04/12/23 - 21:03 pm


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Résumé :

Un soir de réveillon, Naomi Shehaan disparaßt de la réserve indienne de Meshkanau.
Dans une région minée par la corruption, le racisme, la violence et la misÚre, un jeune flic, Logan Robertson, tente de briser l'omerta qui entoure cette affaire. Il est rejoint par Nathan et Alice qui, en renouant avec leur passé, plongent dans l'enfer de ce dernier jalon avant la toundra.
Un thriller dur qui éclaire sur les violences intracommunautaires et les traumatismes liés aux pensionnats indiens, dont les femmes sont les premiÚres victimes.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens Ă  remercier JoĂ«l des Ă©ditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait dĂ©couvrir en avant-premiĂšre ce nouveau roman Ă  la quatriĂšme fort inquiĂ©tante.
Ayant dĂ©jĂ  lu et fort apprĂ©ciĂ© certains des prĂ©cĂ©dents romans "La peine du bourreau", "Les eaux noires", "Digital way of life", "Il Ă©tait une fois la guerre", avec leurs ambiances si particuliĂšres, j’étais curieuse et impatiente de voir ce que l’auteur allait nous rĂ©server pour son dernier opus ^^

C'est le cinquiĂšme roman que je lis de cette auteure, et cette fois, j’ai eu beaucoup de mal Ă  trouver les mots pour dĂ©crire mes ressentis. Le sujet abordĂ©, mĂȘme s’il titillait grandement mon intĂ©rĂȘt, m’a de suite fortement interpelĂ©e par sa gravitĂ©, sa duretĂ© et son cĂŽtĂ© rĂ©voltant. Attention, Ăąmes sensibles s’abstenir ⚠.
En effet, le rĂ©sumĂ© et l’avant propos Ă  peine avalĂ©s, nous voici projetĂ©s, immergĂ©s, enferrĂ©s au cƓur du Grand Nord canadien, oĂč le cruel quotidien de la rĂ©serve indienne de Meshkanau va nous ĂȘtre contĂ©.
Cette terre reculée et désertique, abrite encore quelques membres de ce peuple pétri de tradition. Quelques autochtones luttent désespérément pour maintenir leurs droits, leurs parcelles de terre et surtout leur dignité face aux "hommes blancs" qui détiennent tous les pouvoirs. La pauvreté, la violence et la corruption rÚgnent en maßtre et gangrÚnent les lieux.
Et ce n’est pas avec le projet d’une scierie d’envergure que les choses vont s’apaiser, bien au contraire ; la jalousie et les tensions entre les deux clans se retrouvent exacerbĂ©es.
Alors quand le soir du rĂ©veillon, la jeune Naomi Shehaan du camp des Innus, 16 ans Ă  peine, est retrouvĂ©e sur le lac gelĂ©, battue Ă  mort, sous une couche de neige, c’est l’étincelle qu’il fallait pour mettre le feu aux poudres.
Une enquĂȘte devrait dĂ©buter, sauf que la police locale pense que ça n’en vaut pas la peine. Vous comprenez, pour eux, « hommes blancs », les filles autochtones Innu, sont des filles Ă  problĂšmes : fugueuses, prostituĂ©es, droguĂ©es, contrairement Ă  celles de leur communauté  Alors pourquoi s’embĂȘter ?
MĂȘme si ce tableau n’est pas entiĂšrement faux, pourquoi une telle diffĂ©rence de traitement ? Pourquoi ne pas considĂ©rer tous les ĂȘtres humains de la mĂȘme maniĂšre ?
En plus, dĂšs l'enfance, les enfants Innus sont arrachĂ©s Ă  leur famille, et placĂ©s en internat catholique pour y ĂȘtre Ă©duquĂ©s comme des « blancs » afin de perdre leur identitĂ© culturelle et devenir de la main d’Ɠuvre gratuite.
Comment, dans de telles conditions, peut-on psychiquement se développer, ce, sans ne développer aucune séquelle ?
Comment garder la tĂȘte haute, vivre normalement et ne pas sombrer dans la prĂ©caritĂ©, dans l'alcool et la drogue, surtout quand naĂźtre femme est considĂ©rĂ© comme une tare ?
L'affaire est confiĂ©e Ă  Logan Robertson, un jeune policier sans expĂ©rience et considĂ©rĂ© comme lĂ©ger d’esprit par ses collĂšgues. Roy le chef de la police de Pointe-Cartier et les autoritĂ©s locales espĂšrent ainsi que cette affaire, comme toutes les autres du genre, finissent par ĂȘtre classĂ©e sans suite.
Sauf que, scandalisĂ© par le comportement de sa hiĂ©rarchie, celui-ci ne l’entendra pas de cette oreille, et tentera de faire le jour sur cette histoire, aidĂ© par 2 Ă©tudiants Alice et Nathan, qui renouerons avec leur douloureux passĂ©.
Dans ce dĂ©cor immersif Ă  l'ambiance pesante, nous allons assister, choquĂ©s et impuissants, Ă  l’affreux constat d’une rĂ©gion du monde oĂč le viol des femmes autochtones et leurs meurtres sont monnaie courante sans que cela ne perturbe grand monde, mĂȘme pas les familles, qui, depuis bien longtemps, ont baissĂ© les bras devant l’injustice et la discrimination.
GrĂące a une Ă©criture directe et accrocheuse, acĂ©rĂ©e et percutante, les page vont se tourner Ă  toute allure ; nous voulons connaĂźtre les tenants et les aboutissants de cette histoire aux multiples rebondissements, jusqu’au dĂ©nouement final, qui nous laissera sans voix.
Quant aux personnages, ils sont merveilleusement bien campĂ©s, et servent le rĂ©cit au mieux afin de nous faire ressentir tout un panel Ă©motionnel : tristesse, colĂšre, rage, rĂ©volte, surtout que nous sommes parfaitement conscient que cette histoire n’est pas une complĂšte fiction, mais emprunte d’une bien triste rĂ©alitĂ©.
Vous l’aurez compris, malgrĂ© une lecture difficile par le thĂšme ĂŽ combien pĂ©rilleux, ce roman m’a beaucoup plu, tant pour l’histoire, que par le cran de l’auteur pour avoir abordĂ© un tel sujet, plus que sensible de nos jours.
Alors si vous aimez les romans coup de poing, de ceux qui bouleversent, remuent les entrailles, vous laissant exsangue Ă  la fin de l’histoire.... foncez, ce livre est fait pour vous ; vous ne serez pas déçus :pouceenhaut:

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoilegrise:



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Mise en avant des Auto-édités / Re : L'homme du parc de Marie Continanza
« Dernier message par Antalmos le lun. 27/11/2023 Ă  10:25 »
Quel plaisir de retrouver la plume de Marie Continanza que j'avais découvert dans L'autre vie de Sophie et La maison de Thomas. Avec L'homme du parc, l'autrice nous offre cette fois une romance dont juste la couverture annonce déjà la couleur. N'étant pas spécialement fan de ce genre, il ne fallait pas seulement le talent d'écriture de l'autrice pour me lancer dans cette lecture, mais connaissant son penchant pour le mystÚre et le paranormal, je m'attendais à découvrir bien plus qu'une romance. Je ne m'étais pas trompé et c'est ce qui en fait toute son originalité.
Le premier chapitre commence dĂ©jĂ  comme je les aime : Camille, l'hĂ©roĂŻne principale du roman, se rend en taxi devant une villa, prĂȘte Ă  y rencontrer son occupant. Mais au moment oĂč elle s'apprĂȘte Ă  appuyer sur la sonnette, la main hĂ©sitante, mille questions se posent Ă  elle. Pourquoi hĂ©site t'elle Ă  ce point ? L'autrice entretient le suspense en revenant quelques mois en arriĂšre oĂč l'on dĂ©couvre Camille se rendant en vacances Ă  Cabourg avec un couple d'amis, Laura et JĂ©rĂ©my, dans l'espoir d'y trouver l'amour. Et elle va le trouver. Mais un obstacle de taille va les empĂȘcher de poursuivre leur relation. Arriveront-ils Ă  le surmonter ? En dire plus serait spoiler, je vous invite donc Ă  vous lancer dans cette trĂšs belle lecture et peut-ĂȘtre que comme moi, le dĂ©nouement vous surprendra. L'Ă©pilogue, quant Ă  lui, vous rĂ©servera encore un dernier rebondissement, ce qui me fera dire : la boucle est bouclĂ©e.
En résumé, cette romance est une vraie réussite.
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Un chant de Noël : Londres, 1886 de Magali Chacornac-Rault



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Prologue

DĂ©cembre 1875

Devant la porte d’une petite Ă©glise de Kensington, un couple de jeunes mariĂ©s se regardent tendrement.
— J’espùre que tu ne regretteras pas cette folie, mon amour. Ce mariage sans l’accord de ta famille

— Comment regretter ce jour merveilleux, tes amis musiciens nous ont offert la plus belle des cĂ©rĂ©monies, toutes les personnes prĂ©sentes souhaitent notre bonheur et mĂȘme le ciel nous prĂ©sente ses vƓux avec ces flocons.
Il regarde avec tendresse celle qu’il aime et qu’il peut maintenant appeler « sa femme ». Elle est absoluÂŹment magnifique dans sa robe de soie blanche, et les flocons qui s’accrochent Ă  ses cheveux bruns, s’échappant de son chignon, forment un voile d’une finesse et d’une noblesse qu’aucun tissu ne peut Ă©galer.
Sentant son regard, elle se tourne vers lui et murmure :
— Je vous aime, monsieur Andrew Wilson.
— Je vous aime, madame Grace Wilson.
Le sourire de la jeune femme s’élargit, il ne lui faudra pas longtemps pour s’habituer Ă  ce nouveau nom, madame Wilson, Grace Wilson, ça sonne bien mieux que Grace Berkeley, son nom de jeune fille.

*

DĂ©cembre 1876

Les premiers flocons de neige ont accompagnĂ© la naissance de leur petit ange, une merveilleuse petite fille, en pleine santĂ©. L’accouchement a Ă©tĂ© difficile pour Grace, cependant, elle puise sa force dans la contemplation de son bĂ©bĂ© et semble se remettre doucement.
Alors que Grace allaite et qu’Andrew couve du regard les deux femmes de sa vie, la jeune maman se projette dans le futur :
— J’ai tellement hĂąte que Lizzie puisse profiter de la neige et de l’ambiance de NoĂ«l, j’aime cette pĂ©riode, je suis heureuse que notre enfant soit nĂ©e ce mois si particulier, il signifie tant pour moi.
— C’est en dĂ©cembre que nous nous sommes rencontrĂ©s. Ton pĂšre m’a engagĂ© pour te donner des leçons de piano afin que tu te perfectionnes. Il voulait que tu Ă©blouisses toute l’assemblĂ©e au repas de NoĂ«l, mais c’est moi que tu as Ă©bloui dĂšs le premier jour. Il regrette probablement encore de m’avoir engagé 
— Et moi, je lui en serai Ă©ternellement reconnaissante.
Le magnifique sourire de Grace Ă©teint pour un instant la culpabilitĂ© d’Andrew. Il s’en veut d’ĂȘtre la cause de la brouille entre sa femme et ses parents qui n’ont pas acceptĂ© leur amour
 Un musicien, aussi talentueux soit-il, n’est pas digne d’une hĂ©ritiĂšre Berkeley. Il fait tout son possible, Ă  chaque instant, pour rendre sa femme heureuse, lui faire oublier sa descente sociale et combler le manque des siens.

*

DĂ©cembre 1877

Lorsqu’il passe la porte, les rires de Grace et les gazouillis de Lizzie l’accueillent. Il se prĂ©cipite au salon sans mĂȘme retirer sa veste, il ne veut rater aucun moment de bonheur.
Il dĂ©couvre sa femme agenouillĂ©e au pied du sapin qu’il a rapportĂ© la veille et qu’elle a installĂ© en hauteur, sur une table, afin que le bĂ©bĂ© ne puisse l’atteindre. Elle a les bras tendus vers leur fille, celle-ci est entourĂ©e de petits sujets en bois. Les yeux pĂ©tillants, la petite fille observe chaque dĂ©coration avec Ă©merveillement puis, de temps Ă  autre, elle en tend une Ă  sa mĂšre qui la suspend Ă  une branche de sapin en riant.
Andrew s’approche doucement, dĂ©pose un baiser sur les lĂšvres de sa femme puis sur la joue de sa fille, en essayant de ne pas briser la magie de l’instant. Lizzie s’accroche Ă  son cou puis elle lui donne un petit cheval Ă  bascule qu’il va fixer dans l’arbre. Il Ă©change avec Grace un regard complice. Les yeux de sa femme Ă©tincellent de joie, son sourire est radieux. Le bonheur est si simple.

*

DĂ©cembre 1878

Cette annĂ©e, Lizzie participe pleinement Ă  la dĂ©co-ration du sapin de NoĂ«l. La petite fille, qui vient de fĂȘter ses deux ans, est une vĂ©ritable tornade qu’il faut canaliser. L’excitation est Ă  son comble, elle court en tous sens, Ă©vite de peu de piĂ©tiner les ornements en bois et mĂȘme de renverser l’arbre Ă  tel point que Grace dĂ©cide de ne pas installer les bougies, de peur que Lizzie se blesse ou mette le feu Ă  leur maison.
Le seul moment oĂč la fillette reste calme et concentrĂ©e, c’est lorsque son pĂšre la soulĂšve aussi haut qu’il le peut pour qu’elle accroche le cimier du sapin. Quand Lizzie retouche terre, elle contemple son Ɠuvre avec fiertĂ© et satisfaction, les mains sur les hanches. Sa bouille fait Ă©clater de rire ses parents.

*

DĂ©cembre 1879

Cette annĂ©e, la neige est si abondante que Londres a Ă©tĂ© paralysĂ©e presque 48 heures. Grace et Lizzie s’en donnent Ă  cƓur joie, glissades, batailles de boules de neige, empreintes d’anges et mĂȘme un essai de construction d’igloo dont Andrew avait vu des dessins il y a quelques annĂ©es.
La neige ne s’est toujours pas transformĂ©e en bouillie marron, glissante et salissante, comme habituellement. Cette profusion de poudreuse laisse les parcs et certaines petites rues immaculĂ©s, pour le bonÂŹheur de sa famille.

*

DĂ©cembre 1880

Comme chaque année, Andrew arpente les rues de Londres en chantant des Christmas carols. En tant que professionnel, son petit groupe commence quelques jours avant le 25 décembre.
Cette annĂ©e, pour la premiĂšre fois, Lizzie l’accompagne. Sa fille a une voix d’ange. À force d’entendre sa mĂšre fredonner toute la journĂ©e, la fillette a appris Ă  chanter avant de savoir parler. Avec ses cheveux chĂątain clair, comme ceux de son pĂšre, et ses yeux bleus, comme ceux de sa mĂšre, elle fait fondre tous les cƓurs.

*

DĂ©cembre 1881

Lors de la dĂ©coration du sapin, en famille, Grace suspend un second petit ange en porcelaine, elle avait achetĂ© le premier Ă  la naissance de Lizzie. En l’accro-chant, elle fait le vƓu de tomber Ă  nouveau enceinte, sa fille a dĂ©jĂ  cinq ans et Grace aurait aimĂ© lui donner un petit frĂšre qui perpĂ©tuerait le nom de Wilson.
Cette volontĂ© d’enfanter Ă  nouveau inquiĂšte Andrew qui sent sa femme fatiguĂ©e, mĂȘme si elle essaie de le lui cacher, il se souvient aussi combien l’accouchement avait Ă©tĂ© Ă©prouvant, il avait eu si peur de perdre Grace.

*

DĂ©cembre 1882

Grace n’a plus la force de sortir de son lit, Lizzie est Ă  ses cĂŽtĂ©s et, ensemble, elles fabriquent des dĂ©corations de NoĂ«l en tissu.
Quand la fillette quitte la piùce, Grace demande à Andrew d’approcher. Il s’assoit sur le lit et prend les mains de sa femme dans les siennes :
— Je suis heureuse, mon amour, que la vie me laisse ce dernier NoĂ«l en votre compagnie. Ne sois pas triste, je m’éteins chanceuse de la vie que j’ai eue. Tu as fait mon bonheur et tu fais le bonheur de notre fille.
Andrew s’agite, il ne veut pas entendre cette vĂ©ritĂ©, il espĂšre encore un miracle.
— Non, mon amour, il est trop tard pour que je guĂ©-risse, je me sens mourir Ă  petit feu, mais je n’ai pas peur. Bien sĂ»r, j’aurais voulu voir notre fille devenir une femme, partager toutes ses joies et ses doutes, mais je sais qu’elle trouvera en toi une oreille attentive, tu es un pĂšre formidable.
— Comment pourrais-je continuer à vivre sans toi, Grace ? Je t’aime !
— Il le faudra, pour Lizzie. Je t’aime, Andrew.
Cette derniĂšre phrase n’est plus qu’un murmure, Grace s’est endormie, Ă©puisĂ©e par l’effort de la conversation et de l’activitĂ© rĂ©alisĂ©e avec sa fille.
Bientît, elle fermera les yeux pour toujours et Andrew ne peut l’accepter. Il pleure, le visage enfoui dans les cheveux de sa femme.

*

1883, 1884, 1885

Seules la tristesse et l’absence de Grace accompagnent Andrew et Lizzie
 Leur vie semble tellement vide, les NoĂ«ls si fades


Chapitre 1

Lundi 20 décembre 1886

À l’approche de NoĂ«l, Andrew, comme chaque annĂ©e, arpente les rues de Londres avec quelques collĂšgues musiciens pour apporter un peu de joie aux habitants en entonnant les chants traditionnels. Ils rĂ©coltent ainsi l’argent permettant de financer les cours de musique dispensĂ©s Ă  l’orphelinat.
Andrew se sent fourbu, il a l’impression que, d’anÂŹnĂ©e en annĂ©e, Londres ne cesse de grandir, Ă  moins que ce soit lui qui se fait vieux. À la lueur des rĂ©verbĂšres, les chanteurs gardent leur entrain, mĂȘme s’il se fait tard. Ce quartier est luxueux, formĂ© de nombreux hĂŽtels particuliers, ce qui promet des dons gĂ©nĂ©reux. Pour la Ă©niĂšme fois de la journĂ©e, ils reprennent leur rĂ©pertoire enchaĂźnant les classiques Christmas carols.
Pour Andrew, cette pĂ©riode est particuliĂšrement douloureuse. Ces chants Ă©taient les favoris de son Ă©pouse partie trop tĂŽt. Afin de supporter la douleur, il chante pour elle seule Ă  chaque reprĂ©sentation, espĂ©rant qu’elle l’entende des cieux oĂč elle se trouve.
DĂšs que les voix s’élĂšvent, Susan dĂ©laisse son ouvrage de broderie pour se placer Ă  la fenĂȘtre. Cette troupe est la premiĂšre Ă  visiter son quartier et elle n’est pas déçue, l’harmonie est magnifique. PlacĂ©s sous un lampadaire, les chanteurs paraissent presque irrĂ©els. L’un d’eux attire particuliĂšrement son attention, il est grand, ses cheveux chĂątains sont un peu trop longs et il porte de belles moustaches. Son regard semble si triste, cependant, il chante avec ferveur. Elle aimerait enÂŹtendre sa voix. Elle essaie de se concentrer sur les autres chanteurs et musiciens mais ses yeux reviennent sans cesse sur ce gentleman sans qu’elle ne comprenne pourquoi.
Lorsque la musique s’arrĂȘte, elle s’éloigne de la fenĂȘtre, déçue que ce soit dĂ©jĂ  fini. S’élĂšve alors une voix de tĂ©nor, douce et puissante, elle rejoint prĂ©cipitamment son poste d’observation, bien qu’elle soit certaine de savoir Ă  qui cette voix appartient. Il y a tant d’émotion. L’homme au regard gris et triste chante les yeux tournĂ©s vers le ciel. Susan sent tout son corps rĂ©agir Ă  ce chant, elle en a la chair de poule et les larmes aux yeux.
Elle reste lĂ  Ă  fixer le chanteur pendant un long moment aprĂšs que la voix se soit tue. C’est son intendante qui la sort de sa contemplation en lui demandant si elle doit descendre leur remettre une enveloppe. Susan insiste pour que le don soit gĂ©nĂ©reux, jamais aucun chanteur ne lui avait procurĂ© autant d’émoi. Elle aimerait descendre elle-mĂȘme pour les fĂ©liciter, mais cela ne se fait pas, elle songe un moment Ă  mettre sa carte au milieu des billets mais Ă  quoi bon, c’est elle qui a envie de leur parler et non l’inverse.
Elle observe le plus jeune des choristes récupérer les enveloppes, tous les voisins semblent avoir envoyés une servante. La troupe lance un merci collectif puis reprend son chemin pour faire son spectacle dans la rue voisine.
Elle suit des yeux l’homme aux cheveux trop longs jusqu’à ce qu’il disparaisse et bien aprĂšs. Lorsqu’elle sort de sa rĂȘverie, elle n’est plus vraiment certaine que tout cela se soit rĂ©ellement dĂ©roulĂ©. Elle reprend sa broderie sans arriver Ă  se concentrer au point de se piquer avec l’aiguille.

*

Lorsque Andrew rentre enfin chez lui, extĂ©nuĂ©, il ne s’attend pas Ă  devoir gĂ©rer une crise. Pourtant, Jill, la gouvernante, a dĂ©jĂ  ĂŽtĂ© son uniforme pour le remplacer par son manteau. De plus, elle fait sa tĂȘte des mauvais jours. Elle ne laisse pas le temps Ă  son employeur de poser une quelconque question qu’elle annonce, rĂ©solue :
— Je dĂ©missionne, ce n’est plus possible, votre fille Elisabeth est irrĂ©cupĂ©rable, je ne peux supporter plus longtemps son manque de respect. Cette enfant est une petite peste qui ne veut rien apprendre de ce que je lui inculque, une mule serait plus facile Ă  Ă©duquer. Je pas-serai demain chercher mes gages et une lettre de recommandation. Je vous souhaite une bonne soirĂ©e, Monsieur.
Sur ces derniùres paroles, elle passe la porte à grand pas et disparaüt dans la nuit sans qu’Andrew n’ait pu placer un mot. Il soupire puis appelle sa fille :
— Lizzie ! Qu’as-tu encore fait pour que cette pauvre Jill soit dans cet Ă©tat ?
— Ça y est, elle est enfin partie ? Pour toujours ? Elle m’a dit qu’elle dĂ©missionnait, elle n’a pas menti au moins ?
— Lizzie ! Ce n’est pas gentil ! Jill est une personne qualifiĂ©e qui fait trĂšs bien son travail ! Et je la trouve patiente, douce et gentille. Je connais des gouvernantes bien plus strictes qu’elle. Tu ne sais pas apprĂ©cier ta chance, ma chĂ©rie.
— Ce n’est pas toi qui l’as sur le dos toute la jourÂŹnĂ©e, rien de ce que je fais ne lui convient, elle me reprend continuellement, j’en ai marre. Elle voudrait que je me comporte comme si je devais ĂȘtre la future reine d’Angleterre

En voyant sa fille descendre l’escalier raide comme un piquet, Andrew a du mal Ă  se retenir de rire. Il sou-pire, ouvre ses bras en grand et sa fille s’y prĂ©cipite pour se blottir contre lui.
AprĂšs ce cĂąlin si rĂ©confortant, l’homme reprend :
— Demain, tu t’excuseras auprùs de Jill et j’aurai une petite discussion avec elle afin qu’elle baisse ses exigences, ça te convient ?
— Je suis une grande fille, maintenant, je n’ai plus besoin de gouvernante, Papa.
— Lizzie, ne fais pas de caprice, j’ai besoin de sa¬voir que quelqu’un veille sur toi en mon absence.
— Tu pourrais engager quelqu’un d’autre que Jill, s’il te plaüt, Papa.
— Une gouvernante ne se trouve pas si facilement, Lizzie
 Demain, tu t’excuseras et on verra comment ça se passe.
La fillette de dix ans repart la tĂȘte basse, les yeux remplis de larmes, elle voudrait retrouver le temps oĂč sa maman s’occupait d’elle toute la journĂ©e et oĂč un prĂ©cepteur venait l’instruire quelques heures par jour.
Andrew soupire, il n’aime pas savoir sa fille triste, il souhaiterait l’entendre rire comme avant. Il passe Ă  la cuisine pour rĂ©chauffer le repas, prĂ©parĂ© le matin par madame Pike qui s’occupe aussi de faire le mĂ©nage.
Lizzie le rejoint, elle dresse la table et commente :
— Jill m’apprend le nom de quatre fourchettes diffĂ©rentes et de tous les couteaux qui existent. Je ne les ai vus qu’en dessin
 Ă  quoi cela peut bien me servir ? Pour manger, on a besoin d’une seule fourchette, d’un seul couteau et d’un seul verre aussi !
— Chez nous, car nous n’avons que peu de moyens, mais dans la haute sociĂ©tĂ©, ce n’est pas pareil et tu sais que ta maman venait de ce milieu ?
Lizzie acquiesce et Andrew poursuit :
— Tu auras peut-ĂȘtre l’occasion, si tu le souhaites, plus tard, d’évoluer dans ce milieu, aussi, il faut que tu y sois prĂ©parĂ©e, tu aurais l’air d’une idiote si tu te trompais de fourchette ou de verre, tu ne crois pas ?
Lizzie hausse les Ă©paules et argumente :
— Maman a quittĂ© ce milieu, je n’ai pas envie d’y retourner

— On ne sait pas ce que la vie te rĂ©serve, Lizzie, il faut ĂȘtre prĂȘt Ă  tout. Nombreux sont ceux qui aimeÂŹraient avoir le choix, tu as cette chance, ma chĂ©rie.

Le lendemain, Jill se prĂ©sente avant le dĂ©part d’Andrew. ObĂ©issante, Lizzie s’excuse et son pĂšre essaie d’expliquer Ă  la gouvernante le ressenti de son enfant. Jill a le visage fermĂ©, elle a dĂ©cidĂ© de rester ferme et rien ne la fera revenir sur sa dĂ©cision. Elle a de la peine pour cet homme et cette enfant, mais elle a l’impression de perdre son temps dans cette maison, elle a les compĂ©tences pour trouver une meilleure place, bien mieux rĂ©munĂ©rĂ©e. De plus, elle pense qu’Elisabeth est trop choyĂ©e par son pĂšre qui lui laisse trop souvent l’opportunitĂ© de s’exprimer. Lizzie a le mĂȘme caractĂšre que sa mĂšre, c’est une rebelle, incapable de se comporter comme on l’attend d’une femme de son rang.
Lorsque la gouvernante s’en retourne, Andrew est dĂ©pitĂ© tandis que sa fille danse de joie aprĂšs avoir tirĂ© la langue Ă  la porte. Comment va-t-il trouver une gouvernante en cette pĂ©riode de fĂȘte ? Et surtout, qui va bien pouvoir garder un Ɠil sur Lizzie en attendant qu’il dĂ©niche la perle rare avec un budget serrĂ© ? Il devrait dĂ©jĂ  ĂȘtre au Royal College of Music.
Lorsque madame Pike arrive, Andrew lui demande de prendre en charge Lizzie, la vieille femme accepte avec bonheur, elle adore la fillette. Madame Pike a eu huit enfants, maintenant tous en Ăąge de mener leur vie, et ils lui manquent. Toutefois, la cuisiniĂšre ne pourra pas rester toute la journĂ©e avec Lizzie car elle travaille pour d’autres familles.
Andrew n’a pas le choix, pour une fois, sa fille devra rester seule Ă  la maison et lui prouver qu’elle est effectivement assez mature. Pour l’occuper, il lui donne des exercices de mathĂ©matiques et de français. Le français est une langue que Grace affectionnait et Ă  laquelle elle a initiĂ© Lizzie. Il lui remet aussi un morceau de piano Ă  dĂ©chiffrer, puis s’en va au pas de course.

Chapitre 2

Mardi 21 décembre 1886

La matinĂ©e de Lizzie se passe aux cĂŽtĂ©s de madame Pike. La fillette aime cĂŽtoyer la vieille femme qui est au service de ses parents depuis leur mariage et leur installation dans cette petite maison d’un beau quartier. Son pĂšre la loue pour un loyer modique, c’est un loge-ment de fonction. La petite fille pose une multitude de questions sur sa maman et Ă©coute avec grand intĂ©rĂȘt les histoires qui se sont dĂ©roulĂ©es quand elle Ă©tait bĂ©bĂ©.
Elle n’ose pas interroger son pĂšre, elle ressent sa douleur et sa tristesse Ă  chaque fois qu’il Ă©voque Grace et elle essaie de lui Ă©pargner ce chagrin autant que possible. Pourtant, elle a besoin que le souvenir de sa mĂšre perdure, elle a besoin d’entendre parler des jours heureux, cela Ă©gaye son quotidien si sombre.
NoĂ«l est la pĂ©riode la plus difficile car c’est celle que prĂ©fĂ©rait Grace, celle qui Ă©tait la plus joyeuse et ce bonheur lui manque
 C’est peut-ĂȘtre pour cela qu’elle est toujours si difficile Ă  vivre durant le mois de dĂ©cembre.
Madame Pike lui parle du passĂ© avec tendresse, lui raconte des moments doux suivant le bon vouloir de ses souvenirs. Elle la traite comme sa propre enfant, en la faisant participer aux corvĂ©es, et non comme la fille du maĂźtre. Il faut dire que ni Grace ni Andrew n’ont jamais considĂ©rĂ©e Ann Pike comme une domestique mais plutĂŽt comme une amie venant rendre service.
Les mains dans la vaisselle, Lizzie se sent bien. Elle n’avait pas passĂ© une aussi belle matinĂ©e depuis des lustres. En aucun cas elle ne regrette l’absence de Jill.
Une fois le repas prĂ©parĂ© et mangĂ© ensemble, sur la table de la cuisine, sans aucune cĂ©rĂ©monie, sans personne pour scruter sa position et ses moindres gestes, Lizzie dit au revoir Ă  la vieille femme. La petite fille monte alors dans sa chambre pour faire ses devoirs et sourit en s’apercevant que son pĂšre lui a donnĂ© des exercices plus simples que ceux qu’elle doit d’ordinaire rĂ©soudre. En moins d’une demi-heure, elle a tout fini et redescend pour s’installer au piano.
De ce cĂŽtĂ©, son pĂšre n’a fait aucune erreur, il maĂźtrise parfaitement son niveau. Le morceau choisi est difficile, mais Lizzie adore ça. Si son pĂšre le voulait, elle pourrait faire des concerts, tout Londres paierait pour voir l’enfant prodige sur scĂšne, mais il ne le souhaite pas et elle non plus. Elle adorait jouer pour sa mĂšre, maintenant, elle joue pour son pĂšre et voir briller la lueur de fiertĂ© dans ses yeux est un cadeau magique
Pour le rendre fier, elle travaille sa partition patiemment et avec acharnement durant deux heures consĂ©cutives et, au final, elle est plutĂŽt satisfaite du rendu. Elle dĂ©cide donc de sortir pour marcher un peu dans le quartier, ce que Jill ne l’autorisait jamais Ă  faire. Lors-qu’elles allaient se promener, c’était toujours dans des parcs ou dans des rues commerçantes et sa gouvernante restait attentive Ă  sa maniĂšre de bouger, Ă  son regard, son port de tĂȘte
 Jamais elle n’avait le droit de courir ou de traĂźner des pieds et ces balades Ă©taient insipides.
Aujourd’hui, personne ne lui fera de remarque. Elle lace ses bottines puis enfile son manteau de laine sur sa robe en velours, passe ses gants et ouvre grand la porte. L’air froid lui cingle le visage et elle sourit. Elle referme Ă  clef derriĂšre elle et s’engage dans la rue. Les quelques flocons tombĂ©s la semaine prĂ©cĂ©dente n’ont pas tenus, cependant, le sol est glissant. Bien que la sensation de libertĂ© qu’elle ressent lui donne envie de courir et de sauter, elle doit faire attention Ă  ne pas tomber. Elle avance prudemment, en observant les gens autour d’elle. Elle arpente les rues de Kensington. Avec son pĂšre, ils occupent un logement situĂ© juste Ă  cĂŽtĂ© du Royal College of music, prĂšs de Hyde Park et Kensington Garden, un quartier chic oĂč elle peut se promener sans risque. Ses pas la portent jusqu’au Brompton Hospital.
Lizzie ne veut pas retourner dans le monde aristocratique que sa mĂšre a quittĂ© car cette derniĂšre lui a un jour expliquĂ© que, lĂ -bas, les femmes ne font rien Ă  part obĂ©ir Ă  leur mari et gĂ©rer la domesticitĂ©, or, la fillette sait dĂ©jĂ  qu’elle veut devenir mĂ©decin pour pouvoir soigner les gens, elle aurait tant voulu que quelqu’un arrive Ă  guĂ©rir sa maman. Lorsqu’elle en a parlĂ© Ă  Jill, la gouvernante s’est esclaffĂ©e ! Ce n’est, soi-disant, pas un rĂŽle pour une femme et encore moins pour une femme de la haute sociĂ©tĂ©. Jill lui a dit qu’il n’y avait qu’une femme diplĂŽmĂ©e en mĂ©decine en Angleterre et qu’elle avait dĂ©frayĂ© la chronique, elle porte le mĂȘme prĂ©nom qu’elle, elle se nomme Elizabeth Garrett Anderson. Depuis, Lizzie l’idolĂątre et rĂȘve de devenir la deuxiĂšme femme mĂ©decin du Commonwealth. Elle voudrait sauver toutes les mamans pour que plus aucun enfant ne soit triste.
Devant l’hĂŽpital, il y a une grande quantitĂ© de sapins, les yeux de la petite fille brillent, elle se souÂŹvient des Ă©picĂ©as qu’elle dĂ©corait avec ses parents. Son pĂšre n’en a plus achetĂ© depuis le dĂ©cĂšs de sa mĂšre. Elle s’approche et demande :
— Bonjour Madame

— Bonjour, jeune demoiselle.
— Que faut-il faire pour avoir l’un des petits sapins ?
— Les petits sapins sont Ă  un shilling. Je m’occupe bĂ©nĂ©volement des ventes et l’argent va Ă  l’hĂŽpital pour acheter du matĂ©riel mĂ©dical.
— Je comprends, merci.
Lizzie s’éloigne, la tĂȘte basse, les larmes aux yeux. Elle n’a pas d’argent. Elle ne peut toutefois pas se rĂ©soudre Ă  quitter les lieux, les arbres l’aimantent. Leur ramure, leur odeur, leur couleur, tout la ramĂšne aux temps joyeux, elle a presque l’impression d’entendre Grace chantonner au creux de son oreille.
Susan observe la fillette, elle semble si triste qu’elle en a le cƓur serrĂ©. Sa tenue montre qu’elle fait partie de la petite bourgeoisie, mais peut-ĂȘtre que sa famille n’a pas suffisamment d’argent pour le dĂ©penser dans des futilitĂ©s. Un sapin n’est qu’une dĂ©coration tempoÂŹraire non indispensable. Avec ses cheveux chĂątain clair et ses yeux bleus, le visage de la petite ressemble Ă  celui d’un ange. Tout dans ses maniĂšres et sa façon de se mouvoir montre une trĂšs bonne Ă©ducation.
Susan s’approche et se prĂ©sente :
— Je m’appelle Susan Harington.
— Elisabeth Wilson, mais mes parents m’appellent Lizzie.
— Bien, Lizzie, veux-tu m’aider Ă  vendre ces arbres de NoĂ«l ?
Le visage de la fillette s’illumine à nouveau.
— C’est vrai, je peux ?
— Si tes parents acceptent, oui. Je serais ravie d’avoir un peu de compagnie, je t’avoue que, pour le moment, il n’y a pas beaucoup de clients et je m’ennuie

— J’ai l’aprùs-midi pour moi, ça ne pose pas de problùme, il faut juste que je sois à la maison pour 18 heures.
— Il fait dĂ©jĂ  nuit Ă  cette heure-lĂ , je ferai en sorte que tu sois rentrĂ©e avant. Je n’aimerais pas savoir ma fille seule dans les rues, de nuit.
— Oui, merci.
La fillette s’éloigne rapidement, un grand sourire aux lĂšvres, et se met au travail. Elle n’hĂ©site pas Ă  accoster les passantes et Ă  leur conter ses souvenirs de NoĂ«l. Susan se rend compte que Lizzie Ă©vite de se reÂŹtrouver en tĂȘte Ă  tĂȘte avec elle, elle redoute des questions. Ce comportement ne fait qu’attiser la curiositĂ© de la femme, cependant, elle n’interroge plus Lizzie, c’est en gagnant sa confiance qu’elle pourra l’aider. Elle est persuadĂ©e que cette enfant Ă  besoin d’assistance.

Chapitre 3

Mardi 21 décembre 1886

Lizzie passe des heures Ă  arpenter le trottoir devant l’hĂŽpital, Ă  Ă©voquer ses prĂ©parations de NoĂ«l quand elle Ă©tait bien plus petite, quand la joie inondait leur foyer
 Elle raconte comment elle rĂ©alisait des sablĂ©s avec sa mĂšre pour les pendre dans le sapin, la bonne odeur dans la maison et la confection de guirlandes dans des chutes de tissus colorĂ©s. Elles avaient rĂ©alisĂ© ces dĂ©corations le tout dernier NoĂ«l, elle Ă©tait assez grande pour manier l’aiguille et Grace pouvait faire cette activitĂ© couchĂ©e dans son lit qu’elle n’avait plus la force de quitter.
Les anecdotes joyeuses racontĂ©es par la bouille d’ange permettent de dĂ©cider certains passants Ă  investir. Susan est impressionnĂ©e par cette jeune fille Ă  la fois si douce et si sĂ»re d’elle. Elle est bien plus mature que la plupart des fillettes de sa condition et de son Ăąge.
Alors que les passants se font rares, Lizzie se met Ă  chanter pour passer le temps, un chant de NoĂ«l qu’elle aime particuliĂšrement. Un des nombreux que sa maÂŹman lui a appris.
Lorsque sa voix claire et parfaitement posĂ©e s’élĂšve, Susan est stupĂ©faite. Elle reste figĂ©e Ă  Ă©couter ces notes si douces. Un chĂ©rubin ne pourrait faire mieux. Les badauds s’approchent, entourent la fillette, captivĂ©s par son timbre et le moment de grĂące qu’elle leur offre.
À la fin de la prestation, les spectateurs de toutes conditions applaudissent Lizzie qui semble dĂ©couvrir tous ces gens autours d’elle. Elle ne sait pas comment agir alors Susan s’empresse de l’aider en remerciant la foule. De nombreuses personnes dĂ©posent quelques piĂ©cettes dans la coupelle prĂ©vue pour les dons et Susan remarque :
— Tu peux prendre l’argent, il te revient. Ta voix est vraiment magnifique.
— Non merci, l’hîpital en a plus besoin que moi.
Susan acquiesce, toujours plus surprise par cette enfant qu’elle espùre apprendre à connaütre.
Peu Ă  peu, le nombre de sapins diminue, tandis que la luminositĂ© baisse. Avant que la nuit ne tombe, le gardien vient ranger les Ă©picĂ©as sur la demande de Susan. Il n’en reste que cinq ou six qui seront rĂ©partis dans les diffĂ©rents services de l’hĂŽpital. Susan demande alors Ă  Lizzie d’en prendre un, elle l’a bien mĂ©ritĂ©. La fillette choisit l’arbre le plus petit avec une branche cassĂ©e. Voyant la surprise sur le visage du gardien, elle explique :
— Il y a plein de dĂ©corations Ă  la maison pour le rendre beau, les gens malades ont besoin d’avoir les plus jolis sapins pour Ă©gailler leur quotidien, leur faire oublier qu’ils ne passent pas les fĂȘtes en famille.
L’homme consent, touchĂ© par les mots de l’enfant.
Alors que Lizzie s’apprĂȘte Ă  partir avec son encombrant cadeau, Susan insiste pour la raccompagner, la nuit sera lĂ  dans peu de temps. Elle se sent responsable et ne s’en remettrait pas s’il arrivait un malheur.
Durant le trajet, les deux complices d’un jour discutent de tout et de rien. Susan laisse Lizzie choisir les sujets de conversation, elle ne voudrait pas faire un faux pas et briser ce qui est en train de naĂźtre entre elles. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle s’est prise d’affection pour cette fillette. Encore un coup de son horloge biologique qui n’a toujours pas intĂ©grĂ© qu’elle ne pourra probablement plus jamais porter un enfant.
Tout doucement, Lizzie se détend et la conversation se fait plus fluide et plus amicale. Arrivées devant le domicile des Wilson, Susan est surprise de ne voir aucune lumiÚre, la fillette lui explique alors :
— Je suis seule Ă  la maison jusqu’à 18 heures que Papa rentre. C’est exceptionnel et c’est ma faute, je n’ai pas Ă©tĂ© trĂšs gentille avec ma gouvernante et elle a dĂ©missionnĂ©, hier, Papa n’a pas trouvĂ© de solution en si peu de temps.
— Et ta maman ?
Lizzie baisse les yeux pour ne pas montrer les larmes qui s’y accumulent et murmure :
— Elle est morte il y a presque quatre ans.
La jeune femme a envie de prendre la fillette dans ses bras, mais elle n’ose pas, elle demande juste :
— Si tu veux, je peux rester avec toi jusqu’à ce que ton papa rentre et on pourra commencer Ă  dĂ©corer le sapin.
— Je veux bien, je ne crois pas que Papa apprĂ©ciera de le dĂ©corer
 ça lui rappellera trop Maman
 elle aimait tellement la pĂ©riode de NoĂ«l.
— C’est elle qui t’a appris ce si beau chant ?
— Oui, et Papa aussi chante trĂšs bien, c’est un grand musicien et, d’ailleurs, il faut que je m’exerce encore un peu Ă  jouer le morceau de piano qu’il m’a laissĂ© avant de partir au travail.
— Je serai heureuse de t’écouter, annonce Susan avec un grand sourire.
Lizzie fait entrer la jeune femme et allume les lampes Ă  gaz. Susan dĂ©couvre une belle maison, petite, chaleureuse, propre et meublĂ©e avec goĂ»t. Lizzie retire son manteau et se prĂ©cipite vers le piano. Si elle exĂ©cute parfaitement sa partition, peut-ĂȘtre que son pĂšre ne sera pas trop en colĂšre en dĂ©couvrant son escapade de l’aprĂšs-midi.
Susan enlĂšve, Ă  son tour, son manteau sans le mĂȘme empressement que la fillette puis elle s’approche de la cheminĂ©e. Elle remet une bĂ»che et se rĂ©chauffe, se laissant emporter par la musique. Elle se rend compte que passer la journĂ©e devant l’hĂŽpital l’a frigorifiĂ©e et Ă©puisĂ©e.

Chapitre 4

Mardi 21 décembre 1886

Andrew passe la porte de son domicile Ă  17h30, il a rĂ©ussi Ă  se libĂ©rer un peu plus tĂŽt et il est rentrĂ© au pas de course, il n’aime pas savoir sa fille toute seule, il n’a pas cessĂ© de s’inquiĂ©ter toute la journĂ©e.
Entendre sa fille rire le ramĂšne des annĂ©es en arriĂšre, un fol espoir l’étreint avant qu’il entende une voix inconnue et qu’il s’alarme. Il dĂ©boule dans le salon alors que Lizzie court vers lui pour se pendre Ă  son cou et lui raconter qu’elle a passĂ© une trĂšs belle journĂ©e.
Pendant que la fillette explique Ă  son pĂšre, de façon dĂ©sordonnĂ©e, son aprĂšs-midi, Susan s’avance. L’homme ne semble pas vraiment apprĂ©cier ce qu’il entend, sa fille lui a dĂ©sobĂ©i. Lorsque Susan n’est plus qu’à quelques mĂštres et dĂ©couvre le visage paternel, elle reste figĂ©e, interdite, c’est le chanteur des Christmas carols qui l’a tant bouleversĂ©e la veille.
À l’instant oĂč il croise son regard, il demande Ă  sa fille de se taire :
— Nous reparlerons de tout cela plus tard, Lizzie, mais sache que je suis déçu, je te croyais plus responsable.
La fillette quitte les bras de son pĂšre, la tĂȘte basse, tandis que ce dernier s’incline vers la femme restĂ©e en retrait :
— Andrew Wilson.
— Susan Harington, Monsieur. Puis-je vous dire quelques mots ?
L’homme approuve et, d’un simple regard, signifie Ă  Lizzie de quitter la piĂšce. Elle se dirige alors vers l’es-calier qui monte Ă  sa chambre espĂ©rant que Susan plaide sa cause.
Susan raconte sa rencontre avec Elisabeth et le fait qu’elle a veillĂ© sur elle. Elle explique aussi l’implication de la fillette dans la vente des sapins, sa joie et sa bonne humeur. Elle ose Ă©galement, Ă  demi-mots, Ă©voquer le besoin de la petite fille de parler de sa mĂšre et de se crĂ©er de nouveaux souvenirs heureux. À ces paroles, Andrew soupire, il sait qu’il devrait Ă©voquer plus souvent Grace avec sa fille et peut-ĂȘtre mĂȘme chercher une femme qui pourrait aider son enfant Ă  grandir, mais il n’arrive pas Ă  s’y rĂ©signer, Grace lui manque tant.
— Merci d’avoir pris soin de mon enfant, Madame. Je suis dĂ©solĂ© qu’elle se soit imposĂ©e Ă  vous.
— Elle ne s’est pas imposĂ©e, votre fille est trĂšs mature pour son Ăąge, elle est charmante, bien Ă©levĂ©e, attachante
 C’est moi qui lui ai proposĂ© de m’aider, j’ai vu qu’elle avait envie d’un sapin et, au cours de l’aprĂšs-midi, j’ai peu Ă  peu compris pourquoi
 Sa prĂ©sence ne m’a pas dĂ©rangĂ©e du tout, j’étais contente d’avoir un peu de compagnie et je n’ai pas pu me rĂ©soudre Ă  la laisser seule, mĂȘme chez vous
 DĂ©corer ce sapin avec elle, c’était magique
 Je n’ai pas d’enfant et
 je ne sais pas comment expliquer la chose, mais je dois remercier votre fille car nous avons partagĂ© de beaux moments.
Andrew acquiesce et observe Susan. Cette derniĂšre soutient le regard gris qui la fixe. Il ne peut s’empĂȘcher de comparer cette femme Ă  Grace. Elle semble avoir Ă  peu prĂšs le mĂȘme Ăąge, mais elle est bien plus grande que sa dĂ©funte Ă©pouse, ses cheveux sont encore plus sombres et ses yeux, au lieu d’ĂȘtre deux gouttes d’eau limpide, sont deux perles noires. Elle a les yeux si sombres qu’il est difficile de voir la dĂ©marcation entre l’iris et la pupille, toutefois, son regard n’est pas dur, au contraire, il est emprunt de douceur et de bienveillance. Par son attitude fiĂšre, elle lui rappelle sa femme qui, elle non plus, ne baissait pas les yeux. Elle avait dĂ©cidĂ© qu’elle s’était soumise bien trop longtemps Ă  la volontĂ© de son pĂšre, de son rang et que plus jamais elle ne recommencerait.
Andrew sourit, un petit sourire d’excuse pour cet examen et appelle Lizzie :
— Viens dire au revoir Ă  Miss Harington, ma chĂ©rie, il est tard, elle doit rentrer chez elle, il n’est pas plus prudent pour une femme de se promener seule dans les rues que pour une enfant.
AprĂšs un au revoir timide et protocolaire, Lizzie dĂ©cide d’enlacer Susan en la remerciant pour la journĂ©e passĂ©e, puis une idĂ©e germe dans la tĂȘte de la fillette qui demande :
— Papa, si tu n’as pas trouvĂ© de nouvelle gouvernante, Susan pourrait venir me garder demain, n’est-ce pas, Susan ?
Le regard implorant de l’enfant dĂ©sarme totalement la jeune femme qui ne sait que rĂ©pondre.
— Miss Harington n’est ni une gouvernante ni une baby-sitter, Lizzie, ce n’est pas poli comme reÂŹquĂȘte. Elle a dĂ©jĂ  fait beaucoup pour toi, aujourd’hui.
— DĂ©solĂ©e
 murmure la fillette autant pour Susan que pour son pĂšre.
Andrew accompagne Susan jusque sur le perron afin de lui hĂ©ler un cab garĂ© au coin de la rue, il est bien trop tard pour rentrer Ă  pied, mĂȘme dans ce quartier.
Lorsque le cocher s’arrĂȘte devant la porte, avant de monter en voiture, la femme demande :
— Avez-vous une solution pour Lizzie ?
— Rien pour les aprĂšs-midi, malheureusement, sou-pire le pĂšre, dĂ©semparĂ©.
— Je viendrai m’occuper d’elle et je vais me renseigner sur les gouvernantes disponibles, annonce la jeune femme d’un ton sans appel.
Stupéfait, Andrew bégaie des remerciements. Il rentre totalement décontenancé par cette rencontre. Cette femme est si différente des autres mais aussi tellement différente de Grace.
Lizzie l’observe puis annonce :
— C’est une dame trĂšs gentille, je l’apprĂ©cie beau-coup
 J’espĂšre que je la reverrai un jour.
— Elle revient demain pour s’occuper de toi et tu as intĂ©rĂȘt Ă  te comporter parfaitement. Pas de caprice, pas de mots ou de remarques dĂ©sagrĂ©ables, pas de bouderie, c’est bien compris ?
Un grand sourire aux lĂšvres, la petite fille promet.
AprĂšs le dĂ©part de Susan, Lizzie se fait toute sage et adopte un comportement irrĂ©prochable. Elle joue Ă  la perfection le morceau de piano que son pĂšre lui avait choisi et elle discerne un lĂ©ger sourire sur ses lĂšvres qui lui fait chaud au cƓur. Elle fait ensuite rĂ©chauffer le repas pendant qu’Andrew corrige ses exercices. Il cherche la petite bĂȘte mais ne trouve rien.
La soirĂ©e se dĂ©roule, finalement, dans une ambiance sereine et apaisĂ©e. La fillette est surprise et heureuse de constater que son pĂšre lui pose des questions Ă  propos de Susan, la femme semble l’intriguer. Lizzie est ce-pendant incapable de rĂ©pondre Ă  la plupart des interrogations d’Andrew. Elle le sent perdu dans ses pensĂ©es et elle n’arrive pas Ă  savoir s’il est prĂ©occupĂ©, inquiet ou rĂȘveur. Pour sa part, la fillette redoute le lendemain, elle ne sait pas quelles consignes ont Ă©tĂ© donnĂ©es Ă  Susan, ni comment la femme agira envers elle, mainteÂŹnant qu’elle sait qu’elle a dĂ©sobĂ©i Ă  son pĂšre. Elle espĂšre ne pas avoir perdu la complicitĂ© qui s’était instaurĂ©e entre elles.

*

Cette rencontre inespĂ©rĂ©e laisse Susan songeuse. Elle n’a pas osĂ© aborder monsieur Wilson et lui dire Ă  quel point son chant l’avait Ă©mue, retournĂ©e, obsĂ©dĂ©e, ce n’était vraiment pas le moment. Elle n’est finaleÂŹment plus certaine de retourner lĂ -bas uniquement pour Lizzie. Elle voudrait revoir cet homme et discuter avec lui d’égal Ă  Ă©gale. Elle se fĂ©licite alors d’avoir optĂ© pour une robe trĂšs simple, en dessous de sa condition. Elle avait fait ce choix pour ne pas attirer l’attention ou l’hostilitĂ© des passants et, surtout, pour ne pas risquer d’ĂȘtre reconnue. Andrew Wilson semble, malgrĂ© tout, avoir cernĂ© que son statut social Ă©tait supĂ©rieur au sien, cependant, elle est presque certaine qu’il ne l’a pas dĂ©masquĂ©e, sinon, il l’aurait probablement congĂ©diĂ©e, pensant qu’elle pourrait avoir une mauvaise influence sur sa fille.
TransbahutĂ©e dans le cab, elle ne cesse de penser au destin qui semble lui jouer des tours et se demande ce qu’il lui rĂ©serve cette fois. Elle doit, toutefois, ĂȘtre prudente, cela fait des annĂ©es qu’il ne lui donne que de mauvais moments Ă  vivre, ces deux jours ont Ă©tĂ© spĂ©ciaux grĂące aux Wilson, mais elle ne doit pas baisser sa garde.
De retour dans son hĂŽtel particulier de taille modeste, elle se change puis s’installe Ă  table. AprĂšs les heures passĂ©es Ă  observer Lizzie et Ă  Ă©couter ses confidences, ce moment lui semble trop calme, insipide, elle ressent toute la solitude de sa vie, pourtant, hier encore, cela ne lui pesait pas, bien au contraire, elle aime son indĂ©pendance. Toutefois, elle voudrait parfois la partager avec une amie, une sƓur, un parent, mais elle n’a plus personne et, il faut bien l’avouer, elle a peur de lier de nouvelles amitiĂ©s, peur d’ĂȘtre trahie ou déçue. Avec son passĂ©, elle se mĂ©fie de tout le monde.
Elle avait, un temps, pensĂ© Ă  quitter Londres et mĂȘme l’Angleterre, mais elle aurait donnĂ© l’impression de fuir et elle ne voulait pas qu’on la pense lĂąche. Elle voulait aussi ĂȘtre un modĂšle pour les autres femmes, prouver que la vie pouvait continuer aprĂšs le scandale. La vie poursuit effectivement son cours et elle a dĂ©cidĂ© de la mener diffĂ©remment, elle ne supportait plus l’hypocrisie des gens qui l’entouraient. Elle se consacre maintenant aux autres et plus particuliĂšrement aux dĂ©munis, au lieu d’arpenter les salons et les bals.
En allant se coucher, elle ressent de l’impatience. Elle voudrait dĂ©jĂ  ĂȘtre le lendemain pour revoir la faÂŹmille Wilson et apprendre Ă  connaĂźtre ses membres.

Chapitre 5

Mercredi 22 décembre 1886

Susan passe la matinĂ©e Ă  rĂ©gler ses affaires. Elle donne ses consignes aux domestiques, supervise les achats, rĂ©pond Ă  son courrier et dĂ©cline deux invitations. Comme si elle allait accepter de boire le thĂ© chez cette pimbĂȘche de Mrs Ashford. À part critiquer et raÂŹbaisser les gens, elle n’a aucune conversation. Cette gourde ne l’invite que pour susciter la curiositĂ© de ses amies qui espĂšrent des anecdotes croustillantes.
Elle s’excuse ensuite auprĂšs de Lady Clifford de ne pouvoir honorer son invitation et reporte leur rencontre Ă  la semaine suivante. Elle apprĂ©cie la dame ĂągĂ©e qui, en vieillissant, se fait indulgente au point de regretter certains pans de sa vie. Veuve, elle est plus libre et s’investit davantage pour les droits des femmes et des plus pauvres. Elles Ɠuvrent ensemble sur de nombreux points. Lady Clifford est la reprĂ©sentante noble, respectĂ©e pour son Ăąge, son expĂ©rience et son passĂ© sans tĂąches. Susan, elle, reste dans l’ombre, son nom ferait plus de mal que de bien aux causes qu’elle dĂ©fend.
Elle demande ensuite à prendre son repas plus tît qu’habituellement. La cuisiniùre s’affaire tandis que Susan se change. Elle opte à nouveau pour une robe de simple bourgeoise à la coupe banale et au tissu man¬quant de finesse.
Une fois son repas avalĂ©, elle demande Ă  ce qu’on lui appelle un cab et se dirige vers le quartier de Kensington. Monsieur Wilson a bien prĂ©cisĂ© la veille qu’il n’avait pas de solution de garde pour l’aprĂšs midi, sans plus de dĂ©tails sur l’horaire et elle ne lui a pas demandĂ©.
Durant son absence, elle a chargĂ© son intendante de trouver une gouvernante qualifiĂ©e, sans lui expliquer pourquoi. Cette derniĂšre n’a mĂȘme pas paru Ă©tonnĂ©e, elle a l’habitude de ses requĂȘtes Ă©tranges.
Susan frappe Ă  la porte des Wilson. Une femme ĂągĂ©e s’essuyant les mains sur un tablier marron, recouvrant une jupe de laine de mĂȘme couleur vient lui ouvrir :
— Bonjour, je suis Susan Harington, la gouvernante temporaire de Miss Wilson.
La femme s’efface pour la laisser entrer puis elle demande :
— Vous avez dĂ©jeunĂ© ?
— Oui, merci.
GĂȘnĂ©e, la vieille femme se dandine d’un pied sur l’autre. C’est Lizzie qui vient Ă  son secours :
— Bonjour Miss Harington, Madame Pike est mal à l’aise parce que Jill m’interdisait de manger à la cuisine. Elle dressait la table à la salle à manger et elle observait mes moindres gestes. Mais j’adore manger à la cuisine en compagnie de madame Pike, elle me ra¬conte plein d’histoires sur ma maman.
Susan sourit et demande :
— Je vous dĂ©range en plein repas ?
La fillette acquiesce d’un mouvement de tĂȘte.
— Retournez manger, je vous attends au salon, faites comme si je n’étais pas encore arrivĂ©e.
Tandis que Lizzie tire la vieille dame vers la cuisine en poursuivant ses babillages, Madame Pike se détend enfin et offre un sourire reconnaissant à la jeune femme,
Susan est curieuse et ne peut se rĂ©soudre Ă  rester assise au salon, elle s’approche silencieusement de la cuisine et espionne la conversation. Elle n’est pas vrai-ment fiĂšre d’elle, mais la cuisiniĂšre et l’enfant parlent fort, leur discussion n’a rien de secret.
Ann Pike Ă©voque des moments de tendresse et de complicitĂ© entre Lizzie et sa mĂšre ainsi que dans le couple Wilson, des images de bonheur envahissent l’imaginaire de Susan. Elle aurait aimĂ© vivre cette vie simple et douce qu’elle n’a pas eu la chance de connaĂźtre ni dans son enfance ni plus tard. Elle comÂŹprend le chagrin de Lizzie, la perte Ă©norme qu’elle doit ressentir, cependant, la fillette n’est pas consciente de la chance qu’elle a : il est Ă©vident que son pĂšre l’adore et fait tout pour la rendre heureuse et lui donner les meilleures chances dans la vie, toutefois, comme Lizzie, Susan aimerait pouvoir lever le voile de tristesse qui trouble son regard.
Lorsque Susan perçoit les bruits des assiettes qui s’entrechoquent, caractĂ©ristique de la fin du repas, elle retourne au salon et s’assoit dans un fauteuil. Elle dĂ©taille la piĂšce oĂč des photos s’étalent sur un buffet, des portraits d’une famille heureuse : mariage, naissance
 Il doit y avoir une photo par an car on peut suivre la poussĂ©e de la petite fille. Toutefois, ces clichĂ©s sont dĂ©jĂ  anciens, Lizzie n’avait pas plus de 5 ou 6 ans sur le dernier. Les photos, comme la vie, se sont figĂ©es Ă  la mort de Grace.
Elle ne peut s’empĂȘcher de dĂ©tailler la jeune maman, cette femme tant aimĂ©e qu’elle jalouse sans mĂȘme l’avoir connue. Elle devait ĂȘtre une femme extraordinaire. Elle porte des vĂȘtements simples, confectionnĂ©s maison, avec goĂ»t. Ses cheveux s’échappent de son chignon, lui donnant un petit air rebelle. Ses traits fins et son regard clair lui rappellent quelqu’un sans qu’elle n’arrive Ă  se souvenir qui

Lizzie fait irruption dans son dos alors qu’elle est penchĂ©e sur les cadres.
— Elle est belle, n’est-ce pas ? C’est ma maman ! annonce fiùrement l’enfant.
— Elle est effectivement trĂšs belle, tu as hĂ©ritĂ© de sa beautĂ© et de sa douceur.
— Et de son caractùre de mule, d’aprùs Jill.
— Tu as aussi le talent de ton papa.
La journĂ©e se poursuit en douceur, Lizzie fait d’abord ses devoirs d’expression, de mathĂ©matiques et de langue, puis, avant que le froid ne soit trop vif, Susan propose d’aller faire une petite promenade dans Hyde Park. La fillette est ravie de s’aĂ©rer un peu et bien plus encore lorsque Susan lui propose de nourrir les Ă©cureuils avec une partie du goĂ»ter qu’elles ont emportĂ©. Lizzie se laisse griser par sa joie et se met Ă  courir aprĂšs les pigeons en riant, sans dĂ©clencher un scandale. Elle remercie sa gouvernante du jour pour cette belle promenade qui n’avait rien en commun avec celles organisĂ©es par Jill.
Susan est heureuse de voir sourire Lizzie, de lui permettre d’oublier un instant le manque de sa mĂšre et elle aimerait parvenir Ă  faire la mĂȘme chose avec Andrew.
De retour au domicile des Wilson, Lizzie travaille sa musique. Aujourd’hui, ce n’est pas le piano mais la flĂ»te traversiĂšre que pratique l’enfant avec une douceur et une virtuositĂ© hors du commun.
Comme la veille, Andrew rĂ©ussit Ă  se libĂ©rer un peu plus tĂŽt. Cette fois, il sait que Lizzie est prise en charge mais il ne veut pas abuser de la gentillesse de Mrs Harington. Ils n’ont mĂȘme pas parlĂ© rĂ©munĂ©ration et il ne sait pas comment aborder le sujet. Tout dans l’attitude de cette femme lui fait dire qu’elle est d’un rang bien supĂ©rieur Ă  celui qu’elle essaie de paraĂźtre.
Lorsqu’il passe la porte, Lizzie et Susan sont absorbĂ©es par leur ouvrage de broderie. Il observe sa fille souriante et concentrĂ©e, sa langue apparaissant au coin de ses lĂšvres prouve son implication. Elle est magnifique. Ses cheveux clairs et ses yeux bleus sont un contraste parfait avec Susan qui la guide et la conseille avec patience.
Jill laissait Lizzie faire la broderie seule, le soir, et dĂ©faisait le tout le lendemain car ce n’était pas parfait. Andrew voyait sa fille se dĂ©courager sans pouvoir l’ai-der et ce tableau l’apaise. Son enfant semble heureuse. Il n’y a pas de cris, pas de bouderie, pas de reproches, finalement, le dĂ©part de Jill est peut-ĂȘtre une bonne chose. Elle Ă©tait trop stricte, il s’en veut car c’est lui qui l’avait recrutĂ©e et choisie justement pour son niveau d’exigence.
Quand Lizzie dĂ©couvre la prĂ©sence de son pĂšre, elle dĂ©laisse son aiguille pour se jeter dans ses bras et lui raconter avec enthousiasme sa journĂ©e. De son cĂŽtĂ©, Susan sĂ©curise son fil et range son outil Ă  broder puis fait de mĂȘme avec celui de son Ă©lĂšve du jour. Elle agit silencieusement, ne voulant pas troubler les retrouvailles du pĂšre et sa fille. Peu Ă  peu, l’excitation de Lizzie s’estompe, elle a racontĂ© tous les moments forts de sa journĂ©e en dĂ©taillant particuliĂšrement le repas des Ă©cureuils qui s’aventuraient Ă  venir grignoter jusque dans le creux de sa main, sans crainte.
Avec un sourire et un lĂ©ger pincement au cƓur, Susan prend congĂ©. Andrew lui emboĂźte le pas et la raccompagne. Il en profite pour la remercier :
— Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu Lizzie aussi heureuse, elle vous apprĂ©cie beaucoup et je ne sais comment vous remercier
 Nous n’avons pas parlĂ© de vos gages
 j’ai peur de vous offenser en le faisant, pourtant, ce serait juste. Vous ne savez pas combien savoir ma fille entre de bonnes mains me rassure.
— Je passe aussi de trĂšs beaux moments avec Lizzie, c’est ma rĂ©compense. Ce n’est pas, pour moi, un travail mais un plaisir. Cependant, si vous souhaitez me remercier, j’aimerais vous entendre chanter enÂŹsemble un jour. Vous avez une voix qui dĂ©clenche telleÂŹment de sensations, elle est si profonde, si vibrante et Lizzie a une voix d’ange

Surpris, Andrew accepte et Susan se sent obligée de préciser :
— Votre troupe est venue chanter devant mon domicile, vous avez fait un solo qui m’a bouleversĂ©e
 je n’ai jamais entendu de plus beaux Christmas carols.
— Merci Miss Harington.
Dehors, le froid s’est encore intensifiĂ© et tout est gelĂ©. Susan frissonne, elle se presse vers le cab et glisse alors qu’elle rejoint la route. Elle se sent partir et s’imagine dĂ©jĂ  Ă  terre lorsqu’une main se referme puissamment sur son poignet, tandis qu’un bras s’enroule autour de sa taille. Andrew Wilson l’a rattrapĂ©e et la serre contre lui. La jeune femme se rend alors compte qu’il est bien plus grand qu’elle et que son corps est puissant malgrĂ© sa carrure plutĂŽt svelte. Cette proximitĂ© trouble Susan. Tout chez cet homme la trouble et l’interpelle.
Lorsque leurs regards se croisent, elle sent le rose lui monter aux joues et espĂšre que sous la faible lueur des rĂ©verbĂšres Ă  gaz, l’homme qui l’enlace encore ne peut le remarquer. Une fois bien stabilisĂ©e, Susan remercie Andrew d’une voix, Ă  la fois faible et rauque, qu’elle ne reconnaĂźt pas. Lorsqu’il s’écarte d’elle, un froid glacial s’empare de son corps, un froid si vif qu’elle grelotte de plus belle, toutefois, il ne lui lĂąche pas la main. Il la soutient ainsi jusqu’à ce qu’elle soit installĂ©e dans la voiture.
Elle l’informe alors :
— Une de mes amies se renseigne pour trouver une gouvernante, mais tant que vous n’aurez personne, je viendrai m’occuper de Lizzie.
— C’est trĂšs gentil Ă  vous, je vous en serai Ă©ternelle-ment reconnaissant. J’espĂšre ne pas vous solliciter trop longtemps et trouver rapidement quelqu’un.
Il la salue alors avec son chapeau et, sur ce signal, le cocher fouette le cheval qui se met en mouvement.
Dans le cab, Ă  l’abri des regards, Susan se laisse aller, les yeux clos, un sourire sur les lĂšvres. Elle sent encore les bras puissants d’Andrew la retenir, son corps contre le sien, ses yeux gris plongĂ©s dans les siens. Elle revit la scĂšne encore et encore et, peu Ă  peu, son sourire s’efface, rien sur le visage de l’homme ne laissait transÂŹparaĂźtre un trouble dĂ» Ă  leur proximitĂ©. Il lui a juste Ă©pargnĂ© de se faire mal en plus de se ridiculiser.
Enfin allongĂ© dans son lit aprĂšs une journĂ©e harassante, Andrew n’arrive pas Ă  chasser Susan de son esprit. Cette femme l’intrigue, il se demande qui elle est, quelle est sa vĂ©ritable condition sociale et pourquoi elle joue Ă  la gouvernante avec tant de plaisir. Que cherche-t-elle Ă  prouver ou Ă  fuir ? Bien qu’il ne veuille pas se l’avouer, si cette femme trotte encore dans sa tĂȘte et entrave son sommeil, c’est parce que son contact l’a troublĂ©, faisant resurgir des sensations qu’il avait oubliĂ©es : la chaleur d’un corps, la douceur d’un regard, la finesse d’une main.
4
Résumé :

Quand un ancien gĂ©ologue disparaĂźt mystĂ©rieusement prĂšs de Paris, Beryl, jeune chef de groupe Ă  la Crim', se saisit aussitĂŽt de l'affaire.‹ AssistĂ©e de Rudy, son adjoint au passĂ© tourmentĂ©, puis d'Ara, un ancien flic reconverti dans le trafic de contrefaçons, elle remonte la piste d'une compagnie pĂ©troliĂšre en Turquie.‹ Mais tandis que les dĂ©couvertes troublantes se multiplient et que les cadavres s'accumulent, des profondeurs de la mer Noire surgit un terrible secret
‹Beryl comprend alors que le plus effroyable des comptes Ă  rebours a dĂ©jĂ  commencé 


Mon avis :


Tout d’abord, je tiens Ă  remercier JoĂ«l des Ă©ditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait dĂ©couvrir en avant-premiĂšre ce nouveau roman au rĂ©sumĂ© Ă©nigmatique. Un auteur inconnu jusqu’alors, mais que j’ai Ă©tĂ© ravie de dĂ©couvrir.

France : Pavel Novak Ă©minent gĂ©ologue essaye de joindre la commandante Beryl Schaeffer alors absente. Se prĂ©sentant comme un vieil ami de son pĂšre, il souhaite s’entretenir exclusivement avec elle afin de lui communiquer des informations primordiales concernant son dĂ©cĂšs. Reporter influant, militant dans le domaine de la protection de l'environnement et des populations, ce dernier a Ă©tĂ© arrachĂ© Ă  BĂ©ryl voici deux ans, et la jeune femme s’en trouve encore profondĂ©ment marquĂ©e.
TroublĂ©e, dĂ©sireuse d’en savoir plus, elle se rend Ă  son domicile et constate que l'homme a malheureusement disparu. En plus la maison a Ă©tĂ© fouillĂ©e, le matĂ©riel informatique volĂ©, et une trace de sang suspecte est mĂȘme retrouvĂ©e sur les lieux, orientant automatiquement vers la thĂšse de l'enlĂšvement.
Ces quelques lignes posées, le ton est donné ; notre curiosité est piquée au vif ; les questions taraudent notre esprit qui tourne à plein régime.
Quelle Ă©tait donc la teneur de ce message apparemment si urgent ?
Ce scientifique avait-il vraiment de nouveaux Ă©lĂ©ments, voire des rĂ©vĂ©lations sur l’assassinat de son pĂšre ?
Pourquoi s’en est-on pris Ă  lui ? Y aurait-il un rapport avec cette plateforme gaziĂšre qui doit ĂȘtre mise en activitĂ© dans quelques jours ?
Mais surtout, qui se trouve à l’origine de cet enlùvement ?
À l’image de la stupĂ©faction ressentie par nos protagonistes, nous voici plongĂ©s, happĂ©s, enferrĂ©s au cƓur d’une intrigue machiavĂ©lique et retorse au cƓur  de l’industrie pĂ©troliĂšre dont les piĂšces macabres du puzzle refusent de s’imbriquer.
AccompagnĂ©e de son fidĂšle adjoint le capitaine Rudy Ferey au passĂ© tourmentĂ©, Beryl, chef de groupe de la crim, dĂ©cide aussitĂŽt de s’envoler pour Istanbul afin d’enquĂȘter. Sur place, aidĂ©e de Ara, un ancien flic dĂ©mis de ses fonctions reconverti dans le trafic de contrefaçon, ils vont tout tenter et Ɠuvrer pour faire jour sur cette affaire, ce, au pĂ©ril de leur vie ; leurs recherches les mĂšneront au plus prĂšs du milieu pĂ©trolier et non loin des acteurs qui permettent l’extraction de l’or noir et des gaz.
Sauf que, nos trois hĂ©ros comprennent trĂšs vite que leur venue dans ce pays Ă©tranger, leurs investigations, leur quĂȘte, leur soif de rĂ©ponses dĂ©rangent au plus haut point. Pour preuve, Ă  chaque fois qu’ils souhaitent discuter avec des personnes qui pourraient les faire avancer, ces derniĂšres se retrouvent soit blessĂ©es, soit gisant inertes dans un coin.
Pourquoi veut-on Ă  ce point les empĂȘcher de connaĂźtre la vĂ©ritĂ© ?
Et si des personnes influentes et protégées étaient impliquées ?
Et si elles craignaient que quelque chose d’impensable soit mis à jour ?
Jusqu’oĂč seraient-elles prĂȘtes Ă  aller pour dissimuler et protĂ©ger leurs terribles secrets ?
Que va-t-on découvrir dans les profondeurs turbulentes de la mer Noire ?
Dans ce rĂ©cit addictif, tout le monde sera mis Ă  rude Ă©preuve. Des indices, des doutes, des incertitudes, des tortures de toutes natures
 il sera difficile de dĂ©faire les nƓuds de cette affaire sans y laisser quelques plumes. MĂȘme Beryl, malgrĂ© sa force et sa dĂ©termination, en sera remuĂ©e et fera ressurgir en elle des souvenirs dĂ©testables voire traumatisants.
GrĂące Ă  une Ă©criture tantĂŽt fluide et percutante, tantĂŽt acĂ©rĂ©e et entraĂźnante, les pages se tournent Ă  toute allure ; nous voulons savoir, connaĂźtre la conclusion que nous a concoctĂ©e l’écrivain. Il nous faudra cependant rester bien attentif afin de ne pas perdre le fil devant l’avalanche d’informations Ă  retenir. Je tiens d’ailleurs Ă  fĂ©liciter l’auteur pour son travail de recherche et de vulgarisation ; ainsi, mĂȘme si les thĂšmes abordĂ©s sont complexes et peu familiers, l’accessibilitĂ© demeure facile et Ă  notre portĂ©e.
Les chapitres courts et rythmĂ©s, avec toujours un point de tension ou un rebondissement en toute fin, renforce le suspense, donnant l’impression d’une immersion totale.
Les personnages, quant Ă  eux, sont fort bien travaillĂ©s ; l’incursion dans leur vie privĂ©e en dehors de l’enquĂȘte donne un plus indĂ©niable au rĂ©cit dĂ©jĂ  dense et tentaculaire. De pĂ©ripĂ©ties en pĂ©ripĂ©ties, de rĂ©vĂ©lations en rĂ©vĂ©lations, nous retenons ainsi notre souffle, jusqu’au dĂ©nouement final inattendu, en parfait accord avec l’ensemble.
Alors, nos protagonistes arriveront-ils à dénouer tous les fils de cette sordide affaire ?
À vous de le dĂ©couvrir ;)
De mon cĂŽtĂ©, mĂȘme si les thĂšmes abordĂ©s sont loin d’ĂȘtre mon sujet de prĂ©dilection, je dois dire que j’ai beaucoup aimĂ© ce thriller intense et bien rythmĂ©, la plongĂ©e au cƓur d’un univers mĂ©connu et peu abordĂ©, sans oublier la qualitĂ© de l’intrigue et la maniĂšre dont elle a Ă©tĂ© menĂ©e.
Alors, si vous aimez les romans qui sortent des sentiers battus, de ceux qui vous apprennent grandement tout en vous faisant rĂ©flĂ©chir sur les travers de l’espĂšce humaine
. Foncez, ce livre est fait pour vous ; vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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Quand finit le temps des muscaris de Augustine Castillon



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À ma grand-mĂšre chĂ©rie
 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
Amaury

Testis unus, testis nullus.
« Un seul témoin, pas de témoin. »
– Adage de droit romain

Son pĂšre est parti depuis maintenant prĂšs de deux heures, et Amaury n’arrive toujours pas Ă  quitter le fleuve des yeux. Il a beau essayer de s’occuper, de ranger sa chambre, de laver la vaisselle, de balayer le sol de leur cabane, rien n’y fait : il se retrouve systĂ©matiquement derriĂšre les petits carreaux de la fenĂȘtre de la cuisine, les yeux rivĂ©s sur le cours d’eau qui traverse dĂ©sormais leur jardin, et il lui paraĂźt toujours aussi inconcevable que lĂ  oĂč la veille poussaient encore tranquillement carottes, navets et pommes de terre, s’impose aujourd’hui une riviĂšre sortie de nulle part.
C’est tout un pan de terre qui a disparu, remplacĂ© par un courant qui ne veut pas faiblir. Cela va faire maintenant des heures que ces eaux boueuses et tourbillonnantes emportent tout sur leur passage, et Amaury ne peut qu’observer et s’inquiĂ©ter des ravages qu’elles ont pu causer dans les forĂȘts et les montagnes qui bordent la Lieue. Des branches entiĂšres, arrachĂ©es Ă  la vie un peu plus en amont, flottent parmi ce qui semble ĂȘtre des cerfs et des bouquetins, leurs pattes raides crevant la surface de l’eau Ă  une frĂ©quence effrayante, tandis que, plus rarement, de pauvres bĂȘtes encore vivantes se laissent ballotter, sans mĂȘme tenter de regagner la berge. Au-dessus, des nuĂ©es de corbeaux et de petits oiseaux agitĂ©s et dĂ©sorientĂ©s tournoient dans le ciel gris en hurlant, survolant les arbres qui ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s de l’autre cĂŽtĂ© du fleuve, sans jamais se poser ni s’approcher du sol.
Amaury ignore oĂč son pĂšre a trouvĂ© le courage d’aller longer le fleuve quand lui-mĂȘme n’a pas encore osĂ© ne serait-ce qu’ouvrir la porte. En tant que gardien de la Lieue, son pĂšre a peut-ĂȘtre le devoir de veiller sur le village, mais rien, ce matin, ne l’obligeait Ă  partir enquĂȘter seul. Depuis qu’ils se sont rĂ©veillĂ©s face Ă  l’inexplicable, Ă  aucun moment son pĂšre n’a tournĂ© le dos Ă  ses responsabilitĂ©s, Ă  aucun moment il n’a montrĂ© les doutes qu’il a pourtant dĂ» ressentir. Il s’est contentĂ© d’ouvrir la porte sans un mot, et il est parti, le fusil Ă  l’épaule et le pas sĂ»r.
Ce n’est que lorsque, ce qui lui paraĂźt ĂȘtre des heures plus tard, son pĂšre revient enfin qu’Amaury se rend compte qu’il n’a mĂȘme plus fait semblant de s’affairer et qu’il a passĂ© tout ce temps agenouillĂ© sur l’une des deux chaises de la cuisine Ă  observer le fleuve couler, puissant et silencieux, Ă  quelques mĂštres de lĂ .
Sans mĂȘme prendre la peine d’enlever ses bottes pleines de boue, son pĂšre s’approche de la fenĂȘtre et s’assoit lourdement face Ă  lui.
— Bon. Je suis allĂ© jusqu’au bout. Ça continue jusqu’à la mer, dit-il en regardant dehors. Et c’est grand comme ça tout du long. Je dirais vingt mĂštres aux endroits oĂč c’était le moins large.
— Et c’est quoi alors ? demande Amaury, espĂ©rant enfin avoir une explication.
— Un fleuve, rĂ©pond simplement son pĂšre.
— Un fleuve ? rĂ©pĂšte Amaury hĂ©bĂ©tĂ©. Comment ça, un fleuve ?
Son pĂšre ne rĂ©pond pas tout de suite. Il se gratte la barbe d’un geste lent et machinal, comme s’il espĂ©rait trouver une meilleure explication, une explication rationnelle Ă  laquelle il n’aurait pas pensĂ©. Ses yeux sont plissĂ©s, rĂ©vĂ©lant des rides qu’Amaury ne remarque pas d’habitude, et sous sa barbe, ses lĂšvres ont l’air sĂšches et gercĂ©es. Son pĂšre lui paraĂźt vieux et fatiguĂ© et Amaury s’en veut de l’embarrasser avec cette question sans rĂ©ponse. Mais alors qu’il s’apprĂȘte Ă  ouvrir la bouche pour briser ce silence insupportable, son pĂšre prend une grande inspiration et se lĂšve.
— Viens, fils, on va aller au village. Peut-ĂȘtre que quelqu’un en saura plus.
Ce n’est qu’en sortant de la cabane qu’Amaury prend rĂ©ellement conscience de l’absurditĂ© de la situation. Comment un fleuve de cette taille peut-il apparaĂźtre en une nuit et venir tout raser sur son passage ? Lui qui a grandi dans la nature, qui a appris Ă  l’écouter et Ă  la comprendre, il a l’impression aujourd’hui que sa raison et ses connaissances l’ont abandonnĂ©.
L’air est chargĂ© de moucherons qui volent dans tous les sens, comme devenus fous, et dans leur panique ils viennent se coincer sous ses paupiĂšres et dans son nez. Amaury essaie de les chasser en agitant sa main, mais cela ne l’empĂȘche pas d’en respirer, d’en avaler. Et tandis qu’il tousse et se gratte la gorge pour tenter de recracher ceux qui se sont coincĂ©s prĂšs de sa glotte, son pĂšre, imperturbable comme toujours, marche d’un pas dĂ©terminĂ©, quelques mĂštres devant lui.
Amaury n’arrive pas Ă  croire qu’en ce matin de juin il fasse aussi lourd que par un soir d’aoĂ»t avant l’orage. Les vieux du village racontent parfois des anecdotes Ă©tranges sur le temps qu’il faisait dans leur jeunesse, mais il n’a jamais rien entendu de tel, sans parler de cette lumiĂšre jaunĂątre et de cette chaleur moite, pas naturelles pour un sou.
Depuis le chemin qui mĂšne au village, le fleuve n’est plus visible, et maintenant qu’il ne se retourne pas sans cesse pour lui jeter des coups d’Ɠil curieux et mĂ©fiants, Amaury arrive un peu mieux Ă  suivre, faisant tout son possible pour ne pas se laisser distancer par son pĂšre.
Ils marchent pendant de longues minutes, Ă  travers bois, Ă  travers champs, sans croiser Ăąme qui vive, et Amaury se demande si les gens du village sont dĂ©jĂ  au courant qu’un fleuve coupe dĂ©sormais leurs terres en deux.
Ses habits lui collent Ă  la peau et il peine Ă  respirer. Il ne saurait dire si c’est Ă  cause de leur marche rapide, de ce temps bizarre ou de l’anxiĂ©tĂ© que ce fleuve a fait naĂźtre en lui, mais lorsqu’ils arrivent au village, il est en nage.
Les rues sont dĂ©sertes, les portes et les volets sont clos, tandis qu’un silence inhabituel rĂšgne dans les maisons. Quelques chiens aboient ou gĂ©missent dans les cours intĂ©rieures, mais c’est bien lĂ  le seul signe de vie qui parvient Ă  ses oreilles. La mĂȘme lumiĂšre chaude et inquiĂ©tante qui bordait le fleuve baigne les façades de la Lieue, d’ordinaire si grises, et pour la premiĂšre fois, Amaury se demande si d’autres Ă©vĂ©nements particuliers se sont produits ailleurs dans la ville ou aux alentours. Il s’en veut de ne pas y avoir pensĂ© plus tĂŽt et cela rajoute Ă  sa dĂ©tresse. Il ne sait pas trop ce qu’il redoute, mais il a l’impression que la fatalitĂ© les attend au bout du chemin et que sa vie tout entiĂšre en sera chamboulĂ©e.
Lorsqu’il voit son pĂšre prendre une nouvelle grande inspiration, Amaury comprend qu’il n’est pas le seul Ă  ĂȘtre dĂ©semparĂ© et que la situation est au moins aussi grave qu’il ne le croit. Il cherche les yeux de son pĂšre, espĂ©rant y trouver un peu de rĂ©confort, mais celui-ci a le visage fermĂ© et continue d’avancer vers la place du village d’un pas rapide. Amaury commence Ă  sentir les sanglots lui monter Ă  la gorge, et mĂȘme s’il ne veut pas pleurer devant son pĂšre, il lui devient de plus en plus difficile de se maĂźtriser.
Ce n’est qu’en entendant la voix rauque du maire rĂ©sonner au loin qu’il se calme un peu. Il semblerait que tout le monde au village ait dĂ©jĂ  eu vent du fleuve mystĂ©rieux et qu’hommes, femmes et enfants se soient rĂ©unis sur la place de la fontaine.
L’instant d’aprĂšs, il aperçoit enfin Leonar Savo sur les marches de la mairie en train de s’adresser Ă  une foule Ă©tonnamment silencieuse.
Les mùchoires sont serrées, les visages inquiets, tous souhaitant obtenir une réponse au mystÚre face auquel ils se sont réveillés.
— 
 et dans les jours qui viennent, nous essaierons aussi de traverser pour voir ce qu’il en est de l’autre cĂŽtĂ©, continue le maire.
Amaury se demande Ă  quelle heure Leonar Savo a appris l’existence du fleuve. Ses traits sont tirĂ©s et sa peau est encore plus abĂźmĂ©e que d’habitude, plus grasse et plus terne. Des rides se sont creusĂ©es au coin de sa bouche et sur son front, et ses yeux sont si rouges que l’on pourrait croire qu’il a passĂ© la nuit Ă  pleurer.
S’il n’avait pas vu de ses propres yeux que le fleuve vient juste d’apparaĂźtre, si ces eaux ne parcouraient pas son propre jardin, Amaury penserait que Leonar Savo cache la chose depuis des jours dĂ©jĂ .
— En attendant, je vous prierais de ne pas traverser seuls, ni mĂȘme de vous rendre sur les berges de ce fleuve Ă©trange

À cela, des murmures envahissent la place, mais Leonar Savo lùve les bras et, d’un geste autoritaire, invite les habitants du village à faire silence.
— Je viens de voir que notre gardien Ă©tait arrivĂ©, reprend-il. Sylvain, est-ce que vous avez quelque chose Ă  nous apprendre sur ce fleuve ? Est-ce que vous avez remarquĂ© quelque chose d’inhabituel ces derniers jours ?
La foule semble alors s’écarter pour mieux les dĂ©visager, lui et son pĂšre.
— Je suis allĂ© voir ce matin, M’sieur Savo. J’ai longĂ© l’eau jusqu’à la mer. J’ai rien vu de bizarre. La seule chose surprenante, c’est la taille de ce monstre d’eau. Je comprends pas comment ça a pu arriver quand ces derniers jours, y avait rien du tout.
— C’est la vieille chouette ! J’en suis sĂ»re, dĂ©verse avec venin une femme d’un certain Ăąge.
De nouveaux murmures s’élĂšvent, approbateurs cette fois.
Amaury se dit qu’elle a juste exprimĂ© tout haut ce que tout le monde pense tout bas, Ă  commencer par lui-mĂȘme.
— Ouais ! Et d’ailleurs, pourquoi elle est pas lĂ  ? renchĂ©rit un grand gaillard pas loin d’elle. Elle habite par lĂ -bas, elle a bien dĂ» trouver le fleuve dans son jardin, comme le Sylvain ! Pourquoi elle est pas venue, comme tout le monde ?
— Il faut que je vous dise
 commence la femme du docteur en regardant autour d’elle d’un air complice. J’ai vu de la fumĂ©e cette nuit. Et ça venait de chez elle ! C’était un peu aprĂšs minuit. Et je me dis
 Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir Ă  brĂ»ler en pleine nuit comme ça ?
En entendant cela, les gens se mettent Ă  discuter entre eux, sans plus prĂȘter aucune attention au maire. Qui partage une conviction, qui un doute ou un soupçon. Certains froncent les sourcils en apprenant une nouvelle anecdote, d’autres hochent la tĂȘte, pas du tout surpris. Ils sont si occupĂ©s Ă  accuser la sorciĂšre que certains ont mĂȘme dĂ» en oublier la vraie raison de leur prĂ©sence : le fleuve. Un brouhaha a envahi la petite place et Amaury serait prĂȘt Ă  jurer que si ça continue, ils vont tous se rendre chez la vieille ÉlysĂ©e pour s’expliquer.
— Allons, allons ! dit Savo. Calmez-vous. Ne commençons pas avec ces accusations farfelues. Calmez-vous ! rĂ©pĂšte-t-il un peu plus fort pour faire taire les derniers bavards. Je suis sĂ»r qu’ÉlysĂ©e n’a rien Ă  voir lĂ -dedans. Laissez-la. Ne la mĂȘlons pas Ă  ça.
Amaury est surpris. Le maire de la Lieue a toujours Ă©tĂ© le premier Ă  accuser la vieille sorciĂšre de tous les maux, lançant mĂȘme certaines des pires rumeurs la concernant. Il aurait jurĂ© que Leonar Savo s’empresserait de voir dans ce fleuve l’Ɠuvre malĂ©fique de celle qu’il mĂ©prise par-dessus tout et qu’il utiliserait cet Ă©vĂ©nement pour bannir dĂ©finitivement ÉlysĂ©e du village.
— Et donc, Sylvain, il ne s’est rien passĂ© d’anormal ces derniers jours ? demande le maire, visiblement soucieux de changer de sujet au plus vite.
— Comme je l’ai dit, M’sieur Savo, j’ai rien vu de bizarre. Tout Ă©tait sec, pas une goutte d’eau. Je comprends pas comment ça a pu arriver.
— Et qu’est-ce que vous suggĂ©rez de faire ? Vous avez une idĂ©e ?
— Je crois qu’on ferait mieux de traverser pour voir ce qui se passe lĂ -bas. Mais on n’a pas beaucoup de terres de l’autre cĂŽtĂ© ; aprĂšs tout la mer est pas loin ; alors je m’inquiĂ©terais pas trop. C’est plus vers le haut du fleuve que ça me pose problĂšme. Ça a tuĂ© tout plein de cerfs et de bestiaux ! Je dirais que tout le monde devrait rentrer chez lui et faire comme d’habitude. Et que deux ou trois gars devraient venir avec moi voir un peu plus loin.
— Hmm, dit simplement Leonar Savo, l’air pensif. Pour l’instant, personne ne traversera. J’ai vu des arbres et des animaux se faire emporter comme des brindilles
 C’est trop risquĂ©. Sylvain, vous ferez comme vous dites, avec une poignĂ©e d’hommes que vous choisirez, mais pas aujourd’hui. On va voir ce qui se passe dans les heures et les jours Ă  venir
 Et puis on avisera.
— Et la sorciĂšre ? demande la femme du docteur d’un air pincĂ©.
— Madame, oubliez un peu ÉlysĂ©e, rĂ©pond Savo sur un ton tranchant. On a d’autres prĂ©occupations. Je suis sĂ»r qu’elle a juste brĂ»lĂ© quelques herbes comme elle le fait souvent. Écoutez-moi tous ! dit-il d’une voix plus ferme. Laissez ÉlysĂ©e tranquille. Rentrez chez vous. Et attendez qu’on en sache davantage. On se rĂ©unira de nouveau demain matin si vous le souhaitez. Mais d’ici lĂ , tĂąchez de penser Ă  autre chose. Je vous promets que tout ira bien !
— Mais vous Ă©tiez le premier Ă  dire qu’il fallait qu’on s’en mĂ©fie, Monsieur Savo, insiste-t-elle.
— Et je vous dis aujourd’hui que vous vous trompez de sujet, lui rĂ©pond le maire d’un ton sec. Concentrons-nous sur ce fleuve. Essayons de comprendre ce qui se passe. Et si, malgrĂ© le peu de crĂ©dit que j’accorde Ă  cette idĂ©e, c’est effectivement ÉlysĂ©e qui l’a fait apparaĂźtre, croyez-moi, on le dĂ©couvrira bien assez tĂŽt
 

CHAPITRE DEUX
Amaury

Graviora manent.
« Le pire est à venir. »
– Virgile, ÉnĂ©ide 6, 1, 2, 84

Ce qu’Amaury redoutait le plus est arrivĂ© : le soir est tombĂ©. Le fleuve lui fait maintenant penser Ă  un serpent sombre et menaçant qui, comme dans les lĂ©gendes que lui lisait autrefois sa mĂšre, se serait installĂ© dans leur jardin pour leur en dĂ©fendre l’accĂšs. Il l’imagine se dresser dans la nuit pour dĂ©vorer leur petite cabane, avant de s’en aller engloutir le village et les alentours, et il se demande s’il existe encore des hĂ©ros prĂȘts Ă  tout sacrifier pour vaincre une telle crĂ©ature.
Il regarde son pĂšre, assis sur le tabouret en paille qu’il a placĂ© prĂšs de la fenĂȘtre lorsqu’ils sont rentrĂ©s quelques heures plus tĂŽt et qu’il n’a pas quittĂ© depuis. Son fusil debout contre le mur, ses chaussures boueuses aux pieds et son chapeau sur la tĂȘte, Sylvain semble prĂȘt Ă  aller affronter ce que le destin aura dĂ©cidĂ© de lui envoyer. Amaury ne sait pas si les hĂ©ros d’antan existent encore, mais il est sĂ»r d’une chose : son pĂšre fera tout pour les protĂ©ger, lui et les habitants de la Lieue.
La cuisine se retrouve vite plongĂ©e dans l’obscuritĂ©, faisant naĂźtre en Amaury un profond sentiment de malaise. Sans un mot, il va ouvrir le buffet dans lequel ils rangent leurs rĂ©serves et en sort toutes les bougies qu’il y trouve. Puis, il les allume les unes aprĂšs les autres et les dĂ©pose un peu partout sur le rebord des fenĂȘtres et sur la table.
Lorsque son pĂšre, d’ordinaire si Ă©conome, se contente d’acquiescer sans lui faire la moindre remarque ni le moindre reproche, Amaury pourrait se mettre Ă  sangloter comme un enfant.
— Va au lit, fils. Je vais monter la garde un moment.
— Non. J’ai pas sommeil.
— Amaury, va te coucher.
— Mais je peux t’aider, insiste Amaury. J’ai quatorze ans maintenant. Laisse-moi t’aider !
— T’as surtout envie d’aller te cacher sous tes couvertures, rĂ©pond Sylvain sans aucune trace de mĂ©chancetĂ© dans la voix. Et tu sais quoi, je peux mĂȘme pas te le reprocher. Allez, va te reposer maintenant. La journĂ©e a Ă©tĂ© longue.
Amaury ne sait pas quoi dire. Cela fait des semaines qu’il essaie de montrer Ă  son pĂšre qu’il est un homme maintenant, et il regrette amĂšrement de perdre une occasion de le faire, mais quelque chose l’empĂȘche de vouloir jouer au dur face Ă  ce fleuve qui le perturbe tant.
— Bien. Appelle-moi si tu as besoin.
— J’y manquerai pas, fils. Je sais que je peux compter sur toi.
Amaury ne peut réprimer le large sourire qui apparaßt sur son visage.
— D’accord. Bonne nuit, Pa’ !
— Dors. Et ne t’inquiùte pas trop. Y a pas de raison.
Amaury acquiesce sans trop y croire, mais un peu plus tard, alors qu’il fait sa toilette du soir, les habitudes reprennent effectivement le dessus sur les Ă©motions de la journĂ©e.
Ce n’est qu’une fois dans son lit qu’il recommence Ă  penser au fleuve. Il revoit les animaux se faire emporter par le courant ; il revoit les nuĂ©es d’insectes ; il revoit les oiseaux voler au-dessus des eaux boueuses ; sauf que, maintenant, il ne saurait plus dire si ce sont des corbeaux ou des oiseaux de proie prĂȘts Ă  fondre sur ces pauvres bĂȘtes.
Ses pensĂ©es se perdent dans les tourbillons du fleuve, et une force irrĂ©sistible l’attire dans son monde. Il sent dĂ©jĂ  que l’inquiĂ©tude qui l’a agitĂ© toute la journĂ©e va s’inviter dans son sommeil et que le matin ne pourra pas arriver assez tĂŽt.
Il revoit alors le visage de Leonar Savo et ses traits tirĂ©s ; il revoit ses yeux fatiguĂ©s, ses lĂšvres pincĂ©es. Il entend les voix angoissĂ©es des habitants du village, leurs questions et leurs plaintes ; il entend des pleurs et des cris, sans toutefois comprendre d’oĂč ils viennent. Il revoit la lumiĂšre jaune, cette lumiĂšre Ă©trange qui lui rappelle le jour oĂč ils ont enterrĂ© sa mĂšre. Puis les voix se font de plus en plus fortes et il a envie de se boucher les oreilles ; il a envie de crier, de les faire taire.
Il doit avoir de la fiĂšvre. Il a tellement chaud. Ces bruits, ces sensations, ce sont celles des dĂ©lires des maladies de son enfance. Pourtant, cette fois-ci, tout a l’air bien rĂ©el.
Soudain, il aperçoit quelqu’un dans sa chambre, une silhouette menaçante au pied de son lit, qui s’approche en le grondant comme un petit enfant qui aurait fait une bĂȘtise. Il ferme les yeux trĂšs fort, espĂ©rant que la chose s’en aille, et bientĂŽt, elle s’en va effectivement – peut-ĂȘtre mĂȘme qu’elle n’a jamais Ă©tĂ© là
 Mais alors qu’il se croit tranquille, des mouches viennent bourdonner autour de sa tĂȘte. Elles sont molles et laides, comme si elles Ă©taient fatiguĂ©es de voler et qu’elles allaient se laisser tomber sur son lit. Un instant plus tard, ce bruit dĂ©sagrĂ©able disparaĂźt lui aussi, pour ĂȘtre remplacĂ© par celui de la pluie, forte et rĂ©guliĂšre. Il se demande si ce n’est pas plutĂŽt le fleuve qu’il entend, avant de se rendre compte que de l’eau sombre et boueuse dĂ©gouline des murs et du plafond de sa chambre.
Amaury se redresse dans son lit en un bond.
Il regarde tout autour de lui, paniquĂ©. Le souffle lui manque. Il ne voit pas bien dans la pĂ©nombre, mais les murs ont l’air secs, le sol et le plafond aussi. Les voix sont parties. Il n’y a pas d’insectes, pas d’oiseaux. Il n’y a que lui, haletant et transpirant dans son lit moite.
Il se trouve bĂȘte. Il aurait dĂ» se douter qu’il allait faire des cauchemars !
ÉpuisĂ© mais rassurĂ©, il se rallonge. Son cƓur se calme, la chaleur se dissipe peu Ă  peu, et il se dit qu’il ne va pas avoir trop de mal Ă  se rendormir.
Mais quelques minutes plus tard, alors qu’il est enfin parvenu Ă  se tranquilliser, sa porte s’ouvre brusquement, la voix de son pĂšre rĂ©sonnant dans sa chambre :
— Bon sang, Amaury, lĂšve-toi ! Amaury ! RĂ©veille-toi !
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il en se redressant, le cƓur battant.
— Des lumiĂšres, lĂąche son pĂšre d’une voix Ă©tranglĂ©e. De l’autre cĂŽtĂ©.
Amaury sent ses mains se glacer malgrĂ© la chaleur, malgrĂ© sa nuit agitĂ©e. Il ose Ă  peine formuler sa question, de peur que la rĂ©ponse soit pire que ce qu’il imagine.
— Tu crois que c’est quoi ?
— Je sais pas. J’aimerais penser que c’est des abrutis du village qui ont voulu se faire peur, mais j’y crois pas. Personne n’est assez stupide pour traverser de nuit comme ça dùs le premier jour.
— Alors qu’est-ce que c’est ?
— J’en sais rien
 Amaury, j’ai besoin que tu ailles prĂ©venir Savo. Va le chercher et dis-lui de venir tout de suite.
— Et toi ?
— Je vais sortir une des vieilles barques de la grange. J’aurais dĂ» ramener celle du port, mais je pensais pas devoir traverser aujourd’hui.
— Tu vas traverser ? demande Amaury la gorge serrĂ©e.
— Il le faut bien. Mais j’attends Savo.
— Et moi ?
— Non, je veux pas te mettre en danger.
Amaury n’a rien Ă  rĂ©pondre Ă  ça. Il ne saurait dire s’il est trop jeune ou trop inexpĂ©rimentĂ©, mais il sent lui aussi que c’est au-delĂ  de ses forces.
— Je dois prĂ©venir quelqu’un d’autre ?
— Non, juste Savo. Je veux pas de panique.
— D’accord, mais tu crois pas qu’on

— J’ai dit « juste Savo », le coupe son pĂšre en s’impatientant.
— D’accord, s’empresse de rĂ©pĂ©ter Amaury tout penaud.
— Tu devrais croiser personne à cette heure-ci, continue son pùre, mais sois discret, on sait jamais.
— Quelle heure il est ? demande Amaury en enfilant ses affaires de la veille.
— Presque une heure. Allez, vas-y vite. Moi, je vais à la grange, dit son pùre en ouvrant la porte de la cabane.
Amaury attrape sa lanterne en vitesse et y glisse l’une des bougies dĂ©jĂ  allumĂ©es. Il rĂ©flĂ©chit un instant Ă  ce qu’il devrait prendre d’autre, mais rien ne lui vient.
Il n’a pas envie de sortir prĂšs de ce maudit fleuve, n’a pas envie de courir sur les chemins dĂ©sormais plongĂ©s dans le noir, et ce qu’il voit par la fenĂȘtre ne le rassure guĂšre ; car si ce n’est quelques reflets inhabituels au fond du jardin, la nuit est particuliĂšrement sombre.
Sans rĂ©flĂ©chir davantage, il s’aventure Ă  l’extĂ©rieur de la cabane.
Ce n’est qu’une fois dehors qu’il aperçoit au loin les flammes que son pĂšre a vues. Tout comme lui, il a du mal Ă  croire que quiconque ait eu envie de s’aventurer de l’autre cĂŽtĂ© dĂšs le premier soir, et il se demande bien ce que peuvent ĂȘtre ces lumiĂšres. Il pense alors Ă  son pĂšre qui est en train de tout prĂ©parer pour traverser, ce pĂšre courageux qui ne recule jamais devant rien, et il se met en route sans plus attendre.
Ce n’est pas la premiĂšre fois qu’il se rend Ă  la Lieue de nuit, mais c’est certainement la premiĂšre fois qu’il le fait dans ces conditions. Sa lanterne n’éclaire pas bien ses pas et sa peur le ralentit. Autour de lui, des bruissements Ă©tranges proviennent des buissons, tandis que des cris aigus d’oiseaux nocturnes rĂ©sonnent entre les branches. Il s’efforce de ne pas trĂ©bucher, de regarder oĂč il pose ses pieds, mais il s’imagine sans cesse rentrer dans quelqu’un ou quelque chose que sa lanterne n’aurait pas Ă©clairĂ© et l’idĂ©e le terrifie.
Il aperçoit bientĂŽt les premiĂšres maisons du village. Le trajet lui avait paru tellement long le matin qu’il est surpris d’ĂȘtre dĂ©jĂ  arrivĂ©. Il ralentit alors sa course, soucieux de n’éveiller aucun soupçon. Tout est Ă©teint et il semblerait que tout le monde soit couchĂ©, mais si quelqu’un venait Ă  le surprendre en pleine nuit au beau milieu de la rue, il devrait trouver une explication, et il n’est pas du tout sĂ»r de parvenir Ă  mentir.
PressĂ© d’avertir Leonar Savo, il marche tout de mĂȘme d’un bon pas et, trĂšs vite, il arrive Ă  l’angle de la maison du maire.
Ce qu’il n’avait pas prĂ©vu, c’est que ce serait lui-mĂȘme qui surprendrait quelqu’un.
— 
 que le fleuve l’a emportĂ©, tente de chuchoter une voix masculine sans grand succĂšs. Avec tous ces animaux qui flottent lĂ -bas, ça pourrait passer.
— Non, il faut trouver une histoire qui tienne vraiment la route, lui rĂ©pond une voix de femme qui, de toute Ă©vidence, ne sait pas chuchoter non plus.
Amaury cache immĂ©diatement la lanterne dans son dos pour ne pas se faire remarquer, et s’approche autant qu’il le peut de l’angle de la rue. Ils sont juste de l’autre cĂŽtĂ©, juste devant la porte du maire. Il est presque sĂ»r que la voix masculine est celle de Leonar Savo, mais il n’arrive pas Ă  imaginer avec qui il peut discuter et, surtout, de quoi.
— Ça peut attendre, reprend-il. Je trouverai quelque chose

— Ils vont vite s’apercevoir qu’il a disparu. Et ils vont commencer à te poser des questions.
Amaury se demande bien qui a pu disparaĂźtre et pourquoi ils cherchent Ă  raconter un mensonge mettant en cause le fleuve.
Il pense Ă  son pĂšre qui l’attend ; il voudrait se dĂ©pĂȘcher, mais il ne parvient pas Ă  interrompre la conversation qu’il vient de surprendre. Il en a trop entendu ou pas assez.
— Je dirai qu’il a perdu la raison quand il a su que ta fille ne survivrait pas
 Qu’il a eu peur de se retrouver avec cet enfant et qu’il s’est jetĂ© dans le fleuve. Personne ne saura que le fleuve n’était pas encore apparu

— Aie au moins un peu de dĂ©cence, dit la femme d’un ton cinglant.
— Il faudra bien donner une explication, rĂ©pond Savo d’une voix lasse.
— Au moins ne salis pas sa mĂ©moire

Amaury devrait partir avant d’ĂȘtre dĂ©couvert, mais il ne peut s’empĂȘcher de rester encore un peu. Tout le monde a suffisamment commĂ©rĂ© Ă  propos du fils du maire qui a mis enceinte la fille de la sorciĂšre pour qu’Amaury comprenne que c’est la vieille ÉlysĂ©e qui est derriĂšre ce mur. Les jambes lui manquent. Il n’aurait pas pu tomber pire.
— Et toi ? Ta fille, et le bĂ©bĂ©, reprend le maire, tu comptes en parler quand ? Tu aurais dĂ» le dire aujourd’hui.
— Et prendre le risque que tout le monde associe ça au fleuve ?
— C’est ce qu’ils font dĂ©jĂ  de toute maniĂšre. Et c’est ce qu’ils vont continuer Ă  faire.
— Je le dirai demain, rĂ©pond la sorciĂšre Ă  contrecƓur.
— Bon. Je ferai taire les rumeurs. Il faut que tout le monde oublie que le fleuve est apparu en mĂȘme temps que
 toute cette tragĂ©die. Et tu as confiance en Lucie et Hubert ? Ils en savent plus que les autres. TĂŽt ou tard ils risquent de dire quelque chose.
— Confiance ou pas, je n’ai pas le choix. Et puis ils ne savent pas grand-chose au final. Juste que Lily est nĂ©e la nuit oĂč le fleuve est apparu. Pour l’instant je suis soulagĂ©e que Lucie ait du lait pour deux.
— Tu crois qu’elle va vivre ?
— J’ai fait tout mon possible. Et je pense que Lucie fera tout ce qu’elle peut elle aussi

Amaury ne comprend pas bien ce qu’il entend. Que vient faire le fleuve dans tout ça ? Quel rapport avec la naissance de ce bĂ©bĂ© ?
— Bon. Bien, bien, bien, dit le maire. Il n’y a plus qu’à attendre que tout ça se sache, que la rumeur se rĂ©pande, et puis
 on verra bien.
— À vrai dire, le fleuve m’inquiĂšte bien plus que la rumeur, dit ÉlysĂ©e d’un ton grave. Savo, j’ai vu ce qu’il y avait de l’autre cĂŽté  C’est

— C’est les herbes. Tu as dĂ©lirĂ©, vieille folle.
— Ne fais pas ça. Pas cette fois. Tu dois me croire. Personne ne doit aller lĂ -bas, tu m’entends ! DĂšs demain, tu dois trouver une raison d’interdire l’accĂšs Ă  ces terres. Sinon
 Je n’ose mĂȘme pas imaginer
 C’est sĂ©rieux, Leonar.
En entendant ces mots, Amaury repense Ă  son pĂšre qui les attend, seul sur la berge du fleuve.
Il aimerait rester encore, ne serait-ce que pour Ă©couter ce qu’ÉlysĂ©e pourrait dire sur ce qu’elle a vu de l’autre cĂŽtĂ©, mais l’inquiĂ©tude l’envahit. Il doit rentrer avertir son pĂšre. Il ne faut surtout pas qu’il traverse ! Ni lui, ni personne.
Il voudrait prĂ©venir le maire comme son pĂšre le lui a demandĂ©, mais il sait que la sorciĂšre le soupçonnerait d’avoir entendu une partie de leur conversation, et c’est un risque qu’il n’est pas prĂȘt Ă  prendre. Il ne sait pas si elle peut rĂ©ellement lire dans les pensĂ©es comme d’aucuns le prĂ©tendent, mais il est sĂ»r d’une chose : elle est bien plus perspicace que la plupart des gens et elle se douterait trĂšs certainement de quelque chose.
Sans perdre une minute de plus, il s’éloigne doucement de l’angle de la rue puis, comme Ă  l’aller, se met Ă  courir de toutes ses forces dĂšs qu’il passe les derniĂšres maisons du village. Il trĂ©buche quelques fois en route, manque de lĂącher sa lanterne Ă  plusieurs reprises, mais trĂšs vite, plus vite qu’il ne s’en serait cru capable, il arrive Ă  la cabane.
La porte est ouverte, comme il l’avait laissĂ©e. Il entre en courant.
— Pa’ ! crie-t-il tout essoufflĂ©. Papa ?
Rien. La maison est vide. Quelques bougies se sont consumĂ©es, tandis que d’autres Ă©clairent encore leur petite cuisine. En jetant un coup d’Ɠil par la fenĂȘtre, Amaury s’aperçoit que les lumiĂšres du fleuve ont disparu.
Il ne comprend pas pourquoi son pùre n’est pas revenu attendre Savo à la cabane.
Il ressort immédiatement, laissant de nouveau la porte ouverte derriÚre lui, et va chercher son pÚre dans la grange. Là aussi, la porte est grande ouverte.
— Papa ?
Amaury n’a jamais aimĂ© rentrer dans la grange. Elle a toujours Ă©tĂ© trop sombre, trop mal rangĂ©e, avec cette vieille odeur de terre et de bois pourri. Mais il n’a pas besoin de s’aventurer Ă  l’intĂ©rieur pour comprendre que son pĂšre n’y est pas.
Amaury commence Ă  s’inquiĂ©ter. Il a Ă©tĂ© trop long. Il aurait dĂ» revenir bien avant. Il n’aurait jamais dĂ» laisser son pĂšre seul prĂšs du fleuve et de ces Ă©tranges lumiĂšres.
Devant la grange, seul au milieu des bois avec sa petite lanterne pour l’éclairer, il ne sait pas quoi faire. Il n’ose pas s’approcher de la berge – de toute maniĂšre, son pĂšre n’aurait pas attendu aussi longtemps prĂšs du fleuve –, mais une petite voix pernicieuse se fait de plus en plus insistante et il sait qu’il faudrait au moins vĂ©rifier que la barque que son pĂšre a sortie est toujours lĂ . Toutefois, il n’y a rien Ă  faire, il ne trouve pas le courage d’aller prĂšs de l’eau.
— Papa ? retente-t-il un peu plus fort. Papa !
Une fois de plus, seul le silence de la nuit lui répond.
Ce n’est pas possible. Son pĂšre n’aurait pas traversĂ© seul ! Il n’aurait pas osĂ©. Pourquoi aurait-il fait ça ? Amaury est paniquĂ©. Il entend encore la vieille ÉlysĂ©e demander Ă  Leonar Savo d’interdire l’accĂšs au fleuve, l’entend encore buter sur les mots, prĂ©occupĂ©e par ce qu’elle a vu de l’autre cĂŽtĂ©, et il se dit qu’il faut vraiment qu’il aille prĂ©venir le maire. Il n’a pas d’autre choix que de retourner en ville. Peu importe s’il se fait remarquer, peu importe s’il Ă©veille les soupçons, il a besoin d’aide.
ÉpuisĂ© et inquiet, il repart en courant, les mollets douloureux et le souffle court. Il sent encore le goĂ»t du sang dans sa bouche, et pourtant il faut qu’il coure encore.
Il repasse devant la cabane, prĂȘt Ă  s’élancer sur le chemin qui mĂšne Ă  la Lieue pour la troisiĂšme fois de la journĂ©e, mais alors qu’il se demande s’il ne devrait pas Ă©teindre les bougies de la cuisine, une silhouette passe rapidement devant la fenĂȘtre. À l’intĂ©rieur.
Il reste immobile, cachĂ© par le petit mĂštre qui sĂ©pare la fenĂȘtre de la porte d’entrĂ©e.
Il devrait ĂȘtre soulagĂ©, devrait se prĂ©cipiter dans la cabane, embrasser son pĂšre et lui dire Ă  quel point il a eu peur, mais quelque chose l’en empĂȘche. La silhouette Ă©tait-elle vraiment celle de son pĂšre ? Elle Ă©tait plus sombre. Plus petite peut-ĂȘtre. Plus trapue. Et les cheveux

Une voix sĂšche et rauque le surprend alors depuis l’embrasure de la porte, tandis qu’une main pĂąle et fine lui attrape le bras, avant de le tirer Ă  l’intĂ©rieur sans mĂ©nagement :
— Et d’oĂč est-ce que tu viens Ă  cette heure de la nuit, petit inconscient ? 

CHAPITRE TROIS
Amaury

Usque ad sideras et usque ad inferos.
« Des Ă©toiles jusqu’aux enfers. »
– Adage de droit romain

Amaury a la nausĂ©e. Assis sur le tabouret oĂč son pĂšre a passĂ© l’aprĂšs-midi, il se demande comment leur vie a pu ĂȘtre ainsi bouleversĂ©e en un peu moins de deux jours. Il a terriblement chaud et la forte odeur de sauge qui se rĂ©pand dans la cuisine ne fait qu’accentuer ses haut-le-cƓur. Des sueurs froides lui coulent dans le dos, tandis que sa gorge se remplit de bile. Il est obligĂ© d’avaler sans cesse, redoutant de devoir sortir prĂ©cipitamment d’un moment Ă  l’autre.
La vieille ÉlysĂ©e passe et repasse devant lui, les yeux fermĂ©s et la tĂȘte baissĂ©e, un petit fagotin d’herbes fumantes dans chaque main. Amaury l’imaginerait presque se mettre Ă  murmurer des paroles inintelligibles ou Ă  chanter des incantations secrĂštes, mais elle reste parfaitement silencieuse. À vrai dire, depuis qu’elle lui a fait la peur de sa vie sur le pas de la porte, elle n’a plus prononcĂ© un mot. Elle s’est contentĂ©e de le dĂ©visager de ses yeux Ă©tranges pendant un moment, puis elle a enlevĂ© ses sabots de bois et dĂ©tachĂ© ses longs cheveux gris, avant de sortir les deux paquets de feuilles sĂ©chĂ©es de son tablier et de les approcher de l’une des rares bougies encore allumĂ©es. Amaury ne saurait dire si ce regard Ă©tait un avertissement, un moyen de lui faire comprendre qu’elle savait qu’il l’avait surprise en train de discuter avec Leonar Savo, ou si au contraire elle cherchait Ă  vĂ©rifier que ses soupçons Ă©taient justifiĂ©s, mais il n’a rien osĂ© demander, il n’a rien osĂ© dire. Il a prĂ©fĂ©rĂ© aller s’installer prĂšs de la fenĂȘtre et essayer de se faire oublier.
Il ne comprend toujours pas ce qu’elle fait chez eux. Il ignore l’étendue de ses pouvoirs, mais, aprĂšs ce qu’il a entendu, il craint qu’elle ne soit en train d’envoĂ»ter leur cabane et que ce rituel bizarre ne soit liĂ© au fleuve qui coule Ă  quelques pas. Il aimerait sortir prendre l’air, aller prĂ©venir le maire, ou qui que ce soit d’autre ; il voudrait aller chercher son pĂšre, rĂ©veiller tout le village s’il le faut, mais il ne peut pas se rĂ©signer Ă  la laisser seule chez eux.
— Tu peux sortir si l’odeur t’indispose, petit. Mais surtout, ne t’éloigne pas ! dit-elle soudain sans ouvrir les yeux, sans s’arrĂȘter de marcher. Je n’en ai plus pour longtemps.
Amaury est pĂ©trifiĂ©. Entendrait-elle vraiment les pensĂ©es ? Ou l’a-t-elle simplement vu dĂ©glutir et gigoter sur son tabouret ?
Il ne répond rien. Il reste simplement assis à la regarder, stupéfait.
— Tu aurais dĂ» aller chercher Savo pendant qu’il en Ă©tait encore temps, lui dit-elle au bout d’un moment.
Il s’attend Ă  ce qu’elle s’explique, Ă  ce qu’elle ajoute quelque chose, mais elle redevient silencieuse. Les petits fagotins d’herbes sont presque entiĂšrement partis en fumĂ©e dans ses mains, mais elle ne semble pas s’inquiĂ©ter de la chaleur qui s’approche de sa peau. Elle reste calme et impassible, continuant de marcher les yeux fermĂ©s.
Amaury se demande ce qu’elle veut dire. Pourquoi serait-il trop tard pour aller chercher le maire ? Est-ce une menace ?
ÉlysĂ©e s’avance vers la porte d’entrĂ©e et, avec la partie encore incandescente de ses fagotins, trace des symboles sur le bois. Elle Ă©crase ensuite le reste des herbes dehors, juste devant la cabane, avant de refermer la porte derriĂšre elle.
— Maintenant, donne-moi un grand verre d’eau, petit.
ÉlysĂ©e est sans gĂȘne, mais la derniĂšre chose que souhaite Amaury c’est la contrarier en le lui faisant remarquer. Alors il va chercher la chope de son pĂšre, puis la cruche qu’il a remplie la veille au puits du village, et la sert.
— Elle est d’hier. On n’a pas eu le temps aujourd’hui.
— Cela ne fait rien. De toute maniĂšre Savo a interdit de se servir du puits aujourd’hui, dit-elle sur un ton Ă©trange. À cause du fleuve tu sais, ajoute-t-elle rapidement.
— Et la fontaine ?
— Oui, la fontaine, ça va. On voit l’eau claire.
Contrairement Ă  ce qu’il croyait, l’eau qu’elle a rĂ©clamĂ©e n’est pas pour elle mais pour un autre de ses rituels. Elle se met Ă  tremper le bout de ses doigts dans le verre et Ă  projeter des gouttes un peu partout contre les murs de la cuisine.
— HĂ© ! Mais qu’est-ce que vous faites ?
— C’est que de l’eau, petit, ça va sĂ©cher. Et puis, de toute façon, quelle importance ? Vous allez partir.
— Quoi ? demande Amaury hĂ©bĂ©tĂ©. Comment ça partir ? Partir oĂč ?
— Le fleuve ne va pas disparaütre aussi facilement que ce qu’il est apparu. Vous n’allez pas rester prùs comme ça, c’est trop dangereux.
— Vous avez vu quoi là-bas exactement ? lñche Amaury sans mesurer les implications de sa question.
— LĂ -bas ? rĂ©pĂšte-t-elle en se tournant lentement vers lui.
Les yeux lĂ©gĂšrement vairons d’ÉlysĂ©e se posent sur lui et la nausĂ©e lui reprend, sauf que cette fois-ci ce n’est pas la sauge qui le met dans cet Ă©tat. Il pourrait mentir, reformuler sa question, essayer de se justifier, mais il sait qu’il est trop tard. Alors il lĂšve le menton et dĂ©cide de lui tenir tĂȘte.
— C’est vous qui l’avez fait apparaütre, n’est-ce pas ?
— Et qu’est-ce qui te fait croire ça, petit insolent ?
— Vous n’étiez pas en ville aujourd’hui et vous avez l’air d’en savoir dĂ©jĂ  beaucoup sur ce fleuve, plus que quiconque Ă  la Lieue.
— Je viens te protĂ©ger et tout ce que je rĂ©colte en guise de remerciement c’est ta suspicion ?
— Me protĂ©ger ? Me protĂ©ger de quoi ? demande Amaury sur un ton de dĂ©fiance. BrĂ»ler quatre herbes et jeter un peu d’eau sur

— De ton pĂšre, le coupe ÉlysĂ©e d’une voix glaciale.
Amaury a un mouvement de recul. Il voit soudain les choses autrement, comme s’il Ă©tait extĂ©rieur Ă  la scĂšne, comme s’il voyait la cuisine depuis le dessus, depuis le ciel. Il se voit seul dans la pĂ©nombre avec cette vieille femme toute vĂȘtue de noir, cette vieille sorciĂšre qui vient d’accomplir quelque rituel Ă©trange dans sa maison, sans son accord ni celui de son pĂšre. Elle est tout prĂšs, avec ses cheveux gris dĂ©coiffĂ©s, ses pieds Ă  la peau fine et ridĂ©e, et elle le regarde avec des yeux de folle.
— Il ne va pas tarder à revenir. Tu seras content que je sois là, petit.
Elle lui fait peur. Il aurait effectivement dĂ» aller prĂ©venir Leonar Savo tant qu’il en Ă©tait encore temps.
Amaury jette un coup d’Ɠil vers la porte d’entrĂ©e. Elle ne l’a pas fermĂ©e Ă  clef. Il aurait le temps.
— Ne fais pas ça, petit. Il est lĂ , il arrive, dit ÉlysĂ©e d’un air suppliant, presque triste.
Mais Amaury ne l’entend pas. Il est trop occupĂ© Ă  calculer le temps qu’il lui faudrait pour atteindre le chemin qui mĂšne Ă  la Lieue sans qu’elle puisse le retenir. Elle est vieille, et pieds nus ; elle sera plus lente que lui.
Sans rĂ©flĂ©chir davantage, il s’élance vers l’entrĂ©e, immĂ©diatement rassurĂ© de voir qu’elle ne cherche pas Ă  l’en empĂȘcher. Mais avant mĂȘme qu’il n’arrive Ă  la porte, celle-ci s’ouvre en grand.
Amaury fait un bond en arriĂšre, les yeux Ă©carquillĂ©s. ÉlysĂ©e, elle, n’a pas bougĂ© d’un pouce.
Dans l’embrasure, une main sur la poignĂ©e et l’autre tenant fermement une lanterne, apparaĂźt Sylvain, tout essoufflĂ©, l’air hagard.
Amaury est tellement soulagĂ© en reconnaissant son pĂšre qu’il ne repense pas tout de suite Ă  ce qu’ÉlysĂ©e vient de lui dire.
Ce n’est qu’en entendant la chope tomber lourdement au sol derriĂšre lui, Ă©claboussant de l’eau jusque sur ses mollets, qu’Amaury se rend compte que quelque chose ne va pas.
— Ne t’approche pas, petit, murmure ÉlysĂ©e en le tirant par le bras.
Son pĂšre les suit du regard, les yeux presque fiĂ©vreux. Il a le front moite et les cheveux trempĂ©s, et lorsqu’il ouvre la bouche, sa voix d’outre-tombe le transforme en inconnu, un inconnu imprĂ©visible et effrayant.
— C’est une mñchoire
 murmure Sylvain en fermant la porte brusquement.
— Une mñch
 commence Amaury.
— Une mĂąchoire aux dents acĂ©rĂ©es, le coupe Sylvain en haussant le ton.
Amaury n’aurait jamais cru un jour avoir peur de son pĂšre. Pourtant, lorsqu’il le voit s’approcher de lui en prononçant ces paroles insensĂ©es, il est terrifiĂ©.
— Elle dĂ©chiquette tout en lambeaux. Oh, mais
 C’est pas elle qui dĂ©cide.
— Qui donc ? demande ÉlysĂ©e d’une voix dĂ©tachĂ©e, semblant espĂ©rer qu’aller dans son sens le calmera.
— Mais la forĂȘt, rĂ©pond Sylvain en la regardant d’un air Ă©tonnĂ©. Je l’ai vue. Elle obĂ©it Ă  sa reine. Elle est sombre. Et belle. Elle est vraiment trĂšs belle. Mais elle est cruelle. La reine, je veux dire. Je l’ai tout de suite su. J’ignore si c’est vraiment une reine. C’est une belle brune aux yeux aussi gris que la mer du nord
 Mais qu’est-ce qu’elle Ă©tait triste ! Et fatiguĂ©e. Elle voulait dĂ©jĂ  rentrer. « Celui qui a perdu son chemin ne vit pas jusqu’au matin », m’a-t-elle dit. Elle m’aurait tué 
Amaury est paralysĂ©. Il ne reconnaĂźt pas son pĂšre. Il est terrorisĂ© par ce qu’il entend, par ce qu’il imagine. Il est terrorisĂ© par ce pĂšre fĂ©brile et agitĂ©, presque violent, et il ne sait pas comment rĂ©agir. Il ne sait pas quoi faire.
— Elle m’aurait tuĂ©, reprend-il les yeux dans le vague, s’il n’y avait pas eu le squelette. Il est fier. Et juste. Il m’a sauvĂ©. Je dis un squelette, mais
 C’est pas vraiment un squelette. Il marche et il parle. Il a de la chair sur les os, et de la peau sur la chair. Mais j’ai vu ses os sur sa peau. Je sais pas si c’est possible, rajoute-t-il en fronçant les sourcils. Mais il est
 Ă©lĂ©gant. Beaumont, il s’appelle. C’est grĂące Ă  lui qu’elle m’a laissĂ© partir. J’y croyais pas. J’y croyais vraiment pas
 J’ai couru, aussi vite que j’ai pu. Ils me mordaient. Les autres, je veux dire. Regardez, lance-t-il en relevant ses manches d’un geste brusque.
Ses bras sont couverts d’égratignures et de sang fraĂźchement sĂ©chĂ©, mais il n’y a aucune trace de morsure, aucune marque de dents. Cela ressemblerait davantage Ă  des coupures de ronces.
Amaury quitte son pĂšre des yeux un instant, espĂ©rant trouver quelque chose qui le rassurerait sur le visage d’ÉlysĂ©e, quelque chose qui lui permettrait de comprendre ce qui arrive Ă  son pĂšre. Mais ce qu’il lit dans les yeux de la vieille femme ne fait qu’ajouter Ă  sa panique.
— Ils voulaient pas que je revienne, continue soudain son pĂšre en rabattant ses manches sur ses Ă©gratignures, mais je devais rentrer. Raconter ça Ă  tout le monde. C’est ce qu’ils m’ont dit
 C’est Beaumont qui m’a confiĂ© la vĂ©ritĂ©. La reine, elle, s’est contentĂ©e d’acquiescer. « Des Ă©toiles jusqu’aux enfers, ils m’ont dit, ce sont dĂ©sormais nos terres. Nous vous laisserons en paix, tant que vous resterez de l’autre cĂŽtĂ©. Nous ne voulons que ceux qu’ils enterrent, et grand-pĂšre, et grand-mĂšre. Et alors nous partirons, mais non sans vous donner une leçon. Alors, dĂšs aujourd’hui commence par te souvenir de ce que je vais te dire : ce sera bientĂŽt ton tour, et tu l’oublies toujours. Ne compte pas les jours, mais souviens-toi toujours
 Ce sera bientĂŽt ton tour. » 



6
Résumé :

Blaches est un charmant village rĂ©putĂ© pour sa tranquillité  Jusqu'au jour oĂč, au lendemain d'une soirĂ©e, trois Ă©tudiants sont portĂ©s disparus.
Que s'est-il passé cette nuit-là ?
Que s'est-il passé sur l'unique route qui mÚne au lac ?
Amis, voisins, connaissances
 pour les enquĂȘteurs, tous sont suspects.
Bienvenue Ă  Blaches.


Mon avis :


Tout d’abord, je tiens Ă  remercier JoĂ«l des Ă©ditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait dĂ©couvrir en avant-premiĂšre ce nouveau roman.
Ayant dĂ©jĂ  lu et fort apprĂ©ciĂ© le prĂ©cĂ©dent roman « 30 secondes » avec son ambiance si particuliĂšre (pour les plus curieux, ma chronique ici), j’étais curieuse et impatiente de voir ce que l’auteur allait nous rĂ©server pour son dernier opus ^^

2018. Nous voici Ă  Blaches, paisible village oĂč tout le monde se connait et oĂč il fait bon vivre. C’est aussi un lieu touristique grĂące Ă  son lac artificiel, sa belle cascade en bordure de forĂȘt. Ici, les adorateurs de sports nautiques sont aux anges ; ce lieu demeure un spot incontournable pour le wakeboard. Cet endroit est aussi devenu au fil du temps le coin prisĂ© des  jeunes qui veulent faire la fĂȘte, tout comme les aficionados de la nature qui ont dĂ©couvert non loin de Lyon, ce vrai havre de paix pour y poser leur valises dans le but de commencer une nouvelle vie.
Ce week-end lĂ , c’est l’anniversaire de Benjamin. Ce fils Ă  papa, un peut crĂąneur, faisant Ă©talage de son argent mais aimant partager, a dĂ©cidĂ© d’inviter le maximum de ses potes au bar de la plage afin de cĂ©lĂ©brer en sa compagnie ce moment si particulier.
AprĂšs s’ĂȘtre bien amusĂ©, avoir profitĂ© de la derniĂšre tournĂ©e avec quelques proches, il est l'heure pour Frank de verrouiller son Ă©tablissement, et de se sĂ©parer afin que chacun regagne ses pĂ©nates

Sauf que, le lendemain matin, l’inquiĂ©tude est Ă  son paroxysme :  3 jeunes Ă©tudiants ne sont pas rentrĂ©s de leur soirĂ©e et les parents sont dans tous leurs Ă©tats.
Ces quelques lignes posées, le ton est donné ; notre curiosité est piquée au vif ; les questions taraudent notre esprit en ébullition.
Que s’est-il passĂ© ?
Pourquoi s’en prend-t-on à trois jeunes innocents ?
Pourquoi eux, et aucun autre ?
Et pourquoi ici, alors que ces lieux sont réputés tranquilles et sans risques ?
Qu’a-t-il pu se passer sur cette route, sachant que cette voie est la seule et unique qui mùne au lac ?
 Le capitaine de gendarmerie Michel Leroy ainsi que le lieutenant Anthony Ramazzy sont dĂ©pĂȘchĂ©s sur place et chargĂ©s de l'enquĂȘte. AccompagnĂ©s du gendarme Rathier qui connaĂźt le village et les gens comme sa poche, il vont tenter de faire la lumiĂšre sur toute cette affaire.
TrÚs vite, les recherches commencent ; les gendarmes vont découvrir le corps de MylÚne la jeune femme du groupe en contrebas de la cascade. Quant à ses deux camarades, ils restent tout bonnement introuvables.
D’apparence gentille et sans histoire, amoureuse de Thomas le futur champion de wakeboard, pourquoi s’en est t'on prix à Mylùne, et aller jusqu’à la tuer ?
Pourquoi personne n’a rien vu, rien entendu ?
Pourquoi ne trouve-t-on aucun indice ?
 C’est alors que contre toute attente, Thomas est retrouvĂ© errant en plein milieu de la forĂȘt. Peut ĂȘtre donnera-t-il quelques explications, sera-t-il plus loquace et cohĂ©rent que RĂ©mi, ce garçon un peu diffĂ©rent par son retard mental, mais tellement attachant, qui la journĂ©e entiĂšre se contente de marcher et danser au rythme des musiques des annĂ©es 80 diffusĂ©es par l'Ă©trange casque qu'il porte sur la tĂȘte ?
Pas de chance, l’adolescent ne se rappelle de rien ; ses derniers souvenirs datent du moment oĂč il a quittĂ© le bar la veille au soir. Étrange
 qu’a-t-il bien pu lui arriver ?
Et qu’en est-il de son ami Benjamin ? Lui au moins pourrait raconter, donner quelques Ă©claircissements
 Mais oĂč se trouve-t-il ? Qu’a-t-on fait de lui ?
Les enquĂȘteurs dĂ©cident alors d’orienter les interrogatoires sur les gens prĂ©sents sur les lieux lors de cette soirĂ©e, mais aussi la famille et les proches des disparus.
Commence alors une enquĂȘte haletante et minutieuse, qui rĂ©servera bien des surprises

À l’image de l’imbroglio qui rĂšgne dans les tĂȘtes de nos protagonistes , nous voici plongĂ©s, happĂ©s, enferrĂ©s au cƓur d’une intrigue machiavĂ©lique et retorse, Ă  la façon d’un casse-tĂȘte dĂ©sarticulĂ© dont les piĂšces ont bien du mal Ă  s’imbriquer.
Par une astucieuse construction de l'intrigue, qui, par moment, je l’avoue, m’a pas mal perdue, nous allons remonter dans le passĂ©, Ă©galement aller dans le futur pour retracer le vĂ©cu de nos personnages lors de cette fameuse journĂ©e. C’est en croisant les points de vue internes de plusieurs narrateurs, en accĂ©dant Ă  toute la palette de leur ressentis et de leurs motivations, que le voile va peu Ă  peu se dĂ©chirer, pour laisser apparaĂźtre les imperfections, les fissures des personnalitĂ©s

Que va-t-on trouver sous les façades, sous les masques et les faux-semblants ?
Qui se cache derriÚre tout ça, et pourquoi ?
Et surtout, quelles sont les raisons de cette sombre histoire ?
GrĂące Ă  une Ă©criture tantĂŽt acĂ©rĂ©e et dynamique, tantĂŽt prĂ©cise et percutante, les pages se tournent Ă  toute allure ; nous voulons savoir, connaĂźtre la conclusion que nous a concoctĂ© l’auteur. Il nous faudra cependant rester bien attentif afin de ne pas perdre le fil et manquer de passer Ă  cĂŽtĂ©. Les chapitres courts et rythmĂ©s renforcent le suspense ; l’immersion est totale.
Les personnages, quant Ă  eux, sont fort bien campĂ©s et servent parfaitement ce rĂ©cit kalĂ©idoscopique et en trompe-l’Ɠil. De rebondissements en rebondissements, de fausses pistes en fausses pistes, nous laissons l’auteur nous balader au grĂ© des chemins de Blaches, oĂč tout le monde semble suspect, ou certains cachent de sordides secrets
 jusqu’au dĂ©nouement final qui nous surprendra.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimĂ© ce roman, qui malgrĂ© une construction dĂ©stabilisante a rĂ©ussi Ă  m’embarquer dans son univers addictif.
Alors, si vous aimez les rĂ©cits palpitants, Ă  l’intrigue subtile mais  retorse, les histoires qui bousculent, Ă©branlent vos croyances
 Foncez, ce thriller est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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7
Mise en avant des Auto-édités / L'homme du parc de Marie Continanza
« Dernier message par Apogon le jeu. 28/09/2023 Ă  17:33 »
L'homme du parc de Marie Continanza



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CHAPITRE 1
Mercredi 5 février 2020

Il Ă©tait Ă  peine dix heures trente lorsque le taxi s’arrĂȘta devant le grand portail mĂ©tallique noir d’une villa cabourgeaise du XIXe siĂšcle.
Assise Ă  l’arriĂšre, Camille laissa encore un instant son regard errer sur la bĂątisse, avant de tirer son portefeuille de son sac Ă  main et de tendre un billet de vingt euros au chauffeur, en lui disant de garder la monnaie. Celui-ci la gratifia d’un « merci, madame » saupoudrĂ© d’un sourire. Ensuite, il descendit du vĂ©hicule, alla ouvrir le coffre, en sortit un bagage et le dĂ©posa sur le sol. Tout en le remerciant, Camille saisit la valise par la poignĂ©e et la traĂźna jusqu’au portail.
Son cƓur battait la chamade. Ses jambes Ă©taient aussi molles que de la guimauve. À prĂ©sent qu’elle approchait du but, elle n’était plus trĂšs sĂ»re d’avoir pris la bonne dĂ©cision. Elle arrivait Ă  l’improviste, alors qu’ils avaient convenu de laisser leur histoire derriĂšre eux et de ne plus avoir le moindre contact. Jamais.
Comment allait-il rĂ©agir en la revoyant ? S’en montrerait-il heureux ou, au contraire, serait-il contrariĂ© et lui claquerait-il la porte au nez ? Et que dirait-il, quand il apprendrait la raison de sa venue ? La croirait-il seulement ?
Instinctivement, elle posa une main protectrice sur son ventre arrondi.
À l’annonce de sa grossesse, Camille avait immĂ©diatement optĂ© pour l’avortement. Mais les quelques heures passĂ©es avec cet homme demeuraient indĂ©lĂ©biles dans sa mĂ©moire. Elles avaient Ă©tĂ© tellement intenses, tellement merveilleuses qu’elle avait peu Ă  peu changĂ© d’avis. Jamais elle ne s’était sentie aussi vivante, aussi dĂ©sirable qu’en faisant l’amour avec lui. Elle avait eu la sensation qu’ils formaient un tout indivisible.
Cependant, aujourd’hui plus qu’hier, elle ne parvenait pas Ă  dĂ©finir les sentiments qu’elle Ă©prouvait pour lui. Était-ce rĂ©ellement de l’amour, comme elle avait cru le ressentir quelques mois plus tĂŽt, ou simplement de l’affection, conjuguĂ©e Ă  une forte attirance ? Tout s’embrouillait dans sa tĂȘte. Ce dont elle Ă©tait certaine, en revanche, c’était qu’il Ă©tait diffĂ©rent de tous ceux qu’elle avait connus. Il dĂ©gageait quelque chose d’indĂ©finissable, d’indescriptible, qui la fascinait et l’émouvait Ă  la fois. Quelque chose qui la pĂ©nĂ©trait au plus profond de son Ăąme.
Se dĂ©barrasser de cet enfant, cela aurait Ă©tĂ© comme l’effacer, lui, et cette extraordinaire journĂ©e de sa mĂ©moire. Or, elle ne se sentait pas prĂȘte Ă  oublier ce vĂ©cu, aussi bref fĂ»t-il. Non, jamais elle ne pourrait se rĂ©signer Ă  enterrer cet Ă©pisode de sa vie !
Quand la rĂ©alitĂ© avait repris ses droits, des questions l’avaient hantĂ©e. Que devait-elle faire ? À qui fallait-il obĂ©ir : Ă  la voix de la conscience ou Ă  celle du cƓur ? La premiĂšre lui ordonnait de l’informer de sa paternitĂ©, la seconde lui dictait de se taire.
La dĂ©cision Ă©tait d’autant plus difficile Ă  prendre qu’elle connaissait le passĂ© de cet homme et que lui rĂ©vĂ©ler la vĂ©ritĂ© risquait de lui faire beaucoup de mal. Mais si elle gardait le secret, c’était elle qui souffrirait, rongĂ©e par les affres de la culpabilitĂ© jusqu’à la fin de ses jours.
Que faire ?
AprĂšs en avoir longuement dĂ©battu avec elle-mĂȘme, elle Ă©tait arrivĂ©e Ă  la conclusion qu’elle devait suivre la voix de sa conscience, quelles qu’en soient les consĂ©quences.
Bien Ă©videmment, elle ne lui imposerait rien. Ce bĂ©bĂ©, il serait libre de l’accepter ou de le rejeter. Si tel Ă©tait le cas, elle s’en irait sans nourrir la moindre rancƓur envers lui, et plus jamais il n’entendrait parler d’elle ni de l’enfant.
Elle resserra son Ă©charpe autour du cou, prit une profonde respiration et avança une main hĂ©sitante vers l’interphone. Une fois qu’elle aurait sonnĂ©, il n’y aurait plus de retour possible.
 
CHAPITRE 2
Sept mois plus tĂŽt, samedi 6 juillet 2019

Quand Camille eut fini de suspendre tous ses vĂȘtements sur des cintres, elle referma la porte de l’armoire blanc et bleu — qui n’était pas sans rappeler les couleurs du bord de mer —, prit la valise et la glissa sous le lit.
Il ne restait plus que les produits de toilette Ă  ranger.
Elle s’empara de son vanity, bourrĂ© Ă  craquer, et se rendit dans la salle de bains. Du regard, elle mesura une nouvelle fois l’espace, et un soupir de dĂ©convenue franchit ses lĂšvres. La piĂšce Ă©tait vraiment minuscule, comparĂ©e Ă  celle de son appartement. Heureusement qu’elle contenait un meuble Ă  tiroirs supportant la vasque et quelques rayonnages Ă  moitiĂ© vides, autrement la cohabitation aurait relevĂ© du parcours du combattant.
— Verriez-vous un inconvĂ©nient Ă  ce que je prenne les deux Ă©tagĂšres du haut ? lança-t-elle d’une voix forte.
— Prends celles que tu veux ! lui retourna Laura depuis la salle de sĂ©jour, sur la mĂȘme tonalitĂ©.
Parfait !
Aussi mĂ©ticuleusement et harmonieusement que si elle dĂ©corait la vitrine d’une parfumerie, Camille disposa tous les flacons, pots, tubes, cotons et autres produits de l’indispensable fĂ©minin dont elle ne se sĂ©parait jamais. Quand tout fut en place, elle recula de deux pas pour juger du rĂ©sultat et sourit, satisfaite.
Finalement, JĂ©rĂ©my et Laura avaient raison. Elle serait bien ici. L’appartement Ă©tait petit, certes, mais parfaitement agencĂ©. De plus, comme ils lui avaient proposĂ© de s’installer dans la chambre, elle Ă©tait assurĂ©e de pouvoir s’isoler aussi souvent qu’elle le souhaiterait.
Elle alla ranger le vanity dans le bas de l’armoire avant de gagner la salle de sĂ©jour oĂč le couple s’affairait ; l’un Ă  transformer le clic-clac en lit, et l’autre Ă  accrocher les vĂȘtements dans le placard.
— Que fait-on aprùs ? s’enquit Camille.
— On va se baigner, non ? rĂ©pondit Laura d’un ton mi-interrogateur, mi-affirmatif, tout en jetant par-dessus son Ă©paule un regard Ă  son compagnon qui se dĂ©battait avec la housse de couette.
— Si vous voulez, rĂ©torqua celui-ci sans lever le nez de sa tĂąche. Toutefois, permettez-moi de vous rappeler, mesdames, que le frigo est vide

— On le remplira demain, l’interrompit Laura. Aujourd’hui, c’est journĂ©e resto, faut-il te le rappeler ?
Pour la jeune femme, c’était une tradition. Le premier jour des vacances, elle se refusait Ă  toute besogne mĂ©nagĂšre, hormis celle de dĂ©faire les valises. Une façon comme une autre de commencer le repos estival et de se sentir enfin hors de la routine.
Camille, quant à elle, avait seulement besoin de refermer la porte de son appartement pour rompre avec la monotonie du quotidien et pour apprécier le moindre instant de cette courte vie de farniente à sa juste valeur.
Libérée
 délivrée
 je ne suis plus du tout stressée

Chacun son truc !
Comme Ă  son habitude, JĂ©rĂ©my ne releva pas. Lorsque Laura avait dĂ©cidĂ©, il n’y avait rien Ă  ajouter.
Ce comportement avait toujours exaspĂ©rĂ© Camille. Que ce soit pour une femme ou bien pour un homme, elle supportait difficilement cet Ă©tat de docilitĂ©, de rĂ©signation, ou mĂȘme de servitude conjugale. Et JĂ©rĂ©my Ă©tait incontestablement le plus beau spĂ©cimen de soumission qu’elle ait jamais connu.
Sans doute le pauvre garçon ne faisait-il qu’appliquer, seul, le conseil que l’on peut lire dans tous les guides pratiques de la vie sentimentale : « Un couple ne peut durer que si l’un et l’autre sont prĂȘts Ă  faire des concessions » ?
Selon les auteurs, cette phrase magique permettrait Ă  l’amour de surmonter les obstacles. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce vrai, peut-ĂȘtre pas. Quoi qu’il en soit, Camille dĂ©finissait l’amour comme Ă©tant le ressenti d’une puissante Ă©motion dĂ©clenchĂ©e par le cƓur, et non comme une question d’apprentissage. Ses diffĂ©rentes expĂ©riences l’en avaient d’autant plus convaincue : des compromis, elle en avait fait, et pas qu’un peu. RĂ©sultat, elle Ă©tait encore et toujours cĂ©libataire. Aussi s’était-elle persuadĂ©e que la longĂ©vitĂ© d’un couple relevait plutĂŽt du destin que d’un guide pratique. Si deux ĂȘtres n’étaient pas prĂ©destinĂ©s l’un Ă  l’autre, rien ne pourrait consolider les bases d’un amour mutuel. C’était lĂ  la seule explication plausible Ă  ses nombreux Ă©checs. Aucun de ceux avec lesquels elle avait tentĂ© une relation n’était l’homme de sa destinĂ©e.
VoilĂ  ! tout Ă©tait dit !
Inutile de faire l’abnĂ©gation de sa personnalitĂ© pour Ă©viter les conflits. L’amour, c’est de savoir accepter de perdre ou de gagner face Ă  l’autre, et non de s’abaisser pour qu’il remporte la victoire.
En dĂ©pit de cette conviction, cependant, elle n’avait pu s’empĂȘcher de se forger un idĂ©al masculin, qu’elle conservait secrĂštement, prĂ©cieusement, dans un coin de son esprit, tel un portrait-robot. Mais au-delĂ  d’une attirance physique, il devait possĂ©der certaines qualitĂ©s indispensables Ă  son bien-ĂȘtre psychologique. Des qualitĂ©s dont la liste s’allongeait au fil des rencontres.
Son idĂ©al devait donc ĂȘtre fiable, fidĂšle, tendre, attentionnĂ©, responsable et aimant. Un homme banal, finalement, celui-lĂ  mĂȘme que toute femme est amenĂ©e Ă  croiser quotidiennement Ă  la boulangerie ou au supermarchĂ©. L’ennui, pour Camille, c’est qu’elle avait beau aller chercher son pain et faire ses courses, jamais encore elle n’était tombĂ©e nez Ă  nez avec le bellĂątre de ses rĂȘves. NĂ©anmoins, elle gardait l’espoir de le voir surgir un jour ou l’autre, aussi majestueux qu’un prince charmant sur son splendide destrier blanc. Et ce jour-lĂ , ses yeux brilleraient de millions d’étoiles, son ventre palpiterait comme une volĂ©e de papillons emprisonnĂ©s dans une cage, ses joues seraient aussi rouges qu’une pivoine, ses jambes flĂ©chiraient, et pas un mot ne pourrait franchir ses lĂšvres.
En attendant ce jour bĂ©ni, les annĂ©es dĂ©filaient. Dans quelques semaines, le 16 septembre prochain, elle soufflerait ses vingt-neuf bougies. Eh oui ! dĂ©jĂ  vingt-neuf ans et pas d’homme, ni d’enfant. De quoi devenir insomniaque, nuit de pleine lune ou non.
Pour l’heure, cependant, Camille avait en tĂȘte une autre prĂ©occupation : sa prĂ©sence dans cette station balnĂ©aire de Normandie, chĂšre Ă  Laura et Ă  JĂ©rĂ©my ; Cabourg. Un petit coin sympa oĂč sa solitude sentimentale devait prendre fin, aux dires de ses amis.
Ces derniers s’étaient montrĂ©s si persuasifs qu’elle avait fini par y croire, elle aussi. C’est pourquoi elle avait dĂ©rogĂ© Ă  ses habitudes en acceptant de passer ses vacances dans le Nord-Ouest plutĂŽt que dans le sud.
Que ne ferait-on pas pour une bonne cause ?
Toutefois, elle avait dĂ©cidĂ© que cette rencontre n’aurait pas lieu avant d’avoir mis tous les atouts de son cĂŽtĂ©. Certes, son corps avait dĂ©jĂ  retrouvĂ© une ligne presque parfaite grĂące au sport, mais son teint Ă©tait, Ă  son goĂ»t, encore bien trop blanc, malgrĂ© les quelques sĂ©ances d’UV auxquelles elle s’était astreinte non sans rĂ©ticence, prĂ©fĂ©rant de loin la chaleur du soleil Ă  celle des lampes.
Par consĂ©quent, n’ayant d’autre souci en tĂȘte que de poursuivre son hĂąle, elle approuva, pour une fois, l’autoritĂ© de Laura.
— Je vais mettre mon maillot ! annonça-t-elle joyeusement en tournant les talons.
De toute la collection qu’elle avait enfouie dans sa valise, un seul Ă©mergeait du lot : un deux-piĂšces rouge carmin. C’était sa derniĂšre acquisition et aussi celui qui lui allait le mieux, du moins pour le moment. Sa petite poitrine Ă©tait mise en valeur par un soutien-gorge Ă  balconnet, et ses hanches Ă  moitiĂ© dĂ©nudĂ©es par un slip brĂ©silien n’en paraissaient que plus affinĂ©es. Elle contempla son reflet dans le miroir.
— Wouah ! un vrai corps de dĂ©esse ! S’ils ne tombent pas comme des mouches avec ça, alors je ne m’appelle plus Camille.
Pourquoi « ils » ? N’était-elle pas lĂ  uniquement pour un « il » ?
Avec ou sans « s », quelle importance, dĂšs l’instant qu’elle attirait le regard ?
Elle tira ses cheveux en arriĂšre et examina son visage Ă  la recherche d’une nouvelle ride. Elle avait toujours paru plus jeune que son Ăąge. Ses traits Ă©taient joliment dessinĂ©s ; deux billes noisette, un petit nez court et des lĂšvres aux coins relevĂ©s qui lui donnaient un air coquin. Elle n’était pas du genre top model, surtout par sa taille, tout juste le mĂštre soixante, nĂ©anmoins elle appartenait Ă  la catĂ©gorie des femmes agrĂ©ables Ă  regarder, celles qui retiennent l’attention.
Elle relĂącha ses longs cheveux chĂątains, les secoua pour leur donner du volume et compara. Sans conteste, elle se trouvait beaucoup plus belle ainsi.
Une VĂ©nus sortant de l’eau !
— Je suis prĂȘte ! chantonna-t-elle, tandis qu’elle enfilait un short en jean et un tee-shirt rose par-dessus son maillot de bain.
Laura, en revanche, ne l’était pas.
Comme d’hab ! maugrĂ©a Camille in petto.
Le temps Ă©tait depuis l’enfance leur seul sujet de discorde. À croire qu’il ne s’écoulait pas de la mĂȘme façon pour l’une et pour l’autre. Quand, chez elle, la minute valait soixante secondes, chez Laura, elle atteignait parfois cent vingt. Et cependant, elles avaient toutes les deux frĂ©quentĂ© les mĂȘmes Ă©tablissements scolaires, avaient eu les mĂȘmes professeurs. Comme quoi, tout est une question d’apprĂ©ciation

Cessant de se lamenter, Camille mit Ă  profit cette attente forcĂ©e pour fignoler son apparence. Un peu de couleur lui ferait du bien. Elle teignit ses cils d’une mince couche de mascara waterproof et raviva ses lĂšvres d’un rouge brillant.
Des cinq minutes annoncĂ©es par son amie, Camille dut patienter un bon quart d’heure avant qu’elle ne soit enfin prĂȘte. Fort heureusement pour elle, la plage n’était qu’à une soixantaine de mĂštres de l’appartement, autrement, elle aurait eu droit Ă  un nouveau rappel temporel.
— L’avantage de cette ville, c’est ça, fit remarquer Laura alors qu’elles avançaient d’un pas rapide en dĂ©pit de la courte distance Ă  parcourir. Franchement, tu ne trouves pas que c’est agrĂ©able de n’avoir pas Ă  se soucier de son voisin ?
D’un large geste de la main, elle dĂ©signa l’immense Ă©tendue ocre, Ă©trangement dĂ©serte en ce milieu d’aprĂšs-midi. Camille acquiesça en souriant. En effet, comment ne pas apprĂ©cier une telle vision lorsque la plupart des plages du Sud sont prises d’assaut par des milliers de badauds collĂ©s les uns aux autres ? Ici, au moins, elle n’aurait aucun mal Ă  dĂ©limiter ni Ă  faire respecter son espace vital.
— Hummm ! que c’est bon ! s’exclama-t-elle aprĂšs avoir retirĂ© ses tongs.
— Quoi ?
— Le sable ! J’adore marcher pieds nus dans le sable. Ça me procure une sensation dĂ©licieuse, presque Ă©rotique. Tu as dĂ©jĂ  fait l’amour sur la plage ?
Laura la dévisagea, les yeux écarquillés.
— Parce que toi, tu l’as fait ?
— Pas encore, rĂ©pondit Camille d’un air coquin. Mais je compte bien essayer un jour. Il semblerait que le contact du sable, le roulement de la mer et la crainte d’ĂȘtre surpris dĂ©cuplent le plaisir.
— Je veux bien le croire. Mais d’un point de vue hygiĂ©nique et lĂ©gal, tu risques de choper une infection et d’aller en prison. Bonjour le plaisir, aprĂšs ça.
— Tu as raison, je l’avoue. Pour autant

— 
 cela ne t’empĂȘchera pas de le faire, acheva Laura.
Camille Ă©clata de rire.
— Comment as-tu devinĂ© ?
— Je te connais, ma biche. Quand tu as une idĂ©e derriĂšre la tĂȘte, personne ne peut t’en dĂ©tourner.
— Ça fait partie de mon charme.
Quelques pas plus loin, elles trouvĂšrent l’endroit parfait pour Ă©tendre leurs serviettes. Elles se dĂ©vĂȘtirent, pliĂšrent soigneusement leurs vĂȘtements et les rangĂšrent dans leurs sacs de plage respectifs. Une fois enduite de crĂšme solaire, Camille s’allongea, au grand Ă©tonnement de Laura.
— Tu ne viens pas te baigner ?
— Pas dans l’immĂ©diat. Je dois me prĂ©parer mentalement Ă  affronter la tempĂ©rature de la Manche.
Le rire de Laura fusa, haut et clair.
— Alors, prĂ©pare-toi bien, car, Ă  moins d’une soudaine Ă©ruption volcanique sous-marine, elle ne risque pas de se rĂ©chauffer de sitĂŽt !
Sur ce, elle pivota et se mit Ă  courir vers la mer. Camille la regarda s’éloigner. À cet instant prĂ©cis, un brin de jalousie l’envahit. Laura avait non seulement cinq centimĂštres de plus, ce qui en soi Ă©tait peu de chose, mais elle avait Ă©galement une silhouette Ă  faire pĂąlir une Miss Univers. Et cela, sans rĂ©gime aucun. Elle pouvait manger en abondance ce qu’elle souhaitait sans jamais prendre un gramme. Tandis que Camille, rien qu’à la vue d’une part de gĂąteau, prenait du ventre et des cuisses.
Que la vie est mal faite !
Soupirant, elle ajusta ses lunettes de soleil et inspecta la plage du regard. C’est alors qu’elle remarqua, Ă  sa gauche, Ă  quelques mĂštres d’elle, un homme qui la fixait avec insistance. Il devait avoir trente ou trente-cinq ans, un physique avantageux, un corps hĂąlĂ© et un sourire Ă  faire fondre un bloc de glace. Bien qu’il ne puisse discerner ses yeux derriĂšre les verres fumĂ©s, Camille se sentit rougir comme une gamine et dĂ©tourna aussitĂŽt la tĂȘte. Mais ce bref contact visuel avait suffi Ă  mettre ses sens en Ă©bullition.
Il est seul
 je suis seule
 peut-ĂȘtre que

Pour le sĂ©duire encore davantage, elle s’appuya sur ses coudes, prit une pose lascive digne d’une star sous les flashs des paparazzi, ferma les paupiĂšres et s’abandonna Ă  la chaude caresse du soleil d’étĂ©.
Plusieurs minutes s’écoulĂšrent.
Qu’attendait-il donc pour l’aborder ? À moins d’ĂȘtre emportĂ©e par une vague, Laura Ă©tait susceptible de revenir d’un moment Ă  l’autre. Soudain, un doute l’assaillit. Était-ce vraiment elle qu’il avait regardĂ©e avec son sourire enjĂŽleur ?
Elle n’eut pas le temps de pousser plus loin sa rĂ©flexion. Une voix masculine grave et sensuelle rĂ©sonna tout prĂšs d’elle :
— M’accorderez-vous une petite place Ă  vos cĂŽtĂ©s ?
Le cƓur de Camille fit un bond dans sa poitrine. Elle se redressa sur son sĂ©ant, comme mue par un ressort, et fut accueillie de plein fouet par le rire de JĂ©rĂ©my. Puis celui-ci se pencha vers elle, emprisonna son visage entre ses mains et l’embrassa affectueusement sur la joue. Elle le repoussa en le traitant d’idiot.
Merde ! il va croire que je suis en couple.
Instinctivement, elle tourna la tĂȘte vers l’inconnu, mais ne vit personne. L’homme s’était volatilisĂ©, Ă©vaporĂ©, tel un mirage.
Tant pis !
Elle ĂŽta ses lunettes, les glissa dans l’étui et se leva.
— Le dernier dans l’eau paiera le resto, lança-t-elle Ă  JĂ©rĂ©my avant de partir en courant vers la mer.
— Tricheuse ! lui cria-t-il.                                 
 
CHAPITRE 3
Dimanche 7 juillet 2019

Le jour commençait Ă  poindre lorsque le rĂ©veil Ă©mit une sĂ©rie de bips. Bien qu’il fĂ»t rĂ©veillĂ© depuis prĂšs d’une demi-heure, Jacques resta encore un moment allongĂ©, les bras croisĂ©s sous la nuque, les yeux fermĂ©s, perdu dans ses souvenirs, avant de se dĂ©cider Ă  l’éteindre.
Il descendit du lit avec une aisance qui le surprit. Ce matin, bizarrement, toutes ses vieilles douleurs articulaires semblaient avoir disparu. La nuit lui aurait-elle offert une seconde jeunesse ? L’avait-elle transportĂ© Ă  l’époque de ses vingt ans ? L’impensable, l’irrĂ©alisable, peut devenir rĂ©alitĂ©. Pour Jacques, cette phrase n’était pas qu’une formule, elle Ă©tait le reflet d’une vĂ©ritĂ© dont il avait Ă©tĂ© tĂ©moin, et Ă  laquelle il n’avait cessĂ© de se raccrocher.
Mais un regard jeté dans le miroir de la penderie le fit déchanter : son visage, encadré de cheveux blancs, coupés trÚs court, portait encore et toujours les stigmates du temps.
Qu’importe le physique ! Qu’il en ait vingt ou bien soixante-quinze, il Ă©tait le mĂȘme homme. Le mĂȘme Jacques qui avait vĂ©cu une aventure extraordinaire, tellement extraordinaire qu’elle avait changĂ© radicalement le cours de son existence. Une aventure que bon nombre de personnes lui envieraient.
D’un pas alerte, il sortit de la chambre, remonta le couloir et pĂ©nĂ©tra dans son bureau. Au-dessus de sa table de travail, un grand calendrier Ă©tait accrochĂ© au mur. La date du 7 juillet 2019 Ă©tait entourĂ©e au feutre rouge et accompagnĂ©e d’un « C » majuscule, Ă©galement au feutre rouge.
Tel un visiteur admirant un tableau dans un musĂ©e, Jacques se planta devant ce rectangle de carton. Son visage rayonnait de joie. C’était le jour J. Le jour qu’il attendait depuis une Ă©ternitĂ©.
Il tendit la main vers le calendrier et, de son index, il suivit le contour de la lettre, laissant un instant ses pensĂ©es dĂ©river vers de lointains souvenirs, avant de les ramener sur la tĂąche qu’il devait accomplir.
Allez, mon vieux Jacques, il est temps de songer Ă  ta mission !
GalvanisĂ© par cette idĂ©e, il quitta ce lieu sacrĂ©, oĂč seule la femme de mĂ©nage Ă©tait autorisĂ©e Ă  entrer, et se rendit dans la salle de bains.
Aujourd’hui, une attention toute particuliĂšre serait portĂ©e Ă  son apparence.
Aujourd’hui, la perfection serait de mise jusqu’au bout des ongles.
Deux heures plus tard, il Ă©tait fin prĂȘt. VĂȘtu d’un costume gris clair sur une chemise blanche, agrĂ©mentĂ©e d’une cravate bleu marine, et parfumĂ© d’une fragrance discrĂšte, dĂ©gageant des arĂŽmes Ă©picĂ©s, il Ă©tait d’une Ă©lĂ©gance impeccable.
Il vĂ©rifia une derniĂšre fois son reflet dans le lourd miroir dorĂ© accrochĂ© au-dessus de la cheminĂ©e de la salle de sĂ©jour, puis alla prendre le sac isotherme posĂ© sur la table de la cuisine, s’empara de sa canne dont il glissa la laniĂšre Ă  son poignet gauche, et sortit de la maison.
Il y avait longtemps que la vie ne lui avait paru aussi douce, aussi belle, aussi merveilleuse et aussi riche de promesses.
Du regard, il balaya le jardin. La vĂ©gĂ©tation resplendissait de couleurs et d’odeurs sous les rayons du soleil matinier. Tout semblait s’accorder pour lui procurer une sĂ©rĂ©nitĂ© sans pareille. MĂȘme le ciel s’était parĂ© d’un bleu pur et sans nuages.
Il Ă©tait tellement heureux qu’il avait envie de le clamer Ă  l’univers entier.
Sa patience allait ĂȘtre bientĂŽt rĂ©compensĂ©e.
AprĂšs avoir fermĂ© le portillon Ă  clef et mis le trousseau dans sa poche, il laissa derriĂšre lui l’avenue de la Paix, s’engagea dans l’avenue de la RĂ©publique et, enfin, tourna Ă  gauche sur l’avenue de la Mer, encore vierge de toute prĂ©sence touristique Ă  cette heure matinale. Mais dĂ©jĂ , les magasins commençaient Ă  ouvrir et les garçons de cafĂ© Ă  installer des tables et des chaises en terrasse.
Saluant les uns, Ă©changeant quelques mots avec les autres, Jacques s’achemina tranquillement vers le Jardin du Casino. LĂ , il alla s’asseoir sur le banc prĂšs du pavillon Charles-Bertrand, posa son sac isotherme et sa canne Ă  cĂŽtĂ© de lui, puis, de la poche intĂ©rieure de sa veste, il sortit une vieille photo en couleurs, qu’il avait fait plastifier, et se mit Ă  la caresser du bout des doigts, l’esprit noyĂ© de souvenirs.
Tout Ă©tait encore si vivant dans sa mĂ©moire, si prĂ©sent, qu’il avait l’impression que c’était hier.


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Mise en avant des Auto-édités / Quel auteur à la noix es-tu ? de Sophie Lim
« Dernier message par Apogon le jeu. 14/09/2023 Ă  17:39 »
Quel auteur Ă  la noix es-tu ? de Sophie Lim



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Le spammeur

« Plus tu oppresses, moins les acheteurs et les lecteurs potentiels s’empressent. »

Sur les rĂ©seaux sociaux, le spammeur est connu comme le loup blanc. D’ailleurs, plusieurs auteurs ont eu Ă  s’en plaindre au moins une fois. Et pour cause, le spammeur passe volontiers pour un Ă©gocentrique. Il agit selon ses besoins et ses envies, au mĂ©pris de ceux des autres. Sans pour autant tomber dans les gĂ©nĂ©ralitĂ©s, je dirais, d’aprĂšs mes constatations, que le spammeur type a la cinquantaine bien tassĂ©e. Cela dit, vous pouvez aussi tomber sur un spammeur ĂągĂ© d’une vingtaine d’annĂ©es. Jeune ou moins jeune, comment opĂšre-t-il ?
Il peut s’inviter dans vos messages privĂ©s et se lancer dans un monologue, au cours duquel il vous enverra le lien d’achat
 de son livre. Certains spammeurs ne daigneront mĂȘme pas vous adresser un « bonjour ». À quoi bon retenir les rĂšgles Ă©lĂ©mentaires de la biensĂ©ance, quand on peut se contenter d’ĂȘtre tout simplement
 Ă©lĂ©mentaire ? Par « Ă©lĂ©mentaire », comprenez « droit au but », comme le footballeur Kylian MbappĂ©.
Si vous pensez que le spammeur cesse ses sollicitations lorsqu’il n’écrit pas, vous vous fourvoyez. Eh oui, Ă  partir du moment oĂč vous avez acceptĂ© de le suivre sur les rĂ©seaux sociaux, il s’estime en droit de vous inviter Ă  suivre sa page Facebook. Il va de soi qu’il n’a aucunement l’intention de suivre la vĂŽtre en retour, Ă  moins que vous ne serviez ses desseins livresques. Certains spammeurs peuvent Ă©galement vous envoyer leur dernier post Instagram ou leurs vidĂ©os TikTok, toujours en omettant le fameux « bonjour ». Votre messagerie est devenue leur espace publicitaire.
Face Ă  votre mĂ©contentement, ils peuvent se montrer agressifs ou de mauvaise foi. L’un d’eux m’avait un jour envoyĂ© le lien de sa derniĂšre publication Instagram. Quand je lui avais fait savoir que je n’apprĂ©ciais pas son initiative, j’ai reçu une leçon de morale sur l’importance des Ă©changes entre auteurs.
Une autre fois, une autrice que je ne connaissais pas m’avait mentionnĂ©e dans un tweet, pour essayer de me vendre son livre jeunesse. Peu aprĂšs l’avoir Ă©conduite, j’ai rĂ©coltĂ© des commentaires dĂ©sagrĂ©ables de sa part. L’autrice, qui s’était soudainement dĂ©couvert une Ăąme de psychiatre, avait mĂȘme posĂ© un diagnostic sur ma santĂ© mentale, pour un simple refus. PlutĂŽt que de perdre mon temps Ă  rĂ©torquer, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© bloquer l’autrice qui menaçait ma tranquillitĂ© d’esprit.
Je me suis aperçue, rĂ©cemment, qu’une autre pratique avait vu le jour parmi les spammeurs ayant rejoint un groupe Facebook. Les spammeurs sont connus pour leur facultĂ© Ă  polluer les groupes Facebook, avec leurs livres, mais avez-vous entendu parler du up ? En quoi consiste-t-il ? « Faire un up » revient Ă  Ă©crire le mot up dans les commentaires de la publication. Le post, jusque-lĂ  « noyĂ© dans la masse », remonte « Ă  la surface ». Le up lui donne alors une nouvelle visibilitĂ©. Si, de temps Ă  autre, le up peut se rĂ©vĂ©ler stratĂ©gique, je vous dĂ©conseille de l’utiliser trop souvent. Vous irriteriez les administrateurs des groupes Facebook, qui pourraient, Ă  terme, vous bannir. Par ailleurs, le up abusif est considĂ©rĂ© comme impoli.
Enfin, parmi les spammeurs, j’ai pu relever quelques poĂštes Instagram. L’an passĂ©, une jeune femme s’était abonnĂ©e Ă  mon compte. Comme certains de mes contacts la suivaient, j’avais dĂ©cidĂ© d’en faire autant. Quelques minutes plus tard, un poĂšme m’avait Ă©tĂ© transmis. Il s’agissait d’une ode Ă  sa mĂšre, envoyĂ©e de façon abrupte, sans mĂȘme un « bonjour ». N’ayant pas apprĂ©ciĂ©, j’ai simplement rĂ©pondu Ă  la poĂ©tesse : « Ma mĂšre est morte » – ce qui est vrai – avant de me dĂ©sabonner dans la foulĂ©e.
Si vous tombez sur un spammeur, coupez court Ă  la discussion ou au monologue, pour votre salut. La plupart des spammeurs ne comprendront pas pourquoi vous vous Ă©gosillez aprĂšs eux. 

Le vendeur à la criée

« Avant de vouloir écouler tes livres, travaille ta communication pour ne pas couler ton public. »

Plus inoffensif et moins intrusif que le spammeur, le vendeur Ă  la criĂ©e multiplie les publications similaires autour de son livre, d’une maniĂšre que je juge contestable. La parcimonie, il ne connaĂźt pas. Il publie les mĂȘmes photos, Ă  intervalles rapprochĂ©s, et serine les mĂȘmes phrases ; tel un disque rayĂ©. Ne dĂ©tenant aucune compĂ©tence en marketing ou en communication, ni mĂȘme en community management, je ne m’érige pas en « professionnelle des rĂ©seaux sociaux ». Je parviens, en revanche, Ă  dĂ©celer les publications un peu trop redondantes Ă  mon goĂ»t.
Au-delĂ  de son cĂŽtĂ© rĂ©pĂ©titif, le vendeur Ă  la criĂ©e se montre maladroit dans son approche, avec des phrases formulĂ©es de la façon suivante : « Qu’attendez-vous pour acheter mon roman ? » ; « Si vous ne savez pas quoi lire, vous pouvez toujours acheter mon ouvrage. » Dans le premier cas, je me sens secouĂ©e Ă  la maniĂšre d’un shaker, voire lĂ©gĂšrement agressĂ©e ; dans le second, j’ai envie de rĂ©pondre que je sais toujours quoi lire, et qu’il existe plus de livres sur le marchĂ© que d’auteurs encore en vie. Les lecteurs ont donc l’embarras du choix. Si les posts du vendeur Ă  la criĂ©e peuvent gĂ©nĂ©rer des ventes, de mon cĂŽtĂ©, je fuis Ă  toutes jambes. Vous souvenez-vous de la comptine du Petit Bossu ? Quand le vendeur Ă  la criĂ©e s’exprime, il m’arrive d’y songer et de me remĂ©morer la dĂ©finition du mot « politesse ».
J’ai relevĂ© un autre travers chez le vendeur Ă  la criĂ©e : il se montre Ă©goĂŻste, voire Ă©gocentrique. S’il peut vous remercier, par simple courtoisie, d’avoir partagĂ© l’une de ses publications sur les rĂ©seaux sociaux, il partagera rarement les vĂŽtres et ne vous likera quasiment jamais, Ă  moins qu’il ne s’ennuie aux toilettes. Lorsqu’il s’aperçoit que ses posts n’ont pas l’effet escomptĂ©, il peut les partager une nouvelle fois, avec un commentaire destinĂ© Ă  « rĂ©veiller la foule ». Il m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© de partager, pour la seconde fois, une publication que je jugeais invisible. Mais Ă  la diffĂ©rence du vendeur Ă  la criĂ©e, je procĂ©dais de cette maniĂšre en de rares occasions. Contrairement au spammeur, le vendeur Ă  la criĂ©e vous semblera plus facile Ă  ignorer. 

Le twitto  professionnel

« Avec le temps que tu passes Ă  composer des tweets, tu pourrais Ă©crire un roman. Les rĂ©seaux sociaux doivent servir ta visibilitĂ©, mais ta visibilitĂ© n’a pas vocation Ă  servir les rĂ©seaux sociaux. »

Connaissez-vous des auteurs qui passent plus de temps sur les réseaux sociaux que sur leurs romans ? Moi, oui. Il suffit de me désigner du doigt ou de me héler dans la rue.
AprĂšs la sortie de mon premier roman, en aoĂ»t 2019, j’avais appris Ă  me familiariser avec l’univers de Twitter. J’avais pourtant dĂ©couvert la plateforme il y a quelques annĂ©es, mais je n’étais pas trĂšs active. MalgrĂ© ma capacitĂ© Ă  Ă©crire beaucoup et mon imagination, que certains qualifieraient de « dĂ©bordante » ou de « fertile », je n’avais pas su gĂ©rer mon temps sur les rĂ©seaux sociaux. En vĂ©ritĂ©, j’étais grisĂ©e par le monde de Twitter, et je cherchais Ă  accroĂźtre ma visibilitĂ©, au dĂ©triment de l’essentiel : mes Ă©crits, qui constituent mon cƓur de mĂ©tier, puisque j’exerce aujourd’hui en tant qu’autrice Ă  plein temps. Bien entendu, je ne prends pas en compte mes prestations connexes, comme la bĂȘta-correction, les montages et les communiquĂ©s de presse. Passer trop de temps sur les rĂ©seaux sociaux constitue un travers contre lequel je m’efforce de lutter au quotidien, par la mise en place d’un planning numĂ©rique pouvant ĂȘtre soumis Ă  des alĂ©as.
Comme l’a Ă©voquĂ© MĂ©lanie Desforges, dans une vidĂ©o YouTube, sans les rĂ©seaux sociaux, tu n’es rien. J’adhĂšre Ă  cette affirmation, car les rĂ©seaux sociaux servent la visibilitĂ© des auteurs. Le principal est de ne pas s’y noyer.
Je cite Twitter, parce que beaucoup d’auteurs y dĂ©tiennent un compte. À mes yeux, il existe deux catĂ©gories de twittos professionnels : celui qui tweete  trop, ce qui retarde la sortie de son prochain ouvrage, et celui qui tweete sur ses objectifs en matiĂšre d’écriture, sans jamais sortir un seul livre ; pas mĂȘme une nouvelle de cinquante pages.
J’appartiens, assurĂ©ment, Ă  la premiĂšre catĂ©gorie. Pendant longtemps, j’ai rivalisĂ© d’imagination pour divertir les gens sur les rĂ©seaux sociaux. J’avais atteint mon objectif premier : gagner en visibilitĂ© afin que quelqu’un d’autre, hormis mon ordinateur, lise ma romance. Il m’est arrivĂ© de culpabiliser, parce que j’avais laissĂ© les rĂ©seaux sociaux prendre le dessus sur mes objectifs.
Qu’en est-il du twitto professionnel de la seconde catĂ©gorie ? Il affirme rĂ©guliĂšrement qu’il doit Ă©crire. Or, aucun de ses Ă©crits ne sort au grand jour ; pas mĂȘme sur Wattpad . Les personnes qui le suivent sur les rĂ©seaux sociaux doivent d’ailleurs se demander s’il Ă©crit vraiment, ou s’il ne se contente pas de tenir un journal intime. 

L’assistĂ©

« Si tu sais utiliser Internet pour assaillir les autres auteurs de questions, tu sauras utiliser Internet pour trouver des réponses. »

MalgrĂ© sa prĂ©sence sur les rĂ©seaux sociaux, l’assistĂ© donne l’impression de ne pas avoir accĂšs Ă  l’information ou d’ĂȘtre dĂ©connectĂ© du monde. Ses questions sont excessives, et il ressemble Ă  un enfant qu’il faut guider. La plupart du temps, les rĂ©ponses Ă  ses questions se trouvent sur Internet, ou dans la vidĂ©o YouTube d’un auteur qui prodigue des conseils Ă  ses pairs. Le comble, c’est qu’il suit cet auteur sur les rĂ©seaux sociaux.
Je me suis toujours prononcĂ©e en faveur de l’entraide et des Ă©lans de solidaritĂ©, mais je condamne l’abus. En effet, « aider » ne signifie pas « mĂącher le travail ». Vous vous rappelez le numĂ©ro 12 ? Celui des renseignements ? Si vous l’avez oubliĂ©, l’assistĂ© vous rafraĂźchira la mĂ©moire en envahissant votre espace. Ses interrogations peuvent prendre deux formes : il peut les formuler en public, dans des groupes littĂ©raires spĂ©cialisĂ©s, ou il peut vous envoyer un message privĂ© pour que vous l’aiguilliez.
Tout le monde se renseigne, me direz-vous ; y compris moi. Mais je ne m’adresse aux autres que lorsque j’ai Ă©puisĂ© toutes mes ressources. L’assistĂ©, lui, recherche la facilitĂ© au dĂ©triment des autres. Il ne dĂ©ploie aucun effort pour trouver les rĂ©ponses par ses propres moyens, et il pose des questions qui ont d’ores et dĂ©jĂ  Ă©tĂ© maintes fois abordĂ©es par les personnes qu’il suit sur les rĂ©seaux sociaux.
La plupart des assistĂ©s auxquels j’ai eu affaire sont des auteurs indĂ©pendants qui donnent l’impression d’avoir publiĂ© un livre, sans avoir pris la peine de recueillir toutes les informations au prĂ©alable. L’auteur assistĂ© peut notamment vous contacter pour vous demander comment publier la version numĂ©rique de son livre, sitĂŽt son brochĂ© sorti. Il peut Ă©galement revenir vers vous pour savoir comment publier son ouvrage ailleurs que sur Amazon, alors que le sujet a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©, Ă  de nombreuses reprises, sur les rĂ©seaux sociaux et sur les plateformes d’autoĂ©dition (AE), dont Amazon. Les questions peuvent aujourd’hui prĂȘter Ă  sourire, mais sur le coup, elles laissent perplexe.
Selon Maritza Jaillet, certains assistĂ©s la contactent, Ă  plusieurs reprises, pour lui soumettre les mĂȘmes questions ; des questions auxquelles elle avait dĂ©jĂ  rĂ©pondu. 

Le réseauteur

« Les likes sont comme les antibiotiques ; ils ne sont pas automatiques. »

Avez-vous déjà remarqué que certaines personnes vous suivaient sur les réseaux sociaux, sans jamais interagir avec vous ? Si vous mettez de cÎté les personnes peu actives, les faux comptes et les abonnés plus intéressés par votre photo de profil que par votre contenu, vous risquez de tomber sur des réseauteurs.
Le rĂ©seauteur ne vous suit pas pour vos beaux yeux ni pour votre contenu. Vous n’avez aucun affect avec lui, et pourtant, il vous suit. Comme son nom l’indique, le rĂ©seauteur cherche Ă  Ă©tendre son rĂ©seau. Si vous ĂȘtes un auteur, avec un minimum de visibilitĂ©, le rĂ©seauteur risque de s’abonner Ă  votre compte. Vos likes et vos commentaires potentiels contribueront Ă  le faire connaĂźtre en tant qu’auteur. Eh oui, Ă  l’heure actuelle, sans les rĂ©seaux sociaux, les livres se vendraient nettement moins bien.
Contrairement au vendeur Ă  la criĂ©e qui ne like jamais, le rĂ©seauteur like
 si vous ĂȘtes assez proche de lui. Bien qu’il recherche la notoriĂ©tĂ©, comme beaucoup en ce bas monde, le rĂ©seauteur ne noie pas nĂ©cessairement son auditoire sous un verbiage autour de ses livres. Il peut mĂȘme publier un contenu intĂ©ressant, voire instructif.
NĂ©anmoins, il existe des rĂ©seauteurs dont les pratiques peuvent agacer. Parmi eux figure le primo-auteur rĂ©seauteur. Son premier livre vient de sortir, et il Ă©prouve le besoin de s’intĂ©grer Ă  la communautĂ© littĂ©raire pour se faire connaĂźtre. Comment procĂšde-t-il ? Tant qu’il n’est pas trĂšs suivi ni trĂšs connu Ă  son goĂ»t, il vous likera et laissera des commentaires sous vos publications. Une fois son rĂ©pertoire rempli, vous n’existez plus. Il peut mĂȘme se dĂ©sabonner de votre compte et analyser votre liste d’abonnĂ©s, en douce et avec soin. Il « piochera dedans » pour trouver de nouvelles personnes Ă  suivre et se dĂ©sabonnera aussitĂŽt, si lesdites personnes ne lui procurent aucune satisfaction. J’en ai fait l’expĂ©rience avec un primo-auteur qui s’était adressĂ© Ă  moi pour les montages de son livre. Comme il abusait de la stratĂ©gie du follow / unfollow , avec d’autres auteurs que je connaissais, je m’en suis rapidement aperçue. Je condamne cette pratique, mais dans mon cas, je considĂšre que c’était un mal pour un bien. En effet, l’intĂ©ressĂ© endossait, en mĂȘme temps, les casquettes de rĂ©seauteur et de vendeur Ă  la criĂ©e. 

Le perfectionniste

« À quoi bon douter, te relire et te corriger jusqu’à t’en rendre malade ? Si la perfection n’est pas de ce monde, elle ne se trouve certainement pas dans les livres que tu Ă©cris. À force de vouloir trop bien faire, tu finis par mal faire. »

Le perfectionnisme constitue une vĂ©ritable plaie Ă  supporter au quotidien. Je peux en parler en connaissance de cause, puisque je fais partie des auteurs perfectionnistes. Or, mes ouvrages ne sont pas exempts de dĂ©fauts, Ă  commencer par les coquilles que mon Ɠil, pourtant aguerri, n’est pas parvenu Ă  dĂ©celer. Certes, les personnes qui m’ont lue m’ont indiquĂ© qu’elles Ă©taient peu nombreuses, mais la moindre erreur va m’irriter ; surtout si je suis directement concernĂ©e et s’il s’agit de quelque chose que j’aurais pu Ă©viter, d’une façon ou d’une autre.
Syndrome de l’imposteur (ou de l’autodidacte)  et perfectionnisme vont gĂ©nĂ©ralement de pair. Le perfectionniste cherche tellement « la petite bĂȘte » qu’il doute en permanence. Il n’aime pas le travail bien fait, mais le travail parfait. Éprouvant toutes les peines du monde Ă  dĂ©lĂ©guer, il se dĂ©clare rarement satisfait.
Pourquoi le perfectionniste agace-t-il autant ? S’il perçoit aisĂ©ment les dĂ©fauts des autres, dites-vous que c’est pire lorsqu’il s’agit de sa propre personne. Il avance sur ses Ă©crits plus lentement que ses « collĂšgues auteurs », vu qu’il passe son temps Ă  se questionner : lors de la phase d’écriture et au cours de ses multiples relectures. Les corrections de ses Ă©crits s’éternisent, et ses interminables modifications risquent de dĂ©naturer le contenu initial. Lorsque le perfectionniste se retrouve face Ă  lui-mĂȘme, la plupart de ses phrases commencent de la mĂȘme façon : « Et si
 » Or, comme le veut l’expression, « avec des si, on mettrait Paris en bouteille. »
Les efforts du perfectionniste se rĂ©vĂšlent-ils payants ? Dans le milieu du livre, pas toujours. La plupart des lecteurs prĂ©fĂ©reront une histoire qui les fera vibrer, Ă  la qualitĂ© de la langue. Ils auront tendance Ă  se procurer des ouvrages qui auront crĂ©Ă© le buzz – mĂȘme si, parmi eux, certains sont mal Ă©crits – plutĂŽt que de se tourner vers un auteur « inconnu » qui s’exprimera correctement dans la langue de MoliĂšre. Enfin, le prix du livre et la couverture peuvent influer sur le choix du lecteur, sans compter que certains auteurs savent faire jouer leurs relations pour dĂ©clencher davantage de ventes. Je ne fais pas partie de ceux-lĂ , vu que j’ai une sainte horreur de l’hypocrisie.
On ne naĂźt pas perfectionniste ; on le devient. Avec des parents asiatiques autoritaires et peu enclins au pardon, mon sort de « perfectionniste en devenir » Ă©tait dĂ©jĂ  scellĂ©. Il l’était davantage lorsqu’ils ont dĂ©cidĂ© de m’inscrire dans une Ă©cole privĂ©e Ă©litiste, dans laquelle je devais me surpasser en permanence. Mes profs ne manquaient pas non plus de me le rappeler. Une phrase revenait souvent au sein de mon Ă©tablissement : « Si vous ne retenez pas ceci, vous irez bosser comme caissiĂšre ou vous finirez Ă©boueur. » Charmante perspective quand on aspire Ă  autre chose, n’est-ce pas ? Alors que ne pas retenir une leçon, au sens scolaire du terme, ne condamne absolument pas votre vie. J’ai donc grandi avec le sentiment que je devais toujours en faire plus, dans chaque tĂąche que j’accomplissais. Rien n’était jamais suffisant ni assez bien.
À force de vouloir trop en faire, on finit par mal faire. AprĂšs tout, ne dit-on pas que le mieux est l’ennemi du bien ? Le compte Savoir du Monde, auquel je suis abonnĂ©e sur Twitter, a partagĂ© une citation que je trouve intĂ©ressante : « Trop rĂ©flĂ©chir pousse systĂ©matiquement le cerveau Ă  faire une fixation sur toutes les choses nĂ©gatives. » Le perfectionniste gagnerait donc Ă  lĂącher prise de temps Ă  autre. En constatant qu’il n’est pas si mal loti, il ne s’en porterait que mieux.
Le compte Mindset, dont j’apprĂ©cie les pensĂ©es, a publiĂ© la phrase suivante : « Être perfectionniste et avoir des normes Ă©levĂ©es pour soi-mĂȘme peut rendre difficile la confiance en vos compĂ©tences, car vous visez constamment une perfection inaccessible. » Puisque je parle de perfectionnisme et de perfection, je ne peux qu’admettre la vĂ©racitĂ© de cette phrase, hĂ©las. Lorsque je me penche sur mes textes, seuls leurs dĂ©fauts me sautent aux yeux. D’ailleurs, personne ne peut se montrer plus critique envers moi que moi-mĂȘme : ni mes parents, avec leur Ă©ducation rigoriste, ni mes ex durant nos querelles. Quand des personnes que je corrige ou que je bĂȘta-corrige me disent : « Sophie, t’es drĂŽlement intransigeante ! », j’ai envie de sourire. Elles n’imaginent pas Ă  quel point ma duretĂ© est amplifiĂ©e lorsqu’il s’agit de mes propres livres. Je retire nĂ©anmoins un avantage de mon perfectionnisme handicapant : celui de pouvoir anticiper les remarques dĂ©sagrĂ©ables de mes dĂ©tracteurs
 

Le rebelle

« Pour t’épanouir dans ton art, tu dois d’abord apprendre les rĂšgles et les respecter. »

Comme le suggĂšre son appellation, le rebelle reprĂ©sente l’exact opposĂ© du perfectionniste ; ce qui, en un sens, lui Ă©vite pas mal de nƓuds au cerveau et Ă  l’estomac. Certaines personnes, Ă  l’instar de mon ex-compagnon, affirment que la mĂ©chancetĂ© conserve. Il en va de mĂȘme pour le je-m’en-foutisme du rebelle. Existe-t-il un profil type ? Oui, l’auteur autoĂ©ditĂ© ou indĂ©pendant.
Si les lecteurs du rebelle n’apprĂ©cient pas sa prose truffĂ©e de coquilles, lui, semble bien le vivre. Bien qu’il ne cherche pas Ă  corriger son ouvrage, il n’abandonne pas pour autant sa promotion. Face aux fautes de français, certains rebelles prĂŽneront la libertĂ© d’expression pour se dĂ©fendre. Ils dĂ©clareront que l’autoĂ©dition repose sur la possibilitĂ© de s’exprimer sans la moindre contrainte : « Si j’avais voulu me soumettre Ă  des rĂšgles, j’aurais envoyĂ© mon manuscrit Ă  une maison d’édition. » MĂȘme si je trouve cette rĂ©action dĂ©concertante, j’ai dĂ» m’y accoutumer, tout comme l’autrice Maritza Jaillet au moment des chroniques.
L’absence de recherches peut Ă©galement devenir un sujet houleux, dĂšs lors que vous vous retrouvez confrontĂ© au rebelle. Il ne comprendra pas les incohĂ©rences relevĂ©es dans ses ouvrages ni les critiques que vous formulerez Ă  son endroit : « Les recherches ? Pour quoi faire ? Mon roman, c’est de la pure fiction ! » Il jugera donc normal que dix petits kilomĂštres sĂ©parent Paris de Los Angeles dans l’un de ses livres. Or, mĂȘme dans la fiction, certaines donnĂ©es doivent cadrer avec la rĂ©alitĂ©. C’est ce que rappelle MĂ©lanie Desforges dans son podcast Erreur n°17 : pas assez de recherches, que vous pouvez Ă©couter sur YouTube. Maritza Jaillet aborde Ă©galement ce thĂšme sur sa chaĂźne YouTube, TataNexua. Elle l’évoque dans plusieurs vidĂ©os dont ArrĂȘtez avec vos put
 d’erreurs ! et Les recherches #5.
Le je-m’en-foutisme du rebelle ne s’arrĂȘte pas aux coquilles relevĂ©es ni aux « non-recherches ». Sinon, ce serait trop simple. Maritza et moi mettons rĂ©guliĂšrement en avant les auteurs, notamment sur YouTube. Les conditions que nous avons posĂ©es, pourtant simples Ă  respecter, vont ĂȘtre enfreintes par le rebelle. Vous avez demandĂ© une premiĂšre de couverture ? Il vous fournira la maquette de son livre ou la capture d’écran de la page de rĂ©sultats Amazon, sur laquelle figure son ouvrage. Dans son message, vous sentez qu’il manque les mots suivants : « DĂ©brouille-toi avec ce que je viens de t’envoyer ; j’ai mieux Ă  faire. » Parfois, le rebelle prĂ©tendra qu’il n’a que son brochĂ© ou que la maquette de son livre. Pourtant, lorsque j’effectue une recherche sur Internet, je parviens, bizarrement, Ă  mettre la main sur sa couverture ; et sur plusieurs sites. Étonnant, non ? L’esclavage ayant Ă©tĂ© aboli par Victor SchƓlcher, je refuse dĂ©sormais de « traiter » avec les auteurs rebelles. 

Le génie incompris

« Une critique nĂ©gative peut ĂȘtre constructive, lorsqu’elle Ă©mane de quelqu’un de bienveillant qui sait choisir ses mots. »

Imbu de lui-mĂȘme, le gĂ©nie incompris se manifeste aprĂšs le retour d’une chronique sur l’un de ses ouvrages. Vous n’avez pas apprĂ©ciĂ© ce qu’il a Ă©crit ? Vous trouvez qu’un paragraphe pourrait ĂȘtre amĂ©liorĂ© ? Qu’à cela ne tienne, le gĂ©nie incompris se comporte comme un guerrier prĂȘt Ă  attaquer. AprĂšs tout, ne dit-on pas que la meilleure dĂ©fense, c’est l’attaque ? Avec le gĂ©nie incompris, tous vos arguments, quels qu’ils soient, seront contrĂ©s. Si sa plume ne vous a pas transportĂ©, c’est votre faute, pas la sienne. Votre cerveau se rĂ©vĂšle trop dĂ©faillant pour comprendre ce qu’il a Ă©crit, voyons.
Comment ai-je dĂ©couvert l’existence du gĂ©nie incompris, alors que je n’ai jamais eu affaire Ă  lui ? Je croise les doigts pour ne pas en croiser un. La rĂ©pĂ©tition du verbe « croiser » est volontaire. J’ai Ă©coutĂ© les anecdotes de Maritza Jaillet et de MĂ©lanie Desforges. Respectivement chroniqueuse et ex-chroniqueuse, elles lisent plus rĂ©guliĂšrement que moi. Par « lire », entendez « lire les auteurs qu’elles cĂŽtoient sur les rĂ©seaux sociaux ». Autant dire qu’elles sont habituĂ©es Ă  Ă©changer avec bon nombre d’entre eux dont certains peuvent se montrer contestataires. Ma pile Ă  lire dĂ©borde, mais je chronique au compte-gouttes. Lorsque j’effectue une bĂȘta-correction, les oppositions se font rares. Comment rejeter une rĂšgle de français, alors que je soumets, Ă  l’auteur concernĂ©, des liens explicatifs renvoyant vers des sites sĂ©rieux, comme Le Robert ou le Projet Voltaire ? En matiĂšre de lecture, si l’on excepte la qualitĂ© de la langue, tout repose sur les ressentis. Les goĂ»ts et les couleurs de chacun ne se discutent pas, mais pour le gĂ©nie incompris, si.
Il y a quelque temps, Maritza Jaillet avait d’ailleurs dĂ©noncĂ© le comportement de certains gĂ©nies incompris qui s’étaient permis d’insulter des chroniqueurs, une fois le travail rendu. Des chroniques, j’en ai eu ; des bonnes et des moins bonnes ; des nĂ©gatives et des positives. Je suis mĂȘme tombĂ©e sur de mauvaises chroniqueuses dont l’une s’était Ă©vaporĂ©e dans la nature, sitĂŽt le livre reçu. Or, Ă  aucun moment il ne me viendrait Ă  l’esprit d’insulter une chroniqueuse. Oui, dans mon cas, j’ai essentiellement affaire Ă  un public fĂ©minin. Si l’envie vous dĂ©mange et si vous sentez que vous vous transformez en gĂ©nie incompris, dites-vous qu’un livre, qui ne rĂ©colte que des critiques dithyrambiques, paraĂźt tout de suite suspect aux yeux des acheteurs potentiels. 

Le Calimero

« Au lieu de geindre en public, sers-toi de tes plaintes ou de tes doléances pour écrire un livre. Ainsi, ta colÚre et ton chagrin deviendront constructifs. »

Calimero dĂ©signe un personnage de dessin animĂ©, reprĂ©sentĂ© par un poussin noir dans une portĂ©e de poussins jaunes. Une coquille d’Ɠuf Ă  moitiĂ© brisĂ©e lui sert de couvre-chef. Se plaignant souvent, Calimero s’est fait connaĂźtre grĂące Ă  sa phrase fĂ©tiche, aujourd’hui devenue culte : « C’est vraiment trop inzuste ! » Vous noterez, au passage, son zĂ©zaiement .
Un individu qui se plaint et qui se sent persĂ©cutĂ© est, de facto, qualifiĂ© de Calimero. Beaucoup d’auteurs, Ă  l’instar de Maritza Jaillet, utiliseront le sobriquet Ouin-Ouin pour le qualifier. Comment opĂšre le Calimero ou le Ouin-Ouin ?
À en juger par ses propos, le monde entier lui en veut, et il est frappĂ© par la malchance depuis sa naissance. Vous souvenez-vous des sorciĂšres crĂ©Ă©es par Roald Dahl, ou des bons gros mĂ©chants qui apparaissent dans les films d’animation Disney ? Eh bien, le Calimero les a tous connus et affrontĂ©s. Dans ses publications, il respire rarement le bonheur, et il dĂ©verse ses malheurs sur les rĂ©seaux sociaux. Son public, c’est son journal intime, comme s’il ressentait le besoin de trouver une oreille compatissante qui garantira sa position de « victime ».
Comme le précise Maritza Jaillet, le Calimero possÚde « un ego sous-dimensionné ». Intimement persuadé que ses écrits ne valent pas grand-chose, il finit par éloigner les lecteurs potentiels, à force de répandre des pensées négatives autour de lui.
Qu’en est-il des ouvrages du Calimero ? Les jĂ©rĂ©miades de ce dernier le freinent dans sa production littĂ©raire, alors qu’il pourrait, s’il le souhaitait, se servir de ses malheurs pour alimenter le contenu de ses livres. L’écrivain Philippe Sollers, que j’avais mentionnĂ© dans ma premiĂšre romance, Un deal pas trĂšs catholique, avait notamment dĂ©clarĂ© : « Composer un livre, seul moyen de parler de soi sans assister Ă  l’ennui des autres. » Ceux qui me suivent sur les rĂ©seaux sociaux doivent se souvenir de cette citation, car je l’ai rĂ©cemment partagĂ©e. « L’auditoire » des rĂ©seaux sociaux possĂšde un seuil de tolĂ©rance limitĂ©, Ă  l’égard des personnes qui se plaignent en permanence. L’inspiration, elle, ne comporte aucune limite. Le Calimero ferait donc bien de mĂ©diter sur les mots de Philippe Sollers.
Si les livres du Calimero ne se vendent pas suffisamment Ă  son goĂ»t, il geindra deux fois plus : « Pourquoi personne n’achĂšte mes livres ? » Dans ce contexte prĂ©cis, Maritza Jaillet qualifie le Calimero de saule pleureur. Ne parvenant pas Ă  gĂ©rer sa frustration, ce dernier peut hurler son indignation ou devenir agressif sans crier gare.
Une autrice s’est rĂ©cemment servie des Stories  Instagram pour se plaindre, car malgrĂ© la baisse du prix, ses livres ne semblaient pas intĂ©resser grand monde. À mon sens, l’autrice ne soulĂšve pas les bonnes questions. Elle devrait se demander si sa couverture donne envie, si sa maniĂšre d’écrire est correcte et si elle communique assez autour de ses livres, sans se montrer maladroite. En se dĂ©foulant dans les Stories, elle vient de commettre un impair et d’écorner son image. Dans la vidĂ©o Ă©ponyme qu’il a publiĂ©e sur YouTube, le coach en sĂ©duction Charles Lovecoach martĂšle cette phrase : « La pitiĂ© ne crĂ©e pas de dĂ©sir ! » Si le principe se vĂ©rifie en matiĂšre amoureuse, je pense qu’il s’applique Ă©galement Ă  la vente et aux auteurs
 

Le philanthrope

« Un produit, mĂȘme exceptionnel, doit ĂȘtre portĂ© Ă  la connaissance de tous pour ĂȘtre vendu. »

Comme son nom l’indique, le philanthrope Ă©crit par passion. Jusque-lĂ , rien d’anormal. Mais tout se corse lorsqu’il s’agit de promouvoir ses ouvrages. J’ai dĂ©couvert l’existence du philanthrope grĂące aux tĂ©moignages de Maritza Jaillet. D’aprĂšs les propos recueillis, le philanthrope ne comprend pas que le livre reprĂ©sente un produit qu’il faut vendre.
DiamĂ©tralement opposĂ© au spammeur et au vendeur Ă  la criĂ©e, dont l’excĂšs et l’exubĂ©rance font fuir, le philanthrope considĂšre que le livre se vendra tout seul une fois sorti, ou que l’écriture supplante la communication et la publicitĂ©. Tant que le philanthrope produit, il se sent heureux.
Un proverbe chinois pourrait s’appliquer Ă  son cas : « Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arriĂšre. » En effet, si le philanthrope Ă©tait si peu motivĂ© Ă  l’idĂ©e de faire connaĂźtre son ouvrage, il aurait Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable de le laisser prendre la poussiĂšre dans un tiroir. Au moins, le tiroir ne prend pas de sous. Pour Ă©conomiser de l’encre, le philanthrope aurait mĂȘme pu laisser son texte sur son ordinateur ou sur un disque dur externe. Comme l’explique Maritza Jaillet, Ă  partir du moment oĂč un ISBN  a Ă©tĂ© attribuĂ©, le livre doit ĂȘtre promu pour ĂȘtre vendu. 

Le marketeur

« Vendre beaucoup, aprÚs avoir bien travaillé ta communication et analysé ce qui plaßt au public, ne fait pas de toi un auteur qui écrit mieux que les autres et qui maßtrise mieux la langue. Tu es juste astucieux et intuitif. Ne confonds pas non plus vitesse et précipitation : dans le premier cas, tu te montres efficace ; dans le second, le travail est bùclé. »

Contrairement au philanthrope, le marketeur sait se vendre. Bien qu’il n’ait pas toujours suivi des cours de marketing, il se comporte comme s’il en connaissait toutes les ficelles. Le philanthrope devrait d’ailleurs s’inspirer du marketeur, car dans la majoritĂ© des cas, les stratĂ©gies de celui-ci se rĂ©vĂšlent payantes. Sur Amazon, le marketeur ne rĂ©colte pas moins de cinquante commentaires sur chacun de ses ouvrages, et les performances de ses ventes mĂ©ritent d’ĂȘtre applaudies. NĂ©anmoins, l’attitude de certains marketeurs ne donne pas envie de les cĂŽtoyer.
Pour prĂ©server leur anonymat, beaucoup d’auteurs masquent leur visage sur les rĂ©seaux sociaux. Le marketeur type, lui, ne s’en soucie pas. N’hĂ©sitant pas Ă  jouer sur son image, il poste rĂ©guliĂšrement des selfies et des vidĂ©os dans lesquels il se prend pour un top model, prĂȘt Ă  rivaliser avec le mannequin Heidi Klum. Il m’arrive, de temps Ă  autre, de tourner une petite vidĂ©o ou de poster des portraits de moi pour m’adresser Ă  la communautĂ© littĂ©raire. Or, Ă  cĂŽtĂ© du marketeur type, plus Ă  l’aise dans ses baskets, je fais pĂąle figure.
Sous prĂ©texte qu’ils Ă©coulent facilement leurs livres, certains marketeurs se sentent supĂ©rieurs aux autres auteurs et n’hĂ©sitent pas Ă  le montrer avec des mots pleins de suffisance. Quand je vois dĂ©filer la publication d’un marketeur condescendant, mon aversion pour la violence disparaĂźt instantanĂ©ment ; l’uppercut de Mike Tyson et le coup de boule de Zinedine Zidane ressurgissent aussitĂŽt. Comme c’est Ă©trange

En matiĂšre d’écriture, certains marketeurs vont plus vite que Bip Bip . Ils sont capables de sortir un livre tous les trois mois. La qualitĂ© du contenu dĂ©pendra des compĂ©tences du marketeur et de ses limites en français. Certains marketeurs rendent un travail globalement propre, tandis que d’autres fournissent un texte peu abouti, comportant des coquilles gĂȘnantes qui auraient pu ĂȘtre gommĂ©es – s’ils s’étaient davantage penchĂ©s sur leurs ouvrages. En effet, il est extrĂȘmement rare qu’un correcteur professionnel trouve le temps de vous corriger en moins de trois mois. Vous n’ĂȘtes pas tout seul sur son planning ! Et, Ă  moins d’ĂȘtre un as de la langue de MoliĂšre, les logiciels de correction, comme Le Robert et Antidote, ne suffisent pas. 

Le mendiant

« Mendier de l’attention te fait perdre de l’attention. Tes livres sont dĂ©valuĂ©s avant mĂȘme d’ĂȘtre Ă©valuĂ©s. Ils ne peuvent plus ĂȘtre valorisĂ©s, parce que tu t’es dĂ©valorisĂ©. »

Si le Calimero s’épanche en public sur tous les aspects de sa vie ou presque, le mendiant se concentrera uniquement sur certains aspects, en vue de susciter de la pitiĂ©. Il comptera sur votre compassion pour vendre ses livres. Certains mendiants pourront vous sortir : « S’il vous plaĂźt, mon chat n’a pas mangĂ© depuis trois jours. Achetez mon livre ! » Vous trouvez cette phrase pathĂ©tique et exagĂ©rĂ©e ? Au grand dam de Maritza Jaillet, elle comporte un air de dĂ©jĂ -vu. Si Maritza ne m’en avait pas touchĂ© deux mots, pour l’écriture de mon livre, je n’aurais pas dĂ©couvert le « slogan spĂ©cial mendiant ».
À mes yeux, la promotion d’un produit s’apparente Ă  la sĂ©duction. Vous mettriez-vous en couple avec une personne qui vous supplie de le regarder, de lui Ă©crire et de l’aimer ? Je suppose que non. Vous seriez davantage attirĂ© par ses qualitĂ©s et par sa maniĂšre de vous combler. Eh bien, pour la vente d’un livre, le principe demeure le mĂȘme : les lecteurs potentiels se tourneront davantage vers un livre susceptible de les ravir, plutĂŽt que vers un auteur qui aura mendiĂ©, en se servant de ses dĂ©boires. Certes, la plupart des auteurs gagnent peu. Mais ils ne sont pas encore Ă  la rue. 

Le vantard

« C’est en te vantant que tu engendres dĂ©fiance plutĂŽt que confiance. En exagĂ©rant tes mĂ©rites, tu incites les gens Ă  croire que tu leur vends du rĂȘve. »

Le vantard se cache partout, y compris parmi les auteurs. Il vous sidĂ©rera par son aplomb. Pendant que vous vous ingĂ©niez Ă  promouvoir efficacement vos ouvrages, il multipliera les superlatifs pour dĂ©crire ses livres et ses personnages. Comme par hasard, ces derniers sont tous beaux, magnifiques, forts, formidables, gĂ©niaux
 Le vantard n’hĂ©sitera pas non plus Ă  rĂ©pĂ©ter que leur histoire mĂ©rite d’ĂȘtre lue. Tandis qu’il enfile les termes laudatifs, comme on enfilerait les perles sur un collier, je vois la brioche de la pub VahinĂ© se dresser devant moi. Comme elle est sympathique, elle me met en garde : « VahinĂ©, c’est gonflĂ© ! »
Certains auteurs vantards comparent mĂȘme leur style d’écriture avec celui d’un Ă©crivain connu : « Si vous aimez Stephen King, vous adorerez mon roman. J’écris comme lui ! » Je caricature Ă  peine. D’autres auteurs vantards, en revanche, prĂ©fĂ©reront la sphĂšre cinĂ©matographique pour s’autocongratuler : « Ce soir, TF1 diffusera le magnifique film rĂ©alisĂ© par Steven Spielberg. Mes protagonistes sont aussi magnifiques que les hĂ©ros du film. En effet, Ă  la cinquantiĂšme minute et Ă  la trente-sixiĂšme seconde, on peut voir que Jean-Eustache a des poils aux fesses similaires Ă  ceux de Brad Pitt
 » J’ironise, mais l’idĂ©e reste la mĂȘme dans l’esprit de l’auteur vantard qui aurait mieux fait de garder Ă  l’esprit ce proverbe quĂ©bĂ©cois : « Toutes marchandises vantĂ©es perdent leur prix. »
En outre, j’ai dĂ©couvert qu’une infime poignĂ©e d’auteurs vantards attribuaient des notes Ă  leurs propres livres, sur des sites comme Booknode ou Babelio . Booknode permet de classer les ouvrages lus au sein de plusieurs catĂ©gories : « Diamant », « Or », « Argent », « Bronze », « Lu aussi », « En train de lire », « Pas apprĂ©ciĂ© », « Envies » et « PAL » . Comme vous pouvez vous en douter, les catĂ©gories « Diamant » et « Or » concernent les livres que vous avez prĂ©fĂ©rĂ©s. Eh bien, le vantard n’hĂ©sitera pas Ă  classer son propre livre dans la catĂ©gorie « Diamant » ou « Or ». Il dĂ©posera Ă©galement un avis dans lequel il louera les mĂ©rites de son livre. S’est-il montrĂ© suffisamment malin pour prendre un pseudonyme qui ne ressemble pas Ă  son nom de plume ? La rĂ©ponse est non. Je ne vous apprends donc rien en vous disant que Jean-Eustache de La Vantardise et JE de La Vantardise sont bien une seule et mĂȘme personne.
PlutĂŽt que de s’écouter parler, le vantard devrait retenir ce proverbe kurde que je trouve trĂšs sage : « Se vanter d’une belle action est plus facile que de la rĂ©aliser. » En effet, j’ai remarquĂ© que certains auteurs vantards Ă©taient loin d’avoir sorti des livres exempts de fautes de français. Je ne parle pas de quelques fautes de syntaxe ou d’orthographe, mais d’une flopĂ©e. Quant aux autres auteurs vantards, la plupart sont loin d’avoir remportĂ© l’adhĂ©sion du public concernant leurs ouvrages. Leur lectorat se compose principalement de personnes qui leur sont proches, ou avec lesquelles ils ont nouĂ© des liens sur les rĂ©seaux sociaux. 

Le crĂ©ateur d’embrouilles

« Si tu veux dĂ©clencher un conflit, crĂ©es-en un entre les personnages de ton roman, et non sur les rĂ©seaux sociaux. Ainsi, les personnes dotĂ©es d’une certaine intelligence ne remettront pas en question la tienne ou ne douteront pas de ta santĂ© mentale. »

Connaissez-vous les mots shitstorm et drama ? S’ils ne vous disent rien, le crĂ©ateur d’embrouilles les connaĂźt par cƓur. Le terme anglais shitstorm, pouvant ĂȘtre remplacĂ© par celui de drama, signifie littĂ©ralement « tempĂȘte de merde ». À l’échelle d’Internet, le shitstorm dĂ©signe un dĂ©ferlement de commentaires haineux ou de critiques virulentes, Ă  l’encontre d’une personne, d’un groupe de personnes ou d’une entreprise, Ă  la suite d’un scandale initiĂ© par l’utilisateur d’un rĂ©seau social ou d’un forum.
Avant de publier mes romans, j’ignorais l’existence des mots shitstorm et drama. Me jugeant inculte, l’oiseau bleu de Twitter a dĂ©crĂ©tĂ© que je devais ĂȘtre impliquĂ©e dans l’un d’eux pour en dĂ©couvrir la dĂ©finition.
Comment naĂźt un shitstorm ou un drama ? Tout est matiĂšre Ă  shitstorm ou Ă  drama, pour le crĂ©ateur d’embrouilles : vous avez eu le malheur de vous dĂ©sabonner de son compte ? Hop, shitstorm. Vous l’avez bloquĂ© parce qu’il nuisait Ă  votre bien-ĂȘtre ? Shitstorm. Vous prĂ©fĂ©rez les culottes Ă  pois rouges, alors qu’il prĂ©fĂšre les slips jaune poussin ? Shitstorm. Vous mettez trop d’émojis dans vos publications ? Shitstorm.
Le terrain favori du crĂ©ateur d’embrouilles ? Twitter ; dĂ©crit par certains influenceurs comme le rĂ©seau social le plus dĂ©lĂ©tĂšre. En tant que « cibles », Maritza Jaillet et moi-mĂȘme ne le savons que trop bien. Il faut avouer que traĂźner sur Twitter revient Ă  crier sur la place publique, ce qui n’est pas sans rappeler la place de GrĂšve et ses pendaisons. Les posts sont plus visibles sur Twitter, contrairement Ă  Facebook qui se veut plus communautaire. Quant Ă  Instagram, les commentaires qui apparaissent sous les posts ne sont pas mis en exergue, et il est aujourd’hui possible de les masquer. NĂ©anmoins, des commentaires peu amĂšnes peuvent Ă©galement « germer » sur Instagram. Ce fut le cas pour moi, en raison de mes connaissances sur les codes hexadĂ©cimaux. Ces derniers permettent de dĂ©terminer les couleurs, dans les domaines du webdesign et du graphisme.
Le crĂ©ateur d’embrouilles cherche Ă  attirer l’attention ou Ă  se faire plaindre. DotĂ© d’une intelligence limitĂ©e, il se croit malin. Il mentionnera sa « cible » dans la publication empoisonnĂ©e qui conduira au drama. Il se montrera violent ou jouera les « victimes », en fonction de la situation : « Sophie Lim s’est dĂ©sabonnĂ©e, et Maritza Jaillet a appelĂ© sa chatte Maki au lieu de Sushi. MĂ©lanie Desforges prĂ©fĂšre les points de croix aux points de suture. Vous vous rendez compte ? ? ? » Oui, on se rend compte de ta bĂȘtise et de ton attitude de gamin.
Le crĂ©ateur d’embrouilles peut mĂȘme aller plus loin, en faisant circuler les captures d’écran des messages privĂ©s que vous avez Ă©changĂ©s. Il les tronque et les sort de leur contexte, afin d’amener la communautĂ© littĂ©raire Ă  vous dĂ©tester ou Ă  vous tourner le dos. C’est du vĂ©cu. Une autrice que j’avais bloquĂ©e avait fait circuler mes messages privĂ©s, alors que je m’étais confiĂ©e Ă  elle Ă  l’époque oĂč nous Ă©tions « amies ». Sortis de leur contexte, mes propos ont Ă©tĂ© mal interprĂ©tĂ©s, et beaucoup d’auteurs ont considĂ©rĂ© qu’il fallait me fuir comme la peste. SurexposĂ©e, Maritza a subi le mĂȘme traitement, avec des personnes diffĂ©rentes.
Je reçois rĂ©guliĂšrement des messages privĂ©s dans lesquels des auteurs se livrent. Si j’agissais de la mĂȘme maniĂšre que le crĂ©ateur d’embrouilles, je dĂ©clencherais une TroisiĂšme Guerre mondiale entre auteurs, ou entre auteurs et chroniqueurs. Comme l’indique la cĂ©lĂšbre phrase, attribuĂ©e au philosophe allemand Friedrich Nietzsche, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Les gens qui sont restĂ©s autour de moi sont ceux qui connaissent ma vĂ©ritable valeur. Je ne me sens donc pas triste d’avoir « perdu » des personnes mallĂ©ables ou qui n’en valaient pas la peine. D’aprĂšs une citation trouvĂ©e sur Facebook, et dont j’ignore la paternitĂ©, « les faux amis croient aux rumeurs. Les vrais amis croient en vous. » C.Q.F.D.
Le crĂ©ateur d’embrouilles risque-t-il une sanction pĂ©nale ? Oui, mais dans les faits, la preuve reste difficile Ă  rapporter ; raison pour laquelle je n’ai pas souhaitĂ© porter plainte. Qu’il s’agisse d’un support numĂ©rique ou d’un support papier, nul n’est autorisĂ© Ă  divulguer vos correspondances privĂ©es sans votre consentement, sous peine d’enfreindre l’article 226-15 du Code pĂ©nal, portant sur l’atteinte au secret des correspondances. La violation dudit article est punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
RĂ©primĂ© par l’article 222-33-2-2 du Code pĂ©nal, le cyberharcĂšlement, d’ordre moral ou sexuel, est passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. Si vous en ĂȘtes victime, vous pouvez demander, dans un premier temps, le retrait des publications dĂ©lictuelles. Le cyberharcĂšlement est caractĂ©risĂ©, dĂšs lors que survient un harcĂšlement moral ou sexuel, commis par voie Ă©lectronique. Ledit harcĂšlement concerne les injures, les insultes et les actes de diffamation, provenant d’un site Web ou des rĂ©seaux sociaux. Il peut prendre diverses formes : intimidations et menaces en ligne, propagation de rumeurs, piratage de comptes et usurpation d’identitĂ© numĂ©rique, crĂ©ation d’un groupe de discussion Ă  l’encontre d’une personne dĂ©signĂ©e, publication d’une photo ou d’une vidĂ©o compromettante pour la victime.
Le « cyberharcĂšlement en meute », aussi appelĂ© « raid numĂ©rique », a Ă©tĂ© intĂ©grĂ© au Code pĂ©nal depuis la loi Schiappa du 3 aoĂ»t 2018. Le « cyberharcĂšlement en meute » constitue une attaque coordonnĂ©e et simultanĂ©e, de la part de plusieurs individus qui unissent leurs forces, en vue de harceler quelqu’un sur la Toile.
Il va de soi que je condamne de telles pratiques, dont j’ai moi-mĂȘme Ă©tĂ© victime lorsque j’ai gagnĂ© en visibilitĂ© sur les rĂ©seaux sociaux. Quelques mois aprĂšs la sortie de mon premier roman, un auteur s’était rendu sur le blog d’une chroniqueuse pour critiquer ma romance. Éconduit par la chroniqueuse, il avait ouvert un compte Twitter et avait postĂ© plusieurs publications mĂ©disantes, au sujet de mon roman. Je n’ai toujours pas dĂ©couvert qui se cachait derriĂšre ce sinistre individu.
La plupart du temps, le crĂ©ateur d’embrouilles ignore qu’il outrepasse les limites lĂ©gales. Il pense souvent qu’il peut agir en toute impunitĂ©, ce qui explique pourquoi il multiplie les plaisirs dans son « entreprise de dĂ©molition ». Le subtweet et le QRT font Ă©galement partie des spĂ©cialitĂ©s sournoises du crĂ©ateur d’embrouilles. Je les aborde dans mon article de blog, intitulĂ© « Le vocabulaire du Twitter littĂ©raire ».
Diminutif de subliminal tweet, le subweet consiste Ă  critiquer ouvertement une personne sans la mentionner directement. Le dĂ©tracteur fournit suffisamment d’indices permettant aux twittos de deviner l’identitĂ© de sa « cible ». En usant de cette pratique, le crĂ©ateur d’embrouilles, qui se croit omnipotent, laisse libre cours Ă  sa crĂ©ativitĂ©. Sa langue vipĂ©rine ne connaĂźt aucune limite.
Acronyme du terme anglais quote retweet, le QRT – ou tweet citĂ©, en français – n’est autre que le partage d’un tweet, accompagnĂ© d’un commentaire. Par ce biais, le crĂ©ateur d’embrouilles attaque l’auteur du tweet ou dĂ©tourne l’origine de la publication en lui attribuant un autre sens. Son objectif ? RĂ©pandre des rumeurs ou divulguer de fausses informations, en songeant : « À dĂ©faut d’attirer les gens avec les couvertures de ses livres, pourquoi ne pas se montrer retors et tirer la couverture Ă  soi ? »
Le crĂ©ateur d’embrouilles Ă©prouve le besoin d’engendrer du drame ou de la tragĂ©die pour se sentir exister. Or, comme il n’est pas aussi douĂ© que Shakespeare, Corneille ou Racine, Twitter est devenu son thĂ©Ăątre. Bien souvent, il avance dans ses Ă©crits Ă  la vitesse d’un escargot, alors qu’il pourrait retranscrire sa rage dans ses Ɠuvres, notamment en donnant vie Ă  un personnage sadique au sein d’une fiction ; un personnage aussi sadique qu’Akito Sohma dans Fruits Basket , par exemple
 

L’influençable

« Fie-toi Ă  ton propre jugement, au lieu de te laisser obscurcir par celui des autres. Il vaut mieux conduire ton propre troupeau, plutĂŽt que d’en suivre un. »

Le crĂ©ateur d’embrouilles vous a pris en grippe et mĂ©dit sur votre compte ? D’autres personnes vous qualifient de « gourou » ou de « sorciĂšre » sans vous connaĂźtre ? L’influençable, avec lequel vous n’avez jamais Ă©changĂ©, ou trĂšs peu, se dĂ©tournera de vous tĂŽt ou tard, puisqu’il Ă©coute les qu’en-dira-t-on en se fiant Ă  eux. Il cessera de vous suivre sur les rĂ©seaux sociaux ou il vous bloquera ; au choix. Si cela vous arrive, dites-vous que vous n’avez rien perdu au change ; juste une personne inintĂ©ressante qui vous a rendu service en partant. Vous avez tellement plus Ă  offrir : Ă  vos proches et Ă  d’autres auteurs, chez lesquels le mot « soutien » ne reprĂ©sente pas qu’un vain mot. Bien qu’ils ne se manifestent pas toujours, vos lecteurs existent.
Quelques auteurs influençables se tiennent loin des embrouilles. Cependant, ils rĂ©pondront prĂ©sents lorsqu’un projet d’écriture germera dans leur esprit. Leur crĂ©ativitĂ© doit suivre un certain schĂ©ma, dictĂ© par les on-dit, et leur rapport Ă  l’écriture peut revĂȘtir un « cĂŽtĂ© scolaire ». Si un autre auteur affirme qu’il vaut mieux utiliser l’orthographe rĂ©formĂ©e dans ses ouvrages, l’influençable suivra le mouvement et troquera l’orthographe traditionnelle contre celle de 1990. S’il entend que la romance se vend mieux que les romans de science-fiction, il pourra mĂȘme abandonner son projet de dĂ©part pour en entamer un autre. D’aprĂšs les propos de ses chers « collĂšgues auteurs », Ă©crire une romance lui permettra d’égaler Guillaume Musso ; d’oĂč l’intĂ©rĂȘt de se conformer Ă  la masse, vous comprenez. En bon influençable qu’il est, il obtempĂšre, sans se demander si ses nouveaux choix lui conviennent ou pas ; il ne s’interroge pas sur la pertinence des « conseils » donnĂ©s. Pour l’influençable, se contenter de faire Ă©voluer ses Ă©crits au grĂ© du vent se rĂ©vĂšle tellement plus simple Ă  mettre en place.
 
L’imitateur

« Quand tu imites quelqu’un, dans les moindres dĂ©tails, tu ne crĂ©es pas vraiment. Tu deviens une pĂąle copie, et tu ne vis que dans l’ombre de ce quelqu’un ; Ă  travers et en fonction de lui. »

Bien qu’il ait des genres littĂ©raires de prĂ©dilection, l’imitateur sera davantage Ă  l’affĂ»t des « recettes miraculeuses » ; celles qui le conduiront au succĂšs. Or, contrairement au marketeur, il n’étudie pas les stratĂ©gies marketing. Il prĂ©fĂ©rera calquer ses histoires sur celles d’un Ă©crivain mondialement connu, comme Stephen King ou J. K. Rowling. Faire preuve d’originalitĂ© ? Pour quoi faire ? Celle de l’imitateur se trouve dans les ouvrages Ă©crits par d’autres.
Pour l’imitateur, « s’inspirer » reviendra Ă  « piquer » les idĂ©es d’autrui en les reformulant
 ou pas. En effet, certains imitateurs n’hĂ©sitent pas Ă  reproduire, au mot prĂšs, des paragraphes entiers d’Ɠuvres dĂ©jĂ  existantes. Le Code de la propriĂ©tĂ© intellectuelle et les droits d’auteur ? Il s’assoit dessus, surtout s’il compte rester un auteur autoĂ©ditĂ©. Eh oui, certaines maisons d’édition sont dĂ©sormais Ă©quipĂ©es d’un logiciel anti-plagiat, ce qui peut mettre Ă  mal les rĂȘves de gloire de l’imitateur.
Quelles sont les diffĂ©rences entre « puiser son inspiration » et « plagier » ? Dans le premier cas, vous façonnez votre histoire Ă  partir d’un modĂšle de dĂ©part ou de quelques idĂ©es clĂ©s. Une fois achevĂ©e, votre fiction ne ressemblera pas du tout Ă  l’Ɠuvre qui vous aura inspirĂ©. Dans le second cas, vous crĂ©ez peu, voire pas du tout ; vous copiez d’une façon aussi vilaine que votre voisin de classe, qui lorgnait sur votre devoir de maths – pour peu que vous soyez douĂ© en maths.
Lorsque l’imitateur dĂ©crit son livre, il dĂ©clare, bien souvent, que ce dernier a des similitudes avec telle Ɠuvre de tel Ă©crivain cĂ©lĂšbre, ce qui dessert son image. Pour Ă©viter de passer pour quelqu’un de prĂ©tentieux, l’imitateur devrait se rappeler ces paroles de Victor Hugo : « N’imitez rien ni personne. Un lion qui copie un lion devient un singe. » 

Le négociateur

« La nĂ©gociation repose sur la rĂ©ciprocitĂ©. Marchander avec quelqu’un ne consiste pas Ă  le lĂ©ser. »

Si le terme de « nĂ©gociateur » vous Ă©voque le titre d’un film, mettant en scĂšne Samuel L. Jackson aux cĂŽtĂ©s de Kevin Spacey, vous vous trompez de registre. Dans la sphĂšre littĂ©raire, le nĂ©gociateur ne rĂ©sout aucune crise. Il ne cherche pas Ă  libĂ©rer des otages, puisque l’otage, c’est l’auteur ou le chroniqueur qu’il cĂŽtoie. Pris pour « cible », ce dernier aurait mieux fait d’ignorer ses sollicitations. Sa gentillesse le perdra !
Comme je souhaite garder le nĂ©gociateur culottĂ© pour la fin, je vais commencer par le nĂ©gociateur modĂ©rĂ©. Bien souvent, celui-ci essaye de passer un accord avec un autre auteur : « Je lis ton ouvrage si tu lis le mien. » Percevez cela comme un Ă©change de bons et loyaux services. Votre prose ne l’intĂ©resse que moyennement, voire pas du tout. Son objectif ? DĂ©crocher un bel avis de lecture pour dĂ©clencher d’autres ventes ; et si possible, sur Amazon. Eh oui, contrairement Ă  d’autres sites, le gĂ©ant amĂ©ricain du commerce en ligne classe les ventes.
De prime abord, la proposition du nĂ©gociateur modĂ©rĂ© peut sembler sympathique. Vous vous dites que vous gagnerez tous les deux au change ; hĂ©las, pas toujours. Songez aux devises que vous devez convertir, lorsque vous partez en vacances Ă  l’étranger. Vous souvenez-vous du montant des commissions ? Vous n’obtenez pas l’équivalent de votre monnaie de dĂ©part. L’argent que vous toucherez dĂ©pendra des taux appliquĂ©s. Dans certains cas, le nĂ©gociateur modĂ©rĂ© se comporte comme le salariĂ© d’un bureau de change. Vous lisez son ouvrage et vous vous efforcez de dĂ©poser un avis argumentĂ© sur Amazon, de plus de cinq lignes. Il peut mĂȘme vous arriver d’envoyer un message privĂ© au nĂ©gociateur modĂ©rĂ©, en vue de partager avec lui vos ressentis post-lecture. Lorsque vous dĂ©couvrez le commentaire Amazon qu’il a laissĂ©, vous tombez des nues : « Un livre que j’ai adorĂ©. Je vous le conseille trop ! ! ! » Et lĂ , votre petite voix intĂ©rieure s’exprime : « Ça va ? Pas trop mal aux mains ? RĂ©diger des commentaires d’une demi-ligne doit ĂȘtre vraiment Ă©reintant ; plus Ă©reintant que de se couper les ongles. Jeux de main, jeux de vilain ! Le poil que tu as dans la main t’empĂȘche, Ă  coup sĂ»r, de dĂ©velopper ton avis de lecture. C’est l’évidence mĂȘme, voyons. »
Le nĂ©gociateur modĂ©rĂ© peut parfois vous mettre mal Ă  l’aise lorsqu’il vous propose de « troquer » vos livres. Si lire le vĂŽtre ne le dĂ©range pas, vous vous montrez plus rĂ©ticent. Vous n’aimez pas les rĂ©cits sanglants, et vous voilĂ  confrontĂ© Ă  un auteur de romans horrifiques. Vous avez lu un extrait de son livre et avez relevĂ© une dizaine de fautes dĂšs la premiĂšre page, sans oublier les phrases mal construites qui perturbent la lecture. Comment rĂ©agir ? Se montrer franc. Vous n’allez pas vous forcer, au motif que vous gagnerez un lecteur. Tant que vous n’abandonnez pas l’écriture, vous en trouverez d’autres.
ComparĂ© au nĂ©gociateur modĂ©rĂ©, le nĂ©gociateur culottĂ© se veut plus « retors ». Il s’adressera, en premier lieu, aux chroniqueurs. Le « marchĂ© » qu’il passe avec eux s’apparente Ă  du chantage. En effet, d’aprĂšs les propos de Maritza Jaillet, certains nĂ©gociateurs culottĂ©s soumettront un ouvrage Ă  un chroniqueur Ă  la seule condition que celui-ci soit disposĂ© Ă  laisser un « avis cinq Ă©toiles » ; que ce soit sur Amazon ou sur d’autres plateformes. Si le chroniqueur Ă©met quelques rĂ©serves, le nĂ©gociateur culottĂ© se braquera et refusera de lui envoyer son livre. Il pourra mĂȘme prononcer les mots suivants : « Si tu veux mon livre, tu n’as qu’à l’acheter. Bah oui, vu que tu ne veux pas me mettre un cinq Ă©toiles
 » Si j’avais Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă  de tels arguments, j’aurais certainement pensĂ© trĂšs fort : « Tu Ă©voques la notation cinq Ă©toiles
 Tu t’es cru dans les palaces que je dĂ©cris dans mes romances ? ? ? Le bouquin que tu as Ă©crit devra satisfaire aux mĂȘmes critĂšres de sĂ©lection. Sinon, je ne l’accepte pas. » 

Le dénigreur

« Vendre beaucoup de livres ou te sentir fier de tes accomplissements ne te rend pas supĂ©rieur aux autres. En les critiquant gratuitement, tu ne t’élĂšves pas. Tu leur montres juste l’étendue de ta bassesse et de ta langue vipĂ©rine. »

Le dĂ©nigreur porte bien son sobriquet. Son occupation favorite ? Critiquer pour le plaisir de critiquer, Ă  l’image des mamies aigries que je croise au restaurant, dans la rue ou dans les transports en commun. MĂ©lanie Desforges les dĂ©crit d’ailleurs dans sa vidĂ©o YouTube, Les grands secrets du monde littĂ©raire.
Certains dĂ©nigreurs n’hĂ©siteront pas Ă  mĂ©dire en public, tandis que d’autres prĂ©fĂ©reront s’y adonner par le biais de messages privĂ©s ou de serveurs Discord , jugĂ©s plus sĂ»rs que Twitter. TĂŽt ou tard, chacun de nous est amenĂ© Ă  critiquer ou Ă  se plaindre d’une personne de son entourage. Il faut de tout pour faire un monde, et tout le monde n’est pas fait pour s’entendre. Or, chez le dĂ©nigreur, la critique est devenue un mode de vie. InfatuĂ©, il repĂ©rera la moindre de vos faiblesses pour vous rabaisser. Lorsqu’il parvient Ă  Ă©couler ses livres, et pas vous, il peut feindre l’étonnement : « Pourquoi j’arrive Ă  vendre, alors que vous ramez ? Vous ĂȘtes nuls ou quoi ? ? ? » Vous vous demandez s’il plaisante. HĂ©las, non. Provoquer fait partie de lui. Certains dĂ©nigreurs ne vous mentionneront pas directement, mais ils livreront suffisamment de dĂ©tails dans leurs publications, afin que vous sachiez qu’il s’agit de vous.
D’autres dĂ©nigreurs, plus lĂąches et plus sournois, ne dĂ©marreront pas les hostilitĂ©s. Ils attendront que l’un de leurs pairs s’exprime pour renchĂ©rir, voire surenchĂ©rir. Ils se comporteront comme des anguilles ou comme les murĂšnes d’Ursula, dans La Petite SirĂšne de Disney. Vous voyez le tableau ?
Je me rappelle avoir Ă©tĂ© Ă©claboussĂ©e de la sorte par deux dĂ©nigreurs. Quand je pense que ces personnes ont une dizaine d’annĂ©es de plus que moi, je me permets de remettre en cause la thĂ©orie selon laquelle la sagesse s’acquiert avec l’ñge.
Une chroniqueuse, qui s’était arrogĂ© le droit de se moquer de l’un de mes livres, sans mĂȘme l’avoir lu, « piquait » les citations que j’avais partagĂ©es sur Instagram, en vue de les poster sur Twitter. Il y a quelque temps de cela, je programmais mes publications sur Instagram avant de les programmer sur Twitter. Comme la chroniqueuse se levait aux aurores, elle avait le champ libre pour agir. Je serais donc passĂ©e pour la « copieuse de service » en postant aprĂšs elle sur Twitter, dans la mĂȘme journĂ©e. Ne supportant plus ses mesquineries, je me suis dĂ©sabonnĂ©e de cette chroniqueuse qui n’a pas trouvĂ© mieux que de crĂ©er un drama. Ayant perçu mon geste comme un affront, elle n’a pas tardĂ© Ă  crier au scandale, en citant mon nom.
Plusieurs personnes ont rĂ©agi dont deux dĂ©nigreurs. L’un d’eux ne me connaissait pas. Comme je ne le suivais pas en retour, il a fini par se dĂ©sabonner de mon compte. Il s’est ensuite rendu sur mon profil pour le scruter. Sur mon ancien compte Twitter, je suivais trois cents personnes et j’avais plus de mille abonnĂ©s. Ce cher Monsieur DĂ©nigreur en a donc dĂ©duit que je devais ĂȘtre une « sorciĂšre » ou un « gourou » pour attirer les gens, avec si peu d’abonnements. Bien que l’eau ait coulĂ© sous les ponts et qu’il ait cherchĂ© Ă  me suivre ailleurs que sur Twitter, je n’oublie pas les qualificatifs dĂ©prĂ©ciatifs Ă©manant de son tweet.
Quelques dĂ©nigreurs iront plus loin dans leur « entreprise de dĂ©molition ». Ils se rendront sur Amazon et attribueront une mauvaise note Ă  vos livres, uniquement parce qu’ils ne vous aiment pas.
Il y a environ deux ans, un auteur trĂšs suivi sur Twitter, et avec lequel j’échange rĂ©guliĂšrement, avait reçu un commentaire Amazon « une Ă©toile » sous l’un de ses romans. Vu la teneur des propos, je suis surprise qu’Amazon ait acceptĂ© que l’avis soit publiĂ©. Outre la notation nĂ©gative et les attaques injustifiĂ©es au sujet du livre, il avait Ă©tĂ© reprochĂ© Ă  l’auteur de se montrer rĂ©actionnaire dans ses tweets. Le dĂ©nigreur jugeait-il l’ouvrage ou faisait-il le procĂšs de l’auteur ? Si ce dernier avait intĂ©grĂ© le top 10 des auteurs les mieux vendus de France, le dĂ©nigreur n’aurait sans doute pas agi de la mĂȘme façon. En effet, ma bibliothĂšque compte plusieurs livres de John Grisham, de Guillaume Musso et de Marc Levy. En dehors de ma lecture et des informations rĂ©coltĂ©es sur Internet, je ne sais quasiment rien d’eux. Ils sont Ă©galement moins accessibles qu’un auteur mĂ©connu. S’en prendre Ă  lui et Ă  son intĂ©gritĂ© se rĂ©vĂšle donc plus facile de prime abord.
Comment rĂ©agir face Ă  un dĂ©nigreur ? Ne pas rĂ©agir, tout simplement. Sans son public pour l’applaudir ou pour abonder dans son sens, le dĂ©nigreur perd de sa superbe. D’ailleurs, le dramaturge George Bernard Shaw, qui avait obtenu le prix Nobel de littĂ©rature en 1925, n’avait-il pas affirmĂ© que le silence Ă©tait « l’expression la plus parfaite du mĂ©pris » ? 
L’ermite

« Apprendre Ă  connaĂźtre les autres leur permettra de te connaĂźtre, et t’intĂ©resser Ă  leurs textes les incitera Ă  s’intĂ©resser aux tiens. »

L’ermite ressemble beaucoup au philanthrope dans sa façon de se comporter. Or, contrairement au philanthrope, qui daignera montrer le bout de son nez de temps Ă  autre, l’ermite cherchera Ă  se couper de toute civilisation, au nom de ses romans. Qu’il vive dans les annĂ©es quatre-vingt-dix ou en 2023 ne change pas grand-chose pour lui. Les rĂ©seaux sociaux ? Il sait de quoi il s’agit, mais il les boude. D’ailleurs, il a ouvert un compte il y a longtemps. Son credo ? DĂ©serter les lieux pour mieux se concentrer sur l’écriture et pour mieux vendre.
Certains auteurs sont devenus des ermites sans crier gare. Du jour au lendemain, leur prĂ©sence virtuelle a Ă©tĂ© rĂ©duite Ă  nĂ©ant durant des mois, voire des annĂ©es. Pourtant, quand vous vous rendez sur Amazon, vous vous apercevez que leurs livres sont toujours commercialisĂ©s. Comment sont accueillis les ermites qui refont surface ? Tout va dĂ©pendre des relations qu’ils ont nouĂ©es avant de « disparaĂźtre de la circulation ». Une autrice, avec laquelle je discutais rĂ©guliĂšrement, avait fait l’effort de revenir de façon sporadique. Or, comme elle est discrĂšte, son retour n’a pas beaucoup Ă©tĂ© remarquĂ©. Et les publications mettant en exergue ses livres sont passĂ©es inaperçues. D’autres ermites, en revanche, vont ĂȘtre questionnĂ©s sur les raisons de leur absence, car avant de s’éloigner de la communautĂ© littĂ©raire, ils ont pris le temps d’échanger avec d’autres auteurs ou avec des chroniqueurs.
DĂ©laisser les rĂ©seaux sociaux, lorsqu’on est auteur, est-il une bonne idĂ©e ? À mon sens, non. Comme je l’ai Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, il faut apprendre Ă  doser. Bien que les rĂ©seaux sociaux puissent ĂȘtre nĂ©fastes Ă  plus d’un titre, ils contribuent Ă  nous faire connaĂźtre. Dans beaucoup de cas, les personnes partagent et likent vos posts, parce que vous avez crĂ©Ă© un lien avec elles. En se terrant dans son coin, l’ermite se concentre sur ses Ă©crits, certes, mais que deviendront ses ouvrages une fois publiĂ©s ? Sans ĂȘtre promus, ils seront noyĂ©s dans la masse. MĂȘme en utilisant les rĂ©seaux sociaux, les auteurs ne peuvent affirmer, avec certitude, que leurs livres rencontreront le succĂšs escomptĂ©. Or, comme je le dis toujours concernant mes romans, « mieux vaut rĂ©colter peu, de maniĂšre Ă©parse, que rien du tout nulle part. » 

Le susceptible

« Si tu n’acceptes aucune critique, tu ne progresseras jamais. MĂȘme les artistes les plus cĂ©lĂšbres et les chefs-d’Ɠuvre ne remportent pas l’adhĂ©sion de tous. »

Le susceptible accepte les conseils et les critiques, Ă  condition que ces derniers ne concernent pas ses livres. Lorsqu’un conseil pertinent est donnĂ© dans un tweet, il sera le premier Ă  acquiescer. Quand certains auteurs, Ă  l’ego surdimensionnĂ©, auront agi de maniĂšre contestable, il n’hĂ©sitera pas Ă  montrer sa dĂ©sapprobation. S’il semble ouvert Ă  la critique, ce n’est qu’une apparence. Quand vous Ă©changez avec lui en privĂ©, il sort ses griffes ou se met sur la dĂ©fensive. Il peut mĂȘme avoir rĂ©ponse Ă  tout et vous donner l’impression qu’il participe Ă  un jeu tĂ©lĂ©visĂ© de culture gĂ©nĂ©rale, comme Qui veut gagner des millions ? Or, dans le cas du susceptible, l’appel Ă  un ami et le 50/50 n’existent pas, puisqu’il n’écoute que lui-mĂȘme.
S’agissant des critiques, il y a l’art et la maniĂšre. À mes yeux, un lecteur ou un chroniqueur qui confond « avis de lecture » et « procĂšs aux Assises », en se montrant infect avec l’auteur, ne peut espĂ©rer « recevoir des fleurs » en retour. Malheureusement, dans l’esprit de l’auteur susceptible, toutes les critiques se valent, mĂȘme celles qui ont Ă©tĂ© formulĂ©es sur un ton bienveillant. À partir du moment oĂč vous avez soulevĂ© un point qui vous dĂ©plaisait dans son « chef-d’Ɠuvre », vous ĂȘtes devenu son ennemi.
Lorsque je m’apprĂȘte, en tant que bĂȘta-correctrice, Ă  montrer les coquilles que le susceptible a laissĂ©es dans son livre, je prĂ©vois toujours des liens renvoyant vers la rĂšgle de français applicable, afin de couper court Ă  toute discussion. Parfois, l’auteur susceptible m’adresse des propos de cet acabit : « Oh, mais les rĂšgles de français ont Ă©voluĂ© depuis l’époque mĂ©rovingienne, tu sais. Tu n’es peut-ĂȘtre pas au courant de la nouvelle orthographe. On Ă©crit bien “y’a” et non “y a”. Il faudrait peut-ĂȘtre te renseigner. » Crois-tu vraiment que l’AcadĂ©mie française, dont je viens de te fournir le lien, se tromperait Ă  ce sujet ? Eh bien, non. Comme le susceptible n’accepte pas son erreur, il renchĂ©rit : « Mais ils sont de la vieille Ă©cole. Comme ils ne sont pas de ma gĂ©nĂ©ration, ils utilisent un français ancien, datant de plusieurs millĂ©naires. Mon roman, lui, vit avec son temps. Il est trĂšs actuel. » Oui, tellement actuel que tu reproduis une erreur commune.
Le susceptible n’écrit pas forcĂ©ment plus mal que les autres, et il pourrait amĂ©liorer ses ouvrages s’il le souhaitait. Sans ses ƓillĂšres, il ne rĂ©pĂ©terait pas les mĂȘmes erreurs. Si j’avais un conseil Ă  donner au susceptible, ce serait de mĂ©diter sur cette phrase, attribuĂ©e Ă  l’acteur Keanu Reeves : « Tu n’apprends rien de la vie si tu penses que tu as toujours raison. » 

L’étroit d’esprit

« Les goûts des lecteurs ne sont pas aussi limités que tes idées préconçues. »

Pour l’étroit d’esprit, il existe la littĂ©rature d’un cĂŽtĂ©, et la sous-littĂ©rature de l’autre. MĂȘme s’il n’y a pas d’ñge pour devenir un Ă©troit d’esprit littĂ©raire, j’ai remarquĂ© que la plupart des Ă©troits d’esprit avoisinaient, au minimum, la cinquantaine. À leurs yeux, un auteur digne de ce nom doit Ă©crire sur des sujets sĂ©rieux et employer un langage soutenu. Ils perdent de vue l’idĂ©e que les lecteurs cherchent, avant tout, Ă  se divertir. Certains Ă©troits d’esprit dĂ©valoriseront la romance et la fantasy qui n’égaleront jamais, selon eux, les romans historiques, les thrillers ou les tĂ©moignages sur des sujets poignants. Comme j’écris des romances New Adult, inspirĂ©es des mangas et des otome games , j’ai pu relever une diffĂ©rence de traitement de la part de certains Ă©troits d’esprit. D’ailleurs, ces derniers restent souvent entre eux. Eh oui, les affinitĂ©s entre auteurs et les inimitiĂ©s existent aussi. MalgrĂ© notre imagination fertile, nous ne sommes pas une race Ă  part !
Lorsqu’une personne ne m’apprĂ©cie pas Ă  ma juste valeur, je finis par l’ignorer ou par lui dire ses quatre vĂ©ritĂ©s, en fonction de mon degrĂ© de proximitĂ© avec ladite personne. Vu que je crĂ©e des montages livresques, notamment pour alimenter ma rĂ©cente chaĂźne YouTube, une autrice Ă©troite d’esprit s’est mise Ă  me considĂ©rer comme un « distributeur de montages ». Plus elle s’adressait Ă  moi, plus mes soupçons se sont transformĂ©s en certitudes.
L’exemple le plus parlant pour moi concernait une interview Ă©crite qui avait Ă©tĂ© organisĂ©e par l’une de mes chroniqueuses. Ceux qui le souhaitaient pouvaient me poser des questions ouvertes. La plupart des participants m’avaient interrogĂ©e sur mon rapport Ă  l’écriture, mes rituels ou mes goĂ»ts. L’étroite d’esprit, elle, avait Ă©tĂ© la seule Ă  m’avoir soumis des questions sans lien avec l’écriture. Elle voulait savoir comment j’avais appris Ă  « bien communiquer » et comment j’avais appris Ă  crĂ©er des montages. Elle s’était Ă©galement focalisĂ©e sur mon penchant pour les mangas, et m’avait demandĂ© ce que je trouvais de bien dedans ; comme si je commettais une bĂ©vue en lisant des mangas Ă  mon Ăąge. Eh oui, je n’ai plus vingt ans et j’assume mon cĂŽtĂ© femme-enfant de GĂ©meaux.
En dehors de l’interview, l’étroite d’esprit et l’une de ses amies chroniqueuses ne commentaient mes tweets que pour me fĂ©liciter au sujet de mes montages, avec des mots redondants, comme si elles avaient appris leur texte par cƓur. L’étroite d’esprit m’avait mĂȘme remerciĂ©e d’avoir mis en avant les livres des auteurs, comme si je n’en faisais pas partie. AprĂšs la publication de l’une de mes chroniques, sur mon deuxiĂšme roman, l’étroite d’esprit avait formulĂ© une remarque qui m’avait laissĂ©e coite : « C’est toujours impressionnant la premiĂšre fois, hein ! ». Or, ce n’était pas ma premiĂšre chronique. L’étroite d’esprit le savait, puisqu’elle me suit sur les rĂ©seaux sociaux depuis la publication de ma premiĂšre romance.
Je ne prends pas mal les compliments sur les montages que je crĂ©e, bien au contraire. Et j’en ai reçu beaucoup, ce qui me va droit au cƓur. Mais je n’accepte pas les compliments Ă©manant de personnes qui me sous-estiment. Le plus drĂŽle, dans l’histoire, c’est que certains Ă©troits d’esprit commettent des fautes de français que certains « sous-auteurs » ne commettraient pas. Eh oui, s’il existe la littĂ©rature d’un cĂŽtĂ©, et la sous-littĂ©rature de l’autre, il faut Ă©galement distinguer les « auteurs » des « sous-auteurs ». C’est ainsi que pense l’étroit d’esprit.
MalgrĂ© les prĂ©jugĂ©s qui subsistent Ă  son sujet, la romance constitue l’un des genres littĂ©raires dans lesquels je m’épanouis le plus. Lorsque je prends conscience de ma propension Ă  crĂ©er des personnages « tordus », qui tomberont amoureux, j’en rigole et je n’en reviens pas moi-mĂȘme. Je n’hĂ©site pas non plus Ă  dire que mes couvertures sont « rose Lotus » ou « rose papier toilette ». Tant qu’écrire des romances me procure bien-ĂȘtre et satisfaction, je n’arrĂȘterai pas ; mĂȘme si cela implique de devoir manger des pĂątes premier prix, durant trois cent soixante et un jours. Il faut bien que je compense ma « pauvretĂ© alimentaire » lors des fĂȘtes : Nouvel An grĂ©gorien, Nouvel An chinois, le jour de mon anniversaire et NoĂ«l.
Si des personnes dĂ©nigrent vos livres, en raison du genre littĂ©raire ou de la couverture, ignorez-les. Cette derniĂšre doit exhorter Ă  lire l’ouvrage, mais on ne juge pas un livre Ă  sa couverture. On n’évalue pas non plus la qualitĂ© d’un texte en fonction du genre littĂ©raire auquel il appartient. Il est toujours plus facile de critiquer, sans n’avoir rien crĂ©Ă© dans un domaine, plutĂŽt que de crĂ©er en prenant le risque d’ĂȘtre critiquĂ©. Tant que vous prenez du plaisir dans ce que vous faites, n’abandonnez pas. Vous trouverez toujours des dĂ©tracteurs autour de vous.

Un parallĂ©lisme peut ĂȘtre Ă©tabli entre la « guerre des littĂ©ratures », que je viens d’évoquer, et un article du Figaro, paru le 18 janvier 2023 : « Marc Levy contre Guillaume Musso : quel est le plus nul ? ». Dans cet article, au titre racoleur, le journaliste s’était montrĂ© condescendant Ă  l’égard des deux Ă©crivains, comme si la littĂ©rature populaire n’était pas de la « vraie littĂ©rature ». L’article a fait grand bruit, et les langues se sont dĂ©liĂ©es au sein de la communautĂ© littĂ©raire. Des messages de soutien, directs ou indirects, ont Ă©tĂ© adressĂ©s Ă  Guillaume Musso, sur Twitter. Plusieurs auteurs se sont insurgĂ©s contre le mĂ©pris du journaliste, Ă  l’endroit des deux Ă©crivains prĂ©citĂ©s.
L’agence littĂ©raire Librinova, qui m’accompagne dans la publication de mes ouvrages, a Ă©galement rĂ©agi Ă  l’article du Figaro, dans un billet de blog : « Guillaume Musso, Marc Levy et l'article du Figaro : pourquoi autant de mĂ©pris envers la littĂ©rature populaire ? ». Comme l’explique Librinova, il n’existe pas de hiĂ©rarchie des genres, et il incombe aux lecteurs de choisir ce qu’ils ont envie de lire. Les raisons qui poussent quelqu’un Ă  ouvrir un roman se rĂ©vĂšlent multiples : besoin de s’évader ou de se changer les idĂ©es, creuser davantage un sujet, frissonner, trouver du rĂ©confort, ĂȘtre happĂ© par la plume d’un auteur

À l’instar des « romans de gare », mes romances olĂ© olĂ© font partie du paysage littĂ©raire. Et ceux qui rĂ©sument les qualitĂ©s d’un individu aux livres qu’il Ă©crit seraient bien inspirĂ©s d’en faire autant, avant d’émettre toute critique. Qu’ils soient conspuĂ©s ou encensĂ©s, Marc Levy et Guillaume Musso ont gagnĂ© une notoriĂ©tĂ© que certains Ă©crivains, supposĂ©s sĂ©rieux, envient. Le but de la littĂ©rature ne consiste pas Ă  Ă©taler tout votre savoir en alignant, dans vos livres, tous les mots du dictionnaire. Telle que je la conçois, la littĂ©rature rĂ©pond Ă  plusieurs besoins, ce qui la rend Ă  la fois ludique et didactique . 

Le profiteur

« Profiter de la vie ne signifie pas profiter des gens. En te servant d’eux, tes semblants de succĂšs te desserviront tĂŽt ou tard. »

Le profiteur peut sĂ©vir dans plusieurs cas. Dans un premier temps, il peut vous suivre sur les rĂ©seaux sociaux pour que votre visibilitĂ© serve la sienne, un peu comme le rĂ©seauteur. Vos publications ne l’intĂ©ressent pas. Il s’abonne Ă  vos comptes en gardant Ă  l’esprit le fameux « et si
 » : et si Sophie m’aidait un jour Ă  promouvoir mes romans ? Et si ses likes me permettaient de me faire davantage repĂ©rer ? Et si ses couvertures roses remplaçaient le papier toilette ? Il y a une pĂ©nurie dans mon supermarchĂ© habituel

Le cas le plus classique concerne le « parler pour profiter ». Les profiteurs les moins finauds, qui porteront des sabots Ă  la place des ballerines, ne vous adresseront la parole que si vous avez une chronique, une interview ou un montage Ă  leur proposer. Le maĂźtre-mot ? GratuitĂ©. Hors de question, pour le profiteur, de verser un centime ; pas mĂȘme celui qu’il a trouvĂ© dans la rue. Il le garde pour lui, celui-lĂ , car en ramassant les centimes que des passants ont fait tomber, il peut s’offrir un chewing-gum Ă  la boulangerie du coin. La vie n’est-elle pas merveilleuse ?
Les profiteurs les plus malins joueront la carte de l’amitiĂ©. Ils discuteront de temps Ă  autre avec vous, mais se paieront le luxe de ne pas vous rĂ©pondre pendant des semaines, voire des mois, en prĂ©textant ne pas avoir de temps. Comprenez par lĂ  : « Je n’ai pas de temps Ă  te consacrer. » Bizarrement, quand ils ont un service Ă  vous demander, ils refont surface et multiplient les messages. Une fois le service obtenu, ils Ă©courtent la conversation. Et vous vous heurtez, une nouvelle fois, au nĂ©ant ou Ă  la disparition « fantĂŽme » du profiteur.
Une autrice, avec laquelle je m’entendais bien, avait agi de la sorte pour que je l’aide Ă  rĂ©diger son rĂ©sumĂ© durant mes vacances. AccoutumĂ©e aux rĂ©sumĂ©s depuis le CM1, j’ai acceptĂ©. Une fois le travail reçu, elle s’était empressĂ©e de me dire « au revoir ». Bien qu’elle soit trĂšs apprĂ©ciĂ©e au sein de la communautĂ© littĂ©raire, ce que je respecte, je n’ai eu aucun scrupule Ă  couper les ponts avec elle. Une personne qui se sert de vous ne mĂ©rite pas votre attention. Peu importe qu’elle soit l’amie du prince William, de Stephen King ou d’Antoine Gallimard. À partir du moment oĂč elle vous nuit, elle doit disparaĂźtre de votre vie.
J’ai Ă©galement dĂ» « serrer la vis » s’agissant des ouvrages Ă  promouvoir sur ma chaĂźne YouTube. Une personne qui ne respecte pas les consignes d’envoi ne respecte pas votre travail, surtout si ladite personne prĂ©fĂšre vous envoyer une capture d’écran, plutĂŽt qu’une couverture en bonne et due forme. Lors d’un concours, ceux qui ne se conforment pas aux rĂšgles sont Ă©cartĂ©s d’office, donc autant appliquer les mĂȘmes critĂšres de sĂ©lection. 

Le bon camarade

« En voulant contenter tout le monde et en te montrant obséquieux , tu ne rends pas toujours service aux gens. »

De nature gĂ©nĂ©reuse et possĂ©dant un grand cƓur, le bon camarade n’aime froisser personne. Il se montrera toujours courtois sur les rĂ©seaux sociaux et ne prononcera jamais un mot plus haut que l’autre. Les prĂ©ceptes de la Bible, en vertu desquels il faut aimer son prochain comme soi-mĂȘme, s’appliquent au bon camarade. Celui-ci n’hĂ©sitera pas Ă  remplir sa pile Ă  lire, en achetant les ouvrages des personnes qu’il connaĂźt. Il m’arrive Ă©galement de le faire, mais chez le bon camarade, c’est devenu un rĂ©flexe. Alors que je vais davantage m’attarder sur le genre littĂ©raire et le rĂ©sumĂ©, pour effectuer mon choix, le bon camarade prendra surtout en compte la relation qui le lie Ă  l’auteur.
Certains bons camarades ne liront pas votre ouvrage. S’ils l’ont payĂ©, c’est pour nourrir votre portefeuille. D’autres auteurs bons camarades, en revanche, iront au bout de leur lecture et laisseront un avis qui vous sera toujours favorable. Les quelques points nĂ©gatifs soulevĂ©s par le bon camarade seront compensĂ©s par les autres compliments qu’il vous adressera. Ainsi, s’il critique l’un de vos personnages en une ligne, il en Ă©crira dix autres pour saluer votre style et votre originalitĂ©. En effet, tout bon camarade qui se respecte ne laisse jamais un avis infĂ©rieur Ă  « quatre Ă©toiles », que ce soit sur Babelio ou sur Amazon.
Mais alors, en quoi le comportement du bon camarade est-il contestable ? Eh bien, en voulant rendre service, il ne rend pas toujours service, justement. Ses commentaires seront biaisĂ©s par l’amitiĂ© ou l’affection qu’il vous porte. J’ai dĂ©jĂ  vu des bons camarades rĂ©diger des avis de lecture dithyrambiques pour des romans truffĂ©s de coquilles et / ou prĂ©sentant des problĂšmes de mise en page ; l’un n’exclut pas l’autre. Je ne me mets pas en quĂȘte de livres parfaits, car tous les ouvrages, y compris les miens, sont susceptibles de contenir quelques coquilles. L’Ɠil humain, mĂȘme le plus aguerri, est perfectible. Je considĂšre, cependant, que cinq coquilles sur un livre de plus de trois cents pages sont plus acceptables que dix coquilles dĂšs la premiĂšre page. Parmi les ouvrages notĂ©s par les bons camarades, j’en ai reçu deux : le premier m’avait Ă©tĂ© envoyĂ© en guise de remerciement pour mes montages ; le second avait Ă©tĂ© remportĂ© Ă  la suite d’un concours organisĂ© par l’auteur. Les coquilles apparaissaient dĂšs les premiĂšres pages, et certaines phrases Ă©taient si mal tournĂ©es que j’ai dĂ» m’y reprendre Ă  trois fois pour en saisir le sens. Dans le second ouvrage, j’avais Ă©galement dĂ©tectĂ© un problĂšme de mise en page. MalgrĂ© ma gratitude pour les diffĂ©rents envois, j’ai dĂ©cidĂ© de ne pas noter les livres, d’autant plus que les auteurs concernĂ©s ne comprennent toujours pas la nĂ©cessitĂ© d’éradiquer leurs coquilles.
Maritza Jaillet, connue pour ses chroniques dĂ©taillĂ©es, reste objective en toutes circonstances. Que vous Ă©changiez beaucoup avec elle ou pas, elle demeurera impartiale. Sans cette impartialitĂ© qui la caractĂ©rise, ses observations n’aideraient en rien l’auteur. D’ailleurs, ce dernier devrait accueillir les critiques constructives comme des cadeaux. En effet, depuis que je suis devenue autrice, les remarques qui m’ont permis de progresser se comptent sur les doigts d’une main. Elles Ă©manaient toutes de personnes qui me sont proches et qui Ɠuvrent pour mon bien, si je mets de cĂŽtĂ© certaines de mes chroniqueuses. Le bon camarade gagnerait donc Ă  laisser derriĂšre lui un avis de lecture plus neutre, ce qui ne lui retirerait en rien sa bienveillance.
Comme l’explique Maritza Jaillet sur sa chaĂźne YouTube, dans une vidĂ©o intitulĂ©e [Tata vous thĂšme] #AUTEURS – La bienveillance
, « ĂȘtre bienveillant ne veut pas dire se laisser Ă©craser. » Il s’agit d’un concept que le bon camarade oublie trop souvent. Certains auteurs bons camarades vont mĂȘme s’offusquer lorsque vous ferez preuve de franchise, et ils vous rangeront dans la catĂ©gorie des « mĂ©chants » et des « vilains pas beaux ». 

Le spécialiste du copinage

« Ne mesure pas tes talents d’auteur Ă  l’étendue de tes relations ni aux avis de complaisance que tu reçois. »

Le spĂ©cialiste du copinage agit un peu comme le nĂ©gociateur. Or, Ă  la diffĂ©rence de ce dernier, il se montrera moins franc. Il n’exprimera jamais devant vous son souhait d’échanger vos livres. Il achĂštera le vĂŽtre aprĂšs que vous avez achetĂ© le sien sans aucune arriĂšre-pensĂ©e. Il vous attribuera une note positive et rĂ©digera un commentaire laudatif. Son avis de lecture sera faussĂ©, mais il s’en moquera comme de l’an quarante. Copiner, pour gagner des lecteurs et des avis positifs, fait partie de son fonds de commerce. Lorsque vous fouillez les commentaires que le spĂ©cialiste du copinage reçoit sur ses ouvrages, vous vous apercevez qu’ils proviennent toujours des mĂȘmes personnes. D’ailleurs, les pseudonymes de ces « bienfaiteurs » vous sont familiers. Et pour cause, il s’agit de chroniqueurs ou d’auteurs que vous connaissez, ne serait-ce que de nom, grĂące aux rĂ©seaux sociaux.
Si vous avez gagnĂ© en visibilitĂ©, en chroniquant ou en crĂ©ant des montages livresques, comme je le fais, le spĂ©cialiste du copinage se montrera mielleux Ă  votre Ă©gard. À cĂŽtĂ©, le corbeau dĂ©crit par Jean de La Fontaine dans sa fable  ferait pĂąle figure. Mais si je devais Ă©tablir une quelconque analogie entre ces deux comportements, je dirais que le spĂ©cialiste du copinage reprĂ©senterait le corbeau, tandis que vos notes dithyrambiques incarneraient le fromage tant convoitĂ©.
Copiner se rĂ©vĂšle-t-il efficace ? HĂ©las, en un sens, oui. Copiner, en vue d’obtenir des avis de lecture, permet de donner de la visibilitĂ© Ă  son livre. Certains spĂ©cialistes du copinage vendent trĂšs bien en copinant, Ă©tant donnĂ© que le copinage a eu un « effet boule de neige ». Je pense, nĂ©anmoins, que copiner ne portera pas ses fruits sur le long terme, car une chose demeure certaine : le spĂ©cialiste du copinage ignore souvent comment se vendre. Il accumule plutĂŽt les « boulettes » en matiĂšre de promotion, et n’hĂ©site pas Ă  se vanter des commentaires que ses copains auteurs ont laissĂ©s. En effet, d’aprĂšs mes observations, ceux qui savent communiquer autour de leurs livres copinent rarement pour gagner des lecteurs et des notes. Ils trouveraient cela dĂ©gradant, et c’est Ă©galement mon opinion

Vous l’aurez compris, je m’oppose Ă  toute forme de copinage. J’ai crĂ©Ă© des affinitĂ©s avec certains auteurs, certes. Cependant, en tant que bonne amie, il m’appartient de me montrer franche lorsqu’un Ă©lĂ©ment me dĂ©plaĂźt dans un ouvrage. Il suffit d’y mettre les formes pour Ă©viter de froisser l’auteur qui a consacrĂ© du temps Ă  son livre. 

L’éparpillĂ©

« Concentre-toi sur un seul objectif, avant d’entrevoir les suivants. Et, surtout, ne laisse pas vagabonder ton esprit, au point de perdre de vue l’objectif de dĂ©part. »

Si je devais appartenir Ă  une autre catĂ©gorie, ce serait assurĂ©ment celle-ci. L’éparpillĂ© fourmille d’idĂ©es et endosse gĂ©nĂ©ralement plusieurs casquettes qui vont au-delĂ  de celles qui lui incombent, en tant qu’auteur autoĂ©ditĂ© (AE). DotĂ© d’une curiositĂ© d’esprit ou intellectuelle insatiable, il court plusieurs liĂšvres Ă  la fois. De prime abord, ceux qui n’aiment pas la routine pourraient trouver sa vie d’auteur trĂ©pidante, Ă  une exception prĂšs : il ne sait pas comment s’organiser ni comment gĂ©rer son temps. Il veut tellement mettre Ă  profit toutes ses compĂ©tences qu’il les exploite toutes, sans mĂȘme avoir chronomĂ©trĂ© le temps qu’il devrait consacrer Ă  chacune de ses tĂąches, sans se sentir dĂ©passĂ©.
Comme annoncĂ© plus haut, je suis l’archĂ©type mĂȘme de l’auteur Ă©parpillĂ© : ayant exercĂ© en tant que correctrice il y a longtemps, je propose mes services de bĂȘta-correction. PassionnĂ©e par le dĂ©veloppement Web et le webdesign, j’ai tenu Ă  crĂ©er mon site Web moi-mĂȘme, Ă  partir d’un template , alors que j’aurais pu opter pour la facilitĂ© et choisir un modĂšle prĂȘt Ă  l’emploi. Mais non ! Il a fallu que je ressente le besoin de coder
 Je suis Ă©galement une fan inconditionnelle des montages en tous genres. Je propose donc mes services aux auteurs, en vue de mettre en exergue leurs livres sur les rĂ©seaux sociaux ou par l’intermĂ©diaire d’un communiquĂ© de presse. Enfin, j’écris. Mais alors, oĂč se situe le problĂšme ? J’y viens. Je ne sais pas m’organiser, et les heures que je consacre Ă  l’écriture, sur mon ordinateur et Ă  tĂȘte reposĂ©e, sont relĂ©guĂ©es au second plan. C’est la raison pour laquelle je mets trois cents ans Ă  sortir mes ouvrages, sans compter que mon perfectionnisme lĂ©gendaire me freinera tĂŽt ou tard.
Si j’avais respectĂ© un planning, chose que j’essaye aujourd’hui de mettre en place – il Ă©tait temps –, je ne me serais pas sentie aussi dĂ©bordĂ©e. J’applaudis donc des autrices comme Maritza Jaillet qui mĂšne de front plusieurs missions et qui revĂȘt plusieurs rĂŽles : alpha-lectrice, bĂȘta-lectrice, youtubeuse, autrice hybride , directrice Ă©ditoriale
 Il ne lui manque plus que la case « correctrice et relectrice » Ă  cocher, et son compte sera bon. Or, comme elle l’a affirmĂ© dans ses vidĂ©os, elle s’en tient Ă  son agenda. Comme son point fort reprĂ©sente mon point faible, je ne peux que m’en inspirer pour m’amĂ©liorer.
VĂ©ritable oiseau de nuit, je sens mon cerveau rĂ©flĂ©chir et chauffer pendant que la plupart des gens tombent dans les bras de MorphĂ©e. Il m’arrive de me lever et d’écourter mes nuits pour noter des idĂ©es que je finirai par exploiter. Parfois, celles-ci sont tellement nombreuses que le temps finit par me manquer.
L’éparpillĂ© pourrait ne pas nĂ©gliger un domaine au dĂ©triment d’un autre, s’il le voulait. Dans mon cas, il s’agit de l’écriture de mes livres, qui traĂźne un peu trop en longueur Ă  mon goĂ»t. J’ai parfois l’impression d’avancer comme une tortue. Pourtant, la sagesse voudrait que je me rappelle les mots d’un proverbe chinois : « Ne crains pas d’avancer lentement ; crains seulement de t’arrĂȘter. » En tant qu’éparpillĂ©e, je devrais apprendre la discipline pour atteindre plus rapidement mes objectifs, ce qui gĂ©nĂ©rera moins de stress chez moi. 

Le recycleur

« La monotonie de tes publications et la redondance de tes mots risquent d’ennuyer ton public et de l’éloigner. »

Si vous vous connectez rĂ©guliĂšrement Ă  Twitter ou Ă  Instagram, vous avez sans doute remarquĂ© le recycleur. À quoi le reconnaĂźt-on ? À ses posts similaires qui finissent par agacer. Avec le temps, les publications du recycleur n’intĂ©ressent plus personne. Seule une faible poignĂ©e de fidĂšles accepte de les liker et de les partager. Sur trois cent soixante-cinq jours, le recycleur ne prĂ©voit qu’un stock limitĂ© de photos dont le nombre oscille entre un et dix. Sur un an, c’est trop peu. Vous verrez donc les mĂȘmes illustrations dĂ©filer, Ă  quelques jours d’intervalle. Eh oui, les photos du recycleur portent, bien entendu, sur ses livres. What else  ? demanderait l’acteur George Clooney, dans la publicitĂ© Nespresso.
Le recycleur agit comme son jumeau, le vendeur Ă  la criĂ©e. Mais contrairement Ă  ce dernier, il se montre moins inventif. Il publie donc les mĂȘmes choses pour Ă©couler ses livres. Or, Ă  aucun moment il ne rĂ©flĂ©chit Ă  la maniĂšre dont ses publications seront perçues. S’il lui arrive d’actualiser ses photos, son approche demeurera identique Ă  celle de son frĂšre jumeau ; l’exaspĂ©rant vendeur Ă  la criĂ©e : « Bonjour les amis, je vous souhaite un bon week-end. Si vous ne savez pas quoi lire, vous pouvez acheter mon ouvrage. » Comme je l’avais Ă©voquĂ© prĂ©cĂ©demment, je trouve la dĂ©marche maladroite. En effet, toutes les personnes qui lisent la publication ne sont pas des amis du recycleur. De plus, en tant que consommateur, tout un chacun est capable de savoir quoi lire. J’estime, par ailleurs, que si quelqu’un manque d’inspiration, il cherchera Ă  se renseigner lui-mĂȘme. Nul besoin qu’un auteur lui suggĂšre quoi lire de maniĂšre aussi abrupte ; et certainement pas ses propres bouquins. Les mots redondants du recycleur refont surface chaque semaine. Il n’est donc pas surprenant que les gens s’en dĂ©tournent.
Concernant les ventes, certains recycleurs s’en sortent mieux que moi. Or, quand j’analyse mes interactions et le nombre de partages que j’obtiens avec mes publications, je me dis que celles-ci finiront par payer, tandis que le recycleur finira par lasser. Pour mieux communiquer, ce dernier devrait garder en mĂ©moire la citation de l’écrivain allemand Jean-Paul Richter, alias Johann Paul Friedrich Richter : « Un peu de variĂ©tĂ© vaut mieux que beaucoup de monotonie. » 

L’égocentrique

« Le monde ne tourne ni autour de toi ni autour de tes livres. Pour vendre de façon pĂ©renne, il faut apprendre Ă  communiquer autrement que par des moi, je
 »

Sur le plan Ă©tymologique, l’adjectif qualificatif « Ă©gocentrique » est composĂ© des mots latins ego et centrum. Ego signifie « moi », et centrum dĂ©signe le « centre ». Je ne vous apprends donc rien en affirmant que l’égocentrique reste trĂšs centrĂ© sur lui-mĂȘme. Tout cela est bien joli, mais comment se comporte-t-il sur les rĂ©seaux sociaux, Ă  l’égard des chroniqueurs ou des autres auteurs ? Pour faire court, il ramĂšne tout Ă  lui

Mettez-vous un instant dans la peau d’un twitto, et laissez vagabonder votre imagination
 Si vous avez l’ñme d’un artiste, je sais que vous le pouvez. Votre grand-mĂšre vient de dĂ©cĂ©der, et vous informez vos abonnĂ©s que vous risquez de vous absenter durant quelques semaines. Tandis que la plupart des gens se montreront compatissants en vous adressant des messages de condolĂ©ances, l’égocentrique, lui, les balayera d’un revers de main ou les « expĂ©diera », en laissant un commentaire dans lequel il Ă©voquera aussi sa chĂšre mamie : « DĂ©solĂ© pour ta grand-mĂšre. Moi, quand elle est morte, je me suis dĂ©brouillĂ© pour graver le titre de mon dernier livre sur sa pierre tombale. Comme ça, les gens n’oublieront pas qu’elle avait un petit-fils romancier. » Fort heureusement, les faits ne sont que le fruit de mon imagination et de mon humour plus que douteux. Je dois nĂ©anmoins avouer que les interactions de l’égocentrique, notamment sur Twitter, m’aident pas mal

À ce sujet, j’ai deux anecdotes à vous raconter.
Sur mon ancien compte Twitter, j’avais profitĂ© de mon anniversaire pour adresser mes vƓux aux auteurs qui Ă©taient nĂ©s le mĂȘme jour que moi. Parmi tous les commentaires reçus, j’en avais repĂ©rĂ© un provenant d’un auteur que je ne connaissais pas, Ă  l’époque. Le commentaire Ă©tait formulĂ© de la façon suivante : « Joyeux anniversaire ! Le mien, c’est le 9
 » Sur le coup, je me suis demandĂ© quel Ă©tait cet Ă©nergumĂšne que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam. J’avais envie de lui rĂ©torquer : « Que veux-tu que ça me fasse ? On ne se connaĂźt pas
 » Vu que l’égocentrique dĂ©sirait ardemment que tous les projecteurs soient braquĂ©s sur lui, il aurait pu dĂ©clarer : « Joyeux anniversaire ! Le mien, c’est le 9 Ă©gocembre ; le mois de l’égocentrisme absolu. » Pour ĂȘtre honnĂȘte, cela m’aurait procurĂ© le mĂȘme effet, d’autant plus que l’auteur Ă©gocentrique a rĂ©cidivĂ© quelques mois plus tard pendant que je souhaitais un joyeux anniversaire Ă  l’un de mes amis auteurs : « Mon anniversaire, c’est le 9
 » Et alors ? Pourquoi me parles-tu de toi ?
Énervant, non ? Aux yeux de l’auteur Ă©gocentrique, toutes les occasions se rĂ©vĂšlent idĂ©ales pour se mettre en vedette ou pour tirer la couverture Ă  soi. Comme il Ă©crit, la derniĂšre expression semble peut-ĂȘtre plus appropriĂ©e ! Vous vous sentez heureux d’annoncer la sortie de votre dernier ouvrage ? ModĂ©rez vos ardeurs, car votre joie sera de courte durĂ©e. Entre les personnes qui partageront la nouvelle et celles qui vous complimenteront, vous risquez de tomber sur le commentaire de l’égocentrique qui n’a pas son pareil pour vous fĂ©liciter : « Bravo pour ton livre ! Moi, j’ai Ă©crit
 J’ai d’ailleurs mis le lien d’achat. » Pardon ? ? ? OĂč as-tu vu qu’il Ă©tait mentionnĂ© « espace publicitaire gratuit et illimitĂ© » sous mon post ? ? ?
D’aprĂšs mes observations, les auteurs Ă©gocentriques sont souvent ceux qui peinent Ă  vendre et dont les publications n’intĂ©ressent pas grand monde. Comme ils ne savent pas communiquer autrement qu’en rapportant tout Ă  eux, ils peuvent ĂȘtre amenĂ©s Ă  commenter leurs propres ouvrages sur Babelio, Booknode ou Amazon pour les plus malins. Bien entendu, ils laisseront un avis « quatre ou cinq Ă©toiles », avec le commentaire qui va avec : « Roman au top. Personnages gĂ©niaux et attachants. »
Le commentaire vous laisse sans voix ? Avec l’auteur Ă©gocentrique, vous n’ĂȘtes pas au bout de vos surprises. Eh oui, parfois, ce dernier publie des livres truffĂ©s de coquilles. PlutĂŽt que de les Ă©radiquer, en vue d’amĂ©liorer ses ventes, il prĂ©fĂšre les ignorer et parler de lui Ă  tout va ; quitte Ă  vanter des exploits inexistants

Si je devais rĂ©sumer l’état d’esprit de l’égocentrique en une citation, je choisirais celle du philosophe et sociologue Edgar Morin, qui dĂ©peint l’égocentrisme en ces termes : « Le sujet humain est Ă©gocentrique, dans le sens oĂč il s’autoaffirme en se mettant au centre de son monde. Mais, dans son “je”, il inclut un “toi” et un “nous”, et il est capable d’inclure son “je” dans un “toi” et un “nous”. » 

Le donneur de leçons

« PlutĂŽt que de donner des leçons de vie ou des leçons de morale aux autres, au motif que tu penses savoir mieux que tout le monde, apprends lesdites leçons et applique-les, car une chose demeure certaine : si tu crois tout savoir, cela signifie que tu ne sais presque rien. Le savoir s’enseigne par les actes et non par la parole. »

Les donneurs de leçons pullulent sur les rĂ©seaux sociaux, y compris au sein de la communautĂ© littĂ©raire. À l’ouverture de mon compte auteur Twitter, je pensais, Ă  tort, que tous mes pairs Ă©taient plus raisonnables que d’autres twittos, et qu’il Ă©manait d’eux une certaine facultĂ© de discernement. En effet, Ă  mes yeux, Ă©crire relĂšve de la sphĂšre artistique et intellectuelle, ce qui suppose sagesse et recul. À mon grand dam, tous les auteurs n’en sont pas dotĂ©s

Comment opĂšre le donneur de leçons ? Il souffre d’ultracrĂ©pidarianisme : il s’agit d’un comportement qui consiste Ă  donner son opinion sur des sujets Ă  propos desquels on n’a pas de compĂ©tence avĂ©rĂ©e. AmusĂ©es par la dĂ©finition, MĂ©lanie Desforges et moi-mĂȘme l’avions partagĂ©e sur Twitter, Ă  quelques mois d’intervalle. Comme quoi, visionner des vidĂ©os TikTok peut se rĂ©vĂ©ler utile

La stratĂ©gie favorite du donneur de leçons consiste Ă  « polluer » vos publications, en laissant des commentaires dans lesquels il dĂ©ploiera tout son « savoir » ; du moins, c’est ce qu’il croit. Face Ă  lui, vous aurez l’impression d’ĂȘtre pris pour un gamin auquel il faut enseigner la vie. Et, bien souvent, la bĂȘtise du donneur de leçons le contraindra Ă  mal interprĂ©ter vos propos et vos intentions, ce qui entraĂźnera des quiproquos, des dĂ©bats sans fin et des rĂ©actions parfois virulentes si vous rĂ©pondez.
Dans un deuxiĂšme temps, l’auteur donneur de leçons peut partager des posts dans lesquels vous relĂšverez son ton moralisateur. En les lisant, vous aurez le sentiment d’ĂȘtre retombĂ© en enfance, puisqu’il vous infantilise en jouant les professeurs.
Enfin, le donneur de leçons sĂ©vit lorsque vous converserez avec un autre auteur. L’ambiance, qui se voulait dĂ©tendue, se gĂąte quand le donneur de leçons dĂ©barque avec ses gros sabots. Il rase tout sur son passage, tel un ouragan. Vu la tĂ©nacitĂ© du donneur de leçons, vous ĂȘtes enclin Ă  penser qu’un ouragan vaudrait peut-ĂȘtre mieux que ses propos. Au moins, vous en seriez dĂ©barrassĂ©.
Pourquoi le donneur de leçons agace-t-il ? Parce qu’il pense possĂ©der plus de connaissances que les autres ; parce qu’il a l’outrecuidance de se croire dotĂ© d’une intelligence supĂ©rieure Ă  la moyenne, alors qu’en rĂ©alitĂ©, la plupart des donneurs de leçons sont des ĂȘtres ignorants et peu rĂ©flĂ©chis. S’ils passent leur vie Ă  « servir » des leçons aux autres, plutĂŽt que de travailler sur eux ou sur leurs tares, c’est parce qu’ils ne possĂšdent pas le recul nĂ©cessaire pour se remettre en question. Ils ne sont donc pas en mesure de relever leurs propres dĂ©faillances. S’ils s’en aperçoivent, ils accuseront les autres et rĂ©pĂ©teront les mĂȘmes erreurs, car il s’agit lĂ  d’une solution de facilitĂ©. Or, si vous creusez un peu, vous remarquerez qu’ils souffrent, dans leur for intĂ©rieur, d’un complexe d’infĂ©rioritĂ©, qu’ils combleront, en public, par un sentiment de supĂ©rioritĂ© de façade.
J’ai dĂ» me rĂ©soudre Ă  couper les ponts avec une autrice – que je nommerai CunĂ©gonde – qui connaissait pourtant certains pans de ma vie. Échanger avec elle ne me dĂ©rangeait pas outre mesure, jusqu’à ce qu’elle se comporte avec moi comme une vĂ©ritable donneuse de leçons, sur des sujets qu’elle ne maĂźtrisait pas ou qui ne la concernaient pas.
Un jour, une autrice avait demandĂ©, dans un tweet, quelles Ă©taient les caractĂ©ristiques physiques des Asiatiques. D’origine chinoise, je lui avais notamment expliquĂ© comment distinguer les diffĂ©rentes formes d’yeux asiatiques : les « yeux bridĂ©s » dĂ©signeront davantage des yeux « peu ouverts », ressemblant Ă  des « traits », tandis que les « yeux en amande », comme les miens, seront « moins fermĂ©s ». À aucun moment je n’exhortais l’autrice Ă  utiliser tel ou tel terme qui peut ĂȘtre perçu comme raciste au regard de certains. De mon point de vue, il s’agit de termes figurant dans n’importe quel dictionnaire, et je ne m’offusquerai jamais d’entendre quelqu’un me parler des « yeux bridĂ©s ». Cela dit, si vous prĂ©voyez d’écrire un livre sur les Asiatiques, je vous dĂ©conseille d’utiliser les mots « yeux bridĂ©s » ou « yeux en amande », jugĂ©s clivants par certaines personnes. Des maisons d’édition (ME) risquent mĂȘme de refuser les manuscrits ou les tapuscrits employant les termes prĂ©citĂ©s.
Revenons Ă  nos moutons
 La fameuse CunĂ©gonde s’était introduite dans la discussion pour me faire une leçon de morale, en affirmant que les personnes concernĂ©es trouvaient le terme « yeux en amande » raciste. À l’appui de ses propos, elle m’avait montrĂ© l’article d’une Française d’origine chinoise, que je connaissais pour ses rĂ©actions extrĂ©mistes. Quelques annĂ©es auparavant, cette derniĂšre et moi appartenions Ă  la mĂȘme association dont l’objectif visait Ă  promouvoir la culture asiatique, tout en luttant contre le racisme.
Sur le coup, j’avais tĂąchĂ© de garder mon calme face Ă  CunĂ©gonde, alors que je bouillonnais intĂ©rieurement. Je fais partie des personnes concernĂ©es, tandis que CunĂ©gonde, elle, n’a pas de sang asiatique qui coule dans ses veines. De quel droit s’était-elle permis de me dire ce qui Ă©tait considĂ©rĂ© ou non comme raciste, au regard d’un Asiatique ? ? ? Les mangas qu’elle lit ? Bien sĂ»r que non. Sinon, ce serait trop simple.
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Mise en avant des Auto-édités / Je Dangereux de Sophie Herrault
« Dernier message par Apogon le jeu. 31/08/2023 Ă  17:43 »
Je Dangereux de Sophie Herrault



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On n’a pas deux fois l’occasion de vivre sa vie.
Sophie Herrault

 
Prologue

— Il est toujours vivant !
— Quelles Ă©taient ses chances de survie ?
— ThĂ©oriquement aucune. C'est incomprĂ©hensible.

 
PremiĂšre partie : solitude

Solitude : Ă©tat de quelqu’un qui est psychologiquement seul (dĂ©finition du dictionnaire Larousse)

Vivre, c'est agir.
Anatole France - Le jardin d'Épicure

 
La fuite

Ils me poursuivent

MalgrĂ© un mal de crĂąne intense, mon cerveau fonctionne Ă  toute vitesse. Pour le moment, je ne les vois et je ne les entends pas. Cela me laisse un peu de rĂ©pit. Mes paupiĂšres sont lourdes et gonflĂ©es. Mon champ de vision restreint ne laisse apparaĂźtre que les quelques mĂštres devant moi. Le reste est plongĂ© dans le noir comme si je n’avais accĂšs qu’à une toute petite partie de l’information habituellement disponible. Je vois Ă  peine oĂč je pose mes pieds. Mon cƓur bat la chamade. J'avance pĂ©niblement. Le sol est trĂšs boueux. Je m'enfonce jusqu'Ă  la cheville. MalgrĂ© le risque que j'encoure, je dĂ©cide d'arrĂȘter ma course un instant pour mieux cerner le lieu oĂč je suis. Pour voir au loin avec mes yeux mi-clos, je dois incliner le visage vers le ciel. Un courant Ă©lectrique dĂ©sagrĂ©able me parcourt la nuque. La tĂȘte me tourne et je crois perdre l'Ă©quilibre. Je ferme les yeux le temps de laisser passer cette sensation.
Je les ouvre pour dĂ©couvrir cet environnement marĂ©cageux. Peu d'endroits pour se cacher. Il y a bien quelques herbes hautes par-ci par-lĂ . J'ai beau ĂȘtre fin comme une allumette, cela demeure une expression. Rester immobile derriĂšre un bosquet que je distingue Ă  une dizaine de mĂštres ? C'est irrĂ©aliste, ils finiront par me trouver. Ma seule chance de rester en vie, c'est d'ĂȘtre toujours en mouvement, d’avoir une longueur d'avance. Je dois poursuivre. J'entends un bruit lointain. Mon cƓur se met Ă  battre plus vite. Avancer, toujours avancer. Plus vite. Il y va de ma vie et je veux vivre. Mes muscles me font mal. J'ai la plante des pieds en feu malgrĂ© l'humiditĂ© qui s'est insinuĂ©e au travers de mes chaussures. Continuer, coĂ»te que coĂ»te. Tant qu'ils ne m'ont pas pris, je suis vivant. Je reste libre. Je peux agir.
Je reprends ma course. Maudit mal de crĂąne, satanĂ©es paupiĂšres. Si seulement je pouvais voir ce qui m'entoure sans ĂȘtre limitĂ© Ă  ces quelques mĂštres devant moi. Je ne peux pas m'arrĂȘter tout le temps pour savoir oĂč aller. Je cours Ă  l’aveuglette. Je dois avoir l'air d'un fou. MalgrĂ© la douleur que je ressens au niveau de la nuque, cette pensĂ©e me fait presque rire et me redonne un peu d'Ă©nergie. Tant que la bonne humeur est au rendez-vous...
Cela devient trop fatiguant et douloureux. Je n’ai parcouru que quelques mĂštres et je baisse de nouveau la tĂȘte, perdant le peu de visibilitĂ© que j'avais de l'environnement. Poursuivre malgrĂ© tout


Soudain, mes poils se dressent. Il se passe quelque chose d'anormal.
— ArrĂȘtez-vous !
Mon cerveau enregistre la phrase, la digĂšre et met en branle tous les signaux d'alerte. Je dĂ©code l'ensemble des informations disponibles : le son est proche avec des intonations fĂ©minines. DeuxiĂšme scanner de la situation : voix autoritaire mais anormalement douce et bienveillante. Mon instinct dĂ©cide d'obĂ©ir Ă  l'injonction. Je m'arrĂȘte et relĂšve la tĂȘte pour tenter d'apercevoir celle qui me parle.
À quelques pas de moi, je dĂ©couvre une femme. Son visage lisse et ses cheveux blancs la font paraĂźtre sans Ăąge. Son regard est perçant. Elle semble lire dans mes pensĂ©es les plus intimes. Pour autant, il n'y a pas d’agressivitĂ© dans son expression, juste de la dĂ©termination et une pointe d’urgence. Les battements de mon cƓur s'attĂ©nuent un peu. Le danger ne devrait pas venir d'elle.
— Je n'ai que peu de temps et beaucoup de choses à vous dire. Soyez trùs attentif.
Elle vérifie qu'elle a bien retenu toute mon attention avant de poursuivre.
— Le danger vous guette de toute part. Vous aurez de nombreux moments de doute. Chaque choix qui se prĂ©sentera Ă  vous aura des consĂ©quences. Restez toujours Ă  l'Ă©coute de votre cƓur et suivez votre instinct. Ce seront vos alliĂ©s les plus prĂ©cieux pour agir au mieux. Une seule question mĂ©rite rĂ©ponse : vivre ou mourir ? Les deux ont leurs avantages et leurs inconvĂ©nients. Quelle que soit la situation, quoi qu'il arrive, gardez Ă  l'esprit que tout est possible, mĂȘme l'improbable. Et si vous choisissez de vivre, suivez la lumiĂšre

Je tourne mon regard dans la direction qu'elle me montre du doigt. Un rayonnement intense m'Ă©blouit. Le soleil qui se lĂšve : l'est. Ce serait donc lĂ , ma planche de salut ?
D'autres questions arrivent dans la foulĂ©e : qui est cette femme ? D'oĂč vient-elle ? Comment est-elle arrivĂ©e jusqu’ici ? Comment savait-elle que j'Ă©tais lĂ  ? Pourquoi me dĂ©livre-t-elle ce message ? Dois-je lui faire confiance ?
Je me tourne de nouveau vers elle, mais elle a disparu de mon champ de vision toujours aussi restreint.
J'entends de nouveau, au loin, des bruits encore confus d'hommes qui crient. Mes pensĂ©es se bousculent Ă  la vitesse de l'Ă©clair. Je rassemble toutes les informations dont je dispose : les propos de la femme, le marais, les cris qui se rapprochent, la clartĂ© qui devient de plus en plus forte et m'oblige Ă  fermer les yeux
 Prendre une dĂ©cision : faire confiance Ă  cette messagĂšre, qui n'existe peut-ĂȘtre que dans mon imagination ou poursuivre mon chemin. C'est le moment du choix et de l'action.
 
Questionnement

Suivre mon instinct

J'ouvre les yeux et les referme aussitÎt. La lumiÚre est trop dense. Je porte la main prÚs de mon visage pour me protéger du rayonnement. Une forte confusion rÚgne parmi mes pensées. Le mal de crùne est toujours aussi intense. Pourtant, mon intuition me souffle qu'il s'est passé quelque chose et que la situation n'est plus identique.
De nouvelles informations parviennent jusqu'Ă  mon cerveau. Je n'ai plus cette sensation d'humiditĂ© au niveau des pieds, c'est mĂȘme plutĂŽt une douce chaleur agrĂ©able. Mon dos est en appui contre quelque chose de ferme et de souple en mĂȘme temps. Je ne patauge pas dans un marais. J'ouvre de nouveau les yeux. Je suis dans un lit, en sueur et courbaturĂ©.
La clartĂ© est pourtant toujours prĂ©sente. C'est un rayon de soleil qui vient de me rĂ©veiller. Mon esprit et mon corps sont encore malmenĂ©s par le cauchemar. Cela avait l'air tellement vrai
 Je ferme de nouveaux les yeux. Je revois la femme me parler. Ses paroles me reviennent comme l'annonce d'une prophĂ©tie : « Chaque choix qui se prĂ©sentera Ă  vous aura des consĂ©quences. » Rien de plus que du bon sens ! Et pourtant, il y avait cette intonation, cette gravitĂ©, comme si l'avenir de ce monde Ă©tait engagĂ©. « Une seule question mĂ©rite rĂ©ponse : vivre ou mourir ? » D'y penser, j'en frisonne. Je m'assois sur le lit tout en essayant de contrer le tournis qui arrive. Je prends ma tĂȘte entre les mains. Leur fraĂźcheur toute relative apaise un peu l'Ă©tau qui m'opprime.
Je regarde autour de moi. Des vĂȘtements, du moins je crois, sont posĂ©s sur une chaise Ă  cĂŽtĂ© du lit. Enfin, posĂ©s est un bien grand mot. Disons plutĂŽt qu'ils ont Ă©tĂ© jetĂ©s et que miraculeusement la chaise a su les rattraper. L'image me fait sourire, mais le mal de crĂąne, qui revient en force, beaucoup moins.
La piĂšce est sobre avec des murs blanchĂątres et un vieux linolĂ©um gris anthracite. J’aperçois deux portes fermĂ©es. Je n’ai aucune idĂ©e de ce qui peut se cacher derriĂšre. Une sorte de radio-rĂ©veil et une lampe sont posĂ©es sur la table de chevet qui jouxte le lit.
OĂč suis-je ? Je ne reconnais pas ce lieu. Trop aseptisĂ© pour ĂȘtre un hĂŽtel. Quel est cet endroit ? Dans quel pays suis-je ? Qu’est-ce que je fais lĂ  ? Comment suis-je parvenu jusqu’ici ?
Un lĂ©ger courant d’air, provenant d’une bouche d’aĂ©ration, me fait frissonner. Une vitre au verre opaque laisse passer les rayons du soleil. J’essaye d’apercevoir ce qui au-dehors, sans rĂ©sultat. Je prends conscience de l'odeur Ăącre de ma sueur qui me rappelle de nouveau le cauchemar et tous les muscles endoloris de mon corps.
Qu’ai-je fait hier soir ? Avec qui Ă©tais-je ? Comment me suis-je retrouvĂ© dans cet endroit ? Mon cerveau embrumĂ© cherche en vain les rĂ©ponses. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas Ă  me souvenir ? Que m’est-il arrivĂ© ? Que s’est-il passĂ© ? D’oĂč me vient ce mal de tĂȘte ?


Je n'en sais fichtre rien. Je suis incapable de me rappeler quoi que ce soit, mĂȘme les informations les plus basiques. Je recherche dans ma mĂ©moire un souvenir, n'importe quoi qui pourrait me donner ne serait-ce qu'un dĂ©but d'explication. Le mal de crĂąne devient de plus en plus fort, Ă  la mesure de mon insistance. Plus le nombre de questions augmente et plus je sens monter en moi un malaise diffus
 Me vient alors l’interrogation sans rĂ©ponse la plus angoissante de toutes : qui suis-je ?
Rien
 Le blanc, l’absence totale. Le vide. Comme si je parcourais les pages d’un livre vierge. Comme si ma vie ne dĂ©butait rĂ©ellement qu'aujourd'hui. J’ai l’impression que l’air se rarĂ©fie. Je me sens oppressĂ©. Une citation me traverse l’esprit « Un arbre sans racine n’est qu’un bout de bois ». OĂč ai-je vu cela ? L’appel de l’Ange , me rĂ©pond mon inconscient. Je n’y comprends rien ! Serait-ce un livre que j’ai lu ? Une bribe de souvenirs ? La seule chose rassurante cependant, c’est que cette information semble provenir de mon passĂ©. C’est une premiĂšre bonne nouvelle !
Mon estomac se met Ă  gargouiller. Je me sens nausĂ©eux. Quelle heure est-il ? Et quel jour sommes-nous, d’ailleurs ? Mon esprit rationnel reprend le dessus. Je dois faire quelque chose. À commencer par me lever. J’ai l’impression de devoir fournir un effort considĂ©rable pour rĂ©aliser ce simple mouvement. Sans compter cette sensation de tournis, comme si j’étais sur un manĂšge. Je patiente quelques secondes, le temps de retrouver un peu de stabilitĂ©. Je dois collecter les renseignements lĂ  oĂč ils sont. Et pour cela, il faut que j’explore l'endroit oĂč je suis. Mon instinct me pousse Ă  porter de nouveau mon attention sur le radio rĂ©veil. Il y a quelque chose d'inhabituel. Je ferme les yeux et les ouvre aussitĂŽt. La pression est moins forte dans ma boĂźte crĂąnienne, mĂȘme si tout est relatif. L'heure ! L'heure n'est pas affichĂ©e sur le radio rĂ©veil. J'appuie sur l'interrupteur situĂ© juste Ă  cĂŽtĂ© de moi. Pas d’électricité 
Je me lĂšve du lit. Difficilement. Qu'ai-je bien pu faire pour ĂȘtre aussi crispĂ© ? Ai-je rĂȘvĂ© ? Était-ce une retranscription de ce que j'ai vĂ©cu ?

 Je ne sais pas. Un Ă©pais brouillard recouvre mes pensĂ©es. Je n’entrevois aucun passĂ©, ni signe concernant un futur immĂ©diat. Je suis Ă©garĂ© dans le prĂ©sent. Que suis-je sensĂ© faire aujourd'hui ? Est-ce que quelqu'un m'attend quelque part ? Cette question dĂ©clenche une sorte de flash, une prĂ©sence dans le vide de mes souvenirs. C'Ă©tait une image dont le passage Ă©tait bref mais suffisant pour que je m'y accroche. Le Centre. Au cƓur de Paris. Dans le Marais. Mon cƓur bat plus vite. Mais suis-je toujours en France ? Quel est le lien rĂ©el avec le cauchemar ? Il y en a un, je le pressens. Mais lequel ? Je laisse pour le moment la question de cĂŽtĂ©. Le Centre m'est venu Ă  l'esprit quand j'ai Ă©voquĂ© la notion de retrouver quelqu'un. AllĂ©luia !
Je ne sais pas l'heure qu'il est, mais je vais me rendre Ă  ce rendez-vous, fictif ou rĂ©el. J'ai le sentiment que c'est important et de toute façon, je n’ai rien Ă  perdre. Sauf que je suis en pyjama, je sens la sueur, j'ai mal au crĂąne, je ne sais pas quel est cet endroit et mon ventre recommence Ă  se faire entendre ! Prendre les choses dans l'ordre, une par une. En premier lieu, me laver avec une eau bien chaude. Cela devrait avoir deux effets : me donner un sentiment de propretĂ© et permettre d'attĂ©nuer, en partie, le mal de tĂȘte et les courbatures. Je verrai la suite aprĂšs.
Je pousse la premiĂšre porte que je trouve. Il faut croire que j'ai de la chance : je tombe juste du premier coup. La piĂšce est petite et sans fenĂȘtre. La lumiĂšre provenant de la chambre me suffit cependant pour voir ce qui s’y trouve. La salle d’eau est fonctionnelle, mĂȘme si les Ă©quipements semblent dater de la prĂ©histoire. La nausĂ©e me surprend par sa fulgurance. Mon estomac se soulĂšve et j’ai juste le temps de me pencher au-dessus de la cuvette des toilettes avant de vomir de la bile. J’ai les jambes flageolantes lorsque je me relĂšve. Je me retourne vers la douche. Juste Ă  cĂŽtĂ©, un miroir surplombe le lavabo. Je m'approche et me fige d'horreur. L'image est celle d'un homme d'une trentaine d'annĂ©es. Encore que l'Ă©tat de son visage ne permette pas d'en ĂȘtre certain. Un hĂ©matome marque son territoire au milieu du front en affichant une bosse Ă©norme aux couleurs de la nuit. Je suppose que mon mal de tĂȘte vient de lĂ . Les paupiĂšres sont gonflĂ©es. J'aimerais que ce soit de la fatigue, mais j'ai un doute Ă  ce sujet. Je regarde de plus prĂšs ce visage qui est le mien, en partie dĂ©formĂ© et donc mĂ©connaissable. À la lisiĂšre des cheveux, j'aperçois une longue balafre que je n'explique pas. Un reste de boue est accrochĂ© sur quelques mĂšches qu'une toilette rapide n'a pas dĂ» suffire Ă  enlever. En me dĂ©shabillant, je remarque alors les autres contusions et cicatrices, comme des Ăźles plus ou moins grandes qui parsĂšment mon corps. Des archipels de douleur, aux couleurs flamboyantes. En noir et blanc avec un effet nĂ©gatif, mon corps aurait ressemblĂ© Ă  la voie lactĂ©e par une belle nuit sans nuage. Quelle que soit la teinte, j'aurais pu ĂȘtre la matrice de l'univers. Qui sait, peut-ĂȘtre mĂȘme Dieu ? Une divinitĂ© de l’oubli ? Quelle drĂŽle d’idĂ©e ! Pour avoir des pensĂ©es pareilles, je dois ĂȘtre du genre optimiste. Pourtant, les faits sont lĂ  et mon rĂȘve n'explique rien
 Je sonde de nouveau ma mĂ©moire. Que s'est-il passĂ© ? Je ressens soudain une impression de chute dans le vide. Mes pieds se dĂ©robent. Un grand froid m'envahit, me glace, me paralyse. Un trou noir avale le dĂ©cor.
***
J'ouvre les yeux, dĂ©sorientĂ©. Il me faut quelques minutes pour comprendre ce qui se passe. La salle de bain. Le rĂȘve. Je constate que je suis allongĂ© par terre. J'ai dĂ» m'Ă©vanouir. FrigorifiĂ©, je me remets lentement debout et me dirige vers la douche. Le jeu d'eau chaude apaise les tensions et dĂ©noue mes muscles contractĂ©s. Je ferme les yeux un court instant, pour ne penser Ă  rien et faire le vide, mĂȘme s'il n'y a pas grand-chose Ă  vider. Ce moment, hors du temps, me redonne un brin de sĂ©rĂ©nitĂ© : lĂ , maintenant, ici, tout va bien. MĂȘme au cƓur du chaos, rĂ©side un espace de tranquillitĂ© oĂč je peux me ressourcer

Mon ventre Ă©met de nouvelles protestations. Je sors de la douche, m'essuie rapidement et rĂ©cupĂšre les vĂȘtements sur la chaise. Ils me vont bien, c'est toujours ça de gagnĂ©.
Il faut que je mange, le reste devra attendre. Une chambre, une salle d'eau, un salon-cuisine. Un logement de vingt mĂštres carrĂ©s datant un peu. Il est meublĂ© trĂšs sommairement pour une personne seule, mĂȘme s'il subsiste çà et lĂ  quelques cartons Ă  dĂ©baller. Ou Ă  emballer ?
La fenĂȘtre de la cuisine, constituĂ©e de pavĂ©s de verre dĂ©poli, diffuse de la lumiĂšre, mais n’apporte aucune visibilitĂ©. Une drĂŽle d'odeur familiĂšre rĂšgne dans cette piĂšce. Je n'y prĂȘte pas attention. Je cherche plutĂŽt ce qui pourrait me sustenter. Le frigidaire est presque vide. Une bouteille de soda devrait m'aider Ă  soulager le mal de tĂȘte. Une boĂźte d’allumettes traine par terre. Elle a dĂ» tomber. Dans un placard, quelques conserves, des pĂątes et des cĂ©rĂ©ales me font la cour en concurrence avec un paquet de gĂąteaux secs. Je dĂ©cide de dĂ©vorer le maĂŻs soufflĂ© avec un peu de lait trouvĂ© juste Ă  cĂŽtĂ©, et de conserver les biscuits pour plus tard. AprĂšs quelques instants, je me sens nausĂ©eux. Le lait Ă©tait peut-ĂȘtre pĂ©rimĂ©. En revenant sur mes pas, j'aperçois sur la table un tĂ©lĂ©phone portable. J'ai l'impression de le reconnaĂźtre. C’est sans doute le mien. Il contient sĂ»rement des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponses. C’est peut-ĂȘtre mĂȘme le dĂ©clencheur qui va me permettre de connaĂźtre ce qui s'est passĂ©. Je me sens excitĂ©, impatient. Enfin, je vais savoir. J'appuie sur la touche pour l'allumer.
Entrer le code SIM. J'ai l'impression d'assister Ă  un canular. J’essaye quelques combinaisons de chiffres sans succĂšs. Un rire nerveux s'empare de moi. Des larmes me viennent aux yeux. Un mot de passe. Un simple mot de passe dont je ne me souviens plus et qui m'empĂȘche d'accĂ©der Ă  des rĂ©ponses. Je sens l'Ă©tau se resserrer autour de mon cƓur avec la mĂȘme intensitĂ© que l’excitation de l'instant prĂ©cĂ©dant. Ce n'est pas possible.

« Quelle que soit la situation, quoi qu'il arrive, gardez Ă  l'esprit que tout est possible mĂȘme l'improbable. » Je ne pensais pas que ce rĂȘve prendrait forme de cette façon et qu'il trouverait un Ă©cho dans la rĂ©alitĂ© que je suis en train de vivre. Le fait est que je ne comprends pas ce qui m'arrive. Pourtant, c’est ce que j’expĂ©rimente, que je souhaite y croire ou non, que ce soit agrĂ©able ou non.
J'ai soudain envie d'abandonner la lutte, de mourir Ă  cet insupportable prĂ©sent, de m’anĂ©antir dans un abĂźme d'oubli. DĂ©finitivement. ComplĂštement. Ce serait tellement plus facile que de devoir se battre contre soi-mĂȘme

Mon esprit se rebelle Ă  cette idĂ©e. Je rassemble toutes les informations dont je dispose : je suis dans la peau d'un homme qui ne sait rien, ni de sa vie passĂ©e, ni de celle Ă  venir ; je me trouve dans un lieu dans lequel je viens d'arriver ou duquel j'allais partir ; j’ai un nombre incalculable d’interrogations en attente. « Une seule question mĂ©rite rĂ©ponse : vivre ou mourir ? Les deux ont leurs avantages et leurs inconvĂ©nients. » Ma messagĂšre avait raison. Prendre une dĂ©cision : vivre ou mourir ? DisparaĂźtre ? Rester ce que je suis, une personne amnĂ©sique, et attendre que mes souvenirs reviennent ? Devenir ce que je souhaite ĂȘtre ?
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Avis : auteurs auto-édités / Quel auteur à la noix es-tu ? - Sophie Lim
« Dernier message par marie08 le jeu. 10/08/2023 Ă  13:21 »
Quand la vĂ©ritĂ© sort des pages d’un livre

Eh oui, on ne va pas se mentir, avec cet ouvrage on se retrouve face Ă  face avec certaines vĂ©ritĂ©s qui nous sont propres, Ă  nous les auteur(e)s Ă  la noix dont Sophie les a placĂ© par catĂ©gorie. Ainsi, on se dĂ©couvre le spammeur, le vendeur Ă  la criĂ©e, le marketeur, l’imitateur, l’ermite et j’en passe, car la liste est assez longue. Je ne vais donc pas l’énumĂ©rer pour Ă©viter de la spoiler. Mais chaque catĂ©gorie est dĂ©crite de maniĂšre concise et efficace.
Sophie Lim ne s’arrĂȘte pas lĂ  cependant ; elle aborde Ă©galement les idĂ©es reçues dans le milieu littĂ©raire, elle donne quelques conseils Ă©clairĂ©s et nous livre certaines citations.
Ce que j’ai apprĂ©ciĂ© avant tout dans cet ouvrage, c’est l’humour de Sophie Lim. Oui, on rit, on rit de tout, mĂȘme de soi-mĂȘme. 
Et lorsque on arrive Ă  la fin de ce livre, on le ferme en se disant que Sophie nous a appris pas mal de choses et que l’on va s’amĂ©liorer, que l’on ne va plus faire les mĂȘmes erreurs. Alors, pour tout cela, je dis : « Merci Sophie de m’avoir fait rire mais aussi de m’avoir fait prendre conscience de certaines erreurs. »


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