17/05/21 - 05:14 am


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Avec cette belle romance, l’auteure Isabelle-Marie d’Angèle nous plonge dans la plus pure tradition de la magie de Noël. Mais pas que, cette romance recèle également un lot de secrets de famille et de vengeance, qui tient le lecteur en haleine.
Ce roman, à plusieurs voix et d’une écriture fluide, agréable, nous livre au fil des pages une belle palette de personnages haut en couleurs. Tous sont très bien construits et très attachants. Personnellement, j’ai eu un faible pour Georges, le bel amoureux qui dissimule ses sentiments sous une étiquette qui lui colle à la peau depuis de nombreuses années.
Quant à Philippine, je dois avouer, au début, qu’elle m’a un peu agacée avec son côté de petite-fille riche et parfois capricieuse. Mais au cours de l’histoire, elle se révèle aussi naïve que fragile. J’ai donc fini par l’apprécier, elle aussi.
Je n’en dirais pas davantage pour ne pas spoiler, mais sachez que j’ai pris un grand plaisir à suivre cette histoire. Aussi, je remercie l’auteure Isabelle-Marie de m’avoir fait passer un super moment déconnecté de la réalité.
Si j’ai un conseil à vous donner, n’hésitez pas à vous découvrir cette belle romance, vous ne le regretterez pas.

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Mise en avant des Auto-édités / Mon petit chat de Cindy Costes
« Dernier message par Apogon le jeu. 06/05/2021 à 17:44 »

Mon petit chat de Cindy Costes



1 – Sandra

Je me gare sur la place attitrée à mon pavillon de lotissement. Je coupe le moteur et l’observe à travers le pare-brise. Je réalise que cela fait de nombreuses années que je n’arrive pas la première le soir. J’en profite pour essayer d’imaginer ce que pourrait penser quelqu’un d’extérieur.
Seuls les volets d’une pièce sont ouverts, et encore, ils ne sont pas accrochés. À moitié rabattus par le vent, ils ne doivent laisser filtrer que peu de lumière. Pour preuve, l’ampoule électrique qui y est allumée permet d’apercevoir des meubles de cuisine. À l’étage, tout est fermé, on pourrait supposer qu’une personne y vit recluse et qu’elle est actuellement occupée à préparer le repas. Rien de bien gai. Cette soli-tude serait susceptible d’expliquer l’aura triste qui émane de la maison et que je ressens chaque jour plus intensément.
Je sais, moi, que cette impression d’isolement est fausse. Nous sommes quatre à y habiter, et déjà, les enfants sont là. Je connais mes fils. Chacun a ses petites ma-nies. Alex, l’aîné, étudie dans la cuisine. Une habitude prise dès l’école primaire qui me permet de lui faire réviser ses leçons et de l’aider tout en préparant le dîner. Léo, le cadet, doit être enfermé dans sa chambre avec une lampe torche sous sa couette pour lire, parce que c’est tellement mieux que d’ouvrir les volets ou de sim-plement allumer le plafonnier. Il y a un petit goût d’interdit ainsi. Je me souviens que je faisais pareil quand j’étais encore fille unique.
Une maison normale, une famille normale.
Pourtant, le nœud dans mon estomac à l’idée de rentrer ne correspond sans doute pas à l’image de la mère pressée de retrouver sa progéniture. Peut-être ne suis-je pas la seule ? Que les autres parents redoutent aussi ce moment sans que personne n’ose l’avouer ?
Exceptionnellement, j’arrive après seize heures et je dois admettre que ça m’a fait du bien de rester plus tard au magasin, d’oublier mes soucis en formant la nou-velle recrue. Je me prends à envier mon mari qui travaille plus de dix heures par jour depuis des mois. Ces pensées n’ont tourné que quelques secondes dans ma tête, toutefois, ça suffit pour me sentir horrible et culpabiliser. En tant que mère, je n’ai pas le droit de ressentir ce genre de choses.
J’inspire et me décide à sortir de la voiture avant que les voisins ne jasent. Il ne manquerait plus que ça.
Mes doigts enserrent les clefs tandis que je franchis l’allée. Cinq pas et je suis à la porte. Douze secondes et elle s’ouvre. Moins d’une minute pour me donner de l’espoir.
— Coucou, les garçons, je suis rentrée.
Le silence me répond. Intriguée, je me dirige vers la cuisine. Pas d’Alex. Le plan de travail révèle le reste d’un goûter : miettes, beurre qui traîne et pot de confiture non refermé. Léo.
Pendant que je nettoie en soupirant le bazar laissé par ma petite tornade, je m’interroge sur l’absence de mon aîné. Est-ce parce que je n’étais pas là ?
Lorsque nous avons appris la maladie de Léo, j’ai demandé des horaires aména-gés à temps partiel. Je suis présente matin et soir pour eux. Même si c’est plus diffi-cile financièrement, je suis heureuse d’avoir vraiment eu l’impression de voir mes enfants grandir. Nous avions une belle complicité. Un sourire fugace apparaît sur mon visage en repensant à ces goûters partagés, emplis de rires et d’anecdotes de cour de récré, de copains de classe, des grandes joies et petits drames de mes bonshommes, à l’âge où tout a une importance capitale, où la vie n’a pas encore en-seigné le recul sur les sentiments et les événements.
Je repasse par l’entrée pour enlever mes chaussures à talons qui me martyrisent les pieds, mais font partie de l’uniforme de la vendeuse en prêt-à-porter que je suis, même si avec mes horaires, je fais plus de la manutention que du conseil à la clien-tèle. D’une main que j’essaie de rendre ferme, j’attrape la rambarde pour gravir l’escalier qui mène aux chambres. Le maigre espoir d’une soirée paisible m’a quit-tée.
Arrivée devant les portes, j’hésite. Par laquelle commencer ? Quel que soit mon choix, il sera mauvais et me sera reproché. Tout est analysé, soupesé, décortiqué et interprété. Chaque geste, mot ou regard.
Je me décide à aller voir Alexandre en premier, ça sera plus rapide et me laissera le temps de me consacrer à Léo. Une nouvelle onde de culpabilité me traverse, j’ai l’impression de négliger mon aîné. Je frappe doucement et un grognement que je considère comme une invitation me répond.
Mon grand garçon est allongé à plat ventre dans son lit, des cahiers et manuels scolaires tout autour de lui. Il ne me regarde pas, concentré sur ses devoirs. Il est si sérieux que je ne doute pas qu’il obtienne son brevet sans difficulté. Je m’assieds sur le matelas et caresse ses cheveux courts. Je ferme les yeux, profitant de cet ins-tant qui se fait de plus en plus rare.
— Ça va, mon poussin ?
— Ça va, marmonne-t-il dans sa barbe naissante.
— Tu as beaucoup de travail ?
— Surtout des maths, c’est facile. Et une leçon d’histoire, je galère un peu.
Il ne daigne même pas me regarder, je sens que je l’enquiquine. Indécise sur la conduite à tenir, je choisis finalement de ne pas relever.
— Tu veux que je t’aide ? proposé-je, pleine d’enthousiasme.
— On verra après.
— D’accord, appelle-moi quand tu seras prêt.
Un grognement me répond. Je l’embrasse sans qu’il bronche et ressors de sa chambre, déçue de ce que je prends comme un rejet.
Le recul, Sandra, le recul.
Un pas et je suis déjà devant la porte de Léo. Je frappe. Aucun son ne me par-vient. Malgré moi, mon cœur s’affole et je le sens battre à tout rompre. J’ouvre la porte un tantinet trop brusquement, elle cogne contre le coffre à jouets.
— Mon petit chat ?
Ma voix angoissée ne le fait pas réagir. Allongé, il me tourne le dos. Je reste figée le temps d’observer la scène. Il ne lit pas, je sais que son regard est fixé sur le mur face à lui. L’intégralité de son corps chétif est tendue, je sens la colère qui en émane à l’autre bout de la pièce.
Deux sentiments contradictoires m’envahissent. Le soulagement vient en pre-mier, puissant : il va « bien ». L’abattement s’empare de moi dans la seconde qui suit : encore une crise à gérer. Je parcours la chambre en trois enjambées et de même qu’avec son frère, je m’assieds sur son lit et lui caresse la tête. D’un geste vif, il chasse ma main. J’ai l’habitude, pourtant, mon cœur se serre.
— Qu’est-ce qu’il se passe, mon petit chat ?
— Rien, bougonne-t-il.
— Je vois bien que ça ne va pas, dis-moi.
Il se retourne, ses yeux étincellent de rage et se braquent sur moi.
— Alexandre a fini toutes les céréales ! éructe-t-il.
Forcément…
Je peux en acheter un kilo le samedi matin, en début de semaine, il n’y aura plus rien. Chacun rejette la faute sur l’autre. À chaque fois, l’idée de les enfermer sous clef me trotte dans la tête. S’ils sont incapables de manger des restes, car trop répéti-tifs, ils ne se lassent pas de leurs grains de riz soufflés au chocolat, la même marque depuis des années, à mon grand désespoir vu le peu d’intérêt nutritionnel et le gouffre financier qu’ils représentent. Sans parler du fait que ce n’est pas la nourri-ture idéale pour Léo. Mais entre ça ou rien, le médecin a adapté son protocole pour tenir compte de ses préférences.
— Tu as quand même goûté, non ? J’ai vu le pain avec la confiture. Tu as eu as-sez ?
— Je voulais des céréales. C’est ce qui était prévu en plus. Il sait bien que je suis prioritaire.
— Je lui parlerai. Tu as fait ton contrôle ? Tout est bon ?
Il se tourne de nouveau face au mur et marmonne un « oui, oui » qui signifie grosso modo : « Lâche-moi, tu me saoules ! »
Je me mordille la lèvre, compte dans ma tête jusqu’à trois pour garder mon calme et me lève. J’attrape son menu sur le bureau et étudie celui du lendemain. Céréales. Évidemment.
— Je file au supermarché vous en reprendre une boîte. As-tu besoin d’autre chose ?
— Non, grommelle-t-il.
— Bien, tu fais tes devoirs pendant ce temps-là et on regarde ça ensemble quand je rentre, d’accord ?
Pas de réponse. Bien sûr, puisqu’il ne les fera pas. Je reporte la dispute à plus tard et retourne dans la chambre d’Alex.
— Alex ? Tu as mangé toutes les céréales ?
— Il a dit ça ? Il est pas chié, lui !
Je sursaute devant l’explosion de mon fils aîné. Il me dépasse désormais d’une bonne tête et pèse bien quinze kilos – de muscles – de plus que moi. Je ne m’attendais pas à ce qu’il bondisse ainsi de son lit, guidé par sa colère. Je lui pose pourtant souvent cette question. Est-ce mon absence au goûter qui le fait réagir plus violemment que d’habitude ?
— Comment ça ?
Même si je connais sa réplique par cœur, je l’interroge d’une voix calme, pour tempérer la situation.
— Il en restait trois dans le paquet. Alors ouais, j’ai fini TOUTES les céréales. T’as regardé son stock de médocs ? Parce que là, tu verrais qui les bouffe vraiment au lieu de toujours croire ton petit chéri qui m’accuse.
Comme à chaque fois qu’il perd son sang-froid – et c’est devenu de plus en plus fréquent –, j’ai l’impression de me prendre une claque. J’ai envie de lui faire un câlin, de le rassurer sur l’amour que j’éprouve pour lui, cependant, je connais d’avance sa réaction. Il faudra attendre que l’orage soit passé.
— Bon, je vais en racheter, tu as besoin de quelque chose ? éludé-je sans rien lais-ser paraître du trouble causé par sa révélation.
— Ouais, change de sujet…
Je soupire en m’approchant de lui quand il me tourne brusquement le dos, met-tant ainsi fin à notre entretien.
J’hésite devant la chambre de Léo, mais décide avant tout d’aller contrôler la ré-serve de médicaments selon la suggestion d’Alex. J’entre dans la salle de bains et en effet, il en reste moins que prévu. Ça, plus le stock de céréales qui diminue bien trop vite, il ne peut y avoir qu’une conclusion.
Je m’agrippe au rebord du lavabo et commence à respirer calmement pour jugu-ler la crise d’angoisse qui risque de me submerger. Je laisse mes paupières closes, espérant ainsi retenir les larmes qui menacent puis me mets à compter au même rythme que mon thorax qui se soulève.
Au bout de longues minutes, je suis de nouveau capable de raisonner. Avant d’en parler à Léo, il est impératif que je jette un œil sur son carnet de suivi. Depuis la rentrée et son autonomie médicale, il ne veut plus que je m’en approche. Même si je déteste ça, je le consulterai pendant qu’il sera à table. Puis j’en discuterai avec An-toine dès que les enfants seront couchés. L’explication avec mon petit chat attendra demain et la nuit m’aidera à canaliser mes émotions.
En apercevant l’heure sur ma montre, j’ai un mouvement de surprise. Il est déjà presque temps de dîner. Je me reprends. Une chose à la fois. Les courses, trente minutes avant les devoirs. Trente minutes de répit. 

2 – Alexandre

J’hallucine ! Encore une fois, c’est sur moi que ça tombe à cause de ce petit con ! Bien sûr, comme d’hab', on ne lui dit rien. Môssieur est malade, Môssieur est fra-gile, Môssieur a tous les droits ! Et bibi, il a le droit de fermer sa gueule.
J’espère qu’il va se faire défoncer pour les céréales. Ou qu’il en soit privé. Ça fait des années qu’il me gonfle avec sa « priorité » et depuis quelques semaines, quand je vais en piocher entre deux révisions, je vois qu’on est déjà passé par là. Il va m’en vouloir de l’avoir balancé, mais je m’en fous. Plus de fraternité entre nous. C’est fi-ni, l’époque où je te couvrais, frangin, maintenant, c’est la guerre !
J’ai envie de tout jeter par terre tellement j’ai la haine. Je me souviens de jus-tesse que si je veux me casser d’ici, il faut que je bosse.
Je chope mon manuel d’histoire, mais les mots ne s’impriment pas dans mon cerveau. Je suis dans une telle rage que je suis incapable de comprendre ce que je lis. J’attrape mon iPhone, me connecte sur le Wi-Fi et commence à discuter avec mes amis.
Peu à peu, la tension redescend. Faudrait que je travaille, mais j’ai plus envie. Tant pis. Ils ne le verront même pas de toute façon.

3 – Antoine

Je regarde l’heure indiquée sur l’écran de mon ordinateur : 20 h 58. Je passe une main lasse devant mes yeux fatigués. L’avantage de toutes ces heures supplémen-taires, c’est que je décroche une belle prime. J’abats presque deux fois plus de tra-vail qu’avant. Après dix-huit heures, les bureaux se vident, les courriels deviennent rares et le téléphone se tait. En l’espace de trois heures, je traite près de cent dos-siers.
Mon corps se déplie douloureusement lorsque je me décide à partir. Il faut abso-lument que je pense à me lever régulièrement. Depuis que tout est dématérialisé, il n’y a plus besoin d’aller à l’imprimante ou à la photocopieuse et je le ressens. Le médecin du travail nous a conseillé de faire du sport. La direction a même conclu un partenariat avec une salle de musculation située à un arrêt de métro d’ici. L’abonnement est à moitié prix pour les salariés de Lincoln Santé. Comme tous les soirs, je songe qu’il faut que je regarde ça de plus près. Demain.
Je sifflote en fermant à clef le bureau, j’espère que Fred sera au poste de garde ce soir. Avec les horaires tournants de l’équipe de surveillance, c’est toujours une sur-prise.
Selon son habitude, l’ascenseur est d’une lenteur extrême pour descendre les trois étages menant à la sortie. À croire qu’il est fatigué de ses allers-retours inces-sants pendant la journée et proteste pour ce dernier voyage avant son repos bien mérité.
Je débouche dans le hall et la remarque immédiatement. Elle a déjà préparé son paquet de cigarettes, avertie de mon arrivée par ses multiples écrans de surveillance. Je m’approche d’elle et lui fais la bise. Trois, car chez elle, quelque part dans la cam-pagne albigeoise, on fait ainsi. Je sais qu’elle se contente des deux bises toulou-saines avec ses collègues et qu’elle garde une réserve professionnelle avec les autres travailleurs de l’immeuble, alors je me sens heureusement et connement flatté de ces trois bises, juste pour moi.
— Tu vas bien ?
— Nuit tranquille, donc oui.
Son sourire rayonne et elle me donne un coup de coude tandis que nous fran-chissons les portes du bâtiment que mon employeur partage avec plusieurs sociétés.
— Tu devrais suggérer à tes patrons de t’installer un lit dans ton bureau.
J’essaie de rire avec elle, mais ça sonne tellement faux qu’elle s’interrompt et me fixe.
— Beaucoup de travail, tenté-je maladroitement.
— Je crois surtout que tu repousses ton retour chez toi.
Je soupire et m’adosse au mur tout en lui demandant une cigarette du regard. Une bouffée de culpabilité et de plaisir mêlé m’envahit tandis que je prends une taffe à pleins poumons. Dégueulasse. Divin.
— Elle dirait quoi, ta femme, si elle savait que tu avais recommencé ?
— Je n’ai pas recommencé, c’est exceptionnel.
— Ça fait pas mal d’exceptions ce mois-ci, Antoine…
De ma main libre, je repousse mes cheveux en arrière tout en fixant l’objet du délit.
— Elle me tuerait.
— À ce point ?
— Ouais.
— …
— Son père est mort d’un cancer du poumon. J’ai arrêté de fumer lors d’une de mes visites à l’hôpital, juste avant…
Ma voix se brise, je sens des picotements derrière mes rétines. Quand Gérard est tombé malade, Sandra ne m’a rien dit, ne m’a fait aucune réflexion. Cependant, à chaque fois qu’elle me voyait allumer une cigarette, ses yeux s’humectaient. Au fur et à mesure de nos passages aux soins palliatifs, mon addiction me dégoûtait tou-jours plus. Assister à son déclin m’a fait prendre conscience de ma connerie. J’avais une famille, je connaissais les risques et je les prenais. Pourquoi ? Pour gaspiller de l’argent ? Par habitude ? Par dépendance ?
Progressivement, j’ai détesté le tabac jusqu’à vomir lors de ma dernière clope. Juste avant, Gérard m’avait murmuré que Sandra ne méritait pas de perdre son mari de la même façon que son père. Il aura fallu la mort d’un homme que j’aimais et respectais pour arrêter.
Et malgré ce que je peux dire à Fred, oui, je suis en train de reprendre, con que je suis ! Il faudrait que je jette cette putain de cigarette dans le cendrier, néanmoins, je n’en ai pas la force. Cette brûlure dans ma gorge lorsque j’aspire la fumée, j’en ai besoin. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais sans ces quelques moments de dé-tente, je ne tiendrais pas le coup. Et je ne peux pas craquer, je n’en ai pas le droit.
Fred comprend mon trouble et me pose une main réconfortante sur l’avant-bras. J’apprécie qu’elle n’essaie pas de me culpabiliser, je m’en veux déjà assez.
— Tu ne serais pas intéressé par une boule de poils trop mimi ? J’ai une chatte qui a mis bas dans mon jardin et je me retrouve avec quatre petits à caser.
Je la remercie silencieusement de changer de sujet.
— Désolé, Sandra est allergique.
— Pas grave, si jamais tu connais quelqu’un, dis-le-moi.
— Je n’y manquerai pas.
— Le pire, c’est que je n’arrive pas à choper la mère pour la faire stériliser. C’est sa troisième portée dans ma haie…
— Tu réussis à refourguer tous les bébés à chaque fois ? ne puis-je m’empêcher de demander.
— Presque. Je mets des annonces ici, tu n’as jamais vu ?
— Non, je ne regarde jamais ce panneau.
— À quoi ça sert que Ducros, il se décarcasse  ?
Sa réplique m’amuse, j’avais bien besoin d’un brin d’humour.
— À faire sa Brigitte Bardot ?
Elle s’étouffe avec sa cigarette tellement elle rit. Petite brune aux yeux noirs, Fred n’a pas l’habitude qu’on la compare avec la mythique BB .
— Allez, file, je retourne à ma garde.
— Bon courage !
Je m’élance d’un pas rapide vers la station de métro, un chouia plus léger qu’en sortant de l’ascenseur tandis que le nom de Sandra s’affiche sur mon téléphone sans que je l’entende.

4 – Nom inconnu

J’observe la maison où l’on m’envoie en mission. Classique de cette époque, un étage, une centaine de mètres carrés, un terrain de la taille d’un mouchoir de poche, des volets blancs qui semblent avoir été repeints récemment. Un bon état général. Le jardinet est simple, pas de plantations, juste un rectangle de pelouse avec une petite table, quatre sièges et deux transats.
Je choisis de m’installer sur une chaise longue – à mon âge, on fait attention à son confort – afin d’observer tranquillement la vie de cette famille. Toujours pren-dre le temps d’étudier la situation avant d’intervenir, règle numéro un. Sans même avoir besoin de lire mon ordre de mission, la souffrance me saute aux narines. Elle est pure, violente et semble concerner plus d’une personne.
De ma place, j’ai une vue directe sur le salon et la cuisine, dans le prolongement. Un tas de cahiers et de livres envahissent l’îlot central ; or, personne n’est devant. Un adolescent est allongé dans le canapé, en train de jouer avec une espèce de tou-pie qu’il fait tourner entre ses doigts au lieu de la mettre au sol. Je l’observe presque une demi-heure, rien ne semble le sortir de sa transe, ni la table basse qui vibre au rythme de son portable posé dessus, ni les minutes qui s’égrènent.
La porte s’ouvre brusquement sur un gamin chétif. Son cartable pend à une de ses épaules et très vite, il l’envoie valdinguer dans l’entrée. Les chaussures suivent en fonction de la progression de l’enfant dans la maison. La première traîne dans le hall, la seconde se retrouve dans la cuisine. Pas un mot n’a franchi ses lèvres.
Le plus âgé ne bouge pas, néanmoins, il lance d’un ton maussade un « bonsoir » qui n’obtient pas de réponse.
Je repense à mes instructions et j’identifie ces deux individus. Alexandre, qua-torze ans et élève en troisième, dans le canapé. Dans la cuisine, Léo, tout juste onze ans, qui vient de faire sa rentrée en sixième dans le même collège que son frère.
Léo attrape une boîte de céréales et s’en verse une portion généreuse. La moitié me semble aller sur le plan de travail sans qu’il s’en formalise. Il prend un livre sur une petite étagère et s’installe à l’îlot central en poussant sans ménagement les ca-hiers qui s’y trouvent.
Alexandre continue de faire tourner son jouet. C’est à peine perceptible, pour-tant, je note que ce dernier est moins stable que quand il était seul. Je renifle et sens une angoisse sourde que je ne comprends pas. Pour l’instant, ce retour du collège ressemble à celui de n’importe quelle famille. Ce n’est pas une ambiance de franche camaraderie, cependant, il n’y a pas de quoi s’inquiéter.
Son goûter terminé, Léo se fige en observant un tiroir vers lequel il finit par se diriger. Je sens que c’est important, ma curiosité est aiguillonnée. Il l’ouvre, fixe son contenu et le referme brusquement. Il tourne les talons et, sans s’arrêter, attrape son livre et s’apprête à monter dans sa chambre quand son regard accroche son frère. D’un seul coup, il lui saute dessus et s’empare de l’espèce de toupie.
J’entends les cris de ma position, j’ai une bonne ouïe, mais je suppose que ça porte jusque chez les voisins mitoyens.
— Rends-moi mon hand spinner !
— Eh ! T’es pas bien, je m’amusais avec !
— Il est à moi !
— Non, il est à nous deux !
Alexandre essaie de récupérer le jouet, tandis que Léo lui assène un coup de coude dans le ventre pour se dégager de son emprise et se rue dans l’escalier.
— Putain, mais t’es chiant ! peste Alexandre en s’apprêtant à le poursuivre.
Le claquement d’une porte le freine dans son élan. Je le vois hésiter puis se diri-ger vers la cuisine en traînant des pieds. Il met la chaussure égarée avec sa copine et soupire en regardant le chantier laissé par son frangin en à peine quelques mi-nutes : lait sorti, paquet de céréales en dehors de la boîte, bol non débarrassé, sans parler du plan de travail plein de tout ce qui s’est échappé lorsque Léo s’est servi…
Alexandre peste et range la bouteille dans le réfrigérateur. Il attrape l’éponge puis profère un juron avant de la balancer dans l’évier et de retourner à ses devoirs. 

5 – Alexandre

Encore une fois, papa n’est pas rentré à temps pour le dîner… Maman a essayé de nous faire manger à table, tous les trois. Un semblant de famille normale. Je ne sais pas pourquoi elle s’obstine ainsi tous les soirs. Comme à chaque fois, Léo a fait une crise parce que je lui ai soi-disant coupé la parole. Il ne parle quasiment jamais, mais bien sûr, selon son cinéma habituel, il allait « s’exprimer » et je l’en ai empê-ché. Un jour, il me reprochera de respirer.
Bref, Léo a envoyé son assiette par terre et a regagné sa chambre en hurlant. Maman m’a autorisé à finir le repas dans ma piaule. Au début, je l’aidais à réparer les dégâts de mon petit frère. J’étais gêné de la voir à quatre pattes en train de ra-masser les morceaux de porcelaine brisée. Petit à petit, j’ai pris le pli de monter en détournant les yeux. Est-ce que je me suis habitué ? Est-ce que maintenant, je trouve ça normal qu’elle nettoie sa merde ?
Une bouffée de rage m’envahit. Je lui en veux tellement ! Et papa, qu’est-ce qu’il fait, putain ? Il ne devrait pas être avec elle, à ramasser notre famille qui s’effrite ?
Dégoûté, je pose mon assiette encore à moitié pleine sur une pile branlante au pied de ma table de chevet. Je commence à les compter et m’arrête à huit. C’est trop douloureux.
Il dit qu’il a de plus en plus de travail, pourtant, ça fait une éternité qu’il bosse à Lincoln Santé. Même en période de rush, il est toujours rentré avant le repas. Cet instant partagé avec sa famille était sacré selon lui. Enfin, avant d’avoir deux ados, parce que là, le super papa préfère rester au bureau et laisser sa femme gérer. Il ar-rive quand les devoirs sont faits, qu’on a mangé et que Léo a pris ses médicaments.
En parlant de ça, j’entends les pas lourds de maman gravir les marches. Elle va veiller à ce que le traitement de chaton soit pris. J’attrape mon casque, le visse sur mes oreilles et ouvre ma playlist. Je m’allonge dans mon lit, ferme les yeux. Dans le noir, happé par la musique, je peux faire comme si j’étais ailleurs.
3
Chroniques Service Presse / À vif de René Manzor Éditions Calmann-Lévy
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 25/04/2021 à 16:38 »
Synopsis :

Dans la forêt qui borde le village de Gévaugnac, on découvre une toute jeune fille brûlée sur un bûcher. La capitaine Julie Fraysse, du SRPJ de Toulouse, est priée de différer ses vacances et de consulter Novak Marrec, le policier qui a mené l’enquête sur des meurtres très similaires, attribués à un mystérieux « Immoleur » jamais arrêté.
Le problème c’est que Novak est interné en hôpital psychiatrique. Depuis son échec dans l’affaire de l’Immoleur, ce flic intelligent, cultivé et peu loquace est atteint de troubles obsessionnels délirants : par moments son cerveau lui crée de fausses certitudes, qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Convaincu que l’Immoleur est de retour, Novak se lance à corps perdu dans l’enquête avec Julie. Mais comment découvrir la vérité quand votre propre esprit joue contre vous ? Parviendront-ils à mettre au jour les secrets de la petite communauté de Gévaugnac ?


Mon avis :


Grande fan depuis ses tous débuts, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai pu enfin découvrir le dernier opus de René Manzor... et croyez-moi, ce fut encore une fois un grand bonheur !

Après deux ans de silence, voici que l'Immoleur fait de nouveau parler de lui avec une nouvelle victime : la petite Maylïs, jeune ado de 13 ans retrouvée morte, nue, brulée vive, et entourée de signes cabalistiques.
Étrangement, tout semble concorder : une signature similaire aux précédentes affaires, et tout près du petit village de Gévaugnac qui a déjà tant souffert par le passé.
Dès les premières pages, le ton est donné. Cette histoire sombre, angoissante, impliquant des meurtres de préados à peine pubères nous glace le sang. Les questions se bousculent, taraudent notre esprit en ébullition : s’agit-il du même prédateur qu’il y a 2 ans ou un vulgaire imitateur ?
 Certes, d’autres meurtres ont été commis auparavant avec le même mode opératoire, mais plus rien depuis tout ce temps. Alors pourquoi maintenant ?
Pourquoi ce tueur en série reprend il soudain ses exactions ?
Ce qui est sûr, c’est que les habitants n’ont rien oublié de cette sordide histoire. Fortement ébranlés, Certains ont même déserté les lieux vers la ville, laissant derrière eux des maisons vides et encore meublées.
Il ne reste qu’un village maudit ; une emprise certaine du curé sur sa paroisse...
 La capitaine Julie Fraysse doit donc écourter ses vacances pour se charger de cet épineux dossier, et consulter au plus vite Novak Marrec, le policier qui a autrefois mené l’enquête sur ce dit "Immoleur" encore jamais arrêté.
Donc qui mieux que Novak pour coincer ce tueur d’enfants ? Le hic, c’est que depuis son échec dans cette affaire, Novak a perdu sa santé mentale au point de lui faire choisir l’hôpital psychiatrique à Toulouse, où il a retrouvé un semblant d’équilibre émotionnel et social.
 Atteint de troubles obsessionnels délirants, ce personnage atypique, d’emblée fort attachant, voit par moments son cerveau lui créer de fausses certitudes qu’il n’arrive pas à distinguer de la réalité.
Quand il traque un criminel, il a soif d’approcher le mal au plus près ; se laisser "infecter" pour appréhender au mieux celui qu’il chasse.
C’est justement sa trop grande proximité, son opiniâtreté, son acharnement à élucider cette affaire qui lui ont fait perdre pied d’avec la réalité.
Pour autant, convaincu que ce criminel est de retour, Novak n’hésite pas un seul instant et plonge à corps perdu dans cette nouvelle enquête aux côtés de Julie.
Mais cette incursion au cœur de ce nouveau drame ne va-t-il pas fragiliser ses progrès, voir anéantir 2 années de thérapie ? 
 Entre hallucinations, délires de persécution, paranoïa et culpabilité...comment découvrir la vérité, pouvoir se faire de nouveau confiance alors que votre propre esprit joue contre vous ?
Comment démêler le vrai du faux pour mettre fin à cette malédiction qui semble toucher une nouvelle fois ce petit village ?
 Et surtout, où se situe réellement la frontière entre notre imaginaire et la réalité ? Sans plus réfléchir, étrangement concernés comme si notre vie en dépendait, nous dévorons les courts chapitres, avalons les pages à toute allure.
Sans que l'on s'en rende compte, l'auteur déploie avec subtilité et talent son piège tout autour de nous. Sans cesse ballotés, secoués, malmenés, nous nous laissons alors porter par ce merveilleux conteur à la plume délicate,  tantôt abrupte et cruelle, tantôt sensible et percutante.
Le rythme est nerveux, intense, enlevé. Le style cinématographique permet une immersion totale. L'histoire nous ensorcelle, nous prend aux tripes. Et une fois les dernières lignes avalées, nous restons interdits, pantelants, essorés et à bout de souffle devant un dénouement encore une fois impossible à deviner.
Quant aux personnages, ils ne sont pas en reste et constituent l’autre pierre angulaire du récit, chacun dans une incarnation différente.
Novak est dénué de toute compassion, tandis que Julie demeure lumineuse et positive.
Pour Novak, la vie personnelle ne signifie rien. À l’inverse, Julie essaie tant bien que mal de donner un second souffle à son mariage grâce à des vacances en famille.
Elle incarne le féminin, lui le masculin. Un duo improbable, où chacun possède une part cachée qui va nous être peu à peu  subtilement dévoilée.
Les différents points de vues vont donner encore plus de corps à l’histoire, nous emportant ainsi au plus près de l’infinie tristesse des endeuillés, des secrets de famille, des problèmes de couple... tout comme avec l’approfondissement du volet psychiatrique concernant Novak. La plongée dans son internement, sa thérapie, sa descente aux enfers, sa remontée et ses difficultés, apporte un vrai plus à ce récit palpitant.
Comme nous, ces personnages superbement travaillés, avec une profondeur et une consistance rarement observée, vont souffrir, se débattre, aller jusqu'au bout d'eux-mêmes. Sans concession, ces êtres brisés, cabossés devront affronter leurs démons, se questionner, se dépasser, se recentrer afin de changer, grandir, renaître.
Vous l’aurez compris, ce roman est un réel coup de cœur, une de ces histoires d’où l’on ressort complètement chamboulé, pas totalement indemne et qui vous hantera pour un long moment.
Ces personnages vous toucheront profondément. Leur force, leur complexité, leur humanité vous bouleverseront.
Un roman à l'intrigue redoutable, un thriller efficace, bien maîtrisé, et si émouvant que les larmes ne seront jamais très loin.
Plus qu'une envie maintenant, me plonger à nouveau dans l'univers de ce virtuose des sentiments 🤩 à quand le petit nouveau ? 😜
Alors, si vous aimez les récits palpitants, à l’intrigue subtile mais retorses, les histoires qui émeuvent, bousculent, ébranlent vos croyances, vous laissent exsangue une fois le livre refermé... foncez, ce thriller est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:


Ma note :  :etoile: :etoile: :etoile: :etoile: :etoile:





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Mise en avant des Auto-édités / Les chemins de traverse d'Anaïs Cros
« Dernier message par Apogon le jeu. 22/04/2021 à 16:38 »
Les chemins de traverse d'Anaïs Cros



Chapitre 1
En 9 lettres : choc frontal entre deux êtres

   Bastien referma sa braguette et s’assura que les pans de sa chemise étaient rentrés juste ce qu’il fallait dans son jean, de sorte que le tissu ne soit ni trop tendu, ni trop lâche. Il considéra le loquet de la chasse d’eau avec une pointe de répugnance. Imaginer tous ces hommes, ces gamins, ces vieillards qui avaient touché et essuyé leur intimité avant de poser leurs doigts sur ce morceau de plastique… Il avait l’impression qu’ils allaient subitement envahir le box et l’écraser sous le poids de leur manque d’hygiène. Un frisson de dégoût fit de la grimpette dans son œsophage. Il s’obligea à se secouer, à chasser ces pensées absurdes et avança la main à contrecœur. Son estomac se crispa et il pressa le loquet. L’eau déferla dans la cuvette, emportant son urine qui exhalait une légère odeur de café, et il se hâta de sortir.
   Bastien dut faire le tour de tous les réservoirs à savon avant d’en trouver enfin un qui accepte de lâcher quelques gouttes d’un gel industriel rose au parfum douceâtre et écœurant. Il se lava rapidement les mains, dédaigna les séchoirs qu’il évitait comme la peste depuis qu’on lui avait dit que c’était des nids à microbes et s’essuya avec un mouchoir en papier placé dans sa poche en prévision de ce moment. Il n’y avait pas de poubelle et il rempocha donc le mouchoir humide et fripé. Plongeant la main dans le sac qu’il portait en bandoulière, il en tira un flacon de gel antiseptique, en versa au creux de sa paume et entreprit de se débarrasser définitivement d’éventuelles souillures attrapées sur la chasse d’eau.
   Un peu rasséréné, Bastien s’apprêtait à quitter les toilettes désertes lorsque son regard tomba sur son reflet. Il s’arrêta, frappé par cet autre lui-même. Il n’était pas du genre à sortir de chez lui sans avoir vérifié qu’il était bien présentable et les miroirs lui étaient plutôt familiers, mais parfois il éprouvait un choc en croisant son propre regard. Parfois c’était simplement étrange, comme s’il avait été projeté hors de lui-même et qu’il pouvait se contempler depuis l’extérieur de son corps. Il fit un pas en avant, fasciné.
   Malgré son mètre quatre-vingt-cinq et sa minceur, il ne paraissait pas très grand. Peut-être parce qu’il avait un visage juvénile, comme s’il avait oublié de vieillir depuis ses dix-huit ans. Même sa barbiche impeccablement taillée, ses lunettes rondes de rat de bibliothèque et ses cheveux blonds sagement lissés en arrière n’arrivaient pas à lui donner l’air sérieux. Il avait l’impression de porter un masque qui ne lui correspondait pas vraiment. Et dans ce masque s’ouvrait l’abîme de ses yeux noisette qui, eux, avaient depuis longtemps perdu le pétillement de la jeunesse. Est-ce qu’il avait été jeune un jour ? Est-ce qu’il avait été désinvolte, inconscient, irresponsable et terriblement vivant ? Il n’arrivait plus à s’en souvenir.
   Bastien baissa la tête avec un soupir. Un accablement diffus envahissait sa poitrine, oppressant sa respiration. Ses mains se mirent à trembler. Il songea à l’objet qui reposait dans le coffre de sa voiture, à ce voyage absurde qu’il avait entrepris. Est-ce que tout cela avait le moindre sens ?
   — Monsieur ? Ça va ?
   Bastien sursauta. Rougissant légèrement, il entraperçut vaguement un jeune homme vêtu de noir qui le dévisageait depuis la porte. Déjà il se dirigeait vers lui pour sortir.
   — Bien sûr, murmura-t-il avec embarras. Excusez-moi…
   Le jeune homme s’effaça pour le laisser passer, mais Bastien le frôla malgré lui. Une odeur d’amande envahit ses narines, douce, délicate, et il manqua s’arrêter, captivé. Mais il était déjà dehors, emporté par son élan, et lorsqu’il se retourna la porte des toilettes achevait de se refermer sur l’inconnu, brisant la magie.
Oubliant les raisons de son trouble, Bastien traversa la station-service d’un pas nerveux. Il faillit rejoindre sa voiture, mais il se sentait trop bizarre pour reprendre la route tout de suite ; il avait besoin de se poser un peu. Avisant les machines à café, il acheta un chocolat chaud et s’installa à une des tables hautes. La pensée lui vint de tous les gens qui s’y étaient déjà accoudés, mais il la repoussa avec un agacement teinté de crainte. Il n’allait pas commencer à développer des TOC en plus de tout le reste. Il sortit un carnet de mots croisés de sa poche, le posa sur la surface de plastique avec résolution et déboucha son stylo.
Bastien avait découvert les mots croisés vers l’âge de dix-sept ans et il était rapidement devenu accro. La plupart des autres loisirs étaient incapables de retenir toute son attention et d’empêcher son esprit de vagabonder sur des chemins douloureux, mais les petites cases emplies de mystère réussissaient à le captiver totalement, elles. Elles contenaient ses divagations, les encadraient de manière rassurante et lui permettaient de relâcher la pression.
Lorsque le sudoku était devenu à la mode, il s’y était mis également, mais les chiffres n’avaient pas sur lui le même pouvoir que les mots. La langue française le fascinait, ses subtiles nuances, ses sens innombrables, sa richesse, sa beauté profonde. Les chiffres étaient trop précis, trop carrés, ils ne sollicitaient pas assez son imagination et ne l’empêchaient pas de lui faire du mal. Les mots le protégeaient. Et parfois, lorsqu’il venait à bout d’une grille particulièrement difficile, il avait presque l’impression d’avoir enfin compris le sens de la vie. Malheureusement cette sensation ne durait jamais très longtemps.
Bastien s’était absorbé dans sa grille, enveloppé de lettres et de définitions, ayant totalement oublié son chocolat qui refroidissait rapidement sous les lumières glacées de la station-service. À quelques pas quatre routiers bavardaient dans un mauvais anglais en partageant un café. L’un d’eux venait de Roumanie, un autre de Pologne, les deux derniers d’Allemagne. Ils auraient pu être originaires de Mars que Bastien n’aurait pas levé les yeux vers eux. Plus loin une femme argumentait avec son fils de huit ans qui tenait absolument à acheter un paquet de bonbons. Après quelques minutes de discussion tendue, la mère exaspérée céda et rejoignit son mari à la caisse, traînant dans son sillage son gamin triomphant.
Bastien faisait tourner le capuchon de son stylo entre son majeur et son index, les sourcils froncés, aux prises avec une définition particulièrement abstruse, lorsqu’une infime odeur d’amande se glissa dans ses narines, insinuante. Puis une voix douce s’éleva à deux pas de lui.
— Salut.
Bastien ne bougea pas tout de suite, pensant qu’on s’adressait à quelqu’un d’autre, mais la voix insista, jeune, agréable, masculine, un peu rauque.
— Je peux me mettre là ?
Bastien releva la tête distraitement, son cerveau encore concentré sur le mot insaisissable. Une seconde plus tard, le mystère s’évaporait sous le coup de la fascination. Le jeune homme qu’il avait croisé dans les toilettes se tenait de l’autre côté de la table en plastique, un café fumant à la main, un gros sac de randonnée usé sur le dos. Bastien reconnaissait sa silhouette, taille moyenne, mince, ses vêtements noirs, assemblage à la fois hétéroclite et étrangement élégant qui le faisait ressembler à quelque chanteur de rock à la mode. Bastien réalisa avec une pointe d’incrédulité qu’il avait réussi à lui parler et à le contourner sans regarder son visage. Parce que s’il avait aperçu son visage, il s’en serait souvenu.
Le jeune homme avait peut-être vingt-cinq ou vingt-six ans. Il était d’une beauté à couper le souffle. La délicatesse de son teint évoquait une exquise et fragile porcelaine, ses traits fins oscillaient entre une virilité délicieuse et une androgynie troublante, ses yeux en amande étaient du bleu le plus remarquable que Bastien avait jamais vu et son regard respirait l’intelligence et une profondeur d’âme peu commune, souligné par des cils si noirs qu’on aurait pu les croire maquillés. Auréolé d’une masse de cheveux sombres, bouclés et désordonnés, ce visage extraordinaire semblait tout droit issu de l’imagination de quelque peintre génial, presque trop beau pour être vrai. Et pourtant il était tout entier naturel, franc, ouvert. Il affichait une expression d’un calme olympien et un demi-sourire qui rappela à Bastien le mystère qui entourait la Joconde.
L’inconnu paraissait avoir l’habitude d’être dévisagé et il attendit patiemment que Bastien se ressaisisse. Celui-ci fit un effort pour s’arracher à son admiration et jeta machinalement un regard autour de lui. Toutes les tables en plastique étaient libres et un sentiment d’incompréhension l’envahit. Mais il était trop bien élevé pour faire une autre réponse que :
— Bien sûr…
Il tira vers lui son carnet de mots croisés et son chocolat à moitié froid. Le jeune homme déposa son café sur l’espace libéré et lâcha son sac à ses pieds. Il y avait de la grâce dans ses gestes, comme si chacun d’eux avait fait partie d’une chorégraphie très étudiée et pourtant parfaitement naturelle. Se demandant ce que lui voulait ce bel éphèbe, Bastien fit mine de se replonger dans ses définitions malgré son trouble. L’odeur d’amande, aussi infime qu’entêtante, perturbait sa concentration.
— Je m’appelle Tarek.
Bastien releva les yeux. « Est-ce qu’il compte me draguer ? », songea-t-il malgré lui. Bastien détestait les clichés, mais quand il regardait ce garçon, il ne pouvait pas s’empêcher de penser aux philosophes grecs qui chantaient la beauté des jeunes gens, aux poètes qui exaltaient leur jeunesse à la fois innocente et virile, à Oscar Wilde, à Rimbaud et Verlaine… Il avait beau ne s’être jamais senti attiré par les hommes, il avait une vision très romantique de l’homosexualité. Comprenant qu'il dérivait à nouveau, il s’obligea à revenir au moment présent.
— Bastien, répondit-il avec une pointe d’embarras.
L’expression du jeune homme ne se modifia pas d’un iota. Gêné, Bastien tenta encore de paraître très absorbé par ses mots croisés, mais il sentait qu’il n’arrivait pas à donner le change. Tarek but une gorgée de son café avec une nonchalance affolante. Un peu plus loin un des routiers marmonna quelque chose et les autres émirent des rires moqueurs.
— Ils croient que je veux coucher avec vous.
Tarek avait prononcé ces quelques mots avec une indifférence royale. Bastien manqua de rougir. Il lança un regard noir aux chauffeurs qui les observaient à la dérobée et ceux-ci parurent soudain trouver extrêmement intéressante une vieille Porsche qui venait de se garer de l’autre côté de la vitre. Abandonnant la comédie de la désinvolture, Bastien reboucha son stylo avec soin. Dans un geste machinal, il ôta ses lunettes et entreprit de les essuyer.
— C’est le cas ? demanda-t-il enfin.
— Non.
À la fois soulagé et honteux de ce soulagement, Bastien replanta ses lunettes sur son nez et se décida à regarder à nouveau le jeune homme. La manière dont celui-ci le fixait, intense, était presque angoissante, lui donnant l’impression d’être mis à nu. Et soudain quelque chose s’adoucit dans l’expression de Tarek et son visage cessa d’être celui d’un ange sculpté dans le marbre pour redevenir de chair et de sang.
— En fait je fais du stop, expliqua-t-il. Je me demandais si vous pouviez m’emmener.
Quelque chose se relâcha en Bastien. La banalité de cette requête était merveilleusement rationnelle et inscrivait Tarek dans un registre beaucoup plus humain et rassurant que l’impression originelle laissée par son étrange beauté. Retrouvant ses repères et ses sentiments habituels, Bastien ne put réprimer un geste embarrassé.
— Je ne sais pas, vous… vous allez par où ?
Il se maudit. Pourquoi n’avait-il pas refusé directement ? Il n’avait pas envie de voyager avec quelqu’un, il voulait être seul, tranquille pour mener son projet à bien, ce n’était vraiment pas le moment de s’encombrer d’un type qui semblait débarquer d’une autre planète. Tarek esquissa un sourire.
— Et vous ? répliqua-t-il. Vous allez par où ?
Bastien songea à mentir, mais il n’avait jamais été très doué pour ça et il avait la certitude que ces extraordinaires yeux bleus décèleraient la moindre tricherie.
— Le Havre, répondit-il à contrecœur. Et je fais une étape à Nogent-sur-Marne cette nuit.
— Le Havre, répéta pensivement Tarek.
Il parut réfléchir un instant, puis il hocha la tête avec approbation.
— OK, ça me va.
Bastien le considéra avec incompréhension. L’attitude décalée du jeune homme était vraiment déconcertante.
— Comment ça, ça vous va ? fit-il stupidement.
L’innocence charmante qui se peignit sur le visage délicat de Tarek aurait fait se damner un saint.
— Le Havre, dit-il comme une évidence, ça me va. Je n’ai jamais visité la Normandie. Les gens vont toujours vers le sud. Parfois je me demande si la Terre n’est pas plate et suspendue avec le nord en haut. C’est comme si tout le monde finissait par glisser vers le sud. Je vous assure. Deux fois sur trois quand je monte avec quelqu’un, il va vers le sud. L’ouest, c’est bien, ça change.
Bastien resta ahuri quelques secondes, puis la panique l’envahit. Il s’était récolté un dingue. Et maintenant ce type avait l’intention de voyager avec lui jusqu’au Havre. Il avait intérêt à trouver une solution, et vite. Mais son cerveau pédalait dans la semoule et les effluves d’amande l’empêchaient de réfléchir.
— C’est quoi cette odeur ? demanda-t-il brusquement.
Tarek haussa ses sourcils fins et parfaitement dessinés. Lorsqu’il renifla, ses narines se gonflèrent avec une délicatesse inhumaine.
— Quelle odeur ?
— Une odeur d’amande, insista Bastien. C’est votre parfum ?
Tarek secoua la tête.
— Je ne mets pas de parfum.
Bastien fit un pas vers lui, inspirant fort, puis il se souvint de tout ce que cela avait d’inconvenant et il recula aussitôt.
— C’est sans importance, marmonna-t-il.
Nerveux, il récupéra ses lunettes et se remit à les nettoyer avec application alors qu’elles étaient impeccables.
— Écoutez, dit-il sans regarder Tarek, je ne veux pas paraître désagréable, mais… Ce n’est pas une bonne idée. Je veux bien vous déposer quelque part, mais faire tout le trajet jusqu’au Havre, c’est… ce n’est pas possible, d’accord ? Je préfère voyager seul…
Il rechaussa ses lunettes et s’obligea à considérer Tarek. Le jeune homme ne paraissait nullement offensé, il souriait légèrement.
— D’accord, je comprends. Voilà ce que je vous propose. Je monte avec vous et quand vous en avez assez de me voir, vous le dites et je descends. Dans cinq cents kilomètres ou dans trente, c’est vous qui décidez. Je ne veux pas m’incruster, juste faire un bout de trajet avec vous. Ça vous va ?
Bastien se sentit piégé. Comment aurait-il pu refuser une proposition si raisonnable, d’autant plus alors qu’elle s’accompagnait d’un sourire littéralement irrésistible ? Il acquiesça malgré lui.
— D’accord, soupira-t-il.
Tarek hocha la tête à son tour.
— Génial.
Il ramassa son sac et le jeta sur son épaule.
— Je vais fumer une cigarette, je vous attends dehors.
Il se dirigea vers la porte, son café à la main, et Bastien nota que la caissière de la station semblait hypnotisée par sa démarche féline. Arrivé sur le seuil, Tarek se retourna dans un mouvement mélodramatique.
— Bastien ?
Celui-ci haussa les sourcils, interrogateur. Tarek sourit.
— Merci !
Bastien fit un geste qui n’engageait à rien et le jeune homme sortit. À travers la vitre de la boutique, Bastien le vit jeter son sac par terre, s’asseoir dessus avec une grâce adolescente et mettre ses mains en coupe pour protéger la cigarette qu’il allumait. Il se détourna, pensif, troublé. Il n’avait jamais ramassé d’auto-stoppeur de sa vie, détestant l’idée qu’un inconnu envahisse l’espace intime que constituait sa voiture, et voilà qu’il se retrouvait avec un doux dingue probablement drogué sur les bras. Décidément ce voyage ne s’annonçait pas de tout repos.
Bastien prit une profonde inspiration pour se raffermir. Se faisant, il s’aperçut que l’odeur d’amande s’était dissipée. Il renifla encore, mais il ne la captait plus du tout. Elle avait laissé comme un vide bizarre. En fait, s’il devait être tout à fait honnête, elle lui manquait déjà.
 
Chapitre 2
En 6 lettres : donné au coup de feu

   Bastien était assis sur une chaise en bois inconfortable, les mains enfoncées dans les poches, le regard vague, la respiration lente. Autour de lui la cathédrale de Strasbourg s’épanouissait entre ombres et silences. Il faisait froid dans le sanctuaire de pierre, l’atmosphère avait quelque chose d’un peu sinistre, mais cela convenait bien à l’humeur lugubre de Bastien. Machinalement ses yeux parcouraient l’allée centrale, survolaient le chœur et les vitraux qui le surmontaient, longeaient les arcades du plafond jusqu’aux dorures de l’orgue avant de redescendre le long de quelque pilier sculpté pour revenir s’écraser à ses pieds. Au départ il voulait seulement jeter un œil à l’horloge astronomique. Il avait regardé la Mort sonner dix-huit heures et puis il s’était assis sur une des chaises du fond, juste pour cinq minutes. Maintenant la Mort s’apprêtait à sonner dix-neuf heures et il n’avait aucune idée de ce qu’il avait fait pendant tout ce temps.
   Il n’y avait plus personne dans la grande cathédrale, le silence était pratiquement absolu. Bastien imagina la ville au dehors, les lumières qui s’allumaient, les gens qui se pressaient sur les trottoirs, la circulation, les odeurs des brasseries et des restaurants. La cathédrale se dressait au milieu de toute cette vaine agitation comme le tombeau de quelque mystère oublié. Etrangement Bastien s’y sentait beaucoup plus à l’aise qu’à l’extérieur.
   Bastien sursauta lorsqu’un gardien apparut soudain à côté de lui, comme surgi du néant. L’homme lui adressa un sourire fatigué mais aimable.
   — Nous allons fermer, monsieur, annonça-t-il.
   Bastien se contenta de hocher la tête, incapable de parler. Il s’arracha à la chaise avec effort et prit la direction de la porte d’une démarche hésitante, engourdi par le froid et l’immobilité. Lorsqu’il ressortit, il fut surpris par une bouffée de chaleur inattendue. Ces dernières années, avril avait tendance à se prendre pour juillet dans la capitale alsacienne, mais l’hiver était souvent si long que ça n’était pas vraiment désagréable. La température ramollit Bastien et une certaine tension se relâcha dans ses épaules. Il huma l’air de la place, puis s’éloigna d’un pas tranquille.
   Tournant le dos à la cathédrale, il descendit une rue bordée de maisons typiques que les touristes adoraient photographier et dont les innombrables boutiques vomissaient sur les pavés leurs cartes postales médiocres et leurs souvenirs en série. Bastien secoua la tête pour lui-même, réprobateur devant sa propre attitude. Il avait longtemps admiré le cynisme de ses héros d’enfance, mais plus le temps passait, moins il lui semblait que c’était une preuve de grandeur d’âme. L’innocence et la candeur étaient bien trop sous-évaluées.
   Arrivé sur la place Gutenberg où tournait un éternel carrousel, Bastien bifurqua vers l’Ill et les nombreux ponts qui permettaient de la traverser. Il aimait flâner dans Strasbourg. C’était une des rares villes dans lesquelles il ne se sentait pas oppressé, écrasé par une masse grouillante et anonyme. Peut-être parce que c’était aussi une des rares villes qu’il connaissait bien et dans laquelle il ne pouvait pas se perdre. Il y habitait depuis pratiquement vingt ans et s’il n’était pas alsacien d’origine, il l’était devenu par adoption.
Sa mère n’avait jamais compris pourquoi il était venu s’installer là et Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à le lui expliquer. Il n’y avait qu’une chose dont il était sûr : pour un gourmand comme lui, une région dont les habitants accordaient autant d’importance à la nourriture avait forcément un attrait particulier. Il n’avait d’ailleurs jamais vraiment regretté sa décision, pas même quand son frère l’avait traité de tous les noms pour être parti alors que leur mère était malade. Il n’avait pas pu faire autrement, ça avait été pour lui une question de survie et il aurait aimé que Thomas puisse le comprendre. Malheureusement son aîné n’était pas du genre à se mettre à la place des autres.
Arrivé à la place de la Bourse, Bastien avait la gorge serrée et les larmes aux yeux. Penser à son frère lui faisait toujours le même effet. Imaginer qu’il ne lui avait pas adressé la parole depuis pratiquement douze ans… Cela le rongeait de l’intérieur. Longtemps il s’était cherché des excuses, avait décrété que tout était dû à l’entêtement de Thomas, à son agressivité, avait prétendu attendre un peu pour que les choses se tassent, s’était promis cent fois que, oui, la semaine prochaine il essayerait de l’appeler, qu’il n’en resterait pas là… Les semaines, les mois, les années avaient filé et il les avait laissés faire sans réagir. Maintenant son frère était un étranger, il n’avait pas vu grandir ses nièces et il avait un neveu dont il ne connaissait même pas le visage. C’était pathétique.
L’attention de Bastien fut détournée de ses pensées comme il devait traverser la route qui longeait les quais. À proximité, la grande station de tramway de la place de l’Étoile grouillait de monde, les gens se pressaient et se bousculaient pour monter dans la rame bondée, comme si arriver à attraper ce tram plutôt que le suivant allait changer leur vie. Mais après tout peut-être que ça la changerait, peut-être que ce décalage de quelques minutes causerait des bouleversements inattendus, tel le battement d’ailes du papillon. Peut-être que ces gens le sentaient et que c’était pour cette raison qu’ils luttaient aussi âprement.
L’indicateur des piétons passa au vert et Bastien se laissa emporter par un flot de badauds et de cyclistes. Il marcha devant le Conservatoire et tourna à nouveau pour longer le centre commercial Rivétoile. La plupart des magasins étaient en train de fermer, mais le centre restait ouvert. Bastien envisagea un instant d’y entrer, de se dégotter quelque chose à manger, mais il n’avait pas envie de nourriture industrielle. Mentalement il fit l’inventaire de ce qui occupait son frigo. Après quelques tâtonnements les ingrédients s’assemblèrent d’eux-mêmes et des tagliatelles accompagnées de pesto maison et de parmesan se dessinèrent dans son esprit, arrachant un grognement à son estomac réveillé en sursaut.
De l’autre côté du canal qui avait valu son nom à Rivétoile se dressait le bâtiment très moderne de la nouvelle médiathèque de Strasbourg. Bastien évita de le regarder. C’était lui qui avait fait la demande pour y travailler après pratiquement douze ans à la Bibliothèque Nationale Universitaire, mais il n’était plus très sûr d’avoir pris une bonne décision. Tout était trop propre, trop récent, trop « technologique » dans ce nouveau bâtiment, et même s’il y avait parfois des dysfonctionnements dans l’organisation, cela n’avait rien à voir avec l’atmosphère poussiéreuse, artisanale et délicieusement figée dans le temps de la bibliothèque universitaire. Toujours se méfier du changement, songea Bastien, c’est rarement pour le meilleur.
Un peu plus loin, un groupe de jeunes s’amusait à faire des acrobaties en utilisant tout le matériel que la ville mettait à leur disposition : lampadaire, trottoir, ponton, poubelle… Ils se lançaient des défis en riant, s’inventaient des challenges et des épreuves à surmonter. La moitié d’entre eux étaient torse nu dans la chaleur de cette fin de journée, souples, musclés, et Bastien ralentit le pas pour mieux les observer, fasciné par leur grâce juvénile et inconsciente, surlignée par la lumière rasante du crépuscule.
Un instant plus tard, son attention fut détournée par deux silhouettes féminines. Une femme d’une trentaine d’années et sa fille de sept ou huit ans marchaient dans sa direction, se tenant par la main. Leur ressemblance était frappante, jusque dans leurs vêtements, et Bastien eut l’impression de contempler la même personne à des moments différents de son existence. C’était les mêmes silhouettes un peu potelées, les mêmes cheveux châtains aux boucles abondantes, les mêmes taches de rousseur charmantes sur le nez et les pommettes, les mêmes yeux en amande, les mêmes sourcils arqués, le même genre de jupe et de petit haut, jusqu’à ce bracelet qu’elles portaient toutes les deux au poignet gauche.
Fasciné, Bastien ne put se retenir de les fixer. Il y avait quelque chose de magnifique dans ce tableau surréaliste, une grâce absurde et inattendue mais indéniable. Voilà pourquoi Bastien n’avait jamais tout à fait réussi à devenir cynique. La beauté des choses et des gens ne cessait de le frapper en plein visage, comme des gifles destinées à l’empêcher de s’endormir.
Alors qu’il arrivait à leur hauteur, son regard croisa celui de la femme. Elle fronça légèrement les sourcils et, de manière presque imperceptible, tira sa fille vers elle pour la protéger. Envahi par la tristesse, Bastien détourna les yeux et accéléra le pas. Tandis qu’il passait devant le grand cinéma UGC situé à l’arrière du centre commercial, des souvenirs qu’il avait mis de côté depuis des années remontèrent à la surface.
Un jour, alors qu’il avait onze ans, toute la famille s'était offert une semaine de vacances à Paris. Bien décidés à en profiter pour améliorer la culture de leurs enfants, ses parents avaient choisi de visiter le Louvre. Bastien s’était ennuyé à mourir tout le temps où ils avaient déambulé au milieu des antiquités égyptiennes, des vestiges préhistoriques, des traces du Moyen-Âge. Son intérêt avait commencé à s’éveiller lorsqu’ils avaient atteint les sections consacrées aux peintres romantiques, mais c’était les sculptures qui l’avaient complètement scotché. Hommes, femmes, enfants, tous ces corps l’hypnotisaient, la perfection de leurs proportions, l’élégance de leurs postures, la grâce de leurs visages… Ses parents avaient pratiquement dû le traîner hors de ces salles et Thomas, qui avait quatorze ans et les hormones en ébullition, lui avait demandé d’un ton moqueur si ça l’excitait tous ces gens à poil. Cela lui avait d’ailleurs valu une taloche agacée de leur père.
   Bastien ne put réprimer un sourire en se rejouant la scène, puis il s’assombrit. Est-ce que ça l’excitait de contempler les gens ? Il aimait à croire que non, que son intérêt n’était pas sexuel, mais purement esthétique. Il était attiré par la beauté des gens comme un papillon par une flamme, c’était plus fort que lui, il ne pouvait pas s’empêcher de regarder. Une de ses ex le traitait d’ailleurs souvent de voyeur et cela avait le don de le hérisser. Il lui avait expliqué cent fois qu’il ne cherchait pas à voler l’intimité des gens, que ce qui le captivait c’était uniquement leur apparence, mais elle n’avait jamais prêté grande attention à ses justifications. Il avait fini par la quitter, pour d’autres motifs, mais peut-être aussi un peu pour ça.
   S’arrachant à ses pensées, Bastien réalisa qu’il était pratiquement arrivé à son appartement du quartier du Neudorf. Il s’arrêta devant un immeuble de six étages, tira sa clé de sa poche et pénétra dans l’entrée vétuste. Nombre de ses connaissances trouvaient d’ailleurs le bâtiment assez glauque, vieillot et sale par endroits, mais Bastien refusait de déménager pour une raison extrêmement simple : il n’avait jamais visité d’immeuble aussi bien insonorisé. Quand il était chez lui, il ne subissait aucun assaut intempestif de voisins bruyants. Même le couple de jeunes qui vivait de l’autre côté du couloir n’avait pas réussi à prendre les murs en défaut, alors que chaque fois qu'ils ouvraient leur porte, la musique était si forte qu’on avait l’impression d’être au bord d’une autoroute.
   Dédaignant l’ascenseur, Bastien grimpa jusqu’au quatrième étage par les escaliers et parvint à rentrer chez lui sans avoir croisé personne. Il repoussa le verrou derrière lui, abandonna ses clés dans le vide-poche qui reposait sur la commode de l’entrée, y rangea ses chaussures et remonta le petit couloir en chaussettes, appréciant la fraîcheur du vieux parquet sous ses pieds fourbus. La nuit commençait à tomber et il dut allumer la lumière dans son salon impeccablement ordonné.
Tous les murs disparaissaient sous les livres et les films, même le grand écran plat était encadré par des chapelets d’œuvres parfaitement classées. Sous la table basse s’alignaient des piles de livrets de mots croisés que Bastien n’arrivait pas à se résoudre à jeter. Au-dessus il avait préparé depuis quelques jours déjà ses papiers les plus importants, la lettre qu’il voulait laisser et le revolver de son père qu’il avait récupéré à la mort de celui-ci à l’insu du reste de la famille. À côté du canapé en cuir était posé son sac de voyage qui n’attendait plus que d’accueillir sa trousse de toilette pour être fermé. Tout était nickel, à sa place. Tout était prêt pour le départ.
5
Avis : auteurs auto-édités / Les larmes de Rose de Myriam Giacometti
« Dernier message par Antalmos le lun. 19/04/2021 à 15:11 »
Après avoir lu et adoré "L'enquête de Lisa", un thriller évoluant dans le monde de l'opéra lyrique, c'est avec un grand plaisir que je retrouve la plume fluide de Myriam Giacometti dans ce second roman. "Les larmes de Rose" nous entraine cette fois dans le milieu des œuvres d'art et dans de vrais lieux en Lorraine, ce qui n'est pas pour me déplaire. Un décor qui sert à nouveau une intrigue bien ficelée où l'on apprend en parallèle que le marché de l'art n'échappe pas à certaines dérives frauduleuses.
Toujours mariés, mais séparés depuis longtemps, Marc, un acteur célèbre, se rend chez Rachel, experte en objets d'art, qui l'attend pour finaliser les papiers du divorce. Quelques minutes plus tard, un couple de jeunes amoureux, qui avait assisté à l'arrivée de Marc, alertent la police. Et pour cause, après avoir entendu un coup de feu, le couple a vu Marc sortir du domicile, les vêtements ensanglantés. Rachel est retrouvée morte à son domicile, tuée par arme à feu. Pour les policiers, l'affaire sera vite bouclée, il n'y a pas à chercher plus loin le meurtrier et le mobile. Marc, sujet à des crises de colères violentes, n'a pas accepté le divorce et a abattu sa femme de sang froid. Pourtant, malgré les faits accablants, seule Rose, sa fille, semble persuadée de l'innocence de son père et va dès lors commencer à mener sa propre enquête pour tenter de le réhabiliter. Mais sa quête de vérité ne va-t-elle pas l'aveugler au point de ne pas voir le danger qui menace ? Va-t-elle finir comme sa mère ?
Je n'en dirai pas plus si ce n'est que j'ai apprécié les nombreuses descriptions des personnages et des lieux, ses chapitres courts, passant d'un personnage à l'autre pour une plus grande fluidité, dont on a qu'une envie : tourner les pages pour connaitre la suite.
En résumé, Les larmes de Rose est un thriller haletant qui tient ses promesses avec une intrigue bien ficelée et un dénouement à la hauteur que je n'ai pas vu venir.
Je lirai donc avec plaisir le prochain roman de l'auteure.
6
Chroniques Service Presse / Une vie volée de Sandrine Colmet
« Dernier message par La Plume Masquée le sam. 17/04/2021 à 15:55 »
Synopsis :

Tom, dont la vie a basculé du jour au lendemain a beaucoup de mal à accepter son handicap.
Il vit maintenant dans un centre spécialisé, cloué dans un fauteuil roulant.
Qu'a-t-il bien pu se passer ?
Je me doute que vous voulez le savoir...
Préparez-vous, au fil des pages de ce roman noir, à découvrir sa terrible histoire.


Mon avis :

Tout d’abord, je tiens à remercier l’auteur pour sa confiance et l’envoi de ce SP au résumé poignant.
Une vie volée est le 3ème roman de Sandrine Colmet, et à mon avis, le meilleur. Pour avoir lu ses deux derniers opus, le style de l’auteur s'est considérablement amélioré, que ce soit en qualité ou en finesse. De se fait, je ne peux qu’attester des progrès et du travail accompli depuis son tout premier roman.

Tom, jeune handicapé de 12 ans, à l’écart, mal dans sa peau, vit difficilement depuis le drame qui a volé sa vie dans un centre de soins. Ses parents, englués dans leurs propres problèmes personnels, ne lui accordent que très peu de temps.
En effet, sa mère Anita, déboussolée depuis le divorce d’avec son ex mari Christophe s’enfonce petit à petit dans l’alcoolisme. Malgré son infidélité incessante qui la fait beaucoup souffrir, elle ressent encore de l’attirance et énormément d’amour pour lui.
Christophe, lui est passé à autre chose et à refait sa vie d’où son fils est exclu.
Alors quand au collège, Tom devient le bouc émissaire de Nathan qui fait tout pour l’humilier, celui-ci décide de ne rien dire pour ne pas donner davantage de souci à sa maman.
Les premières pages à peine avalées, nous voici plongés, happés, enferrés au cœur d’une histoire infernale qui nous prend au tripes et qu’on a bien du mal à lâcher.
Comment à 12 ans peut on se construire avec un père absent, une mère qui a trouvé refuge dans l’alcool, et un harcèlement quasi permanent ?
Comment ces différents protagonistes vont-ils évoluer ?
Tom obtiendra-t-il l’amour de ses parents ?
Sous l’écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteur, nous suivons le chemin de vie de ces êtres cabossés. Bien que prévenue par le résumé, il m’a été impossible de ne pas m’attacher tant au parcours de Tom qu’aux personnages d’Anita et de Christophe.
Les émotions sont parfaitement retranscrites et nous passons par tout un panel de sentiments, écartelés entre l’amour/la haine, la colère/la révolte, pouvant même aller jusqu’au désespoir tant certains passages sont éprouvants.
 Ce roman traite aussi de sujets difficiles : l’alcoolisme, le harcèlement scolaire, les violences sexuelles, la misère sociale... mais surtout de l’amour de parents maladroits envers leur enfant, et de cet enfant en quête d’une affection si compliquée à obtenir.
Je ne vais pas en dévoiler davantage ; à vous de découvrir le parcours de ces parents en pleine détresse, de leur descente aux enfers... de ce fils dont la vie sera brisée à jamais, mais qui tentera de se relever...  l’amour de sa famille l’aidera-t-il ?
Vous l’aurez compris, ce roman m’a touché en plein cœur. Je suis encore bouleversée rien qu’à l’écriture de ces quelques lignes. Pour notre plus grand bonheur, l’auteur a su  jouer avec les émotions du lecteur, alliant à merveille suspense et récit déchirant.
Alors, si vous aimez les histoires poignantes, de celles qui vous secouent, vous malmènent, vous laissent exsangue une fois le livre refermé... foncez, ce roman est fait pour vous ! Vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:


Ma note :

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Avis : auteurs auto-édités / Trente-sept d’Isabelle Morot-Sir
« Dernier message par La Plume Masquée le dim. 11/04/2021 à 17:33 »
Synopsis :

Il y a Ben et Clafoutis. Clafoutis et Ben. Ils ont 15 ans et s'aiment avec cet absolu qui ne laisse aucune place au doute : Ben n'est ni plus grand ni plus beau que les autres, mais il est spécial et Clafoutis l'est tout autant pour lui !
Être spécial aux yeux de l'autre peut-il suffire dans ce monde d'incertitude ?


Mon avis :

Déjà, je dois préciser que cet ouvrage est différent de ce que l’auteure a l’habitude de nous proposer, puisqu’il s’agit ici d’une nouvelle autobiographique. Cela dit, quand on connaît un peu Isabelle, qu’on a lu la totalité de ses autres romans, on ne peut que remarquer que celui-ci entre en résonance et complète tous les autres.
En effet, même si on retrouve un peu d’elle dans chacun de ses ouvrages, celui-ci est une sorte de clef, un retour à la genèse, pour nous permettre de comprendre la totalité du chemin parcouru.
Après avoir appris en MP les bouleversements qui ont secoués la vie d’Isabelle, elle m’annonce vouloir raconter toute son histoire, écrire une novella pour dire le pourquoi, le comment d’une telle révolution. Qu’est-ce qui lui a fait en arriver à attendre sur un trottoir de Mulhouse sous la pluie.
Touchée par une telle décision, consciente de la difficulté de sa démarche, j’ai donc accepté d’en faire une chronique, et me voila, le cœur serré en train d’entamer cette lecture autobiographique, pour comprendre ce par quoi Clafoutis alias Isabelle est passée...
Au travers de ce roman, on découvre donc la jeunesse de Clafoutis. Dans les années 80, la voila débarquée dans un nouveau lycée, où elle se fait très vite des amis, dont Ben. Le coup de foudre est immédiat, total et une jolie histoire d'amour commence entre les deux jeunes gens. Mais Ben doit déménager, la vie les sépare et Clafoutis a le cœur brisé.
Dévastée, meurtrie au plus profond d’elle-même, Clafoutis relèvera la tête, bien déterminée à avancer, mais a ne plus jamais souffrir.
Elle a finalement continué son bout de chemin, fondé sa famille entourée par l’amour inconditionnel de nombreux compagnon à pattes, et s’est fait un nom dans le monde de l'auto-édition avec la publication d’excellents romans dont je ne loupe jamais la sortie.
 Pour autant, elle n’a jamais oublié le passé. Combien de fois n’a-t-elle pas imaginé ce qu'aurait pu être sa vie si Ben était resté, ou si elle l'avait suivi, ou s'ils s'étaient revus par hasard... mais les regrets, les rêves sont restés cloitrés tout au fond de son cœur, comme une graine dont la fleur n’a jamais pu éclore.
Puis un jour, comme quand la lumière traverse les nuages, l’impensable, l’inimaginable : un contact, un mot, un rien... et le passé si longtemps enfoui refait surface.
Un sursaut, un souffle de vie trop longtemps tarit, palpite, jaillit et fait apparaître l'évidence, la révélation, la certitude ; l'impression folle que le vide si longtemps ressenti, vient d’être rempli, comblé, pour, enfin, former ce « tout » si unique.
Alors, malgré les peurs et les doutes, en lutte contre sa raison, Clafoutis est tentée de suivre son cœur...
Tel un vrai conte de fées, nous suivons l’histoire de ces deux êtres séparés dans leur jeunesse, nous retrouvons l'insouciance, la passion débordante que vit chaque ado face à son premier amour. Nous ressentons leurs émois, leurs désillusions, leurs rêves avortés... jusqu’à leur retrouvailles si émouvantes.
Transporté par la plume délicate et tout en sensibilité de l’auteur, ce roman se déguste par petites touches, à la façon d’un bonbon acidulé.
J’ai souri, j’ai pleuré, je suis passé par un arc en ciel émotionnel. J’ai adoré ce témoignage bouleversant, atypique, mais tellement vivifiant par l’espoir qu’il dégage, le message qu’il transmet : quoi que l’on fasse, toujours suivre son cœur ; l’amour est plus fort que tout !
La nouvelle est entraînante, bien pensée dans sa construction. Elle montre les aléas de la vie, les tourments du cœur, les affres par lesquels on passe, et qui font tant souffrir...
Elle questionne aussi sur les ruses que le destin déploie parfois :
Selon vous, pensez-vous que chaque détail de notre destin est tracé à l’avance, ou bien est-on l’architecte de notre propre vie ?
N’hésitez pas à me répondre en commentaire ;)
Vous l’aurez compris, j’ai plus qu’adoré ce roman, à la fois poignant et bouleversant. J’ai pris mon temps, relu certains passages, retardant sans cesse le moment de refermer cet ouvrage...
Alors, vous non plus, n’hésitez plus ; foncez découvrir cette petite pépite vraie et authentique, poignantes et porteuses d’espoir... vous passerez un excellent moment de lecture :pouceenhaut:

Ma note :

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8
Mise en avant des Auto-édités / Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi
« Dernier message par Apogon le jeu. 08/04/2021 à 16:37 »
Et maintenant, je t'aime de Isabel Komorebi

Mel.


« J’ai toujours comparé l’amour à une plume.
Douce, légère, soyeuse.
Elle virevolte, se pose sur votre cœur, le caresse.
Mais elle peut se retourner et sa pointe vous piquer.
La douceur et la douleur sont un tout, ne forment qu’un. Elles font partie du sentiment puissant qu’est l’amour ; une ambivalence, une dualité permanente.
Je t’ai aimé si fort. Je n’ai aimé que toi.
C’était il y a longtemps. Pourtant, mon cœur est encore à vif, saigne chaque jour de t’avoir perdu.
Parfois, je regarde dans le miroir, y vois mon reflet écrasé de regrets. L’image se brouille, tu t’avances vers moi, embrasses ma nuque, me prends dans tes bras. Notre enfant tire sur ma robe, quémandant notre attention. Tu ris, le grondes gentiment, le soulèves, et le chatouilles avant de l’inonder de baisers.
Je souris à notre bonheur.
Puis, tout s’efface. La plume s’envole, l’amour aussi. Il ne reste que moi.
Alors, je pleure.
Je pleure la vie que j’aurais dû avoir avec toi. »




PARTIE 1
Hank
Celui qui a verrouillé son cœur.



Wise men say
Les hommes sages disent
Only fools rush in
Que seuls les fous s’y précipitent
But I can't help falling in love with you
Mais je n’y peux rien si je t’aime
Shall I stay?
Devrais-je rester ?
Would it be a sin
Serait-ce un péché
If I can't help falling in love with you?
Si je ne peux m’empêcher de t’aimer ?

Can’t help falling in love
Elvis Presley



25 ans plus tôt.
Prologue.


— Ne sois pas triste.
Je ne réponds rien, les yeux rivés sur mes pieds. Je refuse de croiser son regard, car si je le trouve, je vais m’y noyer et je vais m’écrouler. Il m’est impossible de pleurer devant elle, même si mon cœur est brisé. Je m’effondrerai lorsqu’elle sera partie, quand je pourrai hurler ma rage au monde, quand je ne serai plus que douleur.
— Je t’en prie, dis-moi quelque chose.
Je secoue la tête, ravale mes larmes.
— Julian…
Mes yeux se troublent. Sous les pleurs, sous le malheur. J’avais enfin trouvé un équilibre, un sens à ce qu’était ma courte vie. Sens qui vient d’éclater en un millier de grains de sable échoués sur cette plage. Ses lèvres bougent à nouveau. Je stoppe ses mots de ma main.
Non, s’il te plaît, ne dis rien. Il n’y a plus de Julian, il est mort aujourd’hui sur cette plage en même temps que notre histoire.
Ma moitié de cœur se rapproche, crochète nos doigts, comme elle aime tant le faire. Une promesse est une promesse, comme on dit. Or, comment la respecter, alors qu’on va me l’enlever ?
« Toi et moi, seuls au monde, Julian, le reste est sans importance. »
— Parle-moi…
Elle insiste, ma Melody, la jolie demoiselle nichée au fond de mon âme. Mais les mots ne viennent pas, restent coincés dans ma gorge. J’ai toujours su que notre histoire finirait ainsi. Mel est inaccessible, une énigme. Pourtant, j’y suis allé, j’ai foncé. Foutu cœur qui a donné une claque à ma raison. C’est elle que j’aurais dû écouter, si mon palpitant n’avait pas explosé face à l’évidence que cette fille était faite pour moi.
Je sentais qu’elle partirait un jour, qu’elle m’échapperait. Que notre histoire était réglée comme une vieille horloge, dont le « tic-tac » ne pouvait pas être remonté à l’infini. Et qu’un matin, son « dong » sonnerait la fin de notre amour.
Mais qu’y puis-je si j’ai besoin d’elle ? Elle a toujours été à mes côtés, dès le premier jour où je l’ai rencontrée.
Au début, des gamins qui crapahutaient ensemble, qui comptaient les grains de sable, qui partageaient leur goûter, qui revenaient de l’école côte à côte. Et puis, très vite, autre chose. Un déclic où tout devient différent. Un petit boum dans le cœur, un frisson qui vous parcourt l’échine. L’envie de lui tenir la main, de la prendre dans vos bras. Et, pour finir, la jalousie, l’horreur de comprendre qu’elle pourrait en choisir un autre que vous.
Ce moment étrange où elle devient autre chose, où vous admettez qu’elle est bien plus qu’une amie, qu’elle s’est lovée en douceur dans votre cœur.
« Tu es jeune, tu t’en remettras. » qu’on m’a dit.
Connerie.
« Tu l’oublieras. »
Connerie. Connerie.
« Tu rencontreras d’autres filles. »
Connerie. Connerie. Connerie, je ne veux qu’elle !
Et les larmes viennent, coulent, mouillent le sable. Ce monde manque d’eau paraît-il, foutaises ! Avec le déluge dégoulinant de mes yeux, je pourrais faire pousser une forêt entière !
Mel se colle contre moi, s’enroule, s’agrippe. Mes bras se referment sur elle dans l’espoir de la retenir un peu.
— Je te retrouverai.
C’est tout ce que j’arrive à lâcher, alors que je devrais tomber à genoux et lui crier que je meurs d’amour pour elle.
— Je sais, me répond-elle.
Un klaxon beugle du fond de la plage, beugle et beugle encore. Faisant s’envoler les mouettes. Tout beugle et tout s’envole, comme les cris qui hurlent dans mon cœur.
Mel me chuchote des mots d’amour, m’offre une dernière fois le goût de ses lèvres, s’écarte pour me faire face, le visage blême, les yeux rougis de peine.
— Merci, murmure-t-elle. Pour nous deux. Pour tout ce qu’on a vécu. Et… pour cette nuit.
Elle rougit devant son aveu. Et je lui dirais les mêmes mots et plus encore si je n’étais pas aussi fier et con.
Et en colère.
Mel m’offre un sourire mélancolique. Elle est ainsi, un beau mélange de fougue et de retenue, de folie et de tristesse. Je n’ai jamais compris ce qu’elle m’avait trouvé, pourquoi elle s’était accrochée à moi le jour où l’on s’est rencontrés. Je suis commun, sans intérêt, une petite étoile faiblarde qui a trop voulu s’approcher du soleil et qui s’est brûlée.
Nouveau beuglement. Mel qui tourne la tête, qui me lâche.
Et ma vie qui s’en va dans un dernier soupir, dans un ultime regard.
Et dans un flot de larmes.
Ses pas sont lourds, s’enfoncent dans le sable, comme moi je m’enfonce dans le vide.
Elle rejoint la route, ouvre la portière. Mon cœur éclate, meurt. Allez, trois petits mots, ce n’est pas si dur, dis-lui !
— Je t’aime ! je lui hurle.
Elle se retourne, surprise, m’offre son dernier sourire, son dernier cri.
— Je t’aime aussi !
Une main la presse à l’intérieur. Avant de rentrer dans ce véhicule qui me l’enlève, de m’échapper à jamais, nous crions nos ultimes mots en même temps :
— Pour toujours !
Et cette hideuse bagnole noire de partir et de m’arracher le cœur.
Il paraît que ça ne pèse pas lourd le cœur d’un gamin. C’est des conneries. Car ce n’est plus un cœur que j’ai dans la poitrine depuis ce jour. C’est un poids, un morceau de ferraille émietté qui me lacère les chairs.
J’ai passé les plus belles années de ma vie avec elle. Les suivantes, seul. À survivre, à faire semblant de vivre.
Vingt-cinq ans qu’elle a quitté notre plage. Et, pourtant, je la sens encore, elle est toujours là, en moi. Y a un truc qui avait poussé dans mon cœur quand elle était là. Une jolie petite pousse, pure, sincère, qui entourait mes entrailles et pulsait dans mes veines.
Maintenant, il n’y a plus rien. La petite pousse s’est fanée, a fini par crever.
Elle est comme moi, la douleur l’a bouffée.
À plus de 40 ans, il ne me reste rien, à part les souvenirs d’un passé lointain.

De nos jours.
1.


— Mr Harving, vous devez comprendre que nous sommes extrêmement inquiets quant aux décisions financières que vous prenez actuellement.
Je retiens un soupir d’exaspération. Et voilà, on y est, c’est parti pour les reproches et les longs blablas. Pognon par-ci, pognon par-là. Bordel, mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de leurs conneries ? J’abandonne ma position nonchalante, redresse le dos, relève le menton. Pour me maintenir droit devant eux, pour leur montrer qui est le patron.
Car, le boss, ici, c’est moi.
J’étire mes jambes de tout leur long sous le bureau. Mes os craquent, je fais rouler mon cou dans l’espoir de me détendre. Peine perdue, j’ai mal partout, la nuit a été trop courte. Et devoir causer avec tous ces emmerdeurs ne va pas arranger mon humeur de la journée.
Je consulte l’horloge en grimaçant. À peine 9 h 20. Penny est en retard. Eh, merde !
Je soupire, me pince l’arête du nez. Tous sont tournés vers moi comme si j’étais le messie. Sauf que moi, je ne multiplie pas les petits pains, je multiplie les billets verts.
Pourquoi j’ai accepté de les recevoir déjà ?
Je relève la tête et lance un regard assassin à l’assistance de costards-cravates qui me dévisage. Je ne savais pas qu’on pouvait autant écarquiller les yeux, ça me fait marrer. Mes lèvres s’étirent et je ricane tout seul, j’adore leur faire mon regard de tueur. Bien que ce soit un coup de poker, ça marche à chaque fois, juste pour leur rappeler qui commande ici.
Certains se tortillent sur leur chaise, d’autres baissent les yeux. Quelques-uns sont proches du malaise. Ils attendent tous ma sentence, et mon coup de gueulante. Ils ont l’habitude avec moi, j’adore taper des crises pour leur foutre la trouille.
Je m’enfonce à nouveau dans mon siège, croise les bras et retiens le gloussement qui cherche à se sauver de ma gorge. Se moquer de la gueule de ses banquiers, peu oseraient, pourtant la sagesse n’est pas une de mes qualités, alors je fonce. J’ai été clair avec eux. Pire, j’ai été patient ; c’est mon fric, à moi seul, j’en fais ce que je veux. Libre à moi de le jeter par la fenêtre si ça me chante.
Plus d’un an qu’ils me font chier. C’est le problème quand vous avez trop d’argent sur votre compte en banque, certains pensent avoir un droit de regard dessus, alors que les chiffres alignés sur l’écran ne leur appartiennent pas.
— Mr Harving, si nous sommes là, c’est que nous nous inquiétons pour votre capital.
C’est Ganner qui a parlé. Il est pile en face de moi, à l’autre bout de la table. De chaque côté, cinq gugusses qui ne savent pas où se mettre et qui retiennent leur souffle. Il replace ses lunettes avant de s’enfoncer dans son siège, de croiser les bras et de plonger son regard dans le mien. Je n’en reviens pas de son audace, il me singe. Le mimétisme pour tenter l’intimidation. Ok, message compris. Donc, tu veux jouer à ça ?
— Mon capital ? Qu’est-ce que vous en avez à foutre de mon capital ?
Ses yeux s’élargissent, choqués.
Premier round, c’est parti.
Je peux me permettre d’être rentre-dedans et grossier. Pas lui. Le client est roi, même s’il est con, c’est la règle de base. Surtout quand ledit client est riche à millions et qu’on se doit de lui faire des courbettes si on veut avoir sa part.
Ganner déglutit, ses narines se dilatent. Il soupire, cherche ses mots, le meilleur moyen de ne pas me vexer. Peine perdue, c’est déjà fait. Tous les deux, on ne s’entend pas, et ce n’est pas près de changer. Je le connais depuis des années, il n’y a pas pire requin que lui. Impossible de s’en débarrasser, il est intouchable. Il gère une partie de mes actifs, j’ai bien demandé à bosser avec un autre interlocuteur plusieurs fois, il arrive toujours à les évincer pour prendre leur place. Il s’accroche à mon fric comme une sangsue sur une vilaine plaie.
J’ai chaud, bous intérieurement, mes vêtements me serrent, ma cravate m'étrangle. Je ne suis pas dans mon élément ici, mais je suis bien obligé de faire semblant pour m’imposer face à tous. Je ne rêve pourtant que de virer toutes ces fringues pour me jeter dans la piscine.
Ganner m’observe toujours, les autres sont aussi mutiques que des poissons rouges. Je les passerais bien tous par la fenêtre, avant de me rappeler qu’elles sont dotées de sécurité pour éviter le problème du patron colérique qui a des envies de meurtre.
Nouveau coup d’œil à l’horloge. 9 h 22. Autant en finir au plus vite.
Le rictus sur mes lèvres s’étire encore plus. Je suis doué à ce petit jeu, si Ganner me cherche, il va me trouver. Je ne lui laisse même pas le temps de continuer son baratin, je reprends ma position lascive, installe mes pieds sur le bureau. J’entends des « Oh » et des « Ah » choqués. Ouais, ça ne se fait pas, mais je m’en fous, je ne bouge pas. Marquage de territoire. Ici, c’est chez moi.
— J’ai été très clair quand j’ai lancé ce projet. Il ne sera jamais rentable et je n’en ai rien à foutre. Ce que j’ai sur mon compte ne vous concerne en rien.
Second round engagé.
Ganner rejette mon argument d’un revers de main.
— Vous devez comprendre que cela pourrait mettre en péril vos autres actifs. Au rythme où vous perdez de l’argent, vous allez subir des déficits énormes.
J’écarquille les yeux alors qu’il appuie sur le mot « énorme ». Il se lève, fouille dans son attaché-case pour en sortir un dossier gros comme la Bible. J’arque un sourcil face à l’épaisseur de la paperasse.
Je suis peut-être bien le messie moderne entouré d’apôtres en costard tout compte fait.
Le dossier passe de main en main avant que gugusse sur ma droite me le tende sans oser me regarder. Il est stressé, sue à grosses gouttes. Je lui arrache des mains en me demandant bien pourquoi Ganner amène tous ces types à chaque fois. Je dois lui fais si peur qu’il refuse de m’affronter seul.
Il faut croire que la lâcheté est innée chez les profiteurs.
J’ouvre le dossier du bout des doigts. La paperasse, c’est pas mon truc, c’est celle d’Erick, c’est lui qui gère toutes ces conneries, qui relit tout, qui valide ou qui s’oppose. Les papiers, c’est sa passion, il ne se déplace jamais sans. Il les enlace, les embrasse presque. Ils lui collent au cul pire qu’une maîtresse. Ça ne m’étonnerait pas que sa copine soit jalouse de l’attention qu’il leur porte.
Je parcours les premières pages, y vois des graphiques, des feuilles de calcul, des bilans. Tout ce que je déteste et qui me fait perdre mon temps.
— Page 338. Paragraphe 4, alinéa 7.4, m’explique Ganner dans un gloussement.
Autour de moi les apôtres retiennent des ricanements. Je grince des dents. Ganner sait parfaitement que je ne lis aucun document, que d’autres le font pour moi, et que je me contente de les signer. En revanche, s’il croit pouvoir se foutre de ma gueule dans mon propre bureau, il fait une grave erreur.
Je referme le dossier, le pousse jusqu’en bout de table où il échoue dans la poubelle. Le bruit de chute ressemble à celui d’une enclume. Nouveaux « Oh » et « Ah » choqués. Et Ganner qui devient livide.
— Je vous paie pour me faire des synthèses, pas pour m’imprimer un bouquin, j’ai des comptables pour ça, je siffle. Je perds combien de capital dans votre prévisionnel ?
— Mr Harving…
Le plat de ma main claque sur la table, les apôtres décollent de leurs fauteuils en frôlant la crise cardiaque.
— Ne m’obligez pas à répéter. Combien ?
— Trois pour cent, finit-il par lâcher.
Heureusement que je suis assis, sinon j’en tomberais de ma chaise.
— C’est tout ? Vous débarquez à onze pour trois pauvres petits pour cent ?
Il lève les paumes en l’air, presque paniqué.
— Mr Harving, cela représente la somme de plusieurs millions et …
— Et quoi ? J’avais dit que j’investirais jusqu’à douze pour cent de mon capital dans ce projet. Et vous m’emmerdez pour trois ? Vous déconnez, j’espère !
— Soyez réaliste, s’énerve Ganner. Douze pour cent, c’est impensable !
— C’est mon argent, mon entreprise et…
— Veuillez m’excuser, mais vous n’êtes pas seul à décider. Vous êtes trois associés à parts égales et…
Le reste de son argumentaire se perd dans les limbes. Je me cale à nouveau dans mon fauteuil. Le problème est donc là ; deux collaborateurs bossent effectivement avec moi. Enfin, normalement, j’ai tendance à l’oublier et à n’en faire qu’à ma tête, comme d’habitude. Je voulais incorporer ce projet à l’entreprise pour lui donner plus de poids et de moyens. Si j’avais su que mes banquiers me feraient autant chier, je l’aurais créé sur mes fonds propres.
— … et si vous perdez trop d’argent, vous finirez par devoir revendre une partie de vos parts à vos cousins, vous deviendrez de fait minoritaire pour toutes les décisions.
Fin du second round.
Pour l’instant, j’ignore qui mène. Ganner me toise, fier de son pitch. Je commence à comprendre où il veut en venir. Les apôtres prennent un air penaud.
— Vous croyez que mes cousins oseraient me virer de ma propre entreprise ?
Il hausse les épaules.
— Ça s’est déjà vu, malheureusement.
Connard.
J’en ai assez de sa provoc’, je n’ai pas de temps à perdre avec ces conneries. Je me racle la gorge, crache avec tout le mépris du monde :
— Vous êtes là parce que vous avez peur de voir filer votre prime de fin d’année ou pour créer des tensions au sein de ma famille ?
Je fais mouche.
Ganner se ratatine, se pince les lèvres, puis se balance nerveusement sur son siège.
— Je sais que c’est une affaire familiale, se dédouane-t-il. Notre banque est fière de vous suivre depuis le début. Votre grand-père a monté cette entreprise, l’a fait prospérer et il n’approuverait sans doute pas que…
— Le grand-père, il est mort et enterré, je siffle.
Nouveaux « Oh » choqués de l’assemblée.
Merde, je n’aurais pas dû. J’ai beau être grossier, cracher sur les morts, ça ne se fait pas. Je prends un air désolé pour rattraper le coup.
— Je reconnais qu’il nous a laissé un empire, alors… euh… paix à son âme, dis-je maladroitement.
Une petite silhouette se profile enfin sur les vitres du couloir. 9 h 37. Les renforts arrivent, pas trop tôt. Je lance le troisième round.
— Ok. Vous n’approuvez pas mes choix et je m’en fous. Mes associés, mes cousins, ma famille sont avec moi sur ce projet. On s’entend sur tout en affaires. Nous sommes une putain de Sainte Trinité et vous n’avez rien à dire.
Je pointe un doigt accusateur vers eux pour les achever :
— Vous tous, vous ne créez rien. Vous êtes inutiles, des profiteurs juste bons à prendre le fric qui ne vous appartient pas. Des spéculateurs qui emmerdent ceux qui cherchent à investir. Vous êtes qui pour vous croire plus puissants que les autres ? Vous n’êtes rien à part des sangsues à dollars. Le monde se porterait bien mieux sans vous et vos histoires malsaines de pognon !
Mon baratin a gelé l’ambiance déjà tendue, les apôtres en restent bouche bée. La porte s’ouvre enfin dans un grand fracas et une petite nana de mon âge entre en trombe dans la salle. Les costards-cravates se retournent tous vers elle. Ganner se lève automatiquement pour lui laisser sa place. Elle jette ses sacs sur le fauteuil avant de dévisager l’assemblée.
Une gonzesse au milieu d’un bataillon de mecs.
Bon courage à eux. Si moi je suis le messie, elle, elle est le Saint-Père.
— La vache, vous en tirez une de ces tronches ! lance-t-elle joyeusement.
Dernier round enclenché.
J’en ricane d’avance.
Bienvenue Penny.

9
Avis : auteurs auto-édités / L'Histoire d'amour d'Anna B de Anne-Marie Bougret
« Dernier message par marie08 le mar. 30/03/2021 à 13:45 »
C’est le troisième roman que je lis de Anne-Marie Bougret, et encore une fois, elle ne m’a pas déçue, loin de là.
Dans cette belle romance autobiographique, j’ai retrouvé sa belle plume, fluide, sensible et délicate qui enchante le lecteur.
Avec ce roman, l’auteure nous livre un passage de sa vie où l’amour passion s’ajoute à celle qu’elle nourrit depuis toujours : la danse avant de joindre celle de la littérature. Alors commence un véritable ballet entre son présent bien installé avec un compagnon adorable et le futur qu’elle entrevoie avec cet homme qui a surgi dans son existence.
Parviendra-t-elle résister à l’amour que ce bellâtre lui inspire ou au contraire cédera-t-elle à ce sentiment violent ? Vous ne le saurez qu’en lisant cette belle romance autobiographique.
Pour ma part, je trouve que Anna B a parfois des réactions qui m’exaspère. Mais je ne peux lui en tenir rigueur sachant combien notre chair est faible.
Cela dit, je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, lisez ce roman, vous ne le regretterez pas.
Bravo et merci à l’auteure de nous avoir dévoilé cette partie de sa vie.


https://www.amazon.fr/Lhistoire-damour-dAnna-autobiographie-litt%C3%A9rature/dp/2957158620/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1617104358&sr=8-1
10
Synopsis :

Mutée depuis peu à la Criminelle de Lyon, le commandant Nathalie Lesage, mise à l'écart par sa supérieure, va devoir se battre pour trouver sa place…
Très vite, une série de meurtres atroces va la plonger dans les entrailles et les arcanes de la Ville des Lumières, lui réservant de bien sombres surprises…
Un thriller haletant où vont s'entrechoquer assassinats violents, sociétés secrètes, Histoire et sciences dans un Lyon ésotérique…



Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier Joël des « Éditions Taurnada » pour sa confiance, et pour m’avoir permis de découvrir ce nouveau roman en avant-première.
Pour débuter, je dois préciser que je n’ai pas lu Lésions intimes, le premier tome de cette saga. Ce thriller n’est pas une suite, et peut être lu indépendamment puisque  l’auteur nous donne suffisamment d’éléments sans avoir lu le premier opus.

De retour après une affaire éprouvante qui lui a valu une mise au vert en Irlande pendant 18 mois, nous retrouvons le commandant Nathalie Lesage plus déterminée que jamais à reprendre du service avec une nouvelle enquête. Une certitude cependant : elle ne veut plus travailler à la brigade de répression du proxénétisme, mais à la CRIM. La voilà donc mutée à Lyon, la magnifique ville Lumière, où elle va être aux prises avec d’obscurs secrets.
Pour autant, son arrivée sous la direction du commissaire Faivre ne se passe pas comme prévu ; cette dernière ne supportant pas de se retrouver devant le fait accompli. Entre elles deux, les relations vont être tendues, voire explosives ; Nathalie devra faire ses preuves afin de trouver sa place.
Pour couronner le tout, elle devra faire équipe avec une toute jeune recrue : le lieutenant Cyrille Sauvage, fraîchement sorti de l’école de police. Travailler avec quelqu’un de moins expérimenté est loin d’être à son goût, mais malheureusement elle n’aura pas son mot à dire.
Ils n’ont toutefois pas le temps de s’appesantir, une nouvelle affaire va très vite les occuper :  le meurtre atroce d’un médecin, suivi d'un autre tout aussi éprouvant. Des points communs sont retrouvés : la même violence et un organe mutilé chez chacun des défunts.
Ont-ils à faire au même assassin ?
Sont-ils en présence d’un tueur en série ?
Très vite, le ton est donné, les questions nous taraudent. Une piste sérieuse est rapidement envisagée, les soupçons convergent vers la  Franc-maçonnerie ;  les deux victimes ayant fait allégeance à cette mystérieuse société secrète.
Le prologue à peine avalé, nous voici plongés, embarqués, enferrés dans une ambiance insoutenable. Nous sommes en 1985, en Bolivie, où un médecin se livre à d’étranges et bien sombres expériences sur des bébés morts...
Qui est-il ? Pourquoi pratique-t-il de telles horreurs ? À quelles fins ?
Que recherche-t-il ? À quoi peuvent-elles servir ?
Et pourquoi se retrouve-t-on 33 ans plus tard ?
C’est ce que nous allons chercher à comprendre. Sous l’écriture tantôt fluide et percutante, tantôt acérée et entraînante  de l’auteur, une enquête périlleuse va alors débuter, nous amenant jusque dans les mystérieux souterrains de Lyon, où vont se mêler  ésotérisme et secrets historiques bien gardés. Attention à ceux qui voudraient déterrer d’impensables secrets, pénétrer ces milieux très fermés connus des seuls initiés.
Les pages se tournent à toute allure ; on veut savoir. Le rythme est nerveux, enlevé, précis. Le style incisif, ainsi que les descriptions de la ville et l’énorme travail de recherche, permettent une immersion totale. L’histoire nous captive, nous malmène, nous balade jusqu'à l'éclatement final qui nous surprend autant qu’il nous anéantit. Et une fois libérés, nous restons interdits, pantelants, essorés, et on en redemande.
Quant à nos deux protagonistes, ils ne sont pas en reste, et sont fort bien campés.
Sous un physique d’apparence fragile, Nathalie demeure une femme de caractère. Décidée , elle ne baisse jamais les bras devant les obstacles ; elle se plait au contraire à les affronter à la manière d’un challenge.
Cyrille, lui, apporte de la fraîcheur, de la légèreté à cette enquête sordide mais ô combien prenante et bien menée. Malgré son inexpérience, il se montre avenant, volontaire, énergique et fait preuve d’initiatives.
Si au début, leur collaboration peine à trouver ses marques, leurs personnalités arriveront à se compléter parfaitement, pour devenir une équipe soudée et efficace.
D'investigation en rebondissements, de découvertes en révélations, Nathalie et son équipe ne seront pas au bout de leurs surprises. Cette enquête la précipitera dans un univers élitiste et secret.
Vous l’aurez compris, j’ai fortement apprécié ce roman à l’ambiance particulière avec ses symboles et ses grands mystères ; cette plongée au cœur de la franc-maçonnerie et des mystérieux souterrains de cette magnifique ville lumière.
Alors, si vous aimez les thrillers haletants, l’Histoire, les sciences dans un Lyon ésotérique, ce thriller est fait pour vous :pouceenhaut: foncez, vous passerez un excellent moment de lecture :clindoeil:

Ma note :

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