu peux me déchirer d’un coup de patte. Tu me surpasses aussi à la course. Dans ces conditions, je me vois mal jouer au plus malin.
Il lui tendit une main. Après réflexion, elle lui secoua l’index.
— J’accepte parce que j’ai confiance en ma force. Je serais folle de croire en la nature humaine ! À présent, dépêche-toi de déver¬rouiller cette caisse.
Il posa l’écrin sur le sol, tira le loqueteau. Sous son impulsion, le couvercle se souleva. Le moment s’empreignit de solennité. La korrigane retint son souffle.
Un rayon de lune frappa l’intérieur. Couché sur un coussin sombre, un objet à la forme familière se découpait. Killian l’amena à la lumière du ciel.
— Une clé ?
Des ornements fins agrémentaient son anneau. Au centre du cercle évidé, un motif aux lignes souples évoquait un arbre avec ses branches, son tronc, ses racines. Les côtés droit et gauche respectaient une symétrie parfaite. À si petite échelle, la précision du travail s’avérait stupéfiante. Ses reflets brillants suggéraient un alliage précieux.
La korrigane la lui arracha des mains.
— C’est tout ? Tu te fiches de moi ?! Dis-moi qu’il y a autre chose au fond de ce coffre !
Il retira le coussin. La boîte ne contenait rien de plus. La créature trépigna.
— Je pensais tenir une piste sérieuse, la première depuis six lunes… Et voilà que j’obtiens une clé stupide dont j’ignore l’utilité ! Je traque de faux indices pendant que ma sœur se meurt. Je ne supporte plus de perdre mon temps !
Rageuse, elle la jeta au loin. Killian protesta.
— Hé !
— Tu peux la prendre. Elle est en or. C’est ce que tu voulais, non ? Tout est fini pour moi.
Elle se cacha le visage. Killian courut ramasser l’objet. Il contempla sa forme pure, son art magnifique. Derrière lui, la korrigane sanglotait. Devait-il partir, ou rester ? Sa détresse le déconcertait.
Je ne peux pas la laisser.
Elle avisa son indécision.
— Rentre chez toi. J’aimerais pleurer en paix, si cela ne te dérange pas.
— Justement, ça m’embarrasse. Je n’ai pas l’habitude de voir des korrigans, et encore moins des korrigans en larmes. Le problème, c’est que je ne sais pas comment t’aider.
Elle s’essuya les joues.
— Seul un devin ou un grand sage pourrait me conseiller. Tu ne ressembles à rien de cela.
Il réfléchit. Ses propres lacunes ne l’empêchaient pas de connaître des gens. L’image de Brigitte lui vint à l’esprit. La veuve racontait des histoires, mais elle n’élevait pas ses contes au rang de science… Il chercha une personne encore plus fantasque, un pseudo-érudit réputé auprès de son voisinage.
— J’ai trouvé : l’ermite de la forêt ! Ce vieillard prétend vivre au contact des forces occultes. Je l’ai toujours pris pour un illuminé, mais qui sait ? Si l’on inverse l’échelle de la raison, il fait figure de savant. J’essaierai de me libérer demain. Nous irons lui rendre visite ensemble, si tu veux.
Surprise, la créature le considéra. Sa proposition la touchait. Sa sympathie subite lui inspirait aussi de la gêne.
— Nous nous sommes battus tout à l’heure. Pourquoi m’aiderais-tu ?
— Ça a l’air amusant. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Killian.
— Et moi, Yuna.
— Enchanté, Yuna. Je suis ravi de te connaître.

Le lendemain, il se réveilla les yeux cernés. Ses frères dormaient à sa droite. Les poutres de la chaumière se dressaient à leur place habituelle. Dans son esprit nébuleux, les péripéties de la veille paraissaient irréelles. Il glissa une main dans sa poche. Le contact froid de la clé lui rappela l’incroyable vérité. Décrassé à la hâte, le coffret en bronze reposait sous le caisson du lit. Comment réagiraient ses parents, ses cadets et sa sœur lorsqu’il leur montrerait ses trouvailles ?
Il attela le bœuf. Mille questions se pressaient dans sa tête. Il pensait avoir cerné l’ordre, la marche des choses. Il s’était forgé une idée précise du fonctionnement du monde et s’efforçait même d’accepter son injustice, afin de continuer à vivre. S’était-il trompé en rejetant la possibilité d’une version alternative ?
Il existe une réalité cachée. Cependant, la korrigane et moi n’étions pas destinés à nous rencontrer. Nos univers cohabitent sur deux lignes séparées.
Le mystère de la clé le préoccupait. Qu’ouvrait-elle ? Qui l’avait forgée ? Qu’était-il advenu de son propriétaire ?
Son corps accusait la fatigue. Quand son père, Gael et Lanig le rejoignirent, il bâillait sur son araire.
— Tu fais grise mine, s’inquiéta Denwall. Tu as mal dormi ?
— La veillée d’hier l’a impressionné, répondit Gael à sa place. Toute la nuit, il a frissonné en marmonnant : « L’Ankou ! L’Ankou ! Noooooon ! »
L’enfant éclata de rire. Un caillou heurta sa nuque. Avec un petit cri, il se retourna. Son jumeau dirigeait sa fronde droit sur lui.
— Désolé. Je visais une pie.

Toute la matinée, Denwall et son fils aîné se relayèrent au labour. Gael semait et refermait la terre derrière. Quand il ne jetait pas des pierres à son frère, Lanig chassait les oiseaux.
Killian remarqua une présence à l’orée du bois. Il songea d’abord à des moineaux. En observant mieux, il distingua des oreilles rousses à travers un buisson. Un renard guettait ses gestes avec un intérêt manifeste.
C’est elle.
Le regard rouge l’oppressait. Il se tourna vers son père.
— Dis… Je peux te poser une question ?
— Je t’écoute.
— Sais-tu où vit exactement l’ermite de la forêt ? Je souhaiterais lui parler.
Ébahi, Denwall sonda son visage. Depuis quand s’intéressait-il au moine solitaire ?
— Je croyais que tu le traitais de vieux fou ?
— C’est vrai, mais je l’ai peut-être jugé trop vite. J’aimerais devenir un adulte sage en me forgeant des opinions réfléchies. Rencontrer cet homme en personne pourrait m’y aider.
— Moi aussi, je veux y aller ! s’exclama Gael. Il me parlera de l’Ankou et des anaons. Je tiendrai Killian par la main pour qu’il ne soit pas trop terrifié !
Denwall soupira. L’aîné travaillait dur. Ses arguments le laissaient sceptique, mais sa fatigue justifiait une pause.
— Gael et Lanig, vous resterez avec moi. Killian, tu iras après le dîner . L’ermitage se trouve au cœur du bois de l’ouest, au bord de la piste principale. Ne t’aventure pas sur les sentiers secondaires : cette forêt abrite une église en ruine et un cimetière dont il vaut mieux ne pas s’approcher.
— Pourquoi ?
— Ces lieux sont réputés hantés.

Killian s’éclipsa après le repas. Il regagna son hameau, puis coupa à travers champs. Un épagneul roux vint trottiner à ses côtés.
— Yuna ? C’est toi ?
Voilà que je m’adresse à un chien, pensa-t-il. Surtout, j’attends qu’il me réponde.
— Évidemment ! Qui veux-tu que ce soit ?
Je deviens fou.
Elle arborait une jolie tête, de petites oreilles tombantes. De longs poils couvraient son poitrail, sa queue et son ventre. Rien ne la distinguait d’un épagneul ordinaire.
Killian l’étudia d’un œil curieux.
— Tous les gens de ton peuple savent-ils se transformer ?
— Oui, mais je suis une experte dans ce domaine. En général, les miens aiment mieux changer les métaux.
Il tressaillit.
— Peuvent-ils fabriquer de l’or ?
— Bien sûr !
— Et toi ? Tu sais le faire ?
— Non.
Dépité, il reporta son attention sur la route. Yuna se sentit piquée.
— L’or ne sert pas à grand-chose. Regarde ! Je fais des choses formidables ! Personne n’est aussi doué pour les transformations physiques.
Elle tira la langue en remuant la queue.
— Mouais…
— Les autres n’atteignent pas le tiers de ma précision ! Sauf Ogar, mais c’est un cas à part. La plupart des korrigans se changent juste en humains très âgés !
— Ah oui ? Pourquoi ça ?
— Les vieillards sont plus mystérieux. Ils font meilleure figure dans les histoires ! Et puis, cela demande moins d’efforts d’imiter un croulant ridé qu’une fille élancée au teint de neige !
Elle ricana. Devant eux, la forêt barrait l’horizon. Entre les troncs, la végétation s’enchevêtrait. Le manque de visibilité, le terrain accidenté rendaient l’endroit dangereux. Des loups pouvaient surgir à tout moment.
Killian avait entendu nombre d’anecdotes sur ces régions d’ombre. Selon son jugement, elles reflétaient l’angoisse des hommes face à une nature trop puissante. À la différence des prés horizontaux, les arbres sauvages définissaient ici l’espace sur un plan vertical. Ce changement de perspective contribuait à créer une sensation d’étouffement.

« Ces lieux sont réputés hantés. »

Une parole de Yuna lui revint en mémoire.
— Ta sœur a été enlevée par des spectres, c’est ça ?
— Oui.
— Des spectres d’humains ?
— Bien sûr. À ma connaissance, il n’y a que vos esprits détraqués pour produire des fantômes si malfaisants.
L’information le troubla. Où commençait, où finissait le monde occulte ? D’une façon ou d’une autre, son espèce en faisait-elle partie ? Plus grave encore : subsistait-il quelque chose des vivants après leur mort ?
Une tentation terrible l’étreignit.

« Ne t’aventure pas sur les sentiers secondaires. »

Yuna évoquait les revenants avec aversion et crainte. Ses mots l’incitaient à suivre le conseil de son père. Devait-il obéir à la croyance ? Éviter les chemins tortueux sous un prétexte surnaturel ? Même si cette recommandation visait à le préserver, il ne souhaitait pas se conformer à l’usage sans éclaircir son origine. Des spectres peuplaient-ils vraiment ce bois ? À quoi ressemblaient-ils ? Représentaient-ils un risque réel, et lequel ?
Depuis l’âge de raison, Killian niait l’existence des fantômes. S’il s’était trompé à propos des korrigans, il avait peut-être aussi commis une erreur concernant les anaons.
Quand la route se divisa, il s’arrêta. Yuna l’interrogea du regard. Il ne pouvait pas lui faire courir un danger pour une motivation égoïste. Il indiqua la direction correcte en s’engageant sur l’autre piste.
— Continue tout droit. Je te rejoindrai plus tard.
— Hein ? Où vas-tu ?
— Explorer des ruines. J’espère y trouver ma réponse.
— Quelle réponse ?
Il garda le silence. La créature pesta derrière lui. Peu importait sa colère ou les discours qu’elle aurait pu tenir. Il devait voir pour croire.
Killian s’enfonça sur le sentier à peine tracé, sans noter les silhouettes tordues des arbres et le décor de plus en plus sombre.
 
III.
L’Ankou

Le chemin s’abîma lentement. Les chênes, les hêtres et les bouleaux cédèrent la place à des sapins. Les hauts conifères masquaient le ciel. Derrière lui, Killian perçut une série de craquements, le son d’une course. L’épagneul se détacha dans la pénombre.
— Yuna ? Pourquoi m’as-tu suivi ?
— Je ne te laisserai pas me mettre à l’écart. Et puis, tu as emporté la clé !
Ils progressèrent en silence. Les branches entremêlées formaient un filet noir au-dessus de leur tête. Une impression de piège oppressa la korrigane.
Elle s’immobilisa.
— Tu entends ?
— Quoi ?
— Rien. Il n’y a plus aucun bruit.
Killian remarqua l’absence d’oiseaux. Il chercha le bourdonne¬ment d’une abeille, le vol d’une mouche. Les insectes demeuraient invisibles. Les plantes basses elles-mêmes se raréfiaient. Quelques fougères malades dépérissaient sur leur tige. Sur le sol, les aiguilles mortes exhalaient une odeur de moisi.
Un souffle froid s’engouffra entre les troncs. Les marcheurs frissonnèrent.
— Je n’aime pas ça, s’alarma Yuna. Retournons en arrière !
— Vas-y, toi. Quelques sapins et du vent ne me font pas peur.
Killian pressa l’allure. Sous sa fermeté apparente, le malaise l’envahissait. Pourquoi les animaux fuyaient-ils cette forêt ? Fallait-il y voir un signe ? Yuna le suivit en grimaçant.
Au détour du sentier, une chapelle grise se profila. Surmontée d’un clocher carré, la bâtisse agonisait au centre d’une clairière. Un trou perçait sa toiture. Le ruissellement pluvial attaquait les pierres, disloquait les flancs. Les herbes folles grouillaient dans ses entrailles ouvertes. À ses côtés, des tombes hérissaient la terre. Du lichen jaune, glauque, rongeait les stèles aux inscriptions étranges. La rouille encroûtait les croix métalliques. Le lierre dévorait le corps, la face des statues muettes.
Un son de cloche retentit. Épouvantée, Yuna reprit sans le vouloir son apparence originelle.
— Fichons le camp !
Killian tâcha de réfléchir. Qui donc actionnait la corde ? L’ermite ? À qui s’adressait-il dans cet endroit désert ?
Yuna agrippa sa jambe.
— Vite ! J’ai un mauvais pressentiment !
Il fit quelques pas en avant. Tout à coup, un nuage noir jaillit entre les tombeaux. La brume monta, fine, vaporeuse. Elle modela une forme humaine. Au milieu de la tête sombre, un visage livide apparut. Figés, inexpressifs, ses traits évoquaient un masque mortuaire. Deux cavités se creusaient à la place des yeux. Une lueur glaciale s’alluma au fond.
Yuna hurla.
— AAAAAAAAAAAAAH !
La figure cireuse la considéra. Paniquée, la korrigane s’accrocha aux braies de son comparse. Elle se hissa jusqu’à son épaule et le gifla.
— Hé ! Réagis !
La mâchoire ouverte, il resta pétrifié. Elle le secoua.
— Je t’en prie ! Par Ana !
L’horreur le paralysait.
Les anaons… les anaons existent.
Elles émergeaient en nombre. Certaines ressemblaient à des hommes, d’autres à des femmes. De petits minois lisses, d’une joliesse affreuse, soulevaient le cœur. Des enfants de tous âges flottaient parmi ces revenants…
Yuna se changea en choucas. Elle s’enfuit, cria à Killian d’en faire autant. Ses mots passèrent sans l’atteindre. Terrifié, envoûté, il observa les choses l’approcher. Les vérités niées avec énergie éclataient à la lumière. Son amertume, son rejet farouche des théories obscures, tout prenait fin ici et maintenant.
Un spectre tendit vers sa joue une main décharnée. Incapable de s’y soustraire, il plongea son regard dans les orbites au feu froid.
— Dégage ! Ne reste pas là !
Un coup dans les côtes le jeta à terre. Il cligna des yeux, aperçut deux pieds chaussés de bottes sombres. Interdit, il redressa la tête.
Il vit un garçon plus petit en taille, la silhouette fluette. Ses cheveux brillaient d’un blond pur. Il portait des ceintures de cuir à poches multiples. Une robe noire l’enveloppait jusqu’aux genoux. Sans hésiter, il se plaça devant lui, face aux ombres. Killian haleta.
Va-t’en ! Tu es fou !
L’inconnu ouvrit la bouche. Ses mots cinglèrent l’air, scandés en rythme. Heurtés par une force invisible, les revenants proches se rejetèrent en arrière. Des cris stridents résonnèrent. Indifférent, le nouveau venu ferma les paupières. Sa voix continua, monocorde. Une lumière monta du sol. Sous ses pieds, un cercle bleuté apparut. Des lignes intérieures se recoupèrent, formèrent des symboles. Le périmètre s’étendit jusqu’à Killian pour l’englober.
Un souffle ascendant s’éleva dans le sceau. À l’extérieur, les spectres s’agitèrent en vagues menaçantes.
Soudain, une ombre se jeta en avant. L’éclair fila droit vers le garçon blond, à hauteur de son visage. Ce dernier ne fléchit pas ; face à lui, à trois coudées seulement, la masse noire heurta un mur imperceptible. Le revenant hurla. La figure cireuse exprima une douleur, une haine indicibles. Le sang de Killian se glaça.
D’un même mouvement, les autres anaons s’élancèrent. Les corps sombres, les faciès s’écrasèrent contre les lignes du cercle. À l’intérieur, l’énergie tourbillonnait. Les spectres multiplièrent leurs assauts en fréquence, en violence.
L’inconnu rouvrit les yeux.
— Mortis via !
Le sceau explosa. Une onde inouïe se propagea à travers le cimetière, l’église, la forêt. Prises dans le souffle, les entités se désagrégèrent.
Le temps se suspendit. Peu à peu, la clarté bleue s’évanouit. Enfin, le garçon se retourna. Un ciel d’orage se reflétait dans ses iris magnifiques.
— Rien de cassé ?
Killian resta bouche bée. Son sauveur avait son âge, un peu moins peut-être. Des mèches épaisses, souples, encadraient son visage fin et pâle. Ses prunelles bleu-gris brillaient d’un éclat vif. Il l’observait. Autour, le paysage reprenait sa sérénité. Les stèles courbées n’inspiraient plus d’angoisse. Les ruines dégageaient de la beauté.
— Ça va ? répéta-t-il.
— Ou… oui.
Le cœur de Killian battait vite. Des tremblements le parcouraient.
— Tu peux te lever ?
D’un geste machinal, il s’exécuta. L’autre l’aida : il chancelait.
— Tu… tu les as tuées ?
— Quoi donc ?
— Ces choses… Tu les as tuées ?
— Ne dis pas de bêtises. On ne peut pas tuer des êtres déjà morts. Je les ai juste envoyés dans l’Autre Monde.
La réponse l’acheva. Il remarqua une grosse croix d’argent à son cou. Soudain, il comprit. Il ne le croyait pas si jeune ni doté d’un si beau visage. Néanmoins, habillé de noir, il conduisait bel et bien les âmes vers le repos éternel.
— L’Ankou…
— Quoi encore ?
— Je sais qui tu es. Tu es l’Ankou.
Interloqué, l’inconnu se figea. Ses lèvres esquissèrent un sourire.
— Quelle imagination !
— Pardon ? Tu portes un costume sombre et tu guides les morts. N’as-tu pas de chapeau ? Une faux ou une charrette ?
— N’importe quoi ! L’Ankou n’existe pas. C’est un conte destiné aux individus crédules comme toi.
— Crédules ?
Le blond haussa les épaules.
— Écoute, célébrer des offices funèbres brise un peu l’ambiance de fête entre Noël et le Nouvel An. Ce n’est pas un hasard si l’Ankou est censé être le dernier défunt de l’année. Quelle brave personne voudrait hériter de cette malédiction ? Récolter des anaons pendant les douze mois suivants ? Les prêtres diffusent cette histoire pour avoir la paix. Ils espèrent ainsi dissuader les gens de trépasser à cette période.
— Tu prétends qu’ils ont inventé ça par pure paresse ? Pour éviter de dire des messes ?!
— Exactement. Mais cela marche plus ou moins bien.
Certains moribonds ne respectent rien, songea Killian avec ironie.
Il se sentit plus stupide que jamais. Quelle mouche imbécile l’avait piqué ? En silence, il conspua les mythes, il se maudit très fort. Il ne savait plus quoi penser. Où se trouvaient le faux, le vrai ?
Un choucas se posa à ses pieds. L’instant d’après, l’oiseau se changea en une korrigane contrite.
— Killian ! Ça va ? Excuse-moi d’être partie… Tu ne voulais plus bouger !
Il contempla sa jolie chevelure rousse, sa peau brune, ses oreilles en pointe et son gros nez. Elle portait de charmantes sandales de paille tressée. Vêtue d’une robe verte, elle se confondait avec les herbes. L’apercevoir entière, dans toutes ses couleurs, lui insuffla de la joie. Une autre part de lui se révoltait. Il eut envie de tourner les talons, d’abandonner au loin tout ce fatras extraordi-naire. La voix claire de son sauveur l’interrompit dans ses réflexions.
— D’où tu sors, toi ?
L’embarras de Yuna se volatilisa.
— Et toi ? Tu es qui ?
— Frère Ewyn, exorciste de l’Ordre de la Croix d’argent. J’ai reçu la mission de débarrasser ce site de tous les indésirables.
Son regard s’attacha à la créature. Elle répliqua avec un air de défi :
— Ah oui ? Tu as mal fait ton travail. Mon ami et moi avons failli être tués à cause de ta négligence !
— Ton ami ? Je n’ai vu personne d’autre quand je l’ai poussé. Les amis s’enfuient-ils toujours au premier danger ?
Elle perdit son assurance.
— J’ai fait ce que je pouvais. Je n’avais pas le choix… Je dois survivre pour retrouver ma sœur !
Killian comprenait son geste. Sa fuite l’attristait, mais il ne la blâmait pas.
— C’est bon. Je ne t’en veux pas.
Ewyn la jaugea avec méfiance. Pour lui, les korrigans constituaient une source de problèmes. Leurs facéties n’amusaient qu’eux. Ils promettaient des richesses aux pauvres hères, puis ils les dupaient avec des marchés douteux.
— Que fais-tu avec un humain ? Tu te paies sa tête avant de le torturer ?
— Qu’est-ce que tu me chantes là ?
— Les korrigans trompent les hommes et les forcent à danser jusqu’à l’épuisement. Certaines âmes tournent en rond pour l’éternité en attendant qu’on les délivre !
— Nous châtions seulement les scélérats venus nous voler. Vous, les humains, cherchez toujours à vous enrichir par n’importe quel moyen. Est-ce notre faute si vous êtes débiles ? Si vos seigneurs engraissent pendant que leurs sujets crient famine ? Laissez-nous en dehors de vos histoires, et il ne vous arrivera rien. Va bien répéter ça à tes copains curés !
Ils se foudroyèrent du regard. Le paysan dévia la conversation par un petit rire.
— Ne vous disputez pas. Même les korrigans n’aimeraient pas me voir danser ! Je m’appelle Killian, ajouta-t-il à l’adresse d’Ewyn. Elle, c’est Yuna. Je te remercie de m’avoir secouru.
Une expression ravie l’illumina. Gêné, le moine se détourna. Il ne voulait pas de sourire ni de reconnaissance. S’il avait agi ainsi, c’était par devoir.
— Tu as eu de la chance que j’aie été là, conclut-il d’un ton grave.
Il s’éloigna vers l’église. Il pensait en avoir fini, mais le brun lui emboîta le pas.
— Alors, comme ça, ces choses noires étaient… des revenants ? J’étais persuadé que cela n’existait pas. Ont-ils tous la même apparence ? Et que faisaient-ils ici ?
Ewyn soupira.
— N’est-ce pas évident ? Les morts fréquentent les cimetières.
— Tu veux dire, tous les cimetières ? Je n’en avais jamais vu avant. Pourtant, je suis déjà passé par celui de mon village, de jour comme de nuit !
Sans répondre, l’exorciste s’introduisit dans la bâtisse en ruine. La lumière pénétrait par le toit défoncé. L’herbe poussait entre les dalles. Le silence régnait sur un décor immobile. Il murmura quelques mots ; rien ne se produisit.
Quelques affaires gisaient dans un coin. Il les ramassa, dispersa du pied les cendres d’un feu. Sur le seuil, Killian l’attendait. Ses gestes le fascinaient.
— Tu étais là depuis longtemps ? questionna-t-il lorsqu’il ressortit. Ne me dis pas que… tu as passé la nuit dans cette chapelle sinistre ?
Imperturbable, Ewyn le dépassa.
— J’ai manqué l’heure, hier. Je n’allais pas gaspiller mes efforts en invoquant ces spectres de force. J’ai donc étudié les lieux, jusqu’à maintenant.
— Oh… Et qu’as-tu découvert ?
— Pas grand-chose.
— Pourtant, cet endroit n’est pas normal. Les tombes portent des signes bizarres.
Surpris, Ewyn se retourna.
— Tu l’as remarqué ? Nous sommes sur un site très ancien. Un village s’élevait à la place de cette forêt voilà plus de deux cents ans.
À son tour, Killian haussa les sourcils.
— Vraiment ? Je n’en avais jamais entendu parler.
— Cette affaire remonte à une époque sombre. La foi en notre Seigneur Jésus-Christ s’imposait presque partout, mais certaines populations demeuraient attachées à la tradition des druides. Elles s’obstinaient à vénérer les dieux païens, les fées et d’autres créatures.
Assise sur une stèle, Yuna l’observait d’un œil hostile. Les anciens de son peuple se souvenaient de ce temps où ils cohabitaient avec les hommes et les femmes dans le respect. La nouvelle religion avait rompu cet équilibre en déclarant diabolique tout ce qui ne lui était pas lié. Dès lors, ils avaient été condamnés à rejoindre des landes ingrates, des montagnes désertes, des forêts profondes. Persuadés d’avoir obtenu la grâce du Ciel, les humains chassaient tout ce qui menaçait leur suprématie. Désormais, tels les reliquats d’un âge obscur, les korrigans appartenaient aux légendes et au passé.
— Ce village fit semblant de se convertir, continuait Ewyn. Les habitants bâtirent une église afin qu’on les laisse en paix.
Son index pointa un monument mortuaire. Une vieille croix le surmontait, ornée d’un rond en son centre.
— Cette chose reflète cette période troublée. Même si le crucifix paraît chrétien, il porte un symbole païen. Le fidèle agenouillé peut prétendre aimer Jésus ; en vérité, il adore le soleil figuré par le cercle. Le seigneur de ces terres ne supportait plus cette supercherie. Il décida donc d’y mettre fin de manière brutale, d’en faire un exemple pour asseoir son autorité.
— Comment s’y est-il pris ?
Killian redoutait déjà la réponse.
— Il demanda à ses hommes de cerner le village et de regrouper les habitants ici, dans le cimetière. Puis, quand la cloche sonna none , il donna le signal de les exterminer.
Choquée, Yuna sauta au bas de sa stèle.
— Quoi ? Il les a tous tués ?!
— Oui. Les corps furent brûlés sans cérémonie. Ensuite, les soldats détruisirent les maisons. Seule l’église réchappa à ce jour terrible : le suzerain avait trop peur du courroux de Dieu s’il mettait à bas un édifice sacré. La forêt repoussa et tout le pays préféra oublier cette histoire.
Horrifié, Killian balaya les tombes des yeux. Les malheureux avaient-ils péri à l’endroit exact où leur silhouette avait surgi ? Avaient-ils tenté de se cacher, de fuir, pendant que des mercenaires les massacraient ? La plante de ses pieds le brûla. Il s’imagina mar¬cher dans le sang, puis sur des chairs carbonisées. Sa gorge se serra.
— Votre espèce est immonde, assena Yuna. Aucun korrigan ne concevrait l’idée d’infliger ça à ses semblables. Même les animaux les plus vils sont incapables d’une telle cruauté.
— L’humanité a aussi ses lumières, répliqua Ewyn. Les spectres, eux, ne sont que rage et rancœur.
Les traits crispés, il tourna les talons. Yuna crut déceler de la haine dans sa voix.
— Hé ! Où vas-tu ?
— Rendre mon rapport à l’ermite.
Killian se ressaisit.
— Tu le connais ?
— Il voulait que mon ordre nettoie ce lieu. Chaque jour, le même phénomène se produisait : la cloche sonnait none toute seule et les morts ressurgissaient. Ils empoisonnaient la forêt et représentaient un danger pour les gens malavisés comme vous.
— Nous cherchions cet homme, justement, déclara Yuna. Tu vas nous conduire à lui.
Ewyn la toisa avec mépris.
— Je ne guide pas les créatures de ta trempe.
— C’est dommage, rétorqua-t-elle avec un rictus. Je compte bien te suivre.

L’exorciste marcha devant. La présence de ses nouveaux compagnons l’indisposait. Ses prunelles bleu-gris lançaient des éclairs à Yuna dès qu’elle s’approchait trop près. Entre dédain et moquerie, celle-ci reculait d’une dizaine de pas, puis revenait lui coller aux bottes.
Peu à peu, leur duel silencieux atténua l’atmosphère morbide. Killian contempla le sourire bravache de la rousse minuscule, la mine agacée du garçon en noir. Ses cheveux aux teintes douces ondulaient légèrement. Deux épis se redressaient à l’arrière, de chaque côté de la tête. En apparence, il semblait fragile et délicat. Pourtant, il s’était battu avec un sang-froid, une puissance extraordinaires.
Ewyn sentit son regard fixé sur lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien. C’est juste que… je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un comme toi.
— C’est-à-dire ?
— Eh bien, j’étais convaincu que la magie n’existait pas, et voilà que tu me sauves avec des mots bizarres et des cercles lumineux… Même ton allure est étrange. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi blond. On dirait un être fantastique.
Son visage reflétait une admiration naïve. Ewyn se surprit à sourire.
— Je suis pourtant bien humain. Lorsque j’étais enfant, j’avais les cheveux dorés comme le soleil d’août.
Les coins de sa bouche retombèrent. Son attention revint au sentier. Curieux, Killian et Yuna échangèrent un coup d’œil, sans oser l’interroger davantage.
Ils regagnèrent la piste principale. Fatiguée de trotter, la korrigane se changea en chien. La forme animale lui permettait de faire de plus longues enjambées.
— Quelle est cette sorcellerie que tu utilises ? demanda-t-elle au religieux.
Il la considéra d’un air hautain.
— Cela t’intéresse ?
— Non. Mais ça l’intrigue, lui.
Avec mauvaise foi, elle désigna Killian à l’arrière. Ce dernier s’empressa d’acquiescer.
— Je suppose que je peux vous le dire… Mon ordre pratique la magie des sigils, des sceaux déployés à l’aide d’incantations spécifiques. Chacun présente différents symboles et couleurs, en fonction du pouvoir invoqué. Leur force varie selon l’entraînement de la personne qui les utilise.
— Vraiment ? s’exclama Killian. Tu dois être très doué ! Les esprits de tout à l’heure ont été pulvérisés !
Ewyn pouffa de rire.
— Mortis via est l’un des premiers sigils appris par les débutants. Je n’ai aucun mérite ! Les spectres de ce cimetière étaient d’un niveau pathétique.
Il reprit un visage sérieux. Les autres se remémorèrent leur terreur face aux ombres. Ewyn parlait d’elles avec arrogance, alors qu’ils avaient failli y laisser leur peau. Yuna se sentit vexée.
— Frimeur, grommela-t-elle en grimaçant.

Une musique cristalline leur parvint. Ils débouchèrent sur une clairière. Le soleil baignait la trouée d’arbres. Le sol se couvrait d’une herbe émeraude parsemée de colchiques. Un ruisselet ondoyait entre des roches et des racines. De grands châtaigniers étendaient leur feuillage sur une cabane aux dimensions modestes. Le toit pentu, les murs gouttereaux rappelaient le style des maisons paysannes. À côté, un potager déroulait des sillons soignés. Deux chèvres broutaient dans un enclos.
Assis sur une pierre plate, un vieil homme pinçait les cordes d’une harpe. Ses sourcils épais frémissaient au fil de la mélodie. Une barbe longue, négligée, grisonnait sur sa poitrine. Son instrument jouait avec les silences. Le temps complice se joignait à l’enchantement.
Une impression de beauté saisit Killian. Sans l’aide de mots ou de peinture, sa pensée esquissa des montagnes, des contrées infinies et sauvages comme il n’en avait jamais vu. Les chanteurs de foire racontaient parfois qu’au-delà des terres, le soleil se changeait en argent et dansait sur des étendues d’eau bleue. De grands bateaux flottaient, des marins intrépides à leur bord. Des oiseaux immaculés criaient dans le ciel en les accompagnant. Quelque part, de l’autre côté de cette immensité nommée « océan », vivait un homme bon et noble, le roi Arthur. Dans son pays, les gens avaient des joues rebondies. Ils ne manquaient jamais de rien et respiraient le bonheur. Des chevaliers courtois, courageux, les protégeaient de l’injustice. Killian ignorait si ces poésies transcrivaient une vérité, une fantaisie ou un idéal à atteindre. Le contraste avec sa vie réelle lui serrait le cœur.
Yuna reprit sa forme originelle. La musique réveillait sa nostalgie. Elle se revit enfant, auprès de sa grande sœur. Pour la faire rire, Enora se changeait en hermine et la chatouillait avec ses pattes douces. Ses prunelles rouge sombre reflétaient de la tendresse. Une aura mystérieuse l’entourait. Elle aimait s’asseoir longtemps au sommet des arbres. Elle affirmait qu’ainsi, face à l’espace ouvert, elle se sentait exister.
Yuna essuya une larme. Elle aperçut l’émotion de Killian auprès d’elle. Plus loin, Ewyn patientait, neutre. Aucune vision ne paraissait l’atteindre.
Comment peut-il se montrer à ce point insensible ? s’interrogea-t-elle.
La harpe s’apaisa. Le vent emporta les impressions, les images. L’ermite se tourna enfin.
— Soyez les bienvenus. Vous avez sans doute des questions à me poser.

 IV.
La chute d’Ys

D’un geste de la main, le vieillard invita ses visiteurs à s’asseoir. Son attitude déconcerta Yuna. Avait-il rencontré d’autres korrigans avant elle ? Pourquoi ne manifestait-il pas de surprise ? En dépit de sa robe de bure, de son statut de moine, il ne la traitait pas en ennemie. Elle rejoignit Killian dans l’herbe et s’agenouilla.
Debout en retrait, Ewyn prit la parole d’un ton monocorde :
— Bénissez-moi, mon père. Comme convenu, la Croix d’argent vous a envoyé un exorciste afin de purifier les ruines de la forêt. Vous serez heureux d’apprendre que j’ai mené cette tâche à bien. Sur ce, je rentre à l’abbaye. Que la paix de Dieu soit avec vous.
Sur un bref salut, il fit volte-face. Stupéfait, Killian voulut le rappeler. L’ermite le devança :
— Ne t’enfuis pas si vite. Ce garçon et cette créature ont des choses à t’enseigner.
Ewyn se retourna. Il jeta aux autres un œil blasé.
— Ça m’étonnerait. Que pourraient-ils bien m’apprendre ?
— Assieds-toi, te dis-je. « L’obéissance est le premier échelon de l’humilité . »
Il daigna s’exécuter. Son attitude transpirait l’agacement, le scepticisme. Killian se sentit froissé.
— Humains et petit peuple se côtoient rarement, poursuivit l’ermite. J’en conclus qu’un problème grave vous pousse aujourd’hui à venir me voir. Exposez-le-moi. J’essaierai de vous répondre de mon mieux.
Ils se consultèrent du regard ; Yuna acquiesça d’un signe de tête. Killian tira la clé d’or de sa poche.
— Nous avons trouvé ceci. Elle reposait dans un coffret beau, très ancien. Nous aimerions savoir à quoi elle sert.
Le vieil homme saisit l’objet, examina son anneau central. Soudain, ses yeux s’écarquillèrent. Son souffle se suspendit.
— Quoi ? s’alarma Yuna. Qu’y a-t-il ?
Il hoqueta.
— Je… je n’aurais jamais cru voir cela un jour, dans ma modeste vie.
— Par Ana ! Expliquez-vous !
— Ceci est l’une des clés légendaires de la cité d’Ys !
La stupeur frappa Yuna. Furieux, Ewyn bondit sur ses pieds.
— Vous voulez rire ? La Croix d’argent cherche ces clés depuis des siècles. Comment l’une d’elles pourrait-elle surgir de la poche d’un simple gueux ?!
— Dis donc, toi…
Offensé, Killian se redressa. La main de l’ermite jaillit, s’agrippa à son poignet. D’un regard, il lui commanda de se contenir. Serrant les dents, l’intéressé obtempéra.
— Ton ordre se distingue par son arrogance, assena le vieux moine. Cette attitude vous maintient dans l’échec. Or ton supérieur n’en retire aucune leçon.
— Je vous interdis de critiquer l’abbé Fearghal !
— Calme-toi, mon fils. Observe le silence, comme tu devrais le faire.
À son tour, Ewyn se rassit. Son teint s’embrasait de colère. Yuna tira sur la robe de l’anachorète d’un geste empressé.
— Selon l’Ancienne de mon village, cette clé me permettra de retrouver ma sœur. Pouvez-vous m’en dire plus ?
— Ta sœur a-t-elle été emportée par les esprits d’Ys ?
— Oui. En quoi cette chose me sera-t-elle utile ?
Le regard de Killian glissa de l’un à l’autre.
— Attendez ! C’est quoi, « Ys » ?
— Voyons, s’étonna l’ermite, tu ne connais pas la légende ? Elle est pourtant fort répandue !
L’air dépité, Killian se gratta la tête.
— Que voulez-vous… J’ai manqué quelques veillées.
— J’ignore aussi nombre de détails, déclara Yuna. Mon peuple n’a pas conservé beaucoup de traces écrites, hormis quelques études sur le fonctionnement des portes.
Le vieillard hocha le menton.
— Je vois. Laissez-moi donc vous rapporter cette histoire, dans sa version à ma connaissance la plus complète.
« Voilà plusieurs siècles, une ville se dressait au large des côtes de Cornouaille. Ses rues formaient un labyrinthe remontant vers une butte. En haut, un palais magnifique élançait ses tours vers la demeure de Dieu.
« Les maisons riches avaient des toits d’ardoises, des murs blancs. Des pavés garnissaient les artères larges et les passages étroits. De grands jardins offraient des promenades agréables. Les montreurs d’animaux, les marchands se pressaient sur les places. Des négociants de tous horizons faisaient des affaires sur le port. Les navires affluaient depuis la Bretagne, la Gaule, les îles du Nord. Tous les rois ambitieux des alentours désiraient bâtir des cités à son image. Les Francs nommèrent même leur capitale Par-is, ce qui signifie “pareille à Ys”.
« Le premier souverain avait fait construire sa ville sur une petite île, non loin du continent. Cette position stratégique lui permettait de filtrer les entrées. La mer formait une barrière naturelle contre d’éventuels envahisseurs. Ys constituait donc un lieu très sûr, protégé à la fois par sa garnison de soldats et par sa géographie.
« Cependant, un événement inattendu se produisit. Le niveau de l’eau monta d’année en année. Au début, le phénomène paraissait anecdotique ; il se révéla de plus en plus inquiétant. Les inondations se multiplièrent. En quelques siècles, l’océan s’éleva au point de menacer les rues d’engloutissement.
« Face à ce péril, le septième roi entreprit de doubler les digues existantes avec de véritables murailles. Il demanda au peuple de la terre, les korrigans, et au peuple de la mer, les morgans, de conjuguer leurs connaissances afin de concevoir une porte monumentale. Dès lors, derrière son enceinte épaisse, Ys ne craignit plus les calamités. Avant chaque marée, les gardes condamnaient l’accès. Lorsque l’océan se retirait, ils rouvraient les vantaux et permettaient à nouveau aux bateaux d’entrer et de sortir.
« L’océan continua de gonfler. La cité passa sous le niveau de l’eau à marée haute. Les bourgeois n’éprouvaient pas de peur, l’envie de s’installer ailleurs. Sûrs de leur protection, ils oublièrent totalement la notion du danger. En hiver, la tempête pouvait se déchaîner, les vents mugir. Les vagues battaient les murailles, mais rien, rien ne surpassait l’orgueilleuse place défiant les lois de la nature.
« Deux clés fermaient les postes de commande de la grande porte. Le souverain en personne les gardait autour du cou, sans jamais les quitter. Elles symbolisaient des centaines de vies, des siècles d’histoire. De toutes les merveilles d’Ys, ces objets, si petits qu’ils soient, étaient les plus précieux.
« Comme dans toutes les capitales, une part d’ombre se développa. Certains voyageurs décrivaient la cupidité, la fourberie des habitants. Des cargaisons, des gens disparaissaient parfois.
« Sous le règne de Gradlon, la débauche s’invita jusqu’au palais. La princesse Dahud organisait de nombreuses fêtes. Des notables de tous les pays accouraient pour manger à foison, boire, trouver des femmes. Le roi n’approuvait pas ces débordements, mais il vivait dans le souvenir de sa défunte épouse. Il laissait son enfant unique, sa fille chérie, faire tout ce qu’elle voulait.
« Le caractère de Dahud se gâta. De capricieuse, elle devint méchante. Bientôt, elle ne respecta même plus la vie. Chaque soir, après ses réceptions, elle invitait discrètement un homme à rester en sa compagnie. Au matin, elle le tuait et le jetait à la mer.
« Un jour, un noble inconnu débarqua au port. Tout le monde admira sa beauté, ses bonnes manières. Il savait jouer de son charme et de son verbe. La princesse ne manqua pas de le remarquer. Elle lui demanda de la rejoindre dans ses appartements une fois le bal fini.
« L’heure venue, l’homme obéit. Il lui parla de sa grâce, de son intelligence. Selon lui, les pleins pouvoirs lui revenaient, à elle seule. Par son audace, Dahud faisait le prestige de son royaume. Elle devait donc tenir les clés et décider de la vie, de la mort de chacun de ses sujets.
« Confortée dans son orgueil, cette femme s’introduisit dans la chambre de son père. Elle profita de son sommeil, coupa le cordon et s’empara des objets d’or. Lorsqu’elle revint vers son amant, celui-ci les lui arracha. Il la frappa fort. Elle tomba évanouie.
« À son réveil, Dahud ne retrouva pas sa trace. Son bateau n’était plus amarré au port. En revanche, les portes ouvertes laissaient entrer des lames immenses.
« Les postes de commande furent les premiers submergés. Les gardes essayèrent d’actionner le mécanisme, en vain : l’inconnu et ses complices avaient tout saboté.
« L’océan terrible se déversa dans les rues. En un battement de cils, les vagues engloutirent les maisons. La mer noya les gens entre leurs murs, rattrapa ceux qui fuyaient. Des torrents de débris destructeurs se répandirent.
« Gradlon s’éveilla sur une vision d’horreur. L’eau léchait les pieds du palais. Les bêtes s’affolaient dans les écuries. Les domestiques grimpaient dans les arbres, se hissaient sur les toitures. Il courut chercher son cheval, Morvarc’h, cadeau de sa défunte femme, Malgven. Cet animal-fée pouvait galoper si vite qu’il volait par-dessus les flots.
« En chemin, le souverain rencontra sa fille, en sanglots. Saint Gwénolé, son conseiller fidèle, arriva sur sa propre monture en criant de fuir. Des survivants affolés tambourinaient contre les portes du château. Le roi ramassa Dahud, ordonna d’ouvrir le passage. Les malheureux se précipitèrent à l’intérieur. Les cavaliers prirent la direction inverse et se jetèrent dans la mer.
« Gradlon et saint Gwénolé poussèrent les bêtes à contre-courant. L’homme de foi montrait la voie. Derrière, le destrier royal luttait pour avancer. Le chaos régnait. Les sabots de Morvarc’h s’enfonçaient de plus en plus.
« L’animal râla. Il se débattait avec force, mais il sombrait davantage à chaque foulée. De l’eau jusqu’aux genoux, son maître blêmissait.
« — C’est votre fille ! hurla saint Gwénolé. La faute de ce désastre lui incombe ! Le poids de ses péchés abat votre cheval. Si vous ne la laissez pas, vous mourrez tous les deux !
« Gradlon s’obstina. Morvarc’h cria. Les flots entrèrent dans ses naseaux. Il rejaillit en battant des jambes.
« — Est-ce vrai ? M’as-tu volé les clés ? demanda le roi.
« Dahud confirma en pleurant. Une nouvelle lame engloutit la monture. Gradlon prit peur. D’un geste, il poussa sa fille dans l’océan.
« Des supplications retentirent. Le souverain ferma ses oreilles, continua droit devant. Morvarc’h trouva juste la force d’atteindre le rivage.
« Au matin, Gradlon et saint Gwénolé comprirent l’effroyable : ils étaient les seuls survivants. La mer rejetait des cadavres. À la place d’Ys flottait un tas de déchets informe. En une seule nuit, son peuple, son prestige avaient été anéantis.
La voix de l’ermite s’éteignit. Ébranlée, Yuna resta muette. Killian visualisait l’horreur, la scène apocalyptique. Comment les deux rescapés avaient-ils pu vivre, avec cette vision gravée dans leur mémoire ?
— Qu’a fait le roi par la suite ? demanda-t-il.
— Comme tu t’en doutes, il ne voulut plus jamais revoir l’océan. Il fit établir sa nouvelle capitale à l’écart de la côte. Les manuscrits la désignent sous le nom de Corisopitum, aujourd’hui devenue Kemper .
— Cette version des faits est incomplète, décréta Ewyn sombrement. Elle dépeint les habitants d’Ys comme des victimes, alors que dans leur majorité, ils se composaient d’individus déviants, cruels et avides. Certains s’adonnaient à la magie noire pour accroître leur richesse. Ils rassemblaient des objets de pouvoir, jouaient avec le feu en mêlant la suffisance à la bêtise. Leur représentante suprême, la princesse censée incarner leurs valeurs, commettait des crimes atroces. Cette ville pourrissante a reçu le châtiment ultime, comme Sodome, car « elle avait de l’orgueil, elle vivait dans l’abondance et dans une insouciante sécurité, et ne soutenait pas la main du malheureux et de l’indigent  ».
— Leur destruction n’est pas comparable, trancha l’ermite, et tu le sais.
— Certes, mais le bel inconnu n’a pas surgi par hasard. Il devait avoir subi un préjudice affreux, à la hauteur de son désir de vengeance. Ys a fabriqué son bourreau et a péri par sa main.
— Les seigneurs voisins trouvaient aussi un intérêt à sa chute. Des enjeux d’influence, des raisons mercantiles motivaient peut-être ce fameux prince. Quoi qu’il en soit, son acte a engendré un fléau à ce jour inégalé.
Ewyn se crispa.
— Ys est une plaie. Cette sorcière de Dahud torture des marins pour s’amuser. Ses revenants fous furieux ne savent même plus pourquoi ils errent ! Ils tuent des innocents par plaisir et brisent la vie des survivants. Dans nos rangs, ils causent de nombreuses pertes. Chaque fois que nous affrontons des spectres puissants, violents, ils proviennent immanquablement du même repaire.
— Hélas, la ville brillante d’hier est devenue maudite et noire. Ton ordre mène une lutte admirable, mais est-il vraiment capable de la purifier ? Face à des ombres si anciennes, cent exorcistes aguerris ne font peut-être pas le poids.
Les dents d’Ewyn grincèrent.
— Nous remonterons à la source du mal. Nous combattrons ses résidus un par un s’il le faut. Nous les enverrons dans l’Autre Monde par la force, puisqu’ils ne saisissent que ce langage.
Le regard du vieil homme tomba sur la clé d’or.
— La Croix d’argent a-t-elle déjà envisagé une autre méthode ? A-t-elle cherché à comprendre la volonté de ses ennemis ? Sans les clés volées à Dahud, Ys demeure incomplète. Ces esprits ne souhaitent-ils pas les récupérer ? Maintenant que vous en possédez une, vous pourriez l’utiliser pour négocier une trêve. J’ignore cependant si, dans leur colère, ces âmes seraient prêtes à vous écouter. Une tentative de dialogue pourrait se solder par des morts supplémentaires.
Les yeux de Yuna se brouillèrent. Sa sœur gisait sûrement quelque part, seule. Si par une chance inouïe elle vivait encore, elle devait souffrir le martyre, cernée de fantômes emplis de haine.
L’ermite avisa sa douleur.
— Je suis désolé. Nous ne devrions pas parler ainsi. Tant qu’elles n’ont pas refait surface, nous ignorons ce qu’il advient des personnes enlevées. Il subsiste donc un espoir, même s’il est faible.
Yuna savait qu’il jugeait sa situation avec objectivité. La réalité probable faisait d’autant plus mal qu’elle sortait de la bouche d’un sage.
Dans son village, la plupart des gens considéraient déjà Enora comme décédée. Yuna tenait tête aux sceptiques. Elle avait fait de son combat sa raison d’être. Pourquoi sa sœur avait-elle été prise ? Les revenants l’avaient-ils tuée ? Si oui, avait-elle souffert ? Où reposait-elle ? L’incertitude l’accablait. Si Enora vivait toujours, elle avait besoin d’aide.
Je me fiche de la colère de ces spectres. Je ne rentrerai pas sans savoir.
Elle s’essuya les yeux. Son regard croisa celui d’Ewyn. Cet humain prétentieux lui déplaisait. Malgré tout, il disposait d’une magie utile. Elle se plaça devant lui d’un air autoritaire.
— Toi ! Tu vas me suivre. Nous partons pour Ys !
Il lui renvoya une moue blasée.
— Je n’obéis pas aux korrigans.
Elle grimaça. Sa fierté lui interdisait de supplier. Elle haussa le ton.
— Ton ordre convoite cette clé, tu l’as dit toi-même ! N’est-ce pas ton devoir de protéger tes semblables ? Ne veux-tu pas exorciser cette ville maudite ?
— J’ignore où elle se trouve.
— Tes supérieurs doivent avoir des pistes ! Depuis combien de temps la cherchent-ils ? Si tu ne sais rien, eux détiennent forcément des informations !
Ewyn frissonna. Il connaissait la position de l’abbé sur cette question. Il l’avait déjà interrogé plusieurs fois, et avait toujours obtenu la même réponse :

« Ys représente une menace trop importante pour un enfant de ton âge. Mets tout ton cœur à étudier tes sigils et, un jour, nous vaincrons ensemble ces créatures maléfiques. »

— Le père Fearghal ne te dira rien. J’ai déjà évoqué ce sujet avec lui. Il est resté muet comme une tombe.
— Quelqu’un d’autre alors ?
— Non. Seuls les livres pourraient nous renseigner. Je connais la bibliothèque de l’Ordre par cœur : aucun manuscrit n’aborde ce thème. Si des ouvrages existent, ils se trouvent dans les sections défendues à mon niveau.
— Tu n’es pas libre d’aller où bon te semble ? s’étonna Killian.
— Cette règle sert à nous protéger. Nous recevons nos missions en fonction de nos capacités. De la même façon, l’accès au savoir se fait de manière progressive. Certains manuscrits renferment des formules trop dangereuses pour des exorcistes inexpérimentés.
Ce disant, Ewyn paraissait frustré. Yuna s’enhardit.
— Je suis certaine que nous parviendrons à contourner l’interdiction ! Par rapport aux humains, je possède des talents extraordinaires. Emmène-nous au monastère et nous mettrons au point un plan d’action !
L’un de ses mots frappa Killian.
— Nous ?
— Nous avions fait un pacte. Tu devais garder les objets d’or, et moi, le moyen de retrouver Enora. En conséquence, cette clé nous appartient à tous les deux ! Dès que j’en aurai fini, tu pourras la prendre. Tu nous accompagnes, n’est-ce pas ?
Cette éventualité le laissa sans voix.
— Ce n’est pas une bonne idée, intervint Ewyn. Si des esprits d’Ys vous voient en possession de cette chose, ils vous massacreront. Donnez-la-moi. Je la rapporterai au père Fearghal, et lui saura quoi faire.
— Hors de question ! Les gens de votre espèce sont des voleurs, toi compris. Soit nous partons tous ensemble, soit tu rentres chez toi seul, les mains vides.
Ewyn se tut. Il détailla la clé aux lignes fines. La confirmation de l’ermite balayait ses doutes : elle provenait bel et bien de la cité noire. En la rapportant, il susciterait la fierté de l’abbé. D’un autre côté, la proposition de Yuna l’intéressait au plus haut point. Malgré ses efforts pour apprendre vite, il demeurait jeune. Il brûlait de s’introduire dans les sections interdites, tout en sachant que de longues années l’attendaient avant de voir sa soif assouvie.
Je peux traîner cette korrigane à l’abbaye. Si elle tente de me tromper, je la trahirai. Les autres frères lui arracheront la clé et me féliciteront. Dans tous les cas, je suis gagnant.
La perspective de cheminer à ses côtés ne le réjouissait guère. Quant à Killian, viendrait-il aussi ? Son visage, sa personne ne lui inspiraient pas de répulsion. Sur un plan raisonnable, sans arme et sans talent particulier, il paraissait vulnérable et inutile.
Tu n’es pas fait pour le monde sombre. Reste à l’abri, dans ta chaumière. Je n’ai pas besoin de toi sur mes talons.
9
Résumé :

Aujourd'hui, Sophie a tout pour être heureuse : un mari aimant, une famille attentionnée, une amie fidèle, un travail qu'elle adore et une belle maison sur les rives du lac d'Annecy.
 Pourtant, à la veille de sa première exposition photo, plusieurs faits troublants vont faire ressurgir des événements tragiques de son passé…
Un flic détruit par sa première affaire, une bande de copines inséparables, un amour toxique…
Et si le cauchemar recommençait ?
 Un thriller glaçant inspiré de faits réels.

Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman à la quatrième bien mystérieuse.
Pour son cinquième roman, l'auteur nous propose un thriller psychologique particulier puisqu’il est tiré de faits réels, ce qui après avoir lu le livre, donne un éclairage, une saveur, encore plus forte à cet écrit. Une lecture bien différente des précédentes qui est loin de déplaire.

À ce propos, si vous ne connaissez pas sa plume, pour les plus curieux, une de mes chroniques ici : une arrête dans la gorge

Dans ce nouvel opus, nous faisons donc la connaissance de Sophie Vannier, jeune photographe talentueuse, mariée à Jean-Philippe, Filou pour les intimes. Sa vie semble en apparence tranquille, un mari aimant, une belle propriété sur les bords du lac d'Annecy, un travail qui l’épanouit, surtout qu’elle est épaulée par Carole, son assistante et meilleure amie, qu’elle connaît depuis ses années lycée.
Seule ombre au tableau, un passé douloureux ; des relations familiales compliquées, entre son frère Franck peu commode, devenu tétraplégique suite à un accident de moto, et ses parents qui cachent de lourds secrets.
Malgré cela, aidée de son amie d’enfance, elle doit  préparer sa première exposition photos. Entre stress et excitation, les deux jeunes femmes se donnent corps et âmes pour que ce projet cher à leur cœur soit une franche réussite
Mais Sophie ressens des choses étranges ; quelqu’un semble l’observer, sans compter ses chats qui ne répondent plus quand elle les appelle pour le repas…
Est-ce la fatigue qui la fait délirer, ou tout autre chose ?
La veille du vernissage, alors que Carole est à la galerie pour terminer les dernier préparatifs, elle se fait agresser par un inconnu qui l'enferme dans un placard avant de mettre le feu au bâtiment.
Même si son amie est  épargnée de justesse et simplement intoxiquée par cet acte malveillant, Sophie voit là le retour d'un passé qu'elle pensait oublié ; un événement traumatisant, suite à une relation toxique, dont elles ont eu toutes les peines du monde à s’extirper.
Qui en veut à Sophie et pourquoi ?
Et si ce n’était pas un rôdeur, mais bien une personne connue et mal intentionnée ?
Et si tout ce cauchemar recommençait ?
Tout comme nos personnages, nous voici plongés, enferrés, happés au cœur d’une intrigue des plus terrifiantes et glaçantes au cœur de la psyché humaine, avec pour toile de fond, l’amitié et ses dérives malsaines.
En effet, voici dix ans en arrière, Carole, Sophie et Béatrice formaient un trio amical des plus soudés, au point de se surnommer les « drôles de dames ». Une amitié profonde, sincère, que rien ne pouvait séparer.
Mais l’arrivée d’une quatrième jeune fille à la personnalité troublée, va alors chambouler leur vie à jamais…
Que s’est-il passé au moment de ces années lycée ?
Comment une relation d’apparence bienveillante peut-elle se transformer en déchainement de haine ?
Pour tenter d’arrêter cette folie, Julien Mercier va se charger de l’enquête, une enquête qui va raviver chez lui un ancien dossier, vieux de 10 ans. Cet échec cuisant, qui l’avait marqué à vie, sera le booster pour tenter de se rattraper, en se gardant bien de reproduire les mêmes erreurs.
Pour en apprendre plus sur les personnages et comprendre la racine du mal, nous allons remonter là où tout a commencé, par le biais d’un découpage en quatre parties. La première qui raconte le présent, la seconde qui retourne dans le passé pour nous permettre de mieux appréhender, la troisième de retour de nos jours, et enfin la quatrième, qui nous amènera à comprendre le pourquoi du comment.
Même si j’ai trouvé le début un peu long, la première partie un peu moins dynamique, j’ai trouvé cette architecture du roman tout à fait intéressante car elle permet de bien cerner la profondeur des personnages auxquels on ne peut que s’attacher.
Grâce à une plume tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et brutale, les pages se tournent à toute allure. Les chapitres sont courts, bien rythmés. Alors que nous assistons impuissants et horrifiés à ce déferlement malsain et destructif fait de délire hallucinant, où la folie n’est jamais loin, nous voulons savoir, comprendre le pourquoi de ce tourbillon infernal.
 De surprises en rebondissements, l’auteur réussit à nous mener là où il le souhaite, à nous ballotter sur les chemins de son histoire addictive et palpitante, où l’on ne ressortira qu’éreintés et à bout de souffle à la fin d’un récit en apothéose.
Vous l’aurez compris, j’ai particulièrement aimé cette lecture singulière au cœur du cerveau humain, où quand le harcèlement et l’emprise, les désordres psychiques sous-jacents, font basculer les individus vers l’impensable.
Alors, si vous aimez les thrillers inattendus, les plongées dans le subconscient qui fascinent autant qu'ils épouvantent, les grands huit émotionnels qui remuent profondément, ce livre est fait pour vous ; vous ne serez pas déçus :pouceenhaut:

Ma note :

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Avis : auteurs auto-édités / Le Rebound Guy de Sophie Lim
« Dernier message par marie08 le ven. 01/04/2022 à 13:30 »
« Le Rebound Guy » est le second roman que je lis de l’autrice Sophie Lim et une fois de plus, je n’ai pas été déçue.

Nous entrons dans une histoire originale dont le thème est une agence d’hommes pansements à louer, géré par l’oncle de Victoria. Cette dernière se rend donc en Suisse pour lui prêter main forte.
Dès lors, nous rencontrons une jeune femme qui paraît être naïve et totalement désemparée face à un homme, mais qui en réalité possède un fort caractère. Face à elle, il y a Alban, Le Rebound Guy, avec son côté beau garçon, égocentrique, arrogant et hautain, qu’on ne peut que détester. Cependant, au fil des pages, on devine qu’il s’agit en fait d’une carapace derrière laquelle il abrite un être sensible et attachant.
La première rencontre de Victoria et d’Alban est on ne peut plus drôle. Mais l’humour de Sophie Lim ne s’arrête pas là, et l’on suit avec délice, tout au long du roman, les nombreux rebondissements comiques et parsemés d'érotisme des deux protagonistes.
Je n’en dirai pas plus.


https://www.amazon.fr/Rebound-Guy-Sophie-Lim-ebook/dp/B09QLCLKYC/ref=tmm_kin_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1648812529&sr=8-1
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