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Mise en avant des Auto-édités / Une flamme éternelle de Lucie Renard
« Dernier message par Apogon le jeu. 15/07/2021 à 15:25 »
Une flamme éternelle de Lucie Renard

 

 
À mes cousines, Maxime et Corentine.
À tous ceux qui ouvrent leurs bras et offrent leur cœur pour consoler un ami, à tous les soleils de ma vie.
 
 
Au lecteur
Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des faits présents ou passés, des lieux, des personnes vivantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Vous avez peut-être, chers lecteurs, déjà rencontré des personnes qui, sitôt le dialogue engagé, vous donnaient une impression de déjà-vu. Vous avez certainement éprouvé ce sentiment d’une connivence allant au-delà des mots, ou encore, anticipant le discours de certaines personnes. Il est incontournable qu’il existe des gens, dans votre vie, qui l’illuminent par leur présence, qui trouvent les mots qui consolent, qui énoncent les idées qui éclaircissent une situation compliquée ou sombre. Bref, ces personnes, appelons les hypersensibles, ultrasensibles ou empathiques, ils sont comme des soleils de nos vies. Ils ont l’impression d’accomplir peu et pourtant, ils sont là, ils brillent, réchauffent, éclairent comme des astres. Ces quelques pages, cette histoire, je les ai écrites aussi pour leur rendre hommage. À tous les soleils qui brillent dans nos vies.
Chers lecteurs, je vous souhaite un délicieux moment de lecture et de découverte.
Lucie Renard
 
 
I

 “I pass by, don't dare to stop / When there's someone I see / There's no one here but me / I'm fooled by something inside my head”
Lene Marlin – Where I’m headed (Playing my game – 1999).
(Je ne fais que passer, sans oser m’arrêter / Lorsque je vois quelqu’un / Il n’y a personne d’autre que moi / Je suis perturbée par quelque chose dans mon esprit)

*****
Le mouvement chaotique de la route m’entraînait dans une chaude torpeur. Sous mes paupières mi-closes, je distinguais à peine les arbres le long du chemin. La route traçait des lacets, dissimulant notre destination et c’était très bien ainsi. Je me laissai aller contre la paroi fraiche.
—   Maman, gémissait une voix dans le lointain.
Cette plainte ne me concernait pas. Je me laissai glisser dans un cocon de somnolence, à peine troublée par le mouvement du convoi. J’abandonnai derrière moi les plaines, les vallées, les prairies verdoyantes aux senteurs de foin roussi par le soleil.
Soudain, une odeur piquante me prit au nez. Une épaisse fumée s’engouffra dans ma gorge, me brûla l’œsophage, me coupa le souffle. Sans que je ne distingue quoi que ce fut, je sentis qu’on m’attrapait, qu’on me plantait des ongles dans les chairs, qu’on me soulevait. Je voulais me débattre mais je me trouvais comme paralysée. Je voulais crier mais la fumée m’en empêchait. Lentement, je m’élevai dans les airs. Bientôt, la courbe de ma trajectoire s’inversa, mon corps amorça une descente inéluctable. Je tentai lamentablement de nager dans les limbes de cette atmosphère enfumée. Quand la peau de mon dos entra en contact avec les flammes du brasier, un cri strident traversa mes lèvres. Une intense lumière m’envahit tout entière.
—   Maman, c’est encore loin ? interrogea une petite voix derrière moi.
Antoine, mon fils.
J’avais dû m’assoupir quelques instants. Cette vision macabre n’était qu’un cauchemar. Ce rêve en particulier, si réaliste et effrayant qu’il paraissait chaque fois m’arracher à la vie, trainait cependant en son sillon un sentiment rassurant par sa récurrence et sa persistance dans mes moments de songe. Il agissait un peu comme une vieille amitié un peu revêche mais qui résisterait à l’épreuve du temps, procurant malgré tout un certain confort lié à l’habitude.
Sur la banquette arrière de la voiture, mon petit garçon s’agitait.
—   Maman, c’est encore loin ? répéta-t-il, inlassablement. C’était sans doute la cinquième fois qu’il posait la question au cours de dernière demi-heure.
J’essuyai une larme qui coulait lentement le long de ma joue, rajustai mes lunettes de soleil pour dissimuler mon émotion encore bien présente. Un coup d’œil sur ma gauche me rassura sur le fait que mon époux, navigant dans la circulation, n’avait rien perçu de mon moment d’absence et de frayeur. La ride du lion fort creusée entre ses sourcils traduisait sa profonde concentration. Je laissai mon regard divaguer quelques instants sur les arbres qui défilaient. Dans le lointain, un feu de broussailles dégageait une trainée de fumée, portée vers nous par la brise. C’était sans doute elle qui était responsable de cette soudaine odeur de brûlé. Je pris une profonde inspiration avant de répondre finalement au petit prince impatient.
—   Oui, très loin.
Un long gémissement provenant de la banquette arrière de la voiture me fit comprendre que le petit bonhomme n’en resterait pas là.
—   Mais maman, tu as dit tout à l’heure qu’on y serait dans une heure.
Je ne pus m’empêcher de sourire intérieurement.
—   Et bien tu vois, mon grand, tu sais exactement combien de temps de route il nous reste. Alors cesse de poser la question.
Il maugréa quelque chose d’incompréhensible avant de fourrer son pouce dans sa bouche et de serrer son doudou contre lui dans un geste protecteur.
Je jetai un coup d’œil attendri à mes enfants à travers le miroir du rétroviseur. Antoine, ses boucles blondes indomptables qui cachaient en partie ses yeux ourlés de longs cils sombres, chuchotait des messes basses dans les longues oreilles velues de son cocker en peluche brun-orangé. L’animal, au pelage lissé par endroit par un trop-plein de câlins, penchait la tête sur le côté, le rembourrage du cou s’étant un peu tassé par la pression répétée des petits doigts. Doucement, le petit garçon ferma les yeux et se laissa happer par la torpeur.
À sa droite, Aubépine, neuf années de vocalises et de comptines à son actif, semblait captivée par la scène qui se jouait sur l’écran de la tablette en face d’elle. Les écouteurs dans les oreilles, elle suivait les aventures de quelque héroïne masquée qui, immanquablement, sauverait bientôt le monde d’un redoutable méchant. Elle avait depuis peu relégué dans un coin les princesses Disney dont elle connaissait par cœur toutes les mélodies, pour se passionner pour des héroïnes de mangas aux superpouvoirs. Il lui arrivait fréquemment de parcourir les différentes pièces de notre appartement parisien à vive allure, vêtue d’un collant à paillettes et d’un haut assorti, armée d’un yoyo ou d’un triple-décimètre, en poussant des petits cris belliqueux dont elle seule connaissait la signification intrinsèque. Nattes défaites, crinière en bataille, front plissé et regard déterminé, « je poursuis la sauveuse de l’univers », affirmait-elle alors avec aplomb. Gare à qui la contredirait.
Mon regard dériva sur Philippe. Sourcils froncés, mains crispées sur le volant, il était pleinement concentré sur la circulation, dense en ce jour de départ en vacances. J’admirai les phalanges longues, la courbe des épaules, l’ovale du menton auréolé d’une barbe de trois jours. Je le trouvai beau, derrière son air sérieux et imperturbable. Depuis la première fois où j’avais posé les yeux sur lui, j’étais hypnotisée par le magnétisme qu’il dégageait. J’avais succombé immédiatement à cette attirance et avais fondu littéralement en découvrant qu’elle était réciproque. C’était onze ans auparavant. Le fait qu’il soit devenu le père de mes enfants ne l’avait rendu que plus beau, plus attirant à mes yeux. Il dut sentir mes yeux posés sur lui car au bout d’un instant, il détourna furtivement les yeux de la route pour me lancer un regard interrogatif, un sourcil relevé. Je lui souris, un peu gênée tout à coup. Pour me donner une contenance, j’affirmai.
—   C’est une bonne idée de prendre ces congés au tout début des vacances d’été. Il n’y aura peut-être pas trop de monde sur la plage.
Il grogna un instant, avant de répondre.
—   Vacances… vacances… C’est pour vous, le repos et la plage. Tu oublies que j’ai cette expertise à mener à bien, qui va me prendre quasiment tout mon temps et que c’est en réalité pour cela que nous sommes tous les quatre en route aujourd’hui. C’est le plus gros projet de fusion acquisition que notre cabinet ait eu à traiter, je ne peux pas le prendre à la légère, se gargarisa-t-il
—   Tu auras bien un peu de temps à passer avec nous, non ?
—   On verra. Ne commence pas avec cela. Tu sais bien que vous profitez largement des fruits de mon travail.
Je ne répondis pas, me contentant de hocher la tête dans un signe de semi-assentiment afin de maintenir la paix dans la discussion. Un ange passa. Je changeai radicalement de sujet.
—   Les enfants vont être contents de pêcher des coquillages et des bernard-l’ermite. Peut-être même retrouveront-ils leurs petits copains de l’an dernier, suggérai-je, adoptant le ton des conversations d’ascenseur, bien loin de toute polémique.
Je reportai mon attention sur le paysage, les vertes prairies qui défilaient le long de l’autoroute, les vaches, paisibles, très occupées à leurs non-activités ruminantes, les chevaux, nombreux dans les parcs de ce coin de France. Un sourire se dessina sur mon visage. J’aimais la région normande. Elle remplissait mon cœur de vie, d’une joie presqu’enfantine. Elle me ramenait à des jours insouciants et doux. Elle me ressourçait.
Aubépine se tortillait sur son siège et commençait à montrer des signes d’impatience. Je consultai l’affichage du GPS. Dans un quart d’heure, nous serions arrivés. Je me tournai vers ma fille avant qu’elle ne réclame une pause qui aurait peut-être agacé son père.
—   Tout va bien, ma chérie ? Nous arrivons bientôt.
—   Ah tant mieux. C’est quand bientôt ? se ravisa-t-elle, attendant des précisions.
—   Un tout petit quart d’heure. Très très bientôt.
Antoine s’agita sur son rehausseur, grogna. Il s’était endormi dans une position qui lui laissait le cou endolori. Je glissai une main à l’arrière, touchai son genou dans un geste de réconfort. Encore un petit quart d’heure, songeai-je. Je commençai aussi à ressentir de l’impatience. Il me tardait d’arriver, autant qu’aux enfants.
Quand enfin le portail sombre apparut et que je distinguai les murs de brique de la bâtisse aux volets vert foncé, je soupirai d’aise.
—   On y est ! cria Antoine.
Je houspillai les enfants afin qu’ils aident à décharger la voiture. Dans un joyeux désordre de doudous, de sacs colorés, de valises qui peinaient à rouler dans l’allée recouverte de graviers, ils rejoignirent leur père qui ouvrait la porte de la maison.
Dans la plus pure tradition de la bourgeoisie provinciale, Philippe appelait cette demeure notre « maison de famille ». En fait, elle ne nous appartenait que depuis quatre ans, lorsque, trois ans après que le travail acharné de Philippe lui eut permis d’accéder au statut fort convoité d’associé dans son cabinet d’expertise-comptable, il avait ressenti le besoin de figer ce rang social par l’acquisition d’une résidence secondaire. Interrogée sur la région de mon choix, j’avais immédiatement opté pour la Normandie. Nous avions visité plusieurs maisons avant d’avoir le coup de cœur pour celle-ci, à quelques centaines de mètres de la plage de Benerville-sur-Mer.
Je montai les affaires des enfants dans leurs chambres. J’ouvris les volets et les fenêtres en grand pour chasser l’odeur âcre de poussière qui piquait le nez, après deux mois d’absence de tout occupant.
—   Pouah, ça sent la grand-mère ici ! lâcha Aubépine en se bouchant le nez.
—   Qu’est-ce que tu racontes ? lui demandai-je, un peu choquée.
—   Ma copine Lily, chez sa mamie qui la garde le mercredi, il y a une armoire remplie de livres et de vieux bidules, ça sent comme ça à l’intérieur, expliqua-t-elle avec patience à l’adulte inculte des classifications d’odeurs que j’étais selon elle.
—   Tu peux dire, ça sent le renfermé, la repris-je. Aide-moi à ouvrir toutes les fenêtres pour faire courant d’air.
Elle obtempéra. Je sortis les draps, les oreillers. Bientôt, toute la maison avait revêtu cet air accueillant qui augurait le début des vacances.
Je descendis préparer de l’orangeade. Je trouvai Philippe déjà installé sur la terrasse avec son ordinateur portable, une tasse de café posée sur la table près de lui.
—   Tu préfères aller faire les courses ou bien garder les enfants ici ? lui proposai-je.
—   Il vaut mieux que tu les prennes avec toi en courses, ce sera plus simple, répondit-il. Je dois avancer sur ce dossier.
Je ravalai la remarque acerbe qui montait le long de ma gorge en même temps qu’une brève coulée d’acide. Démarrer un conflit n’aiderait en rien dans notre installation. J’appelai les enfants qui me rejoignirent dans une joyeuse cavalcade.

Plus tard, j’emmenai les enfants sur la plage. Je les observai un long moment sauter au-dessus des vagues qui léchaient le rivage. Je me délectai de leurs cris de joie. Les goélands et leurs petits, effrayés par ces accès d’enthousiasme, s’écartèrent à vive allure de la zone de jeu, tricotant sur le sable humide de toute la vitesse de leurs courtes pattes palmées. Je suivis du regard le vol majestueux d’une mouette qui lança un grand cri en piquant sur la mer. J’emplis mes poumons de cet air iodé, vivifiant, me forçant à prendre de longues inspirations pour calmer les battements de mon cœur alangui.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes chez l’italien. J’achetai des pizzas à emporter. L’odeur de la pâte chaude tout juste sortie du four à bois et du fromage fondu nous donna l’eau à la bouche. J’assumai pleinement et avec délectation mon absence d’envie de cuisiner ce soir-là. Nous hâtâmes le pas afin de rentrer avant que les pizzas ne refroidissent.
Sur la terrasse, la table était mise. Philippe me servit un verre de vin. Je trinquai avec lui. Il déposa dans mon cou un baiser tendre qui me fit frissonner. Le dîner en famille se déroula dans le calme. Les enfants racontèrent la mer, les vagues, les coquillages et leurs projets de châteaux de sable. Je savourai ce moment de plénitude et d’harmonie familiale.
Plus tard, lorsque les enfants furent couchés, je rejoignis Philippe sur la terrasse. Une légère brise s’était levée. Je frissonnai dans mon gilet de maille. Je m’approchai de mon époux, recherchant sa chaleur. Au regard agacé qu’il me lança, je sus que je le dérangeais dans la lecture de messages sur son si précieux smartphone. J’en fus peinée. Néanmoins, je restai près de lui, esquissai un sourire.
—   On est bien, ici, n’est-ce pas ? tentai-je.
Il poussa un soupir, avant d’admettre, sans réel enthousiasme.
—   Oui, c’est agréable.
Finalement, il posa le téléphone, entoura mes épaules de son bras et m’attira vers lui. Je me lovai contre son torse, appréciant son contact si familier, si rassurant. Je m’approchai encore, recherchant un moment de tendresse par le biais de messages muets connus de nous seuls, comme un code secret mis au point au fil de nos années de vie commune. Il y répondit par un baiser fougueux qui me transporta.
 
 II

“ La mort, c’est comme une chose impossible .”
Les Rita Mitsuko – Marcia Baïla (Rita Mitsuko – 1984)

*****
Il y avait eu cette photo.

À la naissance d’Antoine, notre famille avait commencé à se sentir à l’étroit dans le petit trois-pièces du quartier du Marais. Les premiers mois, je fus heureuse de prolonger l’impression de fusion avec mon bébé en gardant le couffin dans notre chambre, à côté de notre lit. Antoine, en petit père tranquille et bon dormeur, fit rapidement ses nuits. Alors que Philippe insistait gentiment pour que nous retrouvions notre intimité de couple, Aubépine, en pleine crise d’identité face à son rôle nouveau d’ainée, avait refusé tout-de-go d’accueillir ce petit frère dans sa chambre.
Philippe, à qui la réussite professionnelle faisait pousser des ailes, avait saisi l’occasion pour accélérer notre déménagement. En quelques semaines, il avait déniché sa perle rare, un magnifique appartement en plein cœur du quinzième arrondissement, près de la Rue du Commerce. Débordant d’enthousiasme, il me vantait les mérites des trois chambres, du bureau où il pourrait « finir ses dossiers le week-end tout en étant près de nous », de la terrasse panoramique, « et cette vue, Ana, une vue à couper le souffle ! », du quartier en plein essor, de la modernité des équipements de cet immeuble quasiment neuf.
J’adorais le Marais, l’esprit artistique et cosmopolite de ses petites rues pavées, l’authenticité de l’immeuble ancien dans lequel se trouvait notre premier petit-cocon-à-nous. J’aimais me rendre à pied à mon travail, à quelques rues de là. Sage-femme et naturopathe, je travaillais en association avec trois autres sages-femmes, deux femmes et un homme. J’appréciais mon travail car il me permettait d’être là pour l’un des plus beaux moments de la vie des futures mamans, de rendre ces mois d’attente plus agréables, plus inoubliables. Mon travail était assez fatigant, souvent physiquement, parfois émotionnellement. J’appréciais de ne pas devoir y ajouter des heures de transport quotidien. Néanmoins, devant l’insistance de Philippe, j’acceptai de déménager.
Je mis à profit la fin de mon congé maternité pour préparer les cartons, emballer la vaisselle, trier les papiers, ranger les livres dans des caisses soigneusement étiquetées. Ce fut là, alors que j’emballais les éditions poche des romans de Patrick Cauvin qui avaient bercé mes années étudiantes, qu’une photo s’échappa de l’un d’eux.
Je reconnus immédiatement les cinq protagonistes sur le cliché. Il y avait les boucles blondes d’Amélie, le regard bleu acier de Jérôme, l’air rêveur de Paul-Henri, la bouche de Clarisse ouverte sur un cri furieux alors qu’Amaury se précipitait sur elle pour la chatouiller. En toile de fond s’étalait la mer, sombre sous des nuages menaçants qui contrastaient avec l’apparente insouciance des cinq adolescents en vacances. Le sixième protagoniste aurait été moi. Je me cachais de l’autre côté de l’objectif alors que je capturai la scène sur la pellicule argentix de mon Canon eos tout neuf, reçu pour mes seize ans.
Je touchai la photo, là où Amaury affichait un sourire espiègle, figé pour l’éternité sur le papier glacé un peu jauni par les années.
J’observai son visage, comme pour mieux le fixer dans ma mémoire. Je détaillai les yeux délavés, les cheveux blonds indomptables qui lui conféraient un air espiègle, le sourire malicieux, les joues pleines, gourmandes, que quelques poils d’une barbe naissante rendaient moins lisses. Je les imprimai dans mon esprit, prenant conscience que ces dernières années, je n’avais pour ainsi dire pas pensé à lui, au point que ses traits s’étaient progressivement effacés de mes souvenirs. J’en éprouvai une pointe de culpabilité mêlée à une profonde tristesse.
Soudain, je me sentis comme si j’avais à nouveau seize ans, sur cette plage normande à la fin du mois d’avril. Un flot d’insouciance et de gaieté parcourut mes veines. Je revis le voyage scolaire, le trajet en train depuis la gare Saint-Lazare, le compartiment que nous avions annexé tous les six, les bonbons et les chocolats partagés jusqu’à l’écœurement. Dans mes narines, pénétrait l’odeur âcre, mélange de renfermé et de chaussette humide, du centre d’hébergement qui accueillait nos deux classes de première littéraire. Le vent du littoral, salé et moite, filtrait à travers les fenêtres à simple vitrage dont l’étanchéité avait connu des jours plus glorieux. Le parquet élimé gondolait par endroit, près des murs où les plinthes se décollaient. Les lattes grinçaient à chacun de nos pas, émettant un miaulement sinistre, alors que la nuit, nous tentions de nous regrouper, filles et garçons mélangés. Frémissant d’excitation, nous bravions l’interdit pour voler quelques rires, quelques heures de complicité au temps qui bientôt nous priverait de notre innocence.
Je revoyais la salle commune, les jeux de cartes à n’en plus finir, la mauvaise foi des tricheurs, bluffeurs en herbe persuadés que leur duperie passerait inaperçue. Clarisse s’était installée à l’écart. Elle empilait les piques, les cœurs, les carreaux puis les trèfles dans un spectaculaire château de cartes. Quand Amaury, farceur, se faufila derrière elle pour la chatouiller, elle bondit, faisant maladroitement écrouler le fragile édifice qu’elle avait mis tant d’effort à construire. Sa colère fut à la hauteur de la désolation de notre espiègle ami qui, confus, tenta de réparer les dégâts. Hélas, ses doigts gourds, patauds, n’avaient pas la délicatesse requise pour cette entreprise et ce fut au tour de Clarisse, appuyée par Amélie et moi, de se moquer largement de sa maladresse.
Nos professeurs nous avaient emmenés en Normandie pour nous faire découvrir les Plages du Débarquement, les musées, les monuments commémoratifs. Persuadés que poser des images réelles sur des dates encore abstraites faciliterait grandement notre apprentissage de l’histoire, ils avaient organisé pour nous cette excursion sur quatre jours. De notre côté, au départ, nous y voyions surtout l’occasion d’échapper à la supervision parentale et de partir en meute vers l’aventure, le sang bouillonnant d’hormones et le cœur rempli d’un irrépressible désir de liberté.
A suivre…
 

Couverture & titre
L’image de couverture représente Nicola P., disparue beaucoup trop tôt dans des circonstances tragiques. Le choix de cette image est une volonté délibérée de lui rendre hommage et de raviver sa mémoire, près d’un demi-siècle après qu’elle nous eut quittés. L’histoire relatée dans ce roman est fictive et ne présente aucun lien avec les circonstances de sa disparition.
Photographie : @NicolaPardo, modifiée et retravaillée @LucieRenard.
Le titre Une flamme éternelle est inspiré de la chanson du groupe de grand talent Bangles « Eternal Flame », sortie en 1988, titre phare de leur album « Everything ». Références dans la BOL. Cette chanson fait partie de celles qui ont bercé mon adolescence.
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Chronique noire de Maisonneuve

La pluie tombait et la débâcle s'est amorcée de Richard Cloutier



Richard Cloutier s’est d’abord fait connaître comme auteur de nouvelles, puis à titre de chroniqueur de boxe, et finalement, de journaliste financier. Un critique a dit de l’un de ses recueils : « Lorsque Richard Cloutier écrit des nouvelles, il les écrit le plus souvent comme d’autres écrivent des poèmes. Avec une liberté de ton et d’images où le sujet se précise ou s’efface avec la même facilité. » C’est un style qu’il a conservé dans cette série de romans.

Avec La pluie tombait et la débâcle s’est amorcée, Richard Cloutier pose le premier jalon de la Chronique noire de Maisonneuve, une série de romans noirs d’ambiance dans lesquels il continue de faire évoluer des personnages troubles au sein d’un univers littéraire où le sang et l’alcool ne sont jamais bien loin. Une galerie complète de personnages y évolue et s’entrecroisent au cœur d’une ville tout à la fois prisée pour ses folles nuits qui n’ont rien de banal, colorée par une scène pugiliste florissante, et invariablement marquée par les intrigues nouées dans les arcanes de son industrie financière de premier plan.

La Chronique noire de Maisonneuve se déroule à l’époque actuelle. Outre certains personnages, dont les membres de l’Unité des homicides, les romans qui composent la série présentent certaines caractéristiques récurrentes, dont un regard tragique et pessimiste, voire ironique, sur la société. De même, la série évolue dans la ville de Maisonneuve, représentation d’une Montréal reconstruite à la suite d’une uchronie. Ainsi, Maisonneuve, au lieu d’être annexée par Montréal en 1918, a plutôt annexé Montréal. Maisonneuve offre donc au lecteur un ancrage référentiel fort, un peu à l’image de la musique qui rythme l’action d’un film.



Richard Cloutier

Né à Montréal, Richard Cloutier s’est d’abord fait connaître par ses nouvelles publiées au Canada et en Europe (Micronos, Le portique du soleil, Horrifique, Octa, Le rayon du polar) et à titre d’éditeur du périodique littéraire Cité Calonne. Il a écrit plusieurs biographies, incluant Jack Layton, un homme de cœur et de convictions. Tour à tour publicitaire, gestionnaire d’une salle de spectacles, puis journaliste, il a notamment signé des articles pour La Presse, Les Affaires et BoxingScene.com. Longtemps chroniqueur de boxe, il a été pendant plus d’une décennie électeur à l’intronisation au sein de l’International Boxing Hall of Fame de Canastota, dans l’État de New York. Il est aujourd’hui journaliste financier.

 

1


Il fait noir à l’extérieur du bar de l’hôtel Queen’s qui se dresse sur la rue Peel à l’intersection de la rue Saint-Jacques et seuls quelques lampadaires recouverts de glace permettent de deviner le trottoir gelé et les structures des alentours, elles aussi complètement recouvertes de givre.
Réjean Meilleur, installé au chaud à l’intérieur du confortable établissement, se tient tout près de la fenêtre bordée de frimas à quelques pas de la porte d’entrée principale, le regard tourné vers la rue et le cellulaire à l’oreille. Le bruit continu des granules de glace frappant la vitre rappelle constamment les conditions exécrables qui touchent non seulement l’île de Montréal et ses environs, mais aussi toute la Vallée du Saint-Laurent depuis maintenant plus de vingt-quatre heures.
En ce début d’année, la pluie verglaçante tombe de manière continue. Dès l’instant où l’eau touche un objet, elle se fige en glace. Déjà, le réseau électrique est sous pression parce qu’en banlieue des pylônes s’écroulent sous le poids de la glace, entraînant des coupures de service par dizaines. Plusieurs milliers d’abonnés sont privés de courant, tant sur la Rive-Sud que sur la Rive-Nord du fleuve Saint-Laurent.
Réjean Meilleur, à qui le regard froid et perçant confère un air sévère, reste immobile quelques instants pour accuser le coup lorsque son interlocuteur met fin à l’appel. Le Bureau de la sécurité financière, l’organisme de contrôle et de régulation du système financier québécois, a statué.
Au matin, dès l’ouverture du tribunal administratif, il déposera une requête pour obtenir une ordonnance de blocage sur tous ses comptes de banque et une interdiction de transactions.
C’en sera alors fini de lui et de Pinacle, son cabinet de services financiers. Stoïque, il glisse son téléphone portable dans la poche intérieure de son veston gris.
Son informateur a pu consulter la documentation qui sera déposée au tribunal. La poursuite criminelle repose sur des mouvements de fonds qualifiés de « suspects » par le Bureau de la sécurité financière. La nouvelle année sera effectivement exécrable et la météo ne sera pas la seule responsable, estime Réjean Meilleur.
Gestionnaire de portefeuille, celui-ci est autorisé à gérer l'achat et la vente d'actions, d'obligations et de produits dérivés, et bien que tout le monde sache qu’il s’appelle Réjean Meilleur, ils sont peu nombreux à user de ce patronyme. On l’appelle surtout « Pinky » parce qu’il est LE spécialiste des penny stocks, ces titres de petites sociétés dont la valeur est inférieure à cinq dollars et qui se négocient hors Bourse, sur des plateformes d’échanges électroniques.
Le nom Pinky est tiré du fait qu’autrefois, les cotes de ce type de petites sociétés étaient publiées sur du papier rose distribué aux courtiers. Ces catalogues de titres s’appelaient littéralement des « Pink Sheets ».
Pinky Meilleur est grand et ses cheveux sont encore bruns, bien que quelques reflets blancs et gris soient perceptibles. Athlétique sans être musclé, il s’entraîne en gymnase deux à trois fois par semaine.
L’attention du gestionnaire de portefeuille est attirée vers l’extérieur du bar par l’apparition d’une lumière diffuse. Il y porte le regard. Réjean Meilleur, immobile, se tient toujours derrière la vitre.
À l’extérieur, sur sa gauche, il distingue bientôt les phares d’un véhicule qu’il voit lentement prendre forme dans le paysage urbain devenu méconnaissable sous la glace. Puis, il reconnaît la vieille Mercury Montclair Cruiser 1956 rouge sang de Joey Steltzer, ruisselante, qui arrive à basse vitesse. L’un de ses pneus heurte lourdement le trottoir lorsque le véhicule stoppe juste devant la porte du bar de l’hôtel Queen’s.
En temps normal, une telle situation s’avère improbable tellement ce secteur de la ville est effervescent, peu importe le jour de la semaine. Pour les clients de l’hôtel Queen’s ou de son bar, il est ainsi préférable de recourir aux services de l’un des valets de l’établissement, aux aguets sous la marquise noire de l’entrée principale, pour qu’il stationne le véhicule dans une zone autrement inaccessible.
Le prestigieux établissement hôtelier, reconnaissable à la majestueuse enseigne qui compose son nom en lettres rouges, installée sur son toit, et à sa façade de pierre moulée qui jouxte la monumentale gare Windsor, s’élève dans ce qui était la zone nord-ouest du quartier des affaires lorsque celui-ci prenait son origine dans le Vieux-Port et s’élançait depuis la rue Saint-Jacques. Soit là où la plupart des grandes institutions financières avaient alors établi leur siège social.
L’inauguration de l’iconique Place Ville-Marie, en 1962, a toutefois fait évoluer la géographie urbaine de la métropole et le quartier des affaires a rapidement prospéré jusqu’au centre-ville de Maisonneuve. Cette municipalité fondée en 1883 sur l’île de Montréal devint éventuellement le principal centre industriel, commercial et financier du Canada et le cinquième centre financier de l’Amérique du Nord.
Maisonneuve, qui au début du siècle abritait dans le secteur est de l’île la plupart des grandes familles francophones fortunées, consolida son statut économique enviable en annexant en 1918 sa rivale de l’Ouest, Montréal, où résidait une puissante élite anglophone composée de magnats d’industries, de banquiers, et de propriétaires d’usines, de chemins de fer et de moyens de transport maritime. Grands centres manufacturiers et industriels, Maisonneuve et Montréal connurent une expansion fulgurante entre 1905 et 1919. Cette croissance économique entraîna la construction de nombreuses infrastructures destinées à la population.
La fin de la Première Guerre mondiale plongea toutefois les deux sœurs ennemies dans des difficultés financières sérieuses, forçant l’annexion de Montréal à Maisonneuve, bien que cette dernière peinât alors tout autant à financer la réalisation de ses ambitieux aménagements urbains, y compris un immense jardin botanique et de majestueux édifices publics.
Au final, l’annexion liant le Maisonneuve francophone et le Montréal anglophone fut l’assise qui vit naître l’épicentre financier cosmopolite actuel, qui repose sur plus de 3 000 organisations financières et emploie plus de 100 000 travailleurs qualifiés, dont le quart sont des experts en finance.
Habituellement, se déplacer dans ce secteur de la ville, à l’ombre de l’hôtel Queen’s, signifie croiser des hommes en veston-cravate, pour la plupart bien coupés, et des femmes en tailleur, tantôt allant à leurs bureaux ou en venant, tantôt en pause et parti quérir un latte à l’érable dans l’un des nombreux cafés des environs.
Mais, en ce mardi de janvier, en raison de toute la pluie verglaçante tombée depuis 24 heures, la situation est bien différente.
Pinky Meilleur et tous ceux qui avaient prévu se réunir dans ce bar à cocktails pour le premier des 5 à 7 de la série que présentera le High Roller Club au cours de l’année, paraissent justes idiots, ou dans le meilleur des cas, téméraires, d’avoir persisté à maintenir la rencontre prévue depuis quelques semaines.
Impliqué dans son organisation, Pinky Meilleur a d’ailleurs songé à annuler l’événement en raison des caprices de la météo. Il fut maintenu après que plusieurs personnes lui eurent confirmé leur présence dans le quartier des affaires. Ceux-ci ont choisi de se rendre à leurs bureaux respectifs après le long congé des fêtes pour mettre de l’ordre dans leurs papiers, prendre des dossiers et signer des documents, même s’ils se vantent tous d’être technologiquement à la pointe et d’avoir adopté une pratique d’affaires sans papier.
Quelle que soit leur raison, ils sont vraisemblablement d’avis qu’un verre en société sera le bienvenu avant de reprendre le chemin de la maison. D’autant plus que les autorités municipales menacent de fermer l’accès au quartier des affaires pour des raisons de sécurité si le verglas persiste comme le prévoit Environnement Canada.
Plusieurs officiers municipaux présents dans le bar de l’hôtel Queen’s évoquent la nappe de glace qui recouvre progressivement la ville et va en s’épaississant. Pour cette raison, les autorités craignent, par exemple, de voir des pans de glace se détacher des bâtiments et blesser des passants.
Quoi qu’il en soit, la soirée a tout pour attirer des acteurs du secteur financier en quête de divertissement. De fait, pour tout conseiller le moindrement ambitieux évoluant dans quelque sphère que ce soit de cette industrie, une soirée organisée sous l’égide du High Roller Club est certainement l’endroit où l’on veut se trouver et être vu. Un mot glissé ce soir-là dans la bonne oreille peut effectivement « faire » une carrière.
Le High Roller Club est un groupe composé initialement d’étudiants en finance issus de l’Université Sir George Williams, devenus diplômés et se côtoyant au gré de leurs vies professionnelles respectives. Le nom du club illustre le fait que ses membres d’origine se définissaient comme de jeunes professionnels aisés en devenir, ou à tout le moins comme des individus « promis à de hauts revenus et en voie de devenir vraiment très riches ».
Raymond D. York, un ancien trader de Bear Stearns passé chez Lehman Brothers, deux banques d’affaires de Wall Street, et aujourd’hui propriétaire de la First Canadian Bank et de sa filiale de gestion de patrimoine, la York Investment Securities, est l’ultime fondateur désigné du High Roller Club, selon la petite histoire.
« Ma formation universitaire répondait à mes besoins d’un point de vue intellectuel, mais je désirais également développer des qualités sociales et j’ai décidé de m’impliquer dans des associations étudiantes et des fraternités », répète inlassablement Raymond D. York lorsqu’il raconte la genèse du High Roller Club.
« Ce dont je me suis éventuellement rendu compte, c’est que les étudiants de la plupart des facultés, par exemple ceux en commerce et en droit, avaient leur propre association interuniversitaire, mais ce n’était pas le cas des étudiants en finance. Avec quelques collègues, nous en avons donc créé une pour nous lier davantage et pouvoir rencontrer des étudiants en finance d’autres universités, que nous serions susceptibles de recroiser plus tard au cours de nos carrières respectives », dit-il alors.
Le High Roller Club, qui réunissait au départ une trentaine de personnes, a fait tache d’huile. Il compte maintenant plusieurs centaines de membres. La diversité de leur provenance a coloré cette tache au fil de sa croissance, comme le fait le soleil lorsqu’il colore les reflets de l’huile au gré de l’angle de vue.
Aujourd’hui, plus de trente ans après sa fondation, le High Roller Club se compose principalement de banquiers d’affaires, de représentants de courtiers d’assurance, de fiscalistes, d’ingénieurs financiers, de gestionnaires de fonds de pension, d’investisseurs institutionnels, d’arbitragistes et de conseillers en services financiers.
Mais les soirées « ouvertes au public » organisées sous son patronage attirent également des invités parmi lesquels se retrouvent des entrepreneurs comme Moe Woodland, le propriétaire de la White & Woodland Brewing Co, des officiers municipaux, pour la plupart œuvrant auprès de services tels que le développement économique et l’urbanisme, ainsi que des athlètes professionnels, principalement des boxeurs, puisque la boxe est plus populaire que tous les autres sports à Maisonneuve.
De fait, bien que la métropole figure au calendrier de tournois internationaux de nombreux sports professionnels, entre autres le cyclisme, le tennis et la Formule 1, et que des équipes évoluant dans différentes ligues professionnelles soient installées à Maisonneuve, dont une équipe de baseball, de soccer, de football, et même deux équipes de hockey, soit le Shamrock et les Wandereers, c’est la boxe qui attire le plus les regards des amateurs.
Le High Roller Club bénéficie également, disons-le, d’une aura de « clandestinité toute relative », du fait que son « fondateur », Raymond D. York, soit aujourd’hui couramment considéré dans l’esprit populaire comme un ponte présumé de la pègre locale.
Ainsi, par-delà son statut de propriétaire de la First Canadian Bank qui fait de lui une personnalité puissante dont l’influence rayonne bien au-delà des frontières du pays, ses accointances avec différents truands réputés nourrissent pour leur part ce côté moins reluisant de sa notoriété.
Quoi qu’il en soit, la First Canadian Bank, en plus d’offrir toute une gamme de services aux particuliers comme le font les institutions financières conventionnelles, est une banque d’affaires. C’est-à-dire qu’elle conseille les entreprises sur plusieurs plans, par exemple en matière de fusion-acquisition.
Mais l’enseigne bancaire conseille également les gouvernements de différents pays d’Amérique latine, d’Europe, d’Asie et d’Afrique, plus précisément les membres de leur administration publique. Aussi bien dire que Raymond D. York, qui a ainsi l’occasion d’orienter des choix ministériels, notamment en matière d’octroi de contrats par l’entremise « d’études de faisabilité », appartient à une caste de privilégiés.
Dans cette veine, si le High Roller Club a l’apparence d’une banale association réunissant des professionnels de l’industrie financière, c’est qu’il occulte la partie immergée de l’iceberg, un « petit » boy’s club informel réunissant des gens de pouvoir issus de cercles décisionnels disséminés à travers la planète. Un « cénacle » composé d’affairistes triés sur le volet du fait de leur influence économique et politique, dont les ramifications sont pratiquement inaccessibles, même aux personnes évoluant dans l’entourage du High Roller Club « formel ». 
Les rumeurs relatives à ce boy’s club constitué autour de Raymond D. York étant légion, nombreux sont ceux qui imaginent en avoir cerné la mécanique et aimeraient l’intégrer, attirés par le halo de pouvoir qui parait s’en dégager, bien qu’ils n’en saisissent pas l’essence et qu’ils en ignorent les règles et les exigences.
L’une de ces rumeurs parmi les plus persistantes évoque de fastueuses réceptions privées organisées afin que les membres y cultivent leur relation avec d’autres individus évoluant comme eux dans des cercles de pouvoir.
Ces événements se dérouleraient dans des hôtels, à travers le monde, en marge de grandes conférences économiques internationales.
À Maisonneuve, ces soirées dont il est difficile d’évaluer l’ampleur se tiendraient dans un vaste appartement aménagé dans les hauteurs du Drummond Court Building. Mieux connu sous l’appellation de « tour Drummond », cet immeuble construit en 1924 appartient à Raymond D. York.
On parle de ces présumées soirées confidentielles comme de réunions coquines ou libertines. En réalité, ces soirées auxquelles même Réjean Meilleur n’a jamais participé et qui n’ont rien à voir avec les cocktails prisés par les travailleurs lambda de l’industrie financière, réunissent des prostituées ou à tout le moins, des jeunes filles et des jeunes hommes que l’on pourrait aisément considérer comme victimes d’un réseau de traite d’êtres humains.
On y proposerait effectivement aux invités de marque une grande variété de divertissements, y compris de la drogue, mais également la compagnie de ces femmes et de ces hommes, souvent très jeunes et « recrutés » pour l’occasion, la plupart du temps, sur la base de mensonges et de promesses.
Des jeunes pour la plupart sans repères, qui aboutissent parfois là en raison de leur vulnérabilité ou de leur pauvreté, et qui, dans certains cas, ne sont même pas en mesure de se rendre compte qu’ils sont victimes d’exploitation sexuelle.
Réjean Meilleur cesse de regarder la Mercury et tourne la tête vers l’intérieur du bar de l’hôtel Queen’s. Il aperçoit immédiatement Rémi Huntsberry. Installé à l’une des tables, le regard rivé sur son téléphone portable, il consulte comme à son habitude des courriels ou son fil Twitter plutôt que de converser avec les personnes assises autour de lui.
Rémi Huntsberry est grand, presque autant que Réjean Meilleur, et souffre d’un surpoids qui lui donne un peu la stature d’un petit grizzli. Il a pris l’habitude, voilà des années, de se raser les cheveux en raison d’une calvitie naissante. Il porte des lunettes rondes distinctives sur son large visage encadré par une barbe brune hirsute, longue de plusieurs centimètres. Aujourd’hui, il a endossé un veston bleu dont la teinte exacte est rendue incertaine par l’éclairage ambiant.
Rémi Huntsberry et Réjean Meilleur ont fondé Pinacle, cabinet de services financiers, il y a neuf ans, juste après avoir obtenu leurs diplômes respectifs de l’Université Sir George Williams.
Pinacle offre un service de planification financière et de gestion de portefeuille discrétionnaire. Sa clientèle se compose d’investisseurs institutionnels, par exemple des caisses de retraite chargées de gérer les fonds de pension de travailleurs ; des firmes de courtage qui sous-traitent à Pinacle la gérance d’une part de leur actif ; et de clients privés. C’est-à-dire des individus ou des familles nécessairement fortunés, puisque la taille minimale requise pour ouvrir un compte chez Pinacle s’élève au moins à 500 000 $.
Depuis la fondation de Pinacle, ses affaires roulent à grande vitesse, surtout grâce à Pinky Meilleur et à ses penny stocks. Meilleur est le président, le chef des placements et la tête d’affiche auprès des clients, alors que Rémi Huntsberry a hérité du titre de vice-président et de chef de la conformité. C’est lui qui gère les opérations quotidiennes pendant que Réjean Meilleur serre des mains et fait entrer l’argent. Un partage établi dès le départ et qui, compte tenu de son succès, convient encore totalement à chacun d’eux.
Puisque Rémi Huntsberry est chargé de la conformité de la firme auprès des autorités réglementaires, il sera à ce titre le premier informé, demain, des démarches entreprises par le Bureau de la sécurité financière.
Réjean Meilleur se félicite d’avoir prévu le coup depuis longtemps et il est prêt à faire face à la situation. Plus exactement, il a prévu de s’enfuir d’abord aux États-Unis, et, depuis la Floride, de rejoindre un pays d’Amérique latine pour y disparaître à proximité d’une plage ensoleillée.
Il vise en premier lieu le Belize. Mais le Panama et le Brésil, des pays où il est aussi allé effectuer des repérages et cacher des milliers de dollars en devises locales dans des coffrets bancaires ouverts sous une fausse identité figurent dans ses plans, si le besoin l’y contraint.
Sauf que le verglas a entraîné la fermeture des aéroports et de tout le trafic aérien, ce qui complique la mise en œuvre de son plan. Cela l’obligera en effet à quitter le pays par voie terrestre plutôt que par avion.
Pinky Meilleur pourrait donc opter pour se rendre rapidement en voiture – dès ce soir – aux États-Unis, soit à Burlington, dans le Vermont, ou à Plattsburgh, située quant à elle dans l’État de New York, où se trouvent des aéroports internationaux. Les deux villes, en temps normal, se trouvent à moins de deux heures de route de Maisonneuve. La première étape de sa fuite consiste toutefois à passer chez son ex-petite amie, Karine de Neuville.
Par mesure de prudence – dans l’éventualité par exemple où les autorités seraient amenées à perquisitionner son appartement – il a caché chez elle voilà plusieurs mois, à son insu, des « éléments sensibles » incluant un faux passeport qu’il doit nécessairement récupérer avant de fuir.
Dans le contexte où il est pressé par les événements, à défaut de passer la nuit-là avec cette jeune femme qu’il se réjouit de revoir, peut-être pourrait-il tout de même y demeurer un peu plus longtemps que nécessaire, se dit-il.
Soit « une bonne heure de plus » avant de rouler ensuite jusqu’à la frontière américaine pour la traverser.
Karine de Neuville, pour sa part, ne sera pas tellement enchantée de le voir arriver – c’est le moins qu’il puisse anticiper. Mais cela ne devrait pas créer un si grand défi, estime-t-il, puisqu’il arrive toujours à la contraindre sans devoir fournir de si grands efforts.
Il faut dire que Réjean Meilleur s’est assuré de « sa résignation » tôt dans leur relation. Au point où, depuis leur rupture, il continue de nourrir l’ascendant sur elle qu’il a développé au fil des mois.
Karine de Neuville est une fiscaliste travaillant comme conseillère en sécurité financière à la St. Lawrence Trust Company, une société fondée en 1899. Après avoir analysé la situation financière de ses clients, son travail consiste généralement à leur proposer des produits d'assurance et des stratégies de rentes en vue de leur retraite.
La rencontre « officielle » de Karine de Neuville et de Pinky Meilleur s’est déroulée plus de dix-huit mois plus tôt dans une salle de sport située au sous-sol de la tour de la Bourse, soit la tour numéro III du complexe Moretti.
Ce complexe est composé de trois tours identiques regroupées en triangle dont la hauteur varie de 47 à 51 étages. La principale tour, celle qui héberge justement la Bourse, était la plus haute tour en béton armé au monde et le plus haut bâtiment au Canada lors de sa construction en 1963. Elle est aujourd’hui le troisième plus haut gratte-ciel de Maisonneuve.
Construites dans le quartier des affaires sous les auspices de l’architecte italien Luigi Moretti qui en est le concepteur, ces tours distinctives dont l’une est un hôtel, arborent des murs-rideaux faits d’aluminium de couleur bronze. Cela met particulièrement en valeur les colonnes blanches faites de béton qui ornent chacun de leurs quatre coins.
Le complexe immobilier borde au nord le square Victoria, un parc urbain de forme rectangulaire enrichi de sculptures, de fontaines et de jets d’eau en été, réputé pour sa bouche de métro de style Art Nouveau créée sur le modèle des bouches du métro parisien.
Karine de Neuville et Réjean Meilleur, avant d’échanger des sourires puis d’engager finalement la conversation après plusieurs rencontres « fortuites » au gymnase, s’étaient déjà aperçus dans différentes conférences à saveur financière et fiscale. Il faut dire que Pinky Meilleur fréquente les conférences et les formations à titre de spectateur – mais aussi très souvent comme panéliste ou conférencier – comme si sa vie en dépendait. Dans les faits, la croissance de Pinacle en bénéficie pour une bonne part.
Karine de Neuville a les cheveux bruns, elle est mince, et Réjean Meilleur la considère comme une belle femme, bien que sa beauté n’ait rien d’extravagant. Surtout, bien qu’elle affiche une attitude a priori volontaire, il a tout de suite relevé son sentiment d’insécurité qui se traduit par un manque de confiance en soi et d’estime personnelle. C’est en grande partie ce trait de caractère qui l’a intéressé. Lorsque la relation fut relativement bien établie, Pinky Meilleur avait pris de l’ascendant sur elle.
Par exemple, à mesure que les semaines passaient, leurs échanges intimes ont pris une tournure malsaine. Testant graduellement les limites de l’élégante Karine de Neuville comme on cherche à ajuster la chaleur de l’eau coulant du robinet, le jovial et toujours social Pinky Meilleur, reconnu pour sa prestance et sa facilité à s’exprimer, l’a invariablement poussée dans ses retranchements.
Bientôt, il n’a plus hésité à jouer avec elle, avec son corps, à lui serrer tantôt un bras, tantôt le cou, à la maintenir dans une position déplaisante, à l’humilier de différentes manières, aussi bien physiquement, qu’émotivement. À la prendre finalement de force, à des moments ou dans des lieux la rendant mal à l’aise, mais de manière à ce qu’elle ne puisse refuser la situation, aussi bouleversante que puisse se révéler l’expérience.
Réjean Meilleur aperçoit finalement, du coin de l’œil, Joey Steltzer et Ann Saint-Marc quitter la Mercury rouge sang et, malgré les abrasifs et les fondants épandus par les employés du service des travaux publics depuis la veille et tout au long de la journée, les voit glisser prudemment en direction du bar de l’hôtel Queen’s, tant bien que mal, sur le trottoir recouvert de givre.
Rendu célèbre pour ses boiseries d’époque – l’établissement hôtelier de sept étages a été inauguré en 1893 – ce bar est prisé par la faune nocturne pour son atmosphère unique, mais aussi pour les cocktails que préparent ses mixologues.
En cours de route, le couple observe avec curiosité le paysage glacé qui s’offre à lui, principalement la façade de l’hôtel Queen’s, soit l’élégant revêtement original en pierre de taille de grès rouge qu’on a peine à reconnaître en raison de la couche de givre. Puis, ils entrent dans le bâtiment.
C’est un signal pour Réjean Meilleur. Avec eux sur les talons, il se dirige dès lors vers les tables, avançant alors que tout le monde lui fait de grands sourires et qu’il répond avec enthousiasme aux salutations.

 
2


– Je n’irai pas vivre là, c’est déprimant. Tu pourrais le louer, lance Ann Saint-Marc à Joey Steltzer, qui nourrit de nouveau une conversation amorcée plusieurs semaines auparavant au sujet d’un appartement locatif dont il est le propriétaire et qui est inoccupé.
Joey Steltzer l’a initialement acheté dans l’intention d’en utiliser le revenu de location pour en financer l’hypothèque. Il a prévu à court terme y héberger une amie aux prises avec une panne d’électricité, et doit aller la chercher plus tard dans la soirée pour l’y mener, ce qui déplaît à sa conjointe.
Ann Saint-Marc, une brune de 34 ans dont la commissure des lèvres est marquée de plis discrets, possède un sourire qui les fait volontiers oublier. Réjean Meilleur, qui apprécie son visage, mais principalement son regard, est d’avis qu’en raison de son port de tête, de son élégance toute personnelle et de l’arrogance, justement, de ce regard, elle se donne des airs de garces un peu blasées et de femmes fatales – mais qui aurait perdu un peu de son lustre.
Au final, bien qu’elle soit beaucoup trop sûre d’elle et indépendante au goût de Meilleur, il lui a toujours trouvé un petit « quelque chose ». Ils s’entendent même assez bien et ont déjà eu une brève liaison il y a plusieurs années, amorcée alors qu’ils s’étaient retrouvés au lit ensemble en marge d’un congrès de planificateurs financiers tenu dans la ville de Québec.
Joey Steltzer, son conjoint du moment, a bien dix ans de plus qu’elle. S’ils forment un couple relativement bien assorti, leur historique amoureux respectif ne laissait guère présager un tel développement entre eux. « Le temps fait son œuvre », lance Steltzer, le regard amusé, lorsqu’on l’interroge sur le sujet.
Réputée pour son esprit libéral et le fait qu’elle soit généralement en bons termes avec les hommes entreprenants, Ann Saint-Marc n’est effectivement pas exactement la partenaire à laquelle on songe en premier lorsqu’on évoque une relation sérieuse, et pourtant. Joey Steltzer, pour sa part, a entretenu quelques relations minimalement documentées.
Il a d’abord fréquenté une grande femme blonde beaucoup plus jeune que lui qui travaillait comme gérante d’un établissement de la chaîne de restauration rapide Burger King en activité sur la rue Sainte-Catherine.
Steltzer l’avait installée dans son fameux logement locatif situé dans le quartier Rosemont et passait la voir de deux à trois fois par semaine. Il l’invitait régulièrement au restaurant et l’amenait en week-end à l’extérieur, par exemple à Toronto, Ottawa, New York, Philadelphie, Boston et Buffalo. Surtout, il a payé ses études. La « très » jeune femme faisait alors à temps partiel des études de baccalauréat en administration des affaires.
Une fois son diplôme en main, elle partit toutefois s’installer à Vancouver avec un collègue d’université, sans prévenir Joey Steltzer très longtemps à l’avance. Ils ne se sont plus jamais revus.
Steltzer, parce qu’il est constamment en demande d’affection, en quête d’amour et de reconnaissance, et que, pour cette raison, il fait obstinément des compromis, songe encore tout de même à elle.
Il la revoit alors dans son uniforme de chez Burger King. Un uniforme, avec ses pantalons noirs un peu lâches retenus par une ceinture basse sur la taille dans lesquels elle glissait son polo aux couleurs bigarrées, noir, rouge et jaune, qui ne faisait aucun effort pour mettre en valeur son joli corps ferme qu’il a tant aimé étreindre.
Comme ils sont allés ensemble une fois à Vancouver, il lui arrive aussi de l’imaginer assise sur les marches de ciment du Harbour Green Park, juste au bout de la Place du Canada, tout au bord de la rive. Il la voit alors regarder les hydravions amerrir ou quitter les quais, glisser sur l’eau pour décrire un cercle et s’envoler, avec North Vancouver de l’autre côté de la baie en guise d’horizon.
Joey Steltzer, bien que mortifié par cet abandon qui exacerba des sentiments de vide affectif et d’anxiété prenant leurs racines dans d’autres abandons plus lointains, a ensuite entretenu pendant plusieurs années une liaison avec une barista qui gère un café situé sur la rue Stanley.
La jeune femme est gentille, quoique d’une nature fort discrète. Elle est brune avec un toupet coupé droit, et est, elle aussi, beaucoup plus jeune que lui. Elle a notamment de très jolies mains, avec des doigts courts et délicats, et il l’appelait sa « jeune entrepreneure », bien que le commerce ne lui appartienne pas.
Ils ont officiellement cessé de se fréquenter sans raison vraiment apparente, même si, dans les faits, ils se voient encore à l’occasion, mais très rarement et de manière impromptue.
En réalité, c’est l’avidité affective insatiable de Joey Steltzer qui a fait peser un poids très lourd sur leur relation, l’engageant dans une situation difficile et la rendant presque toxique. Mais il ne s’en vante pas.
Finalement, Ann Saint-Marc et lui se sont liés plus sérieusement voilà quelques mois, après avoir multiplié les rencontres et s’être régulièrement assurés de participer aux mêmes événements, surtout ceux tenus à l’extérieur de la ville.
Tous deux fiscalistes, ils travaillent dans le secteur financier. Steltzer comme expert-conseil et directeur régional au sein de la Banque Jacques-Cartier, et elle, comme experte et vice-présidente pour la Bank of British North America.
Arrivé près du groupe, Réjean Meilleur se glisse sur la chaise libre située à la droite de Rémi Huntsberry et observe l’assistance. Depuis l’endroit où il est assis, il reconnaît l’habituelle assemblée des costumes gris-chemises blanches, costumes bleus-chemises blanches et costumes noirs-chemises blanches, le tout rehaussé de cravates de multiples couleurs et parsemé, par-ci, par-là, de tailleurs également de diverses teintes.
En temps normal, le bar de l’hôtel Queen’s est bondé alors qu’on ne compte aujourd’hui qu’une cinquantaine de personnes, dont quelques membres en bonne et due forme du High Roller Club, laissant de nombreuses tables encore libres.
Outre les représentants habituels de la communauté financière, des athlètes et des officiers municipaux prennent place dans l’enceinte. Réjean Meilleur, par exemple, est installé près d’un homme rondouillard dont les ailes du nez montrent de la couperose. Vêtu d’un costume trois-pièces de couleur bleu ardoise et de l’éternelle chemise blanche, ce banquier d’affaires est connu pour être fort en gueule.
Puis, Réjean Meilleur cherche du regard les deux boxeurs professionnels qui se trouvent dans la salle et avec qui il a parlé plus tôt, soit François Bernier et Walter S. Klein. La boxe est un sport majeur dont la popularité des athlètes ne se dément pas. Ceci explique pourquoi l’on retrouve toujours un beau contingent de boxeurs et boxeuses parmi les invités qui se côtoient dans l’entourage du High Roller Club. Les deux pugilistes sont encore là, mais installés à des tables différentes.
Il voit d’abord Raphaëlle Paris, une jeune femme brune âgée dans la mi-trentaine, qui est la responsable des communications de la firme de promotion locale Uppercut, puis à côté d’elle, François Bernier, surnommé « le Jaguar », l’une des principales têtes d’affiche du promoteur.
Ce dernier a récemment conquis une ceinture nord-américaine et au vu de son talent, ce n’est vraisemblablement qu’une première marche vers d’autres succès sur la scène internationale. Le jeune homme dont la couleur de peau est incroyablement sombre, a débuté sa carrière professionnelle à l’âge de 24 ans, après avoir raflé chez les amateurs une médaille de bronze, puis d’argent, lors de tournois internationaux.
Raphaëlle Paris et François Bernier se sont d’abord rejoints au Club athlétique YUL, une immense salle de sports aménagée dans un ancien cinéma de la rue Cathcart, à quelques pas de la majestueuse Place Ville-Marie.
Ce gratte-ciel emblématique est devenu l’un des symboles architecturaux de Maisonneuve et, à juste titre depuis sa construction, il a été immortalisé sur d’innombrables cartes postales destinées aux touristes qui visitent la métropole en temps normal. Puis, le Jaguar a participé à une entrevue radiophonique dans le studio de l’une des stations à vocation sportive de la métropole, à quelques blocs de là. Raphaëlle Paris l’y a accompagné.
Réjean Meilleur, qui aperçoit ensuite Walter S. Klein et l’entrepreneur brassicole Moe Woodland installés ensemble à une table en train de fumer le cigare, tourne finalement le regard vers un groupe d’officiers municipaux assis à sa gauche. « La situation est critique », entend-il l’un d’eux affirmer.
L’ingénieur raconte à la tablée que la plus grande partie de la région métropolitaine est alimentée par neuf lignes à haute tension de 735 000 volts chacune, qui acheminent l’électricité depuis les barrages du nord du Québec et que plus tôt ce jour-là, deux de ces lignes ont eu un court-circuit, forçant une redirection du transit vers les lignes toujours en opération.
« Tout le réseau menace de tomber car les lignes restantes sont en surcharge. Des opérations de délestage d’approvisionnement sont faites successivement dans différents secteurs pour éviter une panne majeure sur toute la région », dit-il.
Déjà, sans tenir compte de ces opérations de délestage visant à maintenir l’intégrité du réseau, plus de 200 000 clients sont privés d’électricité, évalue-t-il. Il est d’avis que si la pluie verglaçante perdure 24 heures de plus, le nombre de clients qui auront perdu le courant avoisinera alors « au moins » le million.
Un autre officier municipal laisse entendre que le poids du dépôt de glace compacte qui s’accumule sur les toits et les corniches au fil des heures multiplie les risques de chutes de glace dans les rues, de même que l’effondrement de toits.
– Plusieurs quadrilatères seront fermés dans le quartier des affaires au cours des prochaines heures. Si la situation se poursuit à cette vitesse, nous devrons aussi fermer la plupart des ponts reliant Montréal à la Rive-Sud en raison des dangers liés à leur structure en hauteur : Honoré-Mercier, Samuel-de-Champlain, Jacques-Cartier et Victoria, cite-t-il.  Ce n’est pas le cas pour les ponts menant vers la Rive-Nord, dont les travées, du fait notamment qu’elles sont plus courtes, ne sont pas maintenues par des structures en hauteur.
Réjean Meilleur, tout en feignant de ne pas trop y porter attention, ne manque rien de la conversation. Il se trouve en effet complètement à la merci de la température. Ainsi, bien qu’en temps normal il aurait apprécié sa douceur puisqu’elle est tout juste inférieure à 0 degré Celsius, cette éventualité que l’on ferme les ponts liant Maisonneuve à sa Rive-Sud, alors qu’il doit impérativement quitter le pays, est la pire qu’il aurait pu imaginer.
Le cas échéant, il sera obligé de quitter l’Île de Montréal par sa Rive-Nord, un détour qui ajoutera une bonne heure au trajet menant à la frontière américaine alors que le parcours s’annonce déjà ardu en raison de la pluie verglaçante.
Le regard de Meilleur est attiré par la serveuse qui s’approche de lui. Ses cheveux blonds, relativement courts, sont d’un teint très clair. Elle est vêtue de l’habituelle blouse blanche et d’un long tablier noir qui étreint sa jupe rouge, dont seuls quelques reflets sont perceptibles pour qui se donne la peine de bien regarder. Elle lui sourit lorsqu’il renouvelle sa commande. Une fois celle-ci notée, elle repart vers le bar d’un pas sensiblement plus rapide.
Il la regarde ensuite échanger quelques mots avec la mixologue de service ce soir-là, Léa, dont Pinky Meilleur apprécie le sourire bien personnel et les bras couverts de tatouages, dont une représentation du chat Hercule. Dans la foulée, Léa attrape, puis manipule une bouteille de whisky et en vide des rasades dans des pots servant de verre, avant de passer à la commande suivante.
Rapidement, la serveuse revient avec un autre verre du même cocktail composé de rhum, d’Amermelade – qui est un apéritif à base de gentiane, une fleur souvent utilisée dans l’industrie des cosmétiques mais dont la racine, une fois distillée, est employée dans la fabrication d’alcool –, de lime et d’ananas. Réjean Meilleur déguste une gorgée du cocktail, puis se tourne vers Rémi Huntsberry qui consulte encore son téléphone portable.
– Je dois te parler, Rem. Allons dans le coin là-bas, dit-il en faisant un signe de tête vers une table de billard située à l’autre extrémité de la salle.
Les deux associés se redressent aussitôt en repoussant leur chaise et s’y rendent. Ils avancent à travers la salle d’un pas égal, en évitant les petits groupes de deux-trois personnes dispersées à l’écart du rassemblement principal. Bien que le but évident de ceux-ci consiste à éviter les oreilles indiscrètes, aussi bien Huntsberry que Meilleur, qui aiment autant l’un que l’autre tendre l’oreille aux rumeurs et aux ragots, sont en mesure, au fil de leur progression, d’attraper au passage quelques bribes de conversation.
D’autres individus, parmi lesquels certains presque chauves et d’autres à peu près de leur âge, sont installés autour de tables rondes devant des verres remplis de cocktail également préparés par Léa.
Les propriétaires de Pinacle trouvent des chaises vides sans difficulté. Après qu’ils se soient installés, Pinky Meilleur prend une gorgée de son cocktail, qu’il a apporté, puis lance un regard vers son associé.
– Je dois te dire que demain, Rem, le Bureau de la sécurité financière va entamer des procédures légales contre nous. Les inspecteurs vont de nouveau demander à étudier tous nos livres. Cette fois, on ne parle pas d’une inspection, mais d’une enquête. Surtout, ils vont bloquer tous nos comptes de banque. Les clients vont crier et ça va être un véritable casse-tête.
Malgré l’émotion évidente qui l’étreint, Rémi Huntsberry accueille la nouvelle sans ciller et conserve son flegme habituel.
– J’ignore ce qu’ils nous reprochent, mais il faut collaborer, poursuit Réjean Meilleur, qui ment avec assurance. Lorsqu’ils demanderont l’accès à nos dossiers et à notre comptabilité, soit transparent, ajoute-t-il, puisqu’il est établi d’office que Rémi Huntsberry, à titre de responsable de la conformité, sera l’interlocuteur désigné de Pinacle auprès des autorités réglementaires.
– Il faut toutefois s’assurer que nos clients ne subiront pas de préjudices en raison de ces démarches. C’est notre priorité, précise-t-il en sirotant son cocktail.
– C’est du harcèlement, lance doucement Rémi Huntsberry.
Sans imaginer que son associé ait pu franchir la ligne, il évoque l’inspection effectuée quelques mois plus tôt par le Bureau de la sécurité financière dans le cadre de son processus d’inspection régulier. Un processus qui l’amène à cibler aléatoirement un certain nombre de firmes chaque année, à l’intérieur de cycles de cinq ans. Cette inspection était la deuxième en deux ans, le hasard ayant fait en sorte que Pinacle ait été sélectionnée à la fin d’un cycle et au début du suivant. 
– Je vais rentrer chez moi, maintenant, lance Pinky Meilleur. Nous aurons une longue journée demain, Rem.
– Je comprends, alors sois prudent.
Réjean Meilleur se lève et marche jusqu’à l’endroit où les tables ont été regroupées. Sa démarche ne dénote aucune précipitation. Chemin faisant, il serre des mains, salue des gens, fait des signes et raconte même des blagues. Rémi Huntsberry, toujours nonchalamment installé sur une chaise adossée au mur du fond, la main étirée jusque sur le bord de la table de billard, le voit faire sans s’en étonner.
Pinky Meilleur est un « animal social » qui connaît toutes les bonnes adresses. Il est toujours partant pour paraître en société et refuse rarement les invitations, qu’elles soient professionnelles ou personnelles, ce qui le rend très populaire dans la communauté financière.
On peut ainsi le croiser dans un déjeuner-conférence, dans un dîner de formation, dans un cocktail dînatoire, ou encore, attablé dans un restaurant du quartier des affaires en train de dévorer une côte de bœuf, un verre de vin rouge à la main.
Puis, le regard de Huntsberry dérive doucement jusqu’à ce qu’il aperçoive Joey Steltzer en train d’enlacer Ann Saint-Marc avec beaucoup de tendresse. Il la serre dans ses bras tandis qu’elle effleure sa bouche de ses lèvres. Il la voit lui sourire en retour et ressent à ce moment une solitude très grande.
Ann Saint-Marc a une marque tout près de l’œil droit, comme une très vieille cicatrice, et bien que Rémi Huntsberry ne lui en ait jamais demandé l’origine, d’une certaine façon, cette cicatrice le fascine. La marque incrustée dans la peau est discrète et semble figée comme une larme en haut de sa joue, et il s’assure toujours de la voir clairement lorsqu’il se trouve en présence de la fiscaliste.
Huntsberry voit finalement Réjean Meilleur marcher vers la sortie du bar de l’hôtel Queen’s, sans autre manteau que son veston de couleur gris Birdseye, mais avec un long parapluie en main, puis franchir la porte et s’élancer sous l’incessante bruine d’eau verglaçante qui tombe sur la région.
Il l’imagine rentrer directement chez lui, dans son appartement situé au septième étage des Cours Mont-Royal. Cet ancien hôtel construit en 1922 fut à l’époque des années folles un pied-à-terre marquant de la ville de Maisonneuve pour les touristes américains, et rien de moins que le plus grand hôtel de tout l’Empire britannique avec ses quelque 1100 chambres. Témoin de cette glorieuse époque, le somptueux plafond richement coloré du hall est encore aujourd’hui orné d’un immense lustre provenant directement du casino de Monte-Carlo.
Sauf que Pinky Meilleur ne se dirige pas vers la prestigieuse adresse située sur la rue Peel. Il va plutôt à quelques pas de là, sur la rue Stanley, plus précisément au Stanley Court, l’édifice où réside Karine de Neuville. La jeune femme y loue un appartement au quatrième et dernier étage de ce bâtiment situé en plein centre-ville.
Quoi qu’il en soit, une fois son associé sorti de son champ de vision, Rémi Huntsberry balaye discrètement la salle des yeux et dès qu’il est convaincu d’être à peu près isolé, il tire son portable d’une poche intérieure de son veston, cherche le numéro de Stephen Adams, puis active la composition automatique.
Stephen Adams est le chef des placements de la York Investment Securities, une division de la First Canadian Bank, cette institution financière propriété de Raymond D. York, également connu comme le fondateur désigné du High Roller Club. Quelques sonneries se font entendre avant qu’Adams réponde.
– Rémi, dit-il. Qu’est-ce qu’il y a ?
Stephen Adams, qui se trouve alors chez Moishes – un steak house réputé sur le boulevard Saint-Laurent – a vraisemblablement vu le nom de Rémi Huntsberry s’afficher sur l’écran de son appareil, puis a choisi de prendre l’appel. Cela réjouit le vice-président de Pinacle considérant qu’Adams, souvent, ne se donne pas la peine de retourner les appels.
– Stephen, nous devons nous parler. Ça concerne notre accord financier.
– Pas au téléphone, répond Adams, surnommé « le Rocky » depuis déjà longtemps en référence au personnage de Rocky Balboa, l’étalon italien incarné par Sylvester Stallone. Il faut dire que le chef des placements a livré des dizaines de combats de boxe chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels. Il s’entraîne d’ailleurs encore six jours par semaine. Toutefois, on l’interpelle rarement par ce surnom évocateur, car il le déteste.
– Je me trouve chez Moishes. Laisse-moi encore une heure et viens me chercher, dit-il.
Stephen Adams, considérant les conditions routières rendues difficiles à cause de la température, a effectivement préféré laisser au garage sa Lincoln Continental 1961 décapotable noire, quatre portes, et se déplace en taxi.
– C’est entendu, répond Huntsberry.
Cette réponse est le signal attendu par Stephen Adams pour mettre un terme à la conversation.


3
Synopsis :


Persuadé que le psychanalyste Larry Barney est responsable du suicide de son frère, Elliot le prend en otage dans son cabinet.
Sous la menace d'une arme, Larry n'a pas d'autre choix que de laisser l'adolescent de 15 ans lui relater ses derniers mois.
Mais très vite, c'est l'escalade de l'horreur : Larry est jeté dans un monde qui le dépasse, aux frontières de l'abject et de l'inhumanité. Tandis que les détails scabreux se succèdent, une seule idée l'obsède : celle de s'en sortir, à tout prix...
Un thriller psychologique qui va vous retourner la tête !!!


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman.
Larry Barney, psychanalyste spécialisé en troubles de l’adolescence s’apprête à finir sa longue journée. Plus qu’une personne à rencontrer, et il pourra rentrer chez lui. Enfin, c’est ce qu’il croyait ; son dernier patient ayant une autre idée en tête.
Elliott, jeune garçon hypersensible de 15 ans ne s'est jamais remis du suicide de son frère, voici un an. Rongé, dévasté, n’ayant plus rien à perdre, il décide de séquestrer le thérapeute qu'il estime responsable de la mort de ce dernier. Là, une arme braquée sur sa victime, il l’oblige à écouter son histoire.
Le livre à peine entamé, le ton est donné, les questions nous taraudent
Quel terrible poids pèse sur les épaules d’Elliot pour qu’il en vienne à agir d’une manière aussi radicale ?
Que va bien pouvoir dévoiler ce jeune en pleine détresse ?
Comment Larry va-t-il réagir ?
Le thérapeute pourra t-il le comprendre, l’aider ?
Comment cette entrevue va-t-elle finir ?
À peine les premières pages avalées, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’un huis clos glaçant, oppressant, insoutenable.
Le récit raconté va nous immerger dans un tête-à-tête, une confrontation, un règlement de comptes, Voulu par l'un, subi par l'autre, un bras de fer où chacun des deux peut tomber à n’importe quel moment.
Elliot a perdu son frère et il a besoin d’évacuer sa souffrance, de se libérer de ses tourments, de « cracher » tout ce qui était emmuré en lui... mais aussi de trouver un coupable, et de partager ce dont il a été témoin les semaines avant le suicide de son frère. Quoi de plus normal que de déverser tous ces ressentis, ces souvenirs, ses obsessions sur LA personne qui aurait pu, aurait du empêcher son frère de mettre fin à ses jours ?
Grâce à l'emploi du « je » qui permet une proximité maximale, nous voici emportés dans une spirale infernale, pris en otage dans un monde oppressant, brutal, malsain ; une descente vertigineuse au cœur de l’horreur et de l’impensable, où les sévices les plus cruels et abjects sont perpétrés. Au même titre que les protagonistes, nous assistons alors impuissant et désorientés à cet entretien comme si nous étions au premier plan, avec la déplaisante sensation de ne pouvoir nous échapper.
Des images chocs, des révélations terrifiantes. Les certitudes s'effondrent, l'univers s'écroule. Larry perd pied, tente de reprendre la main. Elliot pousse encore plus fort, plus loin.
Un combat psychologique entre 2 personnages torturés. Tous les coups sont permis. Le but d’Elliot : anéantir son adversaire.
Où se trouve la part du mensonge, de la vérité ?
Le psychanalyste peut-il encore sauver Elliot ?
Larry trouvera t’il les mots adéquats pour retourner la situation ?
Lequel d’entre eux arrivera à sen sortir ?
Sous la plume tantôt fluide et acérée, tantôt percutante et imagée, l’auteur déroule un thriller psychologique redoutable, sans aucun temps mort, parfaitement mené de bout en bout. Des rebondissements étonnants et machiavéliques, une mise en apnée jusqu’à la toute dernière page.
Qui cédera le premier ? Vous le découvrirez en suivant cette bataille psychologique âpre et acharnée où la manipulation sera la carte maîtresse.
Bref, vous aurez compris que j’ai beaucoup aimé ce thriller, autant par la profondeur des personnages, leur évolution et le sort qui leur est réservé... que par la qualité de l’intrigue et de son originalité.
Alors, si vous aimez les thrillers sombres et oppressants  qui tiennent en haleine, les plongées dans les interstices de la psyché, là où l’on rencontre toute la noirceur de l’âme humaine, procurez-vous ce roman au plus vite ; sensations garanties ^^
Attention, âmes sensibles s’abstenir 😅

Ma note :

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Pour vous le procurer : Éditions Taurnada     Amazon

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Mise en avant des Auto-édités / Quelques maux d'amour de Emily Thibault
« Dernier message par Apogon le jeu. 17/06/2021 à 17:11 »
Quelques maux d'amour de Emily Thibault

PRÉFACE


ROXANE BARTHÉLÉMY

Roxane Barthélémy, de son vrai nom Roxane Lecompte, née le 22 novembre 1979 à Biarritz, est une chanteuse et écrivaine française.

Révélée en 2004 par le télé-crochet « Ciblage Star », elle participe à la saison 6, elle compte cinq albums studio.

On la connaît depuis dix ans (2009) comme jury de l’émission «Wild Melody » sur M6.


Biographie

Jeunesse et formation

Roxane Lecompte est la fille aînée de Carole Lecompte, chanteuse de cabaret et Jacques Lecompte, professeur de français. Ce sont eux qui lui font découvrir la musique, notamment en laissant tourner des disques de variété française dans la maison. Roxane habite à Biarritz pendant les dix premières années de sa vie, puis de ses dix ans à ses vingt ans, elle vacille entre la vie parisienne et la vie du sud-ouest, entre la mutation de son père à Paris et le cabaret de sa mère dans sa ville natale. Ses migrations entre le nord et le sud de la France, elle les fait avec son frère Barthélémy, de cinq ans son benjamin.

Titulaire d’un baccalauréat littéraire en 1997, Roxane quitte définitivement Biarritz pour s’installer chez son père cette même année. Elle commence des études dans l’édition, mais elle est attirée par le chant. Depuis son plus jeune âge, bercée par la musique, elle chantonne. Pour se faire de l’argent, elle chante dans le métro. Elle espère la consécration, mais elle ne la connaît qu’après sa participation à Ciblage Star.


Débuts sur scène et révélation Ciblage Star (2004-2007)

Roxane enchaîne les petits concerts sans jamais atteindre la gloire. Poussée par son frère, elle s’inscrit à la nouvelle saison de Ciblage Star. Ciblage Star est une émission ayant débuté au début des années 1990, elle fait émerger de potentielles stars de la chanson. Après cinq saisons entre 1992 et 1998, M6 est contraint d’arrêter son programme. Repris par l’engouement des Français pour les télés-réalités, M6 relance le programme en changeant quelques points de son programme, pour se rapprocher le plus possible des attentes des auditeurs. En 2004, Roxane participe à cette nouvelle saison, son parcours s’arrête au quart de finale.
 
Succès commercial

Le label « Little Light Records » enregistre le premier album « Première heure » de la chanteuse, proposé sous le nom de Roxane. Il devient l’album le plus vendu de 2005, dépassant le nombre de ventes du gagnant de l’émission. Cet album a la tendance rock, contient onze chansons, dont ses singles « Avec nos souvenirs » et « Vol de nuit ». Cet album s’est venu à 500 000 exemplaires et devient disque de diamant. Elle entreprend une tournée de quatre-vingt-deux dates, partagée en la France, la Belgique et la Suisse.
Chansons de l’album : 1. Oublier les problèmes. 2. Les rêves d’une femme. 3. Avec nos souvenirs.
4. Baby, I got you. 5. Chaînes. 6. Frisson d’hier. 7. Vol de nuit. 8. Man of Fame. 9. Jeu de femme.
10. Chemin de vie. 11. Jamais trop tard.

En 2005, pour sa tournée, l’artiste change son nom de scène en ajoutant Barthélémy après Roxane, pour rendre hommage à son frère, décédé d’un cancer quelques mois plus tôt.


Confirmation sur scène (2007-2015)

C’est en 2007 que l’album « Les yeux dans les yeux » de Roxane sort. Un album qui se veut plus intime, tendant vers le blues sur certains titres. L’album réconforte ses fans, mais ses singles ne passent pas à la radio. Seul « Thérapie de nous » s’est fait une place sur les ondes. La tournée, d’une cinquantaine de dates, se fait dans la même optique de l’intime, dans des petites salles pour qu’elles offrent une proximité entre l’artiste et les fans. L’album est réédité en 2008 avec une version live.
Chansons de l’album : 1. Joie de minuit. 2. Demain brisé. 3. Briser les cauchemars. 4. Thérapie de nous. 5. Tu nous manques. 6. Quand tu souris. 7. Le jour où. 8. A bas les codes. 9. Les yeux dans les yeux. 10. Des mauvais choix. 11. Où allons-nous ? 12. Cruel. 13. Le long de la route.

Roxane revient en 2010 avec un album plus rock, exposant les infidélités de ses compagnons. Roxane change son image de petite fille en celle de femme qui s’affirme. « Sans commentaire » est son troisième album, qui est disque de platine quelques semaines après sa sortie. Finis les petites salles de concert, Roxane s’offre des zéniths. La tournée du même nom que l’album se joue à guichets fermés. Son single « Toi, moi, les autres » gagne le sacre de la chanson de l’année.
Chansons de l’album : 1. Stupides moments. 2. Mieux sans toi. 3. Romance. 4. Toi, moi, les autres.
5. Tu l’aimeras. 6. Je m’en fiche. 7. Médailles. 8. Crie le fort.

Brisant un peu plus son image de protégée du label, le quatrième album de Roxane sort en 2014 et s’intitule « Baisers sauvages ». Il porte le nom de son single. Ce dernier tourne sur toutes les chaînes de radio, la promotion autour de cet album est folle. Dans ses chansons, Roxane se dénude complètement, elle offre des performances hors du commun à ses fans lors du « Baisers Sauvages Tour » sur une trentaine de dates. Cependant, cet album est aussi beaucoup critiqué, par les paroles osées, crues qu’offre l’artiste.
Chansons de l’album : 1. Obsession. 2. Chaînes du plaisir. 3. PS : ne reviens pas. 4. Crazy ex- girlfriend. 5. Baisers sauvage. 6. Bang Bang. 7. Folle de nuit. 8. Notre front. 9. Baby, I’m a cowboy.
10. Marvin Gaye.. 11 Cœur froissé. 12. Fauteur de troubles. 13. Femme de demain. 14. Pas de nouvelle, bonne nouvelle. 15. Rejette le démon.

Pour calmer les médias qui s’enflamment, qui l’ont beaucoup critiquée, Roxane sort, en 2015, un album s’intitulant « Commercial Break », comme annonçant sa décision. Même si l’album devient trois fois disque de platine, il signe la fin de la carrière musicale de l’artiste. La tournée attire moins de monde, le public étant méfiant des performances qu’elle peut livrer.
 
Chansons de l’album : 1. La fille de mes pensées. 2. Musique facile. 3. Masques. 4. Je t’envie. 5. Merci. 6. Changer de voie. 7. Liés. 8. Reviens au soleil. 9. Ennuyée. 10. Clopes et tequila.

Coupure musicale et autre œuvre artistique (2015 - 2019)

Roxane Barthélémy n’a pas sorti d’album depuis quatre ans, mais elle ne reste pas éloignée des plateaux télés, des festivals et des concerts de charité. Après deux ans sans nouvelle de la star, elle revient avec un roman humoristique « Chantal peut chanter », où elle se moque avec auto-dérision de sa carrière de chanteuse. Son livre se vend à plus de 100 000 exemplaires la première année. L’artiste utilise sa nouvelle notoriété pour écrire des livres pour enfants, notamment le succès « Le chien d’argent ».


Activité auprès d’associations

Ayant vécu dans un quartier modeste, avec « assez peu d’argent », comme le disait la star en 2011, Roxane s’investit auprès d’association, notamment le Secours Populaire. Les recettes de son roman « Chantal peut chanter » sont reversés à des associations contre le cancer des enfants et des adolescents. Celles du livre « Le chien d’argent » sont reversées à l’association des Pupilles de la nation.



La « Renaissance »

Par surprise, Roxane et son label musical « New Leaf Recordings » lancent la chanson « Souvenirs d’enfant » sur les ondes en janvier 2019. Alors qu’une annonce a été faite pour prévenir d’un projet, les fans s’attendaient à un nouveau roman, mais c’est un nouvel album
« Renaissance » qui est lancé. L’album fait une entrée timide dans les charts, avant de trouver sa place et de devenir disque d’or. La promotion de l’album indique qu’il fallait pour la chanteuse, fêter ses quinze ans de carrière. Le « Renaissance Tour » commencera le 26 septembre 2019 à Biarritz.
Chansons de l’album : 1. Souvenirs d’enfant. 2. Mélodie. 3. Stop chance. 4. Mes troubles. 5. Rappelle-toi demain. 6. Homesick obsession. 7. Secrets. 8. The wild in me.


Vie privée

Roxane a été en couple avec le célèbre chanteur Uriel Lumbroso, de 2004 à 2008.
Leur relation donne naissance à Issam, un petit garçon né le 29 novembre 2006.

On lui a prêté une relation avec l’acteur américain Dough Peters, dont elle se serait inspirée pour écrire les chansons de troisième album.

Par la presse people, on apprend une deuxième grossesse en 2014. Une fille née d’une union avec un homme dont l’identité reste aujourd’hui secrète. Quelques mois après l’accouchement, situé début 2015, les médias arrivent à connaître le prénom de l’enfant, il se nomme « Romy ».
 

Chapitre 1


22 SEPTEMBRE 2019, PARIS



Le train procure une sensation que je n’aime pas. Ou c’est peut-être le stress qui commence à prendre possession de mon estomac qui me fait me sentir bizarre comme ça. Je ne sais pas trop. Mais là, j’ai tout de même l’impression d’être secouée dans tous les sens. On est loin du TGV, je vous le dis. Et encore, je n’ai même pas tenté d’aller aux toilettes dans le train. Dans mes oreilles, l’album « Renaissance » de Roxane Barthélémy. Du moins, les chansons de cet album que nous allons jouer sur scène dans quatre jours et pour les prochains mois qui arrivent. Je n’arrive toujours pas à le croire. Je crois que je n’arriverais pas à m’y faire, jusqu’à ce que je sois devant Roxane, jusqu’à ce que je sois dans la première salle à Biarritz pour notre premier concert. Pourtant, nous avons répété avec les filles, nous nous sommes déjà retrouvées, je me suis déjà retrouvée en face de Roxane, en face de son sourire, sous ses encouragements, mais j’ai toujours l’impression que je suis dupe, qu’on se moque de moi et que je ne vois rien. Parce qu’à mes yeux, c’est trop beau pour être vrai. Qui ne rêve pas de partir en tournée avec une chanteuse qu’on adore ? Vraiment, qui ? Sur la tablette devant moi, mon portable vibre, coupe la musique une dizaine de secondes, ce qui me fait remettre la chanson au début et je regarde ce que j’ai reçu. Un SMS de Roxane.

[SMS DE ROXANE]
Contente de te savoir en route. Les filles le sont aussi. Quelle gare déjà ? Et quelle heure ? Que je t’envoie un taxi.

Message accompagné d’un émoji qui fait un bisou, ça ressemble très bien à Roxane, elle ne peut pas faire un texto sans mettre un émoji. Je me surprends à sourire devant l’écran illuminé de mon téléphone. Comme honteuse, je relève la tête. Tous les autres sont soit focalisés sur leurs propres cellulaires, soit ils dorment. Est-ce que j’ai l’impression d’avoir le rouge aux joues ? Ma main droite se plaque sur ma joue gauche, j’attends quelques instants pour constater. Bon, non, je ne dois pas être rouge. On dirait vraiment que je viens de recevoir un message de mon crush. Sauf que là, le message, il vient de Roxane et… et… et non, ce n’est pas mon crush. C’est juste… Roxane. D’accord, oui, elle est jolie, intelligente, créative… Ça y est, j’ai encore l’impression d’avoir chaud. On ne peut pas ouvrir les fenêtres dans les trains ?
D’un coup, je me souviens que Roxane m’a posé des questions. Alors, je l’imagine devant son téléphone, posant quelques fois son regard sur l’écran, dans l’attente de ma réponse. Mais non. Qu’est-ce que je raconte ? Elle n’attend pas patiemment ma réponse, de toute manière, je ne suis pas là avant deux heures. J’attrape mon portable et j’écris rapidement mon heure d’arrivée, en
 
veillant à prendre en compte le retard de quinze minutes du train. Mais bon, je pense qu’on va avoir quelques minutes de plus de retard, vu la vitesse à laquelle le train roule. J’ai l’impression que l’on fait du vingt kilomètre heures. J’envoie un deuxième message quand je me rends compte que j’ai oublié de lui indiquer la gare à laquelle j’arrive. Elle doit me prendre pour une conne, c’est sûr. Je relis une troisième fois son message et souris en pensant aux autres filles. Elles aussi ne vont pas tarder à arriver. Je crois que Naomi vient en train aussi alors que Cécile et Eugénie viennent en voiture.

Deux heures qui passent en trois minutes. Est-ce que je me suis assoupie ? Je doute. Je pense cependant que mes scénarios imaginaires, qui me font flipper sur la tournée, m’ont fait passer le temps plus rapidement. Le conducteur annonce que nous arrivons en gare et espère que nous avons passé un agréable moment. Sur le deuxième point, j’hésite à aller le voir et lui expliquer A+B que le train ce n’est pas confortable et qu’un mètre sur deux je n’ai pas eu de réseau téléphonique. J’attrape ma valise et suit la file de personnes qui se précipite vers la porte. Trois mois de tournée avant la pause de décembre et tout tient dans une valise. Je ne dois pas être une femme. Le train finit par s’arrêter dans une dernière secousse et on arrive à sortir de l’habitacle. Je prends une grande respiration d’air enfin renouvelé et je cherche du regard l’homme que Roxane a dû envoyer pour me récupérer. Mais il y a beaucoup de monde qui attend et clairement, je ne sais pas qui ça peut être. Je vais m’asseoir, là, sur ma valise, il viendra peut-être à moi. N’empêche qu’il pourrait avoir fait un papier avec mon nom, Maëlle Baron, pour que je sache. Car si je l’attends, qu’il m’attend, on va s’attendre longtemps. Alors que le quai se vide, que je suis immobile, que je gêne tout le monde, mon regard finit par tomber sur la timidité de Roxane. Cachée derrière de trop grandes lunettes de soleil, qui semblent prendre tout son visage, déjà enfermé par ses cheveux laissés libres, Roxane me reconnaît et me sourit. Je m’approche d’elle, ma valise au bout du bras et les siens s’ouvrent pour que je me blottisse contre elle.
—   Je suis si contente de te voir Maé.
Maé. C’est le surnom qu’elle me donne depuis le début et encore plus depuis les répétitions. Je ne me souviens pas l’avoir déjà entendu dire mon prénom en entier. Puis, trouver Maé comme surnom pour Maëlle, il n’y avait que Roxane. Je suis aussi contente de la voir. C’est Roxane. Qui n’est pas heureux de tomber nez à nez avec son sourire, avec ses yeux qui s’illuminent en nous voyant ? Elle réchauffe le cœur quand on la côtoie. Je finis par me reculer, ses mains ne me touchent plus et ce contact commence déjà à me manquer. C’est stupide, car je la connais, elle est tactile, ses mains sur mon corps, j’y aurais encore le droit.
—   Pourquoi c’est toi qui es là ? Tu m’as dit que tu allais faire venir un taxi.
—   Je suis pleine de surprises, répond-elle avec un léger rire.
Je hausse un sourcil pendant qu’elle retire ses lunettes, pour que nos regards se rencontrent. Je sens le rouge me montait aux joues, c’est quoi cette histoire ? Je ne peux même plus la regarder dans les yeux sans devenir une tomate ? Sa main attrape mon avant-bras et elle m’amène avec elle à travers la gare. Nous ne marchons pas longtemps puisqu’au premier café qu’elle voit, on s’y arrête pour attendre les autres musiciennes. Eugénie et Cécile récupèrent Naomi à une autre gare et Roxane impose que l’on se retrouve toutes les cinq ici. Partisane du moindre effort celle-là. Savoir que les autres vont arriver me met un coup de stress, je ne serais plus seule avec Roxane, je me connais.
—   Tu as fait bon voyage ? Demande-t-elle après une gorgée d’un thé brûlant.
—   Ça va, j’ai connu pire.
—   Comme ?
—   Des heures à côté d’un bébé qui pleure par exemple.
Roxane souffle et son sourire ne quitte pas son visage. Elle baisse la tête, honteuse ? Ses cheveux bruns tombent devant ses yeux. Sa frange devient trop grande, elle devrait la faire couper pour le début de la tournée. D’ailleurs, je pensais qu’elle l’aurait fait avant que l’on se revoie.
—   Je connais trop bien ce genre de chose, lance-t-elle enthousiaste.
—   Toi aussi t’as eu envie d’égorger le gosse ?
 
—   Ouais, annonce-t-elle en faisant la moue. Sauf que c’était le mien. Romy était bébé, elle braillait tellement. J’ai cru qu’ils allaient arrêter le train pour qu’on descende.
Merde, j’ai l’air bête maintenant ! Son regard se perd et elle reprend une gorgée de thé. Ça devait être gênant. Puis, elle devait se sentir trop mal, face aux jugements des autres. Même moi j’ai eu des jugements sur cette femme qui n’arrivait pas à faire taire son enfant de même pas trois ans. Et je ne veux même pas imaginer que ceux du train l’aient reconnue. La pauvre.
—   Pas trop compliqué de partir loin de tes enfants ?
Pourquoi j’en rajoute une couche ? Pourquoi les mots sortent de ma bouche avant que je leur autorise à le faire ? Roxane hausse les épaules et finit sa boisson. Je suis la plus douée pour mettre des froids entre nous. Je m’en veux terriblement, j’aimerais qu’elle reprenne la parole, qu’elle me dise un « ça va » même si c’est faux. Le souvenir de son silence va me hanter, j’en suis persuadée. Je la vois qui lève la tête, qui sourit à nouveau, mais ça ne m’est pas destiné. Roxane se lève et va prendre les trois autres musiciennes dans ses bras. Je me lève à mon tour pour les enlacer, pour leur souhaiter la bienvenue. Les filles prennent place autour de notre petite table, choisissent leur boisson, pendant que Roxane en recommande une pour elle. La mienne n’est pas finie. Et là, quand Naomi prend la parole pour raconter son aventure digne d’un film de Denis Villeneuve, je m’efface complètement. Je ne parle plus. J’écoute simplement. La Bretonne a eu le droit à un enfant casse- pied pendant son trajet. Roxane se met à rire et claque sa tasse contre la table.
—   Vous vous plaignez, mais vous ne savez pas ce que c’est de s’occuper de gosses !
—   Je m’occupe de mon neveu, se défend Naomi.
—   Ton propre enfant, c’est une autre histoire que simplement ton neveu.
Elles rient ensemble, mais je doute que ce soient des caractères complémentaires. Je ne sais pas pourquoi Roxane l’a choisi. Peut-être que je me trompe, elles vont devenir les meilleures amies du monde. En tout cas, moi, je ne l’apprécie pas plus que ça. Même pendant les répétitions, j’ai eu du mal à la cerner. Trop ouverte, trop extravagante, parfois même gênante. Tout mon contraire. Et je sais qu’ensemble, les contraires ne s’attireront pas. Cependant, un souvenir d’une soirée lors des répétitions me revient à l’esprit et Roxane peut avoir ce genre de caractère, il faut juste la faire boire le verre de trop. Elle devient pompette et elle se lâche totalement sur « Les lacs du Connerama » de Michel Sardou. Son péché mignon quand elle a de l’alcool dans le sang. Son genou vient taper doucement contre le mien, je relève les yeux vers Roxane qui me fixe.
—   Pourquoi tu rigoles ?
Mince, je n’avais même pas fait attention que je riais, j’étais trop prise par les souvenirs qui me reviennent, par mon incapacité à regarder ailleurs que sur Roxane ce soir-là.
—   Rien.
Je suis sûre qu’elle a compris qu’il n’y a pas rien, mais elle choisit de ne pas m’auditionner plus. Je ne sens plus son genou contre le mien. Les filles continuent leur conversation, sans prêter attention à l’interaction entre Roxane et moi. La chanteuse arrive à reprendre le fil de la discussion. Moi, il m’est incapable de discuter avec elles. Timidité absolue, que je porte comme une croix sur le dos depuis maintenant trop d’années.
 

Chapitre 2


26 SEPTEMBRE 2019, ENTRE PARIS ET BIARRITZ



Histoire de marquer le coup, de fêter comme il se doit les quinze ans de carrière de la chanteuse, le staff, appuyé par Roxane elle-même, a décidé de refaire la même tournée que pour son premier album « Première Heure ». Elle nous a dit que c’était une façon de remercier les fans, surtout ceux qui sont là depuis le début, même si cela ne veut rien dire à ses yeux. Mais elle dit aussi que cette tournée avait moins de moyens, elle était connue, mais pas assez pour les grandes salles, les zéniths ou les stades. Alors, cela offrira la possibilité à certaines villes de la voir revenir, alors qu’elle les avait oubliés pour les tournées plus importantes. Quatre-vingt-cinq dates à avaler, à survivre, à transpirer, à kiffer. Ce sera le « Renaissance Tour ». J’ai hâte, très hâte, même si je suis terrorisée. Quelques fois, j’ai eu envie de parler de ma peur à Roxane, mais j’ai eu l’impression qu’elle allait regretter de m’avoir prise avec elle pour les concerts. Face à des personnes comme Naomi, Eugénie et Cécile, je n’ai pas le droit d’être terrifiée comme je le suis, car elles, ne le sont pas.

Nous sommes en direction de Biarritz, ville natale de Roxane, c’est d’ailleurs pour ça que son sourire ne veut pas quitter son visage. Ça se sent qu’elle aime cette ville, qu’elle adore y revenir. J’espère qu’elle nous fera parcourir ses rues, qu’elle nous montrera ses coins préférés, les bars dans lesquels elle aime aller boire un coup. C’est par le train que nous quittons la capitaine pour la ville du sud-ouest. Alors que je ne suis toujours pas à l’aise dans ce moyen de transport, même si je pense que je vais devoir m’y habituer, mes yeux se posent sur la chanteuse en face de moi. Elle passe son anxiété sur un pauvre paquet de cartes.
—   Tu es heureuse ? Demandé-je comme sorti de nulle part.
—   Pardon ?
—   Je te demandais si tu es heureuse.
Roxane hausse les épaules inconsciemment, je le vois, son corps ne réagit pas comme son cerveau lui dit de faire.
—   Ça va, j’ai hâte que ça commence, souffle-t-elle.
—   Moi aussi.
Elle semble murmurer quelque chose entre ses lèvres, mais je ne parviens pas à entendre ce qu’elle dit. En plus, c’est à ce moment-là que Naomi choisit pour débarquer en nous hurlant que nous sommes bientôt arrivées. Son enthousiasme semble totalement contraire au nôtre. Sacrée Naomi. À peine sa phrase terminée, elle retourne à sa place et Roxane sourit faiblement. Son regard revient sur moi et elle tente un sourire plus large.
 
—   On joue ?
—   Je ne connais que la bataille, avoué-je.
—   Ça tombe bien, moi aussi.
—   Et encore, j’ai un doute. On récupère les cartes quand on a la plus forte ou la moins forte ?
Le regard de Roxane me transperce et je crois qu’elle n’en a aucune idée, tout comme moi.
Elle réfléchit, fronce les sourcils et finalement souffle.
—   On va dire que c’est celui qui a la plus petite carte qui récupère tout.
Si elle veut, faisons comme ça. Au moins, elle ne changera pas la règle en sa faveur pendant la partie. Je ris doucement, je suis sûre que c’est le genre de personne à réinventer les règles pour toucher à ses fins. Dans mon esprit, quelques souvenirs de soirées en famille avec mes deux parents me reviennent. On aimait les jeux de sociétés et quand rien ne nous disait, on optait pour une bataille, le truc interminable qu’on souhaitait tous arrêter quand on avait la partie de notre côté. Roxane mélange les cartes d’un coup de main de maître et je suis comme obnubilée par sa façon de faire.
—   T’as l’habitude de jouer à des jeux comme ça Roxane ?
—   Pas le moindre du monde. Mais j’ai toujours un jeu de cartes sur moi, je ne sais pas pourquoi. De toute façon, je n’ai pas de chance en jeu.
—   Et en amour ?
—   Pareil, aucun bol.
Elle m’offre un sourire et distribue silencieusement les cartes pour que notre partie commence.

Bien sûr, notre jeu n’a pas abouti, comme pour chaque bataille qui commence. Je ne connais aucune famille qui est capable de donner la date et l’heure d’une partie de cartes terminée. De plus, Naomi avait raison, on allait bientôt arriver. Quand le train annonce que nous allons arriver en gare de Biarritz, Roxane range les cartes et nous prenons chacune nos affaires puis nous attendons patiemment de pouvoir quitter le lieu. J’aurais voulu que le train ralentisse un peu, pour profiter encore de ce moment que l’on partageait. Roxane fait la gueule, ça me fait rire. Quand on a arrêté, elle était en train de perdre, alors que cinq minutes avant, elle avait plus qu’une dizaine de cartes en main et elle pensait gagner. Sauf qu’elle a récupéré six cartes après et la poisse ne l’a jamais quitté. Donc en soi, j’ai gagné notre partie. Le train se stoppe, et prises dans une espèce d’euphorie, on quitte l’habitacle pour nous avancer dans la gare et partir en direction de la salle de concert de ce soir.


Chapitre 3


26 SEPTEMBRE 2019, BIARRITZ



Assise sur le parking derrière l’Atabal pour déguster un sandwich, synonyme de déjeuner pour moi, je regarde les filles. Nous sommes arrivées là il y a une heure, peut-être deux. Nous avons visité ce lieu et j’ai trouvé qu’il allait parfaitement nous convenir pour ce soir. Une grande salle, mais pas trop pour que ça plaise à Roxane. Alors que les filles parlent de tout et de rien, de choses qui ne m’intéressent que très peu, je me souviens de la réaction de la chanteuse en entrant dans ce lieu. Elle était excitée, elle était anxieuse aussi, mais elle avait des étoiles dans les yeux. Cette salle, elle l’a fait il y a un peu moins de quinze ans, pour sa première tournée. C’est sa ville, son premier public qui l’a accueilli et ce soir, avec sa nouvelle notoriété, c’est toujours lui qui a le privilège de l’applaudir en première. Comme si Roxane lisait dans mes pensées, elle coupe la conversation pour parler.
—   En 2005, quand la salle a ouvert, j’étais l’une de premières artistes, un tremplin pour la salle. Mais en tout cas, elle était remplie.
Je lis toujours cet éclat dans son regard et je souris. Elle me fait me sentir bien, c’est fou,
non ?
—   Tu crois que ce sera pareil ce soir ? Demande Naomi.
—   Je l’espère.
Naomi hausse les épaules et je devine de la peur en Roxane. Et si ça ne marchait pas ? L’album a fait des ventes, certes, mais est-ce que tous les billets se sont vendus pour ce soir ? Roxane doit le savoir, moi, je n’en ai aucune idée. Mais même, même si tout s’est vendu, je pense qu’elle a peur de leurs réactions. Les critiques des années précédentes la collent toujours à la peau et elle angoisse à l’idée que tout resurgisse ce soir, qu’elle panique en entrant sur scène. Naomi dit quelque chose à laquelle je ne prête pas attention, pourtant, ça fait rire Roxane.
—   Après, la salle est petite, ça se remplit facilement, dis-je un peu contre mon gré.
Le regard des quatre autres filles se pose sur moi et je panique. Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Je n’ai pas tort, ce n’est pas le stade de France non plus.
—   Elle a toujours les mots pour faire plaisir Maëlle ! S’amuse Roxane.
Là que j’y pense, ce n’était peut-être pas à dire. Est-ce que je lui ai fais du mal ? Moi qui la sentais déjà fébrile à l’idée de refaire des concerts, j’enfonce le clou avec mes blagues pas drôles. Je m’en veux. Je veux disparaître. Qu’est-ce que je pourrais dire pour partir d’ici ? Même si je suis sûre que Roxane me retiendrait.
Le soleil tape sur nos peaux, sur nos têtes, je suis sûre qu’on pourrait choper une insolation.
Il fait anormalement chaud en cet fin septembre. L’été indien comme le disait Joe Dassin.
 
—   Pourquoi on mange dehors là ? S’aventure Cécile. Je suis en train de cramer, en plus, je me suis habillée en noir.
—   Lors de mon premier concert, en 2005, on a fait un pique-nique comme ça. C’est simplement de la superstition, avoue la chanteuse.
Elle enfourne son sandwich dans sa bouche et en croque un morceau. Les superstitions. Elle espère qu’aujourd’hui, ça se passe aussi bien qu’à l’époque. Je suis sûre que ça se passera bien.
—   Comment vous avez réagi quand on vous a appelé pour vous dire que vous veniez en tournée avec moi ?
Je prends une nouvelle bouchée de mon sandwich pour que la question ne me tombe pas en première dessus. Sur le coup, je n’ai pas vraiment envie d’en parler. Ce qui m’attire dans sa phrase, c’est son « on ». Pourquoi on ? Je regarde les autres filles qui réfléchissent à comment tourner leur phrase. Eugénie raconte que le manager de Roxane l’a appelé pour lui proposer, Cécile dit la même chose. Toutes les deux étaient heureuses, honorées. Je baisse la tête et regarde mes pieds. Pourquoi c’est Roxane qui m’a personnellement téléphoné pour me le proposer ? Est-ce que c’est parce qu’on se connaît toutes les deux ? On s’est rencontrée en 2016, il y a trois ans, lors de « Wild Melody », l’émission de télévision à laquelle j’ai participé. On passe une audition devant un jury de quatre personnes. Deux femmes et deux hommes. Roxane faisait partie de cette belle brochette. Le principe est de convaincre le jury grâce à nos voix. Ils disent si oui ou non on peut aller à l’étape supérieure, mais il faut l’unanimité, sinon, on rentre chez nous. Après, le jury choisi les candidats pour l’épreuve d’après puisqu’ils ont une vue globale de ce que la saison leur propose. De semaines en semaines, on est coaché par un membre de jury différent. J’ai dû partir de l’émission après juste une prestation en direct, pour des raisons personnelles. Nous avons gardé contact, Roxane et moi, un peu, mais je dois avouer que le rouge me monte aux joues quand je repense à son appel.
—   Et toi Maëlle ?
Mais non, oubliez-moi. Même si je mange, la sudiste arrive à m’interroger. Je ne veux pas y répondre. Je fuis leurs regards, même si du coin de l’œil, je vois Roxane sourire. Elle aussi sait que notre appel a été différent des appels des autres. Mais bon, après elle veut juste connaître ma réaction.
—   J’étais heureuse. Je l’ai dit à mes parents, ils étaient contents pour moi.
Mon discours est tout le contraire de celui des autres filles, limite on dirait que ça me fait chier de venir faire la tournée avec elle. Alors que c’est tout l’inverse. J’ai le cœur à l’envers, l’estomac retourné. Je sens que je transpire quand je la vois, quand Roxane me parle. Parce que, quand on a raccroché, j’ai hurlé, j’ai couru dans toute la maison de mes parents, les bras en l’air ! Et le plus important, j’ai offert à mes voisins un concert privé de la nouvelle drummeuse de Roxane, sauf que je n’ai pas du tout la voix de Roxane. C’était donc une version approximative de
« Obsession » que je leur ai livrés. Quand j’y repense, ils ont dû me haïr. Mais personne n’est venu se plaindre à mes parents.
—   C’est cool.
Je pense qu’elle aurait préféré que l’on sente mon enthousiasme de vivre cette aventure avec elle. Ça se sent dans sa voix. Cependant, je ne peux pas lui dire que j’ai couru partout, que j’ai hurlé, que je me suis défoncée la voix sur sa chanson. Ce serait déplacé. Surtout que les autres filles sont restées sobres, enfin, façon de parler car selon elles, elles sont allées célébrer l’annonce en allant boire des coups. Peut-être que plus tard, je pourrais faire l’aveu que j’étais complètement folle à cette annonce. Peut-être…
5
Mise en avant des Auto-édités / Aedes Magnificens de Felix Delmond
« Dernier message par Apogon le jeu. 03/06/2021 à 17:46 »
Aedes Magnificens de Felix Delmond


1
A l’aube des derniers jours

L’ultime round de négociation s’annonçait décisif et tout continuait de se présenter sous les meilleurs auspices. Tout du moins, du point de vue d’Ange Jouno. Il observait le secrétaire général des Nations Unies qui enchainait les déplacements et les déclarations percutantes afin d’exhorter la communauté internationale à un sursaut salutaire. « Il nous échoyait de préserver la planète que nous léguerions aux générations futures », disait-il en substance. Face aux caméras du monde, le dignitaire s’échinait à afficher sa constante détermination, sa confiance en l’avenir et son optimisme, mais Ange Jouno savait que ce n’était que balivernes. Une façade de circonstance, du trompe l’œil. Depuis plusieurs mois, le patron de l’ONU parlait dans le vide, même s’il voulait croire que la « responsabilité qui animait les leaders mondiaux », les amènerait à « assumer leurs responsabilités face aux peuples du monde », le cœur n’y était plus. Ce pathétique bouffon, emmanché dans son costard-cravate, s’efforçait vainement à montrer au monde qu’il possédait encore un quelconque pouvoir. Mais intérieurement, il avait conscience que la partie lui échappait. Seulement, il refusait encore de s’avouer vaincu. Le baroud d’honneur d’un magnifique looser s’étalait sur les télés du monde entier.
Confortablement lové dans un fauteuil façonné dans les cuirs les plus riches et les bois les plus rares, Ange Jouno savourait ce moment. Il coupa le son et s’attacha à observer les signes de communication non verbale. Ce que lui renvoyait l’écran ultra-mince, couvrant presque toute la superficie du mur, fit naitre un sourire sardonique sur ses lèvres charnues. Tout dans les attitudes du chef de l’Organisation des Nations Unies sonnait faux. Il y discerna les derniers soubresauts d’un mastodonte à l’agonie dont les ultimes efforts seraient sans conséquence. Le destin de monde était déjà scellé, et rien ne viendrait y remédier.


Pourtant il s’en fallut de peu. Une obscure gamine, sortie de nulle part, avait bien failli tout compromettre. Du haut de ses seize ans, semblable à une Jeanne d'Arc moderne, elle avait su susciter l’espoir en ralliant la jeunesse à sa cause. Partout dans le monde, répondant à son appel, les écoliers séchaient régulièrement les cours pour se lancer dans des marches pour le climat, reprochant aux adultes de ne rien faire pour préserver leur avenir. D’abord regardée avec une certaine condescendance, l’amplification du mouvement fut rapidement considérée comme dangereusement subversive. Finalement, on commença à s’inquiéter de l’écho qu’elle obtenait partout sur la planète. Sa popularité devint si grande, qu’elle fut invitée à s’exprimer à la tribune de l’ONU. Et là, se produisit l’instant sublime, hors du temps, celui où tout bascule.
Elle fit une déclaration d’une rare intensité, emprunte d’une émotion à fleur de peau. Les larmes au bord des yeux, elle cria son désarroi à la face des dirigeants du monde. Elle leur reprocha leur inaction et leur trahison.  Le discours, étrangement mature de cette gamine, dérangea jusqu’aux plus hautes sphères. Ils applaudirent, mais ne lui pardonnèrent pas l’affront. Un torrent de haine déferla sur les réseaux sociaux. Tout était autorisé pour salir la gamine et faire oublier son message. Les éditorialistes et les politologues de tout poil et de tout bord montèrent au créneau, reprochant sa vision anxiogène de l’avenir. Elle désespérait la jeunesse au lieu de l’enchanter. Elle devait retourner à l’école et vivre la vie insouciante qui seyait mieux à son âge. Elle devait apprendre à obéir aux adultes plutôt que de leur donner des leçons.  Elle se débâtit quelque temps dans ce torrent de boue, mais perdit vite pied. Ses adversaires exultèrent alors, assurant avoir démasqué une fausse écologiste, une mystificatrice à la solde d’obscures lobbies. La messe était dite et le soufflet retomba. Les chiens de garde avaient remporté la partie et si la pauvre fille s’était dans un élan de désespoir immolée par le feu, tel le moine bouddhisme Mahāyāna, les plus enragés lui auraient sans doute reproché son bilan carbone lamentable. Le retour de flamme fut dévastateur pour l’ONU. Elle qui avait eu l’audace de porter la gamine aux nues, était à la peine sur la question climatique. Le mistigri avait changé de camp.
Satisfait de la tournure des évènements, Ange Jouno, lustrait machinalement d’une main distraite l’accoudoirs en acajou. Il aimait la sensualité du contact du bois précieux. Le pommeau, finement ciselé, figurait un dragon enserrant dans ses puissantes serres un globe terrestre, le portant vers de solides mâchoires, ouvertes dans un nuage sulfureux. Le monstre fabuleux semblait vouloir engloutir le monde tout entier dans un tourbillon de vapeurs infernales. Jouno ferma lentement les yeux, rejeta lentement la tête en arrière. Il se représenta mentalement, pour la énième fois, l’agencement de l’ensemble des rouages de son grand projet. Jusque-là tout se mettait en place à la perfection. Tout s’ajustait au millimètre, comme les engrenages de la plus parfaite des horlogeries. Doucement, insidieusement, son plan se déployait comme une maladie qui, rongeant le corps patiemment de l’intérieur a déjà corrompu la plupart des organes avant même de se déclarer. Il savourait cette délicieuse sensation de la prédation. Le moment admirable où, comme le superbe dragon tout en nuances de rouges finement incrusté de son accoudoir, ayant patiemment et discrètement enveloppé sa proie, elle se trouvait maintenant, sans même le savoir, à la merci de sa gueule avide. Tel un spectre, l’exterminateur implacable avançait, dissimulé parmi les brumes de l’illusion. Bientôt, dans un assaut furtif, il frapperait ôtant la vie à sa victime sans qu’elle ne fût jamais consciente de l’imminence d’un quelconque danger. Jouno laissa s’épanouir en lui cette perception de toute puissance. Elle se diffusa au travers de son corps, comme les remous d’un frisson sensuel. Des picotements de plaisir remontaient le long de sa colonne vertébrale. Avec délice, il s’attacha à prolonger ce moment, avant de revenir à la réalité et d’ouvrir les yeux.
Il se redressa subitement sur son siège et s’empara du boitier de commande. Il sélectionna, entre plusieurs caméras disponibles, celle qui donnait dans la grande salle du conseil. Sur l’écran mural, les images de la chaine d’information en continue firent place à un plan large capté par le mochard dissimulé dans le plafonnier. Au premier plan, trônait une impressionnante table de réunion ovale en plein bois, pouvant accueillir plus d’une cinquantaine de personnes. En faisant pivoter l’optique, il constata que son rendez-vous était arrivé à l’heure, et qu’il avait été introduit, conformément à ses instructions. L’individu déambulait nonchalamment et donnant l’impression d’apprécier le décorum surchargé et pompeux.
Il attendrait bien encore quelques minutes, pensa Jouno. Il coupa la retransmission et s’accorda le temps de repasser en revue le « CV » de son interlocuteur avant d’engager la conversation. Il s’empara de la tablette posée sur le sous-main en cuir finement décoré. Du bout du doigt, il fit défiler d’innombrables fiches classées par ordre alphabétique. En quelques secondes et clics tapotés du bout de l’index, il relut ce qu’il convenait de connaitre de son interlocuteur. En son for intérieur, il louait la puissance des nouvelles technologies. Ce qui tenait aujourd’hui au creux de sa main, il y a quelques années seulement, aurait rempli toute une salle d’archives. Indéniablement, le virtuel avait ses avantages. 
Avec dextérité, il fit défiler l’écran et s’arrêta sur une photo au format portrait. Elle avait été prise quelques mois plus tôt par les caméras de surveillance lors de la première visite de Charles de Saint-Léger. D’ordinaire, il était aisé de trouver rapidement des informations sur n’importe qui. Il suffisait de quelques secondes pour « googleiser » un nom et ainsi obtenir bon nombre de détails aussi bien professionnels que personnels, y compris des photos parfois même compromettantes. Mais cette fois, l’internet était resté pratiquement muet. Si Google avait bien identifié des pseudos homonymes, il ne trouva rien de consistant sur M. Charles de Saint-Léger. L’individu semblait être particulièrement prudent ou discret. Presque autant que lui-même, pensa Jouno, avec une pointe de satisfaction. Néanmoins il y avait d’autres façons de se renseigner, vieilles comme le monde, moins rapides, plus coûteuses aussi, mais qui avaient porté leurs fruits. Jouno reporta son attention sur l’écran mural et se concentra sur l’homme qui attendait dans la salle du conseil pour le détailler de pied en cap.
De son côté, dès son entrée dans l’immense salle, Charles de Saint-Léger avait instinctivement pressenti qu’on l’observé. Sa petite alarme intérieure avait retenti. Elle fut confirmée par la perception d’un ronronnement discret mais caractéristique du moteur miniaturisé qui animait les mouvements d’une caméra. Cela ne l’alarma pas outre mesure. Il était habitué à ce genre d’ingérence, ce n’était somme toute qu’une sorte de rituel de passage obligé. Chaque fois que de riches mécènes le conviaient dans leurs bureaux, il y avait immanquablement une phase d’observation qui précédait à la confrontation. Au fil du temps, il s’y était accoutumé, et maintenant, cela l’amusait plus que ça ne l’agaçait. Parfois en rajoutait juste pour le plaisir, bien persuadé qu’il restait en toute circonstance, maître de la situation. Mais pas aujourd’hui, il n’était pas d’humeur.
L’optique focalisa sur sa personne. D’une stature roide, trahissant une ascendance aristocratique de haute lignée, Charles de Saint-Léger portait comme toujours un costume à la dernière mode, taillé sur mesures. Strict, sobre, mais d’un grand standing qui ne laissait aucun doute sur sa qualité de gentleman. Grand, les épaules carrées, les cheveux légèrement grisonnants et impeccablement peignés comme s’il sortait directement d’un salon de coiffure, il avait un visage gracieux et les traits fins, presque féminins. Pourtant rien dans sa physionomie ne retenait particulièrement l’attention. Cela lui conférait l’étrange et précieuse capacité de pouvoir passer facilement inaperçu en société.
Personnage omniprésent, il grenouillait dans les hautes sphères diplomatiques, son nom n’apparaissait pourtant sur aucun organigramme d’aucune institution. Toutefois, il avait ses entrées aussi bien dans les ministères que dans les salons feutrés des cabinets des différentes agences de l’ONU. Certains prétendaient même qu’il avait la totale confiance du secrétaire général et qu’il était le parrain de sa dernière nièce. Une chose était certaine, pour conclure des affaires en partenariat avec une des agences de l’ONU, il valait mieux avoir Saint-Léger avec soi ou au moins fallait-il s’assurer de sa neutralité.
Pour l’instant, celui que toute la sphère diplomatique avait l’habitude d’appeler Monsieur le Conseiller ne semblait nullement contrarié de devoir patienter et d’attendre le bon vouloir de son hôte.
En réalité, Saint-Léger affichait sciemment un air de nonchalance savamment étudié. En déambulant lentement, il donnait l’impression d’apprécier en amateur, l’aménagement de la salle du conseil. Les riches tentures, au style faussement renaissance, qui habillaient les murs n’étaient évidemment que de pâles reproductions, mais de bonne facture. Elles avaient certainement été commandées et acquises à grand frais, tout comme les deux lustres Murano polychromes monumentaux en pur verre vénitien. Ils pendaient, ostensiblement surchargés de couleurs, sous un haut faux plafond à caissons également décoré de fresques aux teintes saturées. Elles représentaient des scènes mythologiques empruntées aussi bien à la Grèce antique, qu’au bouddhisme ou au Mahâbhârata et Râmâyana hindous. Cette farandole hétéroclite donnait l’impression d’une recherche esthétique pour le moins étonnante. Une sorte d’approche universelle qui laissait une étrange sensation.
En son for intérieur, Saint-Léger trouvait tout ce déballage de « magnificence » d’un parfait mauvais goût. Du pur kitch dont la seule justification se trouvait dans la volonté d’exhibition ostentatoire de fastes. La grande table en bois précieux, d’une fabrication moderne et équipée des derniers moyens de communication complétait cet étrange décor. Depuis cette salle, des réunions pouvaient sans doute se tenir en visioconférence avec des interlocuteurs se situant n’importe où sur la planète.
Au fond, au-dessus d’un bar en ébène, surmonté de carafes en cristal et de bouteilles de spiritueux hors d’âge, une tapisserie s’escamota vers le plafond dans un froissement feutré. Elle laissa apparaitre un écran sur lequel se détacha la silhouette d’un l’homme en contre-jour. Seules deux mains reposant sur des têtes de dragons s’exhibaient distinctement.
— Bonjour Monsieur le Conseiller, veuillez excuser mon retard.
Sans attendre de réponse, Jouno poursuivi.
— Comme vous l’imaginez, mon temps est autant compté qu’il est précieux et je suis persuadé qu’il en va de même pour vous. J’en viendrais donc directement à l’essentiel. Les intérêts que je représente tiennent à vous assurer de leur pleine et entière satisfaction.
L’entrée en matière, peu protocolaire, heurta quelque peu Saint-Léger releva, qui toutefois n’en laissa rien paraître. Il remarqua également que son temps devait avoir une moindre valeur puisque son hôte s’était permis de le faire patienter.
— Monsieur Jouno, la satisfaction est réciproque, articulât-il finalement sur un ton froid. Vous avez sans doute reçu le dernier rapport de l’Agence. Votre projet y est brillamment mis en valeur, vous en conviendrez. Il est présenté comme l’une des principales contributions relevant d’un partenariat entre des organisations publiques et privées pour l’amélioration des conditions sanitaires dans les pays en développement. L’Organisation Mondiale de la Santé le qualifie même d’initiative exemplaire.
Depuis trois ans, la "Fondation Mondiale pour la Santé Maternelle" (FMSM) en étroite collaboration avec l’antenne locale de l’Organisation Mondiale de la Santé et le ministère béninois de la santé faisait indéniablement progresser la prise en charge des femmes tout au long de leur grossesse. La gratuité et la qualité des soins dispensés avaient nettement fait régresser l’occurrence des pathologies et drastiquement chuter la mortalité des femmes en couche. L’Hôpital Renaissance, flambant neuf et doté des équipements les plus modernes, accueillait annuellement plusieurs milliers de patientes. Depuis six mois, une équipe médicale locale, prenait progressivement la place des personnels soignants de la FMSM. L’hôpital serait bientôt entièrement autonome et seul le département de recherche sur les maladies tropicales resterait sous l’entier contrôle de la FMSM. Cette initiative novatrice, entièrement financée par la Fondation, s’affichait comme une réussite représentative des efforts de la communauté médicale internationale, ce que louait dernier rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé.
— En effet, j’ai reçu un exemplaire voici quelques semaines. Et j’ai bien noté que vous avez eu la délicatesse de me faire parvenir une copie avec un paraphe du secrétaire général. Croyez bien que j’en ai été très touché.
Saint-Léger ne répondit pas. Il acquiesça simplement, signifiant ainsi que c’était la moindre des choses.
— Nous faisons de grandes choses poursuivit Jouno. C’est l’essentiel. Notre collaboration est un exemple inspirant. J’espère bien que les résultats prometteurs que nous obtenons ne sont qu’un début.
Saint-Léger détacha son regard d’une tapisserie représentant, avec force couleurs, une scène qui se voulait bucolique, mais qu’il jugeait grotesque. Dans un basculement de buste il se posta face à l’écran feignant d’ignorer où se trouvait la caméra espionne. Il asséna alors d’un ton détaché.
— Je m’en voudrais de doucher votre optimisme, mais votre réussite, est … comment dire ? Pas du goût de tous à l’Agence. Trop rapide et trop flamboyante, vous dérangez mon cher Jouno. Certains, dont je terrais les noms prédisent déjà que ce pourrait plutôt être l’annonce d’une fin imminente.
Si Jouon, rencogné dans la pénombre, encaissa difficilement l’estocade, il fut impossible à Saint-Léger de le discerner. En revanche, au bout de quelques secondes, l’écran laissa entrevoir l’ombre d’un sourire affable qui aurait pu être pris pour une manifestation de bonhomie.
— Monsieur le Conseiller, je suis certain que vous ne prêtez pas l’oreille aux bruits de couloir, fussent-ils feutrés. Je considère au contraire que notre grand projet est un aboutissement. D’ici deux à trois ans au maximum, l’équipe médicale aussi bien que la partie administrative de l’hôpital seront entièrement béninoises. Lao-Tseu n’aurait-il pas dit « Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours » ? Eh bien nous ne faisons ni plus ni moins que de mettre en pratique cette sagesse ancestrale. Qui pourrait décemment s’y opposer ?
— Certes, nous le savons. Mais comment dire… les luttes de pouvoir internes, alors que le mandat du secrétaire général doit prochainement être renouvelé, brouillent la situation. Il se dit que, sous couvert d’un transfert de compétences, vous organisez en réalité votre désengagement. Il serait même question d’enrichissement personnel…
— C’est de la pure diffamation, éructa Jouno, cette fois hors de lui. Qui oserait croire une telle l’infamie ? Après avoir reçu les honneurs et la reconnaissance de l’ONU, nous laisserions l’hôpital à son sort l’abandonnant à une inévitable décrépitude. C’est une pure absurdité !
— Croyez bien que, si je prends ici la liberté de vous en parler, c’est pour vous assurer de notre soutien. Le secrétaire général est conscient de la rigueur qui vous caractérise et de la valeur de vos engagements. Nous avons le plus grand respect pour vos actions philanthropiques. Néanmoins nous faisons face à des temps troublés où tous les coups sont permis. Il vous faudra sans doute faire le dos rond et avoir les épaules larges. Tout rentrera en ordre lorsque le secrétaire général sera reconduit, ce dont je ne doute guère. Mais d’ici là il vous faudra être prudent.
— Monsieur Saint-Léger, commença Jouno en articulant exagérément chaque syllabe. Je ne vous surprendrais pas en vous disant que la dérobade n’est pas inscrite dans mes gènes. Cet l’hôpital revêt pour nous une importance capitale. Et nous assumerons notre engagement jusqu’au bout. N’en déplaise aux grincheux, je compte même passer à la vitesse supérieure. Ainsi, comme nous l’avions programmé, des médecins locaux vont venir en formation ici pour y acquérir la meilleure expérience qui soit, tandis que d’autres, triés sur le volet, partiront au Bénin pour une année de travail en coopération. Tout cela grâce à des bourses de ma Fondation. Dans un premier temps, nous gardons évidemment l’entière maîtrise du département de recherche sur les maladies tropicales, je n’envisage pas encore de transfert à ce niveau-là.
— Vous savez que l’Agence ne vous suivra pas financièrement, affirma Saint-Léger, plus qu’il ne posa la question. Tous nos budgets sont gelés et les repenses reportées sine die.  Vous savez comme moi que nombre de pays ont tendance, ces derniers temps, à surseoir à leurs engagements en matière d’aide au développement. Évidemment, ils n’ont pas le front de remettre en cause leur participation. Ce serait diplomatiquement discourtois et difficile à assumer politiquement… Mais ils préfèrent jouer la montre et retardent autant que possible leurs échéances de payements.
— Je n’ai aucune inquiétude et je vais vous faire une confidence. Si la Fondation était notée par ces agences qui se permettent de juger de la tenue des finances des pays, je ne doute pas une seule seconde qu’elle aurait un triple A.
Saint-Léger esquissa un sourire tout diplomatique invitant son interlocuteur à poursuivre.
— Voyez-vous, nos membres sont des donateurs richissimes. Certains même réalisent pour la plupart de leurs bénéfices faramineux en commercialisant des traitements pour soulager les maladies des pays riches. Entre nous, c’est incroyable la profitabilité que représentent l’obésité, le diabète et les maladies coronariennes. C’est une sorte de rente de situation qui rend ces pathologies d’autant plus lucratives que nous sommes « contraints » de les traiter sans jamais avoir à les guérir. Une véritable poule aux œufs d’or. Alors que ce soit par empathie ou tout simplement pour soulager un peu leur conscience, tant soit peu qu’ils en aient une, qu’importent leurs motivations. Les intérêts que je représente souhaitent continuer à injecter suffisamment d’argent dans la Fondation pour lui assurer toute l’autonomie nécessaire.
— De la solidarité nord-sud en quelque sorte, fit remarquer sarcastiquement Saint Léger. Les malades des pays riches peuvent aisément payer leurs traitements. Ainsi les profits grassement générés par ceux-ci, si je puis me permettre, participent indirectement à sponsoriser l’accès aux soins des populations des pays défavorisés.
Sur l’écran mural, l’ombre du sourire de son interlocuteur se fit carnassier.
— Monsieur le Conseiller, je constate que l’ironie de la situation ne vous a pas échappé. Mais lorsqu’il faut faire preuve de réalisme économique, la morale n’est plus de mise. Toutefois, quoi que l’on puisse penser de cette stratégie, l’essentiel est qu’elle permette de soutenir efficacement la vocation de notre Fondation. En conclusion, vous pouvez être rassuré, tant qu’il y aura suffisamment d’obèses diabétiques… les fonds ne manqueront pas. Et, nous ne prévoyons aucune crise dans ce domaine.
Saint-léger se demanda à quel degré de cynisme il fallait prendre cette dernière remarque. Après un silence, durant lequel Jouno savoura toute l’amoralité assumée de leur dernier échange, il reprit d’une voix enjouée.
— Ceci-étant dit. C’est d’une toute autre affaire dont je souhaitais vous entretenir aujourd’hui. Les intérêts que je représente. Hum… Vous voudrez bien excuserez l’usage excessif de ce vocable qui revient sur mes lèvres comme un leitmotiv. Mais vous comprenez bien, que les investisseurs, dans ces périodes incertaines, préfèrent en général rester discrets.
Sans laisser le temps à son interlocuteur de réagir, il poursuivi.
— Comme je disais-donc, nous envisageons de mettre sur pied une nouvelle opération. C’est un projet innovant et démesuré. Il sera à vocation humanitaire, il va de soi. Son objectif premier est évidemment l’amélioration des conditions de vie des populations les plus vulnérables. Mais cette fois, dans un tout autre domaine. Je pense, en toute humilité, que vous allez l’apprécier…


2
La chance du débutant

Terminal 2, un ballet incessant de taxis déversait des passagers devant les portes d’accès au hall des départs. Au loin, des enceintes, haut perchées, répandaient une voix féminine aux tonalités suraigües. L’écho amplifiait le son qui réverbérait douloureusement le long de la mégastructure métallique des interminables couloirs annonçant l’ouverture de l’embarquement des passagers à destination de Kuala Lumpur. A proximité de la porte d’embarquement K39, Constant patientait, installé sur un siège, lui aussi, métallique à l’assise terriblement inconfortable. Il jeta un bref coup d’œil à l’affichage digital qui égrainait inlassablement les minutes. Il lui restait encore une petite heure à tirer. Son vol pour Johannesburg, avec escale, à Madrid ne décollerait qu’à 10h 50. Stressé à l’idée du départ, il avait peu dormi et s’était présenté très à l’avance pour enregistrer ses bagages. En tenant ses billets en main, il réalisait tout juste qu’il se trouvait en partance pour ce qui serait la plus grande aventure de sa vie. Pour un baptême de l’air quel début ! Il n’aurait pu rêver meilleur tremplin pour son premier véritable pas dans la vie professionnelle ! Et quel pas ! En seulement quelques mois, il passait du statut d’obscur blogueur à celui de journaliste officiellement accrédité par l’ONU.
Depuis la fin de ses études, Constant vivotait gentiment. Il enchaînait les petits boulots alimentaires, courses et jardinage pour des personnes âgées de son quartier, employé de mise en rayon dans un supermarché voisin… Il travaillait aussi occasionnellement le week-end pour une enseigne de jardinerie située à deux pâtés de maisons.  Parallèlement, il arpentait régulièrement les salles de rédaction de la presse locale, où à force d’acharnement, il réussissait parfois à placer quelques piges. Il espérait sortir l’article qui ferait mouche et lui ouvrirait les portes. Il parvint bien une fois à décrocher un contrat court, mais à son grand désespoir, on lui refila la couverture de sujets sans intérêt. Sans être découragé, il sentait bien que dégoter un vrai premier job en période de récession ne serait pas facile.
Afin de ne pas perdre le contact avec le journalisme et tenter de se faire un nom - faute de se faire un « CV » - il avait créé son blog. C’était dans l’air du temps et il espérait ainsi, à terme, se faire connaître. Faute d’être rémunérateur, cela lui vaudrait au moins une première expérience dans son domaine professionnel. Autre avantage, non négligeable au fond, il était son propre rédacteur en chef, il se trouvait donc libre d’écrire sur les sujets qui l’intéressaient. Fini les chiens écrasés, les rencontres sportives de quartier et les lotos de la maison de retraite. Place au vrai journalisme, avec de l’investigation, de la rédaction pointue et rigoureuse sur des enjeux de société et des dossiers de fond suivis sur plusieurs mois.
Contre toute attente, son avenir bascula le jour où il décida d’écrire un article fouillé sur la diversité culturelle. Ce jour-là, il ne l’oublierait jamais, la chance lui donnait rendez-vous d’une façon incroyable. Constant prévoyait de titrer son billet de blog « La mondialisation conduit-elle à une uniformisation culturelle ? ». Il se documentait sur les notions d’homogénéisation culturelle et en corollaire, sur les conséquences de la perte de diversité culturelle. Il espérait trouver une approche novatrice et accrocheuse. Il pensait à l’urgence qui se faisait jour en termes de perte de la diversité biologique provoquée par nos sociétés. Pouvait-on rapprocher ces deux phénomènes d’extinction massive par une sorte d’analogie ? Il identifiait ainsi, le fond de la problématique qu’il voulait d’aborder dans son papier.
La disparition de la biodiversité se manifestait déjà par une impressionnante éradication des espèces animales et végétales de notre planète. Elle atteignait, dans l’indifférence générale, des proportions inquiétantes, comparables voire supérieures aux grandes phases d’extinctions massives que la Terre avait déjà connues durant ses quelques 4,5 milliards d’années d’existence. Cette catastrophe annoncée, il fallait en convenir, ne semblait nullement inquiéter le citoyen lambda, pour qui la perte momentanée de sa connexion wifi ou l’absence de réseau pour son Smartphone était bien plus préoccupante… Le miroir aux alouettes du monde du paraître…
La question sous-jacente, à laquelle Constant voulait apporter une réponse, était griffonnée sur le sous-main à côté du clavier de son ordinateur. La perte de la diversité culturelle ne risquait-elle pas – selon le même principe que la perte de la biodiversité– de se traduire par une paupérisation culturelle généralisée qui plongerait l’humanité dans une période d’obscurantisme et de marasme digne d’un nouveau Moyen-âge ?
Au cours de ses recherches sur internet il se concentra sur le continent africain. Le nombre de langues parlées y était considérable. Il variait selon les différentes sources qu’il consultait de plus de 1 000 à 2 500. Parallèlement, certains sites faisaient de l’Afrique le berceau de plus de 3000 ethnies, notamment caractérisées par l’usage de langues ou de dialectes mais surtout détentrices de cultures endémiques. Le plus souvent, ces groupes minoritaires étaient opprimés par des gouvernements centralisateurs voulant imposer un semblant d’unité nationale sur leur territoire. Les conséquences de ces politiques de négation des diversités et des différences culturelles s’avéraient en général désastreuses pour les populations autochtones. Elles menaient même parfois à des tensions voire à des actes d’épurations ethniques.
Alors qu’il était pris par son sujet, Constant tomba, presque par hasard, sur le site web de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Fortement implantée en Afrique, elle semblait faire de la défense de la diversité culturelle un des axes forts de sa stratégie.  Le site regorgeait de rapports et de synthèses émanant d’organisations non gouvernementales de tous pays.  Une masse d’informations captivantes. Constant commença à compulser cette montagne de documents qui s’offrait à lui.
C’est alors que, parmi les actualités du site, son attention fut attirée par un concours qui venait d’être lancé. Le prix du « Jeune reporter Francophone ». En lisant le dossier de presse de lancement de l’opération, il s’imagina un instant dans la peau d’un Tintin moderne partant pour d’incroyables aventures. Physiquement, il en avait la carrure et aussi une apparence juvénile qui le faisait paraître quatre à cinq ans plus jeune que son âge. Les candidats devaient justifier d’une formation en journalisme et avoir moins de vingt-cinq ans. Pour participer, il suffisait de proposer un article original correspondant aux priorités de la Francophonie et fournir quelques références antérieures afin de démontrer l’implication des postulants en matière sociale, environnementale ou économique. 
Tout en voyant un signe du destin, sans toutefois vouloir trop y croire, il finalisa, avec énergie, son article en cours, estimant qu’il correspondait raisonnablement aux critères de sélection. Puis, il remplit le formulaire de participation et joignit une copie scannée de ses diplômes. Il ne manqua pas également de mentionner l’adresse de son blog sur lequel figurait l’ensemble de ses publications récentes. 
Depuis, Constant avait repris sa routine quotidienne, au point d’en oublier presque complètement ce concours. Lorsque trois mois plus tard, il avait reçu un courriel à l’entête de la Francophonie, il avait bien manqué le jeter à la corbeille tant il était persuadé que c’était encore un spam. Il fut stoppé dans son geste juste avant de faire clic alors que son regard se portait sur les derniers mots du sujet du message. Ils lui annonçaient qu’il avait gagné. Avant d’oser ouvrir le mail, il dû relire plusieurs fois ces quelques mots « Gagnant du prix du Jeune Reporter Francophone », comme si l’information avait du mal à s’imprimer dans son esprit. La semaine suivante, il recevait un courrier postal officiel tamponné du logo de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Le doute n’était plus permis. Il ne lui restait plus qu’à acheter une valise et se lancer enfin dans l’aventure de sa vie.
Il faisait partie des 25 lauréats répartis sur les cinq continents. La Francophonie proposait à chacun une expérience unique dans une carrière. Ils allaient assister à la prochaine « COP », la Conférence Environnementale Mondiale convoquée par l’Organisation de Nations Unies et ils en assureraient la couverture journalistique. L’ensemble de leurs frais seraient couverts et ils bénéficieraient d’un accès « presse » pour pouvoir se déplacer librement entre les différents sites de la conférence. Ce précieux sésame leur permettrait d’avoir les mêmes privilèges que les grands reporters et envoyés spéciaux des médias mondiaux qui ne manqueraient pas de couvrir l’événement. Pour leurs premiers pas, ils entraient directement dans la cour des grands. Constant se voyait déjà en salle de presse jouant des coudes avec les plus grandes stars mondiales du petit écran. En outre, ses articles apparaîtraient, directement postés depuis le lieu de la conférence, sur le site officiel de l’Organisation Internationale de la Francophonie, de quoi toucher plusieurs milliers de lecteurs par jour. Afin de s’assurer du bon déroulement de la mission, Constant serait en lien permanent avec les services de l’information et de la communication de la Francophonie qui mettrait à sa disposition une antenne temporaire locale à proximité du lieu de la conférence.
La voix dans le haut-parleur, se fit de nouveau entendre, annonçant le vol à destination de Madrid. Étaient invitées à se présenter prioritairement les familles voyageant avec des enfants en bas âge.
Sortant de ses pensées, Constant contempla ébahi les gens s’entasser contre la porte d’embarquement. Il patienta calmement et se leva finalement lorsque la presse des passagers se fit moins dense. Il alla tranquillement prendre place au bout de la file d’attente qui s’était spontanément constituée plus de trois quarts d’heure à l’avance sans respect de la consigne annoncée. Un phénomène qui lui parut « inexplicable », pour lui qui prenait l’avion pour la première fois. Sa carte d’embarquement comme celle de tout passager portait un numéro de place attribuée et Constant ne parvenait pas à comprendre les raisons de cette bousculade aux abords du comptoir. A croire que tous ces « bipèdes » surexcités étaient pris d’une sorte de « peur panique » collective à l’idée de ne pas pouvoir embarquer et de rater leur avion… Pathétique, pensa Constant.


3
Voir ou ne pas voir telle est la question

Devant son ordinateur, Serge Moscovitch n’en menait pas large, les derniers résultats qui s’affichaient devant ces yeux dissipaient toute ambiguïté. Ce qui devait être une survenue fortuite de quelques cas sporadiques. Tant qu’il s’agissait d’artéfacts situés dans la marge d’erreur et donc non significatifs, il restait légitime de jouer l’ignorance. Mais là, Serge devait se rendre à l’évidence, les complications se multipliaient et il n’était plus question d’incertitude. Au fil des jours, ils apparaissaient toujours plus nombreux, confirmant ses craintes. Les tableaux et graphs emplissant l’écran, comme dans un cauchemar, montraient une forte augmentation du nombre de fausses couches spontanées. Les tracés explosaient les plafonds et la tendance dépassait largement ce qui pouvait être considéré comme négligeable. Il se devait de toute urgence en référer à son chef de service.
A l’approche de cette entrevue, il compulsa nerveusement une fois de plus ses notes. Il fouillait le moindre détail à la recherche d’une erreur de sa part qui montrerait un biais dans les courbes et expliquerait le changement subit d’inclinaison. En vain, tout semblait désespérément correct.
La porte s’ouvrit brusquement dans son dos, ce qui fit sursauter Serge. A la place du chef de service attendu, ce fut le directeur général qui fit son entrée dans le laboratoire.
— Bonjour Serge, lança le Professeur Langlois, l’appelant pour la première fois par son prénom.
Surpris de se retrouver devant le « grand patron » le jeune homme se leva d’un bon, tendant une main peu assurée.  L’air sévère, Langlois ne fit même pas mine de vouloir le saluer. Déstabilisé par le regard dédaigneux de son interlocuteur, Serge ne sut que faire de sa main suspendue dans le vide. Le visage rouge cramoisi par la gêne, il la fourra donc promptement dans la poche de sa blouse et se rassit devant son écran avec une célérité qui le surprit lui-même.
— Bonjour Professeur, j’aurais sans doute dû vous prévenir plus tôt mais…
Le Professeur Langlois lui coupa sèchement la parole, sans aucun ménagement.
— Vos résultats sont-ils confirmés ? Vous avez écarté toute possibilité d’erreur ? attaqua-t-il directement.
Mal à l’aise, Serge chercha à temporiser.
— En fait, pas encore, mentit-il gauchement. Je recherche encore une explication logique, comme des dossiers qui n’auraient pas été correctement saisis… par exemple… ou même oubliés. Mais il semble quand même que les dernières tendances sont inquiétantes... Si elles sont justes, évidemment…
Alors qu’il tentait des explications qu’il sentait de plus en plus embrouillées, Serge s’écarta légèrement et fit pivoter son écran vers le Professeur Langlois. A la vue des courbes de couleur vive, il observa le visage de son supérieur se rembrunir sensiblement.
Langlois assurait une double fonction dans l’hôpital. Chef du département des maladies tropicales, il était surtout aussi le directeur général de l’établissement. Sa réputation en faisait un homme d’une extrême rigueur et d’une sévérité non moins roide. Pour rien au monde, Serge ne se sentait prêt à l’affronter sur quelque terrain que ce soit. Il aurait plutôt voulu disparaître, être à des milliers de kilomètres.
— Qui est au courant ? demanda Langlois d’un ton aussi sec qu’un coup de trique.
Serge sentit son corps s’enfoncer dans son siège, écrasé par le poids du regard noir.
— J’ai prévenu mon chef de service en premier… parvint-il finalement à balbutier.
Enfin, je veux dire dès que j’ai eu des doutes … et à part vous maintenant, il est le seul informé. Je ne me serais pas permis évidemment de….
Sans ciller Langlois le coupa du ton cassant qu’il affectionnait avec les subalternes.
— Et vous avez des conclusions ? ou au moins un semblant de début d’explication à ce merdier !!
— A vrai dire non, rien, repris Serge en baissant la tête.
Il avala péniblement sa salive.
— Mais il est fort plausible que nous ayons à faire face à une sorte d’infection nosocomiale qui serait apparue subitement. Enfin, je veux dire, c’est que ça y fait penser …  Enfin, il me semble… Mais il faudrait approfondir… s’entendit-il dire presque malgré lui d’une voix tremblotante.
Langlois le coupa d’un geste impérieux.
— Je vous arrête tout de suite, jeune homme. Moi ! J’ai l’explication et vous allez l’intégrer dans votre petite cervelle ! assénât le supérieur.
Serge en eut les bras qui lui tombèrent et resta bouche bée. Le Directeur poursuivit d’un ton sans réplique.
— Cette année, la saison des pluies est accompagnée de très fortes chaleurs. Cette situation, très inhabituelle, associée à l’extrême pauvreté de la population que nous recevons ici est sans doute la seule et unique cause de ces courbes. Ce n’est vraisemblablement qu’un phénomène saisonnier et tout reviendra à la normale à la fin de la vague de chaleur. Rien à voir, en tout cas, avec une prétendue infection nosocomiale! Me suis-je bien fait comprendre ? Jeune homme…
Sans vouloir absolument braver son supérieur, Serge ne put retenir une remarque qui lui brûlait les lèvres et qui surtout contredisait le point de vue de Langlois.
— Oui, mais si on regarde bien, il y a une autre corrélation possible. Les troubles ne sont apparus chez les patientes qu’après qu’elles soient venues consulter. C’est-à-dire que la première fois que nous les avons venues elles étaient saines et en bonne santé. En fait elles n’ont présenté des complications qu’après être passées dans nos services…
Langlois se détourna de Serge et se focalisa sur l’ordinateur.
— Et c’est en regardant vous courbes là, éructa-t-il en agitant une main nerveuse devant l’écran, que vous sortez de pareilles inepties ?
Il tourna lentement un regard noir sur son subordonné.
— Ce ne sont certainement pas vos graphiques qui peuvent le dire. Vous tenez ça d’où hum ?…. Monsieur Moscovitch, articula lentement le directeur en se penchant ostensiblement vers la poitrine de serge pour lire le nom sur son badge…
Serge sentit une sueur d’angoisse lui couler le long des reins.
— Non, en effet, mais lorsque j’ai commencé à avoir des doutes, j’ai consulté les dossiers des patientes qui ont fait une fausse couche spontanée.
— Mais, vous savez que vous n’avez pas l’autorisation nécessaire pour consulter les archives. Vous avez enfreint le règlement et vous l’avez fait de votre propre chef, je parie. Vous n’en avez pas référé à votre supérieur, je me trompe ?
— Non, admit Serge, penaud.
— Et cela vous a appris quoi, votre petite enquête dans nos dossiers, hum ?
— Et bien, pratiquement, j’ai remarqué que toutes ces femmes avaient une grossesse normale et elles présentaient un état clinique tout à fait satisfaisant jusqu’à leur dernière visite et qu’ensuite... 
Langlois arqua des sourcils narquois et coupa la parole à Serge.
— Quelle découverte ! Bravo !… Sachez Monsieur … Moscovitch   qu’en général tout va bien jusqu’à ce que l’on tombe malade. Je ne vois rien d’étonnant à cela. Est-ce tout ce que vous avez découvert comme scoop ?
Serge sentit le cynisme de la remarque s’instiller jusque dans ses veines. De plus en plus mal à l’aise, il poursuivit néanmoins, tentant une justification.
— Oui, mais il y a un truc étrange. Elles présentaient toutes sensiblement les mêmes symptômes lors de leur hospitalisation en urgence. Ils sont en outre apparus dans les dix jours après leur dernière consultation et …
Langlois lui intima de se taire en levant la main.
— Et vous en déduisez une contamination nosocomiale ?
Le visage du directeur virait au rouge cramoisi. Il semblait sur le point d’exploser à la face de son interlocuteur.
— Non, Monsieur évidemment non, je n’irai pas jusque-là, mais, il me semble, qu’il y a un doute raisonnable, bredouilla Serge, liquéfié sur place.
— Quoi ! Un doute raisonnable ? !
Langlois venait littéralement de hurler, fou de rage.
— Laissez-moi vous expliquer espèce de petit con prétentieux. Et vous avez tout intérêt à enregistrer le message monsieur « Mosco… machin ». Je suis le patron de cet établissement depuis trois ans. Je me suis battu jour après jour pour faire progresser la prise en charge de milliers de femmes pour qu’elles mettent au monde des enfants en bonne santé sans y perdre elles-mêmes la vie une fois sur cinq. Alors ce n’est pas vous, un pitoyable petit interne de merde fraichement débarqué, qui allez avec vos deux pauvres graphiques remettre en cause mon travail et ruiner la réputation de mon établissement.
Devant la violence de la charge, Serge ne savait plus où se mettre. Il baissa la tête, les yeux au bord des larmes et la rage au cœur. Il aurait mille fois préféré ne rien trouver d’anormal dans les dossiers. Tentant de garder un semblant de contenance et de dignité, il parvint à balbutier :
— Mais Monsieur ces femmes ont tout de même perdu leur enfant…
— La belle affaire ! Elles sont en vie et se portent bien, s’exclama Langlois d’un ton sans réplique.
 Je vous parie que d’ici quelques mois elles reviendront consulter pour une nouvelle grossesse. Ainsi va la vie. Vous êtes en Afrique jeune homme. Il faudra vous y faire. Ici la vie et les gens sont rudes et il faudra aussi vous endurcir si vous voulez rester parmi nous. Et si ça ne vous convient pas vous pouvez toujours démissionner. Je ne vous retiens pas.
Sur ce, directeur tourna les talons et sortit du labo en claquant la porte laissant Serge en plein désarroi.
Alors que Langlois retournait, au pas de charge, à son bureau, il devait bien admettre une évidence. Ce petit merdeux était brillant, un peu trop même et indubitablement très consciencieux. Il l’avait d’ailleurs ressenti dès son arrivée. Maintenant, il était face à un problème en devenir, il fallait rectifier le tir et mettre en place un pare-feu pour prévenir toute complication…


4
Aux grands hommes les grands rêves

Après l’avoir fait voluptueusement rouler entre ses doigts, il porta le cigare à ses lèvres et en huma l’incomparable arôme. Le plus cher des « Cohiba », produit par la célèbre manufacture El Laguito à La Havane.  Il hésitait à l’allumer ne sachant s’il aurait le temps de le savourer avant de partir pour l’aéroport.
Comme Jouno, Saint-Léger était parti satisfait de leur entrevue. Il repartit avec l’assurance que la « Fondation Mondiale pour la Santé Maternelle » ne se désengagerait pas financièrement de l’Hôpital Renaissance qui continuerait à pouvoir s’offrir les meilleurs équipements et personnels médicaux existants en Afrique. Bien évidemment, cette promesse n’avait pas été formellement couchée sur le papier. Dans ces milieux, la plupart des accords se concluaient de façon informelle. Comme ici, lors d’une entrevue de « courtoisie » ou bien lors d’un repas d’affaire ou encore sur un parcours de golf, rien ne serait jamais écrit. Et les deux parties savaient pertinemment que la parole donnée serait respectée. C’est à ce prix que la confiance se construit et que les collaborations s’instaurent et perdurent. Un seul manquement et vous perdez instantanément tout crédit et les opportunités de business s’évaporent comme par magie.
Lorsqu’ils avaient abordé le projet de la création d’une nouvelle fondation, Saint-Léger avait paru, dans un premier temps, sceptique presque déconcerté. Mais au fur et à mesure de la discussion, Jouno sentit monter un certain intérêt et Saint-Léger finit par solliciter des compléments d’information s’avouant séduit par le concept. A la fin, observant l’ampleur pharaonique du projet, il salua le côté audacieux et prometteur, mais craignait un gouffre en termes d’investissements.
S’efforçant de se montrer rassurant, Jouno argumenta que les grands rêves menaient aux grandes réalisations. Ce n’était que parce que l’Homme avait rêvé de la lune qu’Armstrong y avait posé le pied. Si à l’époque, on avait fait une étude de faisabilité suivie d’une étude de risques, puis une évaluation des conséquences potentielles d’un accident, il était bien certain que l’application du sacro-saint principe de prévention aurait voulu que l’on renonce à la lune !
— Monsieur le Conseiller, quand l’œuvre est le mieux être, pour ne pas dire le bien être, de l’humanité, il convient de ne pas ménager ses efforts, avait ainsi conclu Jouno, se voulant persuasif. Notre projet vous semble peut-être extrêmement ambitieux, mais vous verrez qu’une fois réalisé il sera tout simplement grandiose. Au-delà même de ce que nous sommes capables d’imaginer aujourd’hui.
— Et quel nom portera cette nouvelle fondation ? s’enquit Saint-Léger, levant un sourcil interrogateur.
— « La Fondation pour la réhabilitation, la préservation et l'aménagement intégré des écosystèmes côtiers », mais comme c’est un peu long, nous l’avons appelée Fondation Gaïa 2.0. Elle a déjà, par ailleurs, une existence légale, ce qui vous montre à quel point nous sommes confiants.
— Vous sous-entendez que vous seriez prêt à passer à une phase opérationnelle ?
— Certainement, il nous manque seulement un lieu d’expérimentation pour pouvoir prouver de façon indéniable la faisabilité. Je vous assure que c’est bel et bien réalisable, même si sur le papier ça vous paraît invraisemblable. J’ai toutes les études en main.
— Et comment voyez-vous le lancement de cette grande œuvre ? S’enquit le conseiller.
— Nous souhaiterions nous inscrire dans le cadre d’une initiative volontaire privée visant l’adaptation au changement climatique. L’objectif est de maintenir les populations, qui sans notre aide, deviendraient immanquablement des réfugiés climatiques. De plus, nous assurerons la réhabilitation des écosystèmes et le développement des énergies renouvelables à destination de ces mêmes populations.
— Je vois, … vous avez travaillé la question. Et ainsi vous souhaiteriez le soutien de l’Organisation des Nations Unies, comme nous l’avons fait avec la Fondation Mondiale pour la Santé Maternelle, supposa à voix haute Saint-Léger.
Le visage de Jouno emplit soudain tout l’écran de la salle de réunion. Pour la première fois, depuis le début de l’entretien, Saint-Léger discerna les traits adipeux affichant l’expression d’une détermination sans faille. Les petits yeux brillants perçant la pénombre avaient aussi quelque chose de glaçant.
— Pour vous parler franchement, je ne vous cache pas qu’un soutien politique du Programme des Nations Unies pour l’Environnement ou du Programme des Nations Unies pour le Développement nous serait d’une grande aide pour assoir notre crédibilité et pour motiver nos bailleurs de fonds.
— Seulement, étant donnée l’ampleur du projet et les risques, aucune institution ne vous accordera sa confiance sur la seule présentation d’un dossier.
Le visage spectral recula, s’effaçant par degrés.
— C’est légitime, j’en conviens, admit Jouno. C’est pourquoi nous proposons de lancer une première expérimentation, disons de façon « philanthropique » mais significative. Nous la financerons entièrement. Si elle s’avère concluante, nous la présenterons alors comme une opération portée par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement et le Programme des Nations Unies pour le Développement. Ainsi, l’ONU en retirerait tous les lauriers, sans prendre aucun risque. De cette façon, j’aurais donc juste besoin de l’assurance de leur soutien, après coup et en cas de succès… Mais je ne peux me lancer que si nous en sommes bien d’accord.
— Et si votre opération essuyait un échec ?
— Nous en assumerions l’entière responsabilité évidemment et l’ONU ne serait en aucun cas impliquée, de près ou de loin, assura Jouno. Vous voyez, il n’y a aucun danger et il n’y aura que des avantages pour vous …
— Ainsi, vous prendriez tous les risques et si l’opération est une réussite, vous la portez au crédit des Nations Unies, résuma Saint-Léger suspicieux et cherchant la faille. Je ne vois pas où vous trouveriez votre intérêt.
— En effet, mais en contrepartie, nous souhaiterions organiser une inauguration solennelle durant laquelle nous remettrions symboliquement les clefs de l’installation conjointement aux Nations Unies et aux autorités locales. Notre bénéfice serait alors inestimable en termes de crédibilité.
Sachant que les riches ne font jamais rien sans une excellente raison et que celle-ci est très souvent de nature sonnante et trébuchante, Saint-Léger posa la question inévitable.
— Et quel en serait votre bénéfice, disons… plus concret, dans ce cas ?
— Énorme ! Croyez-moi. Je suis persuadé que dans un avenir proche, certains États se bousculeront pour acheter nos installations. Ce que nous mettrons en place gracieusement en investissant à perte dans ce qui sera un prototype de démonstration, deviendra alors notre meilleur argument commercial pour vendre la même prestation à un prix exorbitant, lâcha Jouno goguenard.
Un instant décontenancé par le sourire carnassier qui venait d’apparaître à l’écran, Saint-Léger poursuivit, alors que le visage de Jouno s’estompait à nouveau dans la pénombre.
— Et qui seront les heureux bénéficiaires de la première installation gratuite ?
— Nous pensions au Vanuatu. Il y a là-bas des îles qui déjà prennent l’eau et on y compte les premier « réfugiés climatiques » comme dit l’ONU. Évidemment, nous avons déjà approché le premier ministre, qui a été, comment dire, très attentif à nos arguments… D’autant plus que la seule solution possible jusqu’à présent est le déplacement des populations au fur et à mesure de la montée des eaux. Mais sur une île qui disparaît insensiblement sous les flots, on ne peut pas indéfiniment reculer sans finir par se retrouver un jour … à la baille, s’esclaffa Jouno, dans un puissant rire de gorge.
L’entrevue se conclût sur une satisfaction réciproque. Lors de son départ, Saint-Léger reçut, des mains d’une secrétaire, une mallette contenant l’ensemble des éléments communicables du projet ainsi qu’une enveloppe kraft dont le contenu avait pour vocation de dédommager le conseiller de ses efforts.
La voix de la secrétaire résonna dans l’interphone posé sur le bureau.
— Monsieur Jouno… le Commandant Martin vous informe que votre appareil sera prêt à décoller d’ici une heure.
— Bien, merci Yumi, faite lui savoir que nous serons là. Qu’il s’assure que les formalités administratives soient faites. Je déteste devoir attendre dans ces hangars humides et insalubres.
— Bien Monsieur.
Le cigare de près de 20 cm rejoignit ses semblables dans le coffret à 15 000 Euros.


5
Les idées fixes ont la vie dure

Les jours suivants le magistral savon que Langlois lui avait passé sans aucun ménagement, Serge envisagea sérieusement de faire ses bagages. Mais une fois le choc passé et remis de ses émotions, il se força à regarder objectivement les faits. Premièrement, faire une partie de son internat à l’étranger restait chose rare et se valorisait sur un « CV ». En plus, il lui avait fallu plus d’un an pour convaincre et obtenir l’autorisation de ses supérieurs du CHU et surtout pour faire aboutir les interminables démarches administratives. Mais à force d’acharnement, il avait réussi ! Enfin, dernier argument, mais pas des moindres, il ne lui restait plus que deux mois à tenir pour valider son stage et rentrer enfin chez lui.
Il se convainquit alors de ne pas risquer de tout gâcher sur un bête coup de tête. Allait-il jeter l’éponge et tout abandonner à cause d’un chef d'établissement aussi arrogant qu’irascible. Non ! Il ne lui accorderait certainement pas ce plaisir. Serge décida donc que la fuite n’était pas une option. Depuis sa prise de décision, il faisait profil bas et se fondait autant que possible dans le paysage et attendait patiemment que les jours s’écoulent.
L’Hôpital Renaissance était suffisamment grand pour qu’il ne soit pas obligé de croiser Langlois tous les matins. Au fil des jours, il en arriva presque à oublier cette histoire. Pourtant, lorsqu’il lui arrivait d’y repenser, il ressentait un étrange malaise.
Heureusement pour Serge, il avait eu la présence d’esprit de ne pas tenir tête à tout prix à Langlois. Ce qui lui aurait à coup sûr valut de se faire virer manu militari. Dans la fureur du moment, Serge sut discipliner sa langue, et étant donné la tournure de l’entretien, il s’en félicitait.
Lorsque face à Langlois, il avança la possibilité d’une infection nosocomiale, il n’émettait pas une supposition absolument fortuite. Sa conviction, se forgeait sur l’ensemble des informations rassemblées par Serge. Bien que le « comment » le laissât toujours perplexe, des femmes perdaient inexplicablement leur bébé.
En se penchant sur la description des symptômes reportés dans les dossiers, le tableau clinique qu’il intuitait lui faisait étrangement penser à une sorte d’étrange dengue. Une maladie infectieuse aiguë, causée par un virus transmis par un moustique. Mais, plus il y repensait et plus il présentait des incohérences étranges. Normalement, et jusqu’à preuve du contraire, la dengue ne sévissait pas au Bénin. Le paludisme, propagé également par les moustiques, sévissait de façon endémique. Mais la dengue ! Invraisemblable ! Mais impossible ? Évidemment non, il faut un début à toute chose. Une migration récente d’une population de moustiques porteurs pouvait apporter une explication cohérente. En tout cas, l’hypothèse se défendait. Serge découvrait peut-être le début d’une nouvelle épidémie et il conviendrait de prendre des mesures pour tenter de l’endiguer.
Pour définir l’origine géographique de l’apparition de la maladie, le lieu du patient zéro, Il reporta son attention sur les adresses de celles qu’il appelait, en son for intérieur, « des victimes ». Les patientes venaient de toute la région sans distinction particulière. Impossible de délimiter un territoire précisément. Non, le seul point commun évident restait qu’elles consultaient toutes à l’Hôpital Renaissance. Ou alors les moustiques envahissaient subitement toute de la région. Mais dans ce cas, pourquoi serait-il le seul à s’en rendre compte ?
En compulsant la littérature, un autre doute assaillit Serge. Si les symptômes, reportés dans ses dossiers, évoquaient bien ceux de la dengue, ils présentaient toutefois une gravité déroutante. Aucun des articles, publiés dans des revues sérieuses, ne faisait formellement le lien entre la dengue et la survenue de fausses couches. L’implication du virus restait donc toute hypothétique. En résumé, si c’était bien une forme de dengue, dont étaient victimes les patientes de l’Hôpital Renaissance, elle présentait une virulence particulièrement inquiétante. Une sorte de super virus singulièrement agressif.
Laissant vagabonder sa pensée sur ces supputations, Serge se surprit à envisager un commando de moustiques particulièrement organisés et vicieux qui séviraient incognitos dans les couloirs de l’hôpital. A cette pensée saugrenue, un large sourire se dessina sur ses lèvres. Non, sérieusement, il devait forcément y avoir une explication pragmatique. Il se convainquit qu’il avait décidément trop d’imagination et que la fatigue commençait à lui jouer des tours.
Bien qu’il se refusât à l’admettre, le vieux hibou hideux de Langlois avait sans doute raison dans le fond. Une forme de cohérence se cachait certainement dans toute cette histoire, même si elle lui échappait. Il évidence s’imposa. Il se fourvoyait et voyait des relations de causes à effets là où il n’y avait sans doute que des concours de circonstances…  A moins que… Et puis, non. Il secoua la tête comme pour se sortir les idées de l’esprit. Cela ne devait pas devenir son problème, s’ordonna Serge. En aucun cas. Il tenta de chasser une nouvelle intuition qui germain dans son esprit, presque malgré lui. Il se força mentalement à penser à autre chose, revenir à la réalité. Au temps présent. En plus, il lui fallait prendre au sérieux les menaces de Langlois, il avait trop à perdre.
Serge s’aperçu qu’il était en retard pour le briefing du changement d’équipe. Il se leva d’un bond, attrapa sa blouse au vol sur le dossier de sa chaise et parti au petit trot en direction du service « natalité ».

6
Premier vol, en presque first

Son baptême de l’air se déroula à merveille. Lors de l’enregistrement, Constant demanda à avoir un siège côté hublot, plutôt à l’avant, loin des ailes pour espérer profiter du spectacle. L’agent d’escale, une jolie brune au sourire ravageur, fut particulièrement avenante. Elle lui attribua la place 8F, au premier rang, juste à la suite de la première classe, avant de lui souhaiter un bon voyage.
En pénétrant dans la cabine, il avait d’ailleurs pu apprécier le confort que la « first » offrait aux passagers fortunés. Il découvrit de véritables fauteuils, aux amples accoudoirs capables sans doute de s’incliner pratiquement à l’horizontal. Chaque VIP bénéficiait d’un espace vital acceptable et pouvait amplement se mouvoir sans risquer de se cogner aux sièges de ses voisins.
Evidemment, les passagers de première embarquèrent en dernier, comme s’il fut inconvenant de côtoyer le bas peuple qui s’entassait en classe économique. Et « entasser » était le terme juste. Bien que d’une corpulence normale, la plupart des voyageurs avaient les genoux qui touchaient les dossiers des fauteuils situés devant eux. Sur la même planète, mais pas dans le même monde pensa Constant. Le confort des uns se nourrit forcément de l’inconfort des autres…
Une situation digne d’un autre âge. Celui du Titanique, remarqua Constant. Celui où les malheureux de la quatrième classe se voyaient parqués comme des animaux dans les cales, derrière des portes grillagées et cadenassées.
Toutefois, contrairement au paquebot, un avion n’offrait ni chaloupe ni d’échappatoire possible et si le pire survenait, tous les passagers seraient alors égaux face au destin.
Comme les hôtesses tardaient à tirer le rideau de séparation, qui escamote la première classe à la vue de tous, Constant se surprit à observer les occupants qui s’installaient de l’autre côté de la « ligne de démarcation ». A bien y regarder, tous ne semblaient pas être issus du même « sérail ». Il était possible de discerner une certaine diversité. Il y avait en fait principalement deux catégories de personnes. D’un côté, celle que Constant appela en son for intérieur les snobs. D’un port rigide, le regard hautain et l’air manifestement supérieur, elles affectaient faire montre ne pas trop bien supporter devoir partager leur espace réservé. De l’autre, celle des hommes ou des femmes d’affaires, que les snobs devaient manifestement considérer comme des parvenus ou comme au moins des intrus dans leur petit monde. Costumes et tailleurs sur mesures, l’attitude pressée, équipés d’un attaché-case, un Smartphone collé à l’oreille et parlant fort. Parfaitement indifférentes à leur environnement, ces personnes agissaient, comme si elles étaient dans leur bureau personnel, voire carrément leur salon, seules au monde ou plus exactement comme si le monde gravitait autour de leur personne.
Constant se fit la remarque que finalement l’humanité avait bien peu évoluée depuis le 16ème siècle. A cette époque, il y avait la noblesse de robe, issue de la grande aristocratie. Enorgueillie de sa propre importance, justifiée selon elle, par une haute lignée dont elle détenait l’inestimable l’héritage, alors que son seul mérite était d’être bien née. Elle méprisait ouvertement la noblesse d’épée. Celle qui était issue des champs de bataille à force de courage et d’actes héroïques. Seules les armes avaient changé. Les lettres de noblesses ne s’obtenaient plus dans le sang à coup d’épées à deux mains mais dans les salles d’échange des bourses mondiales à coup de millions de dollars. Constant songea que cela pourrait faire un bon sujet pour un prochain billet de blog. L’idée était à creuser.
Le vol n’était pas plein et personne ne vient s’installer à côté de Constant. En relevant les accoudoirs des sièges voisins, il pouvait s’aménager une « banquette » confortable. Comme il occupait le premier rang de la classe éco, il bénéficiait d’un espace deux fois plus grand que les autres pour étendre ses jambes. Presque de la « première classe ». Au bout d’une heure environ, les hôtesses commencèrent à distribuer les collations. Alors que pour la classe éco c’était jus de fruits, soda ou café, en première, le champagne pétillait dans les flutes. Par l’interstice du rideau de séparation, Constant contemplait le ballet des hôtesses proposant le précieux élixir en prenant bien soin de montrer l’étiquette de la bouteille.
Alors qu’il ne ratait pas une miette de ce curieux manège, le regard de l’hôtesse croisa le sien. Constant détourna subitement les yeux, comme un enfant pris en faute en lorgnant par le trou de la serrure. Comme il se concentrait à contempler le ciel par le hublot, la voix de l’hôtesse toute proche le fit sursauter.
— Une petite coupe ça vous tente ? Lui chuchota-t-elle presque à l’oreille.
Constant sentit ses pommettes s’empourprer et bredouilla :
— Heu oui, merci, volontiers…
Elle lui tendit une flûte en plastique.
— Nous avons peu de passagers de première aujourd’hui… lui avoua-t-elle. Presque comme une excuse.
Elle montra la bouteille à moitié pleine et avec un sourire complice elle ajouta :
— Il serait dommage de gaspiller, jugea-t-elle, avec une petite moue malicieuse.
Puis elle reprit interrogative :
— c’est votre premier vol ?
— Heu, oui, ça se voit tant que ça ?
— Vous avez les yeux qui pétillent au moins autant que le liquide de cette coupe, confirma-t-elle avec un large sourire.
Sur ce, elle lui souhaita une bonne fin de vol, et tournant les talons, disparu derrière le rideau pour réintégrer la « first ».
Constant porta la coupe à ses lèvres, savoura le breuvage et se pencha vers le hublot pour admirer les nuages qui moutonnaient au loin. Ils survolaient les Pyrénées. La chaîne de montagnes se découpait en contre bas à perte de vue. Les sommets enneigés, comme ouatés, côtoyaient des barres rocheuses vertigineuses et déchiquetées. La grandeur, la force titanesque mais aussi la beauté de la nature, explosait dans ce paysage grandioses.
Constant eut une pensée pour les aventuriers de l’extrême qui se lançaient à l’assaut des plus hautes montagnes du monde. Il aurait bien voulu avoir l’audace, le courage et la force de caractère de ceux qu’il voyait comme des héros. Accomplir son destin en dépassant ses limites physiques et psychologiques pour parvenir au zénith et laisser un nom dans l’histoire. L’exploit était d’autant plus grand que certains y laissaient la vie, disparaissaient corps et bien devenant de véritables légendes. Constant aurait aimé être ce genre d’homme. Mais il ne s’en sentait pas l’envergure, et sans doute encore moins l’intrépidité…
A l’approche de Madrid, la météo se dégrada sérieusement. La couverture nuageuse, de plus en plus dense, passait du blanc immaculé à des teintes d’un gris crasseux nettement plus menaçantes. Une étrange pénombre enveloppa l’avion lors de la descente, que le pilote abrégea pour traverser rapidement le plafond orageux. Les quelques fortes turbulences et la sensation de chute parurent durer une éternité à Constant qui en eut le cœur au bord des lèvres.
Alors qu’il s’installait enfin en zone de transit pour attendre sa correspondance, le temps vira clairement à la tourmente. Les grandes baies vitrées donnant sur le tarmac étaient battues par une pluie rageuse. Des trombes d’eau hargneuses s’abattaient poussées par de violentes rafales de vents tourbillonnants. Le ciel, considérablement assombri donnait impression de fin du monde. La nuit s’imposait en plein jour. Par intermittence, de puissants flashs déchiraient une masse nuageuse spectrale. S’en suivaient des fracas d’une ampleur monumentale faisant raisonner tout l’aérogare. Cette ambiance, digne de la fin des temps, perdura pendant plus de trois heures.


7
La chute du Baron, les prémices de l’Ange

Spot brillant sur fond azuréen, le fuselage du jet privé faisait miroiter les rayons de l’astre incandescent. Il filait plein Sud à près de 900 kilomètres à l’heure à son altitude de croisière. Comme le vantait son constructeur, le haut niveau de confort et la conception moderne, de cet appareil offrait un environnement idéal, apte à répondre aux exigences des hommes d’affaires. L’aménagement intérieur, tout en harmonie de couleurs et de matériaux, où dominaient évidemment les cuirs naturels et les bois précieux, habillait la cabine d’un grand standing donnant l’impression de voyager à bord d’un véritable club anglais. Sur la demande de Jouno, les boiseries qui couraient le long de la cabine furent rehaussées d’une touche toute personnelle. Un dragon en acajou étirait un corps serpentin, son immense gueule barbue grande ouverte sur une mâchoire écumante. Il était figuré survolant un paysage de montagnes en feu, que ses griffes acérées labouraient. Grandiose et hostile, la représentation de l’animal chimérique dégageait une puissance fantastique, presque maléfique.
Lors de l’achat, son choix s’était porté sur le Falcon 2000 pour sa cabine intérieure plus spacieuse que celle de ses concurrents. Elle intégrait également de nombreux équipements traditionnellement proposés en option.
Au-delà de son style moderne et contemporain, la cabine était équipée des meilleurs systèmes multimédias comme des écrans de très haute définition, de 19 pouces et donnait accès aux dernières technologies de communication. Le tout, servi par une ergonomie qui rendait son utilisation intuitive et efficace. Dernière touche de raffinement, les réglages de la cabine (lumière, température…) pouvaient-être effectués grâce à une simple application accessible depuis son smartphone.
Un air Wagnérien emplissait l’espace. Confortablement callé dans un fauteuil de cuir beige à l’assise pivotante, le visage tourné vers le hublot, le regard perdu dans le vide, Jouno repensait au temps où il était encore le roi de la nuit. C’était une autre époque, presque une autre vie… D’ailleurs, il ne s’appelait, même pas encore Ange Jouno. On le connaissait sous le nom de Jacques Baron. Mais le plus souvent, on le désignait simplement comme « Le Baron ». Il se trouvait alors à la tête d’un véritable empire de la nuit. Inventeur d’un nouveau concept de business, Jouno rassemblait dans son antre, différentes activités complémentaires inspirées des parcs multifonctionnels. La différence majeure se trouvant dans le thème central. Le véritable coup génie avait été d’appliquer le concept au plus vieux commerce du monde. Toujours étant, le business de Jouno remportait un franc succès qui aurait fait blêmir certains parcs d’attraction traditionnels, en perte de vitesse et en manque d’inspiration. Au cœur d’un même complexe, il regroupait dans un espace savamment agencé toutes les activités liées aux plaisirs charnels. Les plus avouables avaient pignon sur rue, alors que d’autres, plus discrètes, se trouvaient réparties dans les hauteurs d’un hôtel particulier. Le bâtiment, de style second empire, se situait en plein cœur d’un quartier aristocratique et renfermait la particularité d’être porteur d’un lourd passé historique. Construit au 19ème siècle, il resta longtemps la possession séculaire d’une riche et noble famille. Le dernier rejeton de cette haute filiation, un Marquis, portait ostensiblement une vénération à la pureté de sa glorieuse lignée. A la fin des années trente, il épousa les théories nazies avouant même publiquement sa franche sympathie pour les thèses Hitlériennes.
Ainsi, tout naturellement, durant la seconde guerre mondiale, la kommandantur allemande avait élu ses quartiers dans l’hôtel particulier du Marquis. Suprême honneur dont l’aristocrate s’enorgueillissait. Après la guerre, la rumeur courut que la musique wagnérienne que l’on entendait lors des nombreuses fêtes données par les dignitaires nazis avait peine à couvrir les hurlements d’agonie qui s’échappaient des salles d’interrogatoire que la Gestapo occupait dans les sous-sols. Les histoires les plus folles évoquaient de mystérieuses disparitions, de jeunes femmes pour la plupart, dont on attribuait la responsabilité soit aux nazis soit au Marquis lui-même. Il fut même question, dans ces récits glaçants, de messes noires, de rites démoniaques, voire de sacrifices humains, accomplis au nom de Satan, dont les obscurs souterrains cachés sous la bâtisse étaient les seuls témoins. Fantasmagorie ou vérité, nul ne le saurait sans doute jamais.
Finalement, à la libération, tous les biens du Marquis furent confisqués et l’hôtel particulier intégra le patrimoine immobilier de l’Etat. Il se retrouva sur le marché, des décennies plus tard, lors d’une vente publique.
Étant donné la sombre réputation de l’édifice, les acheteurs ne se bousculèrent pas. Acquis à un prix raisonnable, par le Baron, il en avait entièrement remanié l’espace intérieur. Pratiquement, seule la façade fut épargnée par les travaux. Ainsi retapée de fond en comble, la bâtisse de l’effroi devin la maison des plaisirs. L’ancienne demeure du Marquis abritait maintenant le complexe « Night pleasure island » façonné selon une architecture préservant l’essentiel du bâtiment original en y adjoignant un design d’intérieur résolument moderne. L’ensemble donnait une étrange impression d’intemporel et d’énigmatique, une invitation à entrer dans un monde parallèle où les époques se télescoperaient.
En fronton, s’affichait fièrement le « Glory Moon », un restaurant tendance à l’ambiance feutrée et gentiment coquine dans lequel des plats aux noms évocateurs vous étaient servis à table par des serveuses pulpeuses habillées seulement de lumière. La décoration de la salle mêlait savamment des estampes japonaises à des représentations de scènes du Kamasoutra réalisées dans le plus pur style indien.
Les amateurs de spectacles plus charnel, pouvaient préférer dîner juste à côté, au « Lolita's night lounge ». Sans être comparable au Crazy Horse ni même au Lido ou au Moulin Rouge, les chorégraphies évoquaient néanmoins une efficacité professionnelle. Les filles qui se produisaient, à moitié et parfois entièrement nues, possédaient toutes une réelle formation de danseuse. Le cabaret se voulait d’un bon standing et un service d’ordre veillait au grain expulsant en douceur mais fermement les clients trop éméchés qui commençait à semer le trouble ou ceux qui trop entreprenants indisposaient les filles. Le lieu devint, au fil du temps, un passage apprécié des touristes qui venaient de plus en plus nombreux s’imprégner de l’ambiance des chaudes nuits du cabaret club.
Parallèlement, les étages supérieurs déployaient un complexe de trois salles de cinéma high-tech équipées, en fonction des nouvelles tendances, et dotées des meilleures technologies disponibles sur le marché. Elles proposaient des films de charme l’après-midi et des projections évidemment nettement plus osées en nocturne.
Comme dans les cinémas d'art et d'essai, ce triplex programmait de façon mensuelle des « cycles découverte » allant du cinéma étranger, le plus souvent asiatique, au cinéma vintage des années soixante-dix. Des séances rétro redonnaient vie à des pellicules datant parfois des débuts du cinéma muet. Pour le plus jeune public, toutefois majeurs, des mangas japonais, particulièrement soignés sur le plan graphique, étaient aussi régulièrement projetés. Une séance 3D, chaque premier samedi du mois, remportait un franc succès.
Les cinéphiles plus timides ou préférant la discrétion, affectionnaient les cabines vidéos disposées le long d’un large couloir volontairement maintenu dans une ambiance de pénombre cramoisie. Comme des portes de chambres d’hôtel, les cabines portaient un numéro correspondant au genre de films disponibles à l’intérieur. Chacune offrait un catalogue riche de plus d’un millier de références.
Toujours selon le même principe, les amateurs de spectacles plus vivants trouvaient dans un autre couloir, attenant au précédent, et suivant la même organisation, les indémodables cabines de peep show. Pourtant classiques, cette « attraction », comme l’appelait le Baron, rencontrait toujours son public d’habitués.
Enfin, le dernier niveau, le plus haut et aussi le plus chaud, donnait accès à trois univers entièrement dédiés aux plaisirs des yeux et de la chaire. Tous trois construits sur le même modèle, ouvrant sur une antichambre où se trouvait la réception et le vestiaire, suivie d’un grand salon richement meublé et décoré où les clients musardaient en profitant du spectacle et de la musique d’ambiance.
De sorte à offrir un maximum de réalisme, le décorum de l’aménagement intérieur et les costumes étaient particulièrement soignés. L’essentiel se résumait dans la volonté de vendre du rêve et de s’assurer que le visiteur en redemanderait. Les clients venaient en ces lieux pour oublier leur vie quotidienne et se donner, le temps d’une soirée, l’impression d’être réellement vivants. On leur offrait de l’onirique, de la luxure et surtout l’impression d’être important… Jacques Baron mobilisa des scénaristes spécialisés dans les Sitcoms, d’anciennes gloires, pour écrire des scénettes originales jouées par des acteurs et des figurants.
Partant directement du salon, un grand escalier en boiserie permettait d’accéder à l’étage supérieur en mezzanine où se trouvaient les « chambres de plaisir ». Le barman servait les boissons et dispensait également les clefs des chambres.
Le premier de ces univers, appelé Pondichéry, invitait le client à un véritable voyage dans l’Empire des Indes à l’époque victorienne. Les figurants donnaient l’ambiance et animaient le salon, vous procurant un véritable saut dans le temps et l’espace. Si le client le souhaitait, il louait au vestiaire, la tenue d’un lord britannique ce qui finissait de le plonger dans l’aventure. Il profitait ensuite, à loisir, du spectacle avec cigares et boissons à volonté avant de s’éclipser avec la fille de son choix dans une des « chambres de plaisir ».
Le salon des « Les Mille et Une Nuits » donnait, quant à lui, l’illusion de se retrouver dans la peau du sultan à l’époque de la grande gloire de Bagdad. Devant les yeux émerveillés des clients, les voiles et les mousselines des tenues, voilaient le superflu, tout en montrant subrepticement, dans un mouvement furtif, l’essentiel qui mettait l’eau à la bouche. Vous étiez pour une nuit le roi du harem. Le fantasme de beaucoup d’hommes. Avoir à ses pieds des créatures, plus divines les unes que les autres, se disputant, à coup de charmes et de minauderie, vos faveurs.
Le dernier, plus spécialement destiné aux intrépides qui voulaient s’encanailler, s’appelait « Macao ». L’ambiance, comme les filles, délicieusement asiatiques, renvoyaient à une époque, bien antérieure à la révolution culturelle, lorsque la France et l’Angleterre menaient une guerre de l’opium dans le but de s’approprier les richesses de l'Empire du Milieu. L’atmosphère lourde enveloppait les acteurs évoluant dans une fumée omniprésente. Artificielle évidemment, elle donnait le change et remplaçait heureusement l’air vicié par de véritables vapeurs d’opium. Les filles splendides évoluaient nonchalamment, vêtues d’ensembles de soie sauvage aux couleurs chatoyantes offrant, dans la grâce d’un mouvement, des reflets moirés. Ajustés près du corps, ils soulignaient richement les formes suaves et délicates. Les motifs, rehaussés de fines broderies raffinées, figurant des dragons asiatiques, brillaient de mille feux.
Au cours d’une soirée typique, la tension montait inévitablement à la table de jeu du « Macao ». Après des échanges verbaux acides et des accusations de tricherie, s’ensuivait une rixe au cours de laquelle un des joueurs devait perdre malencontreusement la vie. Ça faisait un peu cliché mais, ravissait les clients…
A bien y réfléchir, des trois « univers », il avait la préférence du Baron. Lorsqu’il finissait sa tournée quotidienne pour s’assurer que le business marchait bien, il terminait la soirée au « Macao ». Il restait un moment à savourer un maotai, et partageait alcool blanc chinois à base de sorgho et de blé d’importation avec quelques habitués.
A l’étage, les chambres de plaisir partageaient la même configuration, puisque conçues sur le même modèle. Organisées, décorées et meublées selon le style propre à chaque univers, les clients y accédaient, après avoir dûment acquitté le prix de « lutinage » au bar. Attenant à la chambre, les filles possédaient chacune leurs propres appartements, petits mais fonctionnels et accessibles par une porte dérobée.
Jacques Baron était assez fier de son concept mêlant l’imaginaire au voluptueux et mettant le client, pour une nuit ou une heure, au cœur d’une aventure féeriquement sensuelle. Il imaginait d’ailleurs d’autres environnements, dans le même genre, pour deux autres complexes qu’il s’apprêtait à inaugurer en province. Il hésitait entre plusieurs atmosphères : « Paris années folles », « Woodstock », « Shogun & Geisha », « Corsaires des Caraïbes » et « Chicago prohibition ».
Enfin, la sortie du complexe se faisait inévitablement par la boutique. Une des activités les plus lucratives. Une sorte de mélange entre l’échoppe de souvenirs et le sex-shop. Les clients y trouvaient même des répliques, des tenues des filles des salons, qu’ils pouvaient offrir à leur épouse ou maîtresse, histoire de poursuivre le rêve. Les rayons offraient également toutes sortes d’articles anodins, des mugs, des sex-toys rigolos ou des cartes postales griffés aux couleurs du « Lolita's night lounge ».
Rapidement « Night pleasure island » se révéla un fabuleux filon et les deux succursales de province suivraient certainement la même trajectoire, apportant rapidement des profits substantiels. La morosité économique pesait sur la société en général, n’atteignait pas le business du sexe, bien au contraire. Pour fuir cette période maussade, le besoin de rêve et d’évasion allait grandissant. Les hommes et parfois les femmes cherchaient d’autant plus à oublier la grisaille de leur vie. Le « Night pleasure island » était une heureuse parenthèse, ou bouffée d’air et de liberté, dans une existence morne.
Le commerce du sexe, n’étant pas tout à fait comme les autres, le Baron louvoyait souvent pour assoir son business dans une relative tranquillité. Afin d’obtenir les permis de construire et de s’assurer la neutralité des autorités, il « soutenait » plusieurs partis politiques et finançait à l’occasion quelques campagnes électorales de politiques favorables à la libéralisation des mœurs. La prostitution, bien que non légale et tolérée et le niveau de quiétude du Baron se trouvait proportionné à l’épaisseur des enveloppes glissées aux responsables de la police des mœurs.
Pour faire bonne mesure, plusieurs notables avaient discrètement « table ouverte » dans les établissements du Baron. Quelques-uns ne se privant pas d’ailleurs d’en user et abuser, donnant par là-même un bon moyen de pression en cas de conflit. Il lui suffisait de rappeler à certains, d’un ton suave, qu’ils avaient enfants et épouse, couper court aux tergiversations et les récalcitrants lâchaient rapidement prise.
A la tête de son empire naissant, il se voyait déjà exportant son concept à travers le monde à l’image des chaînes de fast-food qui poussaient comme des champignons. Mégalomanie ou réalisme ? En tout cas, cela aurait pu fonctionner. Mais le monde évolue, change et pas toujours dans le sens espéré. Malheureusement, le Baron n’anticipa pas la vague de puritanisme qui s’abattit comme une chape de plomb sur le pays lors des dernières législatives. Le moral des ménages, au plus bas, le discours sécuritaire prit de l’ampleur. Fatalement, les candidats se disputèrent la revendication d’un retour aux « vraies valeurs » traditionnelles de la famille et du travail. Les arguments populistes faisaient mouche dans une opinion publique désemparée. 
Un soir, Jacques Baron vit médusé, devant son téléviseur, un sénateur, grand habitué du salon « Pondichéry », défendre sans sourciller le moins du monde le retour à l’abstinence avant le mariage, et porter aux nues la fidélité dans le couple. Poussé par un mouvement de fond ultraconservateur, le scélérat portait l’audace jusqu’à fustiger l’industrie du sexe. « La meilleure preuve de la décadence de notre société » osait-il dire. La faute en incombait au gouvernement en place, trop oublieux de ses devoirs, laissant omineusement le pays se vautrer dans la fange et la débauche.
Dans un mouvement de rage le Baron, avait sérieusement songé à rendre public des scènes qui montraient le sénateur en petite tenue et charmante compagnie. Internet offrait une vitrine si évidente pour ce genre d’étalage et de mise en pâture de la vie privée, mais il se ravisa face au risque d’effrayer et de faire fuir sa clientèle.
Après cette désastreuse intervention sénatoriale, le mal était irrémédiablement fait. Pratiquement du jour au lendemain, le Baron se retrouva dans l’accoutrement du bouc émissaire. Les féministes, les conservateurs, les mouvements anti-prostitution, tous dénonçaient ce qu’ils appelaient « les supermarchés du sexe ». Bien entendu, le « Night pleasure island » étant le plus remarquable, fut conspué, affublé du titre de nouvelle Sodome et Gomorrhe. Quelques jours suffirent pour voir, des hordes d’excités, vociférer devant ses fenêtres, réclamant comme pour l’antique cité, la destruction de l’œuvre du Baron par « le soufre et le feu ».
La tension montait, la situation devenait explosive. Une provocation de plus, une exaspération de trop et n’importe quel dérapage pouvait survenir. Le Baron le redoutait. Son business subissait déjà un préjudice considérable. Des « paparazzis » planquaient aux abords de l’établissement et il ne voulait pas faire les choux gras des tabloïds et encore moins les frais du journal télévisé. Il décida donc reprendre la situation en main.
Il accepta la proposition d’interview d’un grand quotidien national. Devant le journaliste, il défendit sa position ; « la prostitution existait bien avant lui et elle existerait encore après lui. C’était un fait avéré… Il ne faisait que perpétuer dans les meilleures conditions un métier plusieurs fois millénaire. Point final ! ». Il estimait redonner ses lettres de noblesse au plus vieux métier du monde. Il se justifia augmenta. Il œuvrait pour le bien de ses filles qui ne connaissaient ni les affres de la rue, ni la drogue, ni la violence au quotidien. Dans son « entreprise », elles bénéficiaient d’un véritable statut de travailleuses salariées. Elles cotisaient et, par le fait, auraient droit à une retraite, bien méritée. En outre, elles jouissaient d’un suivi médical et social, entièrement assumé financièrement par le « Night pleasure island ». En bref, Jacques Baron entendait démontrer qu’il remplissait une sorte de mission de service public des plus honorables.  En effet, les clients venaient consommer du sexe, certes, mais dans un cadre contrôlé. Nul sévices à l’encontre des filles, nulle transmission de maladie, nul débordement sur la voie publique. Ses établissements fournissaient un environnement sécurisé.
Le lendemain le quotidien titrait en manchette : un magnat du sexe réclame le remboursement par la sécurité sociale des actes tarifés des prostituées.
Le Baron ne sut jamais s’il devait cette infamie à une manipulation ou plus simplement à l’incompétence du journaliste, mais le résultat fut catastrophique. Les ligues féministes et anti-prostitution ou anti-pornographie tenaient le siège devant le « Night pleasure island » faisant fuir la clientèle, invectivée, parfois violemment.
Les vitrines du restaurant subirent plusieurs caillassages en règle. Un Cocktail Molotov artisanal vint même s’écraser au beau milieu des convives, mais fort heureusement, sans embraser toute la salle.  Les haines et les frustrations semblaient se cristalliser sur un objectif expiatoire. Un commando « d’entarteurs » d’un nouveau genre se mit à sévir. Au lieu d’attaquer les passants à coup de mousse à raser, ils se jetaient sur eux un appareil numérique en main et les photographiaient à grand renfort de flash. Les clichés emplissaient des pages web et déferlaient sur les réseaux sociaux.  Ce mur de la honte présentait un patchwork de portraits d’hommes le plus souvent ahuris, hagards et même parfois terrifiés. Un exutoire malsain, pour ne pas dire un égout, où s’écoulaient les animosités recuites des multitudes frustrées. Généralement, les nouveaux visages s’accompagnaient de commentaires orduriers.
Les tensions montaient, rendant un drame inévitable. Un soir, d’une morosité à couper au couteau, le Baron sortait par la « boutique de souvenir » et avançait soucieux, sur le trottoir pour rejoindre sa Maserati garée non loin. Il avait la tête ailleurs, envahie par de sombres pensées. Il cherchait une échappatoire à cet engrenage de la haine qui asphyxiait son business. Il marchait tel un automate totalement absorbé par ses pensées. Au coin de la rue, une moto de forte cylindrée venait de s’engager et avançait au ralenti. Subitement elle accéléra et le passager sortit une arme automatique de gros calibre jusque-là dissimulée sous le pan de son long manteau en cuir. Ils arrivaient dans le dos du Baron et ils allaient faire un carton.
Arrivé à quelques pas de son véhicule, il cherchait ses clefs de sa poche. Elles étaient accrochées à un porte-clefs représentant un dragon rouge lové autour du symbole noir et blanc du yin-yang. Un petit cadeau que les filles du « Macao » lui avaient offert pour son anniversaire. Cette attention l’avait touché et depuis il ne le quittait plus, même si les griffes du dragon avaient la fâcheuse habitude de se prendre dans le tissu. Ce qui venait justement encore de se produire, lui faisant lâcher prise. Le petit dragon, lesté de toutes ses clefs, lui échappa et chuta au sol. Sous le choc, une écaille écarlate fut éjectée lançant, dans la lueur d’un réverbère, un éclair rouge sang. A l’instant où il se courbait pour le ramasser, le passager de la moto ajustait sa cible et lâchait une rafale assourdissante dans sa direction.
La scène s’était déroulée en un éclair. Les passants n’eurent même pas le temps de comprendre ce qui arrivait. Pas de cri, ni de hurlement, juste de la stupeur. Les détonations raisonnaient encore que déjà les tueurs disparaissaient au coin de la rue, son passager rengainant son fusil d’assaut sous son manteau. Abasourdi, le Baron pivota sur lui-même et aperçut les impacts rapprochés incrustés dans le mur. Le spectacle qui s’offrit à lui évoqua Beyrouth. A l’évidence, il devait être lui-même criblé de projectiles. Son cerveau, en état de choc, refusait d’analyser signaux de douleurs induits par ses innombrables blessures.  Il supposa que son organisme concentrait ses dernières secondes d’énergie vitale dans les quelques organes qui avaient pu être épargnés par les tueurs. Il allait s’écrouler et crever là sur un trottoir. Les voix des passants qui accouraient lui parvenaient comme assourdies, lointaines. Il lui sembla qu’on lui demandait s’il allait bien. Mais tout lui parvenait de façon irréelle, comme à travers un brouillard. Le temps égrainait ses secondes au ralenti. Il se voyait comme un spectateur extérieur. Il pensa en lui-même – Oui je suis mort, et tout va bien… Il restait a-réactif. Finalement il entendit vaguement quelqu’un s’écrier plus fort que les autres.
— Ça alors, c’est incroyable ! Il a rien ! Le type l’a allumé à bout portant. Un vrai déluge de flamme et d’acier et lui, il est passé au travers. Non mais regardez l’état du mur et de la bagnole ! Merde alors, si le bon Dieu existe il doit l’avoir à la bonne.
L’homme passa son bras sous l’épaule du Baron et l’aida à s’asseoir sur le capot de sa voiture.
— Vous devriez vous poser un moment, là doucement, reprenez vos esprits. Faut vous remettre mon vieux. On va demander un truc fort au bar d’à côté. Ça va vous remonter, le rassura l’homme en enjoignant du regard un autre passant qui était lui aussi accouru, pour qu’il aille s’enquérir d’un verre.
Petit à petit, le Baron reprit vaguement conscience et trouva la force de retourner au « Night pleasure island » pour se réfugier dans le salon « Macao ».
Quand les filles l’avaient vu débarquer le visage livide et au bord de l’évanouissement elles virèrent les clients manu militari. Là, son corps avait été pris d’irrépressibles tremblements et ses jambes s’étaient dérobées sous lui. Les filles passèrent une bonne partie de la nuit à son chevet le réconfortant comme elles l’auraient fait avec un jeune enfant. Prostré, il serrait dans sa main, à s’en faire blanchir les phalanges, le petit dragon rouge qui lui avait sauvé la vie. Il y mettait toutes ses forces, comme un naufragé se raccrochant à une ultime bouée alors que son monde s’écroule.
Evidemment, la police l’interrogea et une enquête fut ouverte. Mais le Baron ne se faisait aucune illusion. Bien trop de personnes haut placées avaient plutôt intérêt à étouffer l’affaire. Quant à démasquer les auteurs de la tentative de meurtre… C’était encore une autre paire de manches…
Une chose restait certaine, on voulait l’effacer de la surface de la Terre. Et ce n’étaient pas des amateurs, l’arme utilisée en attestait. Sans une bonne dose de hasard et ce minuscule dragon il ne serait plus de ce monde. Il bénéficiait d’un répit, mais les salauds n’en resteraient certainement pas là. La prochaine fois, ils veilleraient à finir le boulot. Le climat devenait délétère, aussi lourd que le plomb dont on avait voulu lui farcir la paillasse. Il dressa vainement la liste des personnes qui pouvaient lui en vouloir. Des concurrents, des clients épinglés sur le mur de la honte… des maris démasqués par leurs épouses… qui d’autre ? Il y en avait tellement…
Une évidence s’imposa au Baron, aussi clairement que deux et deux font quatre. Il lui fallait disparaître avant que quelqu’un d’autre ne se charge de le faire. Il n’y aurait pas de seconde chance. C’était sa seule certitude.
Alors qu’un plan de survie prit forme. En quelques jours, il ventila tous ses avoirs et ses liquidités dans des comptes en Suisse, au Luxembourg et aux Caïmans.
Sa fortune à l’abri, il partit en direction de la côte, embarqua sur son yacht et mit cap, plein sud, droit vers le large. Un grain s’annonçait, c’était tout ce dont il avait besoin. Aidé de Franck et Tony, ses deux hommes de confiance, qui le rejoignirent en pleine mer avec un bateau rapide, ils causèrent une avarie avant de lancer un appel de détresse.
La tempête avait fait le reste. Lorsque les secours purent se rendre sur zone seuls quelques débris flottaient mollement à la surface. La presse s’empara évidemment immédiatement de l’affaire. Les articles relataient, à l’envie, la thèse officiellement retenue par les autorités. Le patron du célèbre « Night pleasure island », non content d’avoir déjà récemment défrayé la chronique, avait tenté de fuir, mais le destin l’avait rattrapé et envoyé par le fond corps et bien. Justice était faite.
Cette vie lui paraissait maintenant tellement loin. Elle lui plaisait bien à l’époque, mais c’était de l’histoire ancienne.
Il fut tiré de ses souvenirs par la voix de l’hôtesse.
— Monsieur Jouno ?...
— Hum ?...Fit-il en sortant de sa rêverie.
— Monsieur, le Commandant vous informe que nous devons modifier notre plan de vol. Il y a une cellule orageuse très active et nous ne pouvons faire escale à Madrid. Le contrôle aérien nous demande de nous dérouter sur Valence.
— Dites au Commandant que je préférerais Cotonou si c’est possible.
L’hôtesse disparut quelques minutes dans le poste de pilotage.
— Monsieur, le contrôle aérien valide le nouveau plan de vol. Toutefois, le Commandant vous avertit que nous devrons rester à bord durant l’escale car nous n’avons pas de visa pour entrer sur le territoire béninois.
Il dégaina son smartphone et le porta à l’oreille.
— Je vais régler cela, le Ministre Séfou ne peut rien me refuser… lui lança-t-il avec un clin d’œil.
6
Synopsis :

Bénédicte et Vincent auraient pu vieillir paisiblement ensemble. Malheureusement, le destin en a décidé autrement, il y a vingt ans…
Vingt ans. Vingt ans à attendre… à attendre que les assassins de sa femme sortent de prison.
Depuis vingt ans, Vincent Dolt n'a qu'une seule idée en tête : venger sa douce Bénédicte…
Depuis vingt ans, seule la haine le maintient en vie.
Mais une vengeance n'est jamais simple, surtout à 86 ans.
Il a vécu le meilleur, il se prépare au pire…


Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier Joël des « Éditions Taurnada » pour sa confiance, et pour m’avoir permis de découvrir ce nouveau roman en avant-première.
  Vingt ans, vingt ans que Vincent ressasse ce jour maudit. Vingt ans qu’il rumine sa rancœur, sa tristesse, sa vengeance, depuis que sa vie a tourné au cauchemar.
Depuis que sa femme, sa douce Bénédicte a été assassinée, violée, brûlée, dans d’horribles circonstances. Un acte d'une sauvagerie inimaginable, impensable, insoutenable.
Vingt ans qu’il n’a pas pu faire son deuil, qu’il tient debout dans le seul but de faire la peau à ces « salauds » qui l’ont empêché de vivre heureux à ses côtés.
Ces trois brutes assoiffées de sang en ont pris pour 20 ans, et leur libération est imminente. Enfin, Vincent va pouvoir se venger, libérer sa rage si longtemps contenue.
Sauf qu’à 86 ans, un tel projet s’annonce difficile à réaliser. Mais Vincent est prêt à tout, et n’a plus rien à perdre !
Dès les premières pages, nous voici plongés, happés, enferrés, au cœur d’un univers particulièrement sombre, mais terriblement touchant.
À peine les premières pages avalées, nous ressentons immédiatement de l’empathie pour Vincent, ce vieil ours solitaire à la langue bien pendue et aux sacrées réparties ; il se qualifie lui-même de « vieux con », et ne rate jamais une occasion d’exprimer réellement ce qu'il pense, quitte à déplaire.
Il aurais bien aimé lui aussi que la grande faucheuse vienne le chercher, pouvoir rejoindre sa bien-aimée pour être de nouveau heureux là-haut. Puisqu’il en a été autrement, il en a profité pour peaufiner, sublimer, préparer avec beaucoup d’attention ce moment où il pourra, enfin, se faire justice.
En attendant, Vincent boit. Des bières, beaucoup de bières, et bien d’autres alcools aussi. Que lui reste-t-il d’autre dans sa pauvre existence, si ce n’est les quelques sorties avec son chien encore plus décrépi que lui, encore plus perclus de rhumatismes que ses propres os tous rouillés lui permettant tout juste l’aller retour entre sa chaise et le frigo pour se saisir du fameux breuvage.
Alors, quand un gentil couple de Sénégalais avec leurs 2 enfants viennent s'installer à coté de chez lui, il voit ça d’un très mauvais œil, et refuse tout rapprochement qui pourrait contrecarrer ses objectifs. A son grand âge, il n'a plus rien à prouver à personne et n'attend plus rien d’autrui.
Pourtant, entre France la femme flic à la fabuleuse beauté, et son grand et puissant Bao, un lien spécial va se créer ; des souffrances, des similitudes dans leurs histoires vont les rapprocher.
Une amitié va se créer ; il va tomber sous le charme de la belle France, se prendre d’affection pour leurs deux petits...
Et si finalement une petite aide extérieure était la bienvenue ?
Ne dit on pas que l’union fait la force ?
Il se sent si vieux, si faible, qu’à plusieurs, son projet aurait peut-être plus de chance d’aboutir ?
Va-t-il assouvir sa soif de vengeance ?
Et si cette petite entreprise s’annonçait plus complexe que prévue ?
Les événements vont s’enchaîner, et nos protagonistes seront très vite emportés dans la spirale de l'horreur... .
Toutefois, malgré une intrigue addictive et rondement menée, quelques écueils ont entravé ma lecture.
En effet, j’ai trouvé une certaine redondance dans les sévices qu’a subi Bénédicte, la femme de Vincent. Non pas que ce soit inintéressant de savoir tout ce qu’elle a subi, mais le côté gore, difficilement supportable par certains moments, alourdit peut-être le récit, puisque tous les personnages nous donnent les fameux détails sur ce qui à pu se passer lors de cette tragique soirée.
De plus, aucune enquête, peu de mystères ; ce n’est pas le but de l’auteur. Ici, on va se focaliser sur l'expression de l’injustice, sur l’effervescence intérieure, posant par ailleurs une question très intéressante : peut-on pardonner de tels actes ?
Cela étant, j’ai eu l’impression par moment de nager entre rêve et réalité, entre pensées d'actes vécues et non vécues. En bref, j’aurais apprécié avoir davantage d’explications rationnelles au profit de messages en pointillés.
Enfin, j'ai trouvé que le scénario manquait un peu de crédibilité. En effet, certaines situations arrivent un peu trop facilement, ou manquent de réelle cohérence.
Par exemple, quand on sait le grand âge de Vincent, qu’on connait ses difficultés à se mouvoir comme pour mettre ses chaussures... comment expliquer la facilité désarmante avec laquelle il arrive à voler un chien dans un refuge comme s’il s’agissait d’attraper une pomme posée sur une table ?
Même ressenti avec la scène du supermarché ou les vigiles agressent Vincent et sa voisine alors qu’elle est policière, provoquant une bagarre tellement invraisemblable ?
Pour autant, ce roman a beaucoup de qualités. Même s’il s’agit d’un roman noir par excellence, il y a aussi beaucoup de luminosité, et le lecteur passe par tout un panel émotionnel, entre sourires, attendrissement et peine infinie de voir cet attachant ronchon survivre ainsi dans l'attente inéluctable de la mort.
Malgré les côtés négatifs sus-cités, on y trouve aussi des sujets très importants comme l’amour, la famille, et surtout voir renaître la flamme de l’espoir dans les prunelles d’un vieillard qui se croyait au crépuscule de sa vie.
 Sous une plume directe, tantôt brute et saisissante, tantôt juste et percutante, ce roman questionne aussi sur le pardon, sur la légitimité de commettre une mauvaise action au nom du bien, mais aussi sur le racisme au travers de Bao et de sa famille
Vous l’aurez compris, malgré quelques écueils rencontrés, ce roman m’a tout de même beaucoup plus, tant pour l’originalité de l’histoire, que pour la singularité de ses personnages.
Alors, si vous aimez les romans atypiques, de ceux qui vous chamboulent, vous émeuvent tout en vous faisant réfléchir.... foncez, ce livre est fait pour vous ; vous ne serez pas déçus :pouceenhaut: 
Attention, âmes sensibles s’abstenir 😅

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: :etoilegrise:



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7
Mise en avant des Auto-édités / Dix ans avant de PM Lorenz
« Dernier message par Apogon le jeu. 20/05/2021 à 17:22 »
Dix ans avant de PM Lorenz



A ma femme, ma belle-fille, mes fils
mes amours, mes modèles, mes soutiens
A la Réunion, mon île 
De vous à moi

   Nous y voici. Encore. Cinq ans plus tard. Vous et moi. Encore. Pour une nouvelle danse. Avec la même envie, le même plaisir. Celui du partage. Non... Pas vraiment. Impossible. L’envie est plus prégnante, le plaisir plus important. De mon côté, tout du moins.
   Eruptions nous a permis de faire connaissance. Gentiment. Courtoisement. 10 ans avant... nous permettra de nous connaître. Un peu plus. Vous et moi. J’en suis convaincu.
   Chaque texte est un moment particulier, une redécouverte de la passion d’écrire. Chaque texte s’écrit, s'appréhende, se ressent différemment. Pour Eruptions, vous aviez été là, présents, à mes côtés, sans que je le sache. Pour 10 ans avant… vous avez été là, présents, à mes côtés, mais je le savais, je l’appréciais. Ce roman, nous l’avons écrit ensemble. Nous avons ri, nous nous sommes disputés aussi. Mais ensemble. Vous avez été là, présents, à mes côtés.
   Permettez-moi de prolonger ce plaisir.
   Permettez-moi de vous inviter à danser. Sur cette mélodie que nous avons conçue. Une nouvelle danse, tranquille. Vous et moi. Pour mieux faire connaissance.
   Et profitons de cette danse, faisons-la durer. Au maximum. Nous n’en n’aurons plus d’aussi paisible avant longtemps. Peut-être même jamais...

    
1. Malik

Province du Nord-Ouest, Afrique du Sud
14 mars 2006

Planète Blanche: Sortie J-44

   Il regarda ses chaussures. Des chaussures de travaux, qu’il avait utilisées pour le jardin, pour le bricolage, pour nourrir les poules. Des chaussures qu’il avait utilisées chez Monsieur, pour Monsieur, uniquement pour Monsieur.
   Il se pencha, approcha sa main de l’aglet, tira doucement sur le lacet. Le nœud se défit. Comme par magie.
Il avait oublié ce qu’il avait ressenti lorsque Monsieur le lui avait montré la première fois. D’abord à faire un nœud, ensuite les grosses boucles, enfin à le défaire. Son père lui avait appris à faire des nœuds, mais pas comme celui-là. Il avait oublié cet étonnement, cette joie, cette peur qui avaient parcouru son corps. Le temps de quelques secondes. Le temps que Monsieur lui explique qu’il n’y avait rien de magique. Il avait oublié cette sensation, pendant des années.
Elle revenait maintenant, ici.
   Il enleva une chaussure, puis l’autre, les posa l’une à côté de l’autre, en bas de l’habitacle passager.
   Il enleva une chaussette, puis l’autre. Des chaussettes épaisses. Les noires et blanches, qu’il enfilait toujours avec ses chaussures de travaux.
   Il observa ses orteils, les bougea un peu. Il ne les avait jamais observés. Alors même qu’il retirait ses chaussures cinq fois par jour. Lors des ablutions, avant la salat.
   Ses pieds étaient ridés. La peau n’avait pas résisté au temps, craquelait à la jointure des articulations des orteils. De longs poils blancs avaient poussé sur la première phalange de chaque doigt. Ses ongles tiraient sur la jaune, trois avaient même viré au marron.
   Il ouvrit la portière de la voiture.
Par terre, juste là, des herbes hautes.
… Mauvaise idée...
   Il pivota son buste de quelques degrés. Assez pour pouvoir se baisser, suffisamment pour remettre ses chaussures.
… Non...
   Il devait le faire, ne serait jamais aussi prêt à le faire, n’en n'aurait sans doute plus l’occasion. Quand reviendrait-il dans cette nature, aussi loin de cette vie que Monsieur lui avait offert ? À son âge ? Jamais. S’il ne le faisait pas maintenant, il ne le ferait jamais.
   Il se tourna, posa un pied par terre, puis l’autre. Au milieu des hautes herbes. Il ferma les yeux, se concentra sur son ressenti, sur ses sensations.
   La terre était chaude, malgré les hautes herbes. Il essaya d’enfouir ses orteils dans le sol, n’y arriva pas. Trop dure. Normale qu’elle soit encore à l’état sauvage, que les hommes comme Monsieur ne voulaient pas l'acheter pour y planter du maïs. Pas assez meuble.
   Cette terre lui rappelait celle d’Umlazi. Lorsqu’il était jeune. A ceci près qu’à Umlazi, on ne marchait pas seulement sur de la terre. On marchait aussi sur des morceaux de tôles, des éclats de verre, des clous déterrés, des animaux morts... Monsieur l’avait sorti de là, l’avait sauvé de cette misère, de cette pauvreté. Monsieur l’avait sauvé de la mort.
   La chaleur remonta, dans les mollets, dans les cuisses. La chaleur remonta, s’étendit à tout son corps, se dirigea vers son cœur. Il la ressentait. Fortement. Cette connexion avec la terre, avec ses ancêtres. C’était pour cela qu’il avait enlevé ses chaussures. Pour recréer ce lien oublié, cette passerelle avec ses ancêtres.
   Il caressa sa barbe. Instinctivement. Comme il le faisait toujours lorsqu’il pensait aux ancêtres.
… Seraient-ils fiers de moi... ?
   Non. Impossible. Il les avait reniés. Au moment où il s’était converti. Il avait renié leur héritage, pour celui du prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Il s’était converti en même temps que Monsieur. Parce que Monsieur le lui avait demandé. Parce que Monsieur lui avait parlé de la Vérité. Il avait accepté. Parce que Monsieur l’avait sorti d’Umlazi, lui avait donné une vie à vivre. Il avait accepté. Parce que Monsieur avait été seul à trouver la Vérité auprès du prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Madame n’avait pas voulu se convertir, avait refusé que leur fils se convertisse. Monsieur avait été seul, avec sa Vérité. Il n’avait pas eu le cœur à refuser, à laisser Monsieur seul. Même si c’était renier son passé, son père, ses ancêtres.
   Monsieur avait changé de nom. Djamal, à la place d’Oscar. Monsieur lui avait expliqué la signification du prénom. Djamal, la beauté du corps et de l’esprit. Monsieur lui avait dit que ce n’était pas pour se vanter, que ce prénom lui servirait de but à atteindre. Au moins pour la beauté de l’esprit. Monsieur lui avait aussi choisi un nouveau nom. Malik. Un prénom qui collait à sa personnalité. Doué.
… Malik, fils de N’Sowi...
   La chaleur atteignit le cœur. Un cœur qui pompait le sang de ses ancêtres.
   Il l’avait oublié, l’avait trop longtemps oublié...
   Il leva les yeux, regarda autour de lui. Un paysage sauvage. Le bush. Il venait de là, venait réellement de là. Des terres vierges, de cette nature abondante, dangereuse. Loin de la misère urbaine d’Umlazi. Encore plus loin de la richesse urbaine de Monsieur. Ce ne pouvait être un hasard, ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené ici, à cette nature. Ses ancêtres l’avaient rappelé, l’avaient ramené à sa vraie place.
– Malik...
   La voix le tira de ses pensées. Brutalement. Ses yeux cherchèrent la source, le corps qui allait avec la voix. Mawete marchait vers lui. Un grand Bantou, comme lui, qu’il avait appris à connaître. Depuis trois semaines. Depuis qu’ils avaient quitté Durban. Depuis que le groupe avait été rassemblé.
– … On t’attend...
   Il hocha la tête. Silencieusement.
   Son regard se fixa, à un endroit dans le dos de Mawete. À une centaine de mètres de là, un ancien entrepôt à grain. Il examina le monde devant cet entrepôt. Un peu moins de cent personnes. Quasiment tout le groupe. Des Bantous, des terres agricoles de l’est de Monsieur. Des Coloureds, des terres agricoles de l’ouest de Madame. Tous là, massés devant cet entrepôt.
   Dans un seul but.
   Tous avaient répondu à l’appel. Dès qu’il avait été lancé. Normal. Tous avaient été recueillis par Monsieur, ou par Madame. Tous avaient été tirés de la misère, sauvés de la pauvreté. Tous avaient réussi à fuir la mort. Grâce à Monsieur, ou à Madame.
   Son groupe à lui avait quitté Durban, il y avait trois semaines, avait fait route vers le nord-ouest. Vers la province de l’État libre, jusqu’à Reitz. La piste s’était évanouie dans les alentours de Reitz. L’autre groupe avait eu le temps de les rejoindre. La piste avait été retrouvée deux jours plus tard, un peu plus au nord. Près de Heilbron. Grâce au fils de Monsieur. Grâce à la sorcellerie du fils de Monsieur. La piste les avait menés ici, au nord du village de Sprinbokpan, dans la province du Nord-ouest.
   Il avança, dans les hautes herbes, vers l'entrepôt, pieds nus. Depuis quand n'avait-il pas autant marché pieds nus? Son père se serait moqué de lui, s'il avait été là, l'aurait traité de Blanc.
   Il prit une minute pour faire les cent mètres, pour rejoindre le groupe. Une minute où son cœur cogna, fort, où chaque battement lui rappela que la fin était proche, imminente. La fin de cette vie qu’il avait eue, jusqu’à présent. Un choix se présenterait à lui ensuite. Continuer sa vie, la vie que Monsieur lui avait offerte, la voie qu’ils avaient empruntée tous les deux, suivre les préceptes du Prophète...
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   … Ou retourner à sa vie originelle, celle de son père, celle de ses ancêtres.
   Il arriva à la masse mélangée de Bantous et de Coloureds. Les hommes s’écartèrent, le laissèrent passer. Jusqu’au point de convergence de tous les regards.
   Trois personnes se trouvaient à genoux, les mains dans le dos. Les trois personnes qu’ils avaient suivies jusqu’ici, qu’ils avaient débusquées dans cet entrepôt abandonné.
   Il examina ces trois personnes. Des Bantous. Comme lui. Comme les deux tiers de leur groupe. Ces trois Bantous-là avaient encore les joues rondes, des boutons sur le visage, pas encore de rides.
… Des enfants...
   Quel âge ? Treize ? Quatorze ? Quinze ans peut-être ? Des enfants. Pas les personnes qu’il s’était attendues à trouver.
   Les murmures du groupe s’arrêtèrent. D’un coup, brusquement. Il n’avait pas à se retourner, savait ce qui provoquait ce silence.
… Des enfants...
   Le fils de Monsieur apparut, dans son champ de vision, se posta devant les trois enfants. Il portait un costume noir à fines rayures blanches, avait les cheveux plaqués sur le côté. Parfaitement plaqués. Le fils de Monsieur arborait une mine sévère, une mine rarement arborée. Une mine que Madame avait arborée plus souvent que Monsieur.
   Le fils de Monsieur se pencha légèrement, sur l’enfant le plus près de lui.
– Regardez-moi, je vous prie...
   Les trois prisonniers relevèrent la tête, obéirent à la voix posée du fils de Monsieur.
– Voilà qui est mieux, n’est-il pas ? J’aime savoir à qui j’ai affaire. Et vous, messieurs, savez-vous qui je suis ?
   L’enfant le plus proche déglutit, difficilement, hocha la tête, timidement.
   Tout le monde connaissait le fils de Monsieur. Dans tout le pays. Tout le monde avait entendu les histoires que l’on racontait sur lui. On rapportait qu’il jouait dans la sorcellerie, dans la magie noire. On assurait qu’il avait vendu son âme au diable.
– Bien... Alors, il m’est plausible que vous ayez également entendu parler de cela, n’est-il pas ?
   Le fils de Monsieur écarta légèrement sa veste, sur le côté gauche, laissa apparaître une partie d’une crosse blanche. La crosse blanche de son arme. Celle qu’on disait envoûtée par l’esprit des démons.
   L’enfant le plus proche ferma les yeux, fortement, refusa de regarder la crosse. Encore un hochement de tête. Timide, toujours.
– Vous m’en voyez ravi, jeune homme. Vous comprendrez, dans ce cas, ma démarche, n’est-il pas ? Vous comprendrez également que je dois avoir le nom de celui qui vous a demandé de faire ça ?
   L’enfant ouvrit les yeux. Directement sur la crosse. Sa mâchoire se crispa, sa tête trembla. La peur gagna tout son corps, tout son être.
   Le fils de Monsieur le remarqua, rapidement, ramena le pan de sa veste, cacha la crosse blanche, caressa la tête de l’enfant.
– Si vous me donnez ce nom, je ne l’utiliserai pas. Je vous en donne ma parole...
   L’enfant ouvrit la bouche. Une bouche tremblante, toujours. De la salive déborda par le milieu de la lippe. La lèvre bougea, s’apprêta. Plusieurs fois. Pendant de longues secondes. Le son finit par sortir. Enfin. Un son saccadé, robotique. Mais un son audible, compréhensible.
– Ra... fion... Obe... dete...
   Le fils de Monsieur sourit, posa sa main sur l’épaule de l’enfant.
– Soyez-en remercié. Et comme je vous l’avais promis...
   Le fils de Monsieur tapota de sa main l’endroit de sa veste qui cachait la crosse.
– … elle restera où elle est.
   Le fils de Monsieur se releva, sourit à nouveau à l’enfant.
– … Mais, à ma grande désobligeance, jeune homme, je n’ai qu’une seule parole. Et j’honore toujours cette parole.
   Le fils de Monsieur se retourna, montra son dos aux enfants à genoux.
Le fils de Monsieur le regarda, lui, lui fit un signe de tête, vers les enfants. Un message silencieux, un signe clair.
   Sa main descendit à sa ceinture, immédiatement, à peine le signe de tête du fils de Monsieur aperçu. Il saisit le pistolet, le pointa vers le premier enfant.
… Que des enfants...
   L’enfant secoua la tête. Le visage affichait une grimace. Une grimace de peur. Des larmes coulaient, ne formaient qu’un seul filet arrivé à la bouche, mélangées à la bave.
… A-t-il pleuré avant de tirer... ?
   Il se souvenait de ce jour. Parfaitement. À l’aéroport de Durban. Monsieur et Madame étaient venus rendre visite à leur fils. Monsieur avait apporté un cadeau à son fils, un nouveau livre, pour sa collection. Un nouveau livre dédicacé par l’auteur. L’avion venait d’atterrir, ils venaient de passer les formalités. Il y avait eu un coup de feu. Madame était tombée. Un autre coup de feu. Monsieur avait titubé, sur deux ou trois mètres, déséquilibré par le tir, s’était écroulé lui aussi. Il avait couru vers Monsieur. Aussi vite qu’il avait pu. Du sang s’étendait déjà. Monsieur n’était déjà plus, se trouvait déjà sur le chemin du Djenet, avec le prophète.
… Salla Allahu ‘alayhi wa salam...
   Monsieur était mort devant lui. Et il n’avait rien pu faire.
   Depuis, il attendait ce jour, ce moment. Celui où il aurait le tueur en face de son pistolet. Même si ce n’était qu’un enfant.
… Malik, fils de N’Sowi...
   Monsieur devait déjà avoir passé la première des huit portes menant au Djenet, avait sans doute entamé sa première période de 42 ans d’attente. Peut-être l’attendrait-il ? Pour profiter de ce moment à deux. Ce moment où ils trouveraient les 72 vierges, ce moment où ils pourraient boire du vin exquis.
   Peut-être l’attendrait-il ?... Il ne l’espérait pas. Parce que lui n’irait pas au Djenet.
   Son index pressa trois fois la gâchette. 

2. Kane

Comté de Big Horn, Wyoming, États-Unis
15 mars 2006

Planète Blanche: Sortie J-43

   Il regardait par la vitre. Les plaines, encore, toujours, à perte de vue. Des plaines de hautes herbes. Plus sèches qu’un instant plus tôt, juste après Otto. Les herbes dansaient, se mouvaient, à l’unisson, au gré du vent. Le ciel était chargé. Un peu. La pluie risquait de tomber, d’un moment à l’autre. Le contraire l’aurait étonné. Il pleuvait souvent dans le Wyoming. Trop à son goût.
… C’est pour ça que je l’ai quitté...
   Il délaissa un moment le paysage monotone, regarda sa montre. Presque deux heures qu’ils roulaient. Ils seraient bientôt arrivés. Le conducteur du taxi avait décidé de suivre Greybull Highway, puis de bifurquer à droite sur la State Highway 30, de traverser Burlington.
… J’aurais continué tout droit... Direction Greybull...
   Mais avec l’itinéraire du taximan, il avait eu plaisir à revoir le terrain de baseball de Burlington, le terrain de foot juste derrière. Que de souvenirs dans ces gradins. Des gradins faits de planches de bois posées à même une ossature métallique... Son père et son oncle qui l’encourageaient lors des matchs, son premier baiser, avec Carie, sous la tribune, et le père de Carie juste au-dessus...
   Il aurait dit qu’une vie entière s’était passée depuis ces moments. Alors qu’il n’y avait qu’une vingtaine d’années. Une vingtaine d'années, et tant de changements. Les quatre ans à l’Université à Laramie, Khaterine, le LSAT, les trois ans à Upenn, l’année de LLM, le Bar exam de Pennsylvanie, la société Harper... Une vingtaine d’années où il était parti de rien, où il était arrivé à tout.
   On commençait à le connaître, à le reconnaître. Son nom n’était plus inconnu.
   Kane Mils, l’avocat qui ne perdait pas.
… L’avocat qui ne perdra jamais...
   Harper lui parlait déjà d’être associé. Après seulement quatre ans de pratique. Harper lui disait que dans deux ans, s’il continuait à défendre aussi bien ses dossiers, à ramener des clients pour la société, alors oui, il serait associé. À 32 ans.
… Le plus jeune de toute l’histoire de la boîte...
   Mais tout de suite, là, maintenant, il n’était pas encore celui qui donnait les directives, juste celui qui les exécutait. Un sous-fifre, encore. Il était encore celui qui devait faire six heures d’avion, depuis Philadelphie, faire une escale d’une heure à Denver, et prendre un avion à hélice pour Cody dans le Wyoming. Un avion à hélice, c’était une barque sur une mer déchaînée. Aucune stabilité. L’avion tanguait au gré du vent, plus encore que ces hautes herbes dehors. Tout ça pour rencontrer un éventuel témoin d’un viol. Hank Vesberg.
   Il révisa l’affaire. Encore une fois. Pour être certain de ne rien oublier, de ne rien laisser au hasard.
   Hank Vesberg, un homme de quarante-six ans, venu à Philadelphie pour un entretien d’embauche. Comme journaliste dans un petit journal minable. Le viol a été commis, ou prétendument commis, dans une chambre d’hôtel, au quatrième étage, dans le quartier de Kensington. Une femme, Terry Bespard, a accusé un homme, Jeff Wilburn, de viol. Les caméras de surveillance montraient que l’homme avait rejoint la femme, dans la chambre. Le reste, c’était parole contre parole. La femme parlait de viol, l’homme de relation consentante. Jeff Wilburn était venu au cabinet, leur avait expliqué la situation. Robert Harper avait accepté de le défendre, mais avait refilé le dossier à un jeune avocat.
… Moi...
   Il avait revu l’enregistrement vidéo. Pas de son. Impossible de savoir s’il y avait eu des appels à l’aide, des cris ou des pleurs quelconque. Mais sur l'enregistrement, on voyait un homme passer devant la chambre, regarder la porte une poignée de secondes. Le seul autre client de tout l’étage. Hank Vesberg.
   Il avait mené son enquête sur Jeff Wilburn. Marié depuis quinze ans, pas de casier judiciaire, pas de problème de voisinage, pas de conflit au travail. Une vie tranquille. Mais une vie privée misérable. Wilburn était inscrit sur quatre sites de rencontre, couchait régulièrement avec des femmes, puis ne le revoyait jamais. Wilburn, un profil de pervers et une tête de détraqué. Il l’avait vu lorsqu’il lui avait parlé.
… Il l’a violée... J’en suis sûr...
   Le taxi entra dans Basin. Enfin. La ville était déserte. Ou presque. Rien de plus normal. Basin c’était une ligne droite, la Greybull Highway, avec quelques maisons le long des petites rues parallèles. 1500 habitants, à peu de choses près.
   Ils arrivaient de ce côté, de l’ouest, des petites rues parallèles. Ils quittèrent la State Highway 30, tournèrent à gauche sur la 8e nord.
   La petite rue était misérable, encore plus que dans son souvenir. Les maisons étaient vieilles, ne ressemblaient plus qu’à des ruines, qu’à des vestiges. Des petites maisons, toutes identiques, séparées les unes des autres par à peine 7 pieds. Pas de clôture, pas même une haie.
… Bienvenue chez les ploucs...
   Le taxi remonta la rue.
… Ils ont construit des courts de tennis...
   Qui jouait au tennis ici ? Aucun argent n'avait été mieux gaspillé.
   Le taxi prit à droite, puis à gauche. La 7e nord. Le taxi s’arrêta, devant une des maisons identiques aux autres, devant le 317. Vesberg habitait ici.
   Il sortit de la voiture, prit son bagage à main dans le coffre, retourna au niveau de la portière avant, se pencha légèrement.
– Merci.
   Le conducteur leva la main, de quelques pouces seulement. Juste avant de repartir.
   Pas besoin de payer. Tout était déjà réglé, par la société, par un stagiaire qui avait pensé faire ses preuves en signant chez Harper, qui se retrouvait à payer des taxis pour les vrais avocats, à faire des photocopies pour ceux qui travaillaient réellement.
   Il s’avança dans l’allée de béton. L’allée le mena à la porte de la maison. Une porte transparente fermée. Une porte transparente sale, qui n’avait pas dû être nettoyée depuis longtemps. Qui n’avait peut-être jamais été nettoyée.
   Il frappa. Une fois. Deux fois.
   Vesberg apparut derrière la porte vitrée. Un homme avec du ventre, une barbe pas entretenue, des poches sous les yeux. Il portait un jean noir et une chemise jaune à longue manche. Dans sa main droite, une bière, dans la gauche, une cigarette.
… Tellement cliché...
   Toujours à reproduire les schémas sans avenir, toujours à se plaindre de ne jamais arriver à rien. C’est pour ça qu’il avait quitté Big Horn, le Wyoming. L’État avait trop peu à offrir, les habitants trop peu à gagner. Il avait quitté le Wyoming pour ne pas être comme Vesberg, pour ne pas être un loser.
– Bonjour, Kane Mils, de la société d’avocats Harper de Philadelphie... Vous êtes monsieur Hank Vesberg ?
   Vesberg le fixa un moment, avant de détourner son regard sur ses pieds.
– Oui... C’est pour quoi ?
– Monsieur Vesberg, je défends un client dans une affaire de viol et de ce que nous savons, vous êtes le seul témoin direct de la scène.
   Vesberg décala la lèvre inférieure, la mordilla doucement. Une longue seconde. Il souffla ensuite, ouvrit la porte vitrée.
– Par ici.
   Il entra, suivit Vesberg sur quelques pas, traversa le salon jusqu’au canapé. Un salon sombre, peu éclairé par la lumière du jour. La télé était allumée, agressait les yeux. Un match de foot passait. Les Cowboys du Wyoming affrontaient les UCLA Bruins. Une rediffusion du Las Vegas Bowl de 2004.
… Ils vont gagner 24 à 21...
   Il avait entendu le résultat, il ne savait plus vraiment comment. Peut-être par ses parents. Sans doute même. Les nouvelles du Wyoming n'arrivaient que rarement à Philadelphie. Et quand elles arrivaient, tout le monde s’en foutait.
... Normal... le Wyoming...
   Vesberg s’assit dans le canapé, lui fit un signe de la main pour l’inviter à l’imiter.
   Il s’assit à son tour, dans le fauteuil de gauche.
– Vous en voulez ?
   Vesberg lui montra la bière.
   Il fit un signe de tête. Pour signifier à son hôte qu’il n’en voulait pas. Il n’était pas là pour copiner ni bavarder. Plus vite terminé, plus vite il rentrerait chez lui.
… Pas avant demain...
   Il ouvrit son bagage à main, en retira une pochette noire en cuir, la posa sur ses genoux, l’ouvrit. Il saisit ensuite son magnétophone enregistreur dans la poche intérieure de sa veste de costume, le montra à Veserg.
– Je peux.... ?
   Vesberg hocha la tête. Imperceptiblement.
   Il alluma le magnétophone, le posa sur la petite table basse, devant Vesberg.
– On sait que vous étiez à Philadelphie pour un entretien d’embauche le 11 février. Vous êtes resté ensuite à l’hôtel Diamond pour y passer la nuit. Chambre 46. Le 12, à 13 heures 42, les caméras de surveillance de l’étage vous montrent dans le couloir vous arrêtant quelques secondes devant la porte de la chambre 41. Ma question sera simple, monsieur Vesberg. Pourquoi vous êtes-vous arrêté ?
   Il n’était pas aussi direct d’habitude, prenait le temps de mettre son interlocuteur à l’aise. Pour permettre à celui-ci de se confier plus facilement. Toujours deux ou trois questions sur la vie personnelle, deux autres sur le boulot, deux remarques pour énoncer des généralités banales... Une astuce qu’il avait apprise chez Harper. Mais aujourd’hui, il n’avait pas envie.
   Vesberg se redressa un peu.
– Qu’est-ce que je risque ?
– Rien. Comme je vous l’ai dit, vous êtes le seul témoin direct de la scène. Dites seulement la vérité.
   Vesberg se redressa encore. De la cendre de sa cigarette tomba sur le sol à ses pieds.
– J’ai entendu des cris de femme... Comme si quelqu’un se débattait. J’ai aussi entendu des objets qui tombaient.
– D’après vous, il y a eu une lutte à l’intérieur ?
– Je pense... Oui.
– Êtes-vous certain que ce que vous avez entendu de l’autre côté de cette porte n’aurait pas pu être des gémissements et des sons faisant penser à un accouplement plutôt physique ?
   Il essayait de semer le doute dans l’esprit de Vesberg. Mais il le savait, l’avait vu sur la vidéo surveillance. La tête de Vesberg sur celle-ci n’était pas une tête amusée ou excitée par quelqu’un qui entendait d’autres faire l’amour. C’était une tête de surprise... Non... Plus que ça... Une tête apeurée.
– Certain.
– Vous n’avez pas appelé la police...
   Vesberg détourna son regard, tira sur sa cigarette, pour la première fois qu’ils s’étaient assis.
– J’veux pas d’problème moi. J’suis juste un p’tit gars du Wyoming. Philadelphie, c’est une grande ville, avec de grandes emmerdes. J’voulais pas m’attirer des ennuis.
   Il secoua la tête. Contre son gré. Normal face à autant de conneries. Les croyances des petites villes : les grandes villes, c’est l’enfer.
… L’enfer peut être partout...
   Il était le mieux placé pour le savoir. Après ce qu’il avait fait...
   Il attrapa son magnétophone, l’éteignit, le rangea. Même chose pour son dossier.
– Je vous remercie, monsieur Vesberg, ce témoignage nous sera précieux... La partie adverse viendra sans doute ici, pour vous parler de cette affaire et pour vous demander de témoigner au tribunal.
– J’veux juste pas de problème.
   Il ferma sa petite valise noire, se redressa, regarda Vesberg. Droit dans les yeux, fixement.
– Il faut que je vous dise... au tribunal, le procureur pourra vous poursuivre pour dissimulation de preuves ou non-assistance à personne en danger.
   Vesberg devint blême. En une seconde. Un teint accentué par la faible luminosité du salon.
   Il se leva, laissa Vesberg dans la tourmente.
… Au moins, il hésitera à collaborer avec la partie adverse...
– Merci pour tout, monsieur Vesberg. Passez une bonne journée.
   Vesberg n’esquissa même pas un mouvement pour se lever, restait enfoui dans son canapé, dans sa tourmente.
– Pas la peine de me raccompagner, je retrouverai la sortie... Allez les Cowboys !
   Il quitta la maison, se retrouva à nouveau dans la 7e nord. Ses pensées le gardèrent dans cette affaire. Jeff Wilburn avait réellement violé Terry Bespard. Wilburn leur avait affirmé que c’était un jeu, que Bespard lui avait demandé de réaliser ce fantasme. Mais si c’était un vrai fantasme, il y aurait eu des gémissements, encore plus fort que pour un rapport sexuel classique.
… Il est coupable... Je dois trouver la faille pour le disculper...
   Cette faille se trouvait quelque part. Si elle n’était pas dans les faits, elle serait dans la procédure.
   Il se mit en marche. L’hôtel n’était pas très loin, juste à l’entrée de la ville. Peut-être à quinze minutes à pied. Pas besoin de taxi. Il emprunta une rue perpendiculaire à la 7e, peut-être la G Street, sans doute même. Il passa trois pâtés de maisons, arriva sur une voie plus large, une voie rapide...
… La 4e...
   … La partie de la Greybull Highway qui traversait Basin du nord au sud.
   Il la suivit à droite, passa encore deux pâtés de maisons. Les voitures passaient à côté de lui, les quelques commerces de la ville accueillaient des clients. Enfin un peu de monde, un peu de civilisation.
   L’hôtel était là. Le meilleur qu’il aurait pu trouver ici. The Big Horn Hôtel. Il avait insisté auprès de Harper pour avoir une nuit. Pour ne pas refaire 10 heures de trajet deux fois dans la même journée. Il avait insisté surtout pour pouvoir rendre visite à ses parents, à Manderson, demain matin.
   Il passa la porte, entra, débarqua dans l’accueil de l’hôtel.
   Son regard se leva, instinctivement, comme son regard se levait toujours pour lancer un “bonjour”.
Son regard se leva, se bloqua. Le “bonjour” se coinça dans sa gorge.
Il était pétrifié, scotché sur le paillasson. Son sourire s’était affaissé… Tout s’était affaissé…
Derrière le comptoir, une jeune femme. Blonde, yeux émeraude, le visage fin.
… Khaterine...
   Non, ce ne pouvait être elle. Khaterine devait avoir vieilli, comme lui. Elle ne pouvait plus avoir ce visage d’adolescente.
… Mais ce visage est là...
   La jeune femme sourit. Un sourire franc, de connivence.
– Kane... ?
   Il la regarda, immobile, scotché par ce visage du passé, ce visage qui le ramenait à ce qu’il avait abandonné, à ce qu’il avait gâché. Il la regarda, ne sut quoi dire, ne put rien dire.
– C’est moi… Bethany... Enfin Beth... La sœur de Khaty.
8
Avec cette belle romance, l’auteure Isabelle-Marie d’Angèle nous plonge dans la plus pure tradition de la magie de Noël. Mais pas que, cette romance recèle également un lot de secrets de famille et de vengeance, qui tient le lecteur en haleine.
Ce roman, à plusieurs voix et d’une écriture fluide, agréable, nous livre au fil des pages une belle palette de personnages haut en couleurs. Tous sont très bien construits et très attachants. Personnellement, j’ai eu un faible pour Georges, le bel amoureux qui dissimule ses sentiments sous une étiquette qui lui colle à la peau depuis de nombreuses années.
Quant à Philippine, je dois avouer, au début, qu’elle m’a un peu agacée avec son côté de petite-fille riche et parfois capricieuse. Mais au cours de l’histoire, elle se révèle aussi naïve que fragile. J’ai donc fini par l’apprécier, elle aussi.
Je n’en dirais pas davantage pour ne pas spoiler, mais sachez que j’ai pris un grand plaisir à suivre cette histoire. Aussi, je remercie l’auteure Isabelle-Marie de m’avoir fait passer un super moment déconnecté de la réalité.
Si j’ai un conseil à vous donner, n’hésitez pas à vous découvrir cette belle romance, vous ne le regretterez pas.

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Mise en avant des Auto-édités / Mon petit chat de Cindy Costes
« Dernier message par Apogon le jeu. 06/05/2021 à 17:44 »

Mon petit chat de Cindy Costes



1 – Sandra

Je me gare sur la place attitrée à mon pavillon de lotissement. Je coupe le moteur et l’observe à travers le pare-brise. Je réalise que cela fait de nombreuses années que je n’arrive pas la première le soir. J’en profite pour essayer d’imaginer ce que pourrait penser quelqu’un d’extérieur.
Seuls les volets d’une pièce sont ouverts, et encore, ils ne sont pas accrochés. À moitié rabattus par le vent, ils ne doivent laisser filtrer que peu de lumière. Pour preuve, l’ampoule électrique qui y est allumée permet d’apercevoir des meubles de cuisine. À l’étage, tout est fermé, on pourrait supposer qu’une personne y vit recluse et qu’elle est actuellement occupée à préparer le repas. Rien de bien gai. Cette soli-tude serait susceptible d’expliquer l’aura triste qui émane de la maison et que je ressens chaque jour plus intensément.
Je sais, moi, que cette impression d’isolement est fausse. Nous sommes quatre à y habiter, et déjà, les enfants sont là. Je connais mes fils. Chacun a ses petites ma-nies. Alex, l’aîné, étudie dans la cuisine. Une habitude prise dès l’école primaire qui me permet de lui faire réviser ses leçons et de l’aider tout en préparant le dîner. Léo, le cadet, doit être enfermé dans sa chambre avec une lampe torche sous sa couette pour lire, parce que c’est tellement mieux que d’ouvrir les volets ou de sim-plement allumer le plafonnier. Il y a un petit goût d’interdit ainsi. Je me souviens que je faisais pareil quand j’étais encore fille unique.
Une maison normale, une famille normale.
Pourtant, le nœud dans mon estomac à l’idée de rentrer ne correspond sans doute pas à l’image de la mère pressée de retrouver sa progéniture. Peut-être ne suis-je pas la seule ? Que les autres parents redoutent aussi ce moment sans que personne n’ose l’avouer ?
Exceptionnellement, j’arrive après seize heures et je dois admettre que ça m’a fait du bien de rester plus tard au magasin, d’oublier mes soucis en formant la nou-velle recrue. Je me prends à envier mon mari qui travaille plus de dix heures par jour depuis des mois. Ces pensées n’ont tourné que quelques secondes dans ma tête, toutefois, ça suffit pour me sentir horrible et culpabiliser. En tant que mère, je n’ai pas le droit de ressentir ce genre de choses.
J’inspire et me décide à sortir de la voiture avant que les voisins ne jasent. Il ne manquerait plus que ça.
Mes doigts enserrent les clefs tandis que je franchis l’allée. Cinq pas et je suis à la porte. Douze secondes et elle s’ouvre. Moins d’une minute pour me donner de l’espoir.
— Coucou, les garçons, je suis rentrée.
Le silence me répond. Intriguée, je me dirige vers la cuisine. Pas d’Alex. Le plan de travail révèle le reste d’un goûter : miettes, beurre qui traîne et pot de confiture non refermé. Léo.
Pendant que je nettoie en soupirant le bazar laissé par ma petite tornade, je m’interroge sur l’absence de mon aîné. Est-ce parce que je n’étais pas là ?
Lorsque nous avons appris la maladie de Léo, j’ai demandé des horaires aména-gés à temps partiel. Je suis présente matin et soir pour eux. Même si c’est plus diffi-cile financièrement, je suis heureuse d’avoir vraiment eu l’impression de voir mes enfants grandir. Nous avions une belle complicité. Un sourire fugace apparaît sur mon visage en repensant à ces goûters partagés, emplis de rires et d’anecdotes de cour de récré, de copains de classe, des grandes joies et petits drames de mes bonshommes, à l’âge où tout a une importance capitale, où la vie n’a pas encore en-seigné le recul sur les sentiments et les événements.
Je repasse par l’entrée pour enlever mes chaussures à talons qui me martyrisent les pieds, mais font partie de l’uniforme de la vendeuse en prêt-à-porter que je suis, même si avec mes horaires, je fais plus de la manutention que du conseil à la clien-tèle. D’une main que j’essaie de rendre ferme, j’attrape la rambarde pour gravir l’escalier qui mène aux chambres. Le maigre espoir d’une soirée paisible m’a quit-tée.
Arrivée devant les portes, j’hésite. Par laquelle commencer ? Quel que soit mon choix, il sera mauvais et me sera reproché. Tout est analysé, soupesé, décortiqué et interprété. Chaque geste, mot ou regard.
Je me décide à aller voir Alexandre en premier, ça sera plus rapide et me laissera le temps de me consacrer à Léo. Une nouvelle onde de culpabilité me traverse, j’ai l’impression de négliger mon aîné. Je frappe doucement et un grognement que je considère comme une invitation me répond.
Mon grand garçon est allongé à plat ventre dans son lit, des cahiers et manuels scolaires tout autour de lui. Il ne me regarde pas, concentré sur ses devoirs. Il est si sérieux que je ne doute pas qu’il obtienne son brevet sans difficulté. Je m’assieds sur le matelas et caresse ses cheveux courts. Je ferme les yeux, profitant de cet ins-tant qui se fait de plus en plus rare.
— Ça va, mon poussin ?
— Ça va, marmonne-t-il dans sa barbe naissante.
— Tu as beaucoup de travail ?
— Surtout des maths, c’est facile. Et une leçon d’histoire, je galère un peu.
Il ne daigne même pas me regarder, je sens que je l’enquiquine. Indécise sur la conduite à tenir, je choisis finalement de ne pas relever.
— Tu veux que je t’aide ? proposé-je, pleine d’enthousiasme.
— On verra après.
— D’accord, appelle-moi quand tu seras prêt.
Un grognement me répond. Je l’embrasse sans qu’il bronche et ressors de sa chambre, déçue de ce que je prends comme un rejet.
Le recul, Sandra, le recul.
Un pas et je suis déjà devant la porte de Léo. Je frappe. Aucun son ne me par-vient. Malgré moi, mon cœur s’affole et je le sens battre à tout rompre. J’ouvre la porte un tantinet trop brusquement, elle cogne contre le coffre à jouets.
— Mon petit chat ?
Ma voix angoissée ne le fait pas réagir. Allongé, il me tourne le dos. Je reste figée le temps d’observer la scène. Il ne lit pas, je sais que son regard est fixé sur le mur face à lui. L’intégralité de son corps chétif est tendue, je sens la colère qui en émane à l’autre bout de la pièce.
Deux sentiments contradictoires m’envahissent. Le soulagement vient en pre-mier, puissant : il va « bien ». L’abattement s’empare de moi dans la seconde qui suit : encore une crise à gérer. Je parcours la chambre en trois enjambées et de même qu’avec son frère, je m’assieds sur son lit et lui caresse la tête. D’un geste vif, il chasse ma main. J’ai l’habitude, pourtant, mon cœur se serre.
— Qu’est-ce qu’il se passe, mon petit chat ?
— Rien, bougonne-t-il.
— Je vois bien que ça ne va pas, dis-moi.
Il se retourne, ses yeux étincellent de rage et se braquent sur moi.
— Alexandre a fini toutes les céréales ! éructe-t-il.
Forcément…
Je peux en acheter un kilo le samedi matin, en début de semaine, il n’y aura plus rien. Chacun rejette la faute sur l’autre. À chaque fois, l’idée de les enfermer sous clef me trotte dans la tête. S’ils sont incapables de manger des restes, car trop répéti-tifs, ils ne se lassent pas de leurs grains de riz soufflés au chocolat, la même marque depuis des années, à mon grand désespoir vu le peu d’intérêt nutritionnel et le gouffre financier qu’ils représentent. Sans parler du fait que ce n’est pas la nourri-ture idéale pour Léo. Mais entre ça ou rien, le médecin a adapté son protocole pour tenir compte de ses préférences.
— Tu as quand même goûté, non ? J’ai vu le pain avec la confiture. Tu as eu as-sez ?
— Je voulais des céréales. C’est ce qui était prévu en plus. Il sait bien que je suis prioritaire.
— Je lui parlerai. Tu as fait ton contrôle ? Tout est bon ?
Il se tourne de nouveau face au mur et marmonne un « oui, oui » qui signifie grosso modo : « Lâche-moi, tu me saoules ! »
Je me mordille la lèvre, compte dans ma tête jusqu’à trois pour garder mon calme et me lève. J’attrape son menu sur le bureau et étudie celui du lendemain. Céréales. Évidemment.
— Je file au supermarché vous en reprendre une boîte. As-tu besoin d’autre chose ?
— Non, grommelle-t-il.
— Bien, tu fais tes devoirs pendant ce temps-là et on regarde ça ensemble quand je rentre, d’accord ?
Pas de réponse. Bien sûr, puisqu’il ne les fera pas. Je reporte la dispute à plus tard et retourne dans la chambre d’Alex.
— Alex ? Tu as mangé toutes les céréales ?
— Il a dit ça ? Il est pas chié, lui !
Je sursaute devant l’explosion de mon fils aîné. Il me dépasse désormais d’une bonne tête et pèse bien quinze kilos – de muscles – de plus que moi. Je ne m’attendais pas à ce qu’il bondisse ainsi de son lit, guidé par sa colère. Je lui pose pourtant souvent cette question. Est-ce mon absence au goûter qui le fait réagir plus violemment que d’habitude ?
— Comment ça ?
Même si je connais sa réplique par cœur, je l’interroge d’une voix calme, pour tempérer la situation.
— Il en restait trois dans le paquet. Alors ouais, j’ai fini TOUTES les céréales. T’as regardé son stock de médocs ? Parce que là, tu verrais qui les bouffe vraiment au lieu de toujours croire ton petit chéri qui m’accuse.
Comme à chaque fois qu’il perd son sang-froid – et c’est devenu de plus en plus fréquent –, j’ai l’impression de me prendre une claque. J’ai envie de lui faire un câlin, de le rassurer sur l’amour que j’éprouve pour lui, cependant, je connais d’avance sa réaction. Il faudra attendre que l’orage soit passé.
— Bon, je vais en racheter, tu as besoin de quelque chose ? éludé-je sans rien lais-ser paraître du trouble causé par sa révélation.
— Ouais, change de sujet…
Je soupire en m’approchant de lui quand il me tourne brusquement le dos, met-tant ainsi fin à notre entretien.
J’hésite devant la chambre de Léo, mais décide avant tout d’aller contrôler la ré-serve de médicaments selon la suggestion d’Alex. J’entre dans la salle de bains et en effet, il en reste moins que prévu. Ça, plus le stock de céréales qui diminue bien trop vite, il ne peut y avoir qu’une conclusion.
Je m’agrippe au rebord du lavabo et commence à respirer calmement pour jugu-ler la crise d’angoisse qui risque de me submerger. Je laisse mes paupières closes, espérant ainsi retenir les larmes qui menacent puis me mets à compter au même rythme que mon thorax qui se soulève.
Au bout de longues minutes, je suis de nouveau capable de raisonner. Avant d’en parler à Léo, il est impératif que je jette un œil sur son carnet de suivi. Depuis la rentrée et son autonomie médicale, il ne veut plus que je m’en approche. Même si je déteste ça, je le consulterai pendant qu’il sera à table. Puis j’en discuterai avec An-toine dès que les enfants seront couchés. L’explication avec mon petit chat attendra demain et la nuit m’aidera à canaliser mes émotions.
En apercevant l’heure sur ma montre, j’ai un mouvement de surprise. Il est déjà presque temps de dîner. Je me reprends. Une chose à la fois. Les courses, trente minutes avant les devoirs. Trente minutes de répit. 

2 – Alexandre

J’hallucine ! Encore une fois, c’est sur moi que ça tombe à cause de ce petit con ! Bien sûr, comme d’hab', on ne lui dit rien. Môssieur est malade, Môssieur est fra-gile, Môssieur a tous les droits ! Et bibi, il a le droit de fermer sa gueule.
J’espère qu’il va se faire défoncer pour les céréales. Ou qu’il en soit privé. Ça fait des années qu’il me gonfle avec sa « priorité » et depuis quelques semaines, quand je vais en piocher entre deux révisions, je vois qu’on est déjà passé par là. Il va m’en vouloir de l’avoir balancé, mais je m’en fous. Plus de fraternité entre nous. C’est fi-ni, l’époque où je te couvrais, frangin, maintenant, c’est la guerre !
J’ai envie de tout jeter par terre tellement j’ai la haine. Je me souviens de jus-tesse que si je veux me casser d’ici, il faut que je bosse.
Je chope mon manuel d’histoire, mais les mots ne s’impriment pas dans mon cerveau. Je suis dans une telle rage que je suis incapable de comprendre ce que je lis. J’attrape mon iPhone, me connecte sur le Wi-Fi et commence à discuter avec mes amis.
Peu à peu, la tension redescend. Faudrait que je travaille, mais j’ai plus envie. Tant pis. Ils ne le verront même pas de toute façon.

3 – Antoine

Je regarde l’heure indiquée sur l’écran de mon ordinateur : 20 h 58. Je passe une main lasse devant mes yeux fatigués. L’avantage de toutes ces heures supplémen-taires, c’est que je décroche une belle prime. J’abats presque deux fois plus de tra-vail qu’avant. Après dix-huit heures, les bureaux se vident, les courriels deviennent rares et le téléphone se tait. En l’espace de trois heures, je traite près de cent dos-siers.
Mon corps se déplie douloureusement lorsque je me décide à partir. Il faut abso-lument que je pense à me lever régulièrement. Depuis que tout est dématérialisé, il n’y a plus besoin d’aller à l’imprimante ou à la photocopieuse et je le ressens. Le médecin du travail nous a conseillé de faire du sport. La direction a même conclu un partenariat avec une salle de musculation située à un arrêt de métro d’ici. L’abonnement est à moitié prix pour les salariés de Lincoln Santé. Comme tous les soirs, je songe qu’il faut que je regarde ça de plus près. Demain.
Je sifflote en fermant à clef le bureau, j’espère que Fred sera au poste de garde ce soir. Avec les horaires tournants de l’équipe de surveillance, c’est toujours une sur-prise.
Selon son habitude, l’ascenseur est d’une lenteur extrême pour descendre les trois étages menant à la sortie. À croire qu’il est fatigué de ses allers-retours inces-sants pendant la journée et proteste pour ce dernier voyage avant son repos bien mérité.
Je débouche dans le hall et la remarque immédiatement. Elle a déjà préparé son paquet de cigarettes, avertie de mon arrivée par ses multiples écrans de surveillance. Je m’approche d’elle et lui fais la bise. Trois, car chez elle, quelque part dans la cam-pagne albigeoise, on fait ainsi. Je sais qu’elle se contente des deux bises toulou-saines avec ses collègues et qu’elle garde une réserve professionnelle avec les autres travailleurs de l’immeuble, alors je me sens heureusement et connement flatté de ces trois bises, juste pour moi.
— Tu vas bien ?
— Nuit tranquille, donc oui.
Son sourire rayonne et elle me donne un coup de coude tandis que nous fran-chissons les portes du bâtiment que mon employeur partage avec plusieurs sociétés.
— Tu devrais suggérer à tes patrons de t’installer un lit dans ton bureau.
J’essaie de rire avec elle, mais ça sonne tellement faux qu’elle s’interrompt et me fixe.
— Beaucoup de travail, tenté-je maladroitement.
— Je crois surtout que tu repousses ton retour chez toi.
Je soupire et m’adosse au mur tout en lui demandant une cigarette du regard. Une bouffée de culpabilité et de plaisir mêlé m’envahit tandis que je prends une taffe à pleins poumons. Dégueulasse. Divin.
— Elle dirait quoi, ta femme, si elle savait que tu avais recommencé ?
— Je n’ai pas recommencé, c’est exceptionnel.
— Ça fait pas mal d’exceptions ce mois-ci, Antoine…
De ma main libre, je repousse mes cheveux en arrière tout en fixant l’objet du délit.
— Elle me tuerait.
— À ce point ?
— Ouais.
— …
— Son père est mort d’un cancer du poumon. J’ai arrêté de fumer lors d’une de mes visites à l’hôpital, juste avant…
Ma voix se brise, je sens des picotements derrière mes rétines. Quand Gérard est tombé malade, Sandra ne m’a rien dit, ne m’a fait aucune réflexion. Cependant, à chaque fois qu’elle me voyait allumer une cigarette, ses yeux s’humectaient. Au fur et à mesure de nos passages aux soins palliatifs, mon addiction me dégoûtait tou-jours plus. Assister à son déclin m’a fait prendre conscience de ma connerie. J’avais une famille, je connaissais les risques et je les prenais. Pourquoi ? Pour gaspiller de l’argent ? Par habitude ? Par dépendance ?
Progressivement, j’ai détesté le tabac jusqu’à vomir lors de ma dernière clope. Juste avant, Gérard m’avait murmuré que Sandra ne méritait pas de perdre son mari de la même façon que son père. Il aura fallu la mort d’un homme que j’aimais et respectais pour arrêter.
Et malgré ce que je peux dire à Fred, oui, je suis en train de reprendre, con que je suis ! Il faudrait que je jette cette putain de cigarette dans le cendrier, néanmoins, je n’en ai pas la force. Cette brûlure dans ma gorge lorsque j’aspire la fumée, j’en ai besoin. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais sans ces quelques moments de dé-tente, je ne tiendrais pas le coup. Et je ne peux pas craquer, je n’en ai pas le droit.
Fred comprend mon trouble et me pose une main réconfortante sur l’avant-bras. J’apprécie qu’elle n’essaie pas de me culpabiliser, je m’en veux déjà assez.
— Tu ne serais pas intéressé par une boule de poils trop mimi ? J’ai une chatte qui a mis bas dans mon jardin et je me retrouve avec quatre petits à caser.
Je la remercie silencieusement de changer de sujet.
— Désolé, Sandra est allergique.
— Pas grave, si jamais tu connais quelqu’un, dis-le-moi.
— Je n’y manquerai pas.
— Le pire, c’est que je n’arrive pas à choper la mère pour la faire stériliser. C’est sa troisième portée dans ma haie…
— Tu réussis à refourguer tous les bébés à chaque fois ? ne puis-je m’empêcher de demander.
— Presque. Je mets des annonces ici, tu n’as jamais vu ?
— Non, je ne regarde jamais ce panneau.
— À quoi ça sert que Ducros, il se décarcasse  ?
Sa réplique m’amuse, j’avais bien besoin d’un brin d’humour.
— À faire sa Brigitte Bardot ?
Elle s’étouffe avec sa cigarette tellement elle rit. Petite brune aux yeux noirs, Fred n’a pas l’habitude qu’on la compare avec la mythique BB .
— Allez, file, je retourne à ma garde.
— Bon courage !
Je m’élance d’un pas rapide vers la station de métro, un chouia plus léger qu’en sortant de l’ascenseur tandis que le nom de Sandra s’affiche sur mon téléphone sans que je l’entende.

4 – Nom inconnu

J’observe la maison où l’on m’envoie en mission. Classique de cette époque, un étage, une centaine de mètres carrés, un terrain de la taille d’un mouchoir de poche, des volets blancs qui semblent avoir été repeints récemment. Un bon état général. Le jardinet est simple, pas de plantations, juste un rectangle de pelouse avec une petite table, quatre sièges et deux transats.
Je choisis de m’installer sur une chaise longue – à mon âge, on fait attention à son confort – afin d’observer tranquillement la vie de cette famille. Toujours pren-dre le temps d’étudier la situation avant d’intervenir, règle numéro un. Sans même avoir besoin de lire mon ordre de mission, la souffrance me saute aux narines. Elle est pure, violente et semble concerner plus d’une personne.
De ma place, j’ai une vue directe sur le salon et la cuisine, dans le prolongement. Un tas de cahiers et de livres envahissent l’îlot central ; or, personne n’est devant. Un adolescent est allongé dans le canapé, en train de jouer avec une espèce de tou-pie qu’il fait tourner entre ses doigts au lieu de la mettre au sol. Je l’observe presque une demi-heure, rien ne semble le sortir de sa transe, ni la table basse qui vibre au rythme de son portable posé dessus, ni les minutes qui s’égrènent.
La porte s’ouvre brusquement sur un gamin chétif. Son cartable pend à une de ses épaules et très vite, il l’envoie valdinguer dans l’entrée. Les chaussures suivent en fonction de la progression de l’enfant dans la maison. La première traîne dans le hall, la seconde se retrouve dans la cuisine. Pas un mot n’a franchi ses lèvres.
Le plus âgé ne bouge pas, néanmoins, il lance d’un ton maussade un « bonsoir » qui n’obtient pas de réponse.
Je repense à mes instructions et j’identifie ces deux individus. Alexandre, qua-torze ans et élève en troisième, dans le canapé. Dans la cuisine, Léo, tout juste onze ans, qui vient de faire sa rentrée en sixième dans le même collège que son frère.
Léo attrape une boîte de céréales et s’en verse une portion généreuse. La moitié me semble aller sur le plan de travail sans qu’il s’en formalise. Il prend un livre sur une petite étagère et s’installe à l’îlot central en poussant sans ménagement les ca-hiers qui s’y trouvent.
Alexandre continue de faire tourner son jouet. C’est à peine perceptible, pour-tant, je note que ce dernier est moins stable que quand il était seul. Je renifle et sens une angoisse sourde que je ne comprends pas. Pour l’instant, ce retour du collège ressemble à celui de n’importe quelle famille. Ce n’est pas une ambiance de franche camaraderie, cependant, il n’y a pas de quoi s’inquiéter.
Son goûter terminé, Léo se fige en observant un tiroir vers lequel il finit par se diriger. Je sens que c’est important, ma curiosité est aiguillonnée. Il l’ouvre, fixe son contenu et le referme brusquement. Il tourne les talons et, sans s’arrêter, attrape son livre et s’apprête à monter dans sa chambre quand son regard accroche son frère. D’un seul coup, il lui saute dessus et s’empare de l’espèce de toupie.
J’entends les cris de ma position, j’ai une bonne ouïe, mais je suppose que ça porte jusque chez les voisins mitoyens.
— Rends-moi mon hand spinner !
— Eh ! T’es pas bien, je m’amusais avec !
— Il est à moi !
— Non, il est à nous deux !
Alexandre essaie de récupérer le jouet, tandis que Léo lui assène un coup de coude dans le ventre pour se dégager de son emprise et se rue dans l’escalier.
— Putain, mais t’es chiant ! peste Alexandre en s’apprêtant à le poursuivre.
Le claquement d’une porte le freine dans son élan. Je le vois hésiter puis se diri-ger vers la cuisine en traînant des pieds. Il met la chaussure égarée avec sa copine et soupire en regardant le chantier laissé par son frangin en à peine quelques mi-nutes : lait sorti, paquet de céréales en dehors de la boîte, bol non débarrassé, sans parler du plan de travail plein de tout ce qui s’est échappé lorsque Léo s’est servi…
Alexandre peste et range la bouteille dans le réfrigérateur. Il attrape l’éponge puis profère un juron avant de la balancer dans l’évier et de retourner à ses devoirs. 

5 – Alexandre

Encore une fois, papa n’est pas rentré à temps pour le dîner… Maman a essayé de nous faire manger à table, tous les trois. Un semblant de famille normale. Je ne sais pas pourquoi elle s’obstine ainsi tous les soirs. Comme à chaque fois, Léo a fait une crise parce que je lui ai soi-disant coupé la parole. Il ne parle quasiment jamais, mais bien sûr, selon son cinéma habituel, il allait « s’exprimer » et je l’en ai empê-ché. Un jour, il me reprochera de respirer.
Bref, Léo a envoyé son assiette par terre et a regagné sa chambre en hurlant. Maman m’a autorisé à finir le repas dans ma piaule. Au début, je l’aidais à réparer les dégâts de mon petit frère. J’étais gêné de la voir à quatre pattes en train de ra-masser les morceaux de porcelaine brisée. Petit à petit, j’ai pris le pli de monter en détournant les yeux. Est-ce que je me suis habitué ? Est-ce que maintenant, je trouve ça normal qu’elle nettoie sa merde ?
Une bouffée de rage m’envahit. Je lui en veux tellement ! Et papa, qu’est-ce qu’il fait, putain ? Il ne devrait pas être avec elle, à ramasser notre famille qui s’effrite ?
Dégoûté, je pose mon assiette encore à moitié pleine sur une pile branlante au pied de ma table de chevet. Je commence à les compter et m’arrête à huit. C’est trop douloureux.
Il dit qu’il a de plus en plus de travail, pourtant, ça fait une éternité qu’il bosse à Lincoln Santé. Même en période de rush, il est toujours rentré avant le repas. Cet instant partagé avec sa famille était sacré selon lui. Enfin, avant d’avoir deux ados, parce que là, le super papa préfère rester au bureau et laisser sa femme gérer. Il ar-rive quand les devoirs sont faits, qu’on a mangé et que Léo a pris ses médicaments.
En parlant de ça, j’entends les pas lourds de maman gravir les marches. Elle va veiller à ce que le traitement de chaton soit pris. J’attrape mon casque, le visse sur mes oreilles et ouvre ma playlist. Je m’allonge dans mon lit, ferme les yeux. Dans le noir, happé par la musique, je peux faire comme si j’étais ailleurs.
10
Chroniques Service Presse / À vif de René Manzor Éditions Calmann-Lévy
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 25/04/2021 à 16:38 »
Synopsis :

Dans la forêt qui borde le village de Gévaugnac, on découvre une toute jeune fille brûlée sur un bûcher. La capitaine Julie Fraysse, du SRPJ de Toulouse, est priée de différer ses vacances et de consulter Novak Marrec, le policier qui a mené l’enquête sur des meurtres très similaires, attribués à un mystérieux « Immoleur » jamais arrêté.
Le problème c’est que Novak est interné en hôpital psychiatrique. Depuis son échec dans l’affaire de l’Immoleur, ce flic intelligent, cultivé et peu loquace est atteint de troubles obsessionnels délirants : par moments son cerveau lui crée de fausses certitudes, qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Convaincu que l’Immoleur est de retour, Novak se lance à corps perdu dans l’enquête avec Julie. Mais comment découvrir la vérité quand votre propre esprit joue contre vous ? Parviendront-ils à mettre au jour les secrets de la petite communauté de Gévaugnac ?


Mon avis :


Grande fan depuis ses tous débuts, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai pu enfin découvrir le dernier opus de René Manzor... et croyez-moi, ce fut encore une fois un grand bonheur !

Après deux ans de silence, voici que l'Immoleur fait de nouveau parler de lui avec une nouvelle victime : la petite Maylïs, jeune ado de 13 ans retrouvée morte, nue, brulée vive, et entourée de signes cabalistiques.
Étrangement, tout semble concorder : une signature similaire aux précédentes affaires, et tout près du petit village de Gévaugnac qui a déjà tant souffert par le passé.
Dès les premières pages, le ton est donné. Cette histoire sombre, angoissante, impliquant des meurtres de préados à peine pubères nous glace le sang. Les questions se bousculent, taraudent notre esprit en ébullition : s’agit-il du même prédateur qu’il y a 2 ans ou un vulgaire imitateur ?
 Certes, d’autres meurtres ont été commis auparavant avec le même mode opératoire, mais plus rien depuis tout ce temps. Alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi ce tueur en série reprend il soudain ses exactions ?
Ce qui est sûr, c’est que les habitants n’ont rien oublié de cette sordide histoire. Fortement ébranlés, Certains ont même déserté les lieux vers la ville, laissant derrière eux des maisons vides et encore meublées.
Il ne reste qu’un village maudit ; une emprise certaine du curé sur sa paroisse...
 La capitaine Julie Fraysse doit donc écourter ses vacances pour se charger de cet épineux dossier, et consulter au plus vite Novak Marrec, le policier qui a autrefois mené l’enquête sur ce dit "Immoleur" encore jamais arrêté.
Donc qui mieux que Novak pour coincer ce tueur d’enfants ? Le hic, c’est que depuis son échec dans cette affaire, Novak a perdu sa santé mentale au point de lui faire choisir l’hôpital psychiatrique à Toulouse, où il a retrouvé un semblant d’équilibre émotionnel et social.
 Atteint de troubles obsessionnels délirants, ce personnage atypique, d’emblée fort attachant, voit par moments son cerveau lui créer de fausses certitudes qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Quand il traque un criminel, il a soif d’approcher le mal au plus près ; se laisser "infecter" pour appréhender au mieux celui qu’il chasse.
C’est justement sa trop grande proximité, son opiniâtreté, son acharnement à élucider cette affaire qui lui ont fait perdre pied d’avec la réalité.
Pour autant, convaincu que ce criminel est de retour, Novak n’hésite pas un seul instant et plonge à corps perdu dans cette nouvelle enquête aux côtés de Julie.
Mais cette incursion au cœur de ce nouveau drame ne va-t-il pas fragiliser ses progrès, voir anéantir 2 années de thérapie ? 
 Entre hallucinations, délires de persécution, paranoïa et culpabilité...comment découvrir la vérité, pouvoir se faire de nouveau confiance alors que votre propre esprit joue contre vous ?
Comment démêler le vrai du faux pour mettre fin à cette malédiction qui semble toucher une nouvelle fois ce petit village ?
 Et surtout, où se situe réellement la frontière entre notre imaginaire et la réalité ? Sans plus réfléchir, étrangement concernés comme si notre vie en dépendait, nous dévorons les courts chapitres, avalons les pages à toute allure.
Sans que l'on s'en rende compte, l'auteur déploie avec subtilité et talent son piège tout autour de nous. Sans cesse ballotés, secoués, malmenés, nous nous laissons alors porter par ce merveilleux conteur à la plume délicate,  tantôt abrupte et cruelle, tantôt sensible et percutante.
Le rythme est nerveux, intense, enlevé. Le style cinématographique permet une immersion totale. L'histoire nous ensorcelle, nous prend aux tripes. Et une fois les dernières lignes avalées, nous restons interdits, pantelants, essorés et à bout de souffle devant un dénouement encore une fois impossible à deviner.
Quant aux personnages, ils ne sont pas en reste et constituent l’autre pierre angulaire du récit, chacun dans une incarnation différente.
Novak est dénué de toute compassion, tandis que Julie demeure lumineuse et positive.
Pour Novak, la vie personnelle ne signifie rien. À l’inverse, Julie essaie tant bien que mal de donner un second souffle à son mariage grâce à des vacances en famille.
Elle incarne le féminin, lui le masculin. Un duo improbable, où chacun possède une part cachée qui va nous être peu à peu  subtilement dévoilée.
Les différents points de vues vont donner encore plus de corps à l’histoire, nous emportant ainsi au plus près de l’infinie tristesse des endeuillés, des secrets de famille, des problèmes de couple... tout comme avec l’approfondissement du volet psychiatrique concernant Novak. La plongée dans son internement, sa thérapie, sa descente aux enfers, sa remontée et ses difficultés, apporte un vrai plus à ce récit palpitant.
Comme nous, ces personnages superbement travaillés, avec une profondeur et une consistance rarement observée, vont souffrir, se débattre, aller jusqu'au bout d'eux-mêmes. Sans concession, ces êtres brisés, cabossés devront affronter leurs démons, se questionner, se dépasser, se recentrer afin de changer, grandir, renaître.
Vous l’aurez compris, ce roman est un réel coup de cœur, une de ces histoires d’où l’on ressort complètement chamboulé, pas totalement indemne et qui vous hantera pour un long moment.
Ces personnages vous toucheront profondément. Leur force, leur complexité, leur humanité vous bouleverseront.
Un roman à l'intrigue redoutable, un thriller efficace, bien maîtrisé, et si émouvant que les larmes ne seront jamais très loin.
Plus qu'une envie maintenant, me plonger à nouveau dans l'univers de ce virtuose des sentiments 🤩 à quand le petit nouveau ? 😜
Alors, si vous aimez les récits palpitants, à l’intrigue subtile mais retorses, les histoires qui émeuvent, bousculent, ébranlent vos croyances, vous laissent exsangue une fois le livre refermé... foncez, ce thriller est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:


Ma note :  :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile:





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