25/09/21 - 10:26 am


Sites amis

Messages récents

Pages: [1] 2 3 ... 10
1
Mise en avant des Auto-édités / L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier
« Dernier message par Apogon le jeu. 23/09/2021 à 16:01 »
Chronique noire de Maisonneuve

L’étreinte des naufrageurs de Richard Cloutier



1

Lemmy T. Stone dépose son bol de café au lait sur la table et prend place. Comme presque à chaque matin, il s’installe dos au mur sur la large banquette bleue qui fait face au comptoir.
D’un regard vague, d’un œil sanglant de fatigue trahissant sa lassitude – certains diraient plutôt : injecté de sang –, le jeune chroniqueur financier aperçoit à sa gauche, par la vitrine, de l’autre côté de la rue, s’élever l’élégante façade de style Art déco de l’immeuble abritant le grand magasin Simpson’s. Le bâtiment érigé entre 1928 et 1930 repose rue Sainte-Catherine Ouest sur près d’un pâté de maisons, entre les rues Metcalfe et Mansfield.
C’est alors que l’imposante silhouette se campe dans son champ de vision. Stone voit l’homme franchir le seuil de la porte, entrer dans le café et venir directement le trouver à sa table, puis s’asseoir en face de lui.
Arborant un large sourire sous ses verres fumés, les cheveux longs, lissés et maintenus derrière la nuque, Jim Feinberg porte son éternel manteau de cuir noir malgré la chaleur persistante de la fin mai. Une tenue qui contraste avec le costume trois pièces lie de vin que porte Stone.
À peine conscient du fait que ses mains se mettent à trembler, il le voit tirer une enveloppe de ce manteau et muet, le regarde la déposer sur la table. Puis, il le voit frapper durement ses jointures contre elle en souriant, les dents bien en avant. Feinberg se relève ensuite d’un trait et plante son regard dans le sien. Il le dévisage si intensément et avec une telle hargne que Stone, qui en a pourtant vu d’autres, en est bouleversé.
― Quelqu’un veut te rencontrer, Stone. Un ami de Normand Laurier. Tu te souviens de Laurier ? Alors ne te fais pas trop attendre, lance Feinberg de sa voix insipide et rude, à peine marquée dans le souvenir de Stone par la distance des années.
Figé par la surprise, Lemmy T. Stone ne répond pas. Il se contente de regarder Feinberg sourire et quitter les lieux sans autres explications, sous le regard inquiet des clients et du personnel de l’endroit.
« Tu te souviens de Laurier ? », Stone accuse l’ironie de la question de ce fou. Il est simplement impossible pour quiconque ayant vécu dans son entourage, d’oublier Normand Laurier. D’ailleurs, lorsque l’autre a prononcé son nom, il l’a revu, lui et tous ces êtres déments – y compris Jim Feinberg – qui évoluaient dans son sillage.
Une certaine forme d’effroi gagne le jeune homme. Cette apparition de Jim Feinberg pourrait en effet douloureusement signifier que ses ambitions, ses espoirs et même sa propre vie viennent de lui échapper d’un seul coup. Après avoir passé des années à graviter dans l’entourage de Normand Laurier, Stone est parvenu à s’en extraire avant que toute cette vie dissolue parvienne à le couler. Mais voilà qu’on cherche de nouveau à l’entraîner vers le fond.
Il songe malgré lui et avec un relent de désespoir à sa première rencontre avec Normand Laurier. Elle est survenue au Fairmount’s Boxing Club, la salle d’entraînement qu’il dirige et qui est installée au rez-de-chaussée de la tour Drummond, sur la rue du même nom, au cœur du centre-ville. Stone avait alors franchi la porte du gymnase davantage par curiosité que par intérêt réel, essentiellement parce qu’il venait d’avoir seize ans et qu’il découvrait la vie et ses aléas.
Il y est ensuite retourné à de trop multiples reprises. Suffisamment en fait pour apprendre qu’en plus des adultes qui s’entraînent-là, pour la plupart des perdants et des criminels à la petite semaine, bon nombre des jeunes qui traînent sur place sont des fugueurs et des décrocheurs venant d’un peu partout en province, des Maritimes et de l’Ontario. Laurier et son entourage les recueillent, les logent dans des appartements vides – souvent délabrés – situés dans les étages de la tour Drummond, les nourrissent et leur fournissent une oreille attentive.
Marginaux pour la plupart, ces adolescents trouvent dans cette cour des miracles dysfonctionnelle cette matière étrange et seule capable, du moins en apparence, de nourrir leurs contradictions les plus intimes. Stone, qui avait perdu ses parents quelques mois plus tôt et vivait depuis sous la tutelle d’un oncle et d’une tante qui, sans être de mauvaises personnes ne possédaient pas la fibre familiale, a fini par s’y faire une place de plus en plus régulièrement.
Cependant, il en vint à s’admettre que Normand Laurier est avant tout un criminel. Que les merveilles auxquelles lui et sa suite paraissent pouvoir donner accès prennent au quotidien des allures bien différentes de celles qui nourrissent les rêves de tous ces adolescents révoltés. Surtout, Laurier s’emploie – et réussit avec une grande facilité – à créer chez eux un maximum de dépendances.
Alcool et drogues, il les accroche comme il faut pour les alimenter par la suite à grand prix, les amenant à lui rendre toutes sortes de « services ». Le tout dans une ambiance malsaine marquée de violences excessives, à la fois verbales, psychologiques et physiques.
Si Lemmy T. Stone ne mit pas très régulièrement les gants pour s’entraîner, c’est là qu’il prit goût à l’alcool et qu’il s’initia à la cocaïne. Une pratique qui, une fois qu’il fut au cégep, mais surtout à l’université, devint au moins une habitude, sinon un besoin.
Il a aussi connu dans les chambres de la tour Drummond un grand nombre de filles, puis de jeunes femmes, souvent trop contentes d’obtenir de l’attention, de la considération, mais plus généralement de la drogue en contrepartie d’affection ou de contacts sexuels.
Bien que ces relations fussent aussi fausses que vides émotivement, Stone les multiplia aussi souvent qu’il le put afin de combler ses besoins affectifs, en évitant autant que possible de s’interroger sur l’éthique de la chose. Cherchant à se convaincre, surtout, que ce n’était rien en comparaison de ce que Jim Feinberg, pour n’évoquer que lui, leur faisait subir de son côté.
Malgré tout, parce que ces rapports étaient aussi multiples que faciles à obtenir, cela amena Stone à développer malgré lui quelques-unes des caractéristiques propres au trouble de personnalité affectivement dépendante. Une réalité qui, depuis, s’avère un frein à de saines relations et qui l’a rendu plus sensible à tout ce qui peut être addictif, plus exactement l’alcool, la drogue et le sexe.
Au bout du compte, Lemmy T. Stone sortit amaigri et brisé des quelques années vécues dans l’entourage de la tour Drummond. Parce qu’effectivement, la vie suivant son cours, il a fini par se distancier de Normand Laurier et du Fairmount’s Boxing Club. Mais avant d’y parvenir, ils l’ont néanmoins accompagné depuis une partie de ses études de niveau secondaire jusqu’à son entrée à l’université, ce qui représente une bonne part de la période qui détermine la personne que l’on sera sa vie durant.
Lemmy T. Stone a par la suite terminé des études universitaires en administration, puis a amorcé une carrière professionnelle sans éclat. D’abord comme rédacteur au sein du service marketing d’une grande institution bancaire, puis à titre d’analyste pour un éditeur de contenu fiscal. Il est devenu ensuite administrateur pour un petit gestionnaire de portefeuille, après quoi il a édité de manière indépendante une lettre financière, ce qu’il fait toujours.
Cette occupation aux allures respectables lui permet surtout d’offrir l’illusion d’un statut professionnel, lui ouvre les portes des événements du secteur financier, et lui procure un revenu suffisant pour compléter la rente qu’il reçoit périodiquement depuis le décès de ses parents.
Il faut dire, et c’est bien normal, que la mort prématurée de son père et de sa mère à la suite d’un tragique accident de la route a marqué la vie de Lemmy T. Stone de manière irrémédiable. Outre le drame propre à la séparation inopinée, il y a cette rente qu’il touche chaque mois et dont il va bénéficier jusqu’à sa propre mort. Elle se compose du versement d’une assurance vie et d’une somme provenant du système d’indemnisation des victimes de la route sans égard à la faute, qui est géré par le gouvernement.
Bien que cette rente garantie à vie le place théoriquement à l’abri du besoin, le trentenaire est incapable de déterminer si elle a jusqu’ici contribué davantage à améliorer son sort ou si, au contraire, elle l’a saboté. Cet argent a effectivement servi bien souvent à nourrir ses vices alors qu’il n’avait pas à s’inquiéter outre mesure de leurs contreparties financières.
S’il parvient depuis quelques années à maîtriser son envie de cocaïne et le sentiment d’invulnérabilité que sa consommation lui procure, il en va autrement de son addiction à l’alcool et au sexe. Lemmy T. Stone aime boire du vin et des cocktails et il le fait aussi souvent que possible. De même, il ressent constamment ce besoin pressant de se faire dire par une femme, quelle qu’elle soit, qu’elle l’aime, et pour un instant, peut s’en convaincre même s’il sait bien que c’est de la foutaise.
Il consomme donc les relations comme d’autres enchaînent les cigarettes. Il souhaite constamment que l’une d’elles le prenne dans ses bras, lui touche la main ou le bras s’ils marchent côte à côte, ou pose sa main sur lui s’ils sont assis près l’un de l’autre. Puis, qu’elle dépose doucement la main sur sa joue en approchant son visage du sien et sa bouche de la sienne afin de lui poser un baiser tout près de ses lèvres, si ce n’est directement dessus.
Après que plusieurs minutes soient passées, surmontant la tension attisée en lui, bourré de tics, Lemmy T. Stone jette un coup d’œil circulaire à ses voisins de table qui ont finalement cessé de l’observer et de commenter le passage de « ce gros gars énervé », qui est en réalité un boxeur professionnel de second ordre.
Vaguement calmé, il reporte son regard sur l’enveloppe laissée par Jim Feinberg, sans oser y toucher. Il la regarde un instant en sachant bien qu’il ne tient pas tant que ça à savoir ce qu’elle contient. Mais à bout d’alternatives, il prend finalement dans ses mains l’enveloppe blanche sans signe distinctif posée devant lui, la décachette et à son grand étonnement en tire une carte professionnelle de la York Investment Securities, une firme de gestion de patrimoine. La carte porte le nom de Stephen Adams.
Pris au dépourvu devant cette simple carte, il voit revivre Adams dans son souvenir et songe surtout à quel point celui-ci – un grand gaillard aux cheveux noirs pratiquant la boxe – buvait et combien, à ces moment-là, il devenait une véritable bête effrayante.
Un soir, alors qu’il étudiait encore à l’université, Lemmy T. Stone est allé le voir se battre dans un gala présenté au Théâtre Rialto, une magnifique salle de spectacles multifonctionnelle inaugurée en 1924 et située sur l’avenue du Parc. Fortement impressionné par l’ambiance, l’effort, la sueur, puis les chairs déchirées et sanguinolentes, il a été marqué par la distorsion entre ce que les individus semblent être et ce qu’ils sont réellement.
Stone a fait la connaissance de Stephen Adams alors que tous deux fréquentaient le Fairmount’s Boxing Club. Il s’en souvient comme d’un individu triste et profondément insatisfait.
Depuis, l’ancien boxeur est devenu chef des placements de la York Investment Securities. Ils se croisent occasionnellement lors d’événements tenus à l’intention du secteur financier. Comme ils sont liés via différents réseaux sociaux, dont LinkedIn et Facebook, il s’interroge sur les raisons de cette mise en scène. Si Stephen Adams désire le voir, pourquoi ne pas lui avoir simplement écrit un message texte ? Stone ignore comment interpréter la démarche d’Adams, incapable de discerner ce que ce dernier, Jim Feinberg et surtout Normand Laurier, attendent de lui.
Il regarde de nouveau autour de lui et aperçoit sur la table son bol de café au lait toujours intact. Il le prend à deux mains, le porte doucement à ses lèvres et en boit quelques longues gorgées. Le breuvage est maintenant tiède. Stone se lève alors, puis quitte les lieux.
Le soleil matinal l’accueille lorsqu’il passe la porte. Il se retrouve sur la rue Sainte-Catherine, au cœur du quartier des affaires de Maisonneuve, cette ville fondée en 1883 qui devint au bout d’un moment le cinquième centre industriel et financier de l’Amérique du Nord et la métropole économique du Canada.
Maisonneuve, qui au début du siècle abritait la plupart des grandes fortunes francophones, a consolidé son statut économique enviable en annexant sa rivale, Montréal, en 1918. Alors principalement dirigée par une grande bourgeoisie anglo-écossaise, Montréal, à la suite de la Première Guerre mondiale, a été victime d’une grave crise financière qui entraîna un effondrement de son marché immobilier.
En réalité, seul le rattachement de Montréal à Maisonneuve permit à cette dernière de survivre, car elle peinait alors elle aussi à financer la réalisation de ses ambitieux aménagements urbains, parmi lesquels un immense jardin botanique et de majestueux édifices publics. Au final, l’annexion liant le Maisonneuve francophone et le Montréal anglophone fit naître la ville cosmopolite que l’on connaît aujourd’hui, animée d’une population bigarrée issue de vagues d’immigration successives.
D’un pas alerte, Lemmy T. Stone s’engage sur la rue Sainte-Catherine en direction ouest. Tout en marchant, il attache d’un geste machinal le premier bouton de son veston lie de vin et laisse le suivant libre, ce qui en fait battre partiellement les pans sous le vent.
Le trajet qui le mène au coin de la rue Crescent ne lui prend pas dix minutes. Il tourne alors vers le nord et trouve immédiatement, pratiquement sur le coin, le siège de la York Investment Securities.

2

Lemmy T. Stone entre dans l’immeuble de la rue Crescent où se trouve le siège de la York Investment Securities. Le bâtiment, doté d’une façade en pierres de granit grises sur laquelle se répètent discrètement des fleurs stylisées et des formes géométriques abstraites, semble au premier coup d’œil un immeuble somptueux. Il est en réalité dénué d’élégance et de fioritures, si ce n’est la charpente métallique de style Art déco installée au-dessus de l’entrée principale.
Une fois qu’on a accédé au hall, il se révèle même à peine confortable et tout ce que l’on y voit contraste avec l’idée que l’on se fait d’un édifice luxueux. Rien n’est le fruit d’un effort décoratif ou esthétique très recherché, que ce soit la console où sont indiqués le nom et le numéro du bureau de chacun des locataires de l’immeuble, le fauteuil et le petit guéridon abandonnés à la poussière dans un coin reculé du hall, à la gauche de la porte de l’ascenseur, que la couleur délavée des murs.
Lemmy T. Stone se dirige rapidement vers l’ascenseur, puis y monte lorsque les portes s’ouvrent. Une minute plus tard, il pénètre dans l’entrée minuscule du bureau de la York Investment Securities, au troisième étage de l’immeuble qui en compte cinq.
Après avoir fait deux pas, il se retrouve face à un poste de réception où est assise une jeune femme aux cheveux châtains, dans le début de la vingtaine. Mais avant qu’elle ne puisse lui demander quoi que ce soit, le chroniqueur financier voit apparaître Stephen Adams qui débouche tout juste du couloir central.
La plupart des gens, lorsqu’ils parlent de lui, l’appellent « le Rocky ». Ce surnom fait référence au personnage de Rocky Balboa, l’étalon italien incarné par Sylvester Stallone. Mais rarement le nomme-t-on ainsi en sa présence tellement il déteste ce sobriquet.
Leurs yeux se croisent et malgré l’heure matinale – il n’est pas 8 h 30 – Lemmy T. Stone reconnaît immédiatement dans le regard d’Adams cet éclat que seul l’alcool est en mesure d’allumer ou d’éteindre.
Cette vision lui rappelle qu’il l’a vu se battre dans des bars, notamment cette fois où il a littéralement ensanglanté le visage d’un jeune homme croisé là. Après lui avoir brisé le nez, puis ouvert des plaies à la mâchoire et au coin de l’œil à force de frapper, comme l’autre tenait toujours debout, Adams lui a brisé des côtes à coups de poing. Le sang a fini par créer une grande flaque sur le plancher dans laquelle, finalement, le corps tordu s’est lentement recroquevillé.
Stephen Adams est aussi jeune que Stone, soit tout juste trente-trois ans. Il est grand et ce qui semble à première vue être une relative minceur est en réalité le résultat d’une absence de graisse due à l’entraînement. Car le chef des placements, qui a livré des dizaines de combats de boxe chez les amateurs et quelques-uns chez les professionnels lorsqu’il était plus jeune, s’entraîne encore six jours par semaine.
Ces souvenirs n’ont rien pour calmer l’inquiétude de Stone, déjà peu rassuré par la tenue de cette rencontre dont il ignore toujours la raison. Il comprend à quel point il a été inconséquent de se présenter tête baissée à la demande de Jim Feinberg, et la peur lui noue l’estomac.
― Il semble que tu veuilles me voir ? lance-t-il malgré tout pour briser la glace, décidé à en savoir davantage.
― Je ne te veux rien, Lemmy, et crois-moi, ce n’est pas mon idée d’avoir chargé Feinberg de te porter l’invitation. Seulement, l’homme qui se trouve dans la pièce, là-bas, est convaincu que tu peux lui être utile. Que tu es le gars qu’il lui faut. Alors tu dois le voir.
Les deux hommes demeurent silencieux pendant quelques secondes, tandis qu’Adams se tient devant l’une des larges fenêtres jouxtant le poste de réception. Il regarde à travers bien qu’elle offre un panorama limité et aperçoit d’un œil distrait, quelques étages plus bas, l’animation matinale de la rue Crescent, reconnue pour être une artère tapageuse et criarde.
Pendant ce temps, les émotions de Lemmy T. Stone le plongent dans une introspection qui l’entraîne aux frontières de ce passé vécu dans l’entourage de Normand Laurier. Il trouve toujours aussi difficile de faire référence à cette période et n’y parvient qu’en ressentant une souffrance et une solitude très profonde.
En réalité, depuis qu’il s’est éloigné de Laurier et de la tour Drummond, il a toujours cru qu’il serait mieux préparé à faire face à une rencontre comme celle d’aujourd’hui. Qui est un brusque retour en arrière, dans un passé pas suffisamment lointain à son goût.
Mais il avait tout faux. Maintenant, son unique certitude réside dans le fait que la présence de ces individus dans sa vie lui a toujours garanti une absence de cette plénitude qu’il recherche continuellement sans la trouver et dont, il ignore pourquoi, il s’est toujours senti privé jusqu’ici.
Il y a d’abord eu le décès de ses parents, survenu dans un accident d’automobile alors qu’il était âgé de 15 ans. Puis, a suivi cette lubie d’indépendance qui l’a jeté dans un univers malsain et lui a laissé au passage toutes ces marques qui s’avèrent aujourd’hui plus inaltérables que jamais.
Si Lemmy T. Stone est parvenu à contenir sa consommation de cocaïne, il demeure accro à l’alcool et à l’affection des femmes, tout en se révélant incapable de s’attacher réellement à l’une d’entre elles et d’entretenir autre chose que des relations sentimentales superficielles et vides. Les quelques fois où de véritables sentiments ont semblé se dessiner, sa personnalité froide et méfiante a fait en sorte que toute possibilité de les nourrir s’est étiolée lamentablement.
Adams et lui ne se sont pas retrouvés ainsi côte à côte depuis des années et le contexte de leurs retrouvailles creuse entre eux un large fossé. Les camarades d’infortune d’hier se tiennent donc au bord de cette fosse où à un certain moment de leur vie respective ils ont tous les deux glissé, gênés d’y jeter les yeux.
― Viens, il t’attend, dit simplement Stephen Adams, tirant Stone de ses pensées.
Ils marchent dans un couloir, Stone à la suite d’Adams. Celui-ci le mène dans une salle de conférence située plus loin, sur leur droite.
2
Merci encore Driller pour ton retour sur L'île du bout du monde.
Je suis ravi qu'il t'ait plu.
3
Résumé :

Un site de petites annonces en ligne comme il en existe des dizaines.
L'arnaque de trois amis, noyée parmi des milliers de bonnes affaires.
Un individu dangereux qui sommeille au milieu des acheteurs potentiels.
Quelle était la probabilité qu'ils se croisent ?
Transaction… … l'engrenage fatal est enclenché !


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier Joël des éditions Taurnada pour sa confiance et pour m’avoir fait découvrir en avant-première ce nouveau roman.
J’avais déjà lu et fort apprécié le précédent roman Urbex Sed Lex de Christian Guillerme avec sa chasse à l’homme, son ambiance particulière, pour les plus curieux, ma chronique à lire ici.
Avec ce nouvel opus, nous nous retrouvons ici avec une histoire machiavélique menée tambour battant, qui pourrait très bien arriver à n’importe lequel d’entre nous.
Comment une simple vente ordinaire peut-elle conduire à une traque sanglante, à une course poursuite sans possibilité de retour ?

À Paris, de nos jours. Alphonse, Manal et Johan sont trois amis inséparables qui se sont rencontrés sur les bancs de l'école primaire et ne se sont jamais quittés.
Suite à un achat sur internet, Alphonse, la bonne pâte du groupe, vient de se faire arnaquer avec une caméra qui se révèle inutilisable. Malgré ses diverses tentatives le vendeur peu scrupuleux demeure injoignable, et la possibilité de se faire rembourser semble donc s’éloigner à grands pas.
Après de petites moqueries affectueuses, ses meilleurs amis lui suggèrent alors de tenter la même chose : se débarrasser de l’objet défectueux, et le refourguer ni vu ni connu pour quelques euros
Une telle solution rend Alphonse mal à l’aise, mais après quelques hésitations, se laisse finalement convaincre.
Et voici comment une pratique banale et d’apparence sans conséquences peut devenir le départ d’un engrenage infernal. Car ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'ils viennent d’arnaquer la mauvaise personne. Le nouvel acheteur va en faire une affaire personnelle, et tout faire pour le leur faire payer. S'en suit alors une traque impitoyable et l’attente du pire.
Dès les toutes premières pages, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’une intrigue redoutable, une descente aux enfers inéluctable, qu’il nous est impossible de lâcher.
Comment cet auteur si talentueux, avec un fait divers tout à fait plausible, réussit le tour de force de nous concocter une histoire aussi bien ficelée et prenante.
Une simple petite annonce en ligne, une mauvaise rencontre comme on peut en faire n'importe où, et hop, tout bascule avec des conséquences inimaginables.
Plus L’histoire se déroule, l'intrigue s'accélère, plus les chapitres se raccourcissent, le rythme devient de plus en plus effréné. Les questions nous taraudent ; on veut savoir, découvrir la manière dont l’auteur va clôturer cette histoire…
Toutefois, malgré un récit addictif, quelques bémols ont entravé ma lecture.
En effet, j’ai eu beaucoup de mal avec la construction peu habituelle du roman qui, à ma grande déception, m’a profondément déroutée.
Si commencer par la fin du roman permet une accroche sans faille, il n’en est rien du côté de la compréhension, qui s’en trouve alors malencontreusement altérée. Conséquence immédiate : impossible pour moi de m’immerger sereinement dans la narration.
Cela dit, chapeau d’avoir osé, d’avoir tenté de déstabiliser le lecteur. Juste ennuyeux, à mon humble avis, d’avoir gâché un peu de suspense.
D’autant plus dommageable que l’écriture de l’auteur a sensiblement gagné en qualité ; plus fluide, et encore plus tranchante et percutante que dans son précédent ouvrage.
Heureusement, une fois ces quelques turbulences passées, j'ai réussi à me plonger sans problème dans l'histoire, et à apprécier le récit plein de rebondissements et sans temps morts, jusqu’à l’épilogue bouleversant. Cependant, une fois le roman terminé, j'ai ressenti le besoin de relire le début, afin de faire le lien entre tous les morceaux du puzzle.
Autre point, j’ai eu quelques difficultés à avoir de l’empathie pour les personnages. Je ne peux pas dire qu’ils soient mal travaillés, bien au contraire, j’aurais juste apprécié passer davantage de temps avec eux, savourer certains passages plutôt que de passer directement à autre chose. Peut-être qu’en ralentissant le récit, en approfondissant certaines parties, l’identification aurait pu se faire avec plus de facilité ?
Par contre, ce qui m’a beaucoup plu est l’alternance des chapitres concernant l’acheteur. Ici l’auteur le dépeint de manière fort intrigante ; il n’est pas nommé et on le ressent complètement déshumanisé, voire dérangé. La plongée dans sa tête, dans ses raisonnements, dans sa personnalité plutôt limite, donne une vraie profondeur à ce roman, renforçant ainsi le côté anxiogène et terrifiant.
Les thèmes abordés ne sont pas en reste, et constituent également un vrai plus. L’importance de l’amitié chère à l’auteur, la colère ici irraisonnée qui peut ronger de l’intérieur et déborder si on ne la prend pas assez en considération.
Vous l’aurez compris, malgré les quelques écueils sus cités, j’ai beaucoup aimé l’ambiance et le déroulé de ce roman, et surtout  suivre le trajet de vie de nos trois personnages tout au long de cette traque oppressante.
Alors si vous aimez les thrillers psychologiques, de ceux qui déstabilisent et remuent, foncez découvrir ce roman atypique, au rythme effréné et haletant, vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:
Attention, âmes sensibles s’abstenir 😅

Ma note :

:etoile: :etoile: :etoile: :demietoile: :etoilegrise:



Pour vous le procurer : Éditions Taurnada     Amazon


Réseaux sociaux : Twitter     Facebook

4
J'ai finis le livre en un jour et demi, et j'suis revenue de loin dans l'temps et l'espace.

Ce recueil, assez original dans le genre (tant dans la construction que par les récits) dans lequel elles sont toutes reliées, plus ou moins par les mêmes éléments : l'espace et le temps. (même si les histoires ne sont pas en commun) Contrairement à son autre recueil ou l'horreur avait la part belle, ici c'est le fantastique et l'imaginaire qui sont mis en avant.

La première nouvelle, la principale, pose bien les éléments. Une île mystérieuse, des choses intrigantes, deux amis qui explorent et des "rêves" qui transportent. De bonnes nouvelles dans la nouvelle et des invitations au voyage exotiques, même si dangereuses !

La seconde, ma deuxième préférée avec la planète Calium et l'histoire tragique de John entre plus dans le domaine horrifique, avec de bonnes intrigues et des légendes passionnantes.

Les deux dernières sont tout autant originales, l'une parlant d'un pauvre bougre en Irlande, dans sa petite cabane sous l'orage et la dernière, la "malédiction venue des abysses" a remporté la palme dans mon cœur avec son univers marin qui fait des vagues.

Alors, autant j'ai aimé les récits et les idées, autant je déplore le manque de descriptions. Du moins la constructions de celles-ci. J'ai l'impression que l'auteur s'est pas mal retenu pour "décrire et montrer" les créatures. Le récit est pourtant fluide, le vocabulaire riche, mais il me manquait un p'tit truc pour rendre le tout beaucoup plus vivant.
Le journal rédigé avec la police proposée m'a posé problème aussi (peut être un bémol pour les personnes ayant des lacunes ophtalmiques je pense - j'ai moi-même été plus longue à lire dans ce chapitre)
Cependant, ça reste une très agréable lecture.

J'ai bien aimé le fait que l'auteur, au travers ses récits, invite le lecteur à écouter et à attendre. Les récits étaient vraiment tournés comme des témoignages justement et non pas comme des histoires, et ça, c'est rare chez moi, mais j'ai aimé.

Un auteur à suivre.

________________

5
o :rougir: merci beaucoup ! Pour ma part, je trouve bien normal de s’entraider :clindoeil:   
en tout cas, petit coup de pouce fait avec grand grand plaisir 😀 :pouceenhaut: 
6
J'ai commencé à découvrir son univers et je dois dire qu'étant moi-même friand d'horreur j'adore ! Hâte de finir celui-ci et de redécouvrir l'auteure encore et encore au travers d'autres œuvres.
7
Merci encore pour cette mise en avant !  :pouceenhaut:

Excellent blog qui permet de découvrir pas mal d'auteurs et d'autrices auto-édités  :dandine:
8
Mise en avant des Auto-édités / Peur primale et autre récits de Lancelot Cannissié
« Dernier message par Apogon le jeu. 09/09/2021 à 17:21 »
Peur primale et autre récits de Lancelot Cannissié

Carnival massacre (Nouvelle)

*

Los Angeles, Vénice Beach. Depuis la grande catastrophe d'il y a deux ans où cinq jeunes adolescents trouvèrent la mort dans l'un des nombreux grand huit, il n'y avait plus de foire. Cependant, celle-ci rapportait beaucoup d'argent à la ville car elle attirait bon nombre de touristes. Ce fut alors le mois dernier, nous étions en Mai, que le maire de la ville monsieur Hall, John de son prénom, avait reçu l'appel tant attendu. C'était le patron d'une troupe de forains qui lui avait téléphoné. Ce dernier cherchait un coin sympa où installer ses manèges, ainsi que son cirque et on lui avait chaudement recommandé cette ville qui avait la réputation d'attirer beaucoup de monde.
C'est alors que deux mois plus tard, la foire s'installa près de la plage de Vénice Beach. Thomas, Caitlyn, son petit ami William ainsi que Jennyfer et Sarah avaient appris la bonne nouvelle et s'étaient empressés de venir voir les nouvelles attractions. Ils commencèrent par les stands de tir, le chamboule-tout où William et son adresse légendaire remportèrent deux magnifiques peluches, un tigre et un ours rose qu'il offrit à sa chère et tendre amie. Une fois qu'ils eurent visité tous les stands, Sarah décida qu'il était temps de faire un tour de montagnes russes, histoire de s'amuser un peu car elle commençait à s'ennuyer à regarder les autres jouer. Elle aurait pu les rejoindre mais elle était nulle et ce qu'elle préférait, c'était les manèges à sensation.
Elle emmena alors ses amis en direction du plus grand des grand huit de la foire, l'Anaconda et pour la première fois de la journée, elle s'éclata au grand dam de Jennyfer qui n'aimait pas beaucoup ce genre d'attraction. Cette dernière avait une peur bleue des hauteurs. Cependant, elle avait fait l'effort de monter dans le manège car son psy lui avait conseillé de vaincre ses craintes par  tous  les  moyens  possibles.  Elle  ne  put  toutefois s’empêcher de fermer les yeux, pas le meilleur moyen de battre ses peurs.
Après avoir passé une bonne partie de la journée à s'amuser, ils allèrent dans un bon restaurant, Thomas et Sarah commençant à avoir faim. Ils commandèrent trois grandes frites et des sodas. Soudain, alors qu'ils étaient en train de manger, Thomas entendit deux jeunes hommes assis à la table d'à côté parler du cirque qui s'était installé juste derrière la foire. A en croire les dires de ses deux hommes, il y avait un spectacle nocturne grandiose qui s'y préparait. Tout ce que Thomas comprit furent les mots "jongleurs" et "acrobates", deux mots qui attisèrent sa curiosité et qui le poussèrent, lui qui était d'ordinaire timide, à leur demander de quoi il en retournait. Ils lui parlèrent alors de ce qu'ils avaient entendu eux-mêmes. Le cirque prévoyait un grand numéro d'acrobatie avec des clowns acrobates ainsi qu'un autre incluant tigres et jongleurs. Le spectacle ne commencerait que vers neuf heures du soir, aussi eurent-ils le temps d'aller se promener en ville et de boire deux ou trois verres dans un bar.
Nos cinq amis allèrent se balader en ville, faire quelques boutiques où ils achetèrent vêtements et objets divers. Caitlyn qui était une vraie mordue des livres avait fait l'acquisition de plusieurs livres comme les thrillers de Preston & Child, le dernier roman de Stephen King paru en 2014 : "Joyland" ainsi que d'autres romans dans le genre fantastique, son genre préféré. Jennyfer qui était férue de mode, s'acheta deux jolies robes ainsi que des ballerines. Thomas qui avait déjà tout dépensé dans les jeux et le restaurant se contenta d'admirer les vitrines avec envie.
Ils allèrent ensuite dans un bar,  « Le  poney fringant »,  nommé ainsi en raison du fait que le propriétaire était un grand fan de Tolkien. Ils commandèrent deux bloody mary et trois tequila sunrise qu'ils sirotèrent lentement pour ne rien manquer du goût fruité et sucré de ces sublimes cocktails, comme le disait si bien Sarah. William qui lui avait l'alcool mauvais, commençait à avoir la tête qui tourne et des suées. Il sortit donc prendre l'air un moment. Il s'adossa au mur, sortit son paquet de clopes de sa poche et en porta une à sa bouche. Il l'alluma à l'aide d'un zippo.
Il savourait sa cigarette, regardant le ciel d'un air rêveur (il faisait déjà noir et l'on pouvait admirer les étoiles) quand soudain un hurlement à vous glacer le sang retentit deux ruelles plus basses. Il tendit l'oreille pour entendre ce que la personne criait et capta les mots suivants :
« Noooon !! Allez-vous-en ! ». C'était les cris apeurés d'une dame assez âgée à en juger par le timbre de sa voix. William entendit ensuite comme le vrombissement d'une tronçonneuse, suivi d'un hurlement de terreur qui s'étouffa dans le calme de la nuit. William aurait bien voulu bouger, mais il se sentait à moitié saoul pour pouvoir intervenir. Il rentra donc prévenir quelqu'un afin que celui-ci prévienne la police. Il demanda alors au barman avec son ami Thomas s'il n'y avait pas un téléphone. Il dirigea les deux hommes vers une porte située derrière le bar et qui menait dans l'arrière cour où se trouvait une vieille cabine téléphonique. Thomas composa le numéro et attendit qu'on daigne lui répondre.
« Allo, oui ? Qui est à l'appareil ?
—   Thomas, monsieur l'agent. Je vous appelle pour vous signaler une agression.
—   Ok. Et où êtes-vous situé ?
—   Au poney fringant avec des amis
—   D'accord, nous allons envoyer de suite une patrouille.
—   Merci, monsieur l'agent. »
 
Thomas raccrocha le téléphone et retourna auprès de ses amis attendre que les autorités arrivent.
A peine un quart d'heure plus tard, deux policiers entrèrent dans le bar. L'un d'eux chercha nos cinq adolescents dans la salle et dès qu'il les vit, se dirigea avec son collègue vers ceux-là.
L'un était de taille moyenne, les cheveux plaqués sur le côté et des lunettes noires ; l'autre était grand, les épaules carrées et un regard dur à vous faire frémir de frayeur. Le premier sortit de sa poche un petit carnet de notes et demanda :
« alors, racontez-nous exactement ce que vous avez vu.
—   Je n'ai rien vu, m'sieur, intervint William encore ivre. Mais j'ai entendu une personne crier et puis comme un...comme un bruit de...tronçonneuse
—   De tronçonneuse ? Le policier prit note avant de demander ; avez-vous bu ?
—   Bin ouais, m'sieur. C'est pour ça qu'on est là. Pourquoi ?
—   Je ne sais pas mais êtes-vous sûr que vous n’ayez simplement pas halluciné à cause de l'alcool ?
—   Affirmatif. Je sais reconnaître un bruit et celui-là, c'était bien le bruit d'une tronçonneuse.
—   Ok, ok, intervint l'agent toujours dubitatif. Dites-moi où cela s'est passé, je vous prie.
—   A deux ruelles d'ici, m'sieur.
—   Bien, nous allons donc voir. Vous, vous restez ici. »

*

Les policiers se rendirent donc dans la ruelle en question, elle était déserte. Le plus gros appela d'une voix forte et sûre pour voir s'il n'y avait personne. Pas même un chat. Ils s'avancèrent un peu plus profondément dans cette petite rue sombre et étroite à la recherche d'une quelconque victime. Soudain, l'un d'eux, le plus jeune qui portait des lunettes, trébucha sur quelque chose et tomba la tête la première sur quelque chose de liquide, peut-être une flaque d'eau.
« Pouah ! Je suis tout trempé. Hé, Walter ! appela-t-il.
—   Oui ?
—   Je suis tombé sur quelque chose ! cria-t-il pour se faire entendre.
Amène ta torche par-là !
—   Ok, j'arrive ! »
Walter décrocha de sa ceinture la lampe torche et la dirigea vers son collègue. Ce dernier était couvert d'une substance d'un rouge bordeaux qui lui avait tâché une bonne partie de la chemise. Walter n'eut pas le temps de se demander ce que c'était quand il entendit l'autre pousser un hurlement de stupeur.
« Qu'est-ce qu'il y a, Carl ? demanda Walter
—   Éclaire par terre ! »
Walter poussa un cri mêlant surprise et dégoût quand il aperçut ce qui traînait sur le sol dans une mare aussi rouge que la tâche sur la chemise de son collègue. C'était un bras, un bras humain. Le liquide rouge devait alors sûrement être du sang.
—   Dis, Walter ? Tu crois qu'un malade se balade réellement avec une tronçonneuse ?
—   J'en sais rien mais cette pauvre personne n'a pas perdu son bras comme ça !
—   Franchement les bras m'en tombent, déclara Carl avec une pointe d'humour.
Walter se mit à rire à gorge déployée de la blague de son collègue. Même si la situation était plus que sérieuse, Carl avait senti le besoin de détendre l'atmosphère de terreur et d'angoisse qui les enveloppait, les étouffait. Ils appelèrent le FBI, après avoir retrouvé leur calme et leur sérieux et leur firent part de la situation.
Il ne s'agissait peut-être que d'une agression banale comme il en existe tant dans cette foutue ville mais mieux valait prévenir que guérir et Carl ne voulait pas prendre de risques sans en avertir au préalable les autorités compétentes.
Ils attendirent donc que la cavalerie arrive avec ce qu'il faut.
Une dizaine de minutes suffirent au FBI pour arriver sur la scène de crime. Deux voitures se garèrent juste devant la ruelle et quatre hommes en descendirent. L'un d'eux sortit un ruban de balisage et délimita la zone afin d'y éviter toute intrusion. Un autre surveillait les alentours à la recherche d'un éventuel suspect ou bien d'un témoin. Il resta ainsi, à surveiller, tandis que les deux autres hommes entrèrent sur la scène pour l'inspecter. Ils balisèrent et leur médecin légiste préleva des échantillons de sang, tenta de relever des empreintes sur le bras de la victime d'une manière très minutieuse et en faisant bien attention à ne pas polluer la scène de crime.
Ensuite Carl leur fit part des témoins qui auraient tout entendu du crime et il envoya Walter chercher William. Ce dernier revint avec son témoin et l'un des agents commença à l'interroger sur ce qu'il avait vu ou entendu. William leur expliqua donc qu'il avait entendu des hurlements, des appels à l'aide, suivis d'un bruit de tronçonneuse. L'agent nota tout sur un calepin en omettant aucun détail et dès qu'il eut tout ce dont il avait besoin, il fit renvoyer le jeune garçon et ses amis chez eux.
Ils rangèrent ensuite leur matériel, mirent le bras de la victime dans un sac hermétique puis avec ce qu'ils avaient pu prélever sur la scène, repartirent au bureau étudier tout ça.
 
*

Nos cinq amis furent raccompagnés chez eux, dans leur appartement. Ils habitaient un grand immeuble de cinquante étages à environ cinq cent mètres de la plage où se tenait la foire. Ils se rendirent ensuite tous chez Jennyfer pour discuter de ce qu'ils venaient de vivre ce soir.
« C'est dingue, cette histoire de meurtre, intervint Caitlyn
—   Bof, pas tellement, lui répondit Sarah qui ne semblait pas du tout inquiète par les événements. Des meurtres, il y en a toujours eu dans cette ville.
—Oui mais généralement ce sont des conflits inter-gangs, dit Thomas. Et puis, c'est la première fois que l'on entend parler de meurtre à la tronçonneuse. Je n'ose même pas imaginer ce qu'il doit rester du corps de cette pauvre dame.
Rien que d'y penser, il en eut la chair de poule et un frisson lui parcourut l'échine. Et il faillit vomir en voyant cette vieille femme complètement en charpie, les restes de son corps mutilé par les assauts incessants de la tronçonneuse.
—   Thomas a raison, le défendit Jennyfer. Une attaque de ce genre n'est pas banale. Et l'idée que ça aurait pu être l'un d'entre nous me terrifie. En plus, le meurtrier court toujours »
Et ils restèrent ainsi à discuter du drame et à se demander s'ils allaient tout de même sortir pour voir le spectacle que le cirque donnait ce soir.
Sarah, elle, ne voulait pas se laisser abattre par la situation et décida que ce n'était pas un meurtre, aussi horrible soit-il, qui allait gâcher sa soirée. Elle demanda à ses amis s'ils étaient d'accord pour venir avec elle ou bien s'ils préféraient se terrer comme des rats. Après mûre réflexion, ils décidèrent de la suivre, pensant qu'un crime ne saurait être commis dans un lieu public bondé de monde.
Ils se préparèrent puis partirent en direction du cirque, le Hot Jack's circus en passant par le vendeur de pop-corn. Ils entrèrent dans le chapiteau et trouvèrent des places au dernier rang, là où la vue était meilleure. Ils attendirent là que monsieur loyal daigne se montrer pour annoncer le début des festivités. Jennyfer plongea la main dans le paquet de pop-corn que Thomas tenait entre ses mains.
« Hé ! Attends, le spectacle n'a même pas encore commencé, lui dit ce dernier, tout en éloignant le paquet.
—   Je sais, répondit Jennyfer, mais j'ai une de ces faims.
—   Retiens toi, je suis sûr que ça ne va pas tarder »
et il avait raison. A peine avait-il prononcé ces mots que monsieur Loyal entra sur la piste.
« Mesdames et messieurs, bonsoir à vous ! hurla celui-ci. Avant toute chose, j'espère que vous vous êtes bien amusés aujourd'hui !
—   Oui ! répondit un public enjoué.
—   Bienvenue dans mon humble demeure, le cirque Hot Jack's circus ! Ce soir des numéros à vous couper le souffle ! Des acrobates ! (il désigna du doigt les trapézistes qui attendaient dans un coin) Des clowns ! Et n'oublions pas nos célèbres jongleurs. Wizzle ! Eeeeeeeet Wiggle !
Le public applaudit à l'annonce des différents artistes.
—   Et maintenant, pour commencer les festivités, je vous propose un numéro de danse aérienne comme vous en avez jamais vu ! Veuillez, mesdames et messieurs, les applaudir !
—   Clap, clap, clap ! Les applaudissements résonnèrent dans tout le chapiteau »
Les acrobates se dirigèrent alors en direction des échelles qui menaient jusqu'aux trapèzes et grimpèrent à plus de dix mètres de hauteur. En dessous, un gros matelas pour amortir une éventuelle chute (on n’était jamais à l'abri d'un accident). Une fois en l'air les acrobates se saisirent de leur barre et s'élancèrent dans le vide. L'un des trapézistes sauta et fut rattrapé par son binôme qui se trouvait à l'opposé. Au début le numéro paraissait assez simple, mais très vite ils réussirent à captiver le public, surtout les enfants. Ils semblaient voler, virevolter dans les airs, aussi à l'aise et léger que des oiseaux. Saltos, vrilles, les acrobates émerveillaient par leur prestation.
A la fin de leur numéro, ils descendirent saluer leur public. Puis vint le tour des clowns de faire rire les petits enfants avec toute sorte de gadgets. Fleur arroseuse, gant télescopique, boîte à diable, etc. L'auguste, à la merci des farces de son comparse de clown et par ses fausses maladresses faisait rire les gosses.
Puis Wizzle et Wiggle firent leur tour de jonglage. Ils jonglèrent avec balles, quilles et même des couteaux. Deux heures passèrent, deux heures de franche rigolade, d'émerveillement.
Thomas, Caitlyn, William, Jennyfer et Sarah rentrèrent chez eux.

*

Après avoir dit bonsoir à Sarah et Jennyfer, Caitlyn et William rentrèrent dans leur appartement. Celui-ci était peu spacieux pour un couple. Les meubles, légués par le grand-père de Caitlyn, était du style Louis XV, ce qui n'était pas au goût de William. Cependant Caitlyn aimait son grand-père et elle avait souhaité avoir un peu de lui avec elle. William, lui, aurait préféré quelque chose de plus moderne, de plus « djeune » comme disaient les ados de nos jours. Mais il n'avait pas su le lui refuser, il ne lui refusait presque rien d'ailleurs, sauf la fois où elle avait voulu s'installer en Caroline du Nord, à Greenville. Cet endroit lui rappelait trop de mauvais souvenirs, la mort de sa mère, les mauvais traitements de son père qui avait décidé de noyer son chagrin dans l'alcool et les brimades dont il était victime au lycée de North Pitt. Il voulait changer d'air, fuir le plus loin possible son passé. Aussi avait-il décidé de venir s'installer sur la côte Ouest, profiter de la plage et du surf, sa deuxième passion après le Baseball.
Caitlyn avait donc cédé à son caprice et accepté de le suivre. Ils avaient tous les deux trouvé une place au lycée des arts de Los Angeles. William aimait écrire des histoires mettant en scène des jeunes femmes en détresse, secourues in extremis par un beau mâle au corps bien musclé. Il avait tenté, en vain, de vendre quelques-unes de ses œuvres. Ce fut lorsque sa copine lui avait avoué qu'elle voulait faire actrice, qu'il décida de changer d'orientation et de devenir scénariste. C'était lui qui avait écrit le scénario pour la pièce de fin d'année, une fille prisonnière de son rustre de mari et qui va être sauvé par son voisin. Telles étaient les histoires que William aimait raconter.
Il regardait par la fenêtre, celle-ci donnait sur la foire et l'on pouvait admirer les manèges éclairés dans la nuit. Caitlyn, elle, était assise sur le lit, à le regarder lui, se demandant à quoi il pouvait bien penser. Elle savait que quand il regardait comme ça dans le vide, c'était que quelque chose le tracassait. Elle se leva puis l'enlaça.
« Qu'est-ce qui ne va pas, chéri ?
—   C'est rien
—   Allons, je sais très bien que quand tu es comme ça, c'est que quelque chose te travaille.
—   c'est juste que...je repense à ce fou qui se promène en liberté et cette pauvre femme. Dieu sait ce qu'il lui est arrivé.
—   Je suis sûre que le FBI va résoudre cette triste affaire, alors ne t'inquiète pas, le consola Caitlyn.
—   Je l'espère »
Il savait que le FBI ferait tout pour résoudre ce meurtre, si on pouvait appeler ça un meurtre, vu que l’on n’avait pas encore retrouvé le corps de la victime. Il regarda sa copine, celle-ci lui fit un grand sourire qui s'étendait jusqu'aux oreilles. Il en fit de même. Il eut alors une idée.
« Caitlyn ?
—   Oui, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle
—   Et si on allait faire un tour de grande roue, la foire est encore ouverte.
—   Oui, c'est une excellente idée, dit-elle ravie de cette proposition. »
Et ils sortirent donc, se dirigeant vers la grande roue, toute illuminée.

*

L'agent du FBI, Garry Williams, était revenu au bureau avec le bras et les échantillons de sang. Il alla voir le médecin légiste afin qu'il analyse le bras de la victime. Il ne lui fallut pas longtemps pour poser son diagnostic. Selon ce dernier, il avait bien été découpé à la tronçonneuse, une scie n'ayant pu faire une coupe aussi nette. Il conclut également que pour couper ce bras, il fallait être au moins trois, un pour tenir la victime, l'autre pour le bras et le troisième avec la tronçonneuse se serait chargé du reste.
« Alors comme ça il n'y aurait pas qu'un suspect ? demanda Willy. Tel était son petit nom dans le milieu.
—   Oui, affirma le médecin, au moins. Un seul n'aurait pas pu faire le boulot.
—   D'accord. Alors nous avons trois hommes à chercher.
—   Ou femmes, ajouta le légiste.
—   Femmes ?
—   Oui, s'ils étaient plusieurs, c'est tout à fait possible. »
L'agent posa ensuite les questions concernant le profil des criminels. Selon ce qu'il put en tirer, il devait y avoir un costaud pour pouvoir tenir la tronçonneuse et pour les deux autres, n'importe qui aurait pu faire l'affaire. Ils devaient être au moins âgés de trente ans, si ce n'est plus.
Un profiler dut ensuite dresser leur profil psychologique. D'après son raisonnement, les trois hommes (ou femmes) étaient de nature sociopathe, avec une attitude marginale vis à vis de la société. Ils étaient aussi très discrets, évitant de commettre leurs méfaits en plein jour ou dans des rues où les passages sont fréquents. Vu que l’on n’avait jamais retrouvé de corps, il était difficile d'établir la relation criminel-victime. Tout ce qu'on savait, c'était qu'ils aimaient les meurtres plutôt brutaux, torturer sûrement leur victime de manière aussi bien psychologique, créant la terreur chez elle, que physique. Et ils devaient être aussi du quartier car ils connaissaient les coins à éviter.
Une fois tous ces éléments en main, Garry convoqua une équipe pour fouiller la ville à la recherche des tueurs.

*

Caitlyn et William sortirent en douce de leur appartement afin de ne pas réveiller leurs amis. Ils voulaient être seuls ce soir. Will prit soin de fermer la porte sans la claquer puis ils descendirent en catimini. Ils se dirigèrent ensuite vers la plage où se trouvait la foire. Ils marchaient main dans la main, profitant de l'air frais du soir. Ils se promenèrent entre stands et attractions, commandèrent une barbe à papa puis jusqu'à la grande roue.
Une fois arrivés sur place, ils constatèrent qu'il n'y avait personne pour faire marcher la roue. Caitlyn eut l'idée de demander à quelqu'un qui passait par là s'il ne pouvait pas la faire fonctionner. Celui-ci accepta volontiers, ne pouvant rien refuser à une si jolie jeune femme. Il leur ouvrit le portail menant à la nacelle puis referma derrière eux. Caitlyn et William s'installèrent et remarquèrent que le cran de sécurité était cassé. William décida quand même d'y aller, s'accrochant à la barre pour ne pas tomber.
Le jeune homme, il s'appellera Donnie, hésita à faire démarrer la California Wheel of Hell. Elle portait ce nom à cause des lanternes qui, une fois la nuit tombée, éclairaient la roue comme si elle était en feu. Caitlyn serra fort la main de son copain ainsi que la rambarde par peur de tomber. Donnie actionna le levier et la machine se mit en route. La nacelle tanguait dangereusement, ce qui ne rassurait pas Caitlyn. William, lui, était plutôt à l'aise. La roue tournait et tournait et la nacelle balançait.
Tout se passait bien pour nos deux tourtereaux quand un cri les ramena de leur douce rêverie. C'était leur tout nouvel ami, Donnie, qui se faisait agressé par un individu étrangement vêtu. Il portait avec lui une hache qu'il brandit au-dessus de la tête du malheureux garçon. Caitlyn hurla pour capter l'attention de l'agresseur, mais rien n'y fit, l'homme était concentré sur sa proie. Il abattit son arme sur le crâne du jeune homme qui se retrouva la caboche fendue en deux. Il tomba, inerte, dans une mare de sang. Caitlyn poussa un hurlement étouffé par la main de son compagnon qui ne voulait pas être pris pour cible. Il jeta un coup d'œil en bas, l'homme ne semblait pas vouloir s'intéresser à eux. Ce dernier disparut derrière les stands, là où personne ne le verrait.
William était tellement tétanisé par ce à quoi il venait d'assister, qu'il lui fallut deux bonnes minutes avant de reprendre ses esprits et d'appeler la police. Il composa le numéro et attendit, impatient, qu'on lui réponde. Dès qu'il eut enfin quelqu'un au bout du fil, il tenta tant bien que mal d'expliquer la situation. Une fois qu'ils eurent tous les éléments, ils envoyèrent une patrouille à la foire, là où se trouvait nos deux amis.

*

Thomas s'était déjà endormi depuis une demi-heure. Il n'avait pas entendu ses amis descendre les escaliers de l'immeuble, quelques minutes plus tôt. S'ils avaient pris l'ascenseur, celui-ci faisant un boucan monstre, il les aurait entendus et ce serait peut- être lui qui se serait retrouvé avec une hache plantée dans le crâne à l'heure qu'il est, car il les aurait sans aucun doute suivis.
Thomas avait connu William au lycée, étant dans la même classe que ce dernier et binôme, ils avaient pu faire connaissance. Il était plutôt mince, pas très sportif, le sport étant la dernière chose qu'il aimait. Lui, était plus le genre intello, aimant ramener sa science s'il en sentait le besoin. Il avait évité à William bien des mauvaises notes, par pure charité, alors il n'avait jamais rien dit même si les autres élèves trouvaient qu'il faisait un peu trop étalage de son savoir et qu'il était un brin prétentieux. William voyait en cela un vain moyen de communication.
Thomas était juste un jeune homme très cultivé et il voulait utiliser son savoir pour s'extérioriser. William lui, avait compris cela et ce fut comme ça qu'ils devinrent amis. Il était aussi très fort aux échecs, ayant joué depuis tout petit. Il avait même remporté quelques tournois et rapporté quelques trophées.
Il ne fut réveillé qu'une heure plus tard quand Caitlyn l'appela, la voix engloutie par les larmes et tremblante de peur. Elle lui raconta avec difficulté ce qui venait de se passer à la foire. Il n'en crut pas ses oreilles. D'abord une vieille se faisait agresser par un fou à la tronçonneuse et maintenant c'était un jeune victime d'un coup de hache. "On vit dans un monde de malade" pensa-t-il. Il se dépêcha de se rhabiller, mit son manteau, son bonnet et son écharpe puis sortit et alla réveiller les autres. Il ne prit pas le temps de leur expliquer pourquoi il les tirait du lit comme ça et les entraîna dehors puis en direction de la foire.
"Il est tard, tu crois que c'est le moment de faire un tour à la foire ? demanda Sarah, encore à moitié endormie.
—   Ce n'est pas pour nous amuser, lui répondit Thomas, le souffle court à force d'aller vite sans prendre le temps de souffler.
—   Alors pourquoi ? s'étonna Jennyfer.
—   Pas le temps d'expliquer, vous verrez par vous-même !
Sur ces mots, ils arrivèrent à la foire et se dirigèrent en direction de la grande roue. Là, Caitlyn les aperçut et les appela d'une voix forte.
—   On est en haut cria-t-elle.
—   Qu'est-ce vous faîtes, là-haut ? demanda Sarah
—   On voulait passer un peu de temps tous les deux, lui répondit William. Faîtes nous redescendre, s'il vous plaît.
—   Ok, vieux, on vous ramène sur terre.
Thomas actionna le levier de commande et la roue se remit à tourner. Ils purent regagner la terre ferme.
Là, William essaya d'expliquer, bredouillant de panique, la situation.
Cela eut pour effet de stupéfier et d'effrayer Jennyfer qui trouvait l'ambiance plutôt malsaine. Ils attendirent la boule au ventre que la police arrive sur les lieux.

*

Au loin, on pouvait entendre le hurlement des sirènes transperçant le voile du silence et de la tranquillité se rapprocher à toute allure. Puis les gyrophares bleus et rouges illuminaient la grande rue comme une lueur d'espoir. Du moins ce fut ce que pensa Caitlyn quand elle les vit arriver.
Les voitures se garèrent juste devant la California, comme l'appelaient les forains. Deux hommes descendirent de la première voiture, il s'agissait des deux policiers qui étaient intervenus sur l'affaire de la tronçonneuse. Les autres descendirent à leur tour et inspectèrent les lieux tandis que Carl et Walter interrogeait William et Caitlyn qui étaient prêts à tout raconter si ça pouvait aider à trouver ce malade mental.
Carl fut d'abord perplexe quant à la véracité de leurs dires mais en repensant à cette histoire de tronçonneuse, se dit pourquoi pas et continua de les écouter attentivement, prenant soin de n'omettre aucun détail dans son carnet de note. Il n'en eut malheureusement aucun concernant l'individu car ce dernier portait une casquette cachant son visage. Cela pouvait être donc n'importe qui parmi les quatre millions d'habitants de Los Angeles.
Il finit de noter sur son carnet tout ce que purent dire Caitlyn et William, Walter le regardant faire, assis sur les marches de la California, un cigare au bec. Les autres revinrent faire leur rapport, personne n'avait rien entendu parmi ceux qui se trouvaient dans la foire et aucune trace non plus d'un quelconque suspect.
La police rentra donc au poste avec les informations qu'elle avait récoltées puis elle appela le FBI pour l'informer de la situation. Après une longue discussion téléphonique, il fut décidé que la foire serait fermée jusqu'à nouvel ordre et que personne ne s'en approcherait.
Thomas, Sarah et Jennyfer allèrent chez William et Caitlyn pour regarder la télévision. William l'alluma sur la chaîne des infos. Déjà on ne parlait plus que de ce qui s'était passé ce soir, à la foire. Les médias ne parlaient plus que du boucher de Dreamland et conseillaient les gens de ne pas sortir tard le soir ainsi que d'éviter la foire et les ruelles où le meurtrier pouvait sévir. Thomas prit la télécommande et zappa, rien de bien intéressant. Ils retournèrent donc chacun chez eux.
Sarah rentra donc chez elle, se blottit sous sa couette puis ferma les yeux. Elle essaya de s'endormir mais rien à faire l'image du meurtrier rôdant dans la ville à la recherche d'une proie la maintenait éveillée. Au bout d'une heure, à se retourner dans tous les sens, elle finit quand même par trouver le sommeil. Là, elle fut plongée dans le plus horrible des songes. Elle était attachée à une table de boucher, une immense silhouette sombre se tenant à côté d'elle, un couteau à viande à la main. L'individu plongea le couteau dans sa chair et Sarah se réveilla en hurlant et tomba de son lit.
Elle se releva si vite qu'elle faillit retomber. Elle se cramponna au rebord de son lit puis s'assit. Elle regarda autour d'elle, personne. Elle jeta un coup d'œil à son réveil, il était six heures du matin.

*

Sarah se frotta les yeux, regarda de nouveau autour d'elle, personne. Elle fut soulagée de constater qu'elle était seule dans sa chambre. Elle se leva puis alla dans la salle de bain. Là, elle se regarda dans le miroir, elle avait une mine affreuse. Les cheveux en bataille, le teint pâle et des cernes autour des yeux, voilà à quoi ressemblait celle qu'elle avait en face d'elle. Elle sortit d'un placard, une crème anticerne et sa trousse de maquillage. Elle appliqua la crème autour des yeux puis laissa agir quelques instants.
Ensuite, elle sortit de la trousse fond de teint, blush, tout ce qui fallait pour se faire belle, car Sarah aimait être belle en toute circonstance. Elle avait pris l'habitude d'être coquette depuis qu'elle travaillait comme mannequin pour un photographe indépendant répondant au nom de Herbert Wilson. Elle aurait voulu aller chez les plus grands mais elle manquait d'un certain charisme selon certains de la profession. C'est alors qu'elle avait entendu parler de ce photographe dans une chronique.
Elle finit donc de se maquiller, enfila une de ses robes Desigual, une marque qu'elle affectionnait tant puis sortit prendre l'air. Elle se dirigea vers la plage, retira ses sandales, et ses pieds l'un après l'autre s'enfoncèrent dans le sable encore frais du matin. Elle marcha le long de la mer, perdue dans ses pensées. Elle repensa au rêve qu'elle avait fait et se rappela le boucher de Dreamland qui devait sûrement se cacher quelque part. Peut-être même qu'il était là tout près, parmi la foule de touriste qui bondait la plage. Il pouvait s'agir d'un homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire le jour et se transformer en monstre la nuit venue.
Elle se rappela alors qu'il n'avait jamais attaqué en pleine journée, alors pourquoi le ferait-il aujourd'hui. Elle se dit cela pour se rassurer puis continua à se promener, les pieds dans l'eau, essayant de paraître plus détendue qu'elle ne l'était en réalité. Elle se promena ainsi une bonne heure avant d'appeler ses amis pour prendre un petit-déjeuner à l'un des cafés qui bordaient la digue. Elle appela Jennyfer qui à son tour prévint les autres. Ils se retrouvèrent donc au Sidewalk Cafe.
Elle s'installa à la terrasse du café et attendit que ses amis arrivent. Elle dut patienter une bonne demi-heure avant que les autres se décident à montrer le bout de leur nez. Dès qu'elle les aperçut, elle leur fit signe et ils la rejoignirent. Ils commandèrent tous un espresso bien corsé puis Sarah décida de briser le silence en racontant le cauchemar qu'elle avait fait durant la nuit.
« C'est normal de faire de tel cauchemar avec ce qui se trame en ville, la rassura Thomas. Moi aussi cette histoire me travaille.
—   Oui, tu as sans doute raison. C'est tout cette folie qui me joue de vilains tours.
—   Mais oui que j'ai raison, allez, oublions cette histoire un moment et profitons un peu du bon temps.
Sur ce, Sarah essaya tant bien que mal d'oublier cet affreux cauchemar et profita de l'instant présent avec ses amis.
Et de l'autre côté de la rue, un homme les observait et un sourire presque carnassier se dessina sur son visage déformé par l'horrible rictus.
9
Mise en avant des Auto-édités / Re : Roussalki de Alexandre Page
« Dernier message par Alexandre PAGE le jeu. 26/08/2021 à 23:53 »
Merci pour cette mise en avant ! Un plaisir d'être sur ce beau forum !
10
Mise en avant des Auto-édités / Roussalki de Alexandre Page
« Dernier message par Apogon le jeu. 26/08/2021 à 16:47 »
Roussalki de Alexandre Page


-I-

Vassili Vassilievitch Saltikov exhiba sa paradoshna sous les yeux de l’employé des postes qui sans se départir de sa mine apathique se contenta de lever les épaules, de secouer la tête et de répondre avec la simplicité que l’on peut attendre d’un employé des postes dans une petite ville de province :
— Désolé, gospodine , mais il n’y a plus de chevaux.
— Allons, j’ai dépensé deux roubles argent pour ce document qui me donne droit à des chevaux de poste, à un yamchik  et à une voiture digne de ce nom. Je ne vais pas faire vingt verstes  à pied à cause de votre incurie !
L’employé des postes haussa à nouveau les épaules en répliquant mollement :
— Désolé, gospodine, mais c’est un petit relai, il n’y a pas beaucoup de chevaux et nous n’en avons plus. Vous pouvez vérifier les écuries par vous-même. Il faut attendre le prochain équipage.
— Soit ! Quand doit-il arriver ?
— Je ne sais pas gospodine. Peut-être bien demain ou dans une semaine. Rien n’est sûr. Les équipages vont et viennent sans régularité.
Vassili Saltikov sentait la colère monter en lui, car il retrouvait à des centaines de verstes de Saint-Pétersbourg le même flegme du fonctionnaire léthargique qui avec une indifférence criante au sort de son interlocuteur reste désespérément calme. Sans aucun doute l’employé des postes aurait trouvé les chevaux s’il avait eu devant lui un aristocrate, un officier en uniforme ou un ressortissant étranger, ce qui dans ce coin reculé de la Petite Russie relevait de l’improbable, mais il avait la certitude qu’en dépit de ses habits plutôt élégants, l’homme qui l'importunait ainsi n’était qu’un représentant de commerce ou un marchand, puisqu’il voyageait sans domestique et avec un minimum de bagages. Il appartenait donc à la catégorie du « public », le « commun des mortels » pour lequel l’employé des postes ne daigne guère faire d’efforts étant entendu qu’il n’est pas assez bien payé pour cela. Saltikov aurait aimé lui dire qui il était, lui montrer son passeport, mais il ne désirait pas exposer si près de son but sa véritable identité. Il songea qu’à défaut d’un titre ou d’un grade pour motiver l’employé, des roubles le tireraient peut-être de sa léthargie. Le pourboire étant ancré dans la culture de l’employé des postes russe, il serait sûrement apprécié. Il sortit une pièce d’argent de sa bourse :
— Cela ne pourrait-il pas faire venir quelques chevaux ?
— Malheureusement non, gospodine. Mais en échange de cette pièce, je pourrai vous donner un conseil qui vous mènera à un moyen de rejoindre Tcherepitsa avant le soir.
Vassili Saltikov réfléchit, songeant qu’un rouble argent était une grosse somme pour un simple conseil, mais il avait plus de roubles dans sa bourse que de temps devant lui, alors il accepta. La pièce glissa sur le bois vermoulu du comptoir et l’employé des postes s’empressa de la faire disparaître dans sa souquenille :
— Parle maintenant ! ajouta Saltikov d’une voix tonnante.
— Soit, gospodine. Voilà, il y a le marché à la ville. Il y a des paysans des villages alentour qui viennent vendre leur marchandise. Il y en a sûrement de Tcherepitsa. Le marché va prendre fin, alors si vous y allez voir, vous pourriez bien tomber sur un paysan qui contre quelques-unes de vos pièces brillantes vous emmènera avec lui.
Vassili Saltikov pensa que c’était une solution à l’issue bien aléatoire, mais qu’il ne perdait rien à essayer. S’il ne trouvait pas une âme généreuse pour le conduire à sa destination, il était condamné à passer un temps indéfini dans les appartements enfumés et poussiéreux qu’offrait le relai de poste aux voyageurs fatigués ou malchanceux et souvent les deux à la fois. Saisissant son unique valise, il prit donc congé de l’employé des postes et s’en alla en direction du marché qui n’était pas difficile à repérer puisque c’était le seul lieu animé de la ville. Le brouhaha bouillonnant du « bazar », tel que se nomment les marchés dans ce pays, se faisait entendre jusqu’aux faubourgs les plus distants. Cris, vociférations et hurlements divers d’hommes, de femmes et d’enfants se mêlaient à la fanfare de casseroles de quelques musiciens ambulants et aux mugissements et caquètements des animaux qui s’échangeaient sur la place. Ces derniers surtout animaient grandement le marché du jour, car au milieu des étals de toute sorte, où se pressaient des artisans en sandales, en couteaux, en cuir et même en huisseries, les vendeurs de poules et d’œufs étaient légion. Á quelques exceptions, la paysannerie du pays était trop pauvre pour faire commerce de bœufs et les chèvres aussi se faisaient discrètes, en revanche, la volaille se déployait en masse sur les étals. Les plumes mordorées et le duvet volaient dans l’air et le bazar prenait des allures de basse-cour lorsque des poules audacieuses qui avaient réussi à se faire la belle galopaient parmi les passants. Quelquefois, leur propriétaire courait après elles et c’était là un des nombreux et pittoresques spectacles qu’offrait le marché sur lequel régnait une bonne humeur désordonnée. En regardant autour de lui, Saltikov ne voyait pas de gens bien riches et certains même paraissaient fort miséreux, les femmes au premier chef dont les vêtements colorés portaient plus violemment que les tuniques des hommes les affres de l’usure et du temps, mais il y avait dans tous les visages le plaisir de la convivialité, de l’échange parfois vif mais jamais méchant. Dans les villages comme dans les petites villes, le jour de marché est jour de fête, et c’était tout à fait l’impression de Vassili Saltikov en traversant la place, loin de celle des marchés pétersbourgeois et moscovites et de leurs bousculades de domestiques auprès de vendeurs cupides écoulant leurs marchandises à des prix exorbitants. Ici, tout était beaucoup plus naturel et respirait la simplicité campagnarde, celle des pays reculés où le temps n’est point encore compté et où la valeur des choses ne se mesure pas en termes d’offres et de demandes.
Le marché était beau, vivant, et pourtant, il prenait fin, déjà. Des marchands attelaient leurs bœufs aux télègues  pour s’en retourner chez eux avant le soir. C’était le mois de mai, le jour meurt tard en cette saison, mais le bœuf n’a pas l’entrain du cheval et certains paysans venaient de loin pour faire cette foire qui, pour les acheteurs comme les vendeurs, était la plus importante de la région. Il n’y avait bien qu’à Novosibkov  qu’il s’en trouvait une plus grande, et pour tout ce qui sortait de l’ordinaire, c’était la seule alternative au voyage jusqu’à la capitale de l’ouïezd .
Vassili Saltikov parcourut le marché et commença à poser des questions aux paysans sur le départ pour connaître leur destination, savoir s’ils allaient à Tcherepitsa, et après de nombreux essais infructueux, il finit par entrevoir une lueur d’espoir :
— Tcherepitsa ?
— C’est cela ! Je cherche une âme charitable pour m’y conduire. On m’a dit qu’il s’en trouverait sûrement ici.
— Je viens de Tcherepitsa et j’y retourne avec mon fils. Si vous voulez, montez dans ma télègue. La place, ce n’est pas ce qui manque maintenant !
L’homme qui parlait ainsi été un paysan petit-russien typique, aux larges pantalons tombant sur des laptis  de piètre allure et à la longue chemise d’un gris sombre qui devait faire la saison entière jusqu’aux premiers frimas de l’hiver. Le jeune garçon qui l’accompagnait avait peut-être treize ans et portait une tenue guère plus fringante. Sa chemise beige aux taches de rouille raccommodée en de multiples endroits était enfoncée à la manière petite-russienne dans un caleçon éraflé . Hommes de la terre, leurs chevelures en avaient la couleur, et leurs yeux noirs semblaient deux tournesols murs au milieu de leurs visages mats et poussiéreux qui se dévoilaient sous leurs bonnets de fourrure  :
— Il y a vingt verstes jusqu’à Tcherepitsa ? demanda Saltikov.
— Peut-être bien mon ami, qu’est-ce que cela peut faire ? On y sera avant la nuit et c’est ce qui importe ! répondit le paysan. Allons, montez. Diouchka , aide-le à s’installer.
— Je vais monter, mais il y a vingt verstes et le relai des postes demande trois kopecks par cheval et par verste. Alors tenez, voici un rouble !
Saltikov tendit la pièce au paysan qui la refusa d’abord, puis devant l’insistance de son interlocuteur, il finit par la prendre sous le regard émerveillé de son fils, en disant :
— C’est une bien grosse pièce pour un petit service. Merci à vous…
— Vassili. Vassili Vassilievitch Saltikov.
— Ivan Mikhaïlovitch Kolenko ! Et mon fils, Andreï ! Mon troisième fils et le premier qui ne soit pas mort-né. Un bon garçon. Allons, montez maintenant, où alors je ne promets plus que nous arrivions à Tcherepitsa avant la nuit.
Le jeune Andreï installa la valise du passager au fond de la télègue, le véhicule le plus commun du paysan russe composé d’une simple caisse en bois posée directement sur les essieux. Ce n’était pas d’un confort exemplaire, d’autant que par souci d’économie le paysan n’avait pas paillé la caisse pour amortir les cahots de la route, mais Saltikov, malgré ses habits élégants, n’était pas inhabitué à voyager ainsi dans la télègue du paysan russe. C’était l’affaire de vingt verstes ; vingt verstes qu’il préférait parcourir dès ce jour dans un véhicule primitif qu’en un temps indéterminé dans une voiture des postes

-II-

La télègue avançait lentement. Le bœuf qui la trainait n’avait pas l’allure des bœufs cosaques, de ces monstres de la nature qui valaient bien trois bœufs de ce coin de Petite Russie. Il fallait avoir voyagé comme Vassili Saltikov pour faire cette constatation et ressentir la lenteur de l’attelage qui se justifiait également par la médiocrité de la route. Hors de la ville, il ne s’agissait nullement d’une voie impériale large et bien battue, mais d’un chemin constellé d’ornières, défoncé par les pluies et le gel d’hiver, rongé par les nombreuses flaques d’eau stagnante qui formaient, au milieu de la terre bistre, des mares aux reflets d’argent. Aller plus vite sur une telle voirie et dans un véhicule aussi rudimentaire qu’une télègue c’était assurément se rompre les os et rompre en même temps l’engin qui représente bien souvent un outil vital pour les familles rurales sans autre moyen de se déplacer loin. La route était d’autant plus humide qu’elle traversait un pays de marais, d’étangs et de lacs. La terre ici ne séchait jamais, et de part et d’autre des voyageurs s’étendaient des bouleaux aux fûts blancs et des aulnaies aux sous-bois tapissés de populages. Leurs fleurs jaunes couraient au milieu d’une herbe grasse et verte, entre les racines tortueuses des arbres et dissimulaient sous l’or de leurs corolles et de leurs étamines quelques piégeuses tourbières. Le paysage était splendide et la vue de ces petites merveilles jointe aux chants des oiseaux qui voletaient dans les haies et les bois avait de quoi faire oublier les cahots de la route. Malgré tout, Vassili Saltikov semblait absorbé par ses pensées et ne profitait qu’à moitié de cette nature apaisante, trop tracassé intérieurement par les raisons qui l’amenaient en ces lieux. Comme il ne parlait pas, Ivan ne parlait pas non plus, mais alors que la télègue franchissait un ponceau de pierre sous lequel coulait un ruisselet, Andreï, poussé par la curiosité et l’audace enfantine, demanda :
— Pourquoi vous venez par chez nous gospodine ?
— Allons Diouchka, lui dit son père, s’il ne veut pas le dire ce n’est pas à nous de lui demander.
Le jeune garçon se tut, gêné, mais Saltikov lui sourit, et rompant son mutisme, répliqua :
— Ce n’est rien, il n’y a pas de secret et c’est vrai que ça doit vous paraître bien curieux de voir un étranger par ici. Je suis folkloriste. Je travaille pour la Société russe de géographie.
Il y avait dans ces phrases des termes trop complexes pour un simple moujik petit-russien, et ni Ivan ni son fils ne comprirent ce qu’était ou faisait exactement leur passager :
— Et qu’est-ce donc que cela gospodine ?
— Je parcours les villages de Russie pour collecter les récits populaires, les chants, observer les traditions et les rituels et consigner tout cela pour nos enfants et nos petits-enfants après eux, de telle sorte que ce savoir ne se perde pas lorsque les anciens seront morts et que ces pratiques ne seront plus.
— Et d’où venez-vous ?
— De Saint-Pétersbourg.
— Vous êtes bien loin de chez vous.
— En effet, mais Tcherepitsa est un endroit idéal. Je pense qu’il y a beaucoup à faire et je tenais à venir pour la semaine rouge. Je suppose qu’il y a des cérémonies pour les fêtes de Semik et de la Trinité.
— C’est vrai ! C’est donc pour elles que vous avez fait cette longue route ?
— Pas tout à fait, répliqua Saltikov dont le regard se perdait vers le ciel qui commençait à s’obscurcir alors que le vent forcissait. Je suis ici pour étudier le lac et les légendes qui l’entourent.
— Ah, le lac ! soupira Ivan. Il se raconte bien des choses sur lui. Il est maudit et il maudit notre village avec lui !
— Vous le croyez donc ?
Ivan ne répondit pas immédiatement, mais plongeant la main dans une poche de sa tunique, il en extirpa des feuilles flétries :
— Tout le monde ici croit à la malédiction, et ceux qui n’y croient pas y croient assez pour s’en prémunir. Vous voyez ceci ? C’est de l’armoise. Lorsque nous approcherons du lac, il vous en faudra mettre aussi dans votre poche. Cela vous protégera. Les roussalki ne prennent jamais ceux qui ont de l’armoise sur eux.
— Les sirènes du lac. Elles ont donc déjà pris des hommes ?
— Oh oui ! Surtout à cette époque de l’année. Elles se répandent la semaine qui suit la Trinité. On l’appelle la semaine des roussalki. Elles viennent chercher des hommes pour les entraîner au fond du lac et porter leur marque sur les filles qui les rejoindront un jour. C’est vrai. Ce n’est pas une légende. Elles existent.
Ivan replaça précieusement les feuilles d’armoise dans sa poche :
— Et ces roussalki, quelqu’un les a-t-il vues au village ? demanda Saltikov.
— Quand on voit les roussalki, souvent on les entend, et quand on les entend, on finit noyé. Je ne les ai pas vues, mon fils non plus, et quelques anciens du village disent bien les avoir vues, mais ils sortaient du kabak et beaucoup raconteraient n’importe quoi pour se donner de l’importance. Mais il n’y a pas besoin de voir pour savoir ce qui est. Il y a les noyés, il y a les folles et le lac est dangereux. Ça c’est vrai et mes yeux peuvent en témoigner.
— Je vous fais confiance. J’ai mené des recherches sur ce lac, et depuis longtemps il y a dans les chroniques anciennes des récits étranges à son sujet. Des noyades, des disparitions et cette folie suicidaire qui touche si fréquemment les jeunes filles et les conduit à la mort pour les ramener au monde sous la forme de sirènes maudites. J’ai lu tout cela, mais aucun témoignage à leur sujet. Personne ne les a vraiment décrites et il semblerait que cette histoire soit une légende qui remonte au temps de l’invasion mongole.
— Ah, vous me parlez trop compliqué, gospodine. Ce que je vous ai dit, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais peut-être qu'au village certains connaissent vos Mongols.
Ivan finissait sa phrase à l’instant même où un violent coup de tonnerre retentissait dans les cieux, s’étendant en long grondement porté par le vent qui faisait siffler les branches pendantes des bouleaux et leurs feuilles légères :
— C’est la saison des orages, reprit le paysan. Il y en a beaucoup ces derniers temps quand arrive la fin du jour. Ce n’est pas bon pour les récoltes et j’espère que vous ne craignez pas d’être mouillé. Je dis ça, car vous avez de beaux habits et que nous n’avons pas de toile à tendre.
— Ces habits n’ont rien de précieux. Ils en ont vu d’autres.
— Oh, qui n’a pas essuyé une pluie à Tcherepitsa n’a rien essuyé ! Mais nous arrivons bientôt au kabak. De là au village il n’y a pas loin. Nous l’éviterons si Dieu le veut ! Oui da, si Dieu le veut !

-III-

La discussion rendit le silence qui s’ensuivit plus pesant au paysan et celui-ci se mit alors à chanter des airs populaires qu’il connaissait fort bien et qui parlaient de la vie petite-russienne. Saltikov était redevenu mutique et regardait la nature autour de lui, agitée par le vent, tandis que les oiseaux, conscients du déluge qui se préparait, avaient regagné leurs pénates. De gros nuages gris liserés de bleus s’amoncelaient dans le ciel à mesure que le roulement du tonnerre se faisait plus puissant. Saltikov n’imaginait pas la télègue échapper à la pluie avec au-dessus de sa tête une voûte si lourde et si basse. L’espoir le saisit cependant quand la charrette arriva à une intersection et qu’Ivan annonça que Tcherepitsa n’était plus très loin :
— Diouchka, donne de l’armoise à notre passager. On approche !
Andreï tira de sa poche plusieurs feuilles d’armoise si dégradées qu’elles formaient comme une boule informe et il la tendit à Saltikov qui hésita à la prendre, ne sachant trop s’il devait croire au caractère apotropaïque d’un talisman si modeste :
— Mettez-les dans votre poche, gospodine. Le lac est tout proche. C’est la semaine de Semik, il faut être prudent, ajouta Andreï pour convaincre son interlocuteur de se saisir des feuilles. Saltikov finit par accepter le présent, considérant que pour s’intégrer parfaitement dans le village et gagner la confiance des habitants il valait mieux se plier à leurs coutumes. L’armoise disparut dans la poche de Saltikov qui demanda où menait le chemin que la télègue venait de dépasser :
— Siadmeko, gospodine ! répondit Ivan. Ce village se trouve de l’autre côté du lac.
— Et où est donc ce lac ?
— Là, juste derrière ces bouleaux, et sous peu, la route va longer ses berges. C’est pour ça qu’il vous faut porter l’armoise sur vous. Les roussalki ne vous toucheront pas si vous l’avez dans votre poche ou dans vos chaussures.
Une bourrasque plus puissante que les autres emporta les derniers mots d’Ivan avec elle, et sitôt qu’elle fût passée, Saltikov sentit une goutte de pluie sur son visage. Il tendit la main et une deuxième goutte vint s’abattre dans le creux de sa paume. Son mauvais pressentiment était en train de se réaliser. La télègue n’échapperait pas à l’averse.
Après une centaine de mètres, comme l’avait indiqué Ivan, le bois de bouleaux laissa la place à quelques arbres épars, et juste derrière eux, une vaste étendue d’un gris acier se révéla aux yeux. Sous les cumulus enténébrés de l’orage, le lac prenait des airs sinistres et sa surface piquetée par la pluie s’agitait vivement sous les rafales de vent. En d’autres circonstances cependant, il aurait pu être charmant, car des aulnes bordaient ses rives, une herbe verte et douce couvrait ses berges, et l’on imaginait facilement le poète appuyé contre le tronc d’un arbre, assis dans ce tapis de nature à méditer ses vers devant les ondes du lac bercé par le vent en songeant aux sirènes mythiques qui l’habitaient :
— Le lac de Tcherepitsa ! lança Ivan en tentant de presser un peu son bœuf.
— À première vue, on ne se douterait pas de sa particularité, répliqua Saltikov.
— En effet, gospodine ! C’est un lac comme il y en a beaucoup dans ce pays. Mais il est grand et sûrement profond et il n’est pas peuplé que de poissons. Ah, et voici le kabak ! Une verste maintenant jusqu’au village !
Kabak, c’est ainsi que se nomment en Russie les cabarets qui servent de débit de boissons alcoolisées, souvent lieux de perdition pour les paysans russes, qui en émergeant un beau jour dans une bourgade prospère peuvent en engloutir toutes les richesses en quelques années. Aussi, dans les communautés les plus hostiles à leur installation, ces derniers sont construits à distance des villages, une verste le plus souvent, parfois deux, pour en limiter la puissance corruptrice. C’est là un vain effort la plupart du temps, car au kabak s’adjoint généralement un bazar très utile au paysan russe qui s’y rend alors pour se procurer du matériel et finit toujours par boire. Dans de très nombreux villages de la Grande Russie, le kabak est la plus jolie demeure, son propriétaire s’enrichissant assez pour en faire un château. Le moujik de la Petite Russie est plus sobre, et tandis que les kabaki sont rarement au cœur du bourg, ils sont également moins grandioses. Celui de Tcherepitsa présentait un unique étage et était tout en bois, d’un bois gris laminé par le vent et la pluie. Seule se distinguait une enseigne peinte en bleu sur laquelle se détachaient en blanc les cinq lettres qui signalaient la nature de l’établissement : « KABAK ». Il s’élevait là, au-devant du lac, cerné par les arbres, certainement à mi-chemin des villages de Tcherepitsa et de Siadmeko dont il était le point de jonction. Il n’avait pas grande allure, mais c’était tout de même une belle bâtisse ancienne, une isba comme beaucoup de paysans n’en avaient pas, avec de larges huisseries à travers lesquelles passait la lumière et avec elle les discussions animées et la musique bruyante qui règnent sans discontinuer dans ce genre de lieux :
— D’habitude, je vais y boire chaque fois que je reviens du marché ! Il y a du très bon kvas et des liqueurs bien de chez nous comme vous n’en boirez jamais ailleurs en Russie ! s’exclama Ivan. Mais aujourd’hui, je ferai une exception pour vous ! À moins que vous ne vouliez boire avec moi ?
— L’orage est sur nous et nous en avons pour longtemps à voir ces nuages. Je préférerais que nous poussions jusqu’au village.
— Bien sûr, gospodine, vous avez payé un rouble, alors à vous de décider ! D’ailleurs, ne croyez pas que je sois un ivrogne. Je vais au kabak pour fêter les bonnes affaires et je ne bois jamais plus que nécessaire. L’ivresse est une mauvaise chose.
La télègue dépassa le kabak, et alors que la pluie se renforçait, la musique et les voix qui s’échappaient de l’établissement festif s’éloignèrent. Il ne resta bientôt plus que le grondement du tonnerre, la mitraille de la pluie sur le sol détrempé et la surface du lac et le vent qui faisant tourbillonner les gouttelettes d’eau en fouettait les visages. L’averse avait vite grossi en grain généreux, et dans les replis des nuages torturés, des éclairs bleutés s’embrasaient en flashs phosphoriques. L’orage était sur les voyageurs et il n’y avait rien au-dessus d’eux pour les protéger du mauvais temps, tandis que le bœuf pataugeait profondément dans la boue et les ornières du chemin. Par endroit, il ne ressemblait d’ailleurs plus à un chemin, mais davantage à une tranchée, car le passage multiple des télègues et la récurrence des épisodes pluvieux sur un sol déjà meuble avaient creusé la terre et formé de larges crevasses qu’aucune autorité locale n’avait encore jugé bon de boucher. Il appartenait pourtant aux villageois de payer pour leur voirie, mais probablement à cause de l’incompétence et du laisser-aller du contremaître du volost , les habitants n’avaient aucune volonté de se faire cantonniers, et cela, même s’ils pouvaient rompre leurs télègues dans les fondrières de la route.
Une demi-verste après le kabak, le modeste équipage laissa à nouveau un chemin qui venait couper le premier, et s’éloignant du lac, il parcourut une autre demi-verste au milieu des champs d’orges, la culture, prédominante dans ce pays. Finalement, ce fut avec soulagement que Vassili Saltikov vit apparaître la borne impériale blanche et noire qui marquait l’arrivée à Tcherepitsa. Il y avait le nom de la bourgade, le décompte de la population qui semblait bien élevé compte tenu de l’aspect des lieux et il subsistait encore les reliques du panneau de bois sur lequel était écrit, du temps du servage, le nom du propriétaire du village. Il était effacé, délavé, et cela tenait du miracle que plus de trente ans après son obsolescence il fût toujours debout. Le relai de poste venait après la borne et ce fut là qu’Ivan marqua l’arrêt :
— Voici le relai. Il y a un logement à l’étage pour vous héberger, mais j’oserais vous faire une requête gospodine.
— Laquelle ? demanda Saltikov qui s’apprêtait à quitter le véhicule en saisissant sa valise que lui tendait Andreï tout en s’abritant la tête de sa main libre.
— J’habite non loin. Je n’ai pas une grande et belle demeure, mais le poêle y sera chaud et si la nourriture est modeste, je vous garantis que Macha est la meilleure cuisinière que je connaisse. Pour le rouble que vous m’avez donné, je peux vous offrir l’hospitalité pour cette nuit si vous la jugez digne.
Saltikov regarda le relai. Il savait que le poêle mettrait longtemps avant de chauffer et qu’il n’aurait peut-être rien de plus à manger que chez son généreux cocher. Il en est ainsi en Russie que les buffets des gares, même les plus modestes, valent n’importe quel restaurant du monde, lorsque les relais de poste sont des lieux généralement impropres aux voyageurs qui n’y trouvent que des chambres décrépites et des repas au goût rance. Il n’y avait évidemment pas d’hôtel à Tcherepitsa et Saltikov ne connaissait personne d’autre qu’Ivan qui lui offrait charitablement de dormir chez lui. Il savait ce que cela signifiait. Il allait boire une soupe transparente et coucher sur la paille, mais au moins, il aurait chaud ; chaud auprès du poêle bien sûr, mais chaud au cœur également au milieu de cette famille, et comme celui de Vassili Saltikov était bien froid, ce ne serait pas un vain réconfort. Alors, après une brève réflexion que la pluie battante raccourcit encore, il reposa sa valise au fond de la télègue et répliqua :
— Soit, j’accepte votre proposition ! Allons à votre isba. Mieux vaut la chaleur d’un vrai foyer. Cela me fera du bien, je crois !
— À la bonne heure ! s’exclama Ivan. C’est la première fois que je recevrai un folkloriste de Saint-Pétersbourg sous mon toit ! C’est un grand honneur.
— Soit mon ami, mais faites vite s’il vous plaît, je ne tiens pas à attraper une pneumonie sous cette pluie et je suis déjà détrempé.
— À vos ordres, gospodine !
Ivan piqua son bœuf qui repartit aussitôt pour gagner l’isba du paysan.
Pages: [1] 2 3 ... 10